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Alexandre Soljénitsyne Deux siècles ensemble 1795 - 1995 I Traduit du russe par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve | |
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Entrée en matièreDans mon travail d'un demi-siècle sur l'histoire de la révolution russe, je me suis heurté plus d'une fois au problème des relations entre Russes et Juifs. Son dard s'enfonçait à tout bout de champ dans les événements, la psychologie des hommes, et suscitait des passions chauffées à blanc. Je ne perdais pas espoir qu'un auteur me devancerait et saurait éclairer, avec l'amplitude et l'équilibre nécessaires, cet épieu incandescent. Mais nous avons plus souvent affaire à des reproches unilatéraux : soit les Russes sont coupables face aux Juifs, pire, le peuple russe est perverti depuis toujours, cela nous le trouvons à profusion ; soit, à l'autre pôle, les Russes qui ont traité de ce problème relationnel l'ont fait pour la plupart avec hargne, excès, sans vouloir même imputer le moindre mérite à la partie adverse. On ne peut dire que l'on soit en manque de publicistes ; notamment chez les Juifs russes, ils sont bien plus nombreux que chez les Russes. Néanmoins, malgré l'abondance d'esprits brillants et de belles plumes, nous n'avons toujours pas de mise au jour et d'analyse de notre histoire mutuelle qui puissent satisfaire les deux parties. Il faut apprendre à ne pas faire craquer les fils déjà si tendus de cet entrelacement. J'aurais aimé ne pas éprouver mes forces sur un sujet aussi épineux. Mais je considère que cette histoire - à tout le moins l'effort pour y pénétrer - ne doit pas rester « interdite ». L'histoire du « problème juif » en Russie (en Russie seulement ?) est avant tout d'une exceptionnelle richesse. En parler signifie entendre soi-même des voix nouvelles et les donner à entendre au lecteur. (Dans ce livre, les voix juives vont retentir bien plus souvent que les voix russes.) Mais les tourbillons du climat social font que l'on se trouve communément sur le fil du rasoir. On sent peser sur soi, des deux côtes, toutes sortes de griefs et d'accusations, plausibles aussi bien qu'invraisemblables, qui vont en s'amplifiant. Le propos qui me guide au fil de cet ouvrage sur la vie commune des peuples russe et juif consiste à chercher tous les points d'une compréhension mutuelle, toutes les voies possibles qui, débarrassées de l'amertume du passé, puissent nous conduire vers l'avenir. Comme tout autre peuple, comme nous tous, le peuple juif est à la fois sujet actif et objet passif de l'Histoire ; plus d'une fois il a accompli, fût-ce inconsciemment, d'importants desseins que l'Histoire lui avait dévolus. Le « problème juif » a été traité sous les angles les plus divers, mais toujours avec passion et souvent dans l'auto-illusion. Pourtant, les événements qui ont affecté tel ou tel peuple au cours de l'Histoire n'ont pas toujours été, loin de là, déterminés par ce seul peuple, mais par tous ceux qui l'environnaient. Une attitude trop passionnelle de l'une et l'autre parties est humiliante pour elles. Néanmoins, il ne saurait y avoir ici-bas de problème que les hommes ne puissent aborder raisonnablement. En parler ouvertement, amplement, est plus honnête, et, dans notre cas précis, en parler est plus que nécessaire. Hélas, des blessures mutuelles se sont accumulées dans la mémoire populaire. Mais, si l'on tait le passé, quand guérirons-nous la mémoire ? Tant que l'opinion populaire ne trouvera pas une plume pour l'éclairer, elle restera une rumeur confuse, pire : menaçante. Nous ne pouvons nous abstraire définitivement des siècles écoulés. Notre planète s'est rétrécie, et, quelles que soient les lignes de partage, nous sommes à nouveau voisins. Pendant de longues années, je remettais ce livre à plus tard ; j'aurais été heureux de ne pas prendre sur moi cette charge, mais les délais de ma vie étant presque épuisés, me voici contraint de l'assumer. Jamais je n'ai pu reconnaître à personne le droit de celer quoi que ce soit de ce qui a été. Je ne peux pas non plus appeler à une entente qui serait fondée sur un éclairage fallacieux du passé. J'appelle les deux parties - russe et juive - à chercher patiemment à se comprendre, à reconnaître chacune sa part de péché, car il est si facile de s'en détourner : sûr, ce n'est pas nous... Je m'évertue ici sincèrement à comprendre les deux parties en présence dans ce long conflit historique. Je me plonge dans les événements, non dans la polémique. Je cherche à montrer. Je n'entre dans les discussions que dans des cas limites où l'équité est recouverte par des couches successives de mensonges. J'ose espérer que ce livre ne sera pas accueilli par l'ire des extrémistes et des fanatiques, qu'au contraire il favorisera l'entente mutuelle. J'espère trouver des interlocuteurs bienveillants aussi bien parmi les Juifs que parmi les Russes. Voici comment l'auteur a envisagé sa tâche et son but final : essayer d'entrevoir, dans l'avenir des relations russo-juives, des voies accessibles pouvant conduire au bien de tous. 1995 J'ai écrit ce livre en me pliant uniquement à ce que me dictaient les matériaux historiques et en cherchant des issues bienfaisantes pour l'avenir. Mais ne nous leurrons pas : ces dernières années, la situation de la Russie a évolué de façon si catastrophique que le problème étudié ici s'est trouvé comme relégué à l'arrière-plan et n'a pas l'acuité des autres problèmes russes d'aujourd'hui. 2000 Du Périmètre de cette étudeQuelles peuvent être les limites de ce livre ? Je me rends parfaitement compte de toute la complexité et de l'ampleur du sujet. Je comprends qu'il comporte également un aspect métaphysique. On dit même que le problème juif ne peut rigoureusement se comprendre que d'un point de vue mystique et religieux. Je reconnais bien sûr la réalité de ce point de vue, mais, bien que de nombreux livres l'aient déjà abordé, je pense qu'il reste inaccessible aux hommes, qu'il est par nature hors de portée même des experts. Pour autant, toutes les finalités importantes de l'histoire humaine recèlent des interférences et des influences mystiques, cela ne nous empêche pas de les examiner sur un plan historique concret. Je doute qu'il faille nécessairement faire appel à des considérations supérieures pour analyser des phénomènes qui se trouvent à notre portée immédiate. Dans les limites de notre existence terrestre, nous pouvons émettre des jugements sur les Russes comme sur les Juifs à partir des critères d'ici-bas. Ceux d'en haut, laissons-les à Dieu ! Je ne veux éclairer ce problème que dans les catégories de l'Histoire, de la politique, de la vie quotidienne et de la culture, et quasi exclusivement dans les limites de deux siècles de vie commune des Russes et des Juifs en un seul État. Jamais je n'aurais osé aborder les profondeurs de l'Histoire juive, tri- ou quadri-millé-naire, suffisamment représentée dans de nombreux ouvrages et dans des encyclopédies méticuleuses. Je ne compte pas non plus examiner l'histoire des Juifs dans les pays qui nous sont les plus proches : Pologne, Allemagne, Autriche-Hongrie. Je me concentre ici sur les relations russo-juives, en insistant sur le XXe siècle, si capital et si catastrophique dans la destinée de nos deux peuples. Me fondant sur la dure expérience mutuelle de notre coexistence, je m'emploie à dissiper les erreurs dues à l'incompréhension, les accusations mensongères, tout en rappelant en revanche les griefs légitimes. Les ouvrages publiés dans les premières décennies du XXe siècle n'ont guère eu le temps d'embrasser cette expérience dans sa totalité. Bien évidemment, un auteur contemporain ne saurait perdre de vue l'existence, depuis un demi-siècle, de l'État d'Israël, ainsi que son énorme influence sur la vie des Juifs et d'autres peuples dans le monde entier. Il ne le peut pas, ne serait-ce que s'il veut avoir une compréhension étendue sur la vie interne d'Israël et sur ses orientations spirituelles - aussi, par des reflets incidents, cela doit-il transparaître dans ce livre. Mais ce serait une prétention exorbitante de la part de l'auteur que d'introduire ici une analyse des problèmes inhérents au sionisme et à la vie d'Israël. J'accorde néanmoins une attention toute particulière aux écrits publiés de nos jours par les Juifs russes cultivés qui ont vécu des dizaines d'années en URSS avant d'émigrer en Israël, et qui ont eu ainsi l'occasion de repenser, à partir de leur propre expérience, nombre de problèmes juifs. Mentions abrégée des principales sources citées en notes par l'auteur
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Chapitre 1 er - En englobant le 18 e siècle La coexistence à Kiev des
deux religions, chrétienne et juive, a amené
inéluctablement les plus doctes à se livrer à un
intense travail comparatif. En particulier, cela a donné
naissance au fameux (dans la littérature russe) Sermon
sur la Loi et la Grâce (milieu du 11 Puis, pendant plus d'un siècle, les Juifs ont participé intensément à la vaste activité commerciale de Kiev. « Dans la nouvelle enceinte de la ville (achevée en 1037), il y avait des Portes juives qui donnaient sur le quartier des Juifs'. » Les Juifs de Kiev ne rencontraient aucune restriction ni agressivité de la part des princes qui les protégeaient - entre autres, Sviatopolk Iziaslavitch* - car le commerce et l'esprit d'entreprise des Juifs profitaient au Trésor.
De l'avis de M. N. Pokrovski, le pogrom de Kiev de 1113 revêtit un caractère social et non pas national. (Il est vrai, on ne connaît que trop l'adhésion aux interprétations sociales de cet historien des « classes ».) Après avoir occupé le trône de Kiev, Vladimir répondit aux plaignants en ces termes : « Dans la mesure où ils [les Juifs] ont pénétré dans de nombreuses principautés et s'y sont fixés en grand nombre, il ne me convient pas, sans l'avis des princes et à rencontre du droit..., d'autoriser qu'on les pille et qu'on les tue, ce qui pourrait entraîner la mort de beaucoup d'innocents. À cet effet, je vais sans attendre convoquer les princes en conseil. » Le conseil adopta une loi limitant l'usure qui fut introduite par Vladimir dans le code de Iaroslav. Karamzine, suivant en cela Tatischev, laisse entendre que, par décision du conseil, Vladimir « a exilé tous les Juifs et que, depuis ce temps-là, il n'y en a plus eu dans notre patrie ». Mais il se corrige aussitôt : « Dans les chroniques, il est dit au contraire qu'en 1124 (quand eut lieu un grand incendie), les Juifs de Kiev en souffrirent particulièrement : c'est donc qu'ils n'avaient pas été expulsés. » Brutskus explique que « c'était tout un quartier dans la plus belle partie de la ville... près des Portes juives, à deux pas des Portes d'Or ». Du moins, à Vladimir, un Juif avait gagné la confiance d'André Bogolioubski. «Au nombre des intimes d'André se trouvait aussi un certain Efrem Moizitch, dont le patronyme Moizitch ou Moiséevitch révèle une origine juive » - c'est lui, à en croire les chroniqueurs, qui fut l'un des instigateurs du complot qui coûta la vie à André. Mais la chronique note également que sous André Bogolioubski, « il est venu des régions de la Volga beaucoup de Bulgares et de Juifs qui recevaient le baptême », et qu'après la mort d'André, son fils Georges s'est enfui au Daghestan auprès du prince juif. De façon générale, pour toute la période de la Russie de Souzdal, les informations sur les Juifs sont parcimonieuses, comme l'était sans doute leur nombre. L'Encyclopédie juive note que, dans les épopées russes, le « Roi des Juifs » apparaît comme l'une des appellations préférées pour désigner l'ennemi de la foi chrétienne, tout comme le preux-juif dans les bylines sur Ilya et Dobrynia. Il se pourrait qu'il y ait là de lointaines réminiscences de la lutte avec la Khazarie. Mais on y décèle aussi le fondement religieux de l'hostilité ou de la réserve à rencontre des Juifs qui souhaitaient s'installer en Russie moscovite. L'invasion des Tatars mit fin à l'exubérante activité commerciale en Russie de Kiev et, apparemment, de nombreux Juifs partirent alors pour la Pologne. (Toutefois, ayant peu souffert de l'invasion tatare, des peuplements juifs se sont conservés en Volhynie et en Galicie.) L'Encyclopédie précise : « Au moment de l'invasion des Tatars (1239) et de leur mise à sac de Kiev, les Juifs ont également souffert, mais, dans la seconde moitié du 13e siècle, les grands princes les invitèrent à s'installer à Kiev qui se trouvait sous l'autorité suprême des Tatars. Jouissant des privilèges réservés aux Juifs en d'autres terres tatares, les Juifs de Kiev ont de ce fait attiré sur eux la haine des citadins.» On observe le même phénomène non seulement à Kiev, mais aussi dans les villes de la Russie du Nord où la domination tatare avait frayé « un chemin à de nombreux marchands étrangers, de Kharaz ou de Khi va, de longue date rompus au commerce et aux astuces de la cupidité : ces gens-là achetaient aux Tatars le droit de prélever le tribut, ils pratiquaient une usure exorbitante à l'égard des pauvres, et, en cas de non-paiement, les déclaraient esclaves et les emmenaient en captivité. Les habitants de Vladimir, de Souzdal, de Rostov perdirent bientôt patience et se soulevèrent unanimement, au son des cloches, contre ces méchants usuriers : certains furent tués, les autres chassés ». Les révoltés devaient être réprimés par l'armée du khan, mais, grâce à l'entremise du prince Alexandre de la Neva, celle-ci ne vint pas. Enfin, « des archives du 15e siècle mentionnent des Juifs de Kiev, collecteurs d'impôts, jouissant de fortunes importantes ». « Le mouvement des Juifs de Pologne vers l'est », entre autres pays, vers la Biélorussie, « est décelable au 15e siècle : on trouve des Juifs qui ont affermé la collecte des taxes douanières et autres à Minsk, Polotsk », Smolcnsk, mais il ne se forme encore aucune communauté sédentaire. Néanmoins, après l'éphémère exil des Juifs de Lituanie (1495), « ce mouvement vers l'est a repris avec une énergie particulière au début du 16e siècle». La pénétration des Juifs en Moscovie a été tout à fait insignifiante, bien que la venue de « Juifs influents à Moscou ne rencontrât alors aucun obstacle». Mais, à la fin du 15e, eurent lieu au cœur même du pouvoir administratif et religieux en Russie des événements qui, sans faire, semble-t-il, grand bruit, ont pu entraîner de menaçants remous et de profondes conséquences dans le domaine spirituel. C'est ce qu'on a appelé l'« hérésie des judaïsants ». Selon l'expression de son pourfendeur, Joseph de Volokolamsk, « la pieuse terre russe n'avait pas vu pareille tentation depuis les temps d'Olga ». Karamzine en relate les débuts en ces termes : le Juif Skharia, arrivé en 1470 de Kiev à Novgorod, « réussit à séduire deux prêtres, Denis et Alexis ; il les convainquit que la loi de Moïse est seule divine ; que l'histoire du salut est une invention ; que le Christ n'était pas encore né, qu'il ne faut pas vénérer les icônes, etc. Ainsi naquit l'hérésie judaïque ». Soloviev ajoute que Skharia dut son succès « au concours de cinq complices, tous juifs », et que cette hérésie était « apparemment un mélange de judaïsme et de rationalisme chrétien, qui niait le mystère de la Sainte Trinité et la divinité de Jésus-Christ ». A la suite de quoi, « le pope Alexis prit le nom d'Abraham, donna à sa femme celui de Sarah, et débaucha, avec Denis, de nombreux clercs et laïcs... Mais on comprend mal que Skharia ait pu si aisément multiplier le nombre de ses disciples à Novgorod si sa sagesse consistait seulement à refuser le christianisme et à exalter le judaïsme... Il est vraisemblable que Skharia ait abusé les Russes par la Kabbale, une science attrayante pour les ignorants et les curieux, fameuse au 15e siècle, quand les plus savants des hommes... cherchaient en elle réponse à tous les problèmes qui se posaient à l'intelligence humaine. Les kabbalistes se targuaient... de connaître tous les mystères de la Nature, de pouvoir expliquer les songes, de prévoir l'avenir, de commander aux esprits... ». Inversement, J. Hessen, historien juif du 20esiècle, estime - sans citer, il est vrai, aucune source - « tout à fait établi que les Juifs n'ont pris aucune part ni à l'établissement de l'hérésie, ni à sa propagation ultérieure». Le Dictionnaire encyclopédique de Brockaus et Efron affirme que « l'élément juif proprement dit n'a joué, semble-t-il, aucun rôle notable dans cette doctrine et s'est limité à quelques rites ». Pourtant, « l'influence juive sur la secte, après la publication du Psautier des judaïsants, entre autres écrits..., doit être aujourd'hui considérée comme tranchée dans un sens affirmatif ». « Les hérétiques de Novgorod gardaient un extérieur décent, avaient l'air d'humbles ascètes, zélés dans l'accomplissement des actes de piété », ce qui « leur attira l'attention du peuple et concourut à la rapide diffusion de l'hérésie" ». Quand Ivan III vient à Novgorod après la chute de la ville, il emmène avec lui les deux instigateurs de l'hérésie, Alexis et Denis, et, eu égard aux mérites de leur piété, les élève en 1480 au rang d'archiprêtres des cathédrales de l'Assomption et de l'Annonciation au Kremlin. « Ils y apportèrent le schisme, dont la racine resta à Novgorod. Alexis obtint les faveurs particulières du Souverain, avait entrée libre chez lui », et, par son enseignement dispensé en secret, séduisit non seulement certains hauts dignitaires de l'État et de l'Église, mais convainquit le grand-prince d'élever à la dignité de métropolite - autrement dit de placer à la tête de toute l'Église russe - l'archimandrite Zosime qu'il avait converti à son hérésie. En outre, il convertit à cette hérésie Hélène, la belle-fille du grand-prince, veuve de Jean le Jeune et mère de l'éventuel héritier du trône, « le petit-fils bien-aimé » Dimitri. Le rapide et facile succès de ce mouvement ne laisse pas d'étonner. Il s'explique sans doute par un intérêt réciproque. « Quand furent traduits en russe le Psautier des judaïsants et d'autres œuvres qui avaient pour but de séduire le lecteur russe et étaient nettement antichrétiennes, on aurait pu croire que seuls les Juifs et le judaïsme y seraient intéressés. » Cependant, « le lecteur russe trouvait lui aussi de l'intérêt à la traduction des textes religieux juifs », d'où « le grand succès de la propagande des "judaïsants" dans les différentes couches de la société ». La vivacité et la vigueur de ces contacts rappellent ceux qui s'étaient déjà manifestés à Kiev au 11 e siècle. Cependant, vers 1487, l'archevêque de Novgorod, Guennadius, avait dépisté l'hérésie, envoyé à Moscou des preuves irréfutables, et s'était attaché à l'investigation et à la réfutation de cette hérésie jusqu'à ce qu'un concile se réunisse en 1490 pour en débattre (sous la houlette du métropolite Zosime, récemment consacré). « Avec effroi, ils entendirent les accusations de Guennadius : ces renégats déblatèrent contre le Christ et la Mère de Dieu, crachent sur les croix, disent des icônes que ce sont des idoles, les déchiquettent avec les dents, les jettent dans des endroits impurs, ne croient ni au Royaume des cieux ni à la Résurrection des morts, et, silencieux face à des chrétiens zélés, cherchent impudemment à dévergonder les faibles. » « L'arrêt rendu par le concile montre que les "judaïsants" ne reconnaissaient pas dans le Christ le Fils de Dieu... enseignaient que le Messie n'était pas encore venu... vénéraient le sabbat vétéro-testamentaire "plus que le jour de la Résurrection du Seigneur". » Lors du concile, on avait proposé que les hérétiques fussent mis à mort - mais, de par la volonté d'Ivan III, ils ne furent condamnés qu'à la réclusion, et l'hérésie fut anathémisée. « Un tel châtiment, vu les rigueurs du temps et l'importance du méfait, était des plus clémentes. » Les historiens sont unanimes à expliquer cette mansuétude d'Ivan par le fait que l'hérésie, ayant couvé sous son propre toit, avait été adoptée par des personnalités connues, influentes, notamment par le très puissant secrétaire d'État (faisant alors fonction en quelque sorte de ministre des Affaires étrangères) Fedor Kouritsyne, « fameux par son savoir et ses capacités ». « L'étrange libéralisme de Moscou avait pour origine la brève "dictature du cœur" exercée par F. Kouritsyne. Les séductions de son cabinet secret avaient prise sur le grand-prince lui-même et sur sa belle-fille... L'hérésie non seulement ne s'étiola pas, mais fleurit de plus belle et se propagea... A la cour moscovite..., l'astrologie et la magie étaient à la mode, de même que la tentation d'une révision pseudo-scientifique de l'ancienne conception moyenâgeuse du monde » ; un ample courant « de libre-pensée soutenu par les tentations du savoir et l'ascendant de la mode ». L'Encyclopédie juive suppose aussi qu'Ivan III « ne s'est pas opposé à l'hérésie pour des considérations politiques. Avec l'aide de Skharia, il espérait accroître son influence en Lituanie », et voulait en outre préserver les bonnes dispositions des Juifs de Crimée : « du prince-propriétaire de la presqu'île de Taman, Zacharic de Grisolfie », ainsi que du Juif de Crimée Khozi Kokos, proche du khan Mengli-Guiré. Après le concile de 1490, Zosime entretint pendant quelques années encore une société secrète, mais il fut à son tour démasqué et, en 1494, le grand-prince lui demanda, sans jugement et sans bruit, de se retirer comme de son propre gré dans un monastère. « Néanmoins, l'hérésie ne faiblit pas : il fut même un temps (1498) où ses adeptes faillirent prendre tout le pouvoir à Moscou et où leur candidat, Dimitri, fils de la princesse Hélène, fut couronné tsar. » Mais Ivan III ne tarda pas à se réconcilier avec sa femme Sophie Paléologue, et, en 1502, son fils Basile hérita du trône (Kouritsyne, à l'époque, était déjà mort.) Pour ce qui est des hérétiques, les uns furent brûlés vifs, d'autres emprisonnés, certains s'enfuirent en Lituanie « où ils embrassèrent formellement le judaïsme ». Notons que cette lutte contre l'hérésie des « judaïsants » donna une impulsion à la vie spirituelle de la Russie moscovite de la fin du 15e et du début du 16e siècle, à la prise de conscience de la nécessité de l'instruction religieuse et d'écoles pour le clergé ; le nom de l'évêque Guennadius est associé à la compilation et à l'édition de la première Bible slavonne, qui n'existait pas encore en tant que corpus dans l'Orient orthodoxe. Avec l'invention de l'imprimerie, «quatre-vingts ans plus tard, cette même Bible de Guennadius... fut publiée à Ostrog (1580-1582), première Bible traduite en slavon d'église, devançant par là tout l'Orient orthodoxe ». S. F. Platonov tire les conclusions générales suivantes : « Le mouvement des "judaïsants" recelait sans nul doute des éléments du rationalisme occidental... ; l'hérésie avait été condamnée, ses prédicateurs martyrisés, mais l'atmosphère de critique et de scepticisme envers le dogme et la structure de l'Église, qu'ils avaient suscitée, n'avait pas disparu. » La récente Encyclopédie juive rappelle « les suppositions selon lesquelles une attitude très négative envers le judaïsme et les Juifs a pris naissance en Russie moscovite, où elle était inconnue jusqu'au 16e siècle », à l'occasion de cette lutte contre les «judaïsants ». Cela paraît assez vraisemblable, vu les dimensions spirituelles et politiques de cette hérésie. Mais J. Hessen s'inscrit en faux contre cette opinion : « Il est significatif que la coloration spécifique de l'hérésie en tant que "judaïsante" n'a pas empêché le succès de la secte et, de façon générale, n'a pas suscité d'attitude agressive envers les Juifs. » Durant ces mêmes siècles, du 13e au 18e dans la Pologne voisine s'était créée, développée, affermie dans des coutumes stables une très importante communauté juive qui devait servir de base à la future population juive de Russie, jusqu'à devenir au 20e siècle la fraction la plus importante du judaïsme mondial. Au 16e siècle « se produisit une importante migration de Juifs polonais et tchèques » vers l'Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie. Au 15e siècle, les marchands juifs de l'État polono-lituanien se rendaient encore librement à Moscou. Mais, sous Ivan le Terrible, la situation changea : l'entrée aux marchands juifs fut interdite. Et quand, en 1550, le roi polonais Sigismond-Auguste exigea que le libre accès à la Russie leur fût accordé, Ivan opposa un refus en ces termes : « Ne pas permettre aux Juifs de se rendre dans nos États, car Nous ne voulons voir dans Nos États aucun mal, Nous voulons au contraire que Dieu accorde aux hommes dans Nos États de vivre dans la paix, sans aucun trouble. Et toi, Notre frère, désormais ne Nous écris plus à propos des Juifs », car ils ont cherché à « détourner les Russes du christianisme, ont introduit dans Nos terres des drogues nuisibles, et ont fait de nombreuses misères à Nos gens ». Une légende voudrait que lors de la prise de Polotsk en 1563, cédant aux plaintes des habitants russes « contre les mauvaises actions et oppressions » des Juifs, des fermiers et hommes de confiance des magnats polonais, Ivan IV eût enjoint à tous les Juifs de se faire baptiser sur-le-champ ; quant aux récalcitrants, au nombre exact de trois cents, il aurait ordonné de les noyer illico, en sa présence, dans la Dvina. Mais les historiens sérieux, tel J. Hessen, non seulement ne confirment pas cette version, même édulcorée, mais ne la mentionnent pas. En revanche, Hessen écrit que, sous le faux-Dimitri (1605-1606), des Juifs firent leur apparition à Moscou « en nombre relativement important », ainsi que divers étrangers. Après la fin du Temps des Troubles, on fit savoir que le faux-Dimitri II (le « Brigand de Touchino ») était « d'origine juive ». Pour ce qui est de l'origine de ce « Brigand de Touchino », les sources divergent. Certains affirment qu'il était le fils d'un prêtre d'Ukraine et répondait au nom de Matthieu Vercvkinc ; « ou bien un Juif..., comme il est dit dans les documents officiels ; si l'on en croit un historien étranger, il connaissait l'hébreu, lisait le Talmud, les livres des rabbins... Sigismond a envoyé un Juif qui se faisait passer pour le tsarévitch Dimitri». L'Encyclopédie juive dit : «Des Juifs faisaient partie de la suite de l'imposteur et eurent à souffrir lors de sa chute. Selon certains renseignements... le faux-Dimitri II était un Juif baptisé qui avait servi dans la suite du faux-Dimitri Ier ". » Arrivés en grand nombre en Russie pendant le Temps des Troubles, les Polono-Lituaniens ont été, à l'issue de cette période, limités dans leurs droits, et « les Juifs venus de ces pays partageaient le sort de leurs compatriotes » auxquels on avait interdit de se rendre avec leurs marchandises à Moscou et dans les villes avoisinantes. L'accord entre Moscovites et Polonais sur l'accession au trône de Vladislav* stipulait : «il ne faut pousser personne à embrasser la foi romaine ou d'autres confessions, et on ne doit pas permettre aux Juifs d'entrer dans l'État moscovite pour y faire du commerce'. » Mais d'autres sources indiquent que les marchands juifs eurent libre accès à Moscou même après le Temps des Troubles. « Des décrets contradictoires montrent que le gouvernement de Michel Feodorovitch ne poursuivait aucune politique bien définie envers les Juifs... mais qu'il était plutôt tolérant à leur égard Sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch, on trouve des indices de la présence des Juifs en Russie - le Code ne contient aucune restriction concernant les Juifs... ils avaient alors accès à toutes les villes russes, y compris Moscou. » Hessen affirme que dans la population prise lors de l'offensive russe en Lituanie dans les années 30 du 17e siècle se trouvaient bon nombre de Juifs, et « à leur égard les dispositions étaient les mêmes que pour les autres ». Après les actions militaires des années 1650-1660, « des Juifs faits prisonniers se retrouvèrent à nouveau dans l'État moscovite, et le comportement à leur endroit n'était nullement pire que celui envers les autres prisonniers ». Après la signature de la paix d'Androussov en 1667, « on proposa aux Juifs de rester dans le pays. Beaucoup d'entre eux profitèrent de cette occasion, certains embrassèrent le christianisme et parmi les prisonniers quelques-uns furent les fondateurs de familles nobiliaires russes ». (Quelques Juifs baptisés se sont installés au 17e siècle sur le Don, dans le village cosaque de Starotcherkassk, et près de dix familles cosaques en descendent.) Autour de cette même année 1667, l'Anglais Collins écrit que « les Juifs se sont depuis peu multipliés à Moscou et à la cour », apparemment grâce à la protection d'un médecin juif de la cour. Sous Féodor Alekséevitch, on essaya de décréter que, « si des Juifs se rendaient clandestinement à Moscou avec des marchandises », il ne fallait pas que la douane laissât passer leurs marchandises, car « avec ou sans marchandises il est interdit de laisser passer les Juifs en provenance de Smolensk ». Cependant, « la pratique ne correspondait guère à cette réglementation théorique ». Dans les premières années du règne de Pierre le Grand (1702), en relation avec le Manifeste invitant les étrangers de valeur à venir en Russie, on trouve cette réserve visant les Juifs : « Je veux... voir chez moi plutôt des mahométans et des païens que des Juifs. Ce sont des filous et des dupeurs. J'extirpe le mal, je ne le propage pas ; il n'y aura pour eux en Russie ni logement ni commerce, malgré tous leurs efforts et les tentatives pour soudoyer mon entourage. » Néanmoins, durant tout le règne de Pierre le Grand, nous ne trouvons aucune information sur des persécutions de Juifs, aucune loi n'a été promulguée qui limiterait leurs droits. Au contraire, la bienveillance générale accordée à tout étranger offrait également aux Juifs un vaste champ d'activités, y compris dans le cercle étroit des proches de l'empereur : le vice-chancelier Pierre Chafirov (homme politique important et créatif, mais enclin à l'escroquerie, ce pour quoi il fut puni par Pierre lui-même après la mort de qui l'enquête fut confiée au Sénat); ses cousins Abram Veselovski, très proche de Pierre, et Isaac Veselovski ; Antoine Devière, premier général de la police à Saint-Pétersbourg ; Vivière, chef des services secrets ; le bouffon Acosta, et d'autres encore. Dans une lettre à A. Veselovski, Pierre précise : « Il m'est tout à fait indifférent qu'untel soit baptisé ou circoncis pourvu qu'il sache son affaire et se distingue par son honnêteté. » Les maisons de commerce juives en Allemagne demandèrent que le gouvernement russe leur garantisse la sécurité du commerce avec la Perse transitant par la Russie, mais cette garantie ne leur fut pas accordée. Au début du 18e siècle, les Juifs ont développé une activité commerciale en Petite Russie un an avant que les marchands grands-russes ne reçoivent également ce droit. Le hetman Skoropadski avait à plusieurs reprises publié des décrets expulsant les Juifs, mais ils ne furent jamais appliqués, au contraire : le nombre de Juifs en Petite Russie ne fit que croître. En 1727, peu avant sa mort, cédant aux instances de Menchikov, Catherine Ier donna l'ordre de chasser tous les Juifs d'Ukraine (en l'occurrence, « il se peut qu'ait joué un rôle la part prise par les Juifs dans la fabrication et le commerce d'eau-de-vie ») et des villes russes. Mais cette mesure, même si elle reçut un début d'application, ne dura pas plus d'un an. En 1728, sous Pierre II, l'autorisation «a été donnée aux Juifs de venir en Petite Russie en tant que personnes utiles au commerce du pays », d'abord « pour un séjour temporaire », lequel, arguments à l'appui, s'est « bien sûr transformé peu à peu en résidence permanente ». Sous Anne, ce droit fut étendu en 1731 à la région de Smolensk, en 1734 à l'Ukraine Slobodskaïa (au nord-est de Poltava). En outre, les Juifs furent autorisés à affermer des terres chez les propriétaires, à exercer le commerce des spiritueux, et reçurent en 1736 le droit de livrer de la vodka polonaise dans tous les débits de boissons publics, y compris en Grande Russie. Il faut aussi mentionner ici la personnalité du financier Lévy Lipman, des pays Baltes. Alors que la future impératrice Anna Ioannovna vivait encore en Courlande, elle avait grand besoin d'argent « et il n'est pas impossible que, dès cette époque, Lipman ait eu l'occasion de lui être utile ». Sous Pierre I er, il est déjà établi à Saint-Pétersbourg. Sous Pierre II, il « devient agent de change ou joaillier à la cour russe ». A l'accession au trône d'Anna Ioannovna, il « se fait d'importantes relations à la cour » et décroche le rang de haut commissaire. « Jouissant de contacts directs avec l'impératrice, il était en relation particulièrement étroite avec son favori, Biron... Les contemporains affirmaient que... Biron lui demandait conseil sur les problèmes vitaux de l'État russe. L'un des ambassadeurs à la cour russe écrivait : "... On peut dire que c'est bien Lipman qui gouverne la Russie." Plus tard, ces appréciations de contemporains ont été nuancées. » Néanmoins, Biron « avait transmis à Lipman presque toute l'administration des finances et différents monopoles commerciaux" ». (« Lipman continua d'assurer ses fonctions à la cour même après qu'Anna Léopol-dovna... eut exilé Biron. ») Lipman n'a pas été sans influencer Anna Ioannovna dans son attitude générale envers les Juifs. Même si, lors de son accession au trône, en 1730, elle a exprimé, dans une lettre à son ambassadeur auprès du hetman de Petite Russie, son inquiétude d'entendre « qu'une infime partie de Petits-Russiens s'adonne au commerce, et que ce sont surtout les Grecs, les Turcs et les Juifs qui font commerce, de là on peut derechef conclure que l'expulsion de 1727 ne s'était pas traduite dans les faits, tout comme ses propres décrets devaient rester lettre morte : en 1739, l'interdiction aux Juifs d'affermer des terres en Petite Russie ; en 1760, l'expulsion vers l'étranger d'environ 600 Juifs (s'y opposait également l'intérêt des propriétaires).
Il s'agissait là de cette intolérance religieuse qui avait ébranlé l'Europe pendant plusieurs siècles d'affilée. Dans la mentalité de ce temps, il n'y avait là aucune hostilité spécifiquement russe ou dirigée exclusivement contre les Juifs. Entre chrétiens, l'intolérance se manifestait avec une non moindre cruauté, tout comme en Russie la persécution de fer et de feu qui s'était abattue sur les vieux-croyants, des coreligionnaires, quasi orthodoxes. Ce décret d'Elisabeth « a reçu une grande publicité. Mais, aussitôt, diverses tentatives furent faites pour amener l'Impératrice à des concessions ». La chancellerie militaire de Petite Russie informa le Sénat que l'on avait déjà expulsé 140 personnes, mais que « l'interdiction faite aux Juifs d'amener leurs marchandises aurait pour conséquence de diminuer les recettes de l'Etat ». Le Sénat remit à l'impératrice un rapport disant que « le décret de l'année précédente interdisant aux Juifs l'entrée dans l'empire a porté un rude coup au commerce en Petite Russie, comme dans les pays Baltes ; parallèlement, le Trésor va souffrir de la diminution des droits de douane ». L'impératrice répondit dans sa résolution : « Des ennemis du Christ je ne veux aucun intérêt ni profit. » Hessen en conclut que, de cette façon, « la Russie resta, sous Elisabeth, sans population juive ». L'historien juif S. Doubnov affirme que sous Elisabeth, « selon les estimations d'un historien de ce temps..., vers 1753, 35 000 Juifs avaient été chassés de Russie ». Mais ce chiffre est par trop différent de la disposition, prise trois ans auparavant par Elisabeth (et restée inappliquée), d'expulser de toute l'Ukraine environ 600 Juifs, bien trop différent aussi des 142 Juifs réellement expulsés qui figuraient dans le rapport du Sénat à Elisabeth. V. I. Telnikov suggère que l'« historien contemporain », de ces faits n'a jamais existé, que cet historien contemporain, dont Doubnov ne cite ni le nom ni le titre de l'ouvrage, n'est autre que E. Herrmann, qui a publié ce chiffre non pas à l'époque, mais exactement cent ans plus tard, en 1853, et toujours sans référence à quelque source que ce soit... De surcroît, il ajoute que « les Juifs avaient reçu l'ordre de quitter le pays sous peine de mort », ce qui montre que ledit historien (ou l'un et l'autre) ignorait même que, lors de son avènement, c'est Elisabeth qui abolit précisément toute peine de mort en Russie (à nouveau pour des raisons religieuses). Telnikov remarque que l'un des très grands historiens juifs, Heinrich Graertz, ne souffle mot de l'exécution de ces décrets d'Elisabeth. A titre de comparaison, signalons que, selon G. Sliosberg, sous le règne d'Elisabeth « des tentatives furent faites pour chasser les Juifs d'Ukraine ». Il faut plutôt considérer comme vraisemblable qu'ayant rencontré de nombreuses oppositions chez les Juifs, les propriétaires terriens et au sein de l'appareil de l'État, le décret d'Elisabeth n'a guère été appliqué, ou aussi peu que, précédemment, divers décrets analogues. Par ailleurs, du temps d'Elisabeth, des Juifs ont occupé des postes éminents. Le diplomate Isaac Veselovski exerça des responsabilités et fut comblé de faveurs par l'Impératrice ; lui aussi appuya la requête du chancelier A. Bestoujev-Rioumine pour qu'on n'expulsât pas les Juifs. (Plus tard, il enseigna le russe à l'héritier, au futur Pierre III ; quant à son frère Féodor, il devint, à la fin du règne d'Elisabeth, curateur de l'université de Moscou.) Signalons aussi l'ascension du marchand saxon Grùnstein, luthérien, qui se convertit à l'orthodoxie, suite à un commerce infructueux avec la Perse où il avait été retenu en captivité. Il intégra le régiment Préobrajenski, participa activement au coup d'État d'Elisabeth, reçut en récompense le grade d'aide de camp, la noblesse héréditaire, et le pactole de 927 « âmes » de serfs. (Qu'ils étaient généreux dans la distribution de ces «âmes », nos très orthodoxes souverains !) Mais, par la suite, « le succès de sa carrière brouilla son esprit ». Une fois, il menaça de tuer le procureur général, puis, de nuit, sur une route, il s'en prit à un proche parent d'Alexis Razoumovski (sans le savoir pour tel), et de surcroît son favori. « Ces coups et blessures ne restèrent pas impunis : il fut exilé à Oustioug. » Pierre III, qui n'a régné que six mois, n'a guère eu le temps de prendre position sur le problème juif. (Bien qu'il eût peut-être gardé au coeur une blessure due à un certain « Juif Mousafai » qui, au temps de la jeunesse de Pierre en Holstein, « avait servi d'intermédiaire dans des prêts d'argent, lesquels avaient ruiné le trésor du Holstein ; Mousafai s'était éclipsé dès l'annonce de la majorité du grand-prince ». Toujours est-il (fut-ce un hasard ?) que, lors de la première apparition au Sénat de Catherine, nouvellement intronisée, l'un des points à l'ordre du jour fut de savoir s'il fallait accorder aux Juifs le droit d'entrer en Russie. (La majorité du Sénat était déjà encline à le faire.) Manifestement pour se justifier devant l'opinion européenne, Catherine a laissé une relation sur la façon dont les choses se sont passées. L'un des sénateurs lui lut aussitôt la résolution négative d'Elisabeth. Catherine, elle, était fort bien disposée à l'égard du projet permettant aux Juifs d'entrer dans le pays, mais elle ne se sentait pas encore tout à fait d'aplomb après le coup d'État et se devait de mettre l'accent sur son orthodoxie de néophyte. « Commencer le règne par un décret accordant aux Juifs la libre entrée n'était pas le meilleur moyen d'apaiser les esprits ; admettre que la libre entrée des Juifs était nuisible était impossible. » Catherine ordonna d'ajourner l'examen du projet. Quelques mois plus tard, elle assortit son Manifeste sur la permission accordée aux étrangers de s'établir en Russie de la réserve : « à l'exclusion des Juifs ». (Dix ans plus tard, elle expliqua à Diderot que le problème des Juifs avait alors été posé inopportunément. il n'empêche que le moment était bien choisi : les Juifs de l'étranger
insistaient pour être admis en Russie, appuyés par des interventions venant de
Saint-Pétersbourg même, de Riga, de Petite Russie : on faisait savoir que le
commerce local «jouissait d'un grand élan du fait que, comme les autres
marchands étrangers, les Juifs avaient reçu l'autorisation de pratiquer
librement le commerce en Petite Russie ». Là-dessus vint l'an 1772, le premier partage de la Pologne qui permit à la
Russie de récupérer la Biélorussie avec son importante masse de cent mille
habitants juifs. C'est de cette année qu'il faut dater le premier croisement
important des destinées juive et russe. Dans la mesure où les restes de la principauté de Kiev après la dévastation
tatare furent incorporés au 14e siècle à la principauté lituanienne, puis à
l'État uni de Pologne et de Lituanie, « peu à peu, de Podolie et de Volhynie
les Juifs commencèrent à pénétrer en Ukraine » dans les régions de Kiev,
de Poltava et de Tchernigov. Ce processus s'accéléra quand, après l'Union
de Lublin (1569), une vaste portion de l'Ukraine passa directement à la
Pologne. La population de base y était la paysannerie orthodoxe qui
jouissait depuis longtemps de franchises et était dispensée de la capitation.
À cette époque commence l'intense colonisation de l'Ukraine par la
noblesse polonaise, avec le concours des Juifs. « Les cosaques furent
attachés à la glèbe et astreints à la corvée et au tribut... Les propriétaires
catholiques accablaient d'impôts les serfs orthodoxes, et les Juifs obtinrent
de leurs maîtres le droit exclusif de produire et de vendre la vodka. » « Le
Juif-fermier, prenant la place du maître, recevait dans une certaine mesure
le pouvoir sur le paysan qui appartenait au propriétaire, et puisque le
Juif-fermier cherchait à tirer du paysan le plus grand profit, la haine du
paysan était dirigée aussi bien à rencontre du maître catholique que du
fermier juif. Voilà pourquoi, quand, en 1648, eut lieu le terrible
soulèvement organisé par Khmelnitski, les Juifs autant que les Polonais en
furent victimes » - des dizaines de milliers de Juifs périrent. A la fin du 17e siècle et au 18e, la Pologne entière fut secouée par des
désordres intérieurs, la vie économique s'en trouva ruinée et l'arbitraire des
magnats, que rien ne limitait, ne fit que s'accroître. « Au cours de la lente
agonie de la Pologne qui s'étendit sur deux siècles..., le monde juif sombre
dans la misère, se dégrade moralement, et, figé dans sa forme médiévale,
accuse un important retard par rapport à l'Europe. » H. Graertz en parle ainsi
: « À aucune autre époque les Juifs n'ont offert un tableau aussi affligeant que
dans la période qui s'étend de la fin du 17e siècle jusqu'au milieu du 18e,
comme si on avait voulu faire croire que leur ascension à partir des bas-fonds
devait être considérée comme un miracle. Dans le cours tragique des siècles,
les maîtres spirituels de l'Europe furent ravalés jusqu'à l'infantilisme, ou, pis,
jusqu'à l'imbécillité sénile. » Dans un premier temps, Catherine redoutait aussi bien la faction hostile de l'élite polonaise, en passe de perdre son pouvoir, que l'impression fâcheuse
que pouvaient éprouver ses sujets orthodoxes. Mais, bien disposée à l'égard des Juifs, et attendant d'eux un profit économique pour le pays, elle se
préparait à élargir leurs droits. Dès 1778 est étendu à la région biélorusse un arrêté récent pris pour l'ensemble de la Russie : ceux qui possèdent un capital
inférieur à 500 roubles constituent désormais la classe des bourgeois ; si leur capital est supérieur, ils font partie de la classe des marchands, divisée en
trois guildes selon le montant de leur fortune ; dispensés de la capitation, ils paient 1 % du capital « qu'ils auront déclaré en conscience ». L'Encyclopédie juive publiée avant la révolution commente : le décret de 1791 « posait les fondements de la Zone de résidence, de façon, il est vrai, non préméditée. Étant donné les conditions du régime social et gouvernemental de ce temps, en particulier celles de la vie juive, le gouvernement n'avait nulle intention de créer pour les Juifs une situation spécifiquement contraignante, d'introduire à leur intention des lois d'exception qui limiteraient leur droit de résidence. Dans les conditions de cette époque, ce décret ne comportait rien qui pût mettre les Juifs, sous ce rapport, dans une situation défavorable par comparaison avec les chrétiens... Le décret de 1791 n'apporta aucune limitation aux droits des Juifs en ce qui concernait le droit de résidence, il ne créait pas de "zone" particulière », au contraire, « les Juifs purent s'installer dans de nouvelles régions dont l'accès, selon le Règlement général, était interdit» ; «ce que visait le décret de 1791, ce n'étaient pas les Juifs en tant que tels, mais le fait qu'il s'agissait de gens du commerce ; le problème était envisagé non pas d'un point de vue national ou religieux, mais uniquement d'un point de vue pratique ».
Pour toutes ses observations sur la Biélorussie, pour ses conclusions, pour l'ensemble de son « Mémoire », en particulier pour les lignes citées plus haut,
sans doute aussi pour avoir loué « la clairvoyance des grands monarques russes... qui avaient strictement interdit la venue et l'entrée sur le territoire de
l'empire de ces pillards expérimentés150 », Derjavine a été estampillé « judéophobe fanatique » et antisémite à tout crin. On l'a accusé (comme nous
l'avons vu : faussement) d'« imputer dans les documents officiels l'ivrognerie et la misère des paysans biélorusses aux seuls Juifs ; quant aux « mesures
concrètes qu'il préconisait », on les a expliquées, sans preuve aucune, par des ambitions personnelles. Suit une étude détaillée, graduelle, des mesures proposées où il fait appel à la raison d'Etat et au pragmatisme économique. En premier lieu, « afin de ne
pas susciter parmi eux [les Juifs] de remous, de tentatives de fuite, ni le moindre mécontentement», les manifestes impériaux doivent leur annoncer
protection et sollicitude, réaffirmer la tolérance envers leur foi et le maintien des privilèges accordés par Catherine, « moyennant cependant l'abrogation de
certaines anciennes dispositions ». (Quant à ceux « qui refuseraient de se plier à cette disposition, il conviendrait de leur donner le droit de partir pour
l'étranger » - par là il devançait de très loin, dans l'octroi de cette latitude, le XXe siècle soviétique...) Sitôt après, selon un calendrier très précis, interdire
temporairement tout nouveau crédit, examiner, documents à l'appui, tous les griefs mutuels entre Juifs et chrétiens concernant les dettes, et leur trouver une
solution, « rétablir l'ancienne confiance réciproque, mais de façon telle que ce ne soit pas désormais un empêchement ou un obstacle à la transformation du
mode de vie des Juifs », « à leur transfert en d'autres régions », et, sur leurs anciens lieux de peuplement, « à ce qu'ils acceptent un nouveau mode de vie
». « Il faut au plus vite libérer les Juifs de leurs dettes et les rendre disponibles à la réforme. » Dès la promulgation du manifeste, tous les fonds
recueillis par l'imposition des Juifs doivent être consacrés « à secourir les plus démunis », c'est-à-dire les Juifs miséreux, à couvrir les dettes des kehalim et à
installer les émigrés. Selon les cas, les exempter d'impositions pendant trois ou six ans, mais en les orientant vers la création de fabriques et d'ateliers. Les
propriétaires doivent s'engager à ce que les Juifs qui résident dans leurs domaines créent d'ici à trois ans des manufactures, des fabriques, des ateliers ;
s'ils résident sur leurs terres, qu'ils s'occupent réellement de travaux agricoles « afin qu'ils se procurent leur subsistance de leurs propres mains », mais «
qu'en aucun cas ils ne vendent en cachette ni ouvertement de l'eau-de-vie » sous peine, pour les propriétaires, de perdre leur privilège de bouilleurs de
cru. Il est indispensable de procéder à un recensement complet et exact de la population sous la responsabilité des doyens des kelahim. À ceux qui ne
pourront déclarer suffisamment de patrimoine pour appartenir à la classe des marchands ou des bourgeois de ville, il convient de donner accès à des classes
nouvelles requérant une moindre fortune : bourgeois de village ou bien « propriétaires paysans » (car « le nom de krestianine [paysan], par sa
similitude avec le mot khristianine [chrétien], leur est insupportable). Les résidents juifs « doivent être considérés comme des hommes libres et non des
serfs » ; toutefois, ils ne doivent pas se permettre, pour quelque raison ou sous quelque forme que ce soit, d'avoir à leur service des chrétiens ou des
chrétiennes, de posséder des villages chrétiens, ne serait-ce qu'une seule âme ; on ne doit pas non plus leur permettre de siéger dans les mairies et les hôtels
de ville afin de ne pas leur reconnaître de droits sur les chrétiens. « Si d'aucuns manifestent leur désir de mener tel ou tel mode de vie », envoyer «
un nombre convenable de ces jeunes gens à Pétersbourg, Moscou, Riga » pour « apprendre aux uns la comptabilité commerciale, aux autres tel ou tel
métier d'artisan », ou former les troisièmes « dans des écoles à l'agronomie et à la construction de bâtiments agricoles ». Entre-temps, choisir «
quelques-uns parmi les Juifs les plus habiles et les plus appliqués, et les envoyer en éclaireurs... partout où il y a des terres à coloniser ». (Plus loin,
nous trouvons des détails sur l'élaboration des plans, du cadastre, l'édification des maisons, l'itinéraire à suivre pour les groupes de colons, leurs droits
pendant le voyage, les années privilégiées où ils seront exemptés d'impôts - toutes ces études on ne peut plus fouillées, patiemment colligées par
Derjavine, nous les laissons ici de côté.) « Pour ce qui est de l'organisation interne des communautés juives, et afin de soumettre [les Juifs], à l'égal des
autres peuples sujets de la Russie, à un gouvernement centralisé unique, les kehalim ne doivent plus exister sous quelque forme que ce soit. » Avec la
suppression de ces derniers, « toutes les impositions exorbitantes infligées antérieurement par les kehalim à la population juive seront supprimées...
Celle-ci doit être soumise aux impositions gouvernementales, comme tous les autres citoyens » (c'est-à-dire deux fois moindres) ; « les écoles et les
synagogues doivent être protégées par la loi ». Le mariage ne peut être contracté avant 17 ans (pour les hommes), 15 ans pour les femmes. Jusqu'à 12
ans, les enfants fréquentent les écoles juives, ensuite des écoles communes afin qu'ils se familiarisent avec les non-juifs ; « ceux qui ont atteint un haut
degré de savoir doivent être admis dans les académies, les universités en tant que membres d'honneur, docteurs, professeurs », « à l'exclusion des grades
d'officier et d'officier d'état-major », car, « bien qu'on puisse les admettre dans la carrière militaire », « il se peut, par exemple, que le samedi ils refusent,
face à l'ennemi, de prendre les armes, ce qui est déjà arrivé à diverses reprises ». Mettre sur pied des imprimeries pour éditer les livres juifs ; auprès des
synagogues, aménager des hôpitaux, des asiles pour vieillards, des orphelinats juifs. Ce n'est qu'à la fin de l'année 1802 que fut créé le «Comité pour l'organisation des Juifs », chargé d'examiner le « Mémoire » de Derjavine et de prendre des décisions en conséquence. En firent partie des magnats polonais amis d'Alexandre Ier, le prince Adam Czartoryski, le comte Seweryn Potocki, le comte Valérien Zoubov (de ces trois-là Derjavine note qu'ils possédaient d'importantes propriétés en Pologne ; de ce fait, dans l'hypothèse où les Juifs viendraient à quitter les villages, « ils perdraient beaucoup de leurs revenus », aussi « l'intérêt personnel de ces seigneurs l'emporta-t-il sur celui de l'État160 »), le comte Kotchoubeï, ministre de l'Intérieur, et Derjavine qui venait d'être nommé ministre de la Justice (le premier dans toute l'histoire russe) ; Michel Spéranski y fut également associé. On enjoignit au Comité d'inviter les députés juifs de tous les kehalim de province ; ils y furent donc dépêchés ; pour la plupart, il s'agissait de marchands appartenant à la première guilde. « En outre, les membres du Comité furent autorisés à coopter quelques Juifs parmi les plus éclairés et les mieux intentionnés161. » En cette qualité furent invités Nota Notkine, qui avait émigré de Biélorussie à Moscou (nous l'avons déjà rencontré) ; de Saint-Pétersbourg, le fermier Abram Perets, ami très proche de Spéranski ; les amis de Perets, Leiba Nevakhovitch et Mendel Satanover, et d'autres encore. Tous ne prirent pas directement part aux réunions, mais ils exercèrent leur influence par l'intermédiaire des membres du Comité. (Il n'est pas sans intérêt de noter ici - l'occasion ne s'en présentera plus - que le fils d'Abram Perets fut jugé et déporté dans l'affaire des décabristes, sans doute uniquement parce qu'il avait discuté avec Pestel du problème juif sans rien soupçonner de leur complot, et que son petit-fils devint secrétaire d'État, fonction très importante en Russie. Nevakhovitch était un humaniste éclairé, mais sans trace de cosmopolitisme, attaché à la vie culturelle russe, ce qui était extrêmement rare à l'époque parmi les Juifs : en 1803, il publia en russe Le Cri de la fille juive, exhortant la société russe à se souvenir que les Juifs étaient limités dans leurs droits et cherchant à convaincre les Russes de voir dans les Juifs des « compatriotes », afin que la société russe les acceptât en son sein.) Le Comité tomba d'accord pour « faire participer les Juifs à une vie civile commune et à une éducation commune », pour « les orienter... vers un travail
productif », pour leur faciliter l'accès aux activités commerciales et industrielles ; pour assouplir les contraintes entravant le droit de déplacement
et de résidence ; pour les habituer à adopter le costume européen, « car l'habitude de porter un habit qui appelle nécessairement le mépris ne fait que
renforcer l'accoutumance à ce mépris». Le problème le plus brûlant à se poser était celui du lieu de résidence des Juifs, lié au commerce de
l'eau-de-vie. Notkine « chercha à persuader le Comité de laisser les Juifs sur place, tout en prenant des mesures contre d'éventuels abus de leur part ».
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Chapitre 2nd - Sous Alexandre IerA la fin de l'année 1804, le Comité chargé de l'organisation des Juifs termina ses travaux par l'élaboration d'un « Règlement sur les Juifs» (connu
sous le nom de «Règlement de 1804»), premier recueil de lois en Russie concernant les Juifs. Le Comité y expliquait que son but était d'améliorer la
condition des Juifs, de les orienter vers une activité utile « en leur ouvrant cette voie exclusivement pour leur bien... et en écartant tout ce qui pourrait
les en détourner sans pour autant faire appel à des mesures coercitives ». Le Règlement instituait le principe de l'égalité des droits civils pour les Juifs
(article 42) : « Tous les Juifs qui habitent la Russie, qui viennent de s'y installer ou qui y arrivent de pays étrangers pour leurs affaires commerciales,
sont libres et se trouvent sous la rigoureuse protection des lois au même titre que les autres sujets russes. » (Aux yeux du professeur Gradovski, « on ne
peut pas ne pas voir dans cet article... le désir d'assimiler ce peuple à l'ensemble de la population de Russie ».) Le Messager de l'Europe, une des revues de ce temps parmi les plus lues, écrivait : « Alexandre sait que les vices que l'on attribue à la nation juive sont les inévitables conséquences de l'oppression qui pèse sur elle depuis de nombreux siècles. Le but de la nouvelle loi est de donner à l'Etat des citoyens utiles, et aux Juifs une patrie » Toutefois, le Règlement ne tranchait pas le problème le plus aigu conformément à ce qu'aurait souhaité l'ensemble des Juifs, autrement dit la population juive, les députés des kehalim et les collaborateurs juifs du Comité. Le Règlement stipulait : « Personne parmi les Juifs..., dans aucun village ni bourg, ne peut posséder aucune forme de gérance d'estaminets, de cabarets, d'auberges, ni sous son nom ni sous le nom d'un tiers, ni y vendre de l'eau-de-vie ni même y habiter », et se proposait de faire en sorte que toute la population juive quittât la campagne en l'espace de trois ans, soit d'ici au début de l'année 1808. (Nous nous souvenons qu'une telle mesure avait déjà été préconisée sous Paul en 1797, avant même que n'apparût le projet Derjavine : non pas que tous les Juifs sans exception fussent éloignés des villages, mais, afin que, «par sa masse, la population juive dans les villages ne déborde pas les possibilités économiques des paysans en tant que classe productive, il est proposé d'en diminuer le nombre dans les agglomérations des districts ». Cette fois, on se proposait d'orienter la majorité des Juifs vers le travail agricole dans les terres vierges de la Zone de résidence, de la Nouvelle Russie, mais aussi des provinces d'Astrakhan et du Caucase, en les exonérant pour dix ans de la redevance dont ils s'acquittaient jusqu'alors, « avec le droit de recevoir pour leurs entreprises un prêt du Trésor » à rembourser progressivement, passé dix années de franchise ; aux plus fortunés, il était proposé d'acquérir des terres en propriété personnelle et héréditaire avec faculté de les faire exploiter par des travailleurs agricoles". À son refus d'autoriser la distillation, le Comité donnait l'explication
suivante : « Tant que cette profession leur restera accessible... laquelle, en fin
de compte, les expose aux récriminations, au mépris, voire à la haine des
habitants, l'indignation générale à leur égard ne cessera pas. » Par ailleurs, «
peut-on considérer cette mesure [consistant à éloigner les Juifs des villages]
comme répressive alors que leur sont offerts tant d'autres moyens non
seulement de vivre dans l'aisance, mais aussi de s'enrichir dans l'agriculture,
l'industrie, l'artisanat ; que, de plus, ils se voient accorder la possibilité de
posséder des terres en toute propriété ? Comment ce peuple pourrait-il se
considérer comme opprimé par la suppression d'une seule branche d'activité
dans un Etat où lui sont offertes mille autres activités dans des régions
fertiles, peu habitées, propres à la culture des céréales et autres productions
agricoles... ? » Après 1814, le rattachement de la Pologne centrale réunit à la Russie plus de 400 000 Juifs. Le problème juif se posa alors au gouvernement russe avec
plus d'acuité et de complexité. En 1816, le Conseil gouvernemental du royaume de Pologne qui, en de nombreux domaines, jouissait d'une existence
étatique séparée, ordonna de procéder à l'expulsion des Juifs de leurs villages - ils pouvaient aussi y rester, mais uniquement pour travailler la terre et sans
l'aide de travailleurs chrétiens. Mais, à la requête du kahal de Varsovie, aussitôt transmise à l'Empereur, Alexandre donna l'ordre de laisser les Juifs en
place en les autorisant à se livrer au commerce de la vodka, à la seule condition de ne pas la vendre à crédit. Mais la distillerie ne constituait pas le seul type de fermage dans la Zone de résidence. Les propriétaires affermaient différents biens en différents
secteurs de l'économie, ici un moulin, là la pêche, ailleurs des ponts, parfois toute une propriété, et, de cette façon, se trouvaient affermés non seulement
des paysans serfs (de tels cas se multiplièrent à partir de la fin du 18e siècle), mais encore des églises « serves », c'est-à-dire orthodoxes, ainsi que
le signalent plusieurs auteurs : N. I. Kostomarov, M. N. Katkov, V. V. Choulguine. Ces églises, faisant partie intégrante d'un domaine, étaient
considérées comme appartenant en propre au propriétaire catholique, et, en leur qualité d'exploitants, les Juifs s'estimaient en droit de prélever de l'argent
sur ceux qui fréquentaient ces églises et sur ceux qui célébraient des offices privés. Pour le baptême, le mariage ou les obsèques, il fallait recevoir l'autorisation
« d'un Juif moyennant rétribution » ; « les chants épiques de Petite Russie regorgent de plaintes amères contre "les fermiers juifs" qui oppriment les habitants ».
Malgré toutes les interdictions, la pratique des krestentsia n'en continua pas moins son chemin sinueux. Son extrême intrication venait de ce que de
nombreux propriétaires terriens s'endettaient auprès de leurs fermiers juifs, recevaient d'eux de l'argent gagé sur leur domaine, ce qui permettait aux Juifs
de disposer et du domaine et du travail des serfs. Mais quand, en 1816, le Sénat décréta qu'il convenait « de reprendre aux Juifs les domaines », il les
chargea de récupérer eux-mêmes les sommes qu'ils avaient prêtées. Les députés des kehalim adressèrent aussitôt une humble requête à Sa Majesté, lui
demandant d'annuler ce décret : l'administrateur général en charge des affaires des confessions étrangères, le prince A. N. Golitsyne, convainquit l'Empereur
qu'« il était injuste d'infliger des châtiments à une seule catégorie de coupables en exceptant » les propriétaires et les fonctionnaires. Les
propriétaires « peuvent encore y gagner s'ils refusent de restituer les capitaux reçus pour les krestentsia et garder de surcroît les krestentsia à leur profit » ;
s'ils ont abandonné leurs terres aux Juifs en dépit de la loi, ils se doivent maintenant de leur rendre l'argent. Toutefois, dès 1823, les fermiers juifs furent autorisés à embaucher des chrétiens. De fait, « l'observance stricte de la décision interdisant » aux
chrétiens de travailler les terres des Juifs « était trop difficile à mettre en pratique ». Le Règlement de 1804 et son article prévoyant dans les provinces occidentales l'expulsion des Juifs hors des villages posaient naturellement au
gouvernement un grave problème : où les transférer ? Villes et bourgades étaient densément peuplées, et cette densité était accentuée par la concurrence
sévissant dans le petit commerce, vu le très faible développement du travail productif. Or, au sud de l'Ukraine s'étendait la Nouvelle Russie, vaste, fertile
et peu peuplée. «Aux nombreux éléments communiqués à Pétersbourg pour signaler comme les Juifs renonçaient délibérément à tout travail agricole », le ministère réagit de la façon suivante : « Le gouvernement leur a dispensé une aide publique dans l'espoir qu'ils se fassent agriculteurs non seulement de nom, mais dans les faits. Nombreux sont les immigrants qui risquent, si on ne les incite pas à travailler, de rester longtemps encore débiteurs de l'État. » L'arrivée de colons juifs en Nouvelle Russie aux frais de l'État, incontrôlée et mal appuyée par un programme d'équipement, fut suspendue en 1810. En 1811, le Sénat rendit aux Juifs le droit au fermage en matière de production d'alcool dans les localités appartenant à la Couronne, mais dans les limites de la Zone de résidence. Sitôt la nouvelle connue en Nouvelle Russie, la volonté de rester dans l'agriculture s'en trouve ébranlée chez de nombreux colons : bien qu'il leur fût interdit de quitter le pays, certains s'en allèrent sans aucun papier d'identité pour se faire cabaretiers aussi bien dans les villages dépendant de la Couronne que dans ceux relevant des propriétaires terriens. En 1812, il apparut que, sur les familles installées, il n'en restait en fait que 538 ; 88 étaient considérées comme en congé (parties gagner leur vie à Kherson, Nikolaïev, Odessa ou jusqu'en Pologne) ; quant aux autres, elles avaient purement et simplement disparu. Tout ce programme - « l'installation dirigiste de familles sur des terres » - était quelque chose d'inédit non seulement en Russie, mais dans l'Europe entière ». Le gouvernement considérait à présent que, « vu le dégoût désormais avéré des Juifs pour le travail de la terre, vu qu'ils ne savent pas comment s'y
prendre, vu la négligence des inspecteurs », il appert que la migration a engendré de grandes perturbations ; aussi « les Juifs doivent-ils être jugés
avec indulgence ». Mais, par ailleurs, « comment garantir le remboursement des prêts publics par ceux qui recevront l'autorisation de quitter leur condition
d'agriculteurs, comment pallier, sans léser le Trésor, les insuffisances de ceux qui resteront à cultiver la terre, comment soulager le sort de ces gens qui ont
enduré tant de malheurs et se sont vus réduits à la dernière extrémité ? » Pour ce qui est des inspecteurs, ils ne souffraient pas seulement de
sous-effectifs, d'un manque de moyens, d'imperfections diverses, on relevait aussi de leur part négligence, absentéisme, retards dans la remise du grain et
des fonds ; ils voyaient avec indifférence les Juifs vendre leurs biens ; il y eut aussi des abus : moyennant finance, ils accordaient des autorisations pour des
absences de longue durée, y compris aux travailleurs les plus fiables d'une famille, ce qui pouvait entraîner rapidement la ruine de l'exploitation. Entre-temps, en 1817, les dix ans pendant lesquels les colons juifs étaient exonérés de redevances s'étaient écoulés, ils devaient désormais en payer, à
l'instar des paysans de la Couronne. Des pétitions collectives émanant non seulement des colons, mais aussi de fonctionnaires, demandèrent qu'on
prolongeât le privilège pour quinze nouvelles années. Ami personnel d'Alexandre Ier, le prince Golitsyne, ministre de l'Instruction et des Cultes,
également chargé de tous les problèmes concernant les Juifs, prit la décision d'exempter ceux-ci de la
redevance pour cinq ans encore, et de reporter le remboursement complet des prêts jusqu'à trente ans. « Il importe de noter, à l'honneur des autorités de
Pétersbourg, qu'aucune requête des Juifs, avant comme maintenant, n'a été ignorée". » Voilà des formules bien pesées et dépourvues d'ambiguïté. Les autorités russes d'alors voyaient les choses différemment : avec le temps, les Juifs « pourraient devenir des cultivateurs utiles », s'ils reprennent
« leur condition de bourgeois, ils ne feront qu'accroître le nombre des parasites dans les villes ». Bilan : 300 000 roubles dépensés pour neuf
colonies juives, somme colossale vu la valeur de la monnaie à cette époque. En 1822 s'étaient écoulées les cinq années supplémentaires exemptes de
redevances, mais l'état des exploitations juives exigeait toujours de nouvelles franchises et de nouvelles subventions : on relevait « l'état d'extrême
pauvreté des colons », lié « à leur fainéantise invétérée, aux maladies, à la mortalité, aux mauvaises récoltes et à leur ignorance des travaux agricoles ». Aussi, en 1825, Alexandre Ier interdit-il le transfert des Juifs. En 1824 et 1825, à la suite de nouvelles mauvaises récoltes, les Juifs furent soutenus par
des prêts (mais, pour ne pas leur donner trop d'espoirs, on en dissimula l'origine : ils venaient soi-disant de la décision personnelle d'un inspecteur, ou
à titre de rétribution pour quelque travail). On délivra de nouveau des passeports pour que les Juifs pussent s'installer dans les villes. Quant à payer
des redevances, même pour ceux installés là depuis dix-huit ans, il n'en était plus question. Les bonnes dispositions d'Alexandre Ier à l'égard des Juifs firent qu'il mit toute sa conviction à faire cesser les accusations de meurtres rituels qui
s'élevaient contre eux. (Ces accusations étaient inconnues en Russie jusqu'au partage de la Pologne d'où elles vinrent. En Pologne, elles apparaissent au
16e siècle, transmises d'Europe où elles ont vu le jour en Angleterre en 1144 avant de refaire surface au 12 - 13e siècle en Espagne,
en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne. Papes et monarques les combattirent sans qu'elles disparussent ni au 14 ni au 15e siècle.)
Le premier procès en Russie eut lieu à Senno, dans les environs de Vitobsk, en 1799, et les accusés furent relâchés faute de preuves. Le procès de Grodno
(1816) fut non seulement arrêté «par décision de Sa Majesté », mais incita le ministre des Cultes, Golitsyne, à envoyer aux autorités de toutes les provinces
l'injonction suivante : désormais, ne pas accuser les Juifs « d'avoir mis à mort des enfants chrétiens sans preuve, sur la seule foi de préjugés». En
1822-1823, une autre affaire de ce genre éclata à Vélijé, toujours dans la province de Vitobsk. Mais la cour décréta en 1824 : « Les Juifs que de
nombreux témoignages incertains de chrétiens suspectent d'avoir tué ce garçon, prétendument pour récupérer son sang, doivent être exonérés de tout
soupçon. » Nikita Mouraviev, autre décabristre, stipulait dans son projet de Constitution que « les Juifs peuvent jouir des droits civiques dans les lieux où
ils habitent, mais que la liberté de s'installer en d'autres lieux dépendra des décisions particulières de l'Assemblée populaire suprême ». Ces mariages précoces débilitaient la vie populaire des Juifs. Comment un tel essaimage, une telle densification de la population, une telle concurrence
dans des occupations similaires n'auraient-ils pas engendré la misère ? La politique des kehalim concourait « à l'aggravation de la situation matérielle
des Juifs ». Menashe Hier, distingué talmudiste mais aussi partisan des Lumières,
publia en 1807 un livre qu'il fit parvenir aux rabbins (rapidement retiré de la circulation par le rabbinat, tandis que son second livre allait être voué à un
autodafé massif) : il y relevait « les aspects ténébreux de la vie juive. La misère, disait-il, est inhabituellement grande, mais peut-il en être autrement
quand, chez les Juifs, il y a beaucoup plus de bouches à nourrir que de mains pour travailler ? Il importe de faire comprendre aux masses qu'il faut gagner
sa vie à la sueur de son front... Les jeunes gens, qui n'ont aucun revenu, contractent mariage en comptant sur la miséricorde de Dieu et sur la bourse
de leur père, et quand ce soutien vient à faire défaut, chargés de famille, ils se jettent sur la première occupation venue, fût-elle malhonnête. En foule ils
s'adonnent au commerce, mais comme celui-ci ne peut pas les nourrir tous, ils sont obligés de recourir à la duperie. Voilà pourquoi il est souhaitable que les
Juifs se tournent vers l'agriculture. Une armée de désoeuvrés, sous des dehors de "gens instruits", vivent grâce à la charité et aux dépens de la communauté.
Personne n'a cure du peuple : les riches ne pensent qu'à s'enrichir, les rabbins qu'aux disputes entre hassidim et minagdes » (Juifs orthodoxes), et le seul
souci des activistes juifs est de court-circuiter « le malheur qui se présente sous la forme des arrêtés gouvernementaux, même si ces derniers
concourent au bien du peuple ». En Russie où, dès le début du 19e siècle, le gouvernement « s'efforçait précisément de vaincre le "particularisme" juif en dehors de la religion
et du culte », ainsi que le spécifie par euphémisme un auteur juif, confirmant par là que ce gouvernement n'entravait pas la religion des Juifs ni leur vie
religieuse. Nous avons déjà vu que le Règlement de 1804 ouvrait grandes, sans limitations ni réserves, à tous les enfants juifs les portes des écoles
primaires, des établissements secondaires et des universités. Mais ! - « tuer dans l'œuf cette réforme éducative et culturelle, voilà à quoi tendaient tous les
efforts de la classe dominante juive » ; « le kahal s'efforçait d'éteindre les moindres lueurs des Lumières ». Pour « préserver dans son intégrité l'ordre
religieux et social établi..., le rabbinat et le hassidisme s'acharnaient de conserve à éradiquer les jeunes pousses de l'éducation laïque ». |
Chapitre 3 - Sous Nicolas IerÀ l'égard des Juifs, Nicolas Ier s'est montré très résolu. C'est sous son règne, nous disent les sources, que furent publiés plus de la moitié de tous les
actes juridiques relatifs aux Juifs depuis Alexis Mikhaïlovitch et jusqu'à la mort d'Alexandre II, et l'Empereur s'est personnellement penché sur ce
travail législatif pour le diriger. L'historiographie juive a estimé que sa politique a été exceptionnellement cruelle et sombre.
Or les interventions personnelles de Nicolas Ier ne lésaient pas nécessairement les Juifs, loin de là. Ainsi, l'un des premiers dossiers reçus
par lui en héritage fut la réouverture par Alexandre er, à la veille de sa mort (alors qu'il faisait route pour Taganrog), de l'« affaire de Vélijé » -
l'accusation portée contre les Juifs d'avoir perpétré un meurtre rituel sur la personne d'un enfant. L'Encyclopédie juive écrit que « dans une large mesure,
les Juifs sont redevables du verdict d'acquittement à l'Empereur qui a cherché à connaître la vérité en dépit de l'obstruction de la part des gens auxquels il
faisait confiance ». Dans une autre affaire bien connue, liée à des accusations émises contre les Juifs (l'« assassinat de Mstislavl »), l'Empereur s'est porté de
plein gré vers la vérité : après avoir, dans un moment de colère, infligé des sanctions à la population juive locale, il n'a pas refusé de
reconnaître son erreur. En apposant sa signature au bas du verdict d'acquittement dans l'affaire de Vélijé, Nicolas écrivit que « le flou des
réquisitions n'avait pas permis de prendre une autre décision », ajoutant néanmoins : « Je n'ai pas la conviction intime que des Juifs aient pu
commettre un tel crime, ni ne puis l'avoir. » « Des exemples répétés de ce genre d'assassinat, avec les mêmes indices », mais toujours sans preuves
suffisantes, lui laissent entendre qu'il existerait peut-être, chez les Juifs, une secte fanatique, mais, « malheureusement, chez nous autres chrétiens, il
existe aussi des sectes tout aussi terrifiantes et incompréhensibles ». « Nicolas er et ses proches collaborateurs continuaient de croire que certains
groupes juifs pratiquaient les meurtres rituels. » « Pendant plusieurs années, l'Empereur se trouvait sous la dure emprise d'une calomnie qui sentait le
sang... aussi a-t-il été conforté dans son préjugé que la doctrine religieuse juive était censée présenter un danger pour la population chrétienne ». (Cent cinquante ans se sont écoulés. Oublieux du passé, un physicien juif éminent et des plus éclairés formule sa vision de la vie juive d'alors en ces
termes : « Une zone de résidence couplée à l'interdiction (!) de pratiquer l'agriculture. » L'historien et penseur M. Gucrchenson use quant à lui d'une
formulation plus générale : « L'agriculture est interdite au Juif par l'esprit de son peuple car, en s'attachant à la terre, l'homme prend plus facilement racine
en un lieu déterminé. ») N'oublions pas qu'on était encore à l'époque du servage. Mais, un demi-siècle après les consciencieuses tentatives du gouvernement pour amener les Juifs à fournir un travail productif sur des terres vierges, commençaient à se profiler les contours des villages d'Araktchéev. On s'étonne que le pouvoir impérial n'ait pas compris, à ce stade, la stérilité des mesures prises, le caractère désespéré de toute cette entreprise de retour à la terre. Au reste, on n'en avait pas encore fini... Après l'introduction du service militaire obligatoire, des bruits alarmants se répandirent parmi la population juive, annonçant une nouvelle et terrible
législation préparée tout spécialement par le «Comité juif». Mais en 1835 finit par être promulgué un Règlement général
concernant les Juifs (destiné à se substituer à celui de 1804), et, comme le note discrètement l'Encyclopédie juive, « il n'imposa pas aux Juifs de
nouvelles limitations ». Si l'on veut en savoir plus : ce nouveau Règlement «conservait aux Juifs le droit d'acquérir toutes sortes de biens immobiliers à
l'exclusion des domaines habités, de mener toutes sortes de commerce sur un pied d'égalité avec les autres sujets russes, mais uniquement dans les limites
de la Zone de résidence ». Ce Règlement de 1835 confirmait la protection de tous les droits reconnus à la confession juive, introduisait pour les rabbins
des distinctions, leur conférant les droits accordés aux marchands de la première guilde; instituait un âge raisonnable pour convoler (18 et 16 ans);
adoptait des mesures pour que l'habit juif ne diffère point trop et ne coupe pas les Juifs de la population environnante ; orientait les Juifs vers des moyens de
gagner leur vie par un travail productif (il n'interdisait que le commerce des spiritueux à crédit ou gagés sur des effets domestiques), autorisait toutes
sortes d'activités industrielles (y compris le fermage de distilleries). Avoir des chrétiens à son service n'était interdit que pour des emplois réguliers, mais
autorisé « pour des travaux de courte durée » (sans que les délais fussent précisés) et « pour les travaux dans les fabriques et usines », ainsi qu'« à titre
d'aide dans les travaux des champs, jardins et potagers », ce qui sonnait comme une dérision par rapport à l'idée même d'« agriculture juive ». Le
Règlement de 1835 appelait la jeunesse juive à s'instruire ; il ne limitait nullement l'inscription des Juifs dans les écoles secondaires ni à l'université.
Les Juifs qui avaient reçu le grade de docteur dans quelque discipline que ce soit, une fois reconnues (non sans formalités) leurs qualités éminentes,
recevaient le droit d'entrer au service de l'État. (Les médecins juifs jouissaient déjà de ce droit.) En ce qui concerne l'administration locale, le Règlement
abrogeait les limitations antérieures : désormais, les Juifs pouvaient occuper des fonctions dans les doumas locales, les magistratures et les municipalités,
« aux mêmes conditions que si l'on élisait à ces fonctions des membres d'autres confessions ». (Il est vrai, certaines autorités locales, en particulier en
Lituanie, élevèrent des objections à cette disposition : dans certaines circonstances, le maire doit mener ses administrés à l'église - comment un Juif
pourrait-il le faire ? ou encore un Juif peut-il siéger parmi les juges alors que le serment est prêté sur la croix ? Face à ces fortes réticences, un décret de
1836 stipula que dans les provinces occidentales les Juifs ne pourraient occuper dans la magistrature et les municipalités qu'un tiers des postes.)
Enfin, pour ce qui est de l'épineux problème économique inhérent à la contrebande aux frontières, si nuisible aux intérêts de l'État, le Règlement
autorisa à y rester les Juifs qui y résidaient déjà, mais interdit toute installation nouvelle. En 1850 fut créée une espèce de superstructure : un institut de « Juifs savants », ainsi qu'un corps d'inspecteurs consultants auprès des responsables
d'académies. Ceux qui sortaient des écoles rabbiniqucs nouvellement créées occupèrent dès 1857 les fonctions de « rabbins publics » ; élus de mauvaise grâce par
leur communauté, leur désignation était soumise à l'aval des autorités de leur province. Mais leur responsabilité resta d'ordre purement administratif : les
communautés juives les considéraient comme des ignares dans les sciences hébraïques, et les rabbins traditionnels étaient maintenus ès qualités de «
rabbins spirituels » authentiques. (De nombreux diplômés des écoles rabbiniques, « ne trouvant de postes, ni de rabbins ni d'instituteurs »,
poursuivaient leurs études à l'université94, puis se faisaient médecins ou avocats.)
Kissilev pensait pour sa part introduire la catégorisation sociale
dans un avenir assez éloigné ; Nicolas la plaça avant l'agriculture, laquelle, depuis un quart de siècle, n'avait cessé de constituer un échec . Mais, malheureusement, soulignait ensuite le communiqué gouvernemental de 1846, les Juifs n'ont pas profité de bon nombre de ces mesures : « Se
défiant constamment d'une intégration à la société civile dans laquelle ils vivent, ils ont gardé pour la plupart leur ancien mode de vie, profitant du
travail des autres, ce qui, de tous côtés, entraîne légitimement les plaintes des habitants. » « Aussi, dans le but [d'élever le niveau de vie des Juifs]..., il
importe de les délivrer de leur dépendance vis-à-vis des anciens de la communauté, héritiers des ex-dirigeants du kahal, de diffuser dans la
population juive l'instruction et des connaissances pratiques, de créer des écoles juives d'enseignement général, de fournir les moyens pour leur passage
à l'agriculture, d'estomper les différences vestimentaires » qui indisposent à rencontre de nombreux Juifs. Quant au gouvernement, « il s'estime en droit
d'espérer que les Juifs abandonneront toutes leurs façons de vivre répréhensibles et se tourneront vers un travail réellement productif et utile ».
Seuls ceux qui s'y refuseront feront l'objet de « mesures incitatives en tant qu'éléments parasites pesant sur la société et lui nuisant ». |
Chapitre 4 - À l'époque des réformesAu moment où Alexandre II accéda au trône, le problème paysan était plus que mûr depuis un siècle et exigeait impérativement une solution. Mais il
apparut subitement qu'il n'était pas moins urgent d'en trouver une au problème juif, moins ancien que le vieux et cruel système du servage, et qu'on avait pu
estimer de moindre importance pour le pays. (Pourtant, désormais, tout au long du 19e siècle, et à la douma d'État jusqu'en 1917, ces deux problèmes,
juif et paysan, apparaîtront liés, vont rivaliser et entrelacer leurs destinées concurrentes.) J. Hessen juge « d'une extrême importance » l'octroi aux artisans d'un droit de résidence sans limitation aucune (1865). Il est vrai, ces derniers hésitèrent
à bouger. « Entassés, comprimés, privés de débouchés pour leurs produits, et donc de revenus, pourquoi n'ont-ils pas profité du droit de quitter la Zone de
résidence ? » En 1881, dans les trente-trois provinces centrales, on ne comptait que 28 000 de ces artisans (sur 34 000 Juifs au total). Hessen donne
à ce paradoxe l'explication suivante : les artisans aisés n'avaient guère besoin d'aller ailleurs, les misérables n'avaient pas les moyens de déménager, les
bourses moyennes, « subsistant tant bien que mal, au jour le jour, sans trop crier misère », craignaient qu'après leur départ leur ex-communauté, pour des
raisons fiscales, ne refuse de proroger leur passeport annuel ou n'exige même que les émigrés s'en retournent chez eux" ». N'oublions pas que, parallèlement à toutes les améliorations particulières apportées à la vie des Juifs, les grandes réformes libératrices d'Alexandre II
traversaient l'une après l'autre la Russie et étendaient aussi leurs bienfaits aux Juifs. À titre d'exemple : en 1863, les
citadins et, partant, la majeure partie de la masse juive furent affranchis de la capitation ; ne subsistaient plus que les redevances provinciales que les Juifs
payaient en puisant dans la collecte de la « cassette ». Cette note avait pour destinataire le « Comité à l'aménagement de la vie des Juifs » nouvellement créé (le huitième de la série des « Comités juifs »),
très bienveillant à l'égard de la situation des Juifs, et en reçut une réponse négative, confirmée par la suite par le gouvernement : interdire les fermages
juifs « constituerait une atteinte directe aux droits des propriétaires... Il est vrai que les prolétaires juifs se regroupent autour des gros fermiers et vivent
du travail et des ressources de la population villageoise. Mais il en va de même dans les domaines gérés par leurs propriétaires qui, aujourd'hui encore,
ne peuvent se passer de l'aide des Juifs ». En 1874, le statut unique instituant le service militaire pour tous remplaça la conscription, ce qui apporta aux Juifs un « allégement important ». « Le
texte du statut ne comportait aucun article discriminatoire concernant les Juifs. » En revanche, s'ils effectuent leur service militaire dans les provinces
centrales, les Juifs ne sont plus autorisés à s'y installer. Des règles furent élaborées « pour arriver à connaître avec précision le nombre des Juifs mâles
», car, dans une large mesure, il restait flou, non établi. Les responsables provinciaux recevaient « des renseignements sur les abus commis par des Juifs
cherchant à échapper au service militaire». En 1876 furent prises « des mesures destinées à garantir l'accomplissement effectif par les Juifs du
service militaire ». L'Encyclopédie juive y voit « un lourd faisceau de mesures répressives » : « des règles exigèrent que les Juifs soient enregistrés
dans les bureaux de recrutement, que les Juifs inaptes au service soient remplacés par d'autres Juifs », que soit vérifié le bien-fondé des exemptions
en fonction de la composition de la famille : au cas où ces règles seraient transgressées, « on autoriserait à enrôler... les fils uniques ». Néanmoins, l'écrasante majorité des Juifs faisait tout son possible pour abandonner l'agriculture. Les rapports des inspecteurs se font parfaitement monotones : « Ce qui frappe partout, c'est le dégoût qu'éprouvent les Juifs pour les travaux agricoles, leur regret de leurs occupations passées, artisanats divers et commerce » ; par exemple, « alors que les travaux des champs battent leur plein..., ils les abandonnent quand ils apprennent que, dans le voisinage, on peut acheter ou vendre un cheval, un bœuf ou quoi que ce soit d'autre » ; ils se passionnent pour les petites transactions commerciales qui, selon « leur conviction, exigent moins de travail et procurent davantage de moyens de subsistance » ; les Juifs « ont un gagne-pain nettement plus facile dans les villages avoisinants, allemands, russes ou grecs, où les colons juifs sont aubergistes ou font du menu commerce ». Plus grave encore pour l'état des terres est leur absentéisme : ils s'en vont loin et pour longtemps. Laissant un ou deux membres de leur famille chez eux dans la colonie, ils partent à la recherche d'autres gagne-pain ou de courtage. Dans les années 60 (soit un demi-siècle après la création des colonies), ils reçurent l'autorisation de s'absenter des colonies avec toute leur famille ou avec la plus grande partie de ses membres ; dans les colonies, beaucoup de ceux qui n'y avaient jamais mis les pieds étaient néanmoins recensés. Ou ils quittaient la colonie souvent sans qu'on leur fixât aucun délai pour s'inscrire dans une nouvelle catégorie sociale sur leur nouveau lieu de domicile, et, là, « ils étaient nombreux à rester plusieurs années sans être inscrits dans aucune catégorie sociale, à n'acquitter aucune redevance et à n'être soumis à aucune obligation ». Dans les colonies, les maisons qu'on leur avait construites restaient vides et se dégradaient. A partir de 1861, on permit également aux Juifs de tenir des débits de boissons dans les colonies mêmes. En fin de compte, les autorités pétersbourgeoises constatèrent que la notion d'agriculture juive se présentait sous un jour décidément sombre. Les arriérés
(remis à l'occasion des différents événements de l'État ou de la cour, comme, par exemple, le mariage de l'Empereur) ne cessaient de croître, et chaque
effacement ne faisait qu'inciter à ne plus payer les nouvelles redevances et à ne pas rembourser les prêts. (En 1857 s'achevaient les dix nouvelles années
de franchises et de reports d'échéances que l'on avait consentis, on leur en rajouta encore cinq. Mais, en 1863 non plus, on n'arriva pas à recouvrer les
dettes. A quoi bon alors avoir procédé à cette transplantation des Juifs ? A quoi bon avoir accordé tous ces avantages et ces prêts ? Toute cette épopée
qui avait duré soixante ans avait d'une part procuré aux Juifs « un moyen d'éviter de se soumettre aux différents services nationaux », et, d'autre part,
n'avait pas développé chez l'écrasante majorité d'entre eux de « dispositions au travail agricole » ; « les bénéfices ne correspondaient en rien aux dépenses
». Au contraire, « la simple autorisation de résider dans les provinces centrales sans y jouir d'aucun avantage y attirait un nombre
incomparablement plus élevé de Juifs émigrés », tant ils aspiraient à y aller. Si, en 1858, on comptait sur le papier 64 000 colons juifs, soit 8 000 à 10
000 familles, le ministère n'en dénombrait plus en 1880 que 14 000, soit moins de 2 000 familles. Et les commissions qui vérifiaient sur place si les
terres étaient utilisées ou restaient en jachère ne découvrirent en 1872, dans toute la région du Sud-Ouest, que quelque 800 familles. Cependant, dans les discussions portant sur différents projets au ministère des Biens de l'État, le problème d'une réforme des colonies juives tardait à
être résolu ; il traîna tant et si bien que tout projet fut abandonné en 1880. Entre-temps, avec le nouveau statut du service militaire de 1874, les
agriculteurs juifs perdirent les avantages relatifs au recrutement, et, par là même, tout intérêt pour l'agriculture. En 1881, « dans les colonies, "on ne
voyait guère que des propriétés composées d'une seule maison d'habitation, sans aucun signe de sédentarité alentour, autrement dit ni haies ni abris pour
le bétail, ni bâtiments de travail ni potagers, ne serait-ce qu'un seul arbre ou buisson ; les exceptions étaient rares" ». Ce qui n'a pas empêché un auteur soviétique des années 20 d'écrire d'un ton catégorique : « Le tsarisme avait presque totalement interdit aux Juifs de
pratiquer l'agriculture. » En brossant à grands traits l'activité commerciale et industrielle des Juifs, I.G.Orchanski écrivit fort justement, vers le début des années 70, que cette
activité constituait « le soubassement du problème juif et déterminait les destinées du peuple juif dans tous les pays » ; voilà une ethnie vivante,
commerçante, débrouillarde : « pendant que, chez le Russe, le rouble rend au double, chez le Juif il rapporte cinq fois plus » ; chez le marchand russe, c'est
la stagnation, la somnolence, le monopole (par exemple, après l'expulsion des Juifs de Kiev, la vie y est devenue plus chère). La force de la participation des
Juifs à la vie commerciale réside dans l'accélération du capital roulant le plus insignifiant. Réfutant l'idée que l'« esprit corporatiste » des Juifs leur permet
de triompher dans toutes les formes de mise en concurrence, que « les marchands juifs se soutiennent toujours les uns les autres, ayant leurs propres
banquiers, leurs fabricants, leurs transporteurs », Orchanski assigne à cet esprit corporatiste les deux seuls domaines social et religieux, et non pas le
commerce où, dit-il, les Juifs se livrent une concurrence implacable (ce qui contredit en partie la khazaké, la répartition obligatoire des sphères d'activité,
cette dernière n'ayant disparu que progressivement à mesure qu'évoluait la situation légale des Juifs). Mieux, s'il mentionne l'opinion selon laquelle
tout commerce juif n'enrichit pas nécessairement le pays, car il consiste exclusivement dans l'exploitation des classes productives et laborieuses, et «
le profit des Juifs est une perte sèche pour le pays », c'est pour la réfuter : les Juifs cherchent et trouvent en permanence de nouveaux débouchés et, ce
faisant, « ouvrent à la misérable population chrétienne de nouvelles sources de gains ». « Les Juifs avaient depuis longtemps pratiqué le commerce des céréales, mais leur rôle y devint particulièrement important à partir de l'abolition du servage et de l'implantation des chemins de fer. » « Dès 1878, 60 % des exportations de céréales transitaient par des Juifs ; bientôt, ce serait presque 100 %. » Puis, « grâce aux industriels juifs, le second produit d'exportation (après les céréales) devint le bois ». Dès 1835, les contrats passés pour l'abattage des arbres et l'acquisition de domaines forestiers ne leur furent plus interdits. « L'industrie forestière et le commerce du bois ont été développés par les Juifs. Ce sont également les Juifs qui ont développé l'exportation du bois à l'étranger. » « Le commerce du bois est à la fois l'une des plus importantes branches du commerce juif et l'une des plus remarquables en ce qui concerne la concentration du capital. L'amorce d'un commerce forestier intensif par les Juifs remonte aux années 60-70, quand, suite à l'abolition du servage, les propriétaires ont jeté à profusion sur le marché domaines et forêts ». « C'est dans les années 70 que les Juifs se sont pour la première fois lancés en masse » dans l'activité industrielle : tissus, lin, produits alimentaires, pelleterie, menuiserie, ameublement ; « quant au tabac, sa production a toujours été concentrée entre les mains des Juifs ». Laissons ici la parole aux auteurs juifs : « A l'époque d'Alexandre II, toute la riche bourgeoisie juive était... loyale... à la monarchie. C'est à cette époque
que se sont constituées les grandes fortunes des Guinzbourg, Poliakov, Brodski, Zaïtsev, Balakhovski, Ashkenazi ». Comme déjà dit, « l'affermataire
Evzel Guinzbourg a alors fondé à Saint-Pétersbourg sa propre banque ». Samuel Poliakov a construit six lignes de chemins de fer ; les trois frères
Poliakov ont tous reçu la noblesse héréditaire "". « Grâce à la construction des chemins de fer, garantie et en partie subventionnée par l'État, se sont
constituées les grosses fortunes des Poliakov, de I. Bliokh, de A. Varchavski et d'autres. » Et comment réussir à énumérer les fortunes plus modestes, par
exemple celle d'un A.I.Zak, ancien collaborateur d'E. Guinzbourg dans les fermages : venu à Saint-Pétersbourg, il y créa une banque d'escompte et de
prêts, et, « possédant un large cercle de parents, les siens comme ceux de sa femme, il les faisait tous travailler dans ses entreprises dont il assurait la
direction ». Aucune limitation non plus n'était imposée aux Juifs dans les statuts judiciaires promulgués en cette même année 1864. La réforme prévoyait la création d'une autorité judiciaire indépendante, et, en lieu et place des anciens avoués privés, instituait un barreau constitué en classe autonome dotée d'une organisation corporative spécifique (et, soit dit en passant, avec le droit imprescriptible de refuser son assistance à tout solliciteur « en fonction de l'appréciation morale de sa personnalité », ce qui pouvait être utilisé aussi pour des raisons politiques). Et, pour les Juifs, aucune restriction à faire partie de cette corporation. Hessen écrit : « Sans parler du barreau dans lequel ils prirent une place éminente, les Juifs commencèrent à faire de temps en temps leur apparition dans les chancelleries judiciaires en qualité d'officiers d'instruction, mais aussi dans les rangs du ministère public ; ici ou là, ils occupaient des postes dans les assemblées de juges de paix ou les cours d'assises»; on les voyait aussi parmi les jurés, et, dans les premières décennies, sans aucun quota. (À noter encore : le serment des Juifs devant le tribunal civil se faisait sans observer les exigences de la religion juive.) En ces mêmes années, on procéda à la réforme de l'autoadministration municipale. Initialement, on avait proposé que le nombre des Juifs membres
de l'assemblée (douma) municipale et de son bureau exécutif ne dépassât pas la moitié de la totalité des membres, mais, cédant à l'opposition du ministre
de l'Intérieur, le Règlement municipal de 1870 ramena cette proportion à un tiers ; en outre, les Juifs n'avaient pas le droit d'occuper le poste de maire :
on craignait « qu'autrement, la solidarité interne et l'isolement externe des Juifs ne leur garantissent un rôle dirigeant dans les organes municipaux et une
prééminence dans le règlement des affaires sociales ». Toutefois, les Juifs bénéficiaient désonnais d'une totale égalité dans le processus électoral
(auparavant, ils votaient en corps séparé), ce qui « renforça leur influence dans les affaires municipales ». (Au reste, dans la libre Odessa, ce vote
commun avait eu cours dès les origines de la ville, comme ce sera aussi le cas à Kichinev. « De façon générale, dans le sud de la Russie, les Juifs n'étaient
pas en butte au mépris social qu'on favorisait naguère en Pologne. ») Pour les enfants des marchands juifs et les Juifs faits citoyens d'honneur juifs, l'enseignement dans les établissements publics fut décrété (1859)
obligatoire. Cependant, ce mouvement vers l'instruction ne touchait encore « que la bourgeoisie et l'intelligentsia juives. Les masses, dans leur immense majorité, restaient fidèles... aux kheder et aux yeshivot, l'école élémentaire russe... n'offrant aucun privilège particulier ». « Le Juif russe de la masse est resté confiné dans son ancien isolement en vertu des conditions propres à son mode de vie extérieur et intérieur. » « Les masses populaires des villes et des bourgades de la Zone de résidence, vivant dans une atmosphère faite de traditions et d'une discipline religieuses très strictes, s'initiaient à la civilisation moderne avec une grande lenteur, et les jeunes pousses peinaient à percer. » « Entassée dans la Zone de résidence, la masse juive ne sentait pas, dans sa vie quotidienne, la nécessité de connaître la langue russe... La grande majorité restait, comme par le passé, confinée entre les murs de l'école élémentaire, le kheder originel », et celui qui savait tout juste lire se devait de lire directement la Bible, et en hébreu. Tournons-nous maintenant du côté de la politique du gouvernement : à présent que l'enseignement général était largement ouvert aux Juifs, les écoles
publiques juives perdaient leur raison d'être. En 1862, on avait décidé d'y nommer également des Juifs aux fonctions de surveillants généraux.
Désormais, dans ces écoles, « le personnel se recrutait parmi des pédagogues juifs éclairés : agissant dans l'esprit du temps, ces derniers consacrèrent leurs
efforts à élever le niveau de l'apprentissage du russe et à réduire l'enseignement des disciplines juives ». En 1873, ces établissements furent
soit supprimés, soit transformés en écoles élémentaires juives de type commun, avec une scolarité de trois et six ans, et les deux écoles rabbiniques
de Vilnius et Jitomir furent transformées en instituts pédagogiques. Le gouvernement se proposait désormais de vaincre l'isolement des Juifs par une
éducation commune. Mais le « Comité à l'aménagement de la vie des Juifs » reçut des rapports - certains émanant de fonctionnaires haut placés - favorables
à un enseignement spécifique, ainsi que divers avis qui freinèrent la politique gouvernementale : « On ne peut traiter les Juifs comme les autres
ethnies de l'empire... on ne peut admettre qu'ils vivent inconditionnellement sur tout le territoire de la Russie... on ne pourra l'accepter que dans la mesure
où on aura au préalable essayé toutes les dispositions possibles pour en faire des citoyens productifs et utiles sur leurs lieux de résidence actuels, et lorsque
ces dispositions auront prouvé leur efficacité. » En 1863, à Pétersbourg, grâce au soutien des richissimes Evzel Guinzbourg et A. M. Brodski, l'autorisation fut donnée de fonder la « Société
pour la promotion de l'instruction parmi les Juifs » (OPE), pour commencer avec un effectif réduit ; durant sa première décennie, elle eut une activité non
pas d'éducation, mais d'édition, mais cela suffit pour provoquer une « violente riposte » des orthodoxes juifs (qui protestèrent même contre l'édition russe
du Pentateuque, considérée comme une atteinte blasphématoire au caractère sacré de la Torah). A partir des années 70, l'OPE assura un soutien financier
aux écoles juives. Son activité s'était russifiée, elle ne faisait des concessions qu'à l'hébreu, mais pas au «jargon », comme tous appelaient alors d'un
commun accord le yiddish ; selon l'opinion de l'écrivain Ossip Rabinovitch, «le "jargon vicié" que parlent les Juifs en Russie ne peut "favoriser
l'instruction, car il ne permet pas d'exprimer non seulement les notions abstraites, mais même des pensées tant soit peu conséquentes" ». «Nous,
Juifs de Russie, au lieu d'apprendre la magnifique langue russe, nous nous en tenons à notre langage vicié, peu mélodieux, incorrect et indigent » (En leur
temps, les maskilim allemands se gaussaient du jargon encore plus vertement.) Cette attitude à l'égard de la Russie des Juifs aisés, en particulier à l'extérieur de la Zone de résidence, de même que celle des Juifs ayant reçu
une éducation russe doivent retenir l'attention et méritent d'être soulignées. Elles l'ont d'ailleurs été. « Dans la perspective des grandes réformes, tous les
Juifs russes conscients, sans exception, ont été, peut-on dire, des patriotes russes et des monarchistes, et vis-à-vis d'Alexandre II éprouvaient
littéralement de l'adoration. Réputé pour sa cruauté envers les Polonais (lors de leur révolte de 1863), M.N.Mouraviev (alors gouverneur général de la
région du Nord-Ouest) patronnait les Juifs en cherchant, ce qui était de saine politique, à rallier la majeure partie de la population de la région de l'Ouest, la
juive en particulier, aux principes gouvernementaux russes. » Bien que, lors du soulèvement de 1863, les Juifs de Pologne eussent nettement soutenu les
Polonais, ceux des provinces de Vilnius, Kaunas et Grodno, « mus par un instinct populaire sain, comprirent qu'il fallait soutenir la Russie, car ils
pouvaient attendre d'elle plus d'équité et d'humanité que de la part des Polonais qui, tout en supportant depuis longtemps les Juifs, les avaient
toujours traités comme une race inférieure ». (J. Teitel l'explique ainsi : « Les Juifs polonais se sont toujours tenus à l'écart des Juifs russes », ils les
regardaient en « vrais Polonais ». Les Polonais eux-mêmes lui confiaient dans l'intimité, parlant des Juifs russes de Pologne : « Les meilleurs parmi les Juifs sont nos
ennemis. Les Juifs russes qui ont inondé Varsovie, Lodz et d'autres grands centres polonais sont les promoteurs de la culture russe qui nous est si antipathique. »)
Cependant, à l'époque que nous décrivons, « n'adhéraient à la "citoyenneté russe" que des groupes isolés et peu nombreux de la société juive,
principalement dans les grands centres commerciaux et industriels... aussi avait-on une vision exagérée de la marche triomphale de la langue russe
jusque dans les tréfonds de la vie juive ». En fait, « la grande masse restait à l'écart de ces nouvelles tendances... elle était coupée non seulement de la
société russe, mais aussi de l'intelligentsia juive ». Jusque dans les années 60-70, la grande masse juive demeura non concernée par l'assimilation, et
menacée de se trouver coupée de l'intelligentsia juive. (En Allemagne, si l'assimilation juive n'avait pas connu pareil phénomène, c'était faute d'une «
masse populaire juive » : tous se trouvaient placés plus haut sur l'échelle sociale, et les circonstances historiques n'avaient pas fait qu'elle vécût dans un
tel entassement.) L'Encyclopédie juive publiée avant la révolution écrivit que depuis les années 70, dans la presse russe, « de plus en plus rares étaient les voix qui s'élevaient pour défendre les Juifs... L'idée se renforçait parmi les Russes que les Juifs de tous pays seraient unis par une forte organisation politique qui avait sa direction centrale au sein de l'Alliance israélite universelle ». C'est ainsi que la création de l'Alliance produisit en Russie - et sans doute pas seulement en Russie - un effet contraire au but qu'elle se proposait... Si les organisateurs de l'Alliance avaient pu prévoir le nombre de blâmes formulés à rencontre de la solidarité juive mondiale, voire d'accusations de complots que cette Alliance allait susciter, peut-être se seraient-ils abstenus de la créer, d'autant plus qu'elle n'a guère modifié l'histoire du continent européen. Après 1874, quand le nouveau statut militaire introduisit le service égal pour tous, « de nombreux articles de presse accusant les Juifs de se dérober à la conscription attisèrent, au sein de la société russe, l'inimitié à l'égard des Juifs. On reprocha à l'Alliance son intention de prendre en charge le sort des Juifs qui quittaient la Russie à cause de la nouvelle loi sur le service militaire », car, ainsi « nantis d'un soutien étranger, les Juifs auront plus de facilités pour quitter le pays que les autres citoyens ». (Voilà un problème qui se posera avec acuité un siècle plus tard, dans les années 70 du 20e siècle...) Crémieux répondit que la tâche de l'Alliance était de lutter contre la « persécution religieuse », qu'elle avait décidé « à l'avenir de ne pas accorder d'aide aux Juifs qui chercheraient à se dérober au service militaire » en Russie, et de publier en outre « un appel à nos coreligionnaires de Russie pour les inciter à remplir scrupuleusement toutes les obligations contenues dans la nouvelle loi ». En dehors du départ à l'étranger, l'un des moyens de se soustraire au service militaire était l'automutilation. Denikine, général plutôt libéral (aussi bien
avant la révolution que pendant), relate à partir de son expérience - pendant plusieurs années, il participa dans la province de Volhynie au contrôle médical
des appelés juifs - des centaines de cas de ce genre ; il est vrai que c'était au début du 20e siècle, mais son témoignage sur ces nombreuses et terribles
automutilations n'en est que plus frappant. On peut se rendre compte du ton de la presse russe de l'époque en parcourant l'un des principaux organes de Pétersbourg, déjà mentionné, La
Voix : « Les Juifs russes en général n'ont pas du tout lieu de se plaindre que la presse russe ne manifeste guère de bienveillance à l'égard de leurs intérêts. La
majorité de la presse russe appelle bel et bien à une égalisation des droits civils des Juifs » ; on comprend certes « que les Juifs aspirent eux-mêmes à
l'extension de leurs droits, et à l'égalisation avec les autres citoyens russes », mais... « quelle force ténébreuse pousse la jeunesse juive vers une folle
agitation politique ? Pourquoi n'est-il presque pas un procès où ne figurent des Juifs, et immanquablement à des rôles de premier plan ?... Et le fait que la
quasi-totalité des Juifs se dérobent à l'accomplissement de leurs obligations militaires, tout comme l'implication habituelle de Juifs et de Juives dans tous
les procès politiques ne peuvent en rien servir la cause de l'égalisation des droits » ; « si tu veux avoir des droits, tu dois au préalable montrer par tes
actes que tu peux également remplir les devoirs qui leur sont indissolublement attachés », « en sorte que, par rapport aux intérêts généraux du gouvernement
et de la société, la population juive n'offre pas aux regards un tableau aussi défavorable pour elle et aussi désespérément sombre ». |
Chapitre 5 - Après l'assassinat d'Alexandre IIL'assassinat du tsar « libérateur » provoqua dans la conscience populaire un véritable choc - ce qu'escomptaient bien sûr les terroristes de La Volonté
du Peuple (Narodnaïa Volia), mais ce qui, au fil du temps, a été escamoté par les historiens, délibérément par les uns, inconsciemment par les autres. Que
d'autres tsars ou héritiers de la couronne du siècle précédent - le fils de Pierre Ier, Alexis, Ivan VI Antonovitch, Pierre III, Paul Ier -
eussent connu des morts
violentes, le peuple ne le savait même pas. L'assassinat du 1er mars 1881 engendra dans les esprits une commotion généralisée. Pour les couches
populaires et surtout les masses paysannes, c'étaient les fondements mêmes de la vie qui étaient ébranlés. Et cela aussi, conformément aux espérances des
terroristes, ne pouvait pas ne pas produire une explosion. Et elle se produisit. Mais sous une forme imprévisible : sous la forme de
pogroms antijuifs en Nouvelle Russie et en Ukraine. Pourtant, au plus fort des événements, comme plus tard, des accusations alléguant que les pogroms auraient été provoqués par le gouvernement
lui-même ne manquèrent pas de se faire entendre. Cette accusation, parfaitement arbitraire, était d'autant plus absurde qu'en avril 1881 le
gouvernement avait à sa tête le même Loris-Mélikov, réformateur et libéral, et que les postes dans la haute administration étaient occupés par des hommes
à lui. Après 1917, un groupe d'historiens - S.Doubnov, G.Krasnyi-Admoni et S.Lozinski - cherchèrent scrupuleusement des preuves dans les archives de
l'État ouvertes au public, et ils ne trouvèrent que la preuve du contraire, à commencer par ce fait que le tsar Alexandre III en personne exigea qu'on
menât sur l'affaire une enquête approfondie. (Mais ne fallut-il pas qu'un quidam inventât et lançât dans l'opinion la fable calomnieuse selon laquelle
Alexandre III aurait dit - à qui, nul ne le sait ; quand et en quelles circonstances, on l'ignore : « Moi, à parler franc, je suis content quand on s'en
prend aux Juifs ! » Et ça a pris, ça a marché, la phrase a été reproduite dans les brochures libertaires de l'émigration, elle est entrée dans le folklore libéral
et maintenant encore, cent ans après, on la voit ressortir dans certaines publications comme un fait avéré. Et l'Encyclopédie juive de renchérir : «
Les autorités agissaient en contact étroit avec les émeutiers. » Au point que Tolstoï lui-même, du fond de sa demeure de Iasnaïa Poliana, voyait les
choses « clairement » : les pouvoirs publics ont tout en main. « Qu'ils le veuillent, et ils suscitent un pogrom ; qu'ils ne le veuillent pas, et le pogrom
ne survient pas. ») Un an plus tard, toujours au printemps, « les pogroms reprirent, mais moins nombreux et moins violents qu'avant" ». « Le plus dur fut celui subi
par les Juifs de la ville de Balta. » Par la suite, des troubles eurent encore lieu dans le district de Balta et dans certains autres. « Cependant, de par leur
nombre et leur ampleur, les troubles de 1882 furent largement en retrait par rapport à ceux de 1881. La mise à sac des biens des Juifs a été un phénomène
moins fréquent". » L'Encyclopédie juive d'avant la révolution fait néanmoins état d'un Juif tué au cours du progrom de Balta.
Un contemporain juif connu écrit : lors des pogroms des années 1880, « on pillait les malheureux Juifs, on les rouait de coups mais on ne les tuait pas ».
(D'autres sources font état de 6 ou 7 victimes.) A l'époque, dans les années 1880-1890, nul n'a mentionné d'assassinats collectifs ou de viols. Mais plus
d'un demi-siècle a passé et nombre d'hommes de plume, dispensés de l'obligation de trop chercher la vérité sur des faits déjà anciens, et jouissant en
revanche d'un vaste et crédule auditoire, se sont mis à évoquer des atrocités massives et préméditées. Dans l'ouvrage maintes fois réédité de Max Raisin,
nous lisons par exemple qu'au cours des pogroms de 1881 on avait vu «des femmes violées, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants tués ou
estropiés. Il s'avéra plus tard que, les troubles avaient été fomentés par le pouvoir lui-même, qui avait excité les fauteurs de pogroms et empêché les
Juifs de se défendre ». Mais voici encore : dans une revue juive actuelle fort sérieuse, nous apprenons d'un auteur moderne (en contradiction avec les faits, et sans
l'apport d'aucun document nouveau) qu'à Odessa, en 1881, il y eut un pogrom qui dura trois jours ; qu'à Balta « soldats et policiers prirent une part directe »
au pogrom, lequel « fit 40 morts et blessés graves parmi les Juifs, et 170 blessés légers ». (Nous venons de lire dans la vieille Encyclopédie juive
qu'à Balta il n'y qu'eut qu'un mort et quelques blessés. Mais, dans la nouvelle, un siècle après l'événement, nous lisons qu'à Balta « aux émeutiers se sont
joints les soldats... Plusieurs Juifs ont été tués, des centaines ont été blessés, de nombreuses femmes ont été violées » ; à Kiev, « près de 20 femmes ont
été violées »). Les pogroms sont une forme d'agression trop barbare et trop atroce pour qu'on se permette en plus de manipuler les données et le nombre
final des victimes. Quelques décennies plus tard, Hessen confirme que « la population juive des provinces du Sud » trouvait malgré tout à subvenir à ses besoins auprès
des Juifs capitalistes, tandis que la population paysanne locale vivait des temps extrêmement difficiles » : elle n'avait pas assez de terre, « circonstance
qu'avaient en partie favorisée les Juifs aisés en affermant les terres des propriétaires fonciers et en faisant par là même grimper le prix de la
redevance, jusqu'à un montant inabordable pour les paysans ». Ne négligeons pas non plus cet autre témoin, bien connu pour son
impartialité et son sérieux, que nul n'a jamais soupçonné d'être « réactionnaire » ou « antisémite » : Gleb Ouspenski. Au début des années 1880, il écrivait :
«Les Juifs ont été agressés parce que justement, ils profitaient de la misère d'autrui, du labeur d'autrui, au lieu de gagner leur pain à la sueur de leur front
» ; « bastonné, fouetté, le peuple a tout enduré - et les Tatars, et les Allemands, mais quand le Juif a commencé à lui soutirer ses derniers sous,
alors il ne l'a plus supporté ! ». L'écrivain D. Mordovtsev, sympathisant des Juifs, exprima son pessimisme dans un texte intitulé « Lettre d'un chrétien à propos de la
question juive », publié dans la revue juive Rassvet : il invitait les Juifs « à émigrer en Palestine et en Amérique, car c'est la seule façon de résoudre la
question juive en Russie ». Le ministère prit également l'avis des gouverneurs et, « à de rares exceptions près, l'opinion des autorités locales était peu favorable aux Juifs »
: il fallait trouver moyen de protéger la nation chrétienne contre « un peuple aussi hautain que le peuple juif » ; « de la nation juive, on ne saurait s'attendre
qu'elle consacre ses talents au bien de la patrie » ; « la morale talmudique ne dresse aucune barrière devant les Juifs dès lors qu'il s'agit pour eux de
s'enrichir aux dépens d'une autre nation ». Mais il y avait aussi des divergences : ainsi, le gouverneur généraj de Kharkov ne jugeait pas possible
de prendre des mesures restrictives à rencontre de toute la population juive « sans faire la différence entre coupables et innocents » ; il proposait d'« élargir
le droit de circulation des Juifs et de développer parmi eux l'instruction ». Allez donc, après cela, disserter sur l'arbitraire vengeur et sans limites de l'autocratie russe ! Ainsi, conformément au «Règlement provisoire» de 1882, les Juifs qui s'étaient établis dans les localités rurales avant le 3 mai ne risquaient pas
l'expulsion, et leur activité économique n'était quasiment pas limitée. Au surplus, il était préconisé d'« appliquer ce Règlement uniquement dans les
provinces de résidence permanente des Juifs », et non pas dans celles de la Russie profonde. Ni les médecins, ni les avocats, ni les ingénieurs, aucun de
ceux « à qui leur degré d'instruction donne le droit de résider partout », n'étaient soumis à ces règles - non plus que « les colonies juives existantes
adonnées à l'agriculture ». Figurait en outre une liste fort longue - et qui ne fera que s'allonger - de villages où, en dérogation au Règlement, les Juifs
étaient autorisés à s'établir. Et puis, en prenant de la hauteur, en embrassant du regard le monde entier : l'immigration des Juifs aux Etats-Unis fut, au 19e siècle, un immense processus historique. Il y eut trois vagues successives : la vague hispano-portugaise, puis la vague germanique en provenance d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, et, en dernier lieu, celle venue d'Europe de l'Est et de Russie. Pour des raisons qu'il n'est pas opportun de discuter ici, il y eut, au 19e siècle, un puissant mouvement migratoire des Juifs vers les États-Unis, lequel fut loin de ne partir que de Russie. L'on ne saurait surévaluer l'importance de cette dernière émigration dans l'histoire millénaire du peuple juif. De Russie, « le flot de l'émigration juive partait de toutes les provinces incluses dans la Zone de résidence, mais le gros des effectifs fut fourni par la Pologne, la Lituanie et la Biélorussie » - donc pas par l'Ukraine, pourtant frappée par les pogroms -, et la cause était toujours la même : la densité de population qui crée une forte concurrence économique au sein de la communauté juive. Mieux : V.Tclnikov, statistiques russes à l'appui, nous fait remarquer qu'au cours des deux dernières décennies du siècle, donc après les pogroms de 1881-1882, la migration des Juifs quittant la région de l'Ouest, où il n'y avait pas eu de pogroms, pour s'établir dans la région du Sud-Ouest, qui avait connu les pogroms, fut numériquement égale, voire supérieure au départ des Juifs hors des frontières de la Russie. Et si, en 1880, dans les provinces du centre du pays, vivaient, selon les données officielles, 34 000 Juifs, le recensement de 1897 en dénombrait déjà 315 000, soit neuf fois plus ! Les pogroms de 1881-1882 ont, certes, provoqué un choc - mais l'Ukraine elle-même a-t-elle été touchée tout entière ? À titre d'exemple, citons
Sliosberg : « Les pogroms de 1881 n'ont pas mis en ébullition les Juifs de Poltava, et on les oublia vite. » Dans les années 80, à Poltava, « la jeunesse
juive ignorait tout de la question juive, elle ne se sentait nullement différenciée par rapport à la jeunesse russe' ». Du fait de leur absolue
soudaineté, les pogroms de 1881-1882 pouvaient donner à penser qu'ils allaient rester sans lendemain, et l'emportait toujours le souci constant des
Juifs de s'installer là où ils étaient moins nombreux, pour une meilleure efficacité économique. « Les pogroms des années 80... ont dégrisé pas mal de [partisans] de l'assimilation » (mais pas tous : l'idée elle-même resta vivace). Mais voilà que
certains publicistes juifs ont basculé dans un autre excès, affirmant qu'il était simplement impossible aux Juifs de vivre au milieu des autres peuples, qu'on
les considérerait toujours comme des étrangers. Et « le mouvement vers la Palestine... de croître rapidement ». Cependant, tandis que dans l'intelligentsia juive régressait l'idée d'assimilation, dans les allées du pouvoir régnait l'inertie de l'époque d'Alexandre II et allait subsister quelques années encore une attitude compréhensive à l'égard du problème juif. Le comte Ignatiev était resté un an à la tête du ministère ; il s'était heurté à la résistance acharnée, à propos de la question juive, des libéraux présents dans les plus hautes sphères du pouvoir. Après lui fut créée, au début 1883, une « Haute Commission pour la révision des lois sur les Juifs de l'empire », bientôt connue sous le nom de son président comme la « Commission Pahlen » (le dixième « Comité juif »). Elle comptait quinze à vingt membres issus de la haute administration, des conseillers de ministres, des directeurs de cabinet (certains portant de grands noms comme Bestoujev-Rioumine, Golitsyne, Spéranski), ainsi que sept « experts juifs » - grands financiers comme le baron Horatius Guinzbourg et Samuel Poliakov, célèbres hommes publics comme J. Halpern, le physiologue et publiciste N. Bakst (« il est fort probable que la bonne volonté et le désir de résoudre au mieux la question juive parmi la majorité des membres de la Commission furent dus dans une large mesure à l'influence » de Bakst), et le rabbin A. Drabkine. Ces experts juifs prirent une grande part à la réunion des matériaux préparatoires aux travaux de la commission. La commission Pahlen dans sa majorité exprima la conviction que « le but final de la législation sur les Juifs ne doit être autre que sa suppression » ; « il
n'existe qu'une issue et qu'une voie : celle de l'émancipation et de la fusion des Juifs avec le reste de la population, à l'ombre des mêmes lois ». (Et
effectivement rien, dans le droit russe, n'a connu autant de strates et de textes contradictoires que la législation sur les Juifs au fil des décennies : 626
articles déjà en 1885 ! Et il s'en rajoutait sans cesse, dont le Sénat devait en permanence étudier, discuter, interpréter la formulation...) La Commission
posa que même si les Juifs ne remplissaient pas leurs obligations de citoyens à égalité avec les autres, on ne saurait néanmoins « les priver de ce sur quoi
sont fondées leur existence et leur égalité en droits de sujets de l'empire ». La Commission Pahlen poursuivit ses travaux pendant cinq ans, jusqu'en 1888. S'y affrontèrent continuellement la majorité libérale et la minorité
conservatrice. D'entrée de jeu, « le comte Tolstoï n'avait pas l'intention de réviser les lois dans un sens nécessairement répressif ». Les cinq années
d'exercice de la Commission confirmèrent ce point. À l'époque, « l'Empereur ne désirait pas non plus influencer personnellement son gouvernement dans le
sens d'un durcissement de la répression contre les Juifs ». Monté sur le trône dans des circonstances on ne peut plus dramatiques, Alexandre III n'a rien fait
à la hâte - ni limoger les fonctionnaires libéraux, ni adopter une ligne politique plus dure : il a mûrement réfléchi. « Tout au long du règne
d'Alexandre III, la question d'une révision générale de la législation sur les Juifs est restée en suspens101.» Autour des années 1886-1887, l'Empereur
inclina néanmoins à un durcissement de certaines limitations spécifiques des droits des Juifs, et les travaux de la Commission restèrent sans grands
résultats. |
Chapitres 6 - Au sein du mouvement révolutionnaire RusseDans la Russie des années 60-70 du 19e siècle où les réformes marchaient à grands pas, il n'y avait pas de motifs économiques ni sociaux pour un
mouvement révolutionnaire d'envergure. Pourtant, c'est bien sous Alexandre II, dès le début de son œuvre réformatrice, que ce mouvement a vu le jour,
comme le fruit trop tôt mûri de l'idéologie : en 1861, il y eut des manifestations estudiantines à Saint-Pétersbourg ; en 1862, de violents
incendies d'origine criminelle à Pétersbourg également, et la proclamation sanguinaire de la Jeune Russie (Molodaïa Rossiïa) ; en 1866, le coup de feu
de Karakozov, les prodromes de l'ère terroriste, un demi-siècle à l'avance. Et c'est aussi sous Alexandre II, alors que les restrictions aux droits des
Juifs étaient si relâchées, qu'apparaissent des noms juifs parmi les révolutionnaires. Ni dans les cercles de Stankiévitch, Herzen et Ogariov, ni dans celui
de Pétrachevski il n'y avait eu un seul Juif. (Nous ne parlons pas ici de la Pologne.) Mais aux manifestations estudiantines de 1861 participeront Mikhoëls, Outine et
Guen. Et nous retrouverons Outine dans le cercle de Netchaïev. Il n'est pas sans intérêt de constater que dans ces familles juives l'adhésion des jeunes à la révolution n'a que rarement - ou pas du tout - provoqué de
rupture entre « pères et fils », entre les parents et leurs enfants. « Les "pères" ne s'en prirent pas trop aux "fils", comme cela se voyait alors dans les
familles chrétiennes. » (Bien que Gucssia Gelfman ait dû quitter les siens, une famille traditionnelle de l'Ancienne Alliance, en cachette.) Les « pères »
étaient même le plus souvent fort loin de s'opposer à leurs enfants. Ainsi Guertz Lourié, ou encore Isaac Kaminer, un médecin de Kiev : toute la
famille participa au mouvement révolutionnaire des années 70, et lui-même, en qualité de « sympathisant..., rendait de grands services » aux
révolutionnaires ; trois d'entre ceux-ci devinrent les époux de ses filles. (Dans les années 90, il adhéra au mouvement sioniste et devint l'ami d'Achad-Haam.) Mais, pour « aller au peuple », il fallait « se faire simple », à la fois intérieurement, pour soi-même, et pratiquement, « pour inspirer confiance
aux masses populaires, il fallait s'y infiltrer sous l'aspect d'un ouvrier ou d'un moujik ». Mais, écrit Deutsch, comment aller au peuple, se faire entendre et
qu'on vous croie, quand vous êtes aussitôt trahi par votre langage, votre apparence et vos manières ? Et il faut encore, pour séduire les auditeurs,
lancer des blagues et des bons mots de la langue populaire ! Et il faut encore se montrer habile aux travaux des champs, si pénibles pour des citadins. Pour
cette raison, Khotinski travailla à la ferme chez son frère, et y fit métier de laboureur. Les frères Lcewenthal apprirent la cordonnerie et la menuiserie.
Betty Kamenskaïa entra comme ouvrière dans une filature à un poste très dur. Beaucoup se firent aides-soignants. » (Deutsch écrit qu'à tout prendre d'autres
activités convenaient mieux à ces Juifs révolutionnaires : le travail au sein des cellules, la conspiration, les communications, la typographie, le passage de
frontières.) Des cercles spécifiquement juifs se constituèrent dans certaines villes. Un « Statut pour l'organisation d'une union sociale-révolutionnaire des Juifs de
Russie », formulé au début de l'année 1876, montrait la nécessité de faire de la propagande en langue hébraïque, et même d'organiser entre les Juifs de la
région occidentale « un réseau de sections sociales-révolutionnaires, fédérées entre elles et avec les autres sections de même type à l'étranger ». « Les
socialistes du monde entier formaient une seule fratrie », et cette « organisation devait s'appeler la Section juive du Parti social-révolutionnaire russe ». Mais voici qu'apportent inopinément leur soutien aux pogroms antijuifs les tracts de La Volonté du Peuple ! Léon Deutsch exprime sa perplexité dans une
lettre à Axelrod, qui s'interroge lui aussi : « La question juive est maintenant, dans la pratique, réellement insoluble pour un révolutionnaire. Qu'irait-il faire,
par exemple, à Balta où l'on s'attaque aux Juifs ? Prendre leur défense revient à... "susciter la haine contre les révolutionnaires, qui non seulement ont tué le
tsar, mais en plus soutiennent les Juifs"... Faire la propagande de la réconciliation est aujourd'hui extrêmement difficile pour le parti. »
Cette perplexité, P. L. Lavrov lui-même, le chef vénéré, l'exprime à son tour : « Je reconnais que la question juive est extrêmement complexe, et pour
le parti, qui entend se rapprocher du peuple et le soulever contre le gouvernement, elle est difficile au plus haut degré... du fait de l'état passionnel
dans lequel se trouve le peuple, et de la nécessité de l'avoir de notre côté. » Il ne fut pas le seul des révolutionnaires russes à raisonner ainsi. Il y a, dans la tradition révolutionnaire, des résurgences étonnantes. En 1876, A.Biebergal avait été condamné pour avoir pris part à la manifestation
sur la place, devant Notre-Dame de Kazan. Et ne voilà-t-il pas que sa fille aînée, étudiante aux cours supérieurs de Saint-Pétersbourg, fut appréhendée
sur cette même place de Kazan, le jour anniversaire de cette manifestation, vingt-cinq ans après, en 1901. (En 1908, membre du parti social-révolutionnaire, elle fut
condamnée au bagne pour l'attentat perpétré contre le grand-duc Vladimir Alexandrovitch.) Cependant, cette assimilation « convenable » n'était ni complète ni même réelle : beaucoup de ces jeunes gens, dans leur hâte, s'arrachèrent à leur
propre sol sans vraiment s'enraciner dans le sol russe, et restèrent à l'extérieur des deux nations et des deux cultures pour n'être plus que ce matériau dont est
si friand l'internationalisme. Cette thèse trouvait un soutien notable auprès d'une couche particulière de la société juive - des gens d'âge mûr, aisés, posés, parfaitement étrangers à l'esprit d'aventure, mais qui, depuis la fin du 19e siècle, nourrissaient une irritation permanente contre le mode de gouvernement russe. C'est dans ce champ idéologique que leurs enfants grandissaient avant même d'avoir reçu la sève du judaïsme pour grandir à partir de lui. Un membre influent du Bund, M. Raies, fait remarquer qu'à la charnière des 19 et 20e siècles « la bourgeoisie juive ne cachait pas les espérances et attentes qu'elle plaçait dans les progrès du mouvement révolutionnaire... Lui, qu'elle rejetait autrefois, avait maintenant ses faveurs ». G. Gerchouni expliqua à ses juges : « Ce sont vos persécutions qui nous ont acculés à la révolution. » En réalité, l'explication est à chercher à la fois dans
l'histoire juive et dans l'histoire russe - à leur intersection. Un joaillier de Kiev, Marchak (qui créa même certaines pièces pour orner les églises de la ville), témoigne que « tout en fréquentant la bourgeoisie, la
grande, j'ai été contaminé [par l'esprit révolutionnaire]». Au reste, c'est bien ce que nous voyons chez le jeune Bogrov : cette énergie, cette passion qui
grandissent en lui pendant sa jeunesse passée au sein d'une famille fort riche. Son père, un libéral fortuné, laissait pleine liberté d'action à son jeune
terroriste de fils. - Et les frères Gotz, terroristes eux aussi, avaient pour grands-pères deux Crésus moscovites, Gotz d'une part, de l'autre Vyssotski,
un fabricant de thé multimillionnaire, et ceux-ci, loin de retenir leurs petits-fils, versaient au parti S.-R. des centaines de milliers de roubles. Ainsi, « de cette commune vénération pour la révolution sortent et se distinguent certains courants d'opinion dans la société juive
- tous désespérément irréalistes, puérilement prétentieux, par là même aspirant irrésistiblement à une ère troublée, et non point en Russie seulement,
mais englobant le siècle tout entier ». Avec quelle désinvolture et quelle pesanteur à la fois, avec quelles belles
promesses le marxisme pénètre dans la conscience de la Russie cultivée ! Enfin la révolution a trouvé son fondement scientifique avec son cortège
d'infaillibles déductions et d'inéluctables prédictions ! Que le Bund ait été créé à Vilnius n'a rien d'étonnant : Vilnius, c'était « la Jérusalem lituanienne », une ville où résidait toute une élite juive cultivée et
par où transitait, en provenance de l'Ouest, toute la littérature illégale à destination de Pétersbourg et Moscou. (Au reste, le Bund ne renonça jamais à l'idée de « renforcer son action auprès des travailleurs chrétiens ».) L'été 1903, au IIe Congrès du Parti social-démocrate de Russie réuni à Bruxelles, sur 43 délégués, on n'en comptait que 5 du Bund (et pourtant, « y
prirent part beaucoup de Juifs »). Et Martov, « soutenu par douze Juifs » (parmi eux : Trotski, Deutsch, Martynov, Liadov, pour ne citer que ceux-là),
prit la parole au nom du parti contre le principe « fédéral » réclamé par le Bund. Les membres du Bund quittèrent alors le Congrès (ce qui permit au
paragraphe 1 des statuts proposés par Lénine de l'emporter), puis quittèrent également le parti. (Après la scission du Parti social-démocrate en
bolcheviks et mencheviks, « les leaders des mencheviks furent A.Axelrod, A.Deutsch, L.Martov, M.Lieber, L.Trotski », ainsi que F.Dan, R.Abramovitch -
Plekhanov restant à l'écart.) Pendant ce temps, « le Bund recevait de l'aide des groupes étrangers » : de Suisse d'abord, puis de Paris, Londres, des États-Unis où « les groupes
d'action... avaient atteint d'assez importantes proportions ». S'étaient organisés « des clubs, des amicales, des associations d'aide à l'action du Bund en Russie.
Cette aide était surtout d'ordre financier ». A partir de 1901, le Bund renonça à la « terreur économique » (tomber à
bras raccourcis sur les patrons, l'encadrement des usines), parce qu'elle « obscurcit la conscience sociale-démocrate des ouvriers », et il fit mine
également de condamner la terreur politique. Ce qui n'empêcha pas un certain Guirsh Lekkert, un cordonnier membre du Bund, de tirer sur le
gouverneur de Vilnius - et il fut pendu pour cela. Le jeune Mendel Deutsch, encore mineur, tira lui aussi des coups de feu dont la signification marqua « l'apogée du mouvement
des masses juives ». Et déjà le Bund se demandait s'il ne fallait pas en revenir à la terreur. En 1902, la Conférence de Berditchev entérina une
résolution sur la « vengeance organisée ». Mais un débat s'ouvrit au sein du Bund et, l'année suivante, son congrès annula de façon formelle cette décision
de la Conférence'"'. Au dire de Lénine, le Bund, en 1903, traversa « des tentations terroristes qui lui passèrent ». |
Chapitre 7 - Naissance du SionismeComment la conscience juive a-t-elle évolué en Russie au cours de la seconde moilié du 19e siècle ? Vers 1910, Vladimir Jabotinski décrit cette
évolution à sa manière quelque peu passionnelle : au début, la masse des Juifs a opposé aux Lumières « le préjugé fanatique d'une spécificité surévaluée ».
Mais le temps fit son œuvre, et « autant les Juifs, auparavant, fuyaient la culture humaniste, autant maintenant ils y aspirent... et cette soif de
connaissance est si répandue qu'elle fait peut-être de nous, Juifs de Russie, la première nation du monde ». Cependant, « en courant au but, nous l'avons
dépassé. Notre but était de former un Juif qui, en restant juif, pourrait vivre une vie qui serait celle de l'homme universel », et « voici que maintenant nous
avons totalement oublié que nous devions rester juifs », « nous avons cessé d'attacher du prix à notre essence juive, et elle a commencé à nous peser ». Il
faut « extirper cette mentalité du mépris de soi et faire renaître la mentalité du respect de soi... Nous nous plaignons de ce qu'on nous méprise, mais nous ne
sommes pas loin de nous mépriser nous-mêmes ». Au reste, la création en 1860 de l'Alliance [israélite universelle] n'était rien d'autre que le premier signe du refus par les Juifs d'une option unique -
l'assimilation. En 1882, à Kharkov, des étudiants palestinophiles fondèrent le cercle des Biluim. Ils se proposaient de « créer en Palestine une colonie agricole modèle
», de donner « le ton à la colonisation générale de la Palestine par les Juifs » ; ils entreprirent de fonder des cercles dans plusieurs villes de Russie. (Plus
tard, ils créèrent tant bien que mal une première colonie en Palestine, mais se heurtèrent à l'hostilité et à l'opposition du yishouv traditionnel : les rabbins
exigeaient que, conformément à l'antique coutume, l'on suspendît une année sur sept la culture de la terre.) Ahad Haam fit plusieurs voyages en Palestine : en 1891, 1893 et 1900. De la colonisation il dénonça le caractère anarchique et trop peu enraciné dans la
tradition. Il « soumit à rude critique la conduite dictatoriale des émissaires du baron de Rothschild ». Désormais, Herzl se donne corps et âme à sa nouvelle idée. Il « rompt avec ses proches, il ne fréquente que le peuple juif... Lui qui, tout récemment
encore, méprisait la politique fonde maintenant un mouvement politique ; il y introduit un esprit et une discipline de parti, forme les cadres d'une puissante
armée future et transforme les congrès [des sionistes] en véritable parlement du peuple juif ». Au Ier Congrès de Bâle, en 1897, il produit une très forte
impression « sur les Juifs qui se retrouvaient pour la première fois dans un rôle de parlementaires », et, « lors de son tout premier discours, il fut à
l'unanimité et dans l'enthousiasme proclamé... leader et chef du mouvement sioniste ». Il fait preuve « d'un art consommé pour trouver les formules de
conciliation », et, à l'inverse, « celui qui critique son objectif... ou ne fait que blâmer certaines mesures prises par lui..., celui-là est l'ennemi non seulement
du sionisme, mais du peuple juif tout entier ». En réponse, au IIe Congrès sioniste (1898), Nordau déclara : « Nous rejetons avec dédain l'appellation de "parti" ; les sionistes ne sont pas un parti,
ils sont le peuple juif même... Ceux qui, à l'inverse, sont à l'aise dans la servitude et le mépris, ceux-là se tiennent soigneusement à l'écart, à moins
qu'ils ne nous combattent férocement. » Au début du siècle, le poète N.Minski avait émis cette critique : le sionisme marque la perte de la notion d'homme universel, il rabaisse les
dimensions cosmopolites, la vocation universelle du judaïsme au niveau d'un nationalisme ordinaire. « Les sionistes, en parlant inlassablement de
nationalisme, se détournent en réalité du visage authentiquement national du judaïsme et ne cherchent en fait qu'à être comme tout le monde, pas moins
bien que les autres. » Mais, en définitive, comment un sioniste peut-il en effet se comporter vis-à-vis du pays dans lequel il réside pour l'heure ? Tout ce méli-mélo se devait d'engendrer un groupe «juif socialiste » dénommé « Renaissance », lequel « estimait que le facteur national est progressiste par nature », et, en 1906, les membres de ce groupe qui avaient rompu avec les sionistes socialistes constituèrent le Parti ouvrier socialiste juif, le SERP. (On les appela les serpovîsy ou seïmovtsy, car ils réclamaient l'élection d'une Diète - Seïm - nationale juive destinée à être l'« organe suprême de l'autogestion nationale juive ».) Pour eux, russe et hébreu étaient, en qualité de langues d'usage, à égalité. Et en prônant l'« autonomisme » à l'intérieur de l'État russe, le SERP, socialiste, se distinguait du Bund, lui aussi socialiste. En dépit des désaccords qui divisaient les sionistes entre eux, se produisit en Russie un glissement général du sionisme vers le socialisme, ce qui attira l'attention du gouvernement russe. Jusqu'alors, celui-ci n'avait pas fait obstacle à la propagande sioniste, mais, en 1903, le ministre de l'Intérieur, Plehve, adressa aux gouverneurs des provinces et aux maires des grandes villes une circulaire énonçant que les sionistes avaient relégué au second plan l'idée de départ en Palestine et s'étaient concentrés sur l'organisation de la vie juive sur leurs lieux de résidence, qu'une telle orientation ne pouvait être tolérée et qu'en conséquence toute propagande publique en faveur du sionisme serait désormais interdite, ainsi que les réunions, conférences, etc. Mis au courant, Herzl (qui avait déjà sollicité en 1899, sans l'obtenir, une audience de Nicolas II) se rendit aussitôt à Pétersbourg pour demander à être
reçu par Plehve. (C'était pourtant juste après le pogrom de Kichinev, survenu au printemps, dont on avait fortement accusé Plehve - et c'était donc attirer sur
soi les blâmes et invectives des sionistes russes...) |
Chapitre 8 - A la charnière des 19e et 20e sièclesIl appert qu'après six années de réflexions et d'hésitations le tsar Alexandre III choisit irrévocablement, à partir de 1887, de contenir les Juifs
de Russie par des restrictions d'ordre civil et politique, et qu'il s'en tient à cette position jusqu'à sa mort. « A l'instar du ministère de l'Instruction publique », d'autres organismes entreprirent d'introduire des « quotas d'admission dans leurs établissements, et
certains furent carrément fermés aux Juifs ». (Ainsi l'École supérieure d'électricité, l'École des voies de communication de Saint-Pétersbourg, et
surtout - le plus frappant -l'Académie de médecine militaire qui interdit temporairement, mais « pendant de longues années », son accès aux Juifs.) Dans les faits, l'application du numerus clausus a connu en Russie de nombreuses exceptions. Y ont échappé en premier lieu les lycées de filles : «
Dans la plupart des lycées de jeunes filles, les quotas n'avaient pas cours, non plus que dans plusieurs établissements supérieurs publics spécialisés : les
conservatoires de Saint-Pétersbourg et Moscou, l'École de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou, l'École de commerce de Kiev, etc. » A
fortiori les quotas n'étaient appliqués dans aucun établissement privé ; or, ceux-ci étaient nombreux et de grande qualité. (Par exemple, au lycée
Kirpitchnikova, lycée mixte et l'un des meilleurs de Moscou, le quart des élèves étaient juifs. Ils étaient nombreux au célèbre lycée Polivanovskaïa de
Moscou. Quant au lycée de filles Andréiéva de Rostov, où ma mère fut élève, il y avait dans sa classe plus de la moitié de jeunes filles juives.) Les écoles de
commerce (qui dépendaient du ministère des Finances), auxquelles les enfants juifs étaient fort désireux de s'inscrire, leur étaient initialement
ouvertes sans restriction aucune, et celles qui intervinrent après 1895 furent relativement légères (par exemple : dans les écoles de commerce de la Zone
de résidence, financées sur fonds privés, le nombre des Juifs admis dépendait du montant des sommes allouées par les négociants juifs pour l'entretien de
ces écoles ; dans beaucoup d'entre elles, le pourcentage des élèves juifs était de 50 % ou plus). De plus, « partout s'ouvraient des établissements privés, soit mixtes pour les Juifs et les chrétiens, soit pour les Juifs seulement. Certains de ces
établissements jouissaient des mêmes droits que les établissements publics ; les autres étaient habilités à délivrer des attestations donnant droit à s'inscrire
dans les établissements supérieurs ». « Un réseau d'établissements juifs privés se mit en place, qui constitua les bases d'une éducation de type
national. » « Les Juifs s'orientaient également vers les établissements d'enseignement supérieur à l'étranger : une grande partie d'entre eux, à leur
retour en Russie, réussissaient les examens devant les commissions d'Etat.» Sliosberg observa lui-même, dans les années 80, à l'université de
Heidelberg, que « la majorité des auditeurs russes étaient juifs » et que certains, parmi eux, n'avaient pas leur baccalauréat.
L'on peut à juste titre se demander si les restrictions, dictées par la peur devant les humeurs révolutionnaires des étudiants, n'ont pas contribué à
alimenter ces mêmes humeurs. Si celles-ci n'ont pas été aggravées par l'indignation devant le numerus clausus, et par les contacts
entretenus à l'étranger avec les émigrés politiques. Que s'est-il passé dans les universités russes après la publication de la
circulaire ? On n'assista pas à une chute brutale, mais le nombre des Juifs diminua presque chaque année, passant de 13,8 % en 1893 à 7 % en 1902. La
proportion de Juifs faisant leurs études dans les universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou n'en resta pas moins au-dessus de la norme
imposée de 3 %, et ce, tout au long de la durée de validité de ladite norme. Le ministre Délianov accéda plus d'une fois aux requêtes qui lui étaient
présentées, et autorisa l'admission à l'université au-delà du numerus clausus. C'est ainsi que furent admis «des centaines d'étudiants ». (A la souplesse de
Délianov succédera plus tard la rigidité du ministre Bogolépov - et il n'est pas exclu que cela ait contribué à faire de lui la cible des terroristes.) Sliosberg
donne cet aperçu : le pourcentage dans les cours supérieurs de médecine pour femmes l'emportait sur celui de l'Académie de médecine militaire et sur celui
de l'université, et « toutes les jeunes filles juives de l'empire y affluaient ». À l'École de psycho-neuro-pathologie de Pétersbourg où l'on pouvait entrer sans
le baccalauréat, plusieurs centaines de Juifs étaient inscrits, et ils furent donc des milliers au fil des années. Elle s'appelait École de neuro-pathologie, mais
elle abritait également une faculté de droit. Le Conservatoire impérial de Pétersbourg était « rempli d'étudiants juifs des deux sexes ». En 1911, une
École des mines privée s'ouvrit à Iekaterinoslav . Les restrictions touchèrent aussi le barreau, le corps indépendant des avocats institué en 1864. Cette profession ouvrait la voie à une belle carrière
et sur le plan financier, et sur le plan personnel, et pour faire passer ses idées : les plaidoiries des avocats au tribunal n'étaient soumises à aucune censure,
elles étaient publiées dans la presse, de sorte que les orateurs bénéficiaient d'une plus grande liberté d'expression que les journaux eux-mêmes. Ils
l'exploitaient largement pour la critique sociale et pour l'« édification » de la société. La classe des avoués s'était transformée en l'espace d'un quart de
siècle en une puissante force d'opposition : qu'on se souvienne de l'acquittement triomphal de Véra Zassoulitch en 1878. (Le laxisme moral
dont faisait preuve l'argumentation des avocats avait à l'époque fortement inquiété Dostoïevski : il s'en est expliqué dans ses écrits.) Or, au sein de
cette confrérie influente, les Juifs occupèrent très vite une place prépondérante, se révélant les plus doués de tous. Lorsque le Conseil de
l'ordre des avoués assermentés de Saint-Pétersbourg publia, en 1889 « dans son rapport, pour la première fois, les données concernant le nombre de Juifs
dans ce corps de métier », le grand avocat pétersbourgeois A. J. Passover « renonça au titre de membre du Conseil et ne fut plus jamais candidat à
l'élection ». A dater de cette année-là, et pour quinze années encore, pratiquement aucun Juif non baptisé ne reçut cette autorisation du ministre, pas même des
personnalités aussi brillantes - et futurs grands avocats - que M.M.Winaver ou O.O.Grouzenberg : ils restèrent confinés une décennie et
demie dans le rôle de « clercs d'avoués ». (Winaver plaida même plus d'une fois au Sénat, et y fut très écouté.) Les « clercs » plaidaient en fait avec la
même liberté et le même succès que les avoués eux-mêmes : là, il n'y avait pas de restrictions. C'est également à partir des années 80 qu'on cessa d'embaucher des Juifs dans l'administration judiciaire. Avec, cependant, des exceptions : ainsi J.Teitel, qui avait été nommé peu auparavant, une fois terminées ses études universitaires, y resta vingt-cinq ans. Il acheva sa carrière anobli, avec le grade civil de général. (Il faut ajouter que, plus tard, Chéglovitov le contraignit à partir à la retraite « de son plein gré ».) Dans l'exercice de ses fonctions, il dut souvent, lui, l'Israélite, faire prêter serment à des témoins orthodoxes, et jamais il ne rencontra d'objection de la part du clergé. J.M.Halpern, lui aussi fonctionnaire de l'administration judiciaire, avait accédé au poste élevé de vice-directeur de département du ministère de la Justice et au grade de conseiller secret. Halpern siégea à la commission Pahlen en qualité d'expert. (Avant cela, le premier procureur du Sénat avait été G.I.Trahtenberg, et son adjoint G.B.Sliosberg s'était initié à la défense des droits des Juifs.) Fut également premier procureur du Sénat S.J.Outine - mais lui était baptisé, et par conséquent n'entrait pas en ligne de compte. Le critère religieux n'a jamais constitué un faux-semblant pour le gouvernement tsariste, mais a toujours été un motif véritable. C'est bien à
cause de lui que furent férocement persécutés pendant deux siècles et demi les vieux-croyants, parfaitement russes ethniquement, ainsi que, plus tard, les
doukhobors et les molokanes, russes eux aussi. La conversion au christianisme, notamment au luthéranisme, était-elle donc aux yeux de certains aussi facile ? Toutes les voies vous sont aussitôt
ouvertes ? Sliosberg observe à un certain moment un « reniement presque massif » de la part des jeunes. Mais, bien sûr, considéré du côté des Juifs,
voilà qui apparaissait comme une grave trahison, « une prime à l'abjuration de sa foi... Quand on pense au nombre de Juifs qui résistent à la tentation de se
faire baptiser, on se prend d'un grand respect pour ce malheureux peuple ». J. Teitel atteste que « la construction de la ligne de chemin de fer Samara-Orenbourg a entraîné l'afflux d'un grand nombre de Juifs à Samara.
Les maîtres d'œuvre de ce chemin de fer furent des Juifs - Varchavski, Gorvitch. Longtemps ils en furent également les propriétaires. Ils occupaient
les postes de commande ainsi qu'un grand nombre d'emplois subalternes. Ils faisaient venir leurs familles de la Zone de résidence, et ainsi se constitua une
colonie juive fort nombreuse... Ils se chargèrent aussi de l'exportation du blé de la riche province de Samara vers l'étranger. A remarquer qu'ils furent les
premiers à exporter des œufs de Russie vers l'Europe occidentale. Toutes ces activités étaient exercées par de prétendus "artisans" ». Et Teitel d'énumérer
trois gouverneurs successifs de la province de Samara ainsi qu'un chef de la police (lequel, auparavant, en 1863, avait été « exclu de l'université de
Saint-Pétersbourg pour avoir participé à des désordres estudiantins ») qui « fermaient les yeux sur ces prétendus artisans ». Et c'est ainsi qu'aux alentours
de 1889 vivaient à Samara « plus de 300 familles juives, sans autorisation de résidence » - ce qui signifie qu'à Samara, en sus des chiffres officiels,
résidaient en fait dans les 2 000 Juifs. Dans la région de l'Armée du Don où de sévères restrictions avaient été instaurées en 1880 à l'endroit des Juifs et où interdiction leur était faite de
résider dans les villages cosaques et les faubourgs des villes, ils étaient néanmoins 25 000 : tenanciers de petits hôtels et de buvettes, barbiers,
horlogers, tailleurs. Et toute livraison d'un lot tant soit peu important de marchandises dépendait d'eux. Ainsi en fut-il à Moscou après le départ à la retraite du tout-puissant et quasi inamovible gouverneur général V.A.Dolgoroukov, lequel avait
regardé avec une grande bienveillance la venue des Juifs dans la ville et leur activité économique. (La clé de cette attitude réside bien évidemment dans la
personne du grand banquier Lazare Salomonovitch Poliakov « avec qui le prince Dolgoroukov entretenait des liens d'amitié et qui, affirmaient les
mauvaises langues, lui avait ouvert dans sa banque foncière une ligne de crédit illimitée. Que le prince ait eu des besoins d'argent, cela ne faisait aucun
doute », car il avait cédé toute sa fortune à son gendre alors que lui-même « aimait vivre sur un grand pied, et aussi faire des largesses ». En conséquence,
L. Poliakov « était couvert année après année d'honneurs et de distinctions ». Grâce à cela, les Juifs de Moscou sentaient un sol ferme sous leurs pieds : «
Tout Juif pouvait recevoir le droit de résidence dans la capitale » sans pour autant se mettre réellement « au service de l'un de ses coreligionnaires,
marchand de la première guilde ».) En 1891, « une partie des Juifs expulsés s'établirent sans autorisation dans les faubourgs de Moscou ». Mais, à l'automne 1892, dans le prolongement des
mesures prises, ordre fut donné d'« expulser de Moscou les anciens soldats du contingent à la retraite et les membres de leurs familles non enregistrés dans
les communautés ». (Signalons qu'en 1893 les grosses entreprises russes commerciales et industrielles intervinrent pour faire adoucir ces mesures.)
Puis, à partir de 1899, il n'y eut presque plus aucun nouvel enregistrement de Juifs dans la première guilde des marchands de Moscou. Mais il y eut encore autre chose : à la faveur de la lutte contre l'infatigable contrebande, on limita le droit de résidence des Juifs dans la zone frontalière occidentale. Il n'y eut en fait aucune nouvelle expulsion - à l'exception des individus pris en flagrant délit de contrebande. (Aux dires des mémorialistes, cette contrebande, qui consistait notamment à faire passer la frontière aux révolutionnaires ainsi qu'à leurs imprimés, se perpétua jusqu'à la Première Guerre mondiale.) En 1903-1904, un débat s'engage : le Sénat dispose que le Règlement provisoire de 1882 ne s'applique pas à la zone frontalière et qu'en conséquence les Juifs résidant dans cette zone peuvent « librement s'établir dans les localités rurales. Le Conseil de la province de Bessarabie émet alors une protestation, signalant au Sénat que "toute la population juive" » de la zone frontalière, y compris ceux des Juifs qui s'y sont établis illégalement, cherche maintenant à gagner les campagnes où il y a déjà "plus de Juifs qu'il n'en faut" », et que la zone frontalière « risque dorénavant pour les Juifs de devenir la "Zone promise" ». La protestation passe devant le Conseil d'État, lequel, prenant en considération le cas particulier des localités rurales, abroge carrément le régime spécial de la zone frontalière, le ramenant au régime général de la Zone de résidence. Cet assouplissement ne trouva toutefois aucun écho notable ni dans la presse ni dans la société. Pas plus que la levée, en 1887, de l'interdiction faite
aux Juifs d'engager des domestiques chrétiens. Pas plus que la loi de 1891 introduisant dans le Code pénal un nouvel article sur « la responsabilité en cas
d'attaque ouverte d'une partie de la population par une autre », article que les circonstances de la vie en Russie n'avaient jamais auparavant rendu
nécessaire, mais qui avait fait cruellement défaut lors des pogroms de 1881. Pour plus de prudence, on l'introduisait à présent.
Tout en « reconnaissant que la paysannerie, peu évoluée, dénuée de tout esprit d'entreprise et de tout moyen de se développer, doit être protégée contre
tout contact d'affaires avec les Juifs », le Comité insistait sur le fait que « les propriétaires terriens n'ont nul besoin de la tutelle du gouvernement ; la
limitation du droit des propriétaires de gérer leurs biens comme ils l'entendent déprécie lesdits biens et oblige les propriétaires à recourir, de concert avec les
Juifs, à toutes sortes d'expédients pour contourner la loi » ; la levée des interdits concernant les Juifs permettra aux propriétaires de tirer un plus grand
profit de leurs biens. Mais les propriétaires n'avaient plus le prestige qui eût pu donner du poids à cet argument aux yeux de l'administration. Si le commerce des spiritueux ainsi que les différents types d'affermage - y compris celui des terres - étaient les principales sources de revenus des Juifs,
il y en avait d'autres, notamment la propriété des terres. Chez les Juifs, « l'aspiration à posséder la terre s'exprimait par l'acquisition de grandes surfaces
susceptibles d'abriter plusieurs types d'activités plutôt que par celle de parcelles réduites, appelées à être mises en valeur par le propriétaire
lui-même ». Quand la terre, qui fait vivre le paysan, atteignait un prix supérieur à celui d'un bien purement agricole, il n'était pas rare que ce fût un
entrepreneur juif qui l'acquît. Cependant, la plupart de nos sources ne font pas la lumière sur la façon dont ces marchands juifs se comportaient avec leurs partenaires
commerciaux. En fait, ils étaient souvent très durs et pratiquaient des procédés qu'aujourd'hui nous considérerions comme illicites ; ils pouvaient
par exemple s'entendre entre eux et refuser d'acheter la récolte dans le but de faire chuter les prix. On comprend que, dans les années 90, des coopératives
de cultivateurs (sous la houlette du comte Heiden et de Bekhtéev) se soient créées dans les provinces du Sud, pour la première fois en Russie et avec un
temps d'avance sur l'Europe. Elles avaient pour mission de contrecarrer ces achats massifs, proprement monopolistiques, du blé paysan. Tel est le tableau. Tout y est. Et l'infatigable dynamisme du commerce juif, qui meut des États entiers. Et les interdits d'une bureaucratie timorée,
sclérosée, qui ne fait qu'empêcher d'avancer. Et l'irritation toujours croissante que ces interdits suscitent chez les Juifs. Et le bradage de la forêt russe,
exportée à l'étranger à l'état brut, en qualité de matière première. Et le petit paysan, le petit exploitant, qui, pris dans un impitoyable étau, n'a ni les
relations ni les compétences pour inventer d'autres formes de commerce. Et n'oublions pas le ministère des Finances qui déverse ses subsides sur
l'industrie et les chemins de fer et délaisse l'agriculture, alors que le faix des impôts, c'est la classe des cultivateurs, et non celle des marchands, qui le
porte. On se demande : dans les conditions de la nouvelle dynamique économique qui venait renflouer le Trésor et que l'on devait en grande partie
aux Juifs, se trouva-t-il quelqu'un pour se préoccuper du préjudice porté au petit peuple, du choc subi par lui, de la cassure survenue dans son mode de
vie, dans son être même ? Au début du 20e siècle, les Juifs représentaient 35 % de la classe marchande en Russie. Choulguine nous livre ce qu'il a observé dans la
région du Sud-Ouest : « Où sont-ils donc passés, les commerçants russes, où est le tiers état russe ?... Dans le temps, nous avions une bourgeoisie russe
forte... Où sont-ils donc passés ? » « Ils ont été évincés par les Juifs, rabaissés dans l'échelle sociale, réduits à l'état de moujiks. » Les Russes de la région
du Sud-Ouest ont eux-mêmes choisi leur sort : c'est clair. Et, au début du siècle, l'homme politique éminent que fut V.I.Gourko constatait : « La
place du marchand russe est de plus en plus fréquemment prise par un Juif.» Il y avait également une dizaine de sociétés pétrolières appartenant à des Juifs de Bakou. « Les plus grosses étaient la société Mazout appartenant aux
frères S.et M.Poliak et à Rothschild, et la société par actions de la Caspienne-mer Noire derrière laquelle on retrouvait aussi le nom de
Rothschild. » Ces entreprises n'étaient pas autorisées à extraire le pétrole; elles se spécialisaient dans le raffinage et l'exportation. C'est ainsi qu'à l'aube du 20e siècle, la Zone de résidence s'était déjà entièrement vidée de sa substance. Elle n'avait pas empêché les Juifs d'occuper des positions solides dans les secteurs vitaux de la vie du pays, depuis l'économie et les finances jusqu'à la sphère intellectuelle. La « zone » n'avait plus aucune utilité pratique ; sa finalité économique et politique était périmée. Elle n'avait fait qu'emplir les Juifs d'amertume et de rancœur antigouvernementales ; elle avait jeté de l'huile sur le feu du mécontentement social et avait frappé le gouvernement russe du sceau de l'infamie aux yeux de l'Occident. Mais soyons clairs : cet Empire russe, avec les lenteurs et la sclérose de sa bureaucratie, la mentalité de ses chefs, où et en quoi n'avait-il pas pris du retard, et ce, tout au long du 19e siècle et au cours des décennies qui précédèrent la révolution ? Il s'était montré incapable de régler une bonne douzaine de problèmes majeurs touchant à la vie du pays. Il n'avait su ni organiser l'autogestion civile locale, ni installer des zemstvos dans les districts ruraux, ni procéder à la réforme agraire, ni remédier à l'état d'humiliation pernicieux de l'Église, ni communiquer avec la société civile et faire comprendre son action. Il n'avait su gérer ni le boom de l'instruction de masse ni le développement de la culture ukrainienne. A cette liste ajoutons un autre point où le retard se révéla catastrophique : la révision des conditions réelles de la Zone de résidence, la prise de conscience de leur influence sur tout positionnement dans l'État. Les autorités russes ont eu cent ans et plus pour résoudre les problèmes de la population juive, et elles n'ont pas su le faire - ni dans le sens d'une assimilation ouverte, ni en autorisant les Juifs à rester dans un isolement volontaire, celui qui était déjà le leur un siècle auparavant. Et, pendant ce temps, justement au cours de ces décennies, à partir des années 70 et jusqu'au début du 20e siècle, le judaïsme russe connut un
développement rapide, un incontestable épanouissement de son élite qui se sentait déjà à l'étroit non seulement dans les limites de la Zone de résidence,
mais dans celles de l'empire. Un auteur plus récent, notre contemporain, confirme en 1989 la justesse de ce tableau brossé par son aîné, témoin de l'époque. Il écrit : « La vie publique
des Juifs de Russie avait atteint, à la charnière des deux siècles, un degré de maturité et une amplitude que beaucoup de petits peuples, en Europe, auraient
pu envier. » A la faveur de ce réveil spirituel survenu à la fin du 19e siècle, des tendances fort diverses et parfois contradictoires se firent jour au sein du judaïsme russe. Certaines d'entre elles seront appelées à déterminer pour une large part les destinées de notre terre pendant tout le20e siècle. A l'époque, les Juifs de Russie envisageaient au moins six orientations possibles, mais incompatibles entre elles. A savoir :
De fait, les tenants de ces différentes tendances se rejoignaient souvent dans l'œuvre d'acculturation des masses juives en trois langues - l'hébreu, le
yiddish et le russe - et dans des œuvres d'aide sociale - dans l'esprit de la théorie des « petits gestes » en vogue en Russie dans les années 80. L'émigration en Argentine s'était elle aussi arrêtée dès 1894. L'Encyclopédie juive qualifie ce fait de « crise qui couve... dans la question
argentine ». Sliosberg parle quant à lui du « désenchantement des immigrants en Argentine » (les mécontents s'insurgeaient et envoyaient des
pétitions collectives à l'administration du baron Hirsch). Les débats à la douma faisaient ressortir une situation semblable à l'expérience qui avait été
faite en Nouvelle Russie : « L'immigration en Argentine fournit des exemples qui confirment que, dans de nombreux cas les gens ont reçu un terrain à des
conditions très avantageuses, mais l'ont abandonné pour s'adonner à d'autres métiers plus conformes à leurs capacités. » Un « Bureau de défense » des Juifs de Russie s'était constitué à Pétersbourg au début du siècle, dont les membres étaient d'éminents avocats
et hommes de plume. (Avant eux, le baron Hirsch avait été le seul à œuvrer comme ils le faisaient : c'est vers lui que confluaient toutes les doléances des
Juifs.) Sliosberg nous parle en détail de ses fondateurs. La France aussi fut le théâtre sinon de l'émergence d'une théorie raciale aussi agressive, du moins d'une large propagande politique antijuive : celle
diffusée par Edouard Drumont dans sa Libre Parole à partir de 1892. Puis survint «une véritable compétition entre socialisme et antisémitisme » ; « les
socialistes n'hésitaient pas à agrémenter leurs harangues de sorties contre les Juifs et à s'abaisser jusqu'à la démagogie antisémite... Un brouillard
socialo-antisémite enveloppa la France entière ». (Fort comparable à la propagande des populistes en Russie dans les années 1881-1882.) Et c'est
alors qu'éclata en 1894 la tonitruante affaire Dreyfus. «Vers 1898, il [l'antisémitisme] atteignit son paroxysme dans toute l'Europe de l'Ouest - en
Allemagne, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. » D'après le récit que nous en fait S. M. Doubnov, Soloviev collecta des signatures, plus d'une centaine, y compris celles de Tolstoï et de Korolenko. Mais les rédactions de tous les journaux avaient reçu l'ordre de ne pas publier cette protestation. Soloviev « adressa une lettre brûlante au tsar Alexandre III », mais on lui fit dire que, s'il persistait, il écoperait d'une mesure administrative. Il abandonna la partie. Tout comme en Europe, la poussée multiforme des ambitions juives ne pouvait manquer d'éveiller chez les acteurs de la vie publique russe ici de
l'inquiétude, là une opposition farouche, là encore, au contraire, de la sympathie. Et, chez certains, un calcul politique. À l'instar de La Volonté du
Peuple en 1881, qui avait compris le profit à tirer de la question juive (à l'époque, c'était dans le sens de la persécution), les milieux radicaux et
libéraux de l'époque, soit l'aile gauche de la société, conçurent et firent leur pour longtemps encore l'idée que l'on pouvait tirer profit de la question juive,
en faire une carte politique gagnante dans la lutte contre l'autocratie : il fallait répéter sur tous les tons que le seul moyen d'obtenir l'égalité en droits pour les
Juifs, c'était le renversement définitif du pouvoir des tsars. Depuis les libéraux jusqu'aux bolcheviks en passant par les S.-R., tous n'ont cessé d'impliquer les
Juifs - certains sous l'effet d'une réelle sympathie -, de se servir d'eux comme d'un atout commode dans le combat antimonarchique. Cet atout, les
révolutionnaires ne l'ont jamais lâché, ils l'ont exploité sans le moindre scrupule jusqu'en 1917. Au fond, ni la presse libérale russe, ni la presse juive n'ont jamais accusé le peuple russe de quelque antisémitisme foncier : ce que l'une et l'autre
répétaient sans relâche, c'est que l'antisémitisme, dans la masse populaire, avait été suscité de toutes pièces et attisé par le gouvernement. La formule
même « Autocratie, Orthodoxie, Nationalité » était ressentie, dans les milieux juifs cultivés, comme une formule dirigée contre les Juifs.
Au milieu du 20e siècle, nous pouvons lire chez un auteur juif : « Dans la Russie tsariste, l'antisémitisme n'avait pas de racines profondes parmi le
peuple... Dans les larges masses populaires, il n'y avait pratiquement pas d'antisémitisme ; d'ailleurs, la question même des relations avec le judaïsme
ne se posait pas... Ce n'est que dans certaines parties de ce qu'on appelait la Zone de résidence, et principalement en Ukraine depuis l'époque de la
domination polonaise, que, du fait de certaines circonstances sur lesquelles il n'est point besoin de s'appesantir ici, une certaine tendance à l'antisémitisme
se manifestait dans la paysannerie. » Cela est parfaitement exact. Et l'on pourrait ajouter : la Bessarabie. (On peut juger de l'ancienneté de ces
sentiments et de ces circonstances en lisant Karamzine : les cosaques qui entouraient le Faux Dmitri - des cosaques du Don, de toute évidence -
traitaient les Russes de Jidy (Juifs), ce qui signifie que dans les provinces de l'Ouest ce vocable constituait une injure.) Et puis, comparons ces dictons avec d'autres : combien le peuple n'a-t-il pas créé d'adages malveillants à rencontre du clergé orthodoxe ! Pas un seul,
quasiment, qui soit favorable ! Mais qu'à cela ne tienne : le Bureau pour la défense des Juifs, que nous avons déjà évoqué (y participaient des personnages aussi éminents que M.Winaver,
G.Sliosberg, L.Bramson, M.Koulichcr, A.Braoudo, S.Pozner, M.Krohl), dès que lui parvint la nouvelle du pogrom de Kichinev, exclut
d'entrée de jeu toutes les causes possibles hormis celle d'un complot fomenté d'en haut : « Qui a donné l'ordre d'organiser le pogrom, qui a pris la direction
des forces ténébreuses qui l'ont perpétré ? » « Dès que nous avons appris dans quel climat s'était déroulée la tuerie de Kichinev, nous n'avons pas douté
que cette entreprise diabolique n'eût pu avoir lieu si elle n'avait été concoctée par le département de la Police et menée sur son ordre. » Bien que,
naturellement, « les misérables aient tenu secret leur projet », écrit M.Krohl dans les années 40 du 20e siècle. « Mais, si convaincus que nous soyons
que la tuerie de Kichinev a été préméditée en haut lieu, avec l'accord tacite et peut-être à l'initiative de Plehve, nous ne pouvons démasquer ces assassins
haut placés et les exposer dans la lumière à la face du monde qu'à une condition : si nous avons les preuves les plus indiscutables contre eux. C'est
pourquoi nous avons décidé de dépêcher à Kichinev le célèbre avocat Zaroudny. » « C'était la personne la plus indiquée pour la mission que nous
lui avions confiée », « il a entrepris de révéler les ressorts cachés du massacre de Kichinev, celui après lequel la police, pour détourner l'attention, a arrêté
quelques dizaines de voleurs et de pillards ». (Rappelons qu'au lendemain du pogrom, 816 personnes avaient été arrêtées.) Zaroudny collecta des
informations et rapporta un « matériau d'une exceptionnelle importance ». A savoir que « le principal responsable, l'organisateur du pogrom, avait été le
chef de la Sécurité locale, K. Lewendal », un officier de gendarmerie qui avait été nommé à Kichinev peu avant le pogrom. C'est « sur son ordre que la
police et la troupe ont ouvertement prêté main-forte aux assassins et aux pillards ». Il aurait « totalement paralysé l'action du gouverneur ». (On
sait pourtant qu'en Russie ni la police ni encore moins la troupe n'étaient sous les ordres de l'Okhrana.) L'Église orthodoxe s'exprima elle aussi. Le saint-synode publia une circulaire adjurant le clergé de prendre des mesures pour extirper les
sentiments d'hostilité envers les Juifs. Quelques hiérarques, notamment le père Jean de Cronstadt, très écouté et vénéré des fidèles, s'adressèrent au
peuple chrétien en exprimant leur réprobation, leurs exhortations, leurs appels à l'apaisement. « Ils ont substitué à la fête chrétienne une orgie sanguinaire et
satanique. » Et l'évêque Antoine (Krapovitski) de déclarer : « Le châtiment de Dieu s'abattra sur les misérables qui ont fait couler un sang
apparenté au Dieu-Homme, à Sa Mère toute Pure, aux apôtres et aux prophètes... pour que vous sachiez combien l'Esprit Divin chérit le peuple
juif, rejeté encore de nos jours, et quel est Son courroux contre ceux qui voudraient L'offenser. » On distribua à la population un texte sur ce sujet.
(Les longues exhortations et explications de l'Église n'étaient toutefois pas sans refléter un état d'esprit archaïque, figé depuis des siècles et qui allait être
dépassé par les redoutables évolutions en cours.) Tout ce que les témoins n'avaient pas confirmé, tout ce que Korolenko n'avait pas raconté, les autorités n'eurent pas la présence d'esprit de le réfuter.
Et tous ces détails se propagèrent de par le monde et prirent dans l'opinion la forme d'un fait, ce qu'ils allaient demeurer pendant tout le 20e siècle et qu'ils
seront probablement encore pendant tout le 21e - refroidis, figés, arrimés à jamais au nom de la Russie. Le gouvernement résolut d'interdire toute publication dans les journaux concernant le pogrom, mais c'était une maladresse, car les rumeurs furent
répercutées avec d'autant plus de force par la presse européenne et américaine ; toutes les élucubrations s'échafaudèrent avec plus d'impunité encore -
exactement comme s'il n'y avait jamais eu aucun constat de police. L'on peut avancer avec certitude qu'il s'agissait bien d'un faux, et ce, pour plusieurs raisons. Non seulement parce que Braham n'a jamais exhibé la
moindre preuve de l'authenticité de la lettre. Non seulement parce que Lopoukhine, ennemi déclaré de Plehve, a lui-même démenti ce texte. Non
seulement parce que le prince Ouroussov, grand sympathisant des Juifs, qui avait succédé à Von Raaben et contrôlait les archives du gouvernorat, n'y
avait trouvé aucune « lettre de Plehve ». Non seulement parce que le pauvre Von Raaben, limogé, sa vie et sa carrière brisées, jamais, dans ses efforts
désespérés pour rétablir sa réputation, ne s'est plaint d'avoir reçu des instructions « d'en haut » - ce qui aurait aussitôt restauré sa carrière et fait de
lui l'idole de la société libérale. La raison principale réside enfin dans le fait que les archives de l'Etat, en Russie, n'avaient rien de commun avec les
archives truquées de l'ère soviétique, quand on concoctait à la demande n'importe quel document ou qu'on brûlait tel autre en catimini. Non, dans les
archives russes, tout était conservé, inviolablement et pour toujours. Sitôt après la révolution de février, une commission d'enquête extraordinaire du
gouvernement provisoire, et, plus zélée encore, la « Commission spéciale pour l'étude de l'histoire des pogroms », avec des enquêteurs aussi sérieux que
S. Doubnov, G. Krasny-Admoni, ne trouvèrent ni à Pétersbourg, ni à Kichinev, le document incriminé, non plus que son enregistrement à l'entrée
ou à la sortie ; elles ne trouvèrent que la traduction en russe du texte anglais de Braham (ainsi que des papiers comportant « des indications relatives aux
châtiments sévères et aux destitutions... sanctionnant toute action illégale des agents responsables de la question juive ». « Les Juifs, écrivit D.Pasmanik, n'ont jamais imputé le pogrom au peuple, ils ont toujours accusé exclusivement le pouvoir, l'administration... Aucuns
faits n'ont jamais pu ébranler cette opinion, une opinion parfaitement superficielle au demeurant. » Et Biekerman de souligner qu'il était de
notoriété publique que les pogroms étaient, pour le gouvernement, une forme de lutte contre la révolution. Des esprits plus circonspects raisonnaient ainsi :
si, dans les récents pogroms, aucune préparation technique par le pouvoir n'est attestée, « l'état d'esprit qui règne à Saint-Pétersbourg est tel que n'importe
quel judéophobe virulent trouvera auprès des autorités, du ministre au dernier sergent de ville, une attitude bienveillante à son égard ». Pourtant, le procès
de Kichinev, qui se déroula à l'automne 1903, montra exactement le contraire. Au printemps 1904, les débats en cassation à Pétersbourg furent rendus publics. Et, en 1905, le pogpogrom Kichinev se trouva une fois encore
examiné au Sénat ; Winaver y prit la parole pour ne rien prouver de nouveau. En réalité, l'affaire du pogrom de Kichinev avait infligé au gouvernement
tsariste une dure leçon en lui révélant qu'un Etat qui tolère pareille infamie est un État scandaleusement impuissant. Mais la leçon eût été tout aussi claire
sans falsifications venimeuses ni ajouts mensongers. Pourquoi la simple vérité sur le pogrom de Kichinev a-t-elle paru insuffisante ? Vraisemblablement
parce que cette vérité eût reflété la vraie nature du gouvernement - un organisme sclérosé, coupable de brimades contre les Juifs, mais qui restait mal
assuré, incohérent. Alors qu'à l'aide de mensonges on le représentait comme un persécuteur averti, infiniment sûr de lui et malfaisant. Un tel ennemi ne
pouvait mériter que l'annihilation. |
Chapitre 9 - Dans la révolution de 1905Le pogrom de Kichinev produisit un effet dévastateur et ineffaçable sur la communauté juive de Russie. Jabotinski : Kichinev trace « la frontière entre
deux époques, deux psychologies ». Les Juifs de Russie n'ont pas seulement éprouvé une profonde douleur, mais, plus profondément encore, « quelque
chose qui a presque fait oublier la douleur, - et c'était la honte ». «Si le carnage de Kichinev a joué un grand rôle dans la prise de conscience de notre
situation, c'est parce que nous nous sommes alors aperçus que les Juifs étaient des poltrons. » Ces appels «produisaient sur la jeunesse juive l'effet d'une décharge électrique ». Et dans l'atmosphère surchauffée qui se mit à régner après le pogrom de Kichinev, des « groupes armés d'autodéfense » virent rapidement le jour en différents points de la Zone de résidence. Ils étaient généralement financés « par la communauté juive », et l'introduction illégale d'armes en provenance de l'étranger ne posait pas de problèmes aux Juifs. Il n'était pas rare que ces armes tombassent entre les mains de très jeunes gens. Les rapports officiels ne signalent pas l'existence de groupes armés parmi la population chrétienne. Le gouvernement luttait comme il pouvait contre les bombes des terroristes. Lorsque des milices armées commencèrent à se développer, il y vit - c'est bien naturel - des manifestations totalement illégales, les prémisses de la guerre civile, et il les frappa d'interdiction avec les moyens et les informations dont il disposait. (Aujourd'hui aussi, dans le monde entier, on condamne et interdit les « formations paramilitaires illégales ».) Un groupement armé très opérationnel fut formé à Gomel sous la direction du comité local du Bund. Dès le 1er mars 1903, celui-ci avait organisé des «
festivités » pour l'anniversaire de l'« exécution d'Alexandre II ». Dans cette ville où chrétiens et Juifs étaient en nombre à peu près égal et où les Juifs
socialistes étaient plus que déterminés, la constitution de groupes armés d'autodéfense se fit de façon particulièrement énergique. On put le constater
au cours des événements du 29 août et du 1er septembre 1903 - le pogrom de Gomel. L'acte d'accusation conclut à propos des événements du 29 août qu'ils «avaient indéniablement le caractère d'un "pogrom antirusse" ». Ces faits suscitèrent « une profonde indignation au sein de la population chrétienne », qui renforça d'autant « "l'humeur euphorique" des Juifs, leur "enthousiasme"... : "On n'est plus à Kichinev !" » Le 1er septembre, après la sirène de midi, les ouvriers des chemins de fer étaient anormalement bruyants au sortir des ateliers, on entendait des cris, des exclamations, et le chef de la police donna l'ordre de barrer le pont qui mène en ville. Alors les ouvriers se répandirent dans les rues avoisinantes et « des pierres volèrent en direction des fenêtres des maisons habitées par des Juifs », tandis qu'« en ville commençaient à se former d'importants rassemblements de Juifs » qui « jetaient à distance des bouts de bois et des pierres sur la foule des ouvriers » ; « deux pavés lancés par la foule juive » frappèrent dans le dos un commissaire de police qui tomba sans connaissance. La foule russe se mit à hurler : « Les youtres ont tué le commissaire ! » et entreprit de saccager les maisons et magasins juifs. L'intervention de la troupe, qui sépara les adversaires et se déploya face aux uns et aux autres, permit d'éviter l'effusion de sang. Du côté des Juifs, on lançait des pierres et on tirait des coups de revolver sur les soldats « en les abreuvant d'injures ». Le commandant demanda au rabbin Maïants et au docteur Zalkind d'intervenir auprès des Juifs, mais « leurs appels au calme n'eurent aucun effet et la foule continuait de s'agiter» ; on ne parvint à la faire reculer qu'en pointant les baïonnettes. Le principal succès de l'armée fut d'empêcher « les casseurs de parvenir jusqu'au centre ville, où se trouvent les magasins et les maisons des Juifs fortunés ». Alors le pogrom se déplaça vers la périphérie de la ville. Le chef de la police tenta encore d'exhorter la foule, mais on lui criait : « T'es avec les Juifs, tu nous as trahis ! » Les salves tirées par la troupe sur les Russes comme sur les Juifs enrayèrent le pogrom, mais, deux heures plus tard, il reprit dans la banlieue - à nouveau des tirs sur la foule, plusieurs morts et blessés, puis le pogrom cessa. Cependant, l'acte d'accusation fait état de la présence dans le centre ville de « groupes de Juifs qui se conduisaient de manière très provocante et s'opposaient à l'armée et à la police... Comme le 29 août, tous étaient armés... beaucoup brandissaient revolvers et poignards », « allant jusqu'à tirer des coups de feu ou à jeter des pierres sur les troupes chargées de protéger leurs biens » ; « ils s'en prenaient aux Russes qui se hasardaient seuls dans la rue, y compris aux soldats » ; un paysan et un mendiant furent tués. Au cours de cette journée, trois Juifs de condition moyenne succombèrent à des « blessures mortelles ». Vers le soir, les désordres cessèrent. 5 Juifs et 4 chrétiens avaient été tués. « Près de 250 locaux à usage commercial ou d'habitation appartenant à des Juifs avaient été touchés par le pogrom. » Du côté des Juifs, « l'écrasante majorité des participants actifs aux événements était constituée exclusivement de... jeunes gens », mais de nombreuses personnes d'« âge plus mûr », ainsi que des enfants, leur avaient tendu pierres, planches et rondins". On ne trouve de description de ces événements chez aucun auteur juif. « Le pogrom de Gomel n'avait pas pris ses organisateurs au dépourvu. On s'y préparait depuis longtemps, la mise sur pied de l'autodéfense avait été mise
en place sitôt après les événements de Kichinev. » Quelques mois à peine après Kichinev, les Juifs pouvaient ne plus se mépriser pour l'attitude résignée
dont les accusait, entre autres, le poète Bialik. Et, comme il arrive toujours avec les groupes armés de ce type, la frontière entre défense et attaque devint
floue. La première s'alimentait du pogrom de Kichinev, la seconde de l'esprit révolutionnaire des organisateurs. En s'enfonçant dans la guerre du Japon, en adoptant une position rigide et peu perspicace dans le conflit sur la Corée, ni l'empereur Nicolas II ni les
hauts dignitaires qui l'entouraient ne se rendaient le moindrement compte à quel point, sur le plan international, la Russie était vulnérable à l'ouest et
surtout du côté de la « traditionnellement amicale » Amérique. Ils ne prenaient pas non plus en considération la montée en puissance des financiers
occidentaux qui influençaient déjà sensiblement la politique des grandes puissances, de plus en plus dépendantes du crédit. Au 19e siècle, les choses ne se
passaient pas encore de cette façon et le gouvernement russe, toujours lent à réagir, ne sut pas percevoir ces changements. Et, par-dessus tout cela, l'impéritie, l'incapacité, l'impréparation à conduire des opérations militaires lointaines contre un pays qui semblait alors petit et
faible, et ce, dans le contexte d'une opinion publique agitée, ouvertement hostile, souhaitant ardemment la défaite de son propre pays. Et c'est là qu'est apparu sur le devant de la scène le très puissant banquier Jakob Schiff - l'un « des plus grands parmi les Juifs, lui qui pouvait réaliser ses idéaux grâce à sa position exceptionnelle dans la sphère économique ». « Dès son tout jeune âge, Schiff s'est occupé d'affaires commerciales » ; il émigre d'Allemagne à New York et prend bientôt la tête de la banque Kuhn, Loeb and Co. En 1912, « il est en Amérique le roi du rail, propriétaire de vingt-deux mille miles de chemins de fer » ; « il se fait également une réputation de philanthrope énergique et généreux ; il se montre particulièrement sensible aux besoins de la communauté juive ». Schiff prenait particulièrement à cœur le sort des Juifs russes - d'où son hostilité envers la Russie jusqu'en 1917. Selon l'Encyclopaedia Judaïca (en anglais), « Schiff contribua de façon remarquable à l'attribution de crédits à son propre gouvernement comme à celui d'autres pays, se signalant tout particulièrement par un prêt de 200 millions de dollars au Japon pendant le conflit qui opposa celui-ci à la Russie en 1904-1905. Mis hors de lui par la politique antisémite du régime tsariste en Russie, il soutint avec empressement l'effort de guerre japonais. Il refusa constamment de participer à l'attribution de prêts à la Russie et usa de son influence pour dissuader d'autres établissements de le faire, tout en accordant une aide financière aux groupes d'autodéfense des Juifs russes». Mais, s'il est vrai que cet argent permettait au Bund et aux Poalei Zion de se fournir en armes, il n'est pas moins vraisemblable qu'en aient également profité d'autres organisations révolutionnaires de Russie (y compris le Le Parti socialiste-révolutionnaires qui, à l'époque, pratiquaient le terrorisme). Il existe un témoignage selon lequel, au cours d'un entretien avec un fonctionnaire du ministère des Finances de Russie, G.A.Vilenkine, qui était aussi un de ses parents éloignés, Schiff aurait « reconnu contribuer au financement du mouvement révolutionnaire en Russie » et que « les choses étaient allées trop loin » pour y mettre un terme. Cependant, en Russie, le baron G.O.Guinzbourg continuait à intervenir en faveur de l'égalité des droits pour les Juifs. A cette fin, il rendit en 1903 une
visite à Witte à la tête d'une délégation juive. Celui-ci (qui s'était déjà occupé de la question juive quand il était secrétaire général du gouvernement) leur
répondit alors : l'égalité des droits ne pourra être accordée aux Juifs que progressivement, mais, « pour qu'il puisse soulever la question, les Juifs
doivent adopter "un tout autre comportement" », c'est-à-dire renoncer à s'immiscer dans la vie politique du pays. « Ce n'est pas votre affaire, laissez
cela à ceux qui sont russes par le sang et l'état civil, ce n'est pas à vous de nous donner des leçons, occupez-vous plutôt de vous-mêmes. » Guinzbourg,
Sliosberg et Koulicher acquiescèrent à cette opinion, les autres participants, non, en particulier Winaver, qui objecta : « Le moment est venu d'accorder
l'égalité des droits à tous les sujets [de l'empire]... Les Juifs doivent soutenir de toutes leurs forces ceux des Russes qui se battent pour cela, et donc contre
le pouvoir en place. » Mais toutes ces concessions venaient trop tard. Dans le nœud de la guerre du Japon qui enserrait la Russie, elles n'étaient désormais acceptées ni,
comme nous l'avons vu, par les financiers juifs occidentaux, ni par la majorité des hommes politiques juifs en Russie, ni, à plus forte raison, par la jeunesse
juive. Et, en réponse aux déclarations faites par Sviatopolk-Mirski lors de son entrée en fonctions - promettant des allégements tant en ce qui concernait la
Zone de résidence que le choix d'une activité -, fut divulguée une déclaration de « plus de six mille personnes » (les signatures avaient été collectées par le
Groupe démocratique juif) : « Nous considérons comme vaine toute tentative de satisfaire et d'apaiser la population juive par des améliorations partielles de
leur condition. Nous considérons comme nulle et non avenue toute politique de levée progressive des interdictions qui pèsent sur nous... Nous attendons
l'égalité des droits... nous en faisons une affaire d'honneur et de justice. » Dans l'article « Le service militaire en Russie » de l'Encyclopédie juive, on peut voir un tableau comparatif de l'insoumission chez les Juifs et chez les
chrétiens ; d'après les chiffres officiels, la proportion des premiers par rapport aux seconds est de 30 pour 1 en 1902, et de 34 pour 1 en 1903.
L'Encyclopédie juive indique que ces chiffres peuvent également s'expliquer par l'émigration, les décès non pris en compte, ou des erreurs de calcul. Mais
l'absence inexplicable, dans ce tableau, de données statistiques portant justement sur les années 1904 et 1905, ne laisse aucune possibilité de se faire
une idée précise de l'ampleur de l'insoumission pendant la guerre". Au cours de ces mêmes semaines, un danger nouveau commença à miner les relations russo-américaines. En raccompagnant Witte, T. Roosevelt lui
demanda de faire savoir à l'Empereur que l'accord commercial qui liait depuis longtemps (1832) son pays à la Russie aurait à souffrir si celle-ci appliquait
des restrictions confessionnelles aux hommes d'affaires américains se rendant sur son territoire. Cette protestation qui, d'un côté, relevait bien sûr d'une
question de principe concernait, dans la pratique, un nombre déjà significatif de Juifs russes émigrés aux États-Unis et devenus citoyens américains. Ils
revenaient en Russie - souvent pour se livrer à des menées révolutionnaires - désormais en qualité de commerçants qui ne devaient être soumis à aucune
limitation professionnelle ou géographique. Cette mine-là ne pouvait qu'exploser quelques années plus tard. Au cours de ces années, à Pétersbourg, le Bureau de défense des Juifs développa fortement ses activités, avec pour but de « lutter contre la littérature antisémite et de diffuser les informations appropriées sur la situation juridique des Juifs afin d'influencer principalement l'opinion des milieux russes libéraux ». (Sliosberg précise que ces activités étaient largement subventionnées par l'EKO international.) Mais ce n'était pas tant la société russe qu'il s'agissait d'influencer. Le Bureau n'ouvrit pas de filiales en Russie, pas même à Moscou, Kiev ni Odessa : d'un côté, la propagande sioniste absorbait toute l'énergie des Juifs les plus cultivés, de l'autre, « la propagande du Bund mobilisait la plus grande partie de la jeunesse juive instruite ». (Sliosberg insistant pour que l'on condamnât le Bund, Winaver lui objecta qu'il ne fallait pas se brouiller avec celui-ci : « il dispose d'énergie, de force de propagande ». Cependant, le Bureau entretint bientôt des relations solides, faites d'informations réciproques et d'entraide, avec le Comité juif américain (présidé par J. Schiff, puis par Louis Marshall), le Comité Juif anglais (Claude Montefiore, Lucine Woolf), l'Alliance à Paris et le Comité d'aide aux Juifs allemands (Hilfsverein der deutschen Juden : James Simon, Paul Nathan). Voici le témoignage de M. Krohl : « Le cœur de notre groupe, c'était le "Bureau de presse" [dont la mission était de diffuser] par l'intermédiaire de la
presse russe et étrangère des informations sérieuses sur la situation des Juifs en Russie. » Ce fut A.I.Braudo qui se chargea de cette tâche. « Il
l'accomplissait à la perfection. Dans les conditions de la Russie d'alors, ce genre de travail exigeait beaucoup de prudence », devait s'effectuer « dans le
plus grand secret. Même les membres du Bureau de défense ne savaient ni par quel moyen, ni par quelles voies il était parvenu à organiser telle ou telle
campagne de presse... Un grand nombre d'articles parus dans la presse russe ou étrangère de l'époque, avec souvent un grand retentissement, avaient été
communiqués aux journaux ou aux revues soit personnellement par Braudo, soit par son intermédiaire ». Toutes ces idées, y compris l'« autonomie nationale-personnelle » des Juifs de Russie, se sont exprimées et ont perduré sous différentes formes jusqu'en
1917. Toutefois, l'Union pour l'intégralité des droits se révéla éphémère. À la fin de 1906, le Groupe populaire juif, antisioniste, fit sécession (Winaver,
Sliosberg, Koulicher, Sternberg) au motif qu'il refusait l'idée d'une Assemblée nationale juive ; peu de temps après, ce fut le tour du Parti populaire juif
(S.Doubnov - le nationalisme religieux et culturel, notamment le droit d'utiliser la langue juive dans la vie publique, partout sur le territoire ; bon, mais avec
quels moyens, de quelle façon ?) ; puis, ce fut le Groupe démocratique juif (Bramson, Landau), proche du Parti du travail. On accusait aussi l'Union
pour l'intégralité des droits de s'être ralliée aux KD et, par voie de conséquence, « de ne plus pouvoir représenter la population juive de Russie »
; les sionistes considéraient les « obtentionnistes » « pour ainsi dire comme des partisans de l'assimilation », et les socialistes, eux, comme des
bourgeois. Bref, au début de l'année 1907, l'Union cessa d'exister. C'est vrai, tout cet éparpillement ne contribuait pas à la clarification du débat : on ne voyait plus très bien pour quoi se battaient les Juifs russes, pour
quels droits - égaux ou intégraux ? - ni sur quel plan - civil ou national ? « Le judaïsme orthodoxe s'est toujours trouvé en situation de conflit - pas toujours ouvert, mais plutôt latent -, avec l'intelligentsia juive. Il était clair qu'en condamnant le mouvement de libération des Juifs il comptait s'attirer la bienveillance du gouvernement. » Mais il était trop tard : dès la veille de la révolution de 1905, on a vu que le régime autocratique avait perdu le contrôle du pays. Quant au judaïsme traditionnel, il avait à ce moment-là déjà perdu toute une génération - ce n'était d'ailleurs pas la première - qui s'en était allée vers le sionisme, le libéralisme laïque, rarement le conservatisme éclairé, mais aussi, et avec les conséquences les plus lourdes, vers le mouvement révolutionnaire. La nouvelle génération de révolutionnaires était apparue au tournant du siècle. Ses dirigeants, Grigori Guerchouny et Mikhaïl Gotz, avaient décidé de
renouer avec les méthodes terroristes de La Volonté du Peuple. « Guerchouny prit sur lui la lourde responsabilité de créer en Russie un nouveau parti
révolutionnaire appelé à succéder dignement à La Volonté du Peuple », et, « grâce à ses talents d'organisateur comme à ceux d'autres révolutionnaires
entièrement dévoués à la cause, ce parti put voir le jour dès la fin de l'année 1901. » « Dans le même temps... fut également constituée sa fraction armée.
Son créateur et son inspirateur n'était autre que le même Guerchouny.» Chez les S.-R.*, les Juifs «ont joué d'emblée un rôle de premier plan ». On y
trouvait « Shloyme Zanvl Rappoport connu sous le nom de Sh. Anski , K. Jitlovski, Ossip Minor, I. Roubanovitch » et - toujours lui ! - Mark Natanson. La fraction armée comptait parmi ses
membres « Abraham Gotz, Dora Brilliant, L. Zilberberg », sans parler du célèbre Azef. C'est parmi les combattants S.-R. que s'est également formé M.
Trilisser - qui allait plus tard s'illustrer dans la Tcheka. « Parmi les militants de base du parti S.-R., il y avait aussi pas mal de Juifs », même si, ajoute D.
Schub, « ils n'y ont jamais représenté qu'une infime minorité ». Selon lui, c'est même « le plus russe » des partis révolutionnaires. Pour raisons de sécurité,
le siège du parti fut transféré à l'étranger (ce dont s'était par exemple abstenu le Bund), à Genève, chez M. Gotz et O. Minor. Pour jouer avec l'Histoire, on met désormais moins de gants que la génération révolutionnaire précédente. Moins connu que d'autres, Pinkhous
(Piotr) Routenberg n'en est pas moins digne d'intérêt. En 1905, il entraîne des groupes de combattants à Pétersbourg et les fournit en armes. Inspirateur de
Gapon, il est à ses côtés le 9 janvier 1905 ; mais c'est aussi lui qui, en 1906, « sur ordre du parti S.-R., organise et supervise son assassinat » (plus tard, il
signera un ouvrage sous le titre : L'Assassinat de Gapon). En 1919, il émigré en Palestine où il s'illustre dans l'électrification du pays. Là-bas, il
montre qu'il est capable de construire ; mais, dans ses jeunes années, en Russie, il ne fait certes pas œuvre d'ingénieur, il détruit ! On perd par ailleurs
la trace de l'« étudiant Zion », instigateur irresponsable de la mutinerie de Sveaborg, qui réchappa pourtant à la boucherie qui s'ensuivit. Assez aimé nos ennemis, nous voulons les haïr !! ... / / est prêt le bûcher ! On trouvera assez de bûches Pour que ses saintes flammes embrasent la planète !! (Notons au passage que L'Internationale fut traduite en russe par Arkadi Kotz dès 1912. Plusieurs générations s'imprégnèrent religieusement de ses
paroles : Debout ! les damnés de la terre ! et Du passé faisons table rase...) La force des révolutionnaires se manifestait à travers les actions, menées au grand jour, des détachements armés d'« autodéfense » qui s'étaient illustrés pendant le pogrom de Gomel et qui, depuis lors, s'étaient considérablement renforcés. « L'autodéfense se trouvait le plus souvent en relation étroite avec les détachements armés des organisations politiques... On peut dire que l'ensemble de la Zone de résidence était couvert par tout un réseau de groupes armés d'autodéfense qui jouèrent un rôle militaire important - Seule une armée de métier pouvait leur faire face. » - Au plus fort de la révolution, ils furent rejoints par des groupements sionistes de diverses tendances : [on note ainsi] « la participation particulièrement active des Poalei Zion », ainsi que « des détachements armés des SS [sionistes-socialistes] », mais aussi du SERP. De sorte que « dans les opérations armées qui survinrent pendant la révolution, ces socialistes appartenant à différents courants du sionisme se retrouvèrent à nos côtés », se souvient S.Dimanstein, devenu plus tard un dirigeant bolchevik en vue. Le Bund allait poursuivre ses opérations militaires tout au long de cette changeante et incertaine année 1905. Il convient de mentionner en particulier les événements d'avril à Jitomir. Selon l'Encyclopédie juive, il s'est agi d'un pogrom contre les Juifs, de surcroît « fomenté par la police'"' ». Quant à Dimanstein, qui se targue d'avoir « participé activement à la révolution de 1905 sur le territoire de la prétendue Zone de résidence », il écrit : « Ce ne fut pas un pogrom, mais un combat contre les troupes de la contre-révolution. » L'ancienne Encyclopédie juive indique que jusqu'à vingt Juifs furent tués ; la nouvelle : « près de cinquante (selon d'autres sources, environ trente-cinq) ». Toujours selon celle-ci, « les désordres commencèrent après que des provocateurs eurent déclaré que des Juifs avaient tiré des coups de feu sur le portrait du tsar à l'extérieur de la ville ». Tandis que Le Messager du gouvernement donne comme un fait avéré que, deux semaines avant le pogrom, « une foule... de près de trois cents personnes s'était rassemblée à l'extérieur de la ville... pour s'entraîner au tir au revolver... en visant le portrait de Sa Majesté l'Empereur ». Après cela, plusieurs rixes éclatèrent, à l'intérieur de la ville, entre Juifs et chrétiens - toujours selon Le Messager du gouvernement, les agresseurs étaient le plus souvent des Juifs. Toujours d'après la nouvelle Encyclopédie juive, le jour même de l'événement, « les détachements juifs d'autodéfense résistèrent héroïquement aux casseurs ». D'une bourgade voisine, un groupe de jeunes Juifs armés se portait à leur secours, quand, en cours de route, « ils furent arrêtés par des paysans ukrainiens » à Troïanovo. « Ils tentèrent de se réfugier chez des habitants juifs du bourg, mais ceux-ci ne les laissèrent pas entrer » et, fait caractéristique, « indiquèrent aux paysans où s'étaient cachés deux d'entre eux » ; « dix membres du détachement furent tués ». A l'époque, on avait déjà mis au point une manœuvre particulièrement efficace : « Les obsèques des victimes tombées pour la révolution constituaient l'un des moyens de propagande les plus efficaces, capable d'enflammer les masses », ce qui avait pour conséquence que « les combattants avaient conscience du fait que leur mort serait utilisée avec profit pour la révolution, qu'elle éveillerait un désir de vengeance chez les milliers de gens qui allaient assister à leurs funérailles », et qu'en ces occasions « il était relativement plus facile d'organiser des manifestations. Les milieux libéraux considéraient comme de leur devoir de veiller à ce que la police n'intervienne pas au cours d'un enterrement ». C'est ainsi que « les obsèques devinrent une des composantes de la propagande révolutionnaire en 1905 ». Au cours de l'été de cette année-là, « la terreur policière s'exerça massivement, mais on assista également à bon nombre d'actes de vengeance
de la part des ouvriers qui jetaient des bombes sur des patrouilles de soldats ou de cosaques, assassinaient des policiers, gradés ou non ; ces cas étaient loin
d'être isolés », car il en allait « du recul ou de l'extension de la révolution dans le secteur juif ». Exemple : les cosaques ont tué un militant du Bund à
Gomel ; huit mille personnes assistent à ses funérailles, on y prononce des discours révolutionnaires - et en avant la révolution, toujours en avant ! Et
quand fut venu le moment de protester contre la convocation de la Douma consultative, dite de « Boulyguine », la campagne « se déplaça de la Bourse
dans le quartier juif, du côté des synagogues... où des orateurs du Parti intervenaient pendant les offices... sous la protection de détachements armés
qui bouclaient les issues... Au cours de ces assemblées, il était fréquent que fussent adoptées sans discussion des résolutions préparées à l'avance », - les
malheureux fidèles venus pour prier avaient-ils le choix ? Va donc discuter avec ces gaillards ! Pas question d'« arrêter le processus révolutionnaire à
cette étape... ». La tension ne retomba pas tout au long de cette malheureuse année 1905 ; le pouvoir était dépassé par les événements. A l'automne, des grèves, notamment dans les chemins de fer, se préparaient partout en Russie. Et, naturellement, la Zone de résidence ne fut pas épargnée. Dans la région du Nord-Ouest, on assiste, début octobre, à « une montée rapide... de l'énergie révolutionnaire des masses », « une nouvelle campagne de meetings se déroule dans les synagogues » (toujours de la même façon, avec des hommes postés aux issues pour intimider les fidèles), « on se prépare fébrilement à la grève générale ». À Vilnius, au cours d'un meeting autorisé par le gouverneur, « on a tiré sur l'immense portrait de l'Empereur qui se trouvait là, et certains le défoncèrent à coups de chaises » ; une heure après, c'est sur le gouverneur en personne que l'on tira - la voilà bien, la frénésie de 1905 ! Mais à Gomel, par exemple, les sociaux-démocrates n'ont pu s'entendre avec le Bund et « ils ont agi dans le désordre » ; quant aux sociaux-révolutionnaires, « ils se sont joints » aux sionistes-socialistes ; et voilà que « l'on jette des bombes sur les cosaques qui ripostent en tirant et en cognant sur tous ceux qui leur tombent sous la main, sans distinction de nationalité », - une bien jolie flambée révolutionnaire ! On se frotte les mains ! Rien d'étonnant à ce qu'«en maints endroits..., on ait pu observer des Juifs aisés et religieux qui combattaient activement la révolution. Ils collaboraient
avec la police pour traquer les révolutionnaires juifs, briser les manifestations, les grèves, etc. ». Non qu'il leur fût agréable de se trouver du côté du pouvoir.
Mais, ne s'étant pas détachés de Dieu, ils se refusaient à assister à la destruction de la vie. Encore moins acceptaient-ils la loi révolutionnaire : ils
vénéraient leur Loi. Tandis qu'à Bialystok et en d'autres endroits les jeunes révolutionnaires assimilaient l'« Union des Juifs », aux « Cents-noirs » à
cause de son orientation religieuse. Cette attente ayant été déçue, il se résigna à rapprocher ses positions de celles des mencheviks ; en 1907, au 5e Congrès du POSDR, sur les 305 députés, 55
étaient membres du Bund. Et celui-ci devint même « partisan d'un yiddishisme extrême ». Mais : on ne doit faire de concessions qu'au bon moment et en position de force - et ce n'était plus le cas. L'opinion libérale et révolutionnaire se gaussa
du Manifeste, n'y voyant qu'une capitulation, et le rejeta. L'Empereur tout comme Witte en furent profondément affectés, mais aussi certains
représentants de l'intelligentsia juive : « Ce à quoi aspiraient depuis des décennies les meilleurs d'entre les Russes se réalisait enfin... En fait,
l'Empereur renonçait de son plein gré au régime autocratique et s'engageait à remettre le pouvoir législatif entre les mains des représentants du peuple... On
aurait pu croire que ce changement remplirait tout le monde de joie » - mais la nouvelle fut accueillie avec toujours la même intransigeance révolutionnaire :
le combat continue ! Dans les rues, on arrachait le drapeau national, les portraits de l'Empereur et les armoiries de l'Etat. (Dans ses Mémoires, Witte raconte que Propper « était arrivé en Russie de l'étranger, Juif sans le sou et maîtrisant mal la langue russe... 11 avait fait son
trou dans la presse et était devenu le patron des Nouvelles de la Bourse, courant les antichambres des personnalités influentes... Quand j'étais ministre
des Finances, [Propper] quémandait les communiqués officiels, des avantages divers, et finit par obtenir de moi le titre de conseiller commercial ». Or,
lors de cette rencontre, il formula non sans une certaine insolence « des exigences, voire des déclarations » comme celle-ci : « Nous n'avons aucune
confiance dans le gouvernement. ») À Pétersbourg, comme on sait, fut constitué dès le 13 octobre un « soviet des députés ouvriers » avec à sa tête les incomparables Parvus et Trotski, et
avec en prime l'homme de paille Khroustalëv-Nossarëv. Ce soviet misait sur l'anéantissement complet du gouvernement. À Kiev, en octobre, le mouvement révolutionnaire prenait de plus en plus d'ampleur. Alexandre Schlichter (futur dirigeant bolchevik, spécialiste des
réquisitions de farine et « commissaire à l'Agriculture » en Ukraine juste avant la grande famine organisée) fomenta une grève des chemins de fer du
Sud-Ouest, paralysant les trains en direction de Poltava, Koursk, Voronej et Moscou. On usa de menaces pour contraindre les ouvriers de l'usine de
constructions mécaniques de Kiev à se mettre en grève, le 12 octobre. À l'université, des « collectes exceptionnelles "pour l'armement" eurent lieu : les
participants jetaient des pièces d'or, des billets de banque, de l'argenterie, une dame offrit même ses boucles d'oreilles ». Des « détachements volants »
furent constitués avec pour mission d'interrompre par la force le travail dans les lycées, les usines, les transports, le commerce, et de « préparer la
résistance armée aux forces de l'ordre ». Tout le mouvement «devait descendre dans la rue». Le 14 octobre, les journaux cessèrent de paraître, à
l'exception du Kiévien, orienté à droite ; on ne laissa passer que « les télégrammes ayant trait au mouvement de libération. » Les « détachements
volants » empêchaient les tramways de rouler, brisaient leurs vitres (certains passagers furent blessés). A la première apparition des agitateurs, tout était
fermé, tout s'arrêtait ; le bureau de poste ferma ses portes après une alerte à la bombe ; des flots d'étudiants et de lycéens convergeaient vers l'université à
l'appel de Schlichter, ainsi que de «jeunes Juifs de diverses professions ». J'ose dire que quelque chose de bête et méchant s'est révélé dans cette liesse effrénée : l'incapacité de rester dans certaines limites. Qu'est-ce donc qui poussait ces Juifs, au milieu de la plèbe en délire, à bafouer si brutalement ce que le peuple vénérait encore ? Conscients de la situation précaire de leur peuple, de leurs proches, n'auraient-ils pas pu, les 18 et 19 octobre, dans des dizaines de villes, s'abstenir de se lancer dans ces manifestations avec une telle passion, au point d'en devenir l'âme et parfois les acteurs principaux ? Poursuivons la lecture du rapport Tourau : « Le respect pour le sentiment national et les symboles que vénérait le peuple était oublié. Comme si une partie de la population... ne reculait devant aucun moyen d'exprimer son mépris... » ; « les outrages portés aux portraits de l'Empereur suscitèrent une immense émotion populaire. Des cris fusèrent de la foule massée devant la Douma : "Qui a détrôné le tsar ?", d'autres pleuraient ». « Sans être prophète, on pouvait prévoir que de telles offenses ne seraient pas pardonnées aux Juifs », « des voix s'élevèrent pour exprimer l'étonnement devant l'inaction des autorités ; ici et là, dans la foule..., on se mit à crier : "Il faut casser du youtre !" » A proximité de la Douma, la police et une compagnie d'infanterie restaient là sans rien faire. A ce moment-là, un escadron de dragons apparut brièvement, accueilli par des tirs en provenance des fenêtres et du balcon de la Douma ; on se mit à bombarder la compagnie d'infanterie à coups de pierres et de bouteilles, à la canarder de tous côtés : de la Douma, de la Bourse, de la foule des manifestants. Plusieurs soldats furent blessés, le capitaine donna l'ordre d'ouvrir le feu : il y eut sept morts et cent trente blessés ; la foule se dispersa. Mais, dans la soirée de ce même 18 octobre, « la nouvelle des dégradations commises sur les portraits de l'Empereur, la couronne, les emblèmes de la monarchie, le drapeau national, fit le tour de la ville et se répandit jusque dans les faubourgs. On pouvait voir un peu partout des petits groupes de passants, en majorité des ouvriers, des artisans, des commerçants, qui commentaient les événements avec animation et en rejetaient l'entière responsabilité sur les Juifs qui se détachaient toujours très nettement des autres manifestants » ; « dans le quartier du Podol, la foule des ouvriers décida... de s'emparer de tous les "démocrates"... qui avaient fomenté les troubles et de les placer en état d'arrestation "en attendant les ordres de Sa Majesté l'Empereur" ». Le soir, « un premier groupe de manifestants se rassembla sur la place Alexandre, brandissant le portrait de l'Empereur et chantant l'hymne national. La foule grossit rapidement et, comme de nombreux Juifs revenaient du Krechtchatik avec des insignes rouges à la boutonnière, ils furent pris pour les responsables des désordres perpétrés à la Douma et devinrent la cible d'agressions ; certains furent roués de coups ». C'était déjà le début du pogrom contre les Juifs. Maintenant, pour comprendre à la fois l'impardonnable inaction des autorités lors du sac de la Douma et de la destruction des emblèmes nationaux, mais aussi leur encore plus impardonnable inaction pendant le pogrom lui-même, il faut jeter un coup d'oeil sur ce qui passait à l'intérieur des organes du pouvoir. Au premier abord, on pourrait croire qu'il s'agit du résultat d'un concours de circonstances. Mais leur accumulation a été telle à Kiev (ainsi qu'en d'autres lieux) qu'on ne peut pas ne pas y déceler cette impéritie de l'administration impériale des dernières années, dont les conséquences furent fatales. Pour ce qui est du gouverneur de Kiev, il était tout simplement absent. Le vice-gouverneur Rafalski venait tout juste de prendre ses fonctions, il n'avait pas eu le temps de trouver ses repères, et manquait d'autant plus d'assurance dans l'exercice de responsabilités temporaires. Au-dessus de lui, le gouverneur général Kleigels, qui avait autorité sur toute une vaste région, avait, dès le début du mois d'octobre, entamé des démarches pour être libéré de ses fonctions - pour raisons de santé. (Ses motivations véritables restent inconnues ; il n'est pas exclu que sa décision ait été dictée par le bouillonnement révolutionnaire de septembre dont il ne voyait pas comment le maîtriser.) Quoi qu'il en soit, lui aussi se considérait à ce moment-là comme temporaire, tandis qu'au mois d'octobre les directives du ministère de l'Intérieur continuaient à pleuvoir sur lui - 10 octobre : prendre les mesures les plus énergiques « pour prévenir les désordres dans la rue et y mettre fin par tous les moyens au cas où ils surviendraient » ; 12 : « réprimer les manifestations de rue, ne pas hésiter à employer la force armée » ; 13 : « ne tolérer aucun rassemblement ou attroupement dans les rues et, en cas de besoin, les disperser par la force ». Le 14 octobre, comme nous l'avons vu, l'agitation à Kiev a franchi une dangereuse limite. Kleigels réunit ses proches collaborateurs, parmi lesquels mentionnons le chef de la police de Kiev, le colonel Tsikhotski, et l'adjoint au chef de la sécurité (là encore, le chef était absent), Kouliabka, un homme aussi agité qu'inefficace, celui-là même qui, par bêtise, allait bientôt exposer Stolypine aux coups de son assassin. Du rapport paniquant de celui-ci découlait l'éventualité non seulement de manifestations de gens armés dans les rues de Kiev, mais aussi d'une insurrection armée. Alors, renonçant à s'appuyer sur la police, Kleigels mit en œuvre les dispositions prévoyant le « recours aux forces armées pour seconder les autorités civiles » - et, dès ce 14 octobre, remit « ses pleins pouvoirs au commandement militaire », plus précisément au commandant - à titre temporaire une fois de plus (le commandant lui-même est absent, mais il faut dire que la situation, n'est-ce pas, est tout sauf préoccupante !) - de la région militaire de Kiev, le général Karass. La responsabilité de la sécurité dans la ville fut confiée au général Drake. (N'est-ce pas assez comique : lequel des patronymes qui viennent d'être énumérés permet de supposer que l'action se passe en Russie ?) Le général Karass « se trouva placé dans une situation particulièrement difficile » dans la mesure où il ne connaissait pas les « données de la situation ni le personnel de l'administration et de la police » ; « en lui remettant ses pouvoirs, le général Kleigels ne jugea pas nécessaire de faciliter le travail de son successeur : il se borna à respecter les formes et cessa aussitôt de s'occuper de quoi que se soit ». Il est temps maintenant de parler du chef de la police, Tsikhotski. Dès 1902, une inspection administrative avait révélé qu'il couvrait la pratique de l'extorsion de fonds auprès des Juifs, en échange du droit de résidence. On découvrit également qu'il vivait « au-dessus de ses moyens », qu'il s'était acheté - ainsi qu'à son gendre - des propriétés pour une valeur de 100 000 roubles. On en était à envisager de le traduire en justice lorsque Kleigels fut nommé gouverneur général ; très vite (et, bien sûr, non sans avoir reçu un important pot-de-vin), celui-ci intervint pour que Tsikhotski fût maintenu à son poste et obtînt même une promotion ainsi que le titre de général. Pour la promotion, ça ne marcha pas, mais il n'y eut pas non plus de sanctions, bien que le général Trepov eût œuvré en ce sens depuis Pétersbourg. (Plus tard, on devait apprendre qu'il se faisait également payer les promotions au sein de la police.) Sans doute Tsikhotski apprit-il dès le début du mois d'octobre que Kleigels avait demandé à quitter ses fonctions - son moral tomba au plus bas, il se voyait déjà condamné. Et, dans la nuit du 18 octobre, en même temps que le Manifeste impérial, parvint de Pétersbourg la confirmation officielle de la mise à la retraite de Kleigels. Tsikhotski n'avait désormais plus rien à perdre. (Un détail encore : alors que la période était si troublée, Kleigels quitta ses fonctions avant même l'arrivée de son successeur, lequel n'était autre que la perle de l'administration impériale, le général Soukhomlinov, futur ministre de la Défense qui sabordera les préparatifs de la guerre contre l'Allemagne; quant aux fonctions de gouverneur général, elles étaient assumées à titre temporaire par le susmentionné général Karass.) Et c'est ainsi qu'« il ne fut pas mis un terme rapide à la confusion qui s'était installée au sein de la police après la passation des pouvoirs à l'armée, mais qu'elle ne fit que croître pour se manifester avec la plus grande acuité durant les désordres ». Le fait que Kleigels eût « renoncé à ses "pleins-pouvoirs"... et que ceux-ci eussent été remis pour une période indéterminée aux autorités militaires de la ville de Kiev est principalement à l'origine des relations mutuelles incertaines qui s'instaurèrent ultérieurement entre autorités civiles et autorités militaires » ; « l'étendue et les limites des pouvoirs [de l'armée] n'étaient connues de personne » et ce flou «devait entraîner une désorganisation générale des services ». Celle-ci se manifesta dès le début du pogrom contre les Juifs. « De nombreux fonctionnaires de police étaient convaincus que le pouvoir était entièrement passé entre les mains du commandement militaire et que seule l'armée avait compétence pour agir et réprimer les désordres » ; c'est pourquoi ils « ne se sentaient pas concernés par les désordres qui avaient lieu en leur présence. Quant à l'armée, se référant à un article des dispositions sur le recours aux forces armées pour seconder les autorités civiles, elle attendait des indications de la part de la police, considérant avec raison qu'il ne lui incombait pas de remplir les missions de celle-ci » : ces dispositions « stipulaient précisément » que les autorités civiles « présentes sur le lieu des désordres devaient orienter l'action conjointe de la police et de l'armée en vue de leur répression ». C'est également aux autorités civiles qu'il revenait de déterminer à quel moment recourir à la force. Par ailleurs, « Kleigels n'avait pas jugé utile d'informer le commandement militaire sur la situation régnant dans la ville, pas plus qu'il ne lui avait fait part de ce qu'il savait sur le mouvement révolutionnaire à Kiev. Et voilà ce qui fait que des unités de l'armée se mirent à parcourir la ville sans but ». Ainsi donc, le pogrom contre les Juifs a commencé le 18 octobre au soir. « À son stade initial, le pogrom a incontestablement revêtu le caractère de représailles contre l'offense portée au sentiment national. Les voies de fait à rencontre des Juifs croisés dans la rue, les destructions de magasins et des marchandises qui s'y trouvaient étaient accompagnées de propos comme : "La voilà, ta liberté ! La voilà, ta Constitution et ta révolution ! Et ça, c'est pour les portraits du tsar et la couronne !" » Le lendemain matin, 19 octobre, une foule nombreuse se rendit de la Douma à la cathédrale Sainte-Sophie, portant les cadres vides des portraits du tsar et les emblèmes brisés du pouvoir impérial. Elle fit halte à l'université pour faire remettre en état les portraits endommagés ; une messe fut célébrée et « le métropolite Flavien exhorta le peuple à ne pas se livrer à des excès et à rentrer chez soi ». « Mais, alors que les personnes qui constituaient le cœur de la manifestation patriotique... y maintenaient un ordre exemplaire, des individus qui s'y étaient joints en cours de route se laissèrent aller à toutes sortes de violences à rencontre des passants juifs, ainsi que des lycéens ou étudiants en uniforme. » Ils furent ensuite rejoints par « des ouvriers, des sans-abri du marché aux puces, des clochards » ; « des groupes de casseurs saccagèrent les maisons et les magasins des Juifs, jetèrent dans la rue leurs biens et leurs marchandises qui étaient pour partie détruits sur place, pour partie pillés » ; « les domestiques, les gardiens d'immeuble, les petits boutiquiers ne voyaient apparemment rien de mal à profiter du bien d'autrui » ; « d'autres, au contraire, restèrent étrangers à tous buts intéressés jusqu'au dernier jour des désordres », « ils arrachaient des mains de leurs compagnons les objets que ceux-ci avaient volés et, sans prêter cas à leur valeur, les détruisaient sur place ». Les casseurs ne touchaient pas aux boutiques des karaïtes ni aux « maisons où on leur présentait des portraits de l'Empereur ». « Mais, dans l'ensemble, quelques heures à peine après qu'il eut débuté, le pogrom prit la forme d'un impitoyable saccage. » Le 18, il se prolongea tard dans la nuit, puis s'arrêta de lui-même, pour reprendre le 19 au matin et ne cesser que le 20 au soir. (Il n'y eut pas d'incendies, sauf un dans le quartier du Podol.) Le 19, « des magasins de luxe appartenant à des Juifs furent mis à sac jusque dans le centre ville, sur le Krechtchatik. Les lourds rideaux métalliques et les serrures furent forcés après une demi-heure d'un travail acharné » ; « des tissus de prix, des pièces de velours étaient jetés dans la rue et déployés dans la boue, sous la pluie, comme des chiffons sans valeur. Devant le magasin du joaillier Markisch, sur le Krechtchatik, le trottoir était jonché d'objets précieux » - et de même pour les boutiques de mode, les merceries ; la chaussée était semée de livres de comptes, de factures. A Lipki (le quartier chic) « furent saccagés les hôtels particuliers de Juifs - du baron Guinzbourg, de Halperine, d'Alexandre et de Léon Brodksi, de Landau, d'autres encore. Toute la luxueuse décoration de ces demeures fut détruite, les meubles brisés et jetés dans la rue » ; de même « fut dévasté un établissement d'enseignement secondaire modèle pour les Juifs, l'école Brodski », « il ne resta rien des escaliers de marbre et des rampes de fer forgé ». En tout, ce furent « près de quinze cents appartements et locaux commerciaux appartenant à des Juifs qui furent pillés ». Partant du fait que « près des deux tiers du commerce de la ville étaient entre les mains de Juifs », Tourau évalue les pertes - en y incluant les hôtels particuliers des plus riches - à « plusieurs millions de roubles ». On avait projeté de mettre à sac non seulement les maisons juives, mais également celles de personnalités libérales connues. Le 19, l'évêque Platon « conduisit une procession à travers les rues du Podol où le pogrom avait été particulièrement violent, exhortant le peuple à mettre fin aux exactions. Implorant la foule d'épargner la vie et les biens des Juifs, l'évêque s'agenouilla à plusieurs reprises devant elle... Un casseur sortit de la foule et lui cria d'un air menaçant : "Toi aussi, t'es pour les Juifs ?" ». Nous avons déjà vu le laisser-aller qui régnait parmi les autorités. « Le général Drake ne prit pas les mesures appropriées en vue d'assurer
correctement l'organisation de la sécurité. » Les troupes « n'auraient pas dû être éparpillées en petits détachements », « il y avait trop de patrouilles » et «
les hommes restaient souvent sans rien faire ». Et voilà : « Ce qui frappa tout le monde, pendant le pogrom, ce fut l'inaction manifeste, proche de la
complaisance, dont firent montre aussi bien l'armée que les responsables de la police... Celle-ci était pour ainsi dire absente et les troupes se déplaçaient avec
lenteur, se contentant de répliquer aux coups de feu tirés de certaines maisons cependant que, de part et d'autre de la rue, les boutiques et appartements des
Juifs étaient impunément saccagés. » Un procureur demanda à une patrouille de cosaques d'intervenir pour protéger des magasins qui étaient pillés non loin
de là ; « les cosaques répondirent qu'ils n'iraient pas, que ce n'était pas leur secteur ». Les casseurs ne disposaient pas d'armes à feu, tandis que les jeunes Juifs, eux, en avaient. Cependant, à la différence de ce qui s'était passé à Gomel, ici, les Juifs n'avaient pas bien organisé leur autodéfense, même si « des coups de feu furent tirés depuis de nombreuses maisons » par des membres de groupes d'autodéfense qui comptaient dans leurs rangs « aussi bien des Juifs que des Russes qui avaient pris leur parti » ; « il est indéniable que, dans certains cas, ces tirs étaient dirigés contre les troupes et constituaient des actes de représailles pour les coups de feu tirés sur la foule au cours des manifestations » des jours précédents ; « parfois, des Juifs tirèrent sur les défilés patriotiques organisés en réponse aux manifestations révolutionnaires qui avaient eu lieu auparavant ». Or ces tirs « eurent des conséquences déplorables. Sans produire aucun effet sur les casseurs, ils donnèrent aux troupes prétexte à appliquer à la lettre leurs instructions » ; « dès que des coups de feu partaient d'une maison, les troupes qui se trouvaient là, sans même chercher à savoir s'ils étaient dirigés contre elles ou contre les casseurs, envoyaient une salve dans ses fenêtres, après quoi la foule » s'y précipitait et la saccageait. « On vit des cas où l'on tirait sur une maison uniquement parce que quelqu'un avait prétendu que des coups de feu en étaient partis » ; « il arriva aussi que des casseurs escaladassent l'escalier d'une maison et tirassent des coups de feu en direction de la rue pour provoquer la riposte des troupes » et pouvoir se livrer ensuite au pillage. Et les choses allèrent en empirant. « Certains, parmi les policiers et les soldats, ne dédaignaient pas les marchandises jetées dans la rue par les
casseurs, les ramassaient et les dissimulaient dans leurs poches ou sous leur capote. » Et, bien que ces cas « aient été exceptionnels et ponctuels », on vit
tout de même un agent de police en train de démonter lui-même la porte d'un magasin, et un caporal l'imiter. (Les fausses rumeurs concernant des pillages
perpétrés par l'armée commencèrent à circuler dès lors que le général Evert eut ordonné dans son secteur de confisquer aux casseurs les biens et
marchandises volés et de les transporter dans les entrepôts de l'armée pour les restituer ultérieurement à leurs propriétaires sur présentation d'un récépissé.
C'est ainsi que furent sauvés des biens dont la valeur s'élevait à plusieurs dizaines de milliers de roubles.) Un autre responsable de la sécurité mécontent de sa carrière, le général Bessonov, « se trouvait au milieu de la foule des casseurs et parlementait paisiblement avec eux : "On a le droit de démolir, mais il ne convient pas de voler." La foule criait : "Hourra !" » À un autre moment, il se comporta « en témoin indifférent du pillage. Et quand un des casseurs hurla : "Cognez les youtres !" [Bessonov] réagit par un rire approbateur ». Il aurait déclaré à un médecin que « s'il l'avait voulu, il aurait mis fin au pogrom en une demi-heure, mais la participation des Juifs au mouvement révolutionnaire ayant été trop forte, ils devaient en payer le prix ». Après le pogrom, sommé de s'expliquer par les autorités militaires, il nia avoir tenu des propos favorables au pogrom et déclara au contraire avoir ainsi exhorté les gens à revenir au calme : « Ayez pitié de nous, n'obligez pas les troupes à utiliser leurs armes... à verser le sang russe, notre propre sang ! » Des délégations se rendaient les unes après les autres chez le général Karass, demandant pour les unes de faire sortir les troupes de la ville, pour d'autres d'employer la force, et pour d'autres encore de prendre des mesures afin de protéger leurs biens. Cependant, pendant toute la journée du 19, la police ne fit rien et les militaires exécutèrent mal les ordres. Le 20 octobre, Karass commanda d'« encercler et appréhender les casseurs ». On procéda à de nombreuses arrestations ; une fois, l'armée ouvrit le feu sur les casseurs, en tuant cinq et en blessant plusieurs autres. Au soir du 20, le pogrom était définitivement terminé, mais, tard dans la soirée, « la rumeur selon laquelle les Juifs assassinaient des Russes sema le désarroi parmi la population » ; on redoutait des représailles. Au cours du pogrom, selon les estimations de la police (mais un certain nombre de victimes avaient été emmenées par la foule), on a dénombré en tout 47 morts, dont 12 Juifs, et 205 blessés, dont un tiers de Juifs. Tourau conclut son rapport en expliquant que « la cause profonde du pogrom de Kiev réside dans l'inimitié traditionnelle entre la population petite-russienne et la population juive, motivée par des divergences d'opinion. Quant à sa cause immédiate, elle réside dans l'outrage porté au sentiment national par les manifestations révolutionnaires auxquelles la jeunesse juive avait pris une part active ». Les couches populaires «n'imputèrent qu'aux seuls Juifs» la responsabilité des « blasphèmes proférés à rencontre de ce qu'il y avait de plus sacré pour elles. Elles ne pouvaient comprendre, après la grâce accordée par l'Empereur, l'existence même du mouvement révolutionnaire, et l'expliquaient par le désir des Juifs d'obtenir "leurs propres libertés" ». « Les revers de la guerre à propos desquels la jeunesse juive avait toujours exprimé ouvertement sa plus vive satisfaction, son refus de remplir ses obligations militaires, sa participation au mouvement révolutionnaire, à des actes de violence et à des assassinats d'agents de l'État, son attitude insultante à l'égard des forces armées..., tout cela a incontestablement provoqué de l'exaspération envers les Juifs au sein des couches populaires », et « c'est pourquoi on a observé à Kiev plusieurs cas où de nombreux Russes donnèrent ouvertement asile à d'infortunés Juifs qui fuyaient les violences, mais le refusèrent catégoriquement à la jeunesse juive ». Quant au journal Le Kiévien, il écrivit : « Pauvres Juifs ! Où est la faute de ces milliers de familles ?.. Pour leur malheur, ces pauvres Juifs n'ont pu
contrôler leurs jeunes écervelés... Mais de jeunes écervelés, il y en a aussi parmi nous, les Russes, et nous n'avons pas pu les contrôler non plus ! » Pour ce qui est du pogrom d'Odessa, nous disposons d'un rapport analogue et tout aussi détaillé, celui du sénateur Kouzminski.
A Odessa, où un vif sentiment révolutionnaire existait depuis toujours, les secousses s'étaient fait sentir des le mois de janvier ; la déflagration eut lieu le
13 juin (indépendamment, donc, de l'arrivée dans la rade d'Odessa, le 14, du cuirassé Potemkine). Toute la journée du 14 juin se passa dans
l'effervescence, surtout chez les jeunes, mais cette fois également chez les ouvriers dont « des foules nombreuses commencèrent à imposer par la force
l'arrêt du travail dans les usines et les fabriques ». Une foule « d'environ trois cents personnes tenta de faire irruption dans un comptoir [de thé]..., plusieurs
coups de feu furent tirés sur le chef du poste de police local qui empêchait la foule d'entrer, mais celle-ci fut dispersée » par une salve tirée par un
détachement de policiers. « Cependant, l'attroupement se reforma bientôt » et se dirigea vers le poste de police ; des coups de feu furent alors échangés,
certains tirés de la maison de Doks : « des fenêtres et du balcon, plusieurs coups furent tirés sur les fonctionnaires de police ». Un autre groupe « dressa
une barricade avec des matériaux de construction qui se trouvaient dans la rue, puis se mit à tirer sur un détachement de police ». Dans une autre rue, une
foule du même genre « renversa plusieurs wagons du tramway à cheval ». « Un groupe assez important de Juifs fit irruption dans une fabrique de
ferblanterie, jeta du tabac dans les yeux [d'un agent de police]..., se dispersa à l'apparition d'un détachement de police tout en ouvrant le feu avec des
revolvers ; parmi eux, quatre Juifs [suivent leurs noms] furent interpellés sur place » ; à un carrefour, « un attroupement de Juifs se forma, [deux d'entre
eux] tirèrent des coups de revolver sur un garde monté » ; « d'une façon générale, tout au long de la journée du 14 juin, presque toutes les rues de la
ville furent le théâtre d'affrontements entre Juifs et forces de l'ordre, au cours desquels ceux-là firent usage d'armes à feu et de projectiles », blessant
plusieurs agents de police. « Une dizaine de Juifs furent également blessés », que la foule emmena pour les cacher. Comme il tentait de s'échapper, un
certain Tsipkine jeta une bombe, provoquant sa propre mort ainsi que celle de l'agent de police Pavlovski. « Après le départ de la police, deux types de groupes armés firent leur apparition : la milice étudiante et les détachements juifs d'autodéfense. La
première avait été mise sur pied par le "soviet de coalition" qui... avait procuré les armes. » Désormais, « la milice municipale, constituée d'étudiants
armés et d'autres individus, se plaça en faction » en lieu et place des policiers. Cela se fit avec l'assentiment du général-baron Kaoulbars et du gouverneur de
la ville, Neudhart, tandis que le chef de la police, Golovine, offrait sa démission en signe de protestation et fut remplacé par son adjoint, von
Hobsberg. Un comité provisoire fut constitué auprès de la Douma municipale ; dans l'une de ses premières déclarations, il exprima sa reconnaissance aux
étudiants de l'université « pour leur façon d'assurer la sécurité de la ville avec énergie, intelligence et dévouement ». Le comité lui-même s'attribua des
fonctions assez vagues. (Au cours de ce mois de novembre, la presse s'intéressa à l'un des membres de ce comité, également membre de la Douma
d'Empire, O.I.Pergament ; à la deuxième Douma, quelqu'un devait rappeler qu'il s'était proclamé président « de la république du Danube et de la mer
Noire », ou « président de la république de la Russie du Sud », - dans l'ivresse de ces journées, cela n'avait rien d'invraisemblable.) Et la police, dans tout cela? Conformément aux dispositions stupides de Neudhart, « le 19 octobre... comme les jours suivants, la police fut totalement absente des rues d'Odessa» : quelques patrouilles, et seulement de temps en temps. « Le flou qui régnait dans les relations entre autorités civiles et autorités militaires, qui allait à rencontre des... dispositions légales », eut pour conséquence que « les fonctionnaires de police n'avaient pas une idée très claire des obligations qui étaient les leurs » ; davantage encore, « tous les fonctionnaires de police, considérant que la responsabilité des troubles politiques incombait aux Juifs » et que « ceux-ci étaient des révolutionnaires, éprouvaient la plus grande sympathie pour le pogrom qui se déroulait sous leurs yeux et jugeaient même superflu de s'en dissimuler ». Pis : « Dans de nombreux cas, les fonctionnaires de police eux-mêmes incitaient les hooligans au saccage et au pillage des maisons, appartements et boutiques des Juifs » ; et le comble : « en tenue civile, sans leurs insignes », eux-mêmes « participaient à ces saccages », « dirigeaient la foule », et il y eut même des « cas où des agents de police tirèrent par terre ou en l'air pour faire croire aux forces militaires que ces coups de feu provenaient des fenêtres de maisons appartenant à des Juifs ». Et c'est la police qui faisait cela ! Le sénateur Kouzminski fit traduire en justice quarante-deux policiers, dont vingt-trois gradés. Et l'armée - « éparpillée sur l'immense territoire de la ville » et supposée « agir de façon autonome » ? « Les militaires non plus n'accordèrent aucune
attention aux fauteurs de pogrom dans la mesure où, d'un côté, ils n'avaient pas connaissance des obligations exactes qui leur incombaient, et, ne recevant
aucune indication de la part des fonctionnaires de police », ils « ne savaient pas contre qui ni selon quel ordre ils devaient user de la force armée ; d'un
autre côté, constatant que les casseurs bénéficiaient de la protection des fonctionnaires de police, les militaires pouvaient supposer que le pogrom
avait été organisé avec l'aval de la police ». Par conséquent, « l'armée ne prit aucune mesure à rencontre des casseurs ». Pis encore : « Il existe des preuves
que des soldats et des cosaques prirent également part au pillage des boutiques et des maisons. » «Certains témoins ont affirmé que des soldats et
des cosaques ont massacré, sans raison aucune, des personnes parfaitement innocentes. » Le nombre des victimes fut difficile à préciser et varie selon les sources. Le rapport Kouzminski indique que « d'après les informations fournies par la police, le nombre des tués s'élève à plus de 500 personnes, parmi lesquelles plus de 400 Juifs ; quant au nombre de blessés recensés par la police, il est de 289..., dont 237 Juifs. Selon les données recueillies auprès des gardiens de cimetières, 86 entenements furent célébrés au cimetière chrétien, 298 au cimetière juif ». Dans les hôpitaux furent admis « 608 blessés, dont 392 Juifs ». (Cependant, nombreux durent être ceux qui s'abstinrent de se rendre dans les hôpitaux, craignant de faire ultérieurement l'objet de poursuites judiciaires.) - L'Encyclopédie juive parle de 400 morts parmi les Juifs. - Selon les Poalei Zion : d'après la liste publiée par le rabbinat d'Odessa, « 302 Juifs ont été tués, dont 55 membres des détachements d'autodéfense, ainsi que 15 chrétiens membres de ces mêmes détachements » ; « parmi les autres morts, 45 n'ont pu être identifiés ; on a identifié 179 hommes et 23 femmes ». « Beaucoup de morts parmi les casseurs ; personne ne les a comptés ni ne s'est soucié d'en connaître le nombre ; en tout état de cause, on dit qu'il n'y en eut pas moins d'une centaine.» - Quant à l'ouvrage soviétique déjà cité, il n'hésite pas à avancer les chiffres suivants : « plus de 500 morts et 900 blessés parmi les Juifs ». On doit aussi évoquer, à titre d'illustration, les réactions à chaud de la presse étrangère. On put ainsi lire dans le Berliner Tageblatt, avant même le
21 octobre : « Des milliers et des milliers de Juifs sont massacrés dans le sud de la Russie ; plus de mille jeunes filles et enfants juifs ont été violés et
étranglés. » Vis-à-vis du commandement militaire, le sénateur n'avait pas le pouvoir de le faire. Mais il indique qu'il était criminel, de la part de Kaulbars, de céder, le
18 octobre, aux exigences de la Douma municipale et de retirer l'armée des rues de la ville. Le 21, Kaulbars emploie également des arguments équivoques
en s'adressant aux responsables de la police réunis chez le gouverneur de la ville : « Appelons les choses par leur nom. Il faut reconnaître que dans notre
for intérieur, nous approuvons tous ce pogrom. Mais, dans l'exercice de nos fonctions, nous ne devons pas laisser transpirer la haine que nous éprouvons
peut-être à l'égard des Juifs. Il est de notre devoir de maintenir l'ordre et d'empêcher les pogroms et les meurtres. » Mais, comme « s'était forgée la conviction que les événements d'octobre avaient pour seule et unique cause la façon d'agir... de Neudhart », « ses
provocations », sitôt après la fin des désordres « plusieurs commissions se constituèrent à Odessa, y compris à l'université, à la Douma municipale et au
Conseil de l'ordre des avocats » ; elles s'employèrent activement à réunir des documents prouvant que « le pogrom était le résultat d'une provocation ».
Mais, après avoir examiné ceux-ci, le sénateur « n'y découvrit... aucun élément de preuve » et l'enquête « ne mit au jour aucun fait démontrant la
participation ne serait-ce que d'un seul fonctionnaire de police à l'organisation de la manifestation patriotique ». (Après cela, ce fut la vague révolutionnaire de décembre, le ton comminatoire du soviet des députés ouvriers - « nous exigeons » la grève générale -, l'interruption de l'éclairage électrique à Odessa, la paralysie du commerce, des transports, l'activité du port en sommeil, des bombes volant à nouveau, « la destruction par liasses entières du nouveau journal d'orientation patriotique, Rousskaïa retch, « la collecte [sous la menace] d'argent pour financer la révolution », les cohortes de lycéens désœuvrés et la population apeurée « sous le joug du mouvement révolutionnaire ».) « La Parole russe. » Cet esprit de 1905 (l'esprit de l'ensemble du « mouvement de libération »), qui s'était manifesté de façon si violente à Odessa, fit également irruption, en
ces «journées constitutionnelles», dans de nombreuses autres villes de Russie ; aussi bien dans la Zone de résidence qu'en dehors d'elle, les pogroms
« éclatèrent partout... le jour même où parvenait sur place la nouvelle de la proclamation » du Manifeste. Il semble qu'une preuve - une seule - de l'existence d'une manigance existe malgré tout, mais elle non plus ne pointe pas en direction du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur RN. Dournovo découvrit en 1906 qu'un fonctionnaire chargé de missions spéciales, M. S. Komissarov, avait utilisé les locaux du Département de la police pour imprimer en secret des tracts appelant à combattre les Juifs et les révolutionnaires. Soulignons cependant qu'il ne s'agit pas là d'une initiative du Département, mais d'une conspiration tramée par un aventurier, ancien gradé de la gendarmerie, qui fut par la suite chargé de « missions spéciales » par les bolcheviks, travailla à la Tcheka, au Guépéou, et fut envoyé dans les Balkans pour infiltrer ce qui restait de l'armée Wrangel. Les versions falsifiées des événements ne s'en sont pas moins incrustées solidement dans les consciences, surtout dans les lointaines contrées d'Occident où la Russie a toujours été perçue à travers un épais brouillard, tandis que la propagande antirusse, elle, s'y faisait entendre distinctement. Lénine avait tout intérêt à inventer la fable selon laquelle le tsarisme « s'employait à diriger contre les Juifs la haine que les ouvriers et les paysans accablés par la misère vouaient aux nobles et aux capitalistes » ; et son homme de main, Lourié-Larine, s'évertuait à expliquer cela par la lutte des classes : seuls les Juifs riches auraient été visés - alors que les faits prouvent tout le contraire : c'est justement eux qui bénéficiaient de la protection de la police. Mais, aujourd'hui encore, c'est partout la même version des faits - prenons ainsi par exemple l'Encyclopaedia Judaica : « Dès l'origine, ces pogroms ont été inspirés par les cercles gouvernementaux. Les autorités locales ont reçu instruction de donner toute liberté d'action aux casseurs et de les protéger contre les détachements juifs d'autodéfense. » Prenons encore l'Encyclopédie juive éditée en Israël en langue russe : « En organisant les pogroms, les autorités russes cherchaient à... » ; « le pouvoir voulait éliminer physiquement le plus grand nombre possible de Juifs» (les italiques sont partout de moi - A. S.). Tous ces événements n'auraient donc pas été l'effet du laxisme criminel des autorités locales, mais le fruit d'une machination soigneusement ourdie par le pouvoir central ? Cependant, Léon Tolstoï lui-même, qui était à l'époque particulièrement remonté contre le gouvernement et ne manquait pas une occasion de dire du mal de lui, déclara à ce moment-là : « Je ne crois pas que la police pousse le peuple [aux pogroms]. On a dit cela pour Kichinev comme pour Bakou... C'est la manifestation brutale de la volonté populaire... Le peuple voit la violence de la jeunesse révolutionnaire, et lui résiste. » A la tribune de la Douma, Choulguine proposa une explication proche de celle de Tolstoï : « La justice sommaire est très répandue en Russie comme en
d'autres pays... Ce qui se passe en Amérique est à cet égard riche d'enseignements... : la justice sommaire y porte le nom de lynchage... Mais ce
qui est advenu récemment en Russie est encore plus terrible - c'est la forme de justice sommaire qu'on appelle pogrom ! Quand le pouvoir s'est mis en grève,
quand les atteintes les plus inadmissibles au sentiment national et aux valeurs les plus sacrées pour le peuple sont restées totalement impunies, alors celui-ci,
sous l'empire d'une colère irraisonnée, a commencé à se faire justice lui-même. Cela va sans dire, en de telles circonstances, le peuple est incapable
de faire la différence entre coupables et innocents et - c'est en tout cas ce qui s'est passé chez nous - il a rejeté toute la faute sur les Juifs. Parmi ceux-ci, peu
de coupables ont eu à souffrir, car ils ont été assez malins pour filer à l'étranger ; ce sont les innocents qui ont massivement payé pour eux.»
(Le dirigeant cadet F. Roditchev a eu quant à lui cette formule : « L'antisémitisme, c'est le patriotisme des gens déboussolés » - disons : là où il y a des Juifs.) Et chez un auteur juif contemporain qui manque par ailleurs de sagacité quand il s'obstine à affirmer que, « sans nul doute, le pouvoir tsariste a joué
un grand rôle dans l'organisation des pogroms antijuifs », on trouve au détour d'un paragraphe : « Nous sommes absolument persuadé que le Département
de la Police n'était pas suffisamment organisé pour mettre en œuvre, la même semaine, des pogroms simultanés en six cent soixante endroits différents. » La
responsabilité de ces pogroms « n'incombe pas uniquement et pas tellement à l'administration, mais bien davantage à la population russe et ukrainienne de
la Zone de résidence ». Ici s'est manifesté tragiquement un trait du caractère russo-ukrainien (sans chercher à distinguer qui, des Russes ou des Ukrainiens, participa aux
pogroms) : sous l'emprise de la colère, nous cédons aveuglément au besoin de « nous défouler un bon coup » sans faire la différence entre bons et mauvais ;
après quoi, nous ne sommes pas capables de prendre le temps - patiemment, méthodiquement, pendant des années, s'il le faut - de réparer les dégâts. La
faiblesse spirituelle de nos deux peuples se révèle dans ce déchaînement soudain de brutalité vindicative après une longue somnolence. On a également dit que les pogroms d'octobre 1905 avaient été organisés par l'Union du Peuple Russe. Ce n'est pas exact : celle-ci n'a fait son apparition
qu'en novembre 1905, en réaction instinctive à l'humiliation ressentie par le peuple. Son programme de l'époque avait effectivement des orientations
globalement antijuives : « L'action destructrice, antigouvernementale des masses juives, solidaires dans leur haine pour tout ce qui est russe et indifférentes
aux moyens à utiliser. » Quelques années plus tard, l'Union du Peuple Russe - qui, dès le départ, n'était qu'une mascarade - disparut dans l'indifférence générale. (On peut juger
du flou qui entourait ce parti par l'étonnante caractéristique qui en est donnée dans l'Encyclopédie juive : l'antisémitisme de l'Union du Peuple Russe « est
très caractéristique de la noblesse et du grand capital » !) Du reste, il eût été plutôt absurde, de la part du gouvernement russe, de susciter des pogroms contre les Juifs alors même que les ministres russes
faisaient antichambre chez les financiers occidentaux dans l'espoir d'en obtenir des prêts. Rappelons-nous que Witte avait bien de la peine à en
obtenir des Rothschild, mal disposés envers la Russie à cause de la situation des Juifs et des pogroms, « de même que d'autres établissements juifs importants
», exception faite du banquier berlinois Mendelssohn. Dès le mois de décembre 1905, l'ambassadeur de Russie à Londres, Benkendorf, avertissait
son ministre : « Les Rothschild répètent partout... que le crédit de la Russie est actuellement au plus bas, mais qu'il se rétablira immédiatement si la
question juive est réglée. » Dans le programme de réformes annoncé le 25 août 1906 par le gouvernement, celui-ci s'engageait à réexaminer, parmi les limitations
auxquelles les Juifs étaient soumis, celles qui pouvaient être immédiatement levées « dans la mesure où elles ne font que provoquer le mécontentement et
sont manifestement caduques ». Ce sont nos faiblesses russes qui ont déterminé le cours de notre triste histoire - l'absurdité du schisme religieux provoqué par Nikon, les violences insensées de Pierre le Grand et l'incroyable série de contrechocs qui s'ensuivit, l'habitude séculaire de gaspiller nos forces pour des causes qui ne sont pas les nôtres, la suffisance invétérée de la noblesse et la pétrification bureaucratique tout au long du 19e siècle. Ce n'est pas par l'effet d'un complot ourdi de l'extérieur que nous avons abandonné nos paysans à leur misère. Ce n'est pas un complot qui a conduit la grandiose et cruelle Pétersbourg à étouffer la douce culture ukrainienne. Ce n'est pas du fait d'un complot que quatre ministères n'étaient pas capables de se mettre d'accord sur l'attribution de tel ou tel dossier à l'un ou l'autre d'entre eux, et qu'ils passaient des années en chicanes épuisantes mobilisant tous les niveaux de la hiérarchie. Ce n'est pas le résultat d'un complot si nos empereurs, les uns après les autres, se sont révélés incapables de comprendre l'évolution du monde et de définir les vraies priorités. Si nous avions conservé la pureté et la force qui nous furent insufflées jadis par Saint-Serge de Radonèje, nous ne redouterions aucun complot au monde. Non, on ne peut dire en aucun cas que ce sont les Juifs qui ont « organisé » les révolutions de 1905 ou de 1917, tout comme on ne peut pas dire que c'est
telle ou telle nation prise dans son ensemble qui les a fomentées. De la même manière, ce ne sont pas les Russes ni les Ukrainiens, pris dans leur ensemble
en tant que nations, qui ont organisé les pogroms. |
Chapitre 10 - Le temps de la Douma
Mais, avant même ces élections, le gouvernement s'était penché sur la question de l'égalité des droits pour les Juifs. Six mois après avoir pris ses
fonctions de Premier ministre, en décembre 1906, Stolypine avait fait adopter par le gouvernement une résolution (qu'on a appelée « Journal du Conseil des
ministres ») sur la poursuite de la levée des restrictions imposées aux Juifs, et ce, dans des domaines essentiels, s'orientant ainsi vers l'égalité intégrale. « On
envisageait de supprimer : l'interdiction faite aux Juifs de résider dans les régions rurales à l'intérieur de la Zone de résidence ; l'interdiction de résider
dans les régions rurales sur le territoire de tout l'Empire pour les personnes bénéficiant du droit de résidence universel » ; « l'interdiction d'inclure les
Juifs dans le directoire des sociétés par actions détentrices de biens fonciers. » Le secrétaire d'Etat S.E.Kryjanovski raconte que l'empereur adopta alors une résolution qui allait justement dans ce sens : que les représentants du
peuple prennent sur eux la responsabilité aussi bien de soulever cette question que de la résoudre. Mais, on ne sait pourquoi, cette résolution reçut peu de
publicité, et, « du côté de la Douma, il ne se passa strictement rien ». Difficile d'expliquer cela autrement que par un calcul politique : le but étant de combattre l'Autocratie, on avait intérêt, encore et toujours, à faire
monter la pression sur la question juive, à ne surtout pas lui apporter de solution : on gardait ainsi des munitions en réserve. Ces preux de la liberté
raisonnaient en ces termes : éviter que la levée des restrictions imposées aux Juifs ne diminue leur ardeur au combat. Pour ces chevaliers sans peur et sans
reproche, le plus important, c'était bel et bien le combat contre le pouvoir. Quant aux octobristes dont le parti était devenu majoritaire à la troisième Douma, d'un côté ils cédèrent, non sans hésitations, à la pression de l'opinion qui réclamait l'égalité des droits pour les Juifs, ce qui leur valut les reproches des députés nationalistes russes : « Nous pensions que les octobristes restaient attachés à la défense des intérêts nationaux » - or voilà que, sans crier gare, ils avaient relégué au second plan aussi bien la question « de l'octroi de l'égalité des droits aux Russes de Finlande » (ce qui signifiait que cette égalité n'existait pas dans cette « colonie de la Russie »...) que celle de l'annexion par la Russie de la région de Kholm, en Pologne, avec tous les Russes qui la peuplaient - mais « ils ont préparé un projet de loi portant suppression de la Zone de résidence ». Et, d'un autre côté, on leur prêtait des déclarations « de caractère manifestement antisémite » : ainsi la troisième Douma, à l'initiative de Gouchkov, émit en 1906 « le souhait... que les médecins juifs ne soient pas admis à travailler dans le service de santé de l'armée » ; de même, « on proposa de remplacer le service militaire des Juifs par un impôt ». (Au cours des années qui précédèrent la guerre, le projet de dispenser les Juifs du service militaire fut encore largement et sérieusement débattu ; I.V.Hessen publia là-dessus un livre intitulé La Guerre et les Juifs.) Bref, c'est ainsi que ni la deuxième, ni la troisième, ni la quatrième Doumas ne prirent sur elles de faire passer la loi sur l'égalité intégrale des
droits pour les Juifs. Et à chaque fois qu'il fallut entériner la loi sur l'égalité des droits pour les paysans (promulguée par Stolypine dès le 5 octobre 1906),
celle-ci fut bloquée par les mêmes Doumas, sous la pression de la gauche, au motif qu'on ne pouvait accorder l'égalité des droits aux paysans avant de
l'accorder aux Juifs (et aux Polonais) ! Parmi les éditeurs juifs en vue, nous avons déjà parlé de S.M.Propper, propriétaire des Nouvelles de la Bourse et indéfectible sympathisant de la « démocratie révolutionnaire ». Sliosberg évoque avec plus de chaleur celui qui fonda et finança dans une large mesure le journal cadet Retch, I.B.Bak : « Un homme très obligeant, très cultivé, d'orientation radicalement libérale. » C'est son intervention passionnée au congrès des Comités juifs d'entraide, au début de 1906, qui empêcha une démarche de conciliation auprès du tsar. « Il n'existait pas d'organisation juive se consacrant à l'action culturelle ou à la bienfaisance dont I.Back ne fît pas partie » ; il se distingua particulièrement par son travail au sein du Comité juif pour la libération. Quant au journal Retch et à son rédacteur en chef I.V.Hessen, ils étaient loin de se limiter aux seules questions juives et leur orientation était plus généralement libérale (Hessen en apporta ultérieurement la preuve dans l'émigration avec le Roui et les Archives de la révolution russe). Les très sérieuses Rousskie Vedomosti publiaient des auteurs juifs de différentes tendances, aussi bien V.Jabotinski que le futur inventeur du communisme de guerre, Lourié-Larine. S.Melgounov a noté que la publication dans cet organe d'articles favorables aux Juifs s'expliquait « non seulement par le souci de prendre la défense des opprimés, mais aussi par la composition de la rédaction du journal ». « il y avait des Juifs même parmi les collaborateurs du Novoïe Vremia de Souvorine ; l'Encyclopédie juive cite les noms de cinq d'entre eux. Le journal Rousskie Vedomosti fut longtemps dominé par la personnalité de G.B.Iollos, appelé là par Guerzenstein qui y travaillait depuis
les années 80. Tous deux furent députés à la Première Douma. Leur vie eut cruellement à pâtir de l'atmosphère de violences engendrée par les assassinats
politiques - ceux-ci constituant l'essence même de la révolution - « répétition générale » de 1905-06. Selon l'Encyclopédie juive israélienne, la responsabilité
de leur assassinat incomberait à l'Union du Peuple russe. Pour l'Encyclopédie juive russe, si celle-ci porterait la responsabilité de l'assassinat
de Guerzenstein (1906), Iollos, lui, aurait été tué (1907) par des « terroristes Cent-noirs ». La presse russe compta aussi des étoiles « migrantes ». Ainsi L.I.Goldstein, journaliste inspiré qui écrivit dans les journaux les plus divers pendant trente-cinq ans, y compris dans le Syn Otetchestva, et c'est lui aussi qui fonda et dirigea la Rossia, journal on ne peut plus patriotique. Lequel fut fermé à cause d'une chronique particulièrement virulente dirigée contre la famille impériale : « Ces messieurs Obmanovy ».) La presse devait célébrer le jubilé de Goldstein au printemps 1917. - Ou bien encore le discret Garveï-Altus qui connut un moment de gloire pour sa chronique « Le Saut de la panthère amoureuse », dans laquelle il déversait un torrent de calomnies sur le ministre de l'Intérieur, N.A. Maklakov. (Mais tout cela n'était rien à côté de l'insolence inouïe des « feuilles humoristiques » des années 1905-1907 qui couvraient de boue, en des termes inimaginables, toutes les sphères du pouvoir et de l'État. Il faut mentionner ici le caméléon Zinovi Grjebine : en 1905, il édita une feuille satirique délirante, le Joupel; en 1914-1915, il dirigea le bien-pensant Otetchestvo, et en 1920 il monta une maison d'édition russe à Berlin en collaboration avec les éditions d'État soviétiques.) Mais si la presse reflétait toutes sortes de courants de pensée, du libéralisme au socialisme, et, pour ce qui est de la thématique juive, du
sionisme à l'autonomisme, il était une position jugée incompatible avec la respectabilité journalistique : c'était celle qui consistait à adopter une attitude
compréhensive à l'égard du pouvoir. Dans les années 70, Dostoïevski déjà avait noté à plusieurs reprises que « la presse russe est déchaînée ». On avait
même pu le constater à l'occasion de la réunion du 8 mars 1881 chez Alexandre III, tout juste intronisé empereur, et souvent encore par la suite :
les journalistes se comportaient en représentants autoproclamés de la société. Cette presse, totalement déchaînée en 1905, fut considérée pendant la période de la Douma, si l'on en croit Witte, comme essentiellement «juive» ou «semi-juive»; ou, pour être plus précis, comme une presse dominée par des Juifs de gauche ou radicaux qui y occupaient les postes clés. En novembre 1905, D.I.Pikhno, rédacteur en chef depuis vingt-cinq ans du journal russe Le Kiévien et fin connaisseur de la presse de son temps, écrivait ceci : « Les Juifs... ont énormément misé sur la carte de la révolution... Ceux, parmi les Russes, qui réfléchissent sérieusement ont compris que dans ces moments-là, la presse représente une force et que cette force n'est pas entre leurs mains, mais entre celles de leurs adversaires ; que ceux-ci se sont exprimés en leur nom à travers toute la Russie et ont forcé les gens à les lire parce qu'il n'y avait rien d'autre à lire ; et comme on ne peut lancer une publication en un jour..., [l'opinion] a été noyée sous cette masse de mensonges, incapable de s'y retrouver. » L. Tikhomirov ne voyait pas la dimension nationale de ce phénomène, mais il émit en 1910 les remarques suivantes sur la presse russe : « Ils jouent
sur les nerfs... Ils ne supportent pas la contradiction... Ils ne veulent pas de la courtoisie, du fair-play... Ils n'ont pas d'idéal,
ils ne savent pas ce que c'est. » Quant au public formé par cette presse, il « veut de l'agressivité, de la
brutalité, il ne respecte pas le savoir et se laisse berner par l'ignorance ».
A la même époque, V.Jabotinski, sioniste perspicace, se plaignait des « journaux progressistes financés par des fonds juifs et bourrés de
collaborateurs juifs », et lançait cet avertissement : « Lorsque les Juifs se sont rués en masse dans la politique russe, nous leur avons prédit
que rien de bon n'en sortirait ni pour la politique russe, ni pour les Juifs. » A. Koulicher a dressé un bilan fort juste de cette époque, mais trop tard, en 1923, dans l'émigration : « Il y avait effectivement, avant la révolution, parmi les Juifs de Russie, des individus et des groupes d'individus dont l'activité pouvait être caractérisée... précisément par l'absence de sens des responsabilités face à la confusion qui régnait dans l'esprit des Juifs..., [par] la propagation d'un "esprit révolutionnaire" aussi vague que superficiel... Toute leur action politique consistait à être plus à gauche que les autres. Cantonnés dans le rôle de critiques irresponsables, n'allant jamais jusqu'au bout des choses, ils considéraient que leur mission consistait à dire toujours : "Ce n'est pas assez !"... Ces gens étaient des "démocrates"... mais il y avait aussi une catégorie particulière de démocrates - ils se désignaient d'ailleurs eux-mêmes comme le "Groupe démocratique juif - qui accolaient cet adjectif à n'importe quel substantif, inventant un imbuvable talmud de la démocratie... à seule fin de démontrer que les autres n'étaient pas encore suffisamment démocrates... Ils entretenaient autour d'eux une atmosphère d'irresponsabilité, de maximalisme sans contenu, de revendication insatiable. Tout cela eut des conséquences funestes lorsque vint la révolution. » L'influence destructrice de cette presse représente incontestablement l'un des points faibles, de grande vulnérabilité, de la vie publique russe aux alentours des années 1914-1917. Mais que devenait dans tout cela la « presse reptilienne », celle qui se couchait devant le pouvoir, la presse des nationalistes russes ? Le Rousskoïe
Znamia de Doubrovine - on a dit qu'il vous tombait des mains tant il était grossier et mauvais. (Notons au passage qu'on en avait interdit la diffusion
dans l'armée à la demande de certains généraux.) La Zemchtchina ne devait guère valoir mieux - je n'en sais rien, je n'ai lu aucun de ces journaux. Quant
aux Moskovskie Vedomosti, à bout de souffle, elles n'eurent plus de lecteurs après 1905. Ainsi le gouvernement ne disposait que d'un organe qui ne faisait qu'énumérer les nouvelles sur un ton sec et bureaucratique, le
Pravitelstvennyï Vestnik. Mais créer quelque chose de fort, de brillant, de convaincant, pour partir ouvertement à la conquête de l'opinion publique ne
serait-ce qu'en Russie - ne parlons pas même de l'Europe ! -, cela, le gouvernement impérial soit n'en comprenait pas la nécessité, soit en était
incapable, l'entreprise étant au-dessus de ses moyens ou de son intelligence. Mais le système de limitations qui avait cours en Russie même justifiait pleinement les doléances globalement exprimées dans l'Encyclopédie juive :
« La situation des Juifs apparaît comme hautement incertaine dans la mesure où elle dépend de la façon dont la loi est interprétée par ceux qui sont chargés
de l'appliquer, y compris au niveau le plus bas de la hiérarchie, voire tout simplement de leur bon vouloir... Ce flou... a pour cause... l'extrême difficulté
de parvenir à une interprétation et à une application uniformes des lois limitant les droits des Juifs... Leurs nombreuses dispositions ont été
complétées et modifiées par de multiples décrets signés par l'empereur sur proposition de différents ministères... et qui, de surcroît, n'ont pas toujours été
reportés dans le Code général des lois » ; « même lorsqu'il dispose d'une autorisation expresse produite par l'autorité compétente, le Juif n'a pas la
certitude de l'intangibilité de ses droits » ; « un refus émanant d'un fonctionnaire subalterne, une lettre anonyme envoyée par un concurrent ou
une démarche effectuée au grand jour par un rival plus puissant cherchant à obtenir l'expropriation d'un Juif, suffisent pour condamner celui-ci à
l'errance ». L'ancienne Encyclopédie nous rappelle qu'à partir de l'été 1905, dans la foulée des événements révolutionnaires, « les instances dirigeantes des établissements d'enseignement] ne tinrent pas compte pendant trois ans du numerus clausus ». À partir d'août 1909, celui-ci fut réduit par rapport à ce qu'il était auparavant dans les établissements d'enseignement supérieur et secondaire (désormais : 5 % dans les capitales, 10 % hors de la Zone de résidence, 15 % à l'intérieur de celle-ci), mais sous condition d'être respecté. Cependant, comme la proportion d'étudiants juifs était de 11 % à l'Université de Saint-Pétersbourg et de 24 % à celle d'Odessa, cette mesure fut ressentie comme une nouvelle restriction. C'est en 1911 que fut prise une véritable mesure restrictive : le numerus clausus fut étendu aux externes (pour les garçons seulement ; dans les établissements de jeunes filles, le pourcentage réel était de 13,5 % en 1911). Dans le même temps, les établissements d'enseignement artistique, commercial, technique et professionnel acceptaient les Juifs sans restrictions. « Après l'enseignement secondaire et supérieur, les Juifs se ruèrent dans l'enseignement professionnel » qu'ils avaient négligé jusqu'alors. Si, en 1883, «dans toutes les écoles professionnelles municipales et régionales », les Juifs ne représentaient que 2 % des effectifs, ils étaient 12 % des garçons et 17 % des filles en 1898. - Par ailleurs, « la jeunesse juive a rempli les établissements d'enseignement supérieur privés » ; ainsi, en 1912, l'Institut de commerce de Kiev comptait 1875 étudiants juifs, et l'Institut psycho-neurologique, «des milliers ». À partir de 1914, tout établissement d'enseignement privé pouvait dispenser les cours dans la langue de son choix. Il est vrai que l'instruction obligatoire pour tous s'inscrivait dans la logique du temps. B.A. Kamenka, président du directoire et fondé de pouvoir de la Banque de l'Azov et du Don, se tourna vers le financement de l'industrie minière et
métallurgique et patronna onze entreprises importantes dans la région du Donets et de l'Oural'. - La participation des Juifs à des sociétés par actions ne
faisait l'objet d'aucune restriction dans l'industrie, mais « les limitations imposées aux sociétés par actions qui souhaitaient acquérir des biens fonciers
déclencha un tollé dans l'ensemble des milieux financiers et industriels ». Et les dispositions prises par Krivochéine furent abrogées. C'est le même son de cloche qui se fait entendre du côté de la pensée économique libérale : « La Russie, si pauvre... en main-d'oeuvre hautement
qualifiée..., semble vouloir accroître encore son ignorance et son retard intellectuel par rapport à l'Occident. » Refuser aux Juifs l'accès aux leviers de
la production « revient à un refus délibéré d'utiliser... leurs forces productives ». Mais Stolypine faisait un autre calcul politique : il pensait que l'obtention de l'égalité des droits éloignerait une partie des Juifs du mouvement
révolutionnaire. (Entre autres arguments, il avançait aussi celui-ci : à l'échelon local, on avait largement recours à la pratique des pots-de-vin pour
tourner la loi, ce qui avait pour effet de répandre la corruption au sein de l'appareil d'État.) En un peu plus d'un siècle, sous la couronne de Russie, la communauté juive était passée de 820 000 (en comptant le royaume de Pologne) à plus de 5
millions de représentants, alors même que plus d'un million et demi avaient choisi d'émigrer, - soit une progression d'un facteur huit entre 1800 et 1914.
Au cours des 90 dernières années, le nombre de Juifs avait été multiplié par 3,5 (passant de 1,5 million à 5 250 000), alors qu'au cours de la même
période, la population globale de l'Empire (en y incluant les nouveaux territoires) n'avait été multipliée que par 2,5. Le premier chef du gouvernement russe à avoir honnêtement posé et tenté de résoudre, malgré les résistances de l'Empereur, la question de l'égalité pour
les Juifs, tomba - ironie de l'Histoire ! -sous les coups d'un Juif. Et que se passa-t-il alors dans « Kiev la réactionnaire » où les Juifs étaient si nombreux ? Dès les premières heures suivant l'attentat, ils furent massivement saisis de panique et commencèrent à quitter la ville. D'ailleurs, « les Juifs furent frappés de terreur non seulement à Kiev, mais dans les coins les plus reculés de la Zone de résidence et du reste de la Russie ». Le Club des nationalistes russes manifesta son intention de faire circuler une pétition pour chasser tous les Juifs de Kiev (ce qui resta au stade des intentions). Il n'y eut pas le début d'un commencement de pogrom. Le président de l'organisation de jeunesse « L'Aigle à deux têtes », Galkine, appela à détruire les bureaux de la section locale de la Sécurité et à casser du Juif : il fut immédiatement neutralisé. Le nouveau Premier ministre, Kokovtsov, rappela d'urgence tous les régiments de cosaques (ils étaient en manœuvres loin de la ville) et adressa à tous les gouverneurs un télégramme au ton très ferme : prévenir les pogroms par tous les moyens, y compris la force. Les troupes furent concentrées en plus grand nombre que pendant la révolution. (Sliosberg : si des pogroms avaient éclaté en 1911, « Kiev aurait été le théâtre d'un carnage comparable aux horreurs du temps de Bogdan Khmelnitsky ».) Non, nulle part en Russie il n'y eut le moindre pogrom. (Malgré cela, on a beaucoup écrit, et avec insistance, que le pouvoir tsariste n'avait jamais rêvé
que d'une chose : organiser alors un pogrom antijuif.) Si l'on considère les choses sous un angle historique, deux arguments de poids empêchent cependant de mettre l'acte commis par Bogrov au compte
des « puissances de l'internationalisme ». Le premier et le plus important : ce ne fut pas le cas. Non seulement le livre écrit par son frère75, mais différentes
sources neutres donnent à penser que Bogrov croyait vraiment pouvoir œuvrer ainsi à l'amélioration du sort des Juifs. Et le deuxième : revenir sur
certains épisodes inconfortables de l'histoire, les examiner attentivement pour les déplorer, c'est assumer ses responsabilités ;
mais les renier et s'en laver les mains, c'est vraiment petit. Ces conséquences lointaines, nul d'entre nous n'est capable de les prévoir, jamais. La seule façon de se prémunir contre de telles erreurs est de toujours
se laisser guider par la boussole de la morale divine. Ou, comme on dit dans le peuple : « Ne creuse pas de fosse pour autrui, tu y tomberas toi-même. »
Pareillement, si l'assassinat de Stolypine eut de cruelles conséquences pour la Russie, les Juifs non plus n'en tirèrent aucun bénéfice.
Et toujours à Kiev, toujours en 1911, six mois avant l'assassinat de Stolypine, avait pris son départ ce qui allait devenir l'affaire Beyliss. On a de bonnes raisons de penser que sous Stolypine, la justice n'aurait pas été ainsi avilie. Un seul indice : on sait qu'une fois, examinant les archives du Département de la Sécurité, Stolypine tomba sur une note intitulée « Le Secret des Juifs » (qui anticipait sur les « Protocoles ») dans laquelle il était question du « complot juif international ». Voici le jugement qu'il formula : « Il y a peut-être de la logique, mais aussi du parti pris... Le gouvernement ne saurait en aucun cas employer ce genre de méthode. » En conséquence de quoi, « l'idéologie officielle du gouvernement tsariste ne s'appuya jamais sur les "Protocoles" ». On a écrit des milliers et des milliers de pages sur le procès Beyliss. Celui qui voudrait aujourd'hui étudier de près tous les méandres de l'enquête, de la
campagne d'opinion, du procès lui-même, devrait y consacrer au bas mot plusieurs années. Cela sortirait des limites de cet ouvrage. Vingt ans après
l'événement, sous le régime soviétique, ont été publiés les rapports quotidiens de la police sur le déroulement du procès ; on peut les recommander à
l'attention des amateurs. Il va de soi que le compte rendu sténographique de l'intégralité des débats a également été publié. Sans parler des articles parus
dans la presse. Essayer de démêler l'écheveau des détails sans nombre de cet imbroglio judiciaire ne ferait qu'en rendre la compréhension encore plus difficile.
(Notons qu'y furent également impliqués des « métis » de la révolution et de la police secrète. A ce propos, il convient de mentionner le rôle équivoque et
l'étrange comportement, lors du procès, du lieutenant-colonel de gendarmerie Pavel Ivanov - celui-là même qui, au mépris de toute loi, aida Bogrov, déjà
condamné à mort, à rédiger une nouvelle version des raisons qui l'auraient poussé à tuer Stolypine, version dans laquelle tout le poids de la
responsabilité retombait sur les organes de la Sécurité auxquels Ivanov n'appartenait pas.) Le procès allait s'ouvrir dans une atmosphère de tempête. Il
dura un mois : septembre-octobre 1913. Il fut incroyablement lourd : 213 témoins convoqués à la barre (185 se présentèrent), encore ralenti par les
artifices de procédure soulevés par les parties en présence ; le procureur Vipper n'était pas de taille à résister à un groupe de brillants avocats
- Gruzenberg, Karabtchevski, Maklakov, Zaroudny - qui ne manquèrent pas d'exiger que les bourdes qu'il proférait fussent consignées dans les
procès-verbaux, comme, par exemple : le déroulement de ce procès est entravé par « l'or juif » ; « ils [les Juifs en général] semblent se moquer de
nous, voyez, nous avons commis un crime, mais personne n'osera nous demander des comptes ». (On ne s'étonnera pas que, pendant le procès,
Vipper ait reçu des lettres de menaces - sur certaines, on avait dessiné un nœud coulant -, et pas seulement lui, mais les parties civiles, l'expert de
l'accusation, probablement aussi les avocats de la défense ; le doyen des jurés craignait également pour sa vie.) Une grande agitation régnait autour du
procès, on se revendait les laissez-passer pour l'accès aux audiences, tout ce que Kiev comptait de gens instruits était en ébullition. L'homme de la rue, lui,
restait indifférent. Mais il fallait bien qu'un jugement fût rendu - sur cet accusé-là, et pas un autre - et cette mission revenait à un terne jury composé de paysans
péniblement complétés par deux-trois fonctionnaires et deux petits-bourgeois ; tous étaient exténués par un mois de procès, ils s'endormaient pendant la
lecture des pièces du dossier, demandaient que le procès fût écourté, quatre d'entre eux sollicitèrent l'autorisation de rentrer chez eux avant son terme et
certains eurent besoin d'une assistance médicale. Il serait cependant instructif de comparer le procès Beyliss avec un autre qui se déroula au même moment (1913-1915) à Atlanta. USA ; un procès qui fit alors grand bruit : celui du Juif Léo Frank, accusé lui-aussi du meurtre d'un enfant (une petite fille violée et assassinée), et là aussi avec des charges très incertaines. Il fut condamné à la pendaison et, pendant la procédure de cassation, une foule armée l'arracha de sa prison et le pendit. Sur le plan individuel, la comparaison joue en faveur de la Russie. Mais l'affaire Léo Frank n'eut que peu d'échos dans l'opinion et ne devint pas un objet d'opprobre. Il y a un épilogue à l'affaire Beyliss. « Menacé de vengeance par des groupes d'extrême droite, Beyliss quitta la
Russie et gagna la Palestine avec sa famille. En 1920, il s'installa aux Etats-Unis. » Il mourut de sa belle mort, à soixante ans, dans les environs de
New York. En 1919, Vipper, devenu entre temps fonctionnaire soviétique, fut découvert à Kalouga et jugé par le Tribunal révolutionnaire de Moscou. Le
procureur bolchevique Krylenko prononça les paroles suivantes : « Attendu qu'il présente un danger réel pour la République... qu'il y ait un Vipper de
moins parmi nous ! » (Cette plaisanterie macabre laissait entendre qu'il restait encore en vie un R.Vipper, professeur d'histoire médiévale.) Toutefois, le
Tribunal se contenta d'expédier Vipper « dans un camp de concentration... jusqu'à ce que le régime communiste soit définitivement consolidé ». Après
quoi, on perd sa trace. |
Chapitre 11 - Juifs et Russes avant la 1er guerre mondiale : La prise de conscienceEn Russie - pour dix ans encore elle échappait à sa perte - les meilleurs esprits parmi les Russes et les Juifs avaient eu le temps de jeter un regard en
arrière et d'évaluer sous divers points de vue l'essence de notre vie commune, de réfléchir sérieusement sur la question de la culture et du destin national.
De leur côté, les penseurs russes restaient perplexes devant le particularisme des Juifs. Et, pour eux, au 19e siècle, la question était de savoir
comment le surmonter. Vladimir Soloviev, qui manifestait une profonde sympathie pour les Juifs, proposait d'y parvenir par l'amour des Russes envers
les Juifs. Pendant cette même singulière période, on constate d'un côté que les classes moyennes juives choisissent très clairement de donner une éducation laïque à leurs enfants, et ce, en langue russe, et on assiste de l'autre au développement de publications en yiddish - et entre en usage le terme de « yiddishisme » : que les Juifs restent juifs, qu'ils ne s'assimilent pas. Il existait encore une voie vers l'assimilation, marginale sans doute, mais non négligeable : celle des mariages mixtes. Et aussi un courant d'assimilation superficiel consistant à adapter à la manière russe des pseudonymes artificiels. (Et qui faisait cela le plus souvent ? ! Les grands sucriers de Kiev « Dobry' », « Babouchkine" », jugés pendant la guerre pour entente avec l'ennemi. L'éditeur « Iasny" » que même le journal d'orientation constitutionnelle-démocrate Retch traitait de « spéculateur avide », de « requin sans scrupules ». Ou encore le futur bolchevik D.Goldenbach, qui considérait « toute la Russie comme un pays sans intérêt » mais ne s'en déguisa pas moins en « Riazanov » pour enquiquiner les lecteurs avec ses ratiocinations de théoricien marxiste, jusqu'à son arrestation en 1937.) Et c'est précisément pendant ces décennies, et tout particulièrement en Russie, que se développa le sionisme. Les sionistes ironisaient sur ceux qui
voulaient s'assimiler, qui s'imaginaient que le destin des Juifs de Russie était indissolublement lié au destin de la Russie elle-même. La passion enflammait ses propos : ce n'est pas avec le peuple russe que nous sommes en contact, nous apprenons à le connaître à travers sa culture, «
essentiellement à travers ses écrivains..., à travers les manifestations les plus élevées, les plus pures de l'esprit russe », - et cette appréciation,
nous la transposons à l'ensemble du monde russe. « Beaucoup, parmi nous, issus de l'intelligentsia juive, aiment la culture russe d'un amour fou
et avilissant... de l'amour avilissant du gardien de pourceaux pour une reine. » Quant au monde juif, nous le découvrons à travers la bassesse et la
laideur du quotidien". La situation des Juifs en Russie - et pas à n'importe quel moment, mais précisément après les années 1905-1906 - lui apparaît comme désespérément
sombre : « La réalité objective, c'est-à-dire le fait de vivre à l'étranger, s'est retournée elle-même aujourd'hui contre notre peuple, et
nous sommes faibles et impuissants. » - « Déjà, par le passé, nous savions que nous étions entourés d'ennemis » ; « cette prison » (la Russie),
« une meute de chiens » ; « le corps gisant, couvert de plaies du peuple juif de Russie, traqué, entouré d'ennemis et sans défense » ;
« six millions d'êtres humains grouillant dans une fosse profonde..., une torture lente, un pogrom qui n'en finit pas » ; et même, selon
lui, « les journaux financés par des fonds juifs » ne défendent pas les Juifs « en ces temps de persécution inouïe ». Fin 1911, il écrit :
« Voilà plusieurs années que les Juifs de Russie s'entassent sur le banc des accusés » alors que nous ne sommes pas des révolutionnaires,
que « nous n'avons pas vendu la Russie aux Japonais » et que nous ne sommes ni des Azef, ni des Bogrov" ;
du reste, à propos de Bogrov : « Cet infortuné jeune homme - il était ce qu'il était -, à l'heure d'une mort si admirable [!], fut conspué par une dizaine de
brutes sorties de la fosse d'aisance des Cent-noirs kiéviens, venues s'assurer que l'exécution avait bien eu lieu. » Tout cela, on peut, oui, on peut le comprendre, le partager. (Et nous autres, Russes, on peut le faire, surtout aujourd'hui, en cette fin
du 20e siècle.) Il ne condamne pas ceux qui, par le passé, ont milité pour l'assimilation : au cours de l'Histoire,
« il existe des moments où l'assimilation est incontestablement souhaitable, où elle représente une nécessaire étape du
progrès. » Ce fut le cas après les années 60 du 19e siècle, lorsque l'intelligentsia juive se trouvait encore à l'état embryonnaire, qu'elle
commençait à s'adapter au milieu environnant, à une culture ayant atteint le stade de la maturité.
À cette époque-là, s'assimiler ne voulait pas dire « renier le peuple juif, mais, au contraire, faire le premier pas sur la voie d'une activité
nationale autonome, franchir une première marche vers le renouvellement et la renaissance de la nation ». Il fallait « assimiler ce qui nous était étranger
pour être capables de développer avec une énergie nouvelle ce qui nous était propre ». Mais, un demi-siècle plus tard, beaucoup de transformations
radicales se sont opérées aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du monde juif. Le désir de s'approprier le savoir universel s'est généralisé comme jamais
auparavant. Et c'est là, maintenant, qu'il faut inculquer aux jeunes générations les principes juifs. C'est maintenant que plane la menace d'une irrémédiable
dilution dans le milieu étranger : « Il ne se passe pas de jour que nos fils ne nous quittent » et « ne nous deviennent étrangers » ; « éclairés par les
Lumières, nos enfants servent tous les peuples de la Terre, sauf le nôtre ; personne n'est plus là pour travailler à la cause juive ». « Le monde qui nous
entoure est par trop magnifique, trop spacieux et trop riche » - nous ne pouvons pas admettre qu'il détourne la jeunesse juive de « la laideur de
l'existence quotidienne des Juifs... L'approfondissement des valeurs nationales de la judéité doit devenir l'axe principal... de l'éducation juive. » -
« Seule la caution solidaire permet à une nation de tenir » (nous-mêmes en aurions bien besoin ! - A.S.), tandis que le reniement freine le combat
pour le droit des Juifs : on s'imagine qu'il y a une issue, et « on part... ces derniers temps... par masses compactes, avec légèreté et cynisme ».
Et peut-on oublier que, parmi les sept auteurs des incomparables Jalons, trois étaient juifs : M.O.Gershenzon, A.S.Izgoev-Lande et S.L.Frank ?
Mais il y avait réciprocité : au cours des décennies qui ont précédé la révolution, les Juifs bénéficièrent du soutien massif et unanime des milieux
progressistes. Ce soutien doit peut-être son ampleur à un contexte fait de brimades et de pogroms, mais il n'a tout de même été dans nul autre pays (et
peut-être jamais au cours de tous les siècles écoulés) aussi complet. Notre intelligentsia était si généreuse, si éprise de liberté qu'elle mit l'antisémitisme
au ban de la société et de l'humanité ; plus encore : celui qui n'apportait pas son soutien franc et massif au combat pour l'égalité des droits des Juifs, qui
n'en faisait pas une priorité, était considéré comme un « méprisable antisémite ». Avec sa conscience morale toujours en éveil et sa sensibilité extrême,
l'intelligentsia russe s'est efforcée de comprendre et d'assimiler la conception qu'avaient les Juifs des priorités touchant l'ensemble de la vie politique :
est progressiste tout ce qui s'élève contre la persécution des Juifs, est réactionnaire tout le reste. Non seulement la société russe défendit fermement
les Juifs contre le gouvernement, mais elle s'interdit et elle interdit à quiconque de manifester la moindre trace d'une ombre de critique envers la
conduite de chaque Juif en particulier : et si cela faisait naître l'antisémitisme en moi ? (La génération formée à cette époque a conservé ces principes
pour des décennies.) Pendant la terreur de 1905-1907, on considéra comme des martyrs Gerzenstein (qui avait précisément ironisé à propos des incendies de
propriétés des nobles) et Iollos, mais personne encore parmi les milliers d'autres victimes innocentes. Dans Le Dernier Autocrate, une publication
satirique que les libéraux de Russie firent paraître à l'étranger, ils en arrivèrent à placer la légende suivante sous le portrait du général que
le terroriste Hirsch Lekkert avait tenté en vain d'assassiner : «À cause de lui » [c'est moi qui souligne - A. S.], le tsar « a fait exécuter...
le Juif Lekkert ». - P. Maliantovitch : « L'arbitraire auquel sont soumis les Juifs est un opprobre qui, telle une tache, recouvre le nom du peuple russe...
Les meilleurs parmi les Russes le ressentent comme une honte qui vous poursuit toute votre vie...
Nous sommes des barbares parmi les peuples civilisés de l'humanité... nous sommes privés du droit si précieux d'être fiers de notre peuple... Le combat
pour l'égalité des droits des Juifs représente pour l'homme russe... une cause nationale de première importance... L'arbitraire que subissent les Juifs
condamne les Russes à l'échec dans leurs tentatives d'atteindre leur propre bonheur. » Si l'on ne se préoccupe pas de la libération des Juifs, « nous
n'arriverons jamais à régler nos propres problèmes ». - K. Arseniev : « Si l'on retire tout ce qui entrave les Juifs, on assistera à "un accroissement
des forces intellectuelles de la Russie". » - A. Kalmykova : « D'un côté, notre "étroite relation spirituelle avec le monde juif dans le domaine
des valeurs spirituelles les plus hautes" ; de l'autre, "les Juifs peuvent être en butte au mépris, à la haine". » -
L. Andréev : « C'est nous, les Russes, qui sommes les Juifs de l'Europe ; notre frontière, c'est justement la Zone de résidence. » - D.
Merejkovski : « Qu'attendent de nous les Juifs ? Notre indignation morale ? Mais cette indignation est si forte et si simple... qu'il ne nous reste qu'à hurler
avec les Juifs. C'est ce que nous faisons. » - Par l'effet de je ne sais quel malentendu, Berdiaev ne fait pas partie des auteurs du Bouclier.
Mais il disait de lui-même qu'il avait rompu avec son milieu dès sa prime jeunesse et qu'il préférait fréquenter les Juifs. Mais, pour nous, avec notre bosse sur le dos, qu'est-ce que cela change ? invité par le « Cercle progressiste » à la fin de l'année 1916, Gorki « consacra
les deux heures de sa conférence à rouler dans la boue le peuple russe et à porter aux nues les Juifs », ainsi que le nota le député progressiste Mansyrev,
l'un des fondateurs du « Cercle ». Toujours dans le Bouclier, Méréjkovski s'efforça d'expliquer que le philosémitisme était apparu en réaction à l'antisémitisme, qu'on assistait à la
valorisation tout aussi aveugle d'une nationalité étrangère, que l'absolutisation du « non » entraînait celle du «oui ».
Et le professeur Baudouin de Courtenay de reconnaître que « beaucoup, même parmi les "amis politiques" des Juifs, éprouvenl à leur
endroit de la répulsion et le reconnaissent en privé. Là, bien sûr, il n'y a rien à faire. La sympathie et l'antipathie... ne se commandent pas ».
Il faut néanmoins se fier « non aux affects, mais à la raison ». Tout avait commencé avec l'« affaire Tchirikov », un épisode dont on a gonflé à l'extrême l'importance : une explosion de rage dans un petit cercle littéraire où l'on accusa Tchirikov - auteur d'une pièce de théâtre intitulée Les Juifs, et bien disposé à leur égard - d'être antisémite. (Et cela parce qu'au cours d'un dîner d'écrivains il s'était laissé aller à dire que la plupart des critiques littéraires pétersbourgeois étaient juifs, mais étaient-ils capables de comprendre la réalité de la vie russe ? Cette affaire ébranla beaucoup de choses dans la société russe. (Le journaliste Lioubosh écrivit à son propos : « C'est la chandelle à deux kopecks qui mit le feu à Moscou. ») Considérant qu'il ne s'était pas suffisamment exprimé sur l'affaire Tchirikov dans un premier article, Jabotinski publia le 9 mars 1909, dans le journal Slovo, un texte intitulé « L'asémitisme ». Il y disait ses craintes et son indignation devant le fait que la majorité de la presse progressiste voulait faire silence sur cette affaire. Que même un grand journal libéral (il faisait allusion aux Nouvelles russes) n'avait pas publié un mot, depuis vingt-cinq ans, sur « les atroces persécutions subies par le peuple juif... Depuis, la loi du silence est considérée comme du dernier chic par les philosémites progressistes. » Alors que c'était justement là que résidait le mal : dans le fait de passer sous silence la question juive. (On ne peut qu'abonder dans ce sens !) Lorsque Tchirikov et Arabajine « nous assurent qu'il n'y avait rien d'antisémite dans leurs propos, ils ont tous deux parfaitement raison ». À cause de cette tradition du silence, « on peut être taxé d'antisémitisme pour avoir seulement prononcé le mot "juif ou fait la plus innocente remarque sur telle ou telle particularité des Juifs... Le problème, c'est que les Juifs sont devenus un véritable tabou qui interdit la critique la plus anodine, et que ce sont eux qui sont les grands perdants dans l'affaire ». (Là encore, on ne peut qu'être d'accord !) « On a le sentiment que le mot "juif lui-même est devenu un terme indécent. » « Il y a là comme l'écho d'un état d'esprit général qui se fraie un chemin parmi les couches moyennes de l'intelligentsia russe progressiste... On ne peut pas encore en fournir de preuves tangibles, on ne peut que subodorer l'existence de cet état d'esprit » - ,mais c'est précisément cela qui le tourmente : pas de preuves, juste une intuition - et les Juifs ne verront pas venir l'orage, ils seront pris au dépourvu. Pour l'instant, « on ne voit qu'un petit nuage qui se forme dans le ciel et l'on entend faiblement un roulement lointain, mais déjà menaçant ». Ce n'est pas de l'antisémitisme, ce n'est encore que de l'« asémitisme », mais cela non plus n'est pas admissible, la neutralité ne saurait être justifiée : après le pogrom de Kichinev et pendant que la presse réactionnaire colporte « l'étoupe enflammée de la haine », le silence des journaux progressistes à propos de « l'une des questions les plus tragiques de la vie russe » est inacceptable. Dans l'éditorial du même numéro de Slovo étaient formulées les réserves suivantes à propos de l'article de Jabotinski : « Les accusations portées par
l'auteur contre la presse progressiste correspondent, selon nous, assez peu à la réalité des choses. Nous comprenons les sentiments qui ont inspiré à l'auteur
ses propos amers, mais imputer à l'intelligentsia russe l'intention pour ainsi dire délibérée de mettre sous le boisseau la question juive, est inéquitable. La
réalité russe compte tellement de problèmes non résolus qu'on ne peut consacrer beaucoup de place à chacun d'eux... Pourtant, si l'on apporte une
solution à beaucoup de ces problèmes, cela aura des effets très importants, y compris pour les Juifs qui sont des citoyens de notre commune patrie. » Jabotinski aussi donna de la voix, et même à deux reprises... « L'ours est sorti de sa tanière », lâcha-t-il à l'adresse de P. Struve, homme pourtant si
calme et pondéré. Jabotinski, lui, se sentait offensé ; il qualifiait son article, ainsi que celui de Milioukov, de « fameuse cuvée » : « leur langoureuse
déclamation est imprégnée d'hypocrisie, d'insincérité, de pleutrerie et d'opportunisme, c'est pourquoi elle est si indécrottablement nulle » ; et
d'ironiser en citant Milioukov : ainsi « la sainte et pure intelligentsia russe d'autrefois » « éprouvait des sentiments de "répulsion" à l'encontrc des
Juifs ?... Bizarre, non ? » Il fustigeait « le climat "saint et pur" de ce merveilleux pays », et « l'espèce zoologique de Yursus judaeophagus intellectualis ».
(Le conciliant Winaver en prenait aussi pour son grade : « le laquais juif du palais russe »). Jabotinski fulminait à l'idée que les Juifs dussent
patienter «jusqu'à ce que soit résolu le problème politique central » (c'est-à-dire la déposition du Tsar) : « Nous vous remercions d'avoir une opinion
aussi flatteuse sur notre disposition à nous comporter comme un chien avec son maître », « sur la célérité du fidèle Israël ». Il concluait même en affirmant
que «jamais encore l'exploitation d'un peuple par un autre ne s'est dévoilée avec un cynisme aussi ingénu" ». Bien plus tard et avec le recul du temps, un autre témoin de cette époque, alors membre du Bund, se rappelait que, « dans les années 1907-1914, certains intellectuels libéraux furent touchés par l'épidémie sinon d'antisémitisme ouvert, du moins d"'asémitisme" qui frappa alors la Russie ; d'autre part, revenus des tendances extrémistes qui s'étaient manifestées au cours de la première révolution russe, ils étaient tentés d'en rendre responsables les Juifs dont la participation à la révolution avait été flagrante ». Dans les années qui précédèrent la guerre, « on assista à la montée du nationalisme russe... dans certains cercles où, à première vue, le problème juif était perçu, encore peu de temps auparavant comme un problème russe ». En 1912, Jabotinski lui-même, cette fois sur un ton plus pondéré, rapporta cette observation judicieuse d'un journaliste juif en vue : dès lors que les Juifs
s'intéressent à quelque activité culturelle, aussitôt celle-ci devient comme étrangère au public russe, qui n'est plus attiré par elle. Une sorte d'invisible
rejet. C'est vrai, on ne pourra faire l'économie d'une démarcation nationale, il faudra organiser la vie en Russie « sans ajouts extérieurs qui, en aussi grande
quantité, ne peuvent sans doute pas être tolérés [par les Russes] ». A.Pogodine a pu dire qu'après le violent réquisitoire prononcé par V.Soloviev contre le livre de Danilevski, La Russie et l'Europe, après les
articles de Gradovski, telles furent « les premières manifestations de cette conscience qui, à l'instar de l'instinct de conservation, s'éveille chez les
peuples quand le danger les menace ». (Coïncidence - au moment précis où avait lieu cette polémique, la Russie eut à subir son humiliation nationale :
elle fut contrainte de reconnaître avec une piteuse résignation l'annexion par l'Autriche de la Bosnie-Herzégovine, ce qui équivalait à un « Tsou-Shina
diplomatique ».) « La fatalité nous conduit à soulever cette question, naguère complètement étrangère à l'intelligentsia russe, mais que la vie elle-même
nous impose avec une brutalité qui interdit toute dérobade. » C'est ainsi que, solitaire, l'intelligentsia russe prit la route de l'avenir. Les Juifs n'ont pas obtenu l'égalité des droits sous les tsars, mais - et sans
doute en partie pour cette raison même - ils ont obtenu la main et la fidélité de l'intelligentsia russe. La puissance de leur développement, leur énergie, leur
talent pénétrèrent la conscience de la société russe. L'idée que nous nous faisions de nos perspectives, de nos intérêts, l'élan que nous donnions à la
recherche des solutions à nos problèmes, tout cela, nous l'avons incorporé à l'idée qu'ils s'en faisaient pour eux-mêmes. Nous avons adopté leur vision de
notre histoire et de la façon d'en sortir. |
Chapitre 12 - Dans la guerre ( 1 9 1 4 - 1 9 1 6 )La Première Guerre mondiale fut incontestablement la plus grande des
folies du 20e siècle. Sans motifs ni finalités véritables, trois grandes puissances européennes - l'Allemagne, la Russie, l'Autriche-Hongrie -
s'affrontèrent dans un combat mortel pour aboutir à ce que les deux premières ne s'en remettent plus pour toute la durée du siècle et que la troisième se
désintègre. Quant aux deux alliées de la Russie, vainqueurs en apparence, elles ont tenu encore pendant un quart de siècle pour perdre ensuite à jamais
leur force de domination. Désormais, l'Europe entière a cessé de remplir son orgueilleuse mission de guide de l'humanité, devenant un objet de jalousie et
incapable de garder dans ses mains affaiblies ses possessions coloniales. Aucun des trois empereurs, et encore moins Nicolas II et son entourage
n'avaient réalisé dans quelle guerre ils s'enfonçaient, ils n'en imaginaient ni l'échelle ni la violence. Hormis Stolypine et, après lui, Dournovo, le pouvoir
n'avait pas compris l'avertissement adressé à la Russie entre 1904 et 1906. C'est justement dans la partie occidentale de la Zone de résidence que le Bund conservait de l'influence, et Lénine nous apprend que ses membres «
sont dans leur majorité germanophiles et se réjouissent de la défaite de la Russie ». Nous apprenons également que pendant la guerre, le mouvement
juif autonomiste Vorwârts adopta une position ouvertement pro-allemande. De nos jours, un auteur juif note finement que, « s'il l'on réfléchit au sens de
la formule « Dieu, le Tsar, la Patrie... », il est impossible de se représenter un Juif, sujet loyal de l'Empire, qui ait pu prendre cette formule au sérieux »,
autrement dit au premier degré. Même si, derrière cela, se manifestait un calcul tout à fait fondé, l'attente d'un geste de reconnaissance en retour - l'obtention de l'égalité des droits,
ne serait-ce qu'une fois la guerre terminée -, le gouvernement devait bien, en acceptant cet allié inattendu, se décider à prendre - ou promettre de prendre -
sa part d'obligations. Les milieux libéraux, y compris l'élite de la communauté juive, avaient également en vue une autre considération qu'ils tenaient pour une certitude. Des l'année 1907 (là encore, sans nécessité pressante), Nicolas II s'était laissé entraîner dans une alliance militaire avec l'Angleterre (passant ainsi autour de son cou la corde de la confrontation ultérieure avec l'Allemagne). Et, maintenant, l'ensemble des milieux progressistes de Russie faisaient l'analyse suivante : l'alliance avec les puissances démocratiques et la victoire commune avec elles rendraient inévitable une démocratisation globale de la Russie à la fin de la guerre et, par voie de conséquence, l'instauration définitive de l'égalité des droits pour les Juifs. Il y avait donc un sens, pour les Juifs de Russie, et pas seulement pour ceux qui vivaient à Pétersbourg et à Moscou, à aspirer dans cette guerre à la victoire de la Russie. Mais ces considérations furent contrebalancées par l'expulsion précipitée, massive, des Juifs hors de la zone du front, ordonnée par l'état-major général lors de la grande retraite de 1915. Que celui-ci ait eu le pouvoir de le faire résultait de décisions inconsidérées prises au début de la guerre. En juillet 1914, dans le feu de l'action, dans l'agitation qui régnait face à l'imminence du conflit, l'empereur avait signé sans réfléchir, comme un document d'importance secondaire, le Règlement provisoire du service en campagne qui accordait à l'état-major un pouvoir illimité sur toutes les régions voisines du front, avec une très large extension territoriale, et ce, sans aucune concertation avec le Conseil des ministres. Sur le moment, nul n'avait accordé d'importance à ce document, parce que l'on était convaincu que le Commandement suprême serait toujours assuré par l'Empereur et qu'il ne pourrait surgir de conflits avec le Cabinet. Mais, dès ce mois de juillet 1914, on persuada l'Empereur de ne pas assumer le Commandement suprême des armées. En homme avisé, celui-ci proposa le poste à son favori, le beau parleur Soukhomlinov, alors ministre de la Défense, lequel déclina naturellement cet honneur. Ce fut le grand-prince Nicolas Nicolaïevitch qui fut nommé, et celui-ci ne jugea pas possible de commencer par bouleverser la composition de l'état-major général à la tête duquel se trouvait le général Ianouchkévitch. Mais, dans le même temps, le Règlement provisoire ne fut pas non plus modifié, de sorte que l'administration du tiers de la Russie se trouva entre les mains de Ianouchkévitch, un homme insignifiant qui n'était pas même militaire de carrière. Dès le tout début de la guerre, des ordres furent donnés localement en vue de l'expulsion des Juifs hors de la zone des armées. En août 1914, on pouvait
lire dans les journaux : « Les droits des Juifs"... Instruction par voie télégraphique à tous les gouverneurs de provinces et de villes de faire cesser
les actes d'expulsion massive ou individuelle de Juifs. » Mais, dès le début de 1915, ainsi qu'en témoigne le docteur D. Pasmanik, qui fut médecin au front
pendant toute la durée de la guerre, « soudain, sur toute la zone du front et dans tous les cercles proches du pouvoir se répandit la rumeur que les Juifs
faisaient de l'espionnage ». Il a pu certes subir cette influence, mais nous considérons ces explications comme insuffisantes et ne justifiant en rien l'attitude de l'état-major russe.
Aux accusations portées contre les Juifs installés dans ces régions s'ajoutaient celles dont étaient la cible les Juifs soldats, accusés de lâcheté et de désertion. Le père Georges Chavelski, aumônier de l'Armée russe, était attaché à l'état-major, mais se rendait souvent sur le front et était bien informé de tout ce qui s'y passait ; voici ce qu'il écrivit dans ses mémoires : « Dès les premiers jours de la guerre, on se mit à répéter avec insistance que les Juifs soldats étaient des couards et des déserteurs, et les Juifs locaux des espions et des traîtres. On citait de nombreux exemples de Juifs passés à l'ennemi ou qui s'étaient enfuis ; ou de civils juifs qui avaient donné des renseignements à l'ennemi ou, lors de ses offensives, lui avaient livré des soldats et des officiers russes qui s'étaient attardés sur place, etc., etc. Plus le temps passait et plus notre situation se dégradait, plus la haine et l'exaspération contre les Juifs augmentaient. Des rumeurs se répandaient du front vers l'arrière..., elles créaient un climat qui devenait dangereux pour l'ensemble des Juifs de Russie". » - Le sous-lieutenant M.Lemke, un socialiste qui se trouvait alors à l'état-major, recopiait, dans le journal qu'il tenait en cachette, les rapports en provenance du Front sud-ouest, en décembre 1915 ; il nota en particulier ceci : « On assiste à une augmentation inquiétante du nombre des transfuges juifs et polonais, non seulement sur les positions avancées mais également à l'arrière du front. » - En novembre 1915, on put même entendre au cours d'une réunion du bureau du Bloc Progressiste les propos suivants, notés par Milioukov : « Quel peuple a donné la preuve de son absence de patriotisme ? - Les Juifs. » En Allemagne et en Autriche-Hongrie, les Juifs pouvaient occuper des postes élevés dans l'administration sans devoir abjurer leur religion, et c'était aussi vrai dans l'armée. Tandis qu'en Russie, un Juif ne pouvait devenir officier s'il ne se convertissait pas à l'orthodoxie, et les Juifs pourvus d'un haut degré d'instruction faisaient le plus souvent leur service militaire en qualité de simples soldats. On peut comprendre qu'ils ne se précipitaient pas pour servir dans une telle armée. (Malgré cela, il se trouva des Juifs à être décorés de la croix de Saint-Georges. Le capitaine G.S.Doumbadzé se souvenait d'un Juif, étudiant en droit, qui reçut quatre fois cette décoration, mais refusa d'entrer à l'École des officiers pour ne pas avoir à se convertir, ce qui aurait fait mourir son père de chagrin. Plus tard, il fut fusillé par les bolcheviks.) Pour autant, il serait peu crédible et peu plausible d'en conclure que toutes ces accusations n'étaient que pures affabulations.
Chavelski écrit : « La question est trop vaste et complexe..., toutefois je ne peux pas ne pas dire qu'à cette époque, les motifs d'accuser les Juifs
ne manquaient pas... En temps de paix, on tolérait qu'ils soient affectés à des tâches civiles ; pendant la guerre...
les Juifs remplirent les unités de combat... Lors des offensives, ils se trouvaient souvent à l'arrière ; quand l'armée reculait, ils étaient à l'avant.
Plus d'une fois ils semèrent la panique dans leurs unités... On ne saurait nier que les cas d'espionnage, de passage à l'ennemi n'étaient pas rares...
On ne pouvait pas non plus ne pas trouver suspect que les Juifs fussent aussi parfaitement informés de ce qui se passait sur le front.
Le "téléphone juif marchait parfois mieux et plus vite que tous les téléphones de campagne... Il n'était pas rare
que les nouvelles du front fussent connues dans le petit hameau de Baranovitchi, situé à proximité de l'état-major général, avant même qu'elles
ne parviennent au Commandant suprême et à son chef d'état-major.» (Lemke souligne les origines juives de Chavelski lui-même.) A cela, il faut ajouter que Ianouchkévitch, tout comme les haut-gradés qui se trouvaient sous ses ordres, agissaient en dehors de toute réflexion logique,
dans le désordre, la précipitation, l'incohérence, ce qui ne pouvait qu'ajouter à la confusion. Il n'existe ni chronique ni compte rendu de toutes ces décisions
militaires. Seulement des échos dispersés dans la presse de l'époque, et puis aussi dans « Les Archives de la révolution russe » de I.V.Hessen, une série
de documents ramassés au hasard, sans suite ; et puis, comme chez Lemke, des copies de documents faites par des particuliers. Ces
données éparses permettent malgré tout de se faire une opinion sur ce qui s'est passé. Les 10-11 mai 1915, l'ordre fut édicté de mettre fin aux déportations, et celles-ci cessèrent. Jabotinski tira la conclusion de l'expulsion des Juifs de la
zone du front en 1915 en parlant d'une « catastrophe probablement sans précédent depuis le règne de Ferdinand et Isabelle » d'Espagne au 15e siècle.
Mais n'y a-t-il pas aussi comme un geste de l'Histoire dans le fait que cette déportation massive - elle-même, et les réactions indignées qu'elle suscita -
allait contribuer concrètement à la suppression tant désirée de la Zone de résidence ?
L'épisode est raconté en détail par Chingariov, dans le rapport qu'il présenta le 20 juin 1916 devant la Commission militaire et maritime de la Douma après le retour de la délégation. En Angleterre, lord Rothschild répondit à cette demande : « Vous portez atteinte à notre crédit aux États-Unis. » En France, le baron de Rothschild déclara : « En Amérique, les Juifs sont très nombreux et actifs, ils exercent une grande influence, de sorte que l'opinion américaine vous est très hostile. » (Puis « Rothschild s'exprima de manière encore plus brutale » et Chingariov demanda que ses paroles ne figurent pas au procès-verbal.) Cette pression financière des Américains, conclut le rapporteur, est le prolongement d'une politique qui les a conduits à rompre notre accord commercial en 1911 (mais, bien entendu, à cela se sont ajoutées les déportations massives de Juifs survenues entre-temps). Jakob Schiff, qui avait eu des mots si durs envers la Russie en 1905, déclarait à présent à un parlementaire français envoyé en Amérique : « Nous accorderons un crédit à l'Angleterre et à la France quand nous aurons l'assurance que la Russie fera quelque chose pour les Juifs ; l'argent que vous nous empruntez va à la Russie, et nous ne voulons pas de ça. » - Milioukov évoqua à la tribune de la Douma les protestations « des millions et des millions de Juifs américains... qui rencontrent un très large écho dans l'opinion américaine. J'ai entre les mains de nombreux journaux américains qui en apportent la preuve... Des meetings qui se terminent par des scènes d'hystérie, des crises de larmes à l'évocation de la situation des Juifs en Russie. J'ai la copie de la disposition prise par le président Wilson, instaurant une "journée des Juifs" sur tout le territoire américain afin de collecter de l'aide pour les victimes ». Et « lorsqu'on demande de l'argent aux banquiers américains, ils répondent : Pardon, comment cela ? Nous sommes d'accord pour prêter de l'argent à l'Angleterre et à la France, mais à la condition que la Russie n'en voie pas la couleur... Le célèbre banquier Jakob Schiff, qui régente le monde financier à New York, refuse catégoriquement toute idée de prêt à la Russie... » L'Encyclopaedia Judaica, rédigée en anglais, confirme que Schiff, « utilisant son influence pour empêcher que d'autres établissements financiers consentent
des prêts à la Russie..., poursuivit cette politique pendant toute la Première guerre mondiale » et fit pression sur les autres banques pour
qu'elles agissent de même. Mais les ministres reconnaissaient qu'ils n'y avait pas d'autre issue. Cette mesure devait « être appliquée avec une exceptionnelle célérité » - « afin de
satisfaire les besoins financiers engendrés par la guerre ». Et tous, à l'exception de Roukhlov, apposèrent leur signature au bas de la circulaire
autorisant les Juifs à s'installer librement (avec possibilité d'acquérir des biens immobiliers) sur tout le territoire de l'Empire à l'exception des
capitales, des zones agricoles, des provinces peuplées par les Cosaques et de la région de Yalta. A l'automne 1915 fut également abrogé le système
du passeport annuel, jusque-là obligatoire pour les Juifs qui eurent droit désormais à un passeport permanent. (Ces mesures furent suivies par une levée
partielle du numerus clausus dans les établissements d'enseignement et par l'autorisation d'occuper des fonctions d'avocat plaidant dans les limites des
quotas de représentation.) L'opposition que ces décisions rencontrèrent dans l'opinion fut brisée sous la pression de la guerre. Le Comité pour les réfugiés, mis en place par le gouvernement, alloua aussi aux Juifs déplacés des crédits d'aide à l'installation. Jusqu'à la révolution de Février, « la Conférence sur les réfugiés a poursuivi ses travaux et affecté des sommes considérables aux différents comités nationaux », y compris le comité juif. Il va sans dire que s'y ajoutaient les fonds versés par de nombreuses organisations juives qui s'étaient attelées à cette tâche avec énergie et efficacité. On trouvait parmi elles l'Organisation des Artisans Juifs (OAJ), créée en 1880, bien rodée et étendant déjà son action au-delà de la Zone de résidence. L'OAJ, avait développé une coopération avec le World Relief Committee et le « Joint » (« Comité pour la répartition des fonds d'aide aux Juifs ayant souffert de la guerre »). Tous apportaient une aide massive aux populations juives de Russie ; « le "Joint" a secouru des centaines de milliers de Juifs en Russie et en Autriche-Hongrie ». En Pologne, l'OAJ aida les Juifs candidats à l'émigration ou installés comme agriculteurs - car, « pendant la guerre, les Juifs qui habitaient de petites bourgades avaient été entraînés, non sans coercition de la part de l'occupant allemand, dans le travail de la terre ». Il y avait aussi la Société prophylactique juive (SPJ), fondée en 1912 ; elle se donnait pour mission non seulement l'aide médicale directe au Juifs, mais la création de sanatoriums, de dispensaires, le développement de l'hygiène sanitaire en général, la prévention des maladies, « la lutte contre la dégradation physique des populations juives » (nulle part en Russie il n'existait encore d'organisation de ce genre). À présent, en 1915, ses détachements organisaient pour les émigrants juifs, tout au long de leur itinéraire et sur leur lieu de destination, des centres de ravitaillement, des équipes médicales volantes, des hôpitaux de campagne, des refuges, des consultations pédiatriques. - Egalement en 1915, on voit apparaître l'Association juive d'aide aux victimes de la guerre (AJAVG) ; bénéficiant de l'aide du Comité pour les réfugiés et du si généreusement doté par l'État « Zemgor » (association de l'« Union des zemstvos » et de l'« Union des villes »), ainsi que de crédits en provenant d'Amérique, l'AJAVG mit en place un vaste réseau de chargés de mission venant en aide aux Juifs pendant leur déplacement et sur leur nouveau lieu de résidence, avec cuisines roulantes, cantines, points de distribution de vêtements, bureaux d'aide à l'emploi (agences de placement, centres de formation professionnelle), établissements d'accueil pour les enfants, écoles. Quelle admirable organisation !
Malgré toutes les difficultés, « la guerre donna une forte impulsion à l'esprit d'initiative des Juifs, fouetta leur volonté de se prendre en charge ».
Au cours de ces années, « les forces considérables cachées jusque-là dans les profondeurs de la conscience juive arrivèrent à maturité et révélèrent au grand
jour... d'immenses réserves d'initiative dans les domaines les plus variés de l'action politique et sociale ». - En sus des moyens alloués par les comités
d'entraide, l'AJAVG bénéficiait des millions que lui versait le gouvernement. À aucun moment la Conférence spéciale sur les réfugiés « ne rejeta notre
suggestion » sur le montant des aides : 25 millions en un an et demi, soit infiniment plus que ce que les collectes parmi les Juifs avaient pu réunir (le
gouvernement payait là les erreurs de l'état-major) ; quant aux sommes qui parvenaient d'Occident, le comité pouvait les conserver pour les utiliser
ultérieurement. Pendant ce temps-là, l'état-major déversait mécaniquement ses torrents de directives, tantôt respectées, tantôt négligées : exclure les Juifs sous les
drapeaux de toutes activités étrangères au service armé : secrétaire, boulanger, infirmier, téléphoniste, télégraphiste. Ainsi, « en vue de prévenir la
propagande antigouvernementale que sont supposés mener les Juifs médecins et infirmiers, il faut les affecter non dans les hôpitaux ou les infirmeries de
campagne, mais "dans des lieux peu propices aux activités de propagande comme, par exemple, les positions avancées, le transport des blessés sur le
champ de bataille" ». Dans une autre directive : chasser les Juifs de l'Union des zemstvos, de l'Union des villes et de la Croix Rouge où ils se concentrent
en grand nombre pour échapper au service armé (comme faisaient aussi, notons le au passage, des dizaines de milliers de Russes), se servent de leur
position avantageuse à des fins de propagande (comme faisait tout libéral, radical ou socialiste qui se respectait) et, surtout, colportent des bruits sur «
l'incompétence du haut commandement » (ce qui correspondait dans une large mesure à la réalité). D'autres circulaires alertaient contre le danger qu'il y
avait à garder les Juifs à des postes qui les mettaient en contact avec des informations sensibles : dans les services de l'Union des zemstvos du front de
l'ouest, en avril 1916, «toutes les branches importantes de l'administration (y compris celles qui relèvent du secret défense) sont aux mains de Juifs », et
l'on cite le nom de ceux qui sont chargés de l'enregistrement et du classement des documents confidentiels, ainsi que celui du directeur du département de
l'information qui, « de par ses fonctions, dispose du libre accès à différents services de l'armée à l'arrière du front ou dans les régions ». En novembre 1916, le député N.Markov, stigmatisant à la Douma « les maraudeurs de l'arrière et les détrousseurs » des biens de l'État et de la
Défense nationale, désignait, selon son habitude, tout particulièrement les Juifs : à Kiev, encore une fois, c'était Cheftel, membre du Conseil municipal,
qui avait bloqué dans les entrepôts et laissé pourrir plus de 2 500 tonnes de farine, de poisson et autres produits que la ville gardait en réserve, tandis
qu'au même moment, « les amis de ces messieurs vendaient leur propre poisson à des prix faramineux » ; c'était V.I.Demtchenko, élu de Kiev à la
Douma, qui cachait « des masses de Juifs, de Juifs riches » (et il les énumère) « pour les faire échapper au service militaire » ; c'était aussi, à Saratov, «
l'ingénieur Lévy » qui fournissait « par l'intermédiaire du commissionnaire Frenkel » des marchandises au Comité militaro-industriel à des prix gonflés.
Mais il faut noter que les comités militaro-industriels mis en place par Goutchkov se comportaient exactement de la même manière avec le Trésor
public. Alors... En effet, si par le passé c'était le baron Guinzbourg qui intervenait ouvertement en faveur des Juifs, cette action fut désormais conduite en
sous-main par les arrivistes qui s'étaient agglutinés autour de Raspoutine. Il y avait là le banquier D.L.Rubinstein (il était directeur d'une banque d'affaires
de Petrograd, mais se frayait avec assurance un chemin vers l'entourage du trône : il gérait la fortune du grand-duc André Vladimirovitch, fit la
connaissance de Raspoutine par l'intermédiaire de A. Vyroubova, puis fut décoré de l'ordre de Saint-Vladimir, on lui donna le titre de conseiller d'Etat,
et donc du « Votre Excellence »). Mais aussi l'industriel I.P.Manus (directeur de l'usine de wagons de Petrograd, membre du directoire des usines Poutilov,
du conseil d'administration de deux banques et de la Société russe des transports, lui aussi conseiller d'État). Rubinstein fit irruption dans la vie publique en rachetant le journal Novoïe Vremia (cf. chapitre 8), jusque là hostile aux Juifs. (Ironie de l'histoire : en 1876, Souvorine avait acheté ce journal avec l'argent du banquier de Varsovie Kroneberg, et, au début, bien orienté à l'égard des Juifs, il leur ouvrait ses colonnes. Mais, à partir de la guerre entre la Russie et la Turquie, Novoïe Vremia changea brutalement de cap, « passa dans le camp de la réaction », et, « pour ce qui était de la question juive, ne mit plus de freins à la haine et à la mauvaise foi ».) En 1915, le Premier ministre Gorémikyne et le ministre de l'Intérieur Khvostov junior eurent beau faire obstacle au rachat du journal par Rubinstein7, celui-ci parvint un peu plus tard à ses fins, - mais on était déjà trop près de la révolution, tout cela ne servit pas à grand-chose. (Un autre journal de droite, le Grajdanine fut lui aussi partiellement racheté par Manus). S.Melgounov a surnommé le « quintette » ce petit groupe qui traitait ses affaires dans l'« antichambre » du tsar - par l'intermédiaire de Raspoutine.
Compte tenu du pouvoir dont ce dernier disposait, ce n'était plus une mince affaire : des personnages douteux se trouvaient à proximité immédiate du
trône et pouvaient exercer une dangereuse influence sur les affaires de la Russie entière. L'ambassadeur de Grande-Bretagne, Buchanan, estimait que
Rubinstein était lié aux services de renseignement allemands. On ne peut exclure cette possibilité. Le 6 décembre, Rubinstein fut libéré - soit dix jours avant l'assassinat de Raspoutine qui eut ainsi juste le temps de lui rendre un ultime service.
Aussitôt après, le ministre Makarov, que l'impératrice détestait, fut destitué. (Un peu plus tard, il sera fusillé par les bolcheviks.) - Il est vrai qu'avec la
libération de Rubinstein, l'instruction de son cas ne fut pas close ; il fut de nouveau arrêté, mais, pendant la salvatrice révolution de Février, avec d'autres
détenus qui se morfondaient dans les geôles tsaristes, il fut libéré par la foule de la prison de Petrograd et quitta l'ingrate Russie, comme eurent aussi le
temps de le faire Manassevitch, Manus et Simanovitch. (Ce Rubinstein, nous aurons encore l'occasion de le retrouver.) Instruit par l'affaire Rubinstein, l'état-major fit procéder à la vérification des comptes de plusieurs banques. Au même moment, une instruction fut ouverte contre les sucriers de Kiev - Hepner, Tsekhanovski, Babouchkine et Dobry. Ceux-ci avaient obtenu l'autorisation d'exporter du sucre vers la Perse ; ils en avaient fait des envois massifs, mais bien peu de marchandise avait été signalée par les douanes et était parvenue sur le marché persan ; le reste du sucre avait « disparu », mais, selon certaines informations, il avait transité par la Turquie - alliée de l'Allemagne - et avait été vendu sur place. Dans le même temps, le prix du sucre s'était brusquement envolé dans les régions du Sud-Ouest, là où était concentrée l'industrie sucrière de la Russie. L'affaire des sucriers s'engagea dans un climat de rigueur et d'intransigeance, mais la commission Batiouchine ne mena pas son enquête à terme, transmit le dossier à un juge d'instruction de Kiev, lequel commença par élargir les prévenus, puis on leur trouva des appuis auprès du trône. Pour ce qui est de la commission Batiouchine elle-même, sa composition laissait fort à désirer. Son manque d'efficacité dans l'instruction de l'affaire
Rubinstein fut mis en évidence par le sénateur Zavadski. Dans ses mémoires, le général Loukomski, membre de l'étal-major, raconte que l'un des
principaux juristes de la commission, le colonel Rezanov, homme incontestablement compétent, se trouva être aussi grand amateur de cartes, de
bons restaurants, de dîners bien arrosés ; un autre, Orlov, se révélera être un renégat qui travaillera dans la police secrète après 1917,
puis passera chez les Blancs et, dans l'émigration, se signalera par sa conduite provocatrice. Il y avait sans doute au sein de cette commission
d'autres personnages louches qui ne refusaient pas les pots-de-vin et avaient monnayé la libération des détenus.
Par toute une série d'actes inconsidérés, la commission attira sur elle l'attention de la Justice militaire à Petrograd et de hauts fonctionnaires du
ministère de la Justice. Et de se plaindre : comment se fait-il que les circulaires comme celles-ci n'intéressent pas l'opinion, qu'on les laisse, elles, passer dans le plus grand
silence ? Parmi certaines propositions figurant dans le programme que le Bloc Progressiste avait réussi à ficeler en août 1915, « l'autonomie de la Pologne »
semblait quelque peu fantasmatique dans la mesure où celle-ci était tout entière aux mains des Allemands ; « l'égalité des droits pour les paysans »
n'avait pas à être exigée du gouvernement, car Stolypine l'avait fait passer dans les faits et c'était précisément la Douma qui ne l'avait pas entérinée,
posant justement comme condition l'égalité simultanée des Juifs ; tant et si bien que « la mise en place progressive d'un processus de réduction des
limitations de droits imposées aux Juifs » - alors même que le caractère évasif de cette formulation sautait aux yeux - n'en devenait pas moins la principale
proposition du programme du Bloc. Celui-ci comprenait des députés juifs et la presse en yiddish clama : « La communauté juive souhaite bon vent au Bloc
Progressiste ! » Le député Friedman réfute l'affirmation selon laquelle le peuple est au comble de l'exaspération : « Dans le contexte tragique de l'oppression des Juifs, on voit poindre cependant une lueur d'espoir et je ne veux pas la passer sous silence : c'est l'attitude des populations russes des provinces de l'intérieur à l'égard des réfugiés juifs qui arrivent là-bas. » Ces réfugiés juifs « reçoivent aide et hospitalité ». C'est « le gage de notre avenir, de notre fusion avec le peuple russe ». Mais il souligne avec insistance que la responsabilité de tous les malheurs des Juifs incombe au gouvernement, et il porte ses accusations au plus haut niveau : « Il n'y avait jamais de pogrom quand le gouvernement ne le voulait pas. » Par l'intermédiaire des membres de la Douma, «je m'adresse aux 170 millions d'habitants de la Russie... : on veut se servir de vos mains pour lever le couteau sur le peuple juif de Russie ! ». A cela on lui répondit : les députés de la Douma savent-ils seulement ce que l'on pense dans le pays ? « Le pays n'écrit pas dans les journaux juifs, le
pays souffre, travaille... s'enlise dans les tranchées, c'est là qu'il est, le pays, et non dans les journaux juifs où travaillent des quidams obéissant à des
directives mystérieuses. » On alla même jusqu'à dire : « Que la presse soit contrôlée par le gouvernement est un mal, mais il existe un mal encore plus
grand : que la presse soit contrôlée par les ennemis de l'État russe ! » Après cela, impossible que ne vienne pas sur le tapis la question, si d'actualité pendant ces années de guerre, du numerus clausus ! Comme nous
l'avons vu, il avait été rétabli après la révolution de 1905, mais progressivement atténué par la pratique commune de l'externat dans les lycées
et l'autorisation donnée aux Juifs qui avaient achevé leurs études de médecine à l'étranger de passer le diplôme d'État en Russie ; d'autres mesures furent
prises en ce sens - mais pas l'abrogation pure et simple - en 1915, au moment où fut supprimée la Zone de résidence. P. N. Ignatiev, ministre de l'Instruction
publique en 1915-1916, réduisit également le numerus clausus dans les établissements d'enseignement supérieur. Six mois plus tard, à l'automne 1916, Friedman reviendra encore à la charge en posant à la Douma la question suivante : « Il vaudrait donc mieux
que nos universités restent vides..., il vaudrait mieux que la Russie se retrouve sans élite intellectuelle plutôt que d'y admettre les Juifs en trop grand
nombre ? » Mais, pendant ce temps-là, la campagne en faveur de l'égalité des droits pour les Juifs battait son plein. Elle bénéficiait désormais du soutien d'organisations qui, jusque-là, ne s'étaient pas senties concernées par la question, comme, par exemple, le Groupe ouvrier central de Gvozdev, qui représentait les intérêts du prolétariat russe. Au printemps 1916, le Groupe ouvrier affirma être informé de ce que « la réaction [sous-entendu : le gouvernement et l'administration du ministère de l'Intérieur] prépare ouvertement un pogrom contre les Juifs dans toute la Russie ». Et Kozma Gvozdev de répéter ces âneries au congrès des comités militaro-industriels. - En mars 1916, dans une lettre adressée à Rodzianko, le Groupe ouvrier proteste contre la suspension du débat sur la question juive à la Douma ; et le même Groupe d'accuser la Douma elle-même de complaisance envers les antisémites : « L'attitude de la majorité lors de la séance du 10 mars revient de facto à apporter son soutien direct et à venir en renfort à la politique de pogroms antijuifs conduite par le pouvoir... Par son soutien à l'antisémitisme militant des cercles dirigeants, la majorité à la Douma porte un coup sérieux à l'œuvre de défense nationale. » (Ils ne s'étaient pas concertés, ils n'avaient pas compris qu'à la Douma, c'était justement la gauche qui avait besoin de mettre fin au débat.) - Les ouvriers bénéficiaient également du soutien de « groupes juifs » qui, selon un rapport du Département de la Sécurité d'octobre 1916, «ont submergé la capitale et, sans appartenir à aucun parti, mènent une politique violemment hostile au pouvoir ». Et le pouvoir dans tout cela ? Sans disposer de preuves directes, on peut penser qu'au sein des équipes ministérielles qui se succédèrent en 1916, la décision de proclamer l'égalité des droits pour les Juifs fut sérieusement examinée. Cela avait été évoqué à plus d'une reprise par Protopopov qui avait déjà réussi, semble-t-il, à faire pencher Nicolas II dans cette direction. (Protopopov avait aussi intérêt à aller vite pour couper court à la campagne que la gauche avait déclenchée à son encontre.) - Et le général Globatchev, qui fut le dernier à diriger le Département de la Sécurité avant la révolution, écrit dans ses mémoires, en rapportant les propos de Dobrovolski qui fut aussi le dernier ministre de la Justice de la monarchie : « Le projet de loi sur l'égalité des droits pour les Juifs était déjà prêt [dans les mois qui précédèrent la révolution] et, selon toute vraisemblance, la loi aurait été promulguée pour les fêtes de Pâques 1917. » Mais, en 1917, les fêtes pascales allaient se dérouler sous un tout autre régime. Les ardentes aspirations de nos radicaux et de nos libéraux se seraient
alors réalisées. |
Notes
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