Couverture Clarification Livre I Livre II - Chapitres : 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 Notes

Alexandre Soljénitsyne

Deux siècles ensemble 1795 - 1995

II
Juifs et Russes pendant la période soviétique
1917 - 1972

Traduit du russe par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve

Tentative de clarification

Tout examen du rôle important des Juifs dans la vie d'un pays ou d'un peuple où ils sont disséminés, ainsi que s'y emploie notre livre, bute inévitablement sur la question : « qui est juif ? », « qui doit-on considérer comme juif ? ». Tant que les Juifs vivaient au milieu d'autres peuples en enclaves isolées, la question ne se posait pas. Mais, au fur et à mesure qu'ils s'assimilaient, ou simplement participaient à la vie ambiante, la question se fit jour et fut intensément débattue, en premier lieu par les Juifs eux-mêmes. Naturellement, dans la Russie post-révolutionnaire, jusqu'à ce que les Juifs reçoivent la possibilité d'émigrer, les réponses changèrent constamment, aussi n'est-il pas inutile d'essayer de les passer en revue. Et là, pour étonnant que cela paraisse, dès les premiers pas, nous sommes confrontés à des opinions si contradictoires et si controversées qu'on est frappé par leur diversité.

L'Encyclopédie juive parue avant la Révolution ne donne, dans l'article « Juif », aucune définition ; elle se contente de noter que « le terme juif, pour désigner un Israélite par opposition à un Égyptien, se trouve déjà dans les parties les plus anciennes du Pentateuque », et cite les diverses hypothèses concurrentes sur l'étymologie du mot. L'Encyclopédie juive contemporaine se limite à la définition suivante : « Une personne appartenant au peuple juif.»

Mais, bien évidemment, peu nombreux sont ceux qui se contentent d'une telle définition. « Qui considérer comme juif ? Qui est juif ?», ou encore « Qu'est-ce que la judaïté ? », voilà une question qui, pour les Juifs eux-mêmes, est loin d'être simple. Des écrivains juifs et russo-israéliens nous disent à propos du concept «juif» : «Ni en Israël ni à l'étranger il n'existe, parmi les Juifs eux-mêmes, d'accord quant au contenu de ce concept. Quand quelqu'un d'inexpérimenté approche ce concept de près, il devient pour lui insaisissable'. » « Soixante-quatorze ans après la révolution russe et quarante-trois ans après la renaissance de l'État d'Israël, essayer de définir le Juif tient du casse-tête. »

Cependant, ce ne fut jamais un problème pour les Juifs religieux. Définition des rabbins orthodoxes : « Le Juif est celui qui est né d'une mère juive ou a été converti au judaïsme conformément à la Galachie. » (La Galachie est la réglementation religieuse de la vie des Juifs, « l'ensemble des lois qui se trouvent dans la Tora, le Talmud et la littérature rabbinique postérieure ».)

« Qu'est-ce qui nous donnait et nous donne encore la force de vivre, et quelle est la signification de cette vie ? L'un et l'autre relèvent du domaine de la religion. » Arthur Koestler aussi écrivait : « Le signe distinctif du Juif [...] n'est pas son appartenance à une culture ou à une langue, mais la religion. » Aujourd'hui encore on peut lire dans une revue israélienne : « La plénitude nationale juive n'est possible que dans le mode de vie religieux. »

Mais, dès l'Antiquité, certains s'étaient déjà écartés de cette façon de voir. S.la.Lourié donne l'exemple des esséniens, une secte juive qui voyait le salut non dans l'épanouissement national, mais dans celui de l'individu. Les esséniens étaient les « serviteurs du monde », et les autorités locales, par respect pour leurs convictions, ne les astreignaient pas au service militaire. « Néanmoins, quand le danger menaça le centre même du monde juif, en dépit de leur attitude sceptique à l'égard de la sainteté du Temple et des sacrifices, en dépit de leur antimilitarisme pur et dur, ils se portèrent volontaires pour rejoindre les rangs des combattants juifs ; le ferment national et patriotique était en eux si fort qu'il prévalut sur les convictions qui constituaient leur raison de vivre. »

Dès le 19e siècle on trouve l'opinion que « les Juifs sont antérieurs au judaïsme » ; que nous devons constamment élargir notre compréhension de la judaïté, « nous débarrasser des limitations du judaïsme galachique pour accéder à un monde plus vaste" ».

Pour ce qui est du 20e siècle sécularisé, le point de vue religieux n'a pas manqué d'être ébranlé et de s'étioler. Dans les réflexions postérieures à la révolution de G.Sliosberg, le motif religieux se trouve relégué au second plan : « En quoi consiste le critère de la nationalité juive ? C'est bien dans la judaïté que, pendant des millénaires, résidait l'essence nationale ; elle est dans la chaîne continue du particularisme de la culture juive, dans une seule et même essence de tous les Juifs dans tous les pays. »

Au milieu du même 20e siècle, Hannah Arendt lançait cet avertissement : « Le judaïsme s'est dégradé en judaïté, une vision du monde en un ensemble de traits psychologiques.» L'écrivain israélien Amos Oz va dans le même sens : « Ce qui a joué, c'est un penchant tragique à substituer au judaïsme un certain état psychologique communément appelé yiddishkeit... ce n'est qu'un rejeton du judaïsme, un rameau, une de ses pousses. »

Dans la seconde moitié du 20e siècle, l'un des intellectuels juifs les plus autorisés déclarait : « Je respecte les convictions religieuses... mais... je souligne que la judaïté n'est pas nécessairement liée à la religion, qu'en parlant de la judaïté nous avons en vue quelque chose de très différent. Des valeurs communes ? Assurément. Une histoire commune ? Assurément. Des traits communs de la personnalité ? Assurément. »

En 1958, la Cour suprême d'Israël, chargée d'examiner une affaire précise, a pris, en se référant à la littérature rabbinique, la décision suivante : « Pour la Galachie, un Juif qui s'est converti à une autre foi n'en reste pas moins un Juif... Un Juif ne cesse pas d'être un Juif quand bien même il enfreint la Loi juive. » Pour un Juif, « se convertir... à une autre foi est par définition impossible ».

Solomon Schwarz, important menchevik plus d'une fois mentionné dans ce livre, a dit de lui-même (1966) qu'il était « un Juif séculier, non religieux », mais : « Je sens profondément mon appartenance à la judaïté, et personne n'est en mesure de me la ravir. Plus important encore : les Juifs séculiers, non religieux, se comptent par centaines de milliers, voire par millions... Ils sont nombreux même parmi ceux qu'on appelle les Américains de confession juive, pour la plupart desquels l'appartenance à la religion juive se réduit à un simple ritualisme. »

Aussi les jugements laïcs de nos jours gagnent-ils en assurance : « On ne peut..., de façon aussi catégorique et sans nuance, lier le rôle et les intentions du monde juif actuel, qui n'a ni conception universelle de la foi... ni culture séculière unique, ni idéologie commune, avec la légende de la conquête de la Terre Promise par les ancêtres, ni avec leur morale vieille de trois mille ans»

Et c'est vrai, on en est fort loin ! Aujourd'hui, « les Juifs orthodoxes ne constituent qu'une faible partie du monde juif ».

Il arrive aujourd'hui que l'on dise, comme si cela allait de soi : « La solution du problème juif, c'est-à-dire de la conservation des Juifs en tant que communauté ethnique » (italiques miens - A.S.). Or le concept de communauté ethnique a tendance à prendre la signification plus grossière de communauté de sang. Dans Le Livre des Juifs de Russie, on écrit tout de go : « Nicolas Medtner* (dans les veines duquel coulait du sang juif)— » La Petite Encyclopédie juive, en sélectionnant ses entrées, inclut sans barguigner les Juifs convertis au christianisme ; ou, en mentionnant Ilya Metchnikov, fils d'un officier de la Garde et propriétaire terrien, précise « qu'il n'a appris que fort tard les origines juives de sa mère », argument suffisant pour l'intégrer à l'Encyclopédie. On y inclut également ceux qui, durant toute leur vie, n'avaient guère de conscience juive, autrement dit on définit là le Juif d'après le sang et non d'après l'esprit.

Iouri Karabtchievski s'indigna à juste titre de « trouver dans les listes, établies à l'étranger, de différents Juifs illustres ou honorés, le nom de Boris Pasternak. Quel Juif fait-il ?... Lui-même ne s'est jamais considéré comme juif et plus d'une fois refusa d'être associé à la communauté juive qui visiblement l'irritait ». Il en était bien ainsi. Et ses poèmes évangéliques, par leur authenticité, ne laissent planer aucun doute sur les orientations de son esprit.

A partir de 1994, en Russie aussi on commença la publication d'une Encyclopédie juive russe. Elle débuta par les volumes biographiques, c'est-à-dire par une sélection de personnes. Or, dès l'introduction, on vous expliquait : « Nous considérons comme juives les personnes dont les parents ou l'un des deux parents étaient d'origine juive, et ce, indépendamment de leur propre confession religieuse. »

Et voici que, dans la « makkabiade » sportive d'Israël, « ne peuvent participer que des Juifs » : il faut croire que, là aussi, le critère c'est le sang ? Mais alors, pourquoi stigmatiser avec tant de passion et de menaces tous ceux qui « dénombrent [les Juifs} selon le sang » ? Il serait bon d'avoir une vision plus lucide de son propre nationalisme.

Ainsi Louis Brandeis, l'un des leaders du sionisme en Amérique et membre de la Cour suprême des États-Unis depuis 1916, affirmait : quelles qu'en soient les raisons, « si ce sont des personnes de sang juif qui souffrent, notre compassion et notre aide se portent naturellement vers elles sans que nous leur demandions quelles sont les nuances de leur foi ou de leur incroyance ». Amos Oz insiste : « Être juif, c'est sentir que quand on persécute et qu'on martyrise un Juif où que ce soit, c'est toi qui es martyrisé et persécuté. » (Et c'est précisément ce sentiment qui a permis aux Juifs de surmonter leurs nombreux malheurs ! Ah, si cela pouvait être aussi notre cas...) Ce lien interne entre les Juifs, l'entraide mutuelle et la solidarité qui s'y rencontrent si fréquemment, ont étonné plus d'un auteur en différents pays et à différentes époques. Entre autres, bien sûr, des auteurs russes. S. Boulgakov écrivit : « Les Juifs connaissent une solidarité organique qui, à ce degré, n'est propre à aucun autre peuple » ; « l'esprit national et la solidarité des Juifs ne se laissent corrompre ni entamer par aucune force rivale ou antagoniste émanant d'autres peuples ».

Cependant, les Juifs ne seraient pas des Juifs si leurs idées et arguments se réduisaient à une telle simplicité. Non, les considérations, ici, ont de nombreuses ramifications.

Revenons à Amos Oz : « Que signifie être juif en ce dernier tiers du 20e siècle dans notre civilisation sécularisée ? » Si ce n'est pas « la synagogue... qu'est-ce donc ? Et si ce n'est pas que la synagogue, qu'est-ce donc alors ? » - « Dans mon vocabulaire, le Juif est celui qui se sent juif ou qui est voué à l'être. Le Juif est celui qui consent à être juif. S'il y consent de façon déclarée, il est juif par choix. S'il ne se l'avoue qu'à lui-même, il est juif par contrainte ou sous la pression des circonstances. S'il ne se reconnaît aucun lien avec le monde juif, ce n'est pas un Juif, même si les règles religieuses le définissent comme tel... Être juif signifie participer au présent juif... aux actes et aux œuvres des Juifs en tant que Juifs ; et partager la responsabilité pour les injustices commises par les Juifs en tant que Juifs (la responsabilité - mais non la faute !). »

Cette façon de voir me paraît la plus juste : c'est l'esprit et la conscience qui déterminent l'appartenance à un peuple. Telle est également ma conviction.

I.M.Biekerman se refuse plus globalement à donner une définition de la judaïté : « Aucun peuple et d'autant moins un peuple civilisé ne saurait être réduit à une seule formule. »

N.Berdiaev est du même avis : « En vérité, aucune nation ne peut faire l'objet de définitions rationnelles... La vie d'une nation ne peut se définir de façon exhaustive ni par la race, ni par la langue, ni par la religion, ni par le territoire, ni par la souveraineté de l'État, bien que toutes ces caractéristiques fassent plus ou moins partie de l'essence de la vie nationale. Ceux qui définissent la nation comme l'unité de destin historique ont sans doute davantage raison... Mais l'unité de destin historique est précisément un mystère irrationnel... Le peuple juif ressent profondément cette unité mystérieuse du destin historique". » C'est ce qui avait frappé également M.Guerschenson : « La continuité de l'histoire juive est étonnante. On dirait qu'une volonté personnelle réalise ici un projet de longue haleine dont la finalité nous échappe. »

Mais cela reste quelque peu diffus. On est bien forcé de chercher une définition pratique, et elle se cherche : « Dans la diaspora où les Juifs sont disséminés, mobiles, changeants..., il n'est qu'un moyen » : considérer comme juifs ceux « qui se considèrent eux-mêmes comme juifs ». - Il nous semble plus juste de considérer comme juifs ceux-là seuls «qui non seulement étaient juifs par leurs origines, mais considérés comme tels dans leur propre milieu ».

- « Le Juif est celui que les autres considèrent comme juif, cette simple vérité doit servir de point de départ". » - Non, décidément, cette vérité n'est pas si simple ! Les peuples « autochtones » avaient « une perception globale des Juifs bien souvent empreinte d'un sentiment d'extranéité. Quiconque est conscient de cette perception en conclut non sans amertume : « Le Juif n'est pas une nationalité, mais un rôle social. Le rôle d'un Etranger. De quelqu'un qui n'est pas comme les autres. »

Mais vivre au milieu d'autres peuples signifie aussi vivre en d'autres États.

- « C'est en cela que consiste le problème juif », soulignait Bickerman en caractères gras : « Comment pouvons-nous cesser d'être des étrangers dans les États où nous habitons et allons continuer d'habiter dans l'avenir ? Non que la population environnante cesse de nous considérer comme des étrangers, mais pour que nous ne nous sentions plus tels nous-mêmes... Le "problème juif' interpelle non les autres, mais nous-mêmes. » - Grégoire Landau : « Oui, nous dépendons des peuples qui nous entourent », mais, « dans une certaine mesure, nous créons nous-mêmes notre destin, et, par nos actes et par notre situation, nous prédéterminons l'attitude du milieu environnant à notre endroit... Tâche incontournable pour nous autres : mieux nous connaître, connaître nos forces et nos faiblesses, nos erreurs et nos fautes, nos malheurs et nos tares. Tel est... notre devoir vis-à-vis de notre peuple et de son avenir ».

Leur contemporain Jabotinski, publiciste éminent et vénéré, était d'un avis diamétralement opposé : « Pour les gens de mon camp, le fond de l'affaire n'est absolument pas dans l'attitude qu'adoptent à l'égard des Juifs les autres peuples. Si on nous aimait, nous révérait, nous invitait aux embrassades, nous insisterions avec tout autant de fermeté sur le "départage". » Le même : « Nous sommes ce que nous sommes, suffisamment bien pour nous-mêmes, mais nous ne serons pas et ne voulons pas être différents. »

D'après le témoignage d'un mémorialiste, Ben Gourion aurait fait un jour savoir au reste du monde que « l'important est ce que font les Juifs, non ce que les goyim en disent ».

De ce sentiment, Berdiaev donnait l'explication suivante : « La perte par une nation de son État, de son indépendance et de sa souveraineté est un immense malheur, une dure maladie qui traumatise l'âme de cette nation. Le fait que le peuple juif... s'est trouvé totalement privé d'un État et a vécu en errant de par le monde a brisé et mutilé l'âme du peuple juif. Ce dernier a nourri des sentiments malveillants à l'égard des autres peuples qui vivaient dans leurs États propres, et sa tendance à l'internationalisme n'est que le revers de son nationalisme pathologique. »

Écoutons Vladimir Soloviev : « Le nationalisme, porté à une intensité extrême, entraîne la perte du peuple qui y succombe en en faisant un ennemi de l'humanité, qui, elle, se révèle toujours plus puissante qu'un peuple séparé. » Il a dit cela en guise d'avertissement aux nationalistes russes, mais, quoiqu'au plus profond de son âme bien disposé à l'égard des Juifs, il fait à cette occasion cet aveu : « Affirmer le caractère exceptionnel de sa mission, absolutiser sa spécificité nationale, c'est le point de vue des Juifs depuis les temps les plus anciens. »

Et voici les réflexions d'un rabbin jérusalémite d'aujourd'hui. Pour lui, les Juifs se trouvent constamment sous l'action de deux forces déterminantes ; la première « est notre étonnante capacité de changement, d'adaptation, de nous fondre parmi ceux au milieu desquels nous vivons... Notre aptitude... à nous imprégner de la culture environnante... [Mais] cette adaptation est transformation intérieure. L'apprentissage de la langue du peuple autochtone nous apporte une connaissance profonde de son état d'esprit, de ses attentes, de ses modes de vie et de pensée. Nous ne nous bornons pas à le singer, nous devenons partie intégrante de ce peuple » - et d'ajouter non sans exagération : « Nous nous trouvons en mesure de comprendre ce peuple mieux qu'il ne le fait lui-même. » D'où « naît chez les autres habitants le sentiment que les Juifs non seulement prennent leur argent, mais subtilisent leur âme et deviennent ainsi leurs poètes, leurs dramaturges, leurs artistes nationaux, et, avec le temps, les porte-parole et le cerveau même de leur peuple ».

Oui, en combinant remarquablement en eux-mêmes la fidélité à leur peuple et l'universalisme, les Juifs adoptent avec talent la culture des peuples qui les entourent. Mais, en dépit de cette faculté d'adaptation éminente, quand les intellectuels juifs d'aujourd'hui s'identifient aussi bien avec la culture universelle qu'avec leur patrie spirituelle, il ne faut pas perdre de vue qu'une telle capacité d'adaptation générale rencontre souvent les plus grandes difficultés à plonger au plus profond des traditions et jusqu'aux racines historiques de la vie populaire. Le talent hors de pair des Juifs est indubitable. Mais voici une réflexion importante (elle appartient à Norman Podgorets, mais est transmise par M. Wartburg) : « Dans les cultures qui leur sont étrangères, "les Juifs se juchent toujours sur les épaules" des peuples de souche, libérant par là leur intellect des soucis économiques, militaires, politiques et autres qui sont le lot commun de toute nation ordinaire et qui détournent une part importante de son génie collectif. »

Steinsalz poursuit sa réflexion sur les deux « forces déterminantes ». La première fait des Juifs « des individus qui possèdent une exceptionnelle capacité de survie dans les circonstances les plus diverses ». Cependant, l'autre force ne cesse pas pour autant d'être active : « Un appel impérieux retentit constamment dans notre âme », qui s'oppose à l'adaptation ; « nous possédons un noyau » inaltérable, et voilà pourquoi les Juifs ne se dissolvent jamais tout à fait dans les peuples environnants. Les Juifs sont un peuple « qu'on peut déchirer en morceaux, mais ces morceaux resteront vivants et repousseront ». Les Juifs sont « plus souples, plus malléables que quiconque ici-bas. Et, en même temps, nous sommes plus fermes que l'acier ». « Ces traits caractéristiques sont si profondément ancrés en nous que nous ne pouvons les rejeter d'emblée par un simple effort de notre volonté. »

« C'est que la naissance elle-même du peuple juif a eu lieu au désert du Sinaï en pleine errance. En son for, il se savait sans feu ni lieu... Cette absence d'attaches lui est innée » ; « toute l'histoire de la dispersion juive révèle une étrange antinomie : plus le peuple juif se morcelle physiquement, plus il se soude intérieurement ».

En fin de compte, les Juifs ont survécu non dans leur pays, mais dans la diaspora. C'est bien dans la dispersion qu'ils « ont créé une vie sociale, religieuse, culturelle spécifique, que nous appelons la civilisation juive ».

« De nombreuses sociétés ont péri et périssent quand elles perdent leur seul statut d'État », or « le monde juif en tant que système social a fourni un exemple éclatant d'une remarquable survie et d'une capacité à renaître après des catastrophes dévastatrices... Le monde juif a créé une base radicalement nouvelle pour la vie communautaire : ... une unité spirituelle. »

Oui, il en est indubitablement ainsi.

Et voici une appréciation intuitive de l'esprit communautaire juif. G.Sliosberg relate les impressions du fondateur de l'école philosophique de Marburg, le professeur German Kogan, sur les rencontres qu'il eut en 1914 avec les Juifs de Pétersbourg : « Une telle réunion, empreinte d'un esprit juif authentique, n'aurait pu se tenir nulle part ailleurs au monde où se trouvent des Juifs, si ce n'est en Russie, et plus précisément à Saint-Pétersbourg. » Il est vrai que, plus tard, dans la « Jérusalem lithuanienne », il lui fut également difficile de s'arracher à « l'atmosphère si purement juive qu'il avait trouvée à Vilnius ».

Cette impression convainc par sa justesse, on peut la comprendre et la partager. Mais qu'en est-il exactement ? Un demi-siècle plus tard, Amos Oz écrit : « Il suffit d'un rapide coup d'œil pour se convaincre que tous ces gens sont des Juifs. Ne me demandez pas ce qu'est un Juif. On s'aperçoit d'emblée qu'on se trouve au milieu de Juifs... C'est un envoûtement. Un défi, un grand miracle. »

Ce « défi », ce « miracle », M.Guerschenson les avait également ressentis, lui qui avait écrit dès les années de la révolution russe : « Le peuple juif aura beau se disséminer complètement de par le monde... l'esprit juif ne peut que s'en trouver renforcé. » Et « qui est juif? celui en qui agit la volonté nationale de la judaïté. Comment le reconnaître ? On ne peut le reconnaître... Le royaume juif n'est pas de ce monde ».

Dostoïevski avait lui aussi une vision mystique du problème : « Les temps et échéances ne sont pas encore tous venus, malgré les quarante siècles écoulés, et le mot de la fin prononcé par l'humanité sur ce grand peuple reste à venir. »

On ne saurait dire que tout ce que nous venons de passer en revue ait vraiment éclairé notre lanterne, mais, quelles que soient les définitions qui nous ont été données, nous nous en tiendrons là.

Une remarque s'impose aussitôt : c'est sur le caractère national des Juifs, auxquels est consacré ce livre, qu'il est le plus malaisé de porter des jugements d'ordre général. Apparemment, il n'est pas sur terre de nation plus différenciée, plus diverse dans ses caractères et ses types. Oui, il est rare qu'un peuple offre un spectre aussi riche de types et de caractères, d'opinions, depuis les esprits les plus éclairés de l'humanité jusqu'aux affairistes les plus sinistres. De ce fait, quelque règle que nous attribuerons aux Juifs, quelque formulation sommaire que nous nous efforcerons de leur appliquer, on nous opposera sur-le-champ des exceptions aussi criantes que convaincantes.

L'idée de l'élection divine du peuple juif est si universellement connue depuis l'Ancien Testament qu'elle n'a nul besoin d'être exposée une nouvelle fois. De nombreux savants juifs orthodoxes, de même que de simples croyants sont aujourd'hui encore guidés par cette idée.

Sans un tel fondement religieux, serait-il possible d'interpréter l'incomparable fermeté des Juifs dans la dispersion ?
Il est vrai que, là aussi, les opinions divergent. A en croire Perets Smolenskine, qui avait été à la source du mouvement palestinophile en Russie, « ce n'est pas grâce à la religion que le peuple juif a survécu - elle-même n'est que le produit de cette tendance à l'autoconservation ». Un savant israélien contemporain se demande comment comprendre cette élection : « Qui a créé qui : la Tora a-t-elle créé les Juifs, ou les Juifs, la Tora ? » ; « la Tora a certes préservé les Juifs. Mais un autre peuple ne l'aurait pas gardée, avec ses 613 préceptes et son rituel si complexe ».

Et voici ce qu'écrivait A. V. Kartachev, théologien orthodoxe et historien de l'Église : « Les Juifs sont l'une des plus grandes nations au monde. Pour affirmer cela, aux yeux du théologien et de l'historien, suffit le fait que les Juifs ont donné au monde la Bible et les trois religions monothéistes. Une nation qui joue dans l'économie, la politique, la culture mondiales un rôle immense, sans commune mesure avec son statut de minorité statistique, une nation qui a dépassé toutes les autres par l'affirmation de son existence nationale, en dépit d'une dispersion millénaire... Non pas objet d'une compassion pour philanthropes, mais sujet à égalité dans la rivalité universelle des grandes nations". »

Berdiaev : « Le problème juif... c'est l'axe autour duquel se meut l'histoire religieuse. Mystérieuse destinée historique des Juifs... Aucun peuple au monde n'aurait pu survivre à une si longue dispersion, mais il aurait sûrement perdu sa personnalité et se serait dissous au milieu d'autres peuples. Mais, selon les mystérieux desseins de Dieu, ce peuple doit subsister jusqu'à la fin des temps. L'interprétation matérialiste de l'histoire est celle qui est la moins capable d'expliquer le destin historique du peuple juif. »

« L'indissolubilité des Juifs... est pour Boulgakov le signe que l'élection de Dieu repose sur le monde juif, même sur ceux qui n'ont pas accepté le Christ. » Boulgakov, quant à lui, écrivait qu'« aux destinées spirituelles d'Israël sont nécessairement et mystérieusement liées les destinées du monde chrétien ».

Que Dieu ait choisi pour son incarnation humaine, ou à tout le moins pour sa prédication initiale cette nation-là précisément, et que, de ce fait, elle soit une nation élue -, cela, un chrétien ne saurait le nier. « Crucifie-le, crucifie-le ! » exprimait l'acharnement habituel et inévitable de toute foule ténébreuse et fanatique à rencontre de son prophète de lumière, mais nous ne pouvons oublier le fait que, pour une raison mystérieuse, le Christ est venu chez les Juifs, alors que, tout près, se trouvaient les Grecs à l'intelligence lumineuse et, un peu plus loin, les Romains tout-puissants.

Ce mystère de l'élection religieuse, comment donc ne pas le reconnaître ?

Mais, dans une de ses envolées, l'apôtre Paul s'exclame : « Je voudrais moi-même être anathème et séparé du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair, qui sont israélites » - cependant, « tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas Israël » ; « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais les enfants de la Promesse » (Rom., 9 : 3, 4, 6, 8).

La conscience de leur destin particulier, de leur élection, a permis aux Juifs de survivre à une dispersion étonnamment longue ; mais ce sentiment de leur élection les a mis en conflit avec les peuples environnants. L'attente multi-séculaire du Messie, et, avec lui, d'un triomphe universel a bien sûr nourri chez les Juifs un sentiment de fierté, mais aussi celui d'une extranéité par rapport aux autres peuples. « Sous ce rapport, le rôle déterminant revenait au sentiment d'une primauté spirituelle que ressentaient les Juifs, quels que fussent les pays où ils résidaient et les coutumes qu'il adoptaient. »

Il eût été tellement plus humble de considérer que tous les peuples sont enfants de Dieu, et qu'apparemment tout peuple est nécessaire à quelque chose !

Un théologien et historien israélien d'envergure, spécialiste de la mystique juive, Gersom Sholem, a écrit en guise d'avertissement : les Juifs « ne peuvent se permettre de se séculariser » ; « si les Juifs tentaient de se trouver une explication à eux-mêmes à partir de l'Histoire seule, ils seraient amenés à une autoliquidation, à une faillite totale, car, dans cette éventualité, ils perdraient toute impulsion à exister en tant que nation ».

Mais, comme il arrive dans les processus géologiques quand une strate se trouve balayée pour être remplacée par une autre, tout en gardant une grande similitude de forme par rapport à la précédente (pseudomorphose), de même, aux époques de sécularisation, chez les Juifs eux-mêmes l'idée de l'élection divine devait inévitablement céder la place à l'idée, combien plus simple, de l'unicité de leur destin historique et humain.

Là non plus, il n'y a rien à redire.

Le caractère unique du peuple juif est indubitable, tous s'en rendent compte. Mais il y a que les Juifs eux-mêmes le comprennent et le ressentent diversement.

On va jusqu'à invoquer « une défense psychologique par rapport à la terreur qu'inspire ce caractère unique ». « Aucun autre peuple n'est passé par une telle école de souffrance..., aucun autre peuple n'a connu dans le malheur une telle tension de l'âme, une telle terreur à l'idée d'une fin inéluctable. » « Les Juifs ne constituent une exception qu'en un seul sens : ils ont été élus par le monde pour être objet de discrimination. » « Une fraction [des Juifs]... voudraient bien se débarasser de leur caractère exceptionnel. »

Mais, dans la conscience juive globale, ce sentiment de leur exclusivité est perçu non comme un malheur, mais comme une fierté. « Être juif est, comme toujours, plus un honneur qu'une malédiction. » « Les gens ne veulent pas renoncer à ce sentiment... d'être à part, ne voudraient l'"échanger" pour rien au monde... ; renoncer à sa particularité signifierait perdre quelque chose d'important et de sérieux. » « Notre anomalie en tant qu'Etat, peuple, mouvement..., faut-il renoncer à la grandeur et aux souffrances liées à cette anomalie, ou, au contraire, connaissant son prix, chercher par tous les moyens à la renforcer ? » ; « nous avons affaire à une essence d'un genre très particulier que non seulement aucune hache ne saurait abattre, mais que ne peut non plus expliquer aucune théorie philosophique ou historique ». « Que nous le voulions ou non, nos succès et nos défaites, ainsi que nos fautes et nos mérites, revêtent un caractère et une signification universels... ; la lutte pour l'avenir des Juifs est également une lutte pour tel ou tel aspect du monde en général. » « Un particularisme qui n'a pas son pareil dans l'histoire du monde tient au fait que les Juifs ont réussi à concilier les principes national et universaliste, que ce peuple est "national au plus haut point et en même temps cosmopolite" ; l'unité antinomique de ces deux principes (affirmation de soi et assimilation) constitue la loi suprême de la vie juive. » « Notre conscience de soi a été globalement cosmopolite et élitiste. »

A considérer l'avenir qui s'annonce pour l'humanité, l'union en soi du national et de l'universel serait sans doute la qualité la plus nécessaire (et la plus féconde) pour les siècles nouveaux. On ne peut que la souhaiter à nous autres Russes, comme à tous les peuples.

Mais le sentiment d'un destin unique peut aussi induire la conscience à adopter un comportement irréfléchi.

L'aspiration de tout peuple à un idéal suprême, sa volonté de discerner un but supérieur à sa propre existence physique ne sauraient être blâmées : pareil désir élève ce peuple sur le plan de l'esprit. Pas nécessairement un messianisme émanant directement de Dieu, plutôt la recherche et le sentiment d'une mission particulière. Toutefois, qu'y déceler au juste ?

Ce pourrait être ce que pensent certains Israéliens (Nathan Chtcharanski) : l'élection « n'est acceptable que si l'on s'en tient à une responsabilité morale accrue ». Ou, soixante ans avant lui : « L'irresponsabilité... ne peut servir de fondement à notre vie de Juifs, à la vie de ce petit peuple dispersé à travers le monde... Que ce soit facile ou non, nous devons redoubler d'efforts pour nous comprendre nous-mêmes et comprendre les autres. »

En 1939, au seuil de la Seconde Guerre mondiale, la rédaction du recueil juif (en yiddish) A la croisée des chemins posa à quelques intellectuels juifs d'Europe la question suivante : « Convient-il aux Juifs de prendre une part active à la vie publique commune, ne devraient-ils pas se limiter à la seule politique juive ? »

À cette question, l'illustre écrivain Stefan Zweig, Juif autrichien assimilé et cosmopolite, répondit en substance : comme tous les autres, nous ne pouvons pas ne pas participer à la vie publique. La question doit donc être corrigée : « Devons-nous tendre à occuper un rôle dirigeant dans la vie politique et sociale ? » Désormais, nous ne pouvons plus en aucune façon rejeter « notre position internationale, supranationale, envers les problèmes qui concernent l'humanité entière». Toutefois, «je considère comme non moins dangereux... que les Juifs s'affirment comme leaders dans les mouvements politiques et sociaux... » Si les Juifs possèdent l'égalité de droits avec les autres, leur responsabilité n'est pas égale, elle est « cent mille fois » supérieure. « Servir, je veux bien, mais que cela soit au second, au cinquième, au dixième rang, en tout cas que cela ne soit pas au premier ni à une place éminente ! [Le Juif] se doit de sacrifier son amour-propre au profit du peuple juif tout entier. » (Nous trouvons là une leçon instructive sur le lien moral qui lie chaque Juif aux destinées de son peuple.) « Notre plus grand devoir réside dans l'autolimitation, non seulement dans la vie politique, mais également dans tous les autres domaines... Le seul bien, la seule signification que l'on peut tirer de la tragique épreuve échue au peuple juif résident dans son éducation intérieure... Les souffrances inouïes qui ont échu au peuple juif trouveront un sens si et seulement si elles auront incité le Juif à accomplir des actes non pour la frime, mais pour leur portée réelle. »

Paroles d'or, paroles remarquables, d'une grande élévation, valables pour les Juifs comme pour les non-Juifs - pour tous les hommes. Se limiter est une panacée ! Mais qui donne du fil à retordre : l'autolimitation est précisément ce qui est le plus difficile à tout un chacun.

Max Brod, sioniste convaincu et, semblerait-il, contradicteur systématique de Zweig, a pourtant répondu pour sa part presque à l'identique : «Il est très dangereux, pour un Juif, de s'immiscer dans la vie politique des autres peuples... Une telle participation fera immanquablement que nous serons écrasés et laminés. » Le Juif « doit se limiter, se retenir... Se retenir, mais non pas se tenir de côté ! Se retenir signifie ne pas chercher la domination ou les récompenses en politique, mais agir en ayant conscience de sa responsabilité, à découvert, de façon déclarée et non pas caché dans les coulisses ».

Ce dernier ajout est lui aussi excellent. (Mais, derechef, disons-le honnêtement : difficile pour tous, et non pas seulement pour les Juifs, de suivre ce conseil !)

Et dans l'État d'Israël d'aujourd'hui, les Juifs qui réfléchissent déclarent sans ambages : « Notre intrusion dans les affaires d'autres peuples tournait au détriment et de ces peuples et du peuple juif. » « Plusieurs fois au cours de l'Histoire contemporaine..., nous avons découvert l'injustice dans les fondements des sociétés existantes, mais notre irresponsabilité, en tant que minorité, a contribué à créer des injustices nouvelles bien pires » ; nous nous étions faits « pourvoyeurs de conseils de père en fils ».

Jetant aujourd'hui un regard sévère sur les décennies soviétiques, un auteur juif de la diaspora écrit : « Assurément, cette histoire [des Juifs] a été, comme celle des autres peuples, celle non seulement de gens pieux, mais aussi de gens qui n'avaient aucune conscience, non seulement celle d'êtres qui sans défense étaient conduits à la mort, mais aussi celle de gens armés qui ont porté la mort. Il y a, dans cette histoire, des pages que l'on ne peut ouvrir sans frémir. Et ce sont précisément ces pages qui ont été sciemment et systématiquement occultées dans la conscience des Juifs. »

Ernest Renan conclut que le lot du peuple israélite a été dès l'origine de devenir le ferment du monde. Cette pensée est souvent reprise par nos contemporains soit pour être appuyée, soit pour être contredite : « Nous sommes devenus l'élément fermentatif des non-Juifs au milieu desquels nous avons vécu. » - « On peut dire que l'élection du peuple juif a précisément consisté à vivre continûment dans la dispersion... Nous sommes le levain... notre tâche est de faire lever la pâte d'autrui. »

Nombre d'exemples historiques, mais aussi le sentiment spontané permettent de dire : voilà qui est très bien vu. D'un terme plus moderne, nous dirions : un catalyseur. Dans une réaction' chimique, le catalyseur ne doit pas se trouver en grande quantité, mais il agit sur toute la masse de la matière.

Ajoutons à cela non seulement une indubitable agilité de l'intelligence, « la confiance accordée par les Juifs à la raison, leur sentiment que par des efforts constructifs on peut résoudre tous les problèmes », mais aussi une sensibilité affinée aux différents flux du temps. À mon avis, dans toute l'histoire de l'humanité, il ne s'est pas trouvé, à cet égard, peuple plus sensible que les Juifs. A peine une organisation étatique ou sociale laisse-t-elle échapper les premières molécules de sa décomposition que les Juifs aussitôt s'en détournent; même s'ils lui sont attachés, ils la répudient. Et sitôt qu'apparaît la première pousse d'un tronc destiné à être puissant, les Juifs le remarquent, le louent, prophétisent et organisent sa défense. « Ce trait du tempérament qui permet aux Juifs de se trouver toujours du côté des idées les plus avancées... est vraiment pour nous, Juifs, particulièrement caractéristique. »

Cette revue de différentes opinions nous offre dans une certaine mesure un sentiment de portée générale qui va nous permettre d'aborder les pages suivantes.

Pour ce deuxième tome, j'ai corrigé un certain nombre de faux-sens et de contresens, surtout dans les quatre derniers chapitres à l'aide d'une version anglaise, que j'ai eu le bonheur de trouver.

J'ai ajouté en notes au deuxième tome, 3 articles sur : L'Ukraine, la Novorossia et la famine de 1931 - 1933 en Russie

Chapitre 13 er - Dans la révolution de février

Les cent vingt-cinq ans d'histoire de la communauté des Juifs de Russie hors toute égalité de droits s'achèvent avec la révolution de Février. Il n'est pas inutile de porter notre regard sur l'atmosphère de ces journées de Février : dans quel état se trouvait la société quand sonna l'heure de l'émancipation ?

Dans la première semaine des événements révolutionnaires de Saint-Pétersbourg, il n'y eut pas de journaux. Puis ils parurent, tels des coups de clairon, sans s'interroger le moins du monde, sans chercher les voies qui permettraient de gouverner, mais en se hâtant de dénigrer à qui mieux mieux tout le passé. Avec une hardiesse jamais vue, le journal des KD*, Retch (La Parole), appelait « désormais à rebâtir toute la vie russe depuis ses fondements ». Une vie millénaire ! pourquoi y aller tout de go depuis ses fondements ? « Sans pitié pour les mauvaises herbes, sans se laisser intimider à l'idée qu'il puisse y avoir parmi elles des plantes utiles, il faut sarcler proprement, et tant pis pour les inévitables victimes. » (Sommes-nous en mars 1917 ou bien en mars 1937 ?) Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Milioukov, faisait des ronds de jambe : « Jusqu'à présent, notre gouvernement nous couvrait de honte face à nos alliés. La Russie était un poids mort dans l'action commune des Alliés. »

Il est rare d'entendre en ces journées des propos sensés sur ce qu'il faudrait désormais faire en Russie. Les rues de Petrograd sont en plein chaos, des centaines de policiers sont sous les verrous, la ville retentit d'une fusillade désordonnée, incontrôlée, mais tout est submergé par une vague de jubilation, même si n'importe quel problème concret suscite des divergences dans les pensées et les opinions, et une totale discordance dans les écrits. Toute la presse et la société ne s'entendent, semble-t-il, que sur un point : la nécessité d'instaurer sur-le-champ l'égalité des droits pour les Juifs. Fédor Sologoub écrivit avec éloquence dans les Nouvelles boursières : « Le premier pas le plus important de la liberté civile, sans lequel notre terre ne peut être sainte, notre peuple ne peut être juste, la geste de tout un peuple ne peut être sacrée, est la suppression de toute discrimination religieuse ou raciale. »

L'égalité des droits pour les Juifs avança à grands pas. Le 1er mars, vingt-quatre heures avant l'abdication du tsar, à quelques heures du fameux « Décret n° 1 » qui allait entraîner la débandade de l'armée, les commissaires de la Douma B. Maklakov et M. Adjemov, envoyés au ministère de la Justice, firent promulguer la décision d'inscrire tous les auxiliaires juifs des avocats au barreau.

« Dès le 3 mars..., le président de la Douma, M. Rodzianko, et le ministre président du Gouvernement provisoire, le prince G.Lvov, signèrent une déclaration où il était dit que l'un des objectifs les plus importants du nouveau pouvoir était d"'abolir toute discrimination sociale, confessionnelle et nationale"4. » Puis, le 4 mars, le ministre de la Guerre, Goutchkov, proposa que les Juifs reçoivent le droit d'accéder au corps des officiers, et le ministre de l'Instruction, Manouilov, que soit supprimé le numerus clausus dans les universités. Les deux propositions furent adoptées sans encombre. Le 6 mars, le ministre du Commerce et de l'Industrie, Konovalov, entreprit d'abroger « les discriminations nationales dans la législation sur l'actionnariat », autrement dit l'interdiction d'achat de terres par des compagnies à la tête desquelles se trouvaient des Juifs.

Ces mesures ne tardèrent pas à entrer dans les faits. Le 8 mars, à Moscou, 110 avoués juifs étaient inscrits au barreau ; le 9 mars, il y en eut 124 à Petrograd ; le 8 mars, 60 à Odessa. Le 9 mars encore, le Conseil municipal de Kiev, par une disposition exceptionnelle, sans attendre les prochaines élections, coopta en son sein 5 membres juifs avec droit de vote.

Et voilà que, « le 20 mars, le Gouvernement provisoire adopte la résolution préparée par le ministre de la Justice, A. Kerenski, avec la collaboration des membres du bureau délégués auprès des députés juifs de la 4e Douma... Par cet acte législatif se trouvait abrogée « pour les citoyens russes toute discrimination dans les droits pour appartenance à une confession, une doctrine religieuse ou un groupe national ». C'était, en fait, le premier acte législatif important du Gouvernement provisoire. « À la demande du bureau [délégués auprès des députés juifs], les Juifs ne furent pas mentionnés dans la résolution. »

Toutefois, « pour supprimer toutes les limitations concernant les Juifs dans l'ensemble de notre législation, pour extirper... complètement l'inégalité des droits visant les Juifs », ainsi que le rappelle G.B.Sliosberg, « il fallait établir une liste complète de toutes ces limitations... L'élaboration de la liste des mesures restrictives frappant les Juifs exigeait de l'expérience et une grande prudence » (à cette tâche s'attelèrent Sliosberg lui-même et L.Bramson). L'Encyclopédie juive précise : dans l'Acte « figure le relevé de tous les articles de lois russes qui ont perdu leur validité après le vote de la résolution ; presque tous ces articles (cent cinquante) contenaient des dispositions restrictives antijuives. Devaient être abolies toutes les interdictions qui tenaient à la « zone de résidence » ; « de ce fait, la liquidation de ladite zone, qui avait eu lieu concrètement en 1915, reçut une légitimation juridique». Les limitations étaient supprimées par pans entiers : déplacement, résidence, établissements scolaires, participation au gouvernement local, droits d'acquérir des biens dans toute la Russie, participation à des entreprises publiques, aux sociétés par actions, droit d'employer des domestiques, des commis et des ouvriers d'autres confessions, d'occuper des fonctions dans le service civil aussi bien que militaire, d'avoir des responsabilités dans le tutorat et les patronages. Compte tenu de ce qui s'était passé lors de la rupture de l'accord avec les États-Unis, on étendit la levée des restrictions « aux citoyens étrangers des pays qui n'étaient pas en guerre avec la Russie », c'est-à-dire essentiellement aux Juifs américains qui se rendaient dans le pays.

La publication de l'Acte suscita un grand nombre de déclarations enflammées. N.Friedman, député à la Douma d'État : « Ces trente-cinq dernières années, les Juifs de Russie ont subi des persécutions et des humiliations que n'avaient jamais ouïes ni connues notre peuple si souffrant... Tout... avait été sacrifié sur l'autel de l'antisémitisme d'État". » L'avocat O.O.Grousenberg : « Si l'État russe avait été avant la Révolution une prison monstrueuse par ses dimensions..., la cellule la plus puante, la plus cruelle, le pire cachot nous avait été réservé à nous, peuple juif de six millions d'âmes... Et le terme usurier de "taux d'intérêt", l'enfant juif l'apprenait pour la première fois... de l'école officielle... Comme des forçats sur la route, tous les Juifs étaient enchaînés ensemble par les communs maillons de l'isolement et du mépris... Des gouttes de sang de nos pères et mères, des gouttes de sang de nos frères et sœurs se sont déposées dans nos âmes, allumant et attisant en elles la flamme inextinguible de la Révolution »

L'épouse de Maxime Vinaver, Rosa Georguiévna, raconte dans ses Souvenirs : « Cet événement coïncida avec la Pâque juive. On aurait dit un second exode d'Egypte. Quel long chemin de souffrances et de luttes avait été parcouru, et comme rapidement tout s'était accompli ! Un grand meeting juif fut réuni, au cours duquel Milioukov déclara : "Enfin, elle est effacée, la tache honteuse qui défigurait la Russie ! Désormais, celle-ci pourra rejoindre hardiment les rangs des nations civilisées !" » Vinaver, lui, « proposa à l'assemblée d'édifier à Petrograd, à la mémoire de cet événement, une grande maison populaire juive qu'on appellerait la Maison de la Liberté ».

Trois membres juifs de la Douma d'État, M.Bomach, J.Gourévitch et N.Friedman, rendirent publique leur adresse « Au peuple juif » : désormais, « nos défaites sur le front constitueraient un irréparable malheur pour la Russie libre mais encore fragile... Les libres combattants juifs... puiseront de nouvelles forces pour une lutte opiniâtre et vont poursuivre leurs exploits guerriers avec une énergie décuplée ». En vertu d'un plan qui allait de soi : « Le peuple juif va s'atteler sur-le-champ à l'organisation de ses propres forces. Les formes de notre vie communautaire, depuis longtemps désuètes, doivent être rénovées... sur des fondements libres et démocratiques. »

Écrivain et journaliste, David Aïzman lança à l'occasion de l'Acte d'émancipation l'appel suivant : « Notre pays natal ! Notre patrie ! Ils sont eux aussi dans le malheur. Avec tout notre cœur..., prenons la défense de notre terre... Depuis les temps anciens où nous nous levâmes pour la défense du Temple, il n'y pas eu d'occasion plus sacrée ! »

Mais Sliosberg se souvient : « Le bonheur d'avoir vécu jusqu'à l'annonce de l'émancipation des Juifs en Russie, délivrés de cette situation de non-droit contre laquelle j'avais lutté dans toute la mesure de mes forces pendant trente années, ne m'a pas empli d'une joie qui eût été naturelle » - car la débandade a commencé presque aussitôt.

Soixante-dix ans plus tard, un auteur juif s'interroge : « L'Acte, formellement légal, a-t-il changé la situation réelle dans le pays alors que toutes les normes juridiques perdaient à toute allure leur validité ? »

Nous lui rétorquerons : on ne peut ainsi, d'aussi loin, minimiser les acquis. À cette époque, l'Acte avait nettement changé et amélioré sur une large échelle la situation des Juifs. Mais que l'ensemble du pays, avec tous les peuples qui le composent, aille se ruer dans l'abîme, c'est le souffle général de l'Histoire qui en est cause.

Le changement le plus rapide et le plus net s'opéra dans les tribunaux. Si, auparavant, la commission Batiouchinc, chargée des affaires de concussion, avait instruit une action judiciaire à rencontre de D.Rubinstein, escroc avéré, maintenant c'était tout le contraire : l'affaire Rubinstein était abandonnée, et le voilà, au palais d'Hiver, l'hôte de la Commission extraordinaire (la Tchéka) à laquelle il demande avec succès d'entamer une action contre ladite commission Batiouchine ! De fait, en mars, on arrête le général Batiouchine, le colonel Rézanov et divers autres juges d'instruction ; en avril, ils sont inculpés : il appert qu'ils avaient procédé à d'importantes extorsions de pots-de-vin auprès de banquiers et de sucriers. On ôte les scellés apposés par Batiouchine sur les coffres-forts des banques Volga-Kama, Sibérienne, de Junker, et toutes les actions déposées leur sont rendues. (Les affaires Simanovitch et Manus s'arrangent moins bien. Simanovitch a été arrêté en tant que secrétaire de Raspoutine, il propose à ses convoyeurs 15 000 roubles à condition qu'ils lui permettent d'établir une communication téléphonique, « mais ceux-ci refusent bien sûr d'accéder à sa requête». Quant à Manus, soupçonné d'avoir conclu des marchés avec Kolychko, un agent allemand, il est amené à tirer à travers la porte sur les agents du contre-espionnage. - D'abord arrêté, il réussira à s'éclipser à l'étranger.)

L'atmosphère qui régnait au sein de la Commission extraordinaire du Gouvernement provisoire apparaît nettement à la lecture des comptes rendus des interrogatoires datant des derniers jours de mars. On demande à Protopopov dans quelles conditions il a été nommé ministre de l'Intérieur; en réponse, il rappelle la lettre circulaire par laquelle « il a considérablement étendu le droit de résidence pour les Juifs » à Moscou. Quels étaient plus généralement ses principaux objectifs ? « Premièrement, le ravitaillement ; aussitôt après, le mouvement progressiste, la question juive... » Le directeur du département de la Police, A. T. Vassiliev, ne manqua pas de préciser qu'il avait contribué à la défense des sucriers (juifs) : ainsi « Grousenberg m'a téléphoné un matin à mon domicile et m'a remercié pour mon intervention en sa faveur». Ceux que l'on interrogeait cherchaient de la sorte à atténuer leurs condamnations.

Ces semaines de mars furent marquées par les mesures énergiques prises contre les antisémites déclarés ou réputés tels. Le premier à être arrêté, le 27 février, fut le ministre de la Justice, Tchéglovitov, accusé d'avoir personnellement donné des instructions pour que l'affaire Beyliss fût menée de façon partiale. Les jours suivants, on procéda à l'arrestation du procureur Vipper et du sénateur Tchaplinski, chargés de l'accusation dans ce procès. (Cependant, on n'avança contre eux aucune charge précise, et en mai 1917 Vipper fut simplement démis de ses fonctions de procureur général près la chambre criminelle de cassation du Sénat ; la répression l'attendait plus tard, sous les bolcheviks). Le juge d'instruction Machkévitch fut sommé de donner sa démission pour avoir admis à l'époque, en sus de l'expertise qui niait l'existence de meurtres rituels, une autre qui les admettait. Tous les documents concernant l'affaire Beyliss furent requis par le ministre de la Justice, Kerenski, au tribunal régional de Kiev en vue d'une révision retentissante du procès, laquelle ne put néanmoins avoir lieu en raison des événements tumultueux de 1917. On arrêta également le docteur Doubrovine, président de l'Union du peuple russe, et ses archives furent confisquées. De même furent arrêtés les éditeurs de journaux d'extrême droite Glinka-Iantchevski et Polouboiarinov ; et les librairies de l'Union monarchique furent tout bonnement incendiées. Pendant deux semaines, on chercha à mettre la main sur N. Markov et Zamyslovski - Zamyslovski pour avoir activement participé au procès de Beyliss, Markov sans doute pour ses discours de député à la Douma - mais ils réussirent à se cacher. Au cours de ces journées-là, on ficha la paix à Pourichkévitch à cause de ses discours révolutionnaires à la Douma en novembre et de sa participation au meurtre de Raspoutine. Une lâche rumeur ayant en revanche prétendu que Stolypine avait pris part à l'assassinat de Iollos, à Krementchoug on débaptisa précisément la rue Stolypine pour lui donner le nom de lollos.

Partout en Russie on arrêtait des gens désormais par centaines parce qu'ils avaient occupé des postes de responsabilité ou pour leur état d'esprit. Il faut souligner que la proclamation de l'égalité des droits pour les Juifs ne suscita aucun pogrom. Il faut le souligner non seulement par comparaison avec l'année 1905, mais aussi parce que, pendant tous les mois de mars et d'avril, différents journaux ne cessèrent d'annoncer, parmi les nouvelles importantes, que se préparaient des pogroms antijuifs, qu'ils auraient même commencé çà ou là, voire qu'ils avaient déjà eu lieu.

Le 5 mars, des bruits coururent selon lesquels, dans la province de Kiev ou dans celle de Poltava, un pogrom menaçait, et qu'à Petrograd on aurait placardé un tract manuscrit antijuif. En réponse, le Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats (IK SRSD) créa une commission spéciale « pour établir des liaisons locales dans diverses autres villes : ... Raphès, Aleksandrovitch, Soukhanov ». Leur objectif : « envoyer des commissaires en différentes villes, en particulier dans les districts où les Cent-noirs, serviteurs de l'Ancien Régime, tentent de semer la discorde ethnique ». Les Nouvelles du SRSD publièrent un article intitulé « Incitations aux pogroms » : « Ce serait une erreur énorme, voire un crime que de fermer les yeux sur les nouvelles tentatives de la dynastie déchue, c'est elle qui manigance tout... Dans les régions de Kiev et de Poltava, on mène au milieu d'une population arriérée, peu développée, une agitation dirigée contre les Juifs... On impute aux Juifs les défaites de notre armée, le mouvement révolutionnaire en Russie, la chute de l'absolutisme... Le vieux stratagème... est d'autant plus dangereux qu'on l'utilise précisément aujourd'hui... Il est indispensable de prendre sur-le-champ des mesures radicales contre ceux qui incitent aux pogroms. » A la suite de quoi le commandant de la circonscription militaire de Kiev, général Khodorovitch, donna ordre à l'ensemble des unités militaires de prendre toutes mesures pour prévenir d'éventuels désordres antisémites.

Ensuite, longtemps encore, jusqu'en avril, dans différents journaux parurent à deux ou trois jours d'intervalle de nouvelles rumeurs sur la préparation de pogroms antijuifs, ou du moins sur le transport par voie de fer d'importantes quantités de « proclamations appelant aux pogroms ». Plus insistantes encore étaient les rumeurs concernant un éventuel pogrom à Kichinev pour la fin mars, juste entre les Pâques juive et orthodoxe, par analogie avec 1903.

Il y eut aussi de nombreuses autres nouvelles alarmantes (on allait jusqu'à dire qu'à Mohilev, près du Quartier général du tsar, ce sont les policiers eux-mêmes qui fomentaient un pogrom), mais aucune ne reçut confirmation.

Il suffit de se familiariser tant soit peu avec les événements de ces mois, de s'imprégner de l'« atmosphère de Février » - déroute totale de la droite, jubilation à gauche, les gens simples abasourdis et désorientés - pour affirmer avec assurance qu'à cette époque les pogroms antijuifs étaient tout ce qu'il y avait de plus invraisemblable. Mais comment un simple habitant juif de Kiev ou d'Odessa aurait-il pu oublier les journées terribles qu'il avait vécues douze ans auparavant ? On peut comprendre que sa douloureuse vigilance se soit défiée par avance de tout ce qui remuait dans cette direction-là.

Mais les journaux bien informés - c'est autre chose ! Les craintes, le branle-bas de combat exprimés par ces journaux, par les dirigeants éclairés du camp libéral et par les semi-intellectuels du camp socialiste, on ne peut les comprendre que comme une provocation politique. Une provocation qui, fort heureusement, n'a pas marché.

Le seul épisode concret eut lieu au marché de Bessarabie, à Kiev, le 28 avril : une fillette déroba un morceau de ruban dans une boutique juive ; le commis la rattrapa et la rossa. La foule se précipita pour régler son compte au commis et à la propriétaire, mais la milice s'interposa.

Dans le district de Rogatchev, en réponse à la cherté de la vie, toutes les boutiques furent saccagées, or nombre d'entre elles étaient tenues par des Juifs.

S'il y eut des régions où les gens acceptèrent mal la liberté accordée aux Juifs, ce furent notre Finlande, avec sa réputation légendaire de pays révolutionnaire, et notre puissante alliée, la Roumanie.

En Finlande (comme nous l'avons déjà vu, chap. 10, chez Jabotinski ), par le passé, les Juifs étaient interdits de séjour, et depuis 1858 cette interdiction n'avait été levée que pour « les descendants des soldats juifs qui avaient servi ici », c'est-à-dire en Finlande, lors de la campagne de Crimée. « Le régime des passeports de 1862... a confirmé l'interdiction faite aux Juifs d'entrer en Finlande », « n'était autorisé qu'un séjour temporaire à la discrétion du gouverneur » ; les Juifs ne pouvaient devenir citoyens finlandais ; pour contracter mariage, ils devaient se rendre en Russie ; leur droit de témoigner devant les tribunaux finlandais était limité. Plusieurs tentatives visant à atténuer ces mesures ou à instaurer l'égalité des droits n'avaient pas abouti. Et maintenant que l'égalité des droits avait été promulguée pour les Juifs en Russie, la Finlande, qui n'avait pas encore proclamé son indépendance totale, ne proposait toujours pas à son parlement de projet de loi instituant cette même égalité. Pire : elle expulsait les Juifs qui avaient pénétré sans autorisation sur son territoire, et non pas sous 24 heures, mais dans l'heure, à bord du premier train en partance. (Tel fut l'épisode du 16 mars qui suscita un énorme tollé dans la presse russe.) Mais on avait pris l'habitude de louer la Finlande pour son aide aux révolutionnaires, et les cercles révolutionnaires et libéraux hésitèrent à réagir. Seul le Bund, dans un télégramme envoyé aux socialistes finlandais, reprocha qu'on n'eût pas encore aboli des réglementations « héritées en Finlande du Moyen Âge » : le Bund, « parti des prolétaires de Russie, exprime sa ferme conviction que vous effacerez cette tache honteuse de la Finlande libre ». Mais cette conviction du Bund se révéla fallacieuse.

La presse de l'après-Février réagit avec émotion aux persécutions des Juifs en Roumanie, allant jusqu'à écrire qu'à Iassi on avait interdit dans les réunions publiques d'utiliser le yiddish. Le Congrès des étudiants sionistes de toute la Russie, le « Guéhover », décida « de protester énergiquement contre l'inégalité civique des Juifs en Finlande et dans la Roumanie alliée, fait outrageant pour les Juifs du monde entier et humiliant pour la démocratie universelle ». En raison de ses cuisantes défaites militaires, la Roumanie ne se trouvait pas en position de force. Le Premier ministre, Bratianu, se disculpa à Petrograd, en avril, arguant que « la majorité des Juifs de Roumanie s'étaient transplantés » de Russie, ce qui avait incité le gouvernement roumain à restreindre leurs droits civiques, mais il promit d'instaurer l'égalité des droits. En mai, pourtant, nous lisons dans les journaux qu'« en fait, rien ne se fait dans cette direction». (En mai, Rakovski, un communiste local, déclare : « La situation des Juifs en Roumanie est... intolérable» ; on leur impute la défaite du pays, la collaboration avec les Allemands dans la partie occupée de la Roumanie. « Si les autorités roumaines ne tenaient pas compte de [l'opinion des Alliés], on pourrait craindre pour la vie des Juifs. »)

À l'échelle mondiale, parmi les Alliés, la révolution de Février fut accueillie avec une profonde satisfaction, chez beaucoup même avec enthousiasme, mais cette réaction était de surcroît sous-tendue par un calcul à courte vue : la Russie serait désormais invincible. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, on relève des meetings de masse réunis pour soutenir la révolution et les droits des Juifs russes. (Je mentionne quelques-unes de ces réactions, dans Mars dix-sept, aux chapitres 510 et 621.) Des États-Unis, on s'empressa de proposer l'envoi en Russie d'une copie de la statue de la Liberté. (Mais les affaires russes ayant suivi un cours tortueux, il n'en fut plus question). Le 9 mars, en Angleterre, le ministre des Affaires étrangères fut interrogé aux Communes sur la situation des Juifs en Russie : a-t-il l'intention de consulter le gouvernement russe à propos des garanties qui seraient accordées aux Juifs russes pour l'avenir et des compensations qu'ils pourraient recevoir pour le passé ? La réponse exprimait l'entière confiance que le gouvernement anglais nourrissait à l'égard de son homologue russe. Le président de l'Alliance israélite universelle envoya de Paris ses félicitations au Premier ministre, le prince Lvov, lequel lui répondit : « Désormais, la libre Russie saura respecter les croyances et coutumes de tous ses peuples, à jamais unis dans la religion de l'amour de la patrie ». Les Nouvelles boursières, Retch, de nombreux journaux encore firent état de la sympathie exprimée par Jacob Schiff, « dirigeant bien connu des milieux nord-américains hostiles à la Russie » : « J'ai toujours été l'ennemi de l'autocratie russe, qui persécutait sans merci mes coreligionnaires. Permettez-moi maintenant de saluer... le peuple russe par cette remarquable action qu'il a si merveilleusement accomplie. » Et d'inviter « la nouvelle Russie à souscrire de vastes opérations de crédit en Amérique" ». Et, de fait, « il entreprit alors de soutenir le gouvernement Kerenski par une substantielle ligne de crédit ». Plus tard, dans la presse russe des émigrés de droite, parurent des études tentant de prouver que Schiff avait en fait activement financé la révolution elle-même. On ne saurait exclure que Schiff ait partagé les espoirs à courte vue des milieux occidentaux qui pensaient que la révolution libérale russe installerait la Russie dans la guerre. Au demeurant, les démarches de Schiff, publiques et bien connues, invariablement hostiles à l'autocratie russe, avaient plus de poids qu'une éventuelle aide occulte à la révolution.

La révolution de Février elle-même avait en connaissance de cause et à plusieurs reprises appelé à l'aide des Juifs en tant que nation entièrement asservie. Les témoignages sont quasi unanimes pour dire que partout en Russie les Juifs accueillirent la révolution avec enthousiasme..

Quelques témoignages vont néanmoins dans un sens contraire, comme celui du socialiste Grégoire Aronson qui fonda et dirigea le Soviet des députés ouvriers de Vitebsk (auquel adhérera plus tard le futur historien E.Tarlé). Le jour où la nouvelle de la révolution parvint à Vitebsk se tenait à la Douma municipale une réunion du Comité de sécurité nouvellement créé ; de là, Aronson fut invité à se rendre à la réunion des représentants de la communauté juive (il va de soi qu'il ne s'agissait pas de représentants ordinaires, mais de ceux qui faisaient autorité). « Apparemment, ils voulaient s'entendre avec moi, en tant que représentant des temps à venir, pour savoir ce qu'il convenait de faire, comment agir... Mais je me suis senti étranger à ces gens, à leurs centres d'intérêt, à l'atmosphère tendue, dirais-je, qui régnait dans cette réunion... J'avais l'impression que cette communauté dans sa majorité appartenait à l'ancien monde, à un monde qui s'enfonçait dans le passé. » « Nous n'avons pas réussi à dissiper le froid réciproque, venu d'on ne sait où, qui s'était installé entre nous. Les visages de ces gens avec lesquels j'avais des liens de travail et des relations personnelles n'exprimaient aucun transport, aucune foi. Par moments, il me semblait même que ces militants désintéressés se sentaient en quelque sorte appartenir à l'Ancien Régime. »

Voilà un témoignage dépourvu d'ambiguïté. Perplexité, prudence, indécision dominaient dans les milieux juifs conservateurs, et pas seulement à Vitebsk. Les Juifs raisonnables de l'ancien temps, nantis d'une expérience multiséculaire faite de lourdes épreuves, étaient apparemment abasourdis par la chute brutale de la monarchie, et nourrissaient de sombres pressentiments. Mais, dans l'esprit de tout le 20e siècle, la masse dynamique de tout peuple, y compris donc du peuple juif, déjà sécularisée, n'était plus liée par les traditions et aspirait irrésistiblement à édifier « un nouveau monde de bonheur ».

L'Encyclopédie juive note « une nette recrudescence de l'activité politique des Juifs, que l'on remarque même sur l'arrière-plan de la tumultueuse ardeur sociale qui s'est emparée de la Russie après février 1917.

Moi-même qui, pendant de nombreuses années, ai travaillé sur la presse de Février et les souvenirs des contemporains, j'ai inévitablement remarqué « cette nette recrudescence », ce souffle puissant. Dans ces documents qui émanent des témoins et acteurs des événements les plus divers, les noms juifs sont très nombreux, le thème juif se fait plus insistant et éloquent. D'après les souvenirs de Rodzianko. du gouverneur Balk, du général Globatchev et de nombreux autres auteurs, dès les premiers jours de la révolution, derrière les murs du palais de Tauride, on était frappé par le nombre des Juifs parmi les membres de la Commandanture et des commissions d'interrogatoire, parmi les vendeurs de brochures. Favorable aux Juifs, V.D.Nabokovep écrivit néanmoins : le 2 mars, à l'entrée du jardin de Tauride, devant le bâtiment de la Douma, « il y avait une cohue invraisemblable, on entendait des cris ; près des portes d'entrée, des jeunes gens de type juif procédaient à l'interrogatoire des passants ». Balk écrit que la foule qui s'attaqua à l'hôtel Astoria dans la nuit du 28 au 29 février était composée « de soldats..., de matelots et de Juifs armés ». Je concède qu'il y a peut-être là l'irritation a posteriori propre aux émigrés : soi-disant, « ce sont les Juifs qui ont tout manigancé ». Mais un observateur impartial, le pasteur méthodiste Simons, un Américain qui avait vécu dix ans à Pétersbourg et connaissait bien la ville, répondit en 1919 à la commission d'enquête du Sénat de son pays : « Peu de temps après la révolution de mars 1917, partout [à Petrograd] on voyait des groupes de Juifs debout sur des bancs ou sur des caisses à savon, etc., qui haranguaient les foules... Il y avait pour les Juifs des limitations au droit de résidence à Petrograd ; mais, après la révolution, ils s'abattirent sur la ville par volées entières, et la plupart des agitateurs se trouvèrent être des Juifs. [C'étaient] des Juifs qui avaient renié leur foi. » Un étudiant du nom de Ianokh est arrivé à Cronstadt quelques jours avant la répression sanglante qui s'abattit sur soixante officiers (les listes en avaient été établies à l'avance) et devint l'initiateur et le président du «Comité du mouvement révolutionnaire ». (Ordre de ce Comité : arrêter tous les officiers jusqu'au dernier, et les faire passer en jugement.) « Une information mensongère, colportée par des inconnus, avait suscité des règlements de compte à Cronstadt, puis à Svcaborg ; la situation étant totalement confuse, tout mensonge pouvait apparaître comme un fait avéré. » Le relais sanglant de Cronstadt fut ensuite repris par un certain « docteur Rochal », un neurologue qui n'avait pas terminé ses études. Après le coup d'État d'Octobre, S.G.Rochal devint le commandant de Gatchina, en novembre il fut nommé commissaire de tout le front roumain, mais y fut tué peu après son arrivée. Une milice révolutionnaire fut constituée dans le quartier de l'île Saint-Basile et eut pour porte-parole Solomon et Kaploun (futur homme de main sanguinaire de Zinoviev). Le barreau de Saint-Pétersbourg créa « une commission spéciale chargée de vérifier si les personnes arrêtées pendant la révolution (des milliers à Petrograd) l'avaient été à bon escient, autrement dit de décider de leur sort comme du sort de tous les ex-gendarmes et policiers, sans les faire passer en jugement ; cette commission avait pour président l'avocat Goldstein. Quant à l'inimitable récit du sous-officier Timothée Kirpitchnikov, qui avait déclenché l'insurrection dans la rue, il a été consigné dès le mois de mars, et ainsi conservé pour nous, par Jacob Markovitch Fischman, homme qui fit montre en l'occurrence d'une grande passion pour l'histoire. (Dans La Roue rouge, je me suis appuyé avec reconnaissance sur ce texte.)

Et l'Encyclopédie juive de conclure : « Pour la première fois dans l'histoire de la Russie, les Juifs ont occupe de hauts postes dans l'administration centrale et locale. »

Au sommet, au sein du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats qui gouverna le pays en sous-main au cours de ces mois, se distinguaient deux de ses dirigeants, Nakhamkis-Svétlov et Guimmer-Soukhanov : dans la nuit du 1er au 2 mars, ils dictèrent au Gouvernement provisoire, aveuglé par sa suffisance, un programme qui annihilait par avance son autorité pour toute la durée de son existence. Dans sa pertinente analyse, G. A. Landau explique l'adhésion des Juifs à la révolution par une loi qui embrasse en fait toute l'époque : « Le malheur de la Russie - tout comme celui des Juifs russes - vient de ce que les résultats de la première révolution n'avaient pas encore été digérés, ne s'étaient pas décantés dans l'édification d'un nouveau régime ; de ce qu'une nouvelle génération n'avait pas eu le temps de se former alors qu'était survenue la Grande Guerre qui outrepassait nos forces. Et quand arriva l'heure de la débandade, celle-ci surprit une génération qui constituait, en un certain sens, une vapeur toute prête, chauffée par la révolution précédente, spirituellement inerte, sans lien organique avec le présent, rivée au contraire par sa passivité spirituelle à la période vécue dix ans auparavant. Et l'esprit révolutionnaire organique du début du 20e siècle devint mécaniquement l'"esprit révolutionnaire permanent du temps de guerre" ».

Les nombreuses années de mon méticuleux travail sur cette époque m'ont permis de pénétrer le sens intime de la révolution de Février, et, par là, le rôle joué par les Juifs. J'ai retenu pour moi, et je puis le répéter aujourd'hui : non, la révolution de Février n'a pas été faite par les Juifs pour les Russes, elle a été indubitablement accomplie par les Russes eux-mêmes, et je crois l'avoir suffisamment montré dans La Roue rouge. Nous avons été nous-mêmes les auteurs de ce naufrage : notre tsar, l'oint du Seigneur, les milieux de la Cour, les généraux de haut grade dénués de talent, les administrateurs empotés ; et, avec eux, leurs ennemis : l'élite intellectuelle, les octobristes, les responsables du Zemstvo, les KD, les démocrates-révolutionnaires, les socialistes et les révolutionnaires ; et, encore avec eux, de conserve, les éléments dévoyés des réservistes honteusement parqués dans les casernes de Petrograd. C'est cela qui nous a conduits à la ruine. Au sein de l'intelligentsia, il y avait bien sûr beaucoup de Juifs, mais cela ne permet aucunement de dire que la révolution fut juive.

Les révolutions peuvent être différemment classées selon leurs principales forces agissantes ; selon ce critère, la révolution de Février doit être reconnue comme le fait de toute la nation russe, ou plus strictement comme étant russe. Si on la juge - comme cela est de mise chez les sociologues matérialistes - selon le critère de qui en a le plus, le plus vite et le plus durablement profité, alors on peut certes l'appeler autrement (juive ? mais aussi allemande : Guillaume II, dans un premier temps, en a assurément tiré profit !). Pourtant, même si tout le reste de la population russe, presque dès le début, n'en a reçu que préjudice et ruine, cela ne fait pas encore que la révolution « n'ait pas été russe ». De la révolution de Février la communauté juive de Russie a reçu intégralement tout ce pour quoi elle avait lutté, et le coup d'État d'Octobre ne lui était vraiment pas nécessaire, si ce n'est à la bande d'apaches composant la jeunesse juive sécularisée qui, avec ses frères russes internationalistes, avait empilé une bonne dose de haine envers le régime politique russe et chercha à « approfondir » la révolution.

Ayant compris cela, comment devais-je tenir la route à travers Mars dix-sept, puis à travers Avril ? J'ai décrit la révolution littéralement heure par heure et n'ai cessé de rencontrer, dans les sources, de multiples épisodes et des entretiens sur le thème juif. Aurais-je eu raison de laisser tout cela faire irruption dans les pages de Mars ? Ce n'aurait pas été la première fois dans l'Histoire qu'un livre et ses lecteurs eussent succombé à cette tentation facile et corsée : tout rejeter sur les Juifs, leurs actions, leurs idées, se permettre de voir en eux la cause principale des événements, et, par là, détourner la recherche des principales causes réelles.

Pour éviter que les Russes ne tombent dans ce trompe-l'œil, méthodiquement, à travers tout le récit, j'ai mis une sourdine, dans La Roue rouge, au thème juif proprement dit, du moins par comparaison avec la façon dont ce thème avait à l'époque résonné alors dans la presse et flotté dans l'air.

La révolution de Février a été faite par les mains russes à cause du manque de discernement russe. Mais, parallèlement, dans son idéologie, un rôle significatif, déterminant, a été joué par une intransigeance absolue à l'égard du pouvoir historique russe, que les Russes, à la différence des Juifs, n'étaient pas en droit d'éprouver. (J'en ai déjà parlé au chapitre 11.) Cette intransigeance s'était nettement accentuée après le procès Beyliss, puis plus tard, après l'expulsion massive des Juifs, en 1915. Et l'intransigeance eut ainsi raison de la modération.

Toutefois, le Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats, constitué dans les premières heures de la révolution, propose un autre angle de vue. Ce Comité exécutif était un gouvernement de l'ombre des plus durs, c'est lui qui priva le Gouvernement provisoire de tout pouvoir réel tout en se gardant, de façon criminelle, d'assumer directement et ouvertement le pouvoir. Par son « Décret n° 1 », ce Comité exécutif arracha le pouvoir au corps des officiers et s'appuya sur la garnison démoralisée de Petrograd. C'est très précisément ce Comité exécutif, et non pas les avocats, ni les exploitants forestiers, ni les banquiers, qui mena le pays par la voie la plus courte à la ruine. Durant l'été 1917, un des membres de ce Comité exécutif, Joseph Goldenberg, expliqua au diplomate français Claude Anet : « Le prikaz [décret] ne fut pas une erreur, c'était une nécessité... Dès le jour où nous avons fait la Révolution, nous avons compris que si nous ne ruinions pas l'armée ancienne, elle écraserait la Révolution. Nous avions à choisir entre l'armée et la Révolution. Nous n'avons pas hésité : nous avons pris parti pour cette dernière et nous avons employé, j'oserai dire par un coup de génie, les moyens nécessaires. »

Est-il licite de poser la question : qui étaient donc ces personnages si fatalement efficaces qui composaient le CE ? Oui, dès lors que les actes de tels dirigeants modifient brutalement le cours de l'Histoire. Il faut le dire, la composition du Comité exécutif préoccupait beaucoup et le public et les journaux, en 1917, quand nombre de membres de ce CE se cachaient sous des pseudonymes et, pendant deux mois, se gardèrent de paraître en public : la Russie était gouvernée par on ne savait trop qui. Il apparut plus tard qu'il y avait dans le CE une dizaine de soldats abêtis, pour la montre, et qu'on tenait à l'écart. Des autres trois dizaines de membres vraiment actifs, plus de la moitié étaient des socialistes juifs. Il y avait des Russes, des Caucasiens, des Lettons et des Polonais, mais les Russes constituaient moins d'un quart.

V. B. Stankévitch, un socialiste modéré, nota que « le trait frappant, dans la composition du Comité, était le nombre d'éléments allogènes... sans aucune commune mesure avec leurs effectifs à Petrograd ou dans le pays », et il se demanda : « Était-ce l'écume malsaine de la vie sociale russe... ? Ou une conséquence des péchés de l'Ancien Régime qui contraignait les éléments allogènes à rallier les partis de gauche ? Ou bien était-ce simplement le résultat d'une libre concurrence... ? » Dans ce cas, « la question reste ouverte : qui en fut responsable, les allogènes qui s'y trouvaient, ou les Russes qui ne s'y trouvaient pas bien qu'ils eussent pu s'y trouver ? » Pour un socialiste, il s'agit peut-être là en effet d'une FAUTE. Mais, pour être franc, il eût mieux valu que personne ne se plongeât dans ce torrent boueux - ni nous, ni vous, ni eux !

Chapitre 14nd - En l'an 1917

Au début du mois d'avril 1917, le Gouvernement provisoire constata, à son plus grand étonnement, qu'un mois seulement après la révolution, la situation financière de la Russie - déjà guère brillante auparavant - était catastrophique; il décida alors de lancer, à grand renfort de publicité et dans l'espoir de réveiller l'enthousiasme patriotique, un « Emprunt pour la Liberté ».

Des rumeurs à ce sujet avaient déjà commencé à circuler dès le mois de mars et le ministre des Finances, Terechtchenko, avait fait cette déclaration à la presse : d'ores et déjà, « des engagements à hauteur de dizaines de millions ont été pris pour couvrir » cet emprunt - qui n'était encore qu'à l'état de projet - par des banquiers «juifs pour la plupart, ce que l'on ne peut manquer de mettre en relation avec l'abrogation des mesures limitant les droits confessionnels et nationaux ». Et, de fait, à peine l'emprunt avait-il été ouvert que la presse fut inondée de communiqués faisant état d'importantes souscriptions émanant de Juifs, avec des titres en première page en forme d'appels, du genre : « Citoyens juifs ! Souscrivez à l'Emprunt pour la Liberté ! », « Tout Juif doit posséder des obligations de l'Emprunt pour la Liberté. » 22 millions de roubles furent ainsi collectés en une seule fois à la synagogue de Moscou. Au cours des deux premiers jours, les Juifs de Tiflis souscrivirent pour un montant d'un million et demi de roubles, ceux de Minsk réunirent un demi-million en une semaine, la communauté juive de Saratov, huit cent mille. À Kiev, les héritiers de Brodski souscrivirent pour un million, tout comme Clara Guinsbourg. A l'Ouest, les Juifs ne firent pas plus la sourde oreille : Jacob Schiff prêta un million, le Rothschild de Londres - un million lui aussi ; à Paris, « à l'incitation du baron Guinzbourg..., les Juifs russes décidèrent de prendre une part active à cette opération..., plusieurs millions ont déjà été collectés ». Un Comité juif pour le succès de l'"Emprunt pour la Liberté" fut créé, qui s'employa avec énergie à battre le rappel des bonnes volontés.

Pourtant, un mois plus tard, force fut de constater que la souscription était loin d'avoir comblé les attentes du Gouvernement provisoire. Et, dès le début de mai, puis début juin et encore à la fin juillet, on publia dans la presse des listes de ceux qui avaient souscrit chacun pour plus de 25 000 roubles (en ajoutant : « Honte ! » aux riches qui s'étaient dérobés). En parcourant ces listes, on est moins frappé par le grand nombre de noms de famille juifs (suivis du reste par ceux d'Allemands russifiés dont la situation était plutôt inconfortable pendant la guerre) que par l'absence de la haute bourgeoisie russe, mis à part quelques grands négociants moscovites.

Pendant ce temps, on assistait sur la scène politique « à une rapide montée en puissance des partis de gauche et du centre, et beaucoup de Juifs s'engageaient dans la vie politique du pays ». Dès les premiers jours suivant les événements de Février, la presse centrale publia de nombreux communiqués annonçant la tenue de meetings privés, de réunions, d'assemblées organisés par les partis juifs : les plus nombreux émanaient du Bund, puis venaient le Poalci-Tsion, ensuite les sionistes, les sionistes-socialistes, les sionistes-territorialistes, enfin le POSJ (Parti ouvrier socialiste juif). Le 7 mars, déjà, la presse annonça la réunion imminente d'un Congrès des Juifs de toute la Russie. Cette idée, lancée par Doubnov « bien avant la révolution », recueillait désormais « une large approbation ». Mais, à cause des « profonds désaccords entre les sionistes et le Bund », le congrès ne put se tenir en 1917 (pas plus qu'en 1918 : « à cause de la guerre civile et de l'opposition du pouvoir bolchevique »). « A Petrograd fut reconstitué le Groupe populaire juif avec à sa tête M. Vinaver » - pas des socialistes, mais des libéraux. Au début, ils caressèrent néanmoins l'espoir de s'allier aux socialistes juifs : Vinaver déclara que « le Bund a constitué l'avant-garde du mouvement révolutionnaire et nous saluons ce Parti ». Mais les socialistes ne voulurent rien savoir.

Le vif regain d'activité des partis juifs à Petrograd prouve indirectement qu'au moment de la révolution la capitale comptait une population juive suffisamment nombreuse et dynamique. En revanche, il n'y avait pour ainsi dire pas de « prolétariat juif », ce qui ne rend que plus étonnant le succès remporté par le Bund. Celui-ci devançait tout le monde par ses initiatives : réunion de son organisation locale au Club des avocats (à Moscou, c'est rien moins qu'au Théâtre Bolchoï qu'elle eut lieu), une autre, le 1er avril, à l'école Ténichev, puis un meeting suivi d'un concert au théâtre Mikhaïlovski, enfin, « du 14 au 19 avril, c'est à Petrograd que se réunit la conférence pan-russe du Bund qui exigea derechef l'autonomie nationale et culturelle pour les Juifs de Russie ». (Et « lorsque les orateurs eurent fini de parler, tous les participants à la conférence entonnèrent l'hymne du Bund, Di Shvoue, l'lnternationale et la Marseillaise ».) Il est vrai que, comme auparavant, le Bund devait tenir la balance égale entre ses prises de position nationales et son engagement révolutionnaire. En 1903, il avait défendu (surtout contre Lénine) son indépendance nationale par rapport au Parti social-démocrate ouvrier de Russie, ce qui ne l'avait pas empêché de foncer, en 1905, dans l'unique et indivisible révolution de toute la Russie, et de même, en 1917, les membres du Bund occupèrent des postes de responsabilité au sein du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats, puis chez les sociaux-démocrates de Kiev. « À la fin de l'année 1917, il y avait près de 400 sections du Bund en activité dans le pays, qui regroupaient près de 40 000 personnes ».

On reste également perplexe devant l'attitude des Poalei-Tsion. Toujours au mois d'avril, ils se réunissent en conférence nationale à Moscou. Parmi les résolutions adoptées, on trouve d'un côté : réunir un Congres des Juifs de toute la Russie, examiner la question de l'émigration en Palestine. Mais, d'un autre côté, dans les semaines qui suivent, les Poalei-Tsion adoptent une position de classe intransigeante dans le programme de leur conférence d'Odessa : « Grâce aux efforts de la démocratie révolutionnaire juive, malgré l'opposition de la bourgeoisie à droite et du Bund à gauche..., le sort du peuple juif a été arraché aux mains sales des Juifs "opulents et installés"... Empêchez les partis bourgeois de charrier les ordures de l'ordre ancien... Ne donnez pas vos voix aux hypocrites qui ne se sont pas battus mais se sont contentés de quémander des droits pour le peuple dans les antichambres de ministres antisémites..., [et] qui n'ont pas cru en l'action révolutionnaire des masses. » En avril 1917, le Parti des Poalei-Tsion éclata : les « radicaux-socialistes » rejoignirent les sionistes ; quant aux «sociaux-démocrates», majoritaires, ils devaient par la suite intégrer la 3e Internationale.

Le Parti ouvrier socialiste juif organisa également une grande conférence pan-russe au cours de laquelle il fusionna avec les sionistes-socialistes pour former un seul « Parti ouvrier socialiste juif unifié (POSJF ou Fareïnikte) ; il renonça à ses aspirations territoriales en faveur d'une « nation juive "extra-territoriale" dotée d'une diète et de l'autonomie "nationale et personnelle" ». « Le POSJF demanda au Gouvernement provisoire de proclamer officiellement l'égalité des langues et de créer un Conseil des Affaires nationales » dont la mission devait consister en fait à « financer les écoles et les organisations juives ». Dans le même temps, il « collaborait étroitement » avec les SR.

Cependant, « c'est le mouvement sioniste qui était devenu la force politique la plus influente dans les milieux juifs ». Dès les premiers jours de mars, une résolution de l'union sioniste de Petrograd dit ceci : « Nous appelons la communauté juive de Russie à soutenir de toutes ses forces le Gouvernement provisoire, ainsi qu'à agir, à s'unir et à s'organiser dans l'intérêt de l'épanouissement du peuple juif de Russie et de la renaissance nationale et politique de la nation juive en Palestine. » Et quelle coïncidence, comme si le cours de l'Histoire les avait inspirés : c'est précisément en mars 1917 que les troupes britanniques arrivent aux portes de Jérusalem ! Et dès le 19 mars, on peut lire dans une proclamation des sionistes d'Odessa : « Nous sommes entrés dans l'époque où les Etats se remodèlent sur des bases nationales. [En Russie, c'était justement le contraire qui se déroulait... - A.S.] Malheur à nous si nous laissons passer cette occasion historique ! » En avril, la position des sionistes est encore confortée par Jacob Schiff qui déclare publiquement son adhésion au sionisme, « expliquant sa décision par le fait qu'il craint l'assimilation des Juifs, conséquence possible de l'obtention de l'égalité des droits en Russie. Il considère que seule la Palestine est le centre à partir duquel la culture juive pourra propager ses idéaux ». Début mai, un grand meeting sioniste est organisé à la Bourse de Petrograd, l'hymne sioniste y retentit à plusieurs reprises. A la fin de ce même mois de mai, c'est le Conservatoire qui accueille les participants à la 7e Conférence sioniste panrusse. Ceux-ci formulent leur programme d'action en ces termes : « renaissance culturelle du peuple juif » ; « révolution sociale dans les structures économiques au sens où boutiquiers et artisans doivent se reconvertir en paysans et ouvriers » ; amplifier le mouvement d'émigration vers la Palestine et « mobiliser le capital juif pour financer l'installation de colons ». On discute également le projet de Jabotinski de former une légion juive au sein de l'Armée britannique, et le plan de I. Trumpeldor de « créer une armée juive en Russie qui ferait route par le Caucase pour libérer la Terre d'Israël de la domination turque ». Ces deux dernières propositions sont rejetées : l'Organisation sioniste internationale adopte une position de neutralité dans la Guerre mondiale.

C'est au cours de cette même conférence qu'il fut décidé de ne voter aux élections à venir (municipales, puis à l'Assemblée constituante) que pour les partis « qui ne sont pas à droite des socialistes-populaires », et même de ne point soutenir des K.D. du genre de D.S.Pasmanik, lequel devait s'en plaindre plus tard : « C'était complètement insensé : comme si toute la communauté juive, y compris les grands et petits bourgeois, était devenue socialiste ! » Sa perplexité était plus que justifiée. Rien d'étonnant à ce qu'au début d'avril se réunît à Petrograd le congrès de l'organisation étudiante juive Gekhover ; vingt-cinq villes et toutes les universités de Russie y envoyèrent leurs délégués. Voici la conclusion de leurs travaux : ce n'est pas pour obtenir l'égalité des droits en Russie que les Juifs ont souffert, mais pour que renaisse le peuple juif dans sa patrie palestinienne. Et ils décident de créer sur-le-champ en Russie des légions pour la conquête de la Palestine.

Au cours de l'été et de l'automne 1917, le mouvement sioniste continue de monter en puissance en Russie : en septembre, il compte 300 000 adhérents.

Ce que l'on sait moins, c'est qu'en 1917 «les organisations juives orthodoxes bénéficiaient d'une grande popularité, ne cédant du terrain qu'aux sionistes et devançant les partis socialistes » (comme, par exemple, « aux élections des instances dirigeantes des communautés juives réorganisées »).

Des meetings (« Dans la haine comme dans l'amour, les Juifs ne font plus qu'un avec le peuple démocratique de Russie ! »). Des conférences (« La question juive et la révolution russe »). A Petrograd (comme en d'autres villes), réunion de « l'assemblée des Juifs élèves des établissements d'enseignement secondaire » (en sus de toutes les autres assemblées réunissant les élèves des lycées). Toujours à Petrograd est créé l'Organe central des étudiants juifs (toutefois, ni le Bund ni les autres organisations juives de gauche ne le reconnaissent). En province, de nombreux comités d'« aide aux victimes de la guerre » (réfugiés et déportés juifs) ont disparu : « Les éléments démocratiques considèrent qu'il est désormais plus utile de se consacrer à des activités politiques et sociales plus larges. » Un Comité central pour l'aide aux Juifs sera néanmoins créé en avril. Le début de mai voit la fondation de l'Union juive populaire qui se donne pour mission d'unir toutes les forces juives et de préparer la constitution d'une Union des Juifs de toute la Russie, ainsi que les élections à l'Assemblée constituante. Une autre initiative à la fin de ce mois : le Comité d'organisation de l'Union juive démocratique réunit une conférence de tous les groupes démocratiques juifs de Russie. L'organisation d'un Congrès juif pan-russe fait l'objet de débats très animés (là encore, le Bund se prononce contre : cela ne cadre pas avec son programme ; quant aux sionistes, ils veulent mettre à l'ordre du jour du congrès la question de la Palestine, et là, c'est eux que l'on écarte). En juillet, une Conférence panrusse pour la préparation du Congrès juif se réunit à Petrograd ; les circonstances politiques et l'exaltation générale permettent à Vinaver d'y déclarer que le concept d'une seule et unique nation juive disséminée en divers pays est désormais venu à maturité et que le sort des Juifs de Roumanie ou de Pologne ne peut laisser les Juifs russes indifférents. Le congrès est annoncé pour décembre.

Quel débordement d'énergie, quelle vigueur mise au service de sa nationalité ! Malgré le tourbillon dans lequel nous a entraînés cette année 1917, on est frappé par la diversité, la détermination mais aussi le caractère méthodique de l'action menée par les Juifs sur le terrain social et politique.

On retrouve tout cela dans le domaine de la culture et de l'action sanitaire qui connurent « un véritable épanouissement entre février et novembre 1917 ». Des publications sont transférées à Petrograd, comme Les Juifs de Russie et La Semaine juive, d'autres sont créées, comme le Petrograd-Togblat en yiddish ; d'autres publications du même type apparaissent dans les grandes villes du pays. L'association Tarbut et la Ligue pour la Culture ouvrent « des dizaines de jardins d'enfants, d'écoles primaires et secondaires, d'écoles d'instituteurs » où l'enseignement est bien sûr délivré en hébreu et en yiddish. Un lycée de garçons juif est créé à Kiev. En avril se déroule à Moscou le 1er Congrès juif panrusse consacré aux problèmes de la culture et de l'enseignement ; on y lance un appel à ce que les écoles juives soient entretenues sur fonds publics. - Un autre congrès se réunit, celui de la Société des Amis de la langue et de la culture juives. A Moscou, le théâtre Gabima ouvre ses portes : c'est « la première fois au monde qu'un théâtre professionnel donne ses représentations en hébreu ». En avril, on présente une exposition de peintres juifs. Au cours de ce même mois a lieu la conférence de l'Association prophylactique juive.

Quel contraste avec la confusion qui, cette année-là, règne en Russie dans tous les domaines : l'État, l'économie, la culture !

Autre événement de grande importance pour les Juifs au cours de cette période : la possibilité d'accéder au grade d'officier dans l'armée russe. Ce fut un mouvement de grande ampleur : en avril, l'état-major de la région militaire de Petrograd donna instruction aux chefs d'unités de diriger immédiatement tous les étudiants de confession juive sur un bataillon de formation militaire à Nijni-Novgorod en vue d'une affectation ultérieure dans des écoles d'officiers, - ce qui revenait à assurer une promotion massive de jeunes gens juifs au grade d'officier. « A l'école militaire de Kiev, 131 Juifs furent promus officiers après une formation accélérée dès le début de juin 1917 ; 160 élèves-officiers juifs furent promus au cours de l'été 1917 à Odessa.» En juin, sur l'ensemble de la Russie, on compte 2 600 Juifs ayant accédé au premier grade d'officier.

Selon certains témoignages, les jeunes recrues de confession juive étaient parfois mal accueillies par les autres élèves-officiers - ainsi à l'école militaire Alexandrovski (où furent affectés plus de trois cents Juifs). Et à l'école Mikhaïlovski, un groupe d'élèves-officiers rédigea ce projet de résolution : « Nous n'avons rien contre les Juifs en général, mais nous considérons qu'il est impensable de les admettre au sein du commandement de l'armée russe. » Les officiers n'approuvèrent pas cette résolution ; pour sa part, un groupe d'élèves-officiers socialistes, au nombre de 141, la condamna, « considérant que ces déclarations antijuives jettent l'opprobre sur l'armée révolutionnaire » - et la résolution fut rejetée. Lorsque les jeunes sous-lieutenants juifs arrivaient dans les unités, les hommes de troupe les considéraient souvent avec incrédulité, voire avec malveillance : ils représentaient quelque chose d'inhabituel, d'anormal. (Mais, des lors que tel ou tel parmi eux se posait en révolutionnaire, il était vite adopté.)

D'un autre côté, on ne peut qu'être étonné par le comportement des élèves-officiers juifs de l'école militaire d'Odessa, laquelle en avait accueilli 240 à la fin de mars. En effet, trois semaines plus tard, soit le 18 avril (selon le calendrier julien), lors de la parade du 1er Mai, ils se firent remarquer en défilant avec des chants traditionnels juifs. Comprenaient-ils que ce n'était pas ainsi qu'ils allaient mener les soldats russes au combat ? Et sinon - qui donc avaient-ils l'intention de commander ? A la rigueur, des bataillons constitués exclusivement de Juifs. Cependant, comme le note le général Denikine en 1917, alors même que la formation de régiments nationaux (polonais, ukrainiens, caucasiens - des régiments lettons existaient déjà auparavant) connaissait un grand succès, « seule la nationalité juive ne réclamait pas l'autodétermination au sens militaire (pour servir dans l'armée). Et chaque fois qu'en réponse à des plaintes [portant sur le mauvais accueil réservé aux officiers juifs] on proposait de constituer des régiments composés exclusivement de Juifs, cela soulevait une tempête de protestations parmi la communauté juive et dans les milieux de gauche qui considéraient cette initiative comme une abominable provocation ». (Selon les journaux de l'époque, on envisagea de faire de même en Allemagne, mais là-bas aussi le projet fut abandonné.) On a cependant des raisons de penser que les tout nouveaux officiers juifs ressentaient le besoin d'un regroupement national, mais sous une autre forme. Le 18 juin, des officiers juifs réunis à Odessa décidèrent de créer un groupe de liaison inter-fronts « pour faire la lumière sur la situation des combattants juifs dans les unités ». (Mais certains journalistes, alors même que l'armée était désormais « révolutionnaire », laissaient par inertie se perpétuer leur haine envers les officiers quels qu'ils fussent, envers les galons en tant que tels, et c'est ainsi que A.Alpérovitch, le 5 mai encore, dans Les Nouvelles boursières, prêcha la croisade anti officiers.)

Selon plusieurs sources, les Juifs, quand il s'agissait de servir en qualité de simples soldats, rechignèrent à répondre à l'appel lors de la campagne de recrutement de 1917 ; il est probable que des substitutions de personnes furent constatées à l'occasion des examens médicaux, - en effet, certaines commissions de recrutement exigèrent des Juifs qu'ils présentassent une pièce d'identité pourvue d'une photo au moment de passer devant la commission médicale (ce qui n'était pas la coutume - les mœurs étaient plus simples). De violentes protestations s'élevèrent aussitôt : cette mesure n'allait-elle pas à rencontre des dispositions abrogeant les limitations des droits des nationalités, - et le ministère de l'Intérieur donna instruction de ne plus exiger de photo d'identité.

Début avril, le Gouvernement provisoire ordonna par télégramme de lever immédiatement, sans examen préalable des dossiers individuels, toutes les peines de déportation prononcées à rencontre des Juifs soupçonnés d'espionnage. Certains d'entre eux étaient originaires de territoires occupés par l'ennemi, d'autres non, mais beaucoup demandèrent l'autorisation de s'installer dans des villes de Russie d'Europe. On note ainsi un important afflux de Juifs à Petrograd où leur nombre s'élevait en 1917 à «près de cinquante mille ». De même « la population juive augmenta considérablement à Moscou en 1917 (soixante mille)" ».

Moins nombreux mais très puissant fut le renfort que la communauté juive de Russie obtint de l'étranger. Ne parlons même pas des deux fameux trains qui traversèrent l'Allemagne - celui de Lénine (30 personnes) et celui de Natanson-Martov (160) - ; les Juifs s'y trouvaient en majorité écrasante et presque tous leurs partis étaient représentés (la liste des passagers des « wagons extra-territoriaux » fut publiée pour la première fois par V.Bourtsev). Rares furent ceux, parmi ces deux cents, qui n'étaient pas promis à jouer un rôle significatif dans la vie politique russe.

Bien plus nombreux furent les Juifs qui débarquaient maintenant par centaines en provenance des États-Unis - émigrés de la première heure, révolutionnaires ou déserteurs ayant fui le service militaire - ; on les appelait désormais « combattants révolutionnaires » ou « victimes du tsarisme », et, sur ordre de Kérenski, l'ambassade de Russie aux USA leur délivrait sans difficulté un passeport russe dès lors qu'ils se présentaient en compagnie de deux témoins - parfois sollicités dans la rue. (Les militants regroupés autour de Trotski se retrouvèrent dans une situation particulière : comme il y avait de sérieuses raisons de les soupçonner d'intelligence avec l'Allemagne, ils furent retenus un temps au Canada. Quant à Trotski lui-même, il disposait non d'un minable petit document russe, mais d'un solide passeport américain qui lui avait été délivré, on ne sait trop pourquoi, pendant son bref séjour aux États-Unis - ainsi que d'une importante somme d'argent dont la provenance ne fut jamais établie.) Au cours du « meeting russe de New York » qui se déroula le 26 juin dans une atmosphère exaltée (sous la présidence de R.Routenberg, celui-là même qui avait d'abord manipulé puis assassiné Gapone), le rédacteur en chef du journal juif Forwards, Abraham Kagan, s'adressa en ces termes à l'ambassadeur de Russie, Bakhmetiev, « au nom des deux millions de Juifs qui vivent dans les États-Unis d'Amérique du Nord » : « Nous avons toujours aimé notre patrie ; nous nous sommes toujours sentis liés par des liens de fraternité avec l'ensemble de la population de Russie... Nos cœurs sont pleins de dévouement envers le drapeau rouge et le drapeau national tricolore de la Russie libre. » Il ajouta encore que le sacrifice des militants de « La Volonté du Peuple » « a été la conséquence directe de l'aggravation des persécutions à rencontre des Juifs » et que « des gens comme Zoundelovitch, Deutsch, Gerchouny, Lieber et Abra-movitch sont à compter parmi les plus braves ».

Et ils se mirent à affluer, les revenants, et pas seulement de New York, sans doute, puisqu'au mois d'août le Gouvernement provisoire décida d'accorder des billets de faveur, sur la ligne de chemin de fer de Vladivostok, aux « émigrés politiques » en provenance d'Amérique. A Londres, au mois de juin (mais combien étaient déjà retournés en Russie ?), au cours d'un meeting à White Chapel, « il fut établi que dans la seule capitale britannique 10 000 Juifs avaient manifesté leur désir de revenir en Russie », et la résolution suivante fut adoptée : nous nous réjouissons que « les Juifs reviennent afin de participer au combat pour une nouvelle Russie sociale et démocratique" ».

Parmi tous ces gens brûlant du désir de rentrer au pays et de faire la révolution, certains connurent un destin exceptionnel et marquèrent le cours de l'Histoire russe. Chacun se souvient de V.Volodarski, de M.Ouritski, de Y.Larine - ce dernier allait bientôt inventer l'« économie du communisme de guerre ». On sait moins qu'il y avait là aussi le frère de Sverdlov, Benjamin (il est vrai qu'il ne monta pas plus haut qu'adjoint au Commissaire du Peuple aux transports et membre du Présidium du VSNKh (Le Conseil suprême de l'économie nationale ou Vesenkha), mais, tout compte fait, ce n'est pas rien non plus). Compagnon d'émigration de Lénine, revenu dans le même train que lui. Moïse Kharitonov se rendit tristement célèbre, dès le mois d'avril 1917, par le soutien qu'il apporta aux anarchistes lors de leur fameux coup de main ; il fut par la suite secrétaire régional du Parti communiste à Perm, Saratov, Svcrdlovsk, et secrétaire du Bureau de l'Oural du Comité central. Il revint à Simon Dimanstein, ancien membre du groupe bolchevique de Paris, de diriger le Commissariat juif près le Commissariat du Peuple aux nationalités, puis la Section juive du Comité central exécutif de Russie, bref, de prendre sous sa tutelle l'ensemble des questions juives. (Ajoutons à cela qu'à l'âge de dix-huit ans, il avait, au cours de la même année, « passé l'examen du rabbinat » et rejoint les rangs du Parti social démocrate ouvrier de Russie.) - On trouve également le groupe des compagnons new-yorkais de Trotski, appelés à exercer de hautes fonctions : le joaillier G. Mclnitchanski, le comptable Friman, le typographe A.Minkine-Menson (ils allaient bientôt prendre la tête, respectivement, des syndicats soviétiques, de la Pravda, de l'expédition des assignats et des titres bancaires), le peintre en bâtiment Gomberg-Zorine (futur président du Tribunal révolutionnaire de Petrograd).

Parmi ces émigrés revenus au pays au moment de la révolution de Février, certains sont tombés dans l'oubli et c'est bien dommage, car ils ont parfois influé puissamment sur le cours des événements. Ainsi Ivan Zalkind, docteur en biologie, participa activement à la révolution d'Octobre et assura la gestion effective du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères pendant la période où Trotski fut à sa tête. Semion Kogan-Semkov, « commissaire politique aux usines d'armement et aux aciéries d'Ijevsk» en novembre 1918, dirigea la répression des ouvriers d'Ijevsk qui s'étaient massivement soulevés en octobre de la même année (on dénombra plusieurs milliers de victimes - rien que sur la place de la Cathédrale, 400 ouvriers furent fusillés). Tobinson-Krasnochtchckov fut appelé à exercer les plus hautes responsabilités dans toute la région de l'Extrême-Orient soviétique (secrétaire du Comité central, chef du gouvernement). Girshfeld-Stachevski, alias Verkhovski, commanda un détachement de prisonniers de guerre et de transfuges allemands, jetant ainsi les fondements des régiments bolcheviques internationaux ; on le retrouve plus tard à la tête de l'agence de renseignement du Front de l'ouest (1920), et plus tard encore, lorsque la « paix » fut revenue, « il fut chargé par la Tchéka d'organiser un réseau de renseignement dans les pays d'Europe occidentale » et reçut le titre honorifique de « tchékiste émérite ».

Parmi ceux qui se rangèrent aux côtés des bolcheviks, certains ne l'étaient pas du tout - ou pas encore -, mais le Parti de Lénine-Trotski les accueillit le cœur en bandoulière ! - Membre du Comité de Guerre révolutionnaire en octobre 1917, Iakov Fischman faillit se fourvoyer, en juillet 1918, dans la révolte des socialistes-révolutionnaires de gauche ; malgré cela, il entra au Comité révolutionnaire du Parti bolchevique et fut employé pendant des années à la Direction du renseignement de l'Année rouge. Malgré son appartenance à l'anarcho-syndicalisme, Efim Iartchouk fut envoyé au Soviet de Cronstadt par celui de Petrograd ; il en revint en octobre à la tête d'un détachement de marins pour prendre le palais d'Hiver.

Vsevolod Voline-Eichenbaum (le frère du théoricien de la littérature Boris Eichenbaum), revenu en 1917, fit preuve d'une inébranlable fidélité à ses convictions anarchistes ; il devint l'idéologue du mouvement de Makhno, présida le Soviet de guerre révolutionnaire créé par celui-ci, - mais chacun sait que Makhno fit davantage le jeu des bolcheviks qu'il ne leur causa de préjudices -, et fut, avec une dizaine d'autres anarchistes, gentiment expulsé hors de Russie.

Tous ces gens avaient de bonnes raisons de revenir et pendant ces quelques mois, le rôle joué par nombre de Juifs ne fit que grandir. « Désormais, il n'y a plus de question juive en Russie ». (Cependant, D. Aïzman citait dans l'un de ses articles les propos désabusés de Soura Alpérovitch, la femme d'un commerçant qui avait quitté Minsk pour s'établir à Petrograd : « Nous ne sommes plus des esclaves, la belle affaire !... Et ce que nous a infligé le ci-devant Nicolas à Kichinev », qu'est-ce qu'on en fait ?) Quant à David Aïsman lui-même, il tient le raisonnement suivant : « Les Juifs doivent consolider à tout prix les conquêtes de la Révolution-aucune hésitation à ce sujet ! Quels que soient les sacrifices exigés par cette cause, il faut les accepter... Tout est là : [autrement], c'est la fin... Même les Juifs les plus incultes sont capables de comprendre ça.» Ce qu'il adviendrait des Juifs au cas «où la contre-révolution l'emporterait (...) ne fait pas l'ombre d'un doute ». Selon lui : des exécutions massives. C'est pourquoi « cette ignoble engeance doit être tuée dans l'œuf. Et sa semence doit également être détruite... Les Juifs sauront défendre leur liberté ».

Tuée dans l'œuf... même la semence doit être détruite... C'est déjà là tout le programme des bolcheviks, mais formulé en termes bibliques. Mais, au fait, de quelle engeance s'agit-il là ? de quelle semence ? Les monarchistes ? - ils ne bougeaient plus et il y aurait eu trop des doigts d'une seule main pour dénombrer ceux d'entre eux qui restaient actifs. Il ne pouvait donc s'agir que de ceux qui s'opposaient au déchaînement de tous ces Soviets, de tous ces comités, de la populace en folie ; de ceux qui voulaient mettre fin au chaos - les gens de bon sens, mais aussi les ex-fonctionnaires et, avant tout, les officiers et, parmi eux, bientôt, le général-soldat Kornilov. Parmi ces contre-révolutionnaires, il y avait aussi des Juifs, mais cet élément-là s'accordait sur beaucoup de points avec l'élément national russe.

Laissons de côté le thème national et le thème juif pour nous tourner vers la presse. En 1917, celle-ci connut un regain d'influence, des publications plus nombreuses et un afflux d'employés. Avant la révolution, seul un petit nombre parmi ces derniers avaient bénéficié du sursis militaire, et cette mesure ne concernait que les journaux (et les imprimeries) existant déjà avant guerre. (Ils étaient considérés comme « des entreprises participant à l'effort de guerre »... alors même qu'ils s'acharnaient contre le gouvernement et la censure militaire.) Dès le mois d'avril, à la demande pressante des éditeurs de presse, ces avantages furent élargis : il y eut davantage de dispenses de service militaire et cette mesure s'étendit à tous les journaux politiques nouvellement créés (dans des conditions parfois plus que douteuses : il suffisait de tirer à trente mille exemplaires ne serait-ce que pendant deux semaines) ; des mesures de faveur furent accordées aux jeunes ainsi qu'aux « émigrés politiques » et aux « anciens déportés », - toutes les conditions étaient réunies pour que bon nombre d'ex-émigrés trouvassent du travail dans des publications de gauche. C'est ainsi, par exemple, que la rédaction du journal Rousskeiïa Volia se trouva étoffée de nouveaux collaborateurs : Iarochevski, Tsekhanovski, Savski, Scvski, Soukhodolski. Pendant ce temps, des journaux de droite étaient interdits de publication - la Malenkaïa Gazeta et la Narodnaïa Gazeta - parce qu'ils avaient accusé les bolcheviks de collusion avec l'Allemagne. Et lorsque, au mois de mai, plusieurs journaux publièrent des télégrammes faussement attribués à l'impératrice (c'étaient des faux, bien sûr, mais il ne s'agissait que d'une « gentille farce imaginée par une employée du télégraphe », laquelle, cela va de soi, ne fut jamais inquiétée) et qu'il fallut tout de même démentir, Les Nouvelles boursières consentirent à reconnaître que « ni dans les archives spéciales de la Direction centrale de la Poste et du Télégraphe où sont conservés les télégrammes envoyés par les hautes personnalités, ni dans les archives de la Censure militaire, ni dans celles du Télégraphe central on n'a trouvé trace de cette correspondance ». Autrement dit : ces télégrammes ont peut-être bel et bien existé, mais leur trace a été habilement effacée. Merveilleuse liberté de la presse !

Vinaver était un homme raisonnable et, dès le début du mois de mars, il avait mis en garde les participants à une réunion du Club juif de Petrograd : « Il ne suffit pas d'aimer la liberté, il faut aussi rester maître de soi... Ne vous hâtez pas de mettre en œuvre l'obtention de vos droits. » D'après nos sources, Vinaver (mais aussi Dan, Liber et Bramson) « avaient été sollicités pour occuper des fonctions ministérielles, mais tous avaient décliné cette proposition, arguant que les Juifs ne devaient pas siéger au Gouvernement russe. Mais ce qu'en sa qualité de juriste Vinaver ne pouvait bien sûr refuser, c'était de devenir membre du Sénat - cette nomination fit sensation -, et c'est ainsi qu'il fut l'un des quatre Juifs (avec G. Blumenfeld, O. Gruzenberg et I. Gourévitch) à faire partie de cette institution. Stricto sensu, il n'y eut donc pas un seul Juif ministre, mais quatre Juifs eurent en charge des secrétariats d'État influents - V. Gourévitch auprès du ministre de l'Intérieur Avskentiev, S. Lourié au ministère du Commerce et de l'Industrie, S. Schwarz et A. Guinzburg-Naoumov au ministère du Travail ; on peut également y ajouter P.Routenberg. Citons encore le secrétaire général du Gouvernement provisoire, A. Halpem (qui succéda à V. Nabokov au mois de juillet), le directeur du premier département du ministère des Affaires étrangères, A. N. Mandelstam. En mai, I.D. Iouzéfovitch devient général, chargé de l'approvisionnement à l'État-major général des Armées ; en juillet, le sous-lieutenant Scher est nommé adjoint au chef de la Région militaire de Moscou ; à partir du mois de mai, A. Mikhelson prend la tête de la Direction des approvisionnements en provenance de l'étranger à l'État-major général. Naoum Glasberg est commissaire du Gouvernement provisoire à la direction du Génie militaire ; Tchemov fait entrer plusieurs Juifs au Comité territorial supérieur qui a la haute main sur la distribution des terres aux paysans. Bien sûr, dans la plupart des cas, il ne s'agit pas de postes clés et ils ne pèsent pas lourd par comparaison avec le Comité exécutif dont l'influence sur tout le cours des événements est déterminante durant cette période ; l'appartenance nationale des membres de celui-ci va d'ailleurs provoquer bientôt un vif émoi dans l'opinion publique.

Lorsque, au mois d'août, fut convoquée une Conférence d'État chargée de se pencher sur la situation alarmante du pays, outre les participants désignés par les Soviets, les partis, les corporations, furent également admis les représentants des nationalités ; il y en eut huit pour la nationalité juive - parmi eux, G. Sliozberg, M. Liber, N. Friedman, G. Landau, O. Gruzenberg.

« Approfondir la révolution » - tel était le slogan à la mode en 1917. C'est à cela que s'employaient tous les partis socialistes. Voici ce qu'écrivait I. O. Lévine : « 11 est hors de doute que le nombre des Juifs au sein du Parti bolchevique, mais aussi dans tous les autres partis qui ont tant œuvré à "approfondir la révolution" - les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, etc. -, ne correspondait en rien, ni du point de vue quantitatif, ni du point de vue des responsabilités exercées, à leur pourcentage réel dans la population de Russie. C'est un fait indiscutable qu'il convient d'expliquer, mais qu'il serait absurde et vain de nier » ; et si l'on est en droit de « mettre en avant la situation juridique des Juifs avant la révolution de Février, cela ne suffit pas à épuiser la question ». On connaît bien la composition des Comités centraux des différents partis socialistes. Il faut d'ailleurs noter que, pendant celte année 1917, les Juifs étaient proportionnellement bien plus nombreux dans les instances dirigeantes des mencheviks, des S.-R. de droite, des S.-R. de gauche et des anarchistes, que chez les bolcheviks. « Au Congrès des socialistes-révolutionnaires réuni fin mai-début juin 1917, on dénombrait 39 Juifs sur les 318 délégués ; sur les 20 membres du Comité central élu lors de ce congrès, il y avait 7 Juifs. Parmi les leaders de l'aile droite du Parti, on trouve A. Gotz ; parmi ceux de l'aile gauche, M. Natanson. » Mais quelle triste fin connut ce dernier, fondateur du populisme russe, celui qu'on avait surnommé « Marc-le-Sage » : réfugié à l'étranger pendant la Première Guerre mondiale, il accepta le soutien financier des Allemands, traversa l'Allemagne en mai 1917 ; de retour en Russie, il se rangea immédiatement aux côtés de Lénine, couvrant de son autorité la décision de dissoudre l'Assemblée constituante - c'est même lui qui, avant tout le monde, en formula l'idée, mais on peut être sûr que Lénine y avait déjà songé...)

Pendant l'été 1917 eurent lieu les élections municipales. Elles furent remportées par les différents partis socialistes, et « les Juifs prirent un part active aux affaires locales, y compris dans des villes situées hors de la Zone de résidence ». Ainsi « O. Minor, membre du Parti S.-R..., prit la tête de la Douma municipale de Moscou ; cette fonction fut occupée à Minsk par A.Weinstein (Rakhmiel), membre du Comité central du Bund ; à Iékaterinoslav par le menchevik I. Polonski ; à Saratov par D. Tchertkov, un membre du Bund ». G. Schreider devint « maire de Petrograd ; A. Ginzburg-Naoumov, adjoint au maire de Kiev ».

Cependant, ces hommes politiques furent pour la plupart balayés par le putsch d'Octobre et n'agirent pas sur le cours des événements ultérieurs ; ce rôle revint à d'autres qui avaient occupé des postes nettement moins élevés, mais qui étaient plus nombreux et répartis sur tout le territoire, en particulier au sein des Soviets ; ce fut le cas de L. Khintchouk qui se trouvait à la tête du Soviet des ouvriers de Moscou, ou de Nassimovitch et M. Trillisser, membres du Soviet d'Irkoutsk (ce dernier entra au Comité central des Soviets de Sibérie après 1917, puis y devint haut responsable de la Tchéka).

En province, « les différents partis socialistes juifs étaient largement représentés dans les Soviets des ouvriers et des paysans ». Tout comme au Congrès démocratique de septembre qui agaça Lénine à tel point qu'il ordonna l'encerclement du Théâtre Alexandre et fit arrêter tous les participants. (Le camarade Nachatyr, responsable politique du théâtre, faillit subir les foudres de Lénine, mais Trotski s'interposa.) Et, même après Octobre 17, le Soviet des députés des soldats de Moscou comptait dans ses rangs, ainsi qu'en fit état Boukharine, « des dentistes, des pharmaciens, etc., - autrement dit des gens qui étaient aussi proches des soldats que de l'empereur de Chine » !

Mais qui gouverna vraiment la Russie du printemps à l'automne 1917? Non pas le Gouvernement provisoire - qui n'avait ni pouvoir ni volonté -, mais le Comité exécutif du Soviet de Petrograd, puissant et impénétrable, remplacé après juin par le Comité central exécutif. Ce sont ceux-là qui tinrent les rênes du pouvoir, unis en apparence, mais déchirés de l'intérieur par des conflits idéologiques et partisans. Ainsi, comme on l'a vu, le Comité de Petrograd commença par approuver d'une seule voix le « Décret n° 1 », puis il se mit à hésiter sérieusement sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la guerre : fallait-il démanteler l'armée ou au contraire la renforcer ? (Ensuite, faisant preuve d'une détermination plutôt inattendue, il apporta son soutien à l'« Emprunt pour la Liberté », ce qui provoqua l'exaspération des bolcheviks, mais s'accordait avec l'opinion publique, favorable à cette initiative, et avec celle de certains Juifs libéraux.)

Le Bureau du premier Comité central exécutif des Soviets des députés ouvriers et soldats de toute la Russie (c'était la première fois que la Russie était gouvernée par des Soviets) comptait 9 membres. On y trouvait notamment le « S.-R. » A. Gotz, le menchevik F. Dan, le bundiste M. Liber, le « S.-R. » M. Mandelstam. (En mars, Gendelman et Svétlov exigèrent au cours d'une réunion des Soviets le durcissement des conditions de détention de la famille impériale et l'arrestation de tous les grands-ducs - c'est dire qu'ils se sentaient solidement installés au pouvoir.) Au sein de ce même Bureau siégeait également un bolchevik de premier plan, L. Kamencv. Mais aussi le Géorgien Tchkhéidzé, l'Arménien Saakian, Krouchinski, qui était vraisemblablement polonais, et Nicolski - russe : tels étaient ceux qui dirigeaient la Russie dans une période si critique de son histoire.

A côté du CCE des Soviets des députés ouvriers et soldats, on procéda, fin mai, à l'élection du Comité exécutif du Soviet des députés des paysans. Parmi ses trente membres, il y avait en tout trois paysans - c'est ainsi que ce pouvoir, avant même les bolcheviks, concevait la représentativité ! Par ailleurs, selon D.S.Pasmanik, cette instance comptait 7 Juifs : « C'était très regrettable, justement du point de vue des intérêts juifs (...), les gens en avaient assez de les voir partout ». Et ce Soviet paysan présente ses candidats à l'Assemblée constituante toute proche : une véritable liste de mariage, à commencer par Kérenski, avec le bouillant Ilya Roubanovitch, tout juste rentré de son exil parisien, le terroriste Abraham Gotz, l'obscur Gourévitch... (Le même article de journal mentionne l'arrestation pour désertion du sous-lieutenant M.Golman, président du Soviet paysan de la région de Moghuilev !)

Il va de soi que ce n'est pas l'appartenance nationale des membres de ces Comités exécutifs qui explique leurs décisions - loin de là ! (Nombre d'entre eux s'étaient éloignés de leur communauté et n'y mettaient plus les pieds depuis belle lurette.) Chacun était persuadé que son talent et son instinct révolutionnaire lui permettraient de régler au mieux les problèmes des ouvriers et des paysans, qu'il serait bien plus efficace que ces braves gens un peu lourdauds, ne serait-ce que par son niveau d'instruction et son intelligence.

Tandis que la majorité des Russes - de l'homme du peuple au général - était littéralement abasourdie par l'apparition aussi soudaine que spectaculaire de ces nouveaux visages parmi les orateurs des meetings, les organisateurs de manifestations, les dirigeants politiques.

En voici un exemple, cité par le socialiste V. Stankevitch, le seul membre du Comité exécutif à être officier : « Ce fait [le grand nombre de Juifs au sein du CE] eut des conséquences considérables sur l'opinion publique, sur l'orientation des sympathies... Un détail, à ce propos : au cours de sa première visite au Comité, Kornilov se retrouva par hasard entouré uniquement de Juifs avec, en face de lui, deux personnages peu influents et même inconnus dont je ne garde souvenir que parce qu'ils arboraient un type juif marqué jusqu'à la caricature. On peut se demander si cet épisode n'influa pas sur l'attitude de Kornilov envers la révolution. »

Mais l'attitude du nouveau pouvoir à l'égard de tout ce qui est russe, quelle est-elle ? La fin du mois d'août, ce sont les «jours de Kornilov ». La Russie est en train de sombrer, c'est clair : elle perd la guerre, l'armée est en pleine décomposition sur le front comme à l'arrière. Le général Kornilov, dont Kérenski vient d'exploiter habilement la naïveté, lance un appel de détresse, un véritable cri de douleur : « O peuple de Russie ! Notre grande Patrie est en train de périr. Proche est l'heure de sa fin... Vous tous en qui bat un cœur russe, en qui habite la foi, allez dans les églises et priez Dieu pour qu'il accomplisse le plus grand des miracles, qu'il sauve la terre qui nous a fait naître ! » Ces propos font ricaner Guimmer-Soukhanov, idéologue de la révolution de Février et membre influent du Comité exécutif : « C'est maladroit et vide, c'est de la mauvaise politique et de la mauvaise littérature... une misérable contrefaçon de la "bonne vieille Russie d'autrefois" ! »

Oui, c'est vrai : Kornilov est maladroit, emphatique, et sa position politique n'est pas claire - il faut dire que la politique n'est pas son fort. Mais son cœur est brisé par la souffrance. Et Soukhanov, lui, est-il capable de souffrir ? Il n'a cure de préserver une culture vivante, un pays - il est au service d'une idéologie, de l'Internationale, et ne voit dans les propos de Kornilov que vacuité de l'esprit. Oui, il sait manier le sarcasme. Mais on peut lui reprocher de parler de « contrefaçon » et, plus généralement, de tourner en dérision la «Russie d'autrefois », c'est-à-dire son histoire, sa spiritualité, son art. Et c'est avec ce mépris pour tout ce que des siècles d'histoire russe ont accumulé que Soukhanov et ses amis - cette écume internationale - fixent les orientations de la révolution de Février.

Dans cette affaire, ce n'est pas l'origine nationale de Soukhanov et des autres qui est en cause, mais leur attitude a-nationale, antirusse et anti-conservatrice. Ainsi, on aurait pu penser que le Gouvernement provisoire - qui devait résoudre des problèmes concernant l'Etat russe dans son ensemble et qui était composé de Russes - allait manifester ne fût-ce qu'une fois son attachement à la Russie - non, rien du tout ! Il n'a fait preuve de persévérance « patriotique » que dans un seul domaine : conduire une Russie en train de se décomposer (d'ores et déjà, la « République de Cronstadt », et pas seulement elle, s'était « séparée de la Russie ») vers la victoire militaire ! La victoire à tout prix ! La fidélité à ses alliés. (Du reste, ceux-ci ne se privaient pas de pousser à la roue, aussi bien au niveau des gouvernements qu'à celui des opinions publiques et des puissances financières. En mai, par exemple, les journaux citent un article du Morning Post : « L'Amérique a fait comprendre à la Russie » qu'en cas de paix séparée, les États-Unis « dénonceraient tous leurs accords financiers avec la Russie. » Et le prince Lvov de renchérir : « Le pays doit s'exprimer avec toute sa force et envoyer son armée au combat.») Quant aux conséquences que la poursuite de la guerre entraînera pour la Russie, nul n'en a cure. Et chaque réunion - ou presque - du Gouvernement provisoire, chaque question débattue par lui portent la marque de cette dérive, de cette atrophie de l'instinct de conservation nationale.

Et cela jusqu'au ridicule. Alors qu'il dépense des millions à droite et à gauche, prêtant toujours la plus grande attention aux « besoins culturels des minorités nationales », le Gouvernement provisoire, réuni le 6 avril (pendant la semaine sainte), refuse d'accorder sa subvention à l'« Orchestre grand-russe de V. V. Andreïev », une formation ancienne qui tirait ses ressources « des crédits de l'ex-Chancellerie personnelle de Sa Majesté » (crédits, soit dit en passant, que ce même Gouvernement provisoire avait confisqués). La somme demandée - 30 000 roubles par an - ne représentait pourtant que le salaire de trois secrétaires d'État. « Refusé ! » (et au diable l'« Orchestre grand-russe » ! Non mais, vous avez vu ce nom : « grand-russe » !) Pensant qu'il s'agissait d'un malentendu. Andreïev réitéra sa demande. Mais, surmontant sa mollesse, le Gouvernement provisoire fit preuve d'une fermeté inhabituelle et refusa derechef.

Au cours de cette année, on ne décèle pas le moindre soupçon de sentiment national russe chez le ministre et historien Milioukov. Pas plus que chez l'« homme fort de la révolution», Kérenski. À aucun moment. En revanche, une suspicion viscérale et permanente à l'égard des milieux conservateurs et, au premier chef, de ceux qui défendaient la cause nationale russe. Et le 24 octobre, dans son dernier discours au Pré-parlement, alors que les troupes de Trotski prennent d'assaut Petrograd, maison après maison, et que le palais Marie est déjà en flammes, Kérenski s'emploie à démontrer que les journaux qu'il vient d'interdire - le Rabotchy Pont (la « Pravda ») des bolcheviks et la Novaïa Rous de droite - ont la même orientation...

Bien entendu, le « maudit incognito » du Comité exécutif ne passa pas inaperçu. Le mystère des pseudonymes tarabusta les milieux cultivés de Petrograd et suscita des questions dans la presse. En mai, après deux mois de silence, il fallut se résoudre à révéler publiquement l'identité véritable de tous les membres du CE (à l'exception, pour un temps, de Svétlov-Nakhamkis et de l'infatigable animateur du Soviet, Boris Ossipovitch Bogdanov - alias Bogdanov-Malinovski, qui allait rester dans l'Histoire sous ce nom). Cette dissimulation provoquait de l'agacement, y compris dans les milieux populaires. Ainsi, lorsqu'au Plénum du Soviet, en mai, furent avancés les candidatures de Zinoviev et Kamenev, des cris fusèrent de la salle : « Donnez-nous leurs vrais noms ! »

Pour les gens de ce temps-là, seuls les voleurs dissimulaient leur identité ou changeaient de nom. Alors, pourquoi Boris Katz avait-il honte de s'appeler ainsi et se présentait-il sous le patronyme de « Kamkov » ? Pourquoi Lourié se dissimulait-il sous le pseudonyme de « Larine », et Mandelstam sous celui de « Liadov » ? - Il est vrai que beaucoup traînaient leur pseudonyme depuis l'époque de la clandestinité, quand il fallait se cacher ; mais pourquoi le social-démocrate Schotman prit-il en 1917 le nom de Danilov - et ce n'est pas le seul exemple -, oui, pourquoi ?

Une chose est certaine : si un révolutionnaire se dissimule sous un pseudonyme, c'est qu'il veut tromper quelqu'un, et peut-être pas seulement la police ou le gouvernement... Alors, comment savoir, s'interroge l'homme de la rue, qui sont vraiment nos nouveaux dirigeants ?

Grisés par l'atmosphère de liberté des premiers mois de la révolution de Février, beaucoup, parmi les orateurs juifs, ne surent pas comprendre que leurs fréquentes apparitions sur les tribunes et dans les meetings commençaient à susciter l'étonnement et le soupçon. Au moment où se déclencha la révolution de Février, il n'existait pas en Russie d'«antisémitisme populaire», si ce n'est dans la Zone de résidence. (Ebragem Kagan ne déclarait-il pas en 1917 : « Nous aimions la Russie malgré toutes les persécutions que nous dûmes subir sous l'Ancien Régime, parce que nous savions que la responsabilité n'en incombait pas au peuple russe », mais au seul tsarisme.) Or, au cours des premiers mois qui suivirent la révolution de Février, ce sont justement les milieux populaires qui manifestèrent de l'agacement envers les Juifs, et ce sentiment, au fil des mois, ne fit que s'étendre et prendre de l'ampleur. Même les journaux favorables à la révolution s'en font l'écho, notamment à propos de la colère qui grondait dans les files d'attente devant les magasins. « Un seul instant, et c'est comme si toute une éternité séparait la Russie d'autrefois de celle d'aujourd'hui : rien n'est plus pareil. Mais ce qui a le plus changé, ce sont les "queues". Et comme c'est étrange : alors que tout a "viré à gauche", les queues ont basculé à droite. Si vous avez envie de propagande réactionnaire..., allez passer un moment dans une file d'attente », vous pourrez y entendre des propos du genre : « Les Juifs, y en a pas dans les queues, ils ont pas besoin, ils planquent du pain chez eux ! » Et la légende sur « les Juifs qui cachent le pain » fait le tour de la file ; « les files d'attente sont les foyers contre-révolutionnaires les plus dangereux ». Voici encore le témoignage de l'écrivain Ivan Najivine : Moscou, automne 17 : le terrain le plus favorable à la propagande antisémite, ce sont les gens affamés qui font queue devant les magasins : « Bande de salauds !... Ils sont partout... Ils font les fiers avec leurs bagnoles... Tu verras jamais un Juif dans une queue... Attendez un peu, les gars, on vous aura !...»

Les révolutions révèlent au grand jour ce qu'il peut y avoir de bassesse, d'envie et de haine dans un peuple. C'est ce qui se passa également en Russie où la foi chrétienne déclinait depuis longtemps. Une vague d'exaspération populaire déferla sur ces Juifs arrivés, occupant des fonctions où on ne les avait jamais vus, ne cachant pas leur enthousiasme révolutionnaire - mais absents des files d'attente affamées.

Les journaux de 1917 en citent de nombreux exemples : à Petrograd, sur la place aux Foins et le marché Apraxine, on découvre des stocks de denrées chez des marchands juifs, aussitôt « des cris fusent dans la foule : "Saccagez les magasins des youtres !", "C'est la faute aux youtres !..." Ce mot "youtre" est sur toutes les lèvres ». On découvre des réserves de farine et de lard chez un marchand de Poltava (probablement un Juif) ; le magasin est mis à sac, on appelle à casser du Juif. Des membre du Soviet des ouvriers se rendent sur les lieux pour tenter de calmer la foule ; parmi eux, un certain Drobnis qui est passé à tabac. À Iékaterinoslav, en septembre, des soldats détruisent des magasins aux cris de « Mort aux bourgeois ! Mort aux Juifs ! » Sur un marché de Kiev, un jeune garçon frappe à la tête une femme qui essaie de resquiller dans une file d'attente. Des cris s'élèvent tout de suite : « Les Juifs frappent des Russes ! », et c'est la bagarre. (Et cela se passe à Kiev où fleurissent déjà des slogans comme « Vive l'Ukraine libre sans Juifs ni Polonais ! »). Même à Petrograd, la moindre altercation dans la rue s'accompagne, sans raison apparente, d'appels à la violence contre les Juifs. Dans un tramway, deux femmes « appelaient à la dissolution du Soviet des ouvriers et soldats où ne siégeaient, selon elles, que des "Allemands et des Juifs". Elles sont arrêtées et poursuivies en justice ».

Voici ce qu'on peut lire dans le journal Rousskaïa Volia : « L'antisémitisme est train de renaître et de se répandre sous nos yeux... sous sa forme la plus primitive... Il suffit d'écouter ce qui se dit dans le tramway [à Petrograd], dans les "queues" devant les magasins et les échoppes, dans les meetings volants qui se forment à tous les coins de rue... On accuse les Juifs d'avoir monopolisé la vie politique, les partis, les Soviets, et c'est tout juste si on ne les rend pas responsables de la désorganisation de l'armée... On dit qu'ils volent et dissimulent les denrées alimentaires. »

Sur le front, les socialistes juifs qui faisaient de la propagande politique avaient connu le plus vif succès au printemps 17, quand on pouvait appeler à la « paix démocratique » et à l'arrêt des combats. Nul ne leur avait alors reproché d'être juifs. Mais lorsque, au mois de juin, le Comité exécutif changea de ligne et décida de soutenir l'offensive - de l'inspirer, même -, l'antisémitisme refit surface et les agitateurs politiques juifs eurent fréquemment à subir un déchaînement de violences des soldats.

Quant au Comité exécutif lui-même, on disait à Petrograd qu'il était « entre les mains des youpins ». Dès le début de juin, cette opinion avait pris racine chez les soldats de la garnison de Petrograd et les ouvriers des usines - d'où l'accueil qu'ils réservèrent à l'émissaire du Comité exécutif, Voïtinski, venu pour les dissuader de participer à la manifestation que les bolcheviks projetaient pour le 10.

Un homme aussi peu soupçonné d'antisémitisme que V. D. Nabokov notait avec humour que la réunion des chefs de groupes du Pré-parlement (octobre 1917) « pouvait sans hésitation être qualifiée de sanhédrin » : « Les Juifs y étaient en majorité écrasante. Les seuls Russes étaient Avksentiev, moi-même, Pechekhonov, Tchaïkovski... » C'est Mark Vichniak, présent à cette réunion, qui le lui fit remarquer.

L'activité des Juifs dans les sphères du pouvoir frappait de plus en plus les esprits, au point que le pourtant très modéré Rousskoïe Slovo, dans son supplément illustré daté du 29 octobre, publia - chose impensable auparavant ! - une caricature ouvertement antisémite au moment même où des combats de rue se déroulaient dans Moscou...

Le Comité exécutif combattit l'antisémitisme avec la plus grande énergie. (J'admets qu'en refusant de faire entrer Plekhanov au sein de ce Comité, on sanctionna son article dirigé contre le Bund, « La Tribu des vermines », que Lénine a rendu fameux. Peut-on au reste concevoir une autre explication ?) - Le 21 juin, le 1er Congrès des Soviets rendit public un appel à la lutte contre l'antisémitisme (« ce fut pratiquement la seule décision qui fut prise à l'unanimité, sans objections ni débats »). Et lorsque, à la fin du mois de juin (les 28 et 29), se réunit le bureau du Comité exécutif nouvellement élu, on y donna lecture d'un exposé sur « la montée de la propagande antisémite... surtout dans les régions du Nord et du Sud-Ouest » ; après quoi le Bureau prit séance tenante la décision d'y dépêcher 15 membres du Comité central investis de pouvoirs spéciaux et placés sous la tutelle de la « Section chargée de combattre la contre-révolution ».

De leur côté, les bolcheviks, tout en continuant de clamer « À bas les ministres-capitalistes ! », se gardaient bien de freiner ce mouvement, bien au contraire (tout comme les anarchistes pourtant dirigés par Bleichman) : si le Comité exécutif fait preuve d'une excessive modération à l'égard du gouvernement, c'est uniquement parce tout le pouvoir est tombé entre les mains des capitalistes et des Juifs. (C'était déjà la méthode employée par La Volonté du Peuple en 1881...)

Et lorsque eut lieu l'insurrection bolchevique, les 3 et 4 juillet, celle-ci n'eut plus pour cible un Gouvernement provisoire à bout de souffle, mais le seul concurrent véritable, le Comité exécutif -, et les bolcheviks attisèrent en sous-main la haine des soldats contre les Juifs : n'était-ce pas là qu'ils étaient embusqués ? !

Après l'échec de l'insurrection, le Comité exécutif nomma une commission d'enquête qui comptait bon nombre de Juifs, membres du Bureau du CE. Mais leur « conscience socialiste » les empêcha de conduire jusqu'au bout leurs investigations et de mettre au jour les intentions criminelles des bolcheviks ; la commission fut rapidement dissoute sans être arrivée à la moindre conclusion.

Et quand sonna l'heure de l'assaut décisif des bolcheviks, le CE organisa un Conseil des garnisons, le 19 octobre, au cours duquel «l'un des représentants du 176e régiment d'infanterie, un Juif», lança l'avertissement suivant : « Là-bas, dans la rue, on crie que tout est de la faute des Juifs ». Gendelman raconte que le 25 octobre, alors qu'il tentait de dissuader la garnison de la forteresse Pierre-et-Paul de participer à l'insurrection, il fut interrompu par des vociférations : « Tu t'appelles Gendelman, donc tu es juif, et de droite ! » Le 27 octobre, Gotz, à la tête d'une délégation qui voulait se rendre auprès de Kérenski à Gatchina, fut arrêté à la gare de la Baltique par des marins prêts à le tuer au motif que « les Soviets sont tombés aux mains des youpins ». Et au cours des destructions qui eurent lieu à Petrograd juste après la glorieuse victoire des bolcheviks, on put également entendre : « Mort aux youtres ! »

Malgré cela, il n'y eut pas un seul pogrom antijuif pendant toute l'année 1917. Ceux de Kaloucha et de Ternopol eurent pour cause un déchaînement de violences de soldats avinés et incontrôlables

- pendant la retraite des troupes russes - qui détruisirent tout ce qui leur tomba sous la main, tous les magasins, tous les commerces les uns après les autres ; mais, dans ces villes, la plupart des commerces appartenaient à des Juifs, et on parla donc de « pogroms antijuifs ». En revanche, le pogrom qui éclata au cours de la même période à Stanislavov, où les Juifs étaient nettement moins nombreux, ne fut pas désigné par ce terme.

Dès le milieu de l'année 1917 (à la différence de ce que l'on avait pu observer en mars et avril), la populace en fureur et les soldats ivres commencèrent à représenter un véritable danger, mais bien plus dangereuse pour les Juifs était la menace que constituait l'effondrement du pays. Que leur opinion publique et leur presse n'eussent pas pris conscience de ce péril ne laisse pas d'étonner

- comme s'ils ne comprenaient rien à la terrible leçon de l'année 17, ne cherchaient pas à en tirer les enseignements, mais se contentaient de relever des cas isolés de « faits ressortissant au pogrom » sans voir d'où venait vraiment la menace. Le pouvoir exécutif adopta la même attitude. Devant la percée des Allemands près de Temopol, on réunit en catastrophe le Comité central exécutif du PRSD. Il fallut reconnaître que la révolution (d'abord), le pays (ensuite) étaient en grave péril ; le Gouvernement provisoire fut déclaré « Gouvernement du Salut de la Révolution », et un appel lancé au peuple : « Des forces obscures se préparent de nouveau à déchirer notre infortunée Patrie. Elles excitent la haine de la populace envers les Juifs. »

Le 18 juillet, au cours d'une réunion privée de membres de la Douma (il s'agissait d'un très petit cercle dépourvu de toute influence), un certain Maslennikov, député fraîchement élu, s'en prit au Comité exécutif et cita ses membres sous leur vrai nom ; le soir même, ce fut un véritable branle-bas : ne s'agissait-il pas en effet d'un acte contre-révolutionnaire tombant sous le coup du décret qui venait d'être pris par le ministre de l'Intérieur, Tséretelli ? (En fait, ledit décret visait les bolcheviks, après l'insurrection, mais ne leur fut pas appliqué.) Dès le lendemain, Maslennikov dut se justifier dans les colonnes du journal Retch : c'est vrai, il avait appelé Svétlov, Kamenev et Trotski par leurs vrais noms, mais en aucune façon il ne visait le peuple juif dans son ensemble, et « en tout état de cause il n'avait jamais eu l'intention de rendre le peuple juif responsable de leurs agissements ».

Au milieu du mois de septembre, l'édifice érigé par la révolution de Février s'écroule définitivement ; à la veille du putsch bolchevique, désormais inéluctable, I. Kantorovitch lance ce cri d'alarme : « Les forces obscures, les mauvais génies qui habitent la Russie vont surgir de tous les trous où ils s'étaient terrés et s'unir joyeusement pour célébrer leurs messes noires... » - Oui, c'est pour bientôt. Et que va-t-on célébrer au juste au cours de ces messes ? - « Le patriotisme zoologique, la nation russe "authentique" et ses pogroms ». En octobre, Trumpeldor organise à Petrograd des groupes juifs d'autodéfense ; l'occasion d'y faire appel ne se présentera pourtant pas.

Les Russes avaient perdu la raison, c'est vrai, mais les Juifs tout autant.

Quelques années après la révolution, G. Landau écrivit ces lignes empreintes de tristesse : « La participation des Juifs aux troubles qui éclatèrent en Russie frappe par son caractère suicidaire ; je ne parle pas du bolchevisme en particulier, mais de l'ensemble du processus révolutionnaire. Il ne s'agit pas seulement du nombre considérable de ceux qui ont pris une part active aux événements au sein des partis socialistes et révolutionnaires ; il s'agit du puissant courant de sympathie qui accueillit la révolution... Certes, le pessimisme était très largement répandu, notamment la crainte des pogroms, mais cela n'empêchait pas l'adhésion à ce chambardement porteur de calamités et de pogroms. Ils étaient comme des papillons irrésistiblement attirés par la flamme qui allait les brûler... Certes, les Juifs avaient de sérieux motifs d'aller dans cette direction, mais ces motifs étaient également suicidaires... Il est vrai qu'en cela les Juifs ne se distinguaient en rien de l'intelligentsia russe ni de la société russe dans son ensemble... Mais nous, vieux peuple de citadins, de commerçants, d'artisans, d'intellectuels, nous avions le devoir d'être différents du peuple de la terre et du pouvoir, des paysans, des seigneurs et des fonctionnaires". »

Mais on ne doit pas oublier ceux qui surent marquer leur différence. Il ne faut jamais oublier que la communauté juive a toujours été très diverse et qu'elle a couvert tout l'éventail des opinions et des engagements. C'est ainsi qu'en 1917 subsistaient des milieux où prévalaient des vues raisonnables - en province, bien sûr, mais dans la capitale également -, et, au fur et à mesure qu'on s'approchait d'Octobre, ils ne firent que s'élargir.

Significative à cet égard est la position de ces Juifs sur la question de l'unité de la Russie au moment même où celle-ci était découpée en morceaux non seulement par des nations étrangères, mais par les Sibériens eux-mêmes. « Tout au long de la révolution, ce furent les Juifs, au même titre que les Grands-Russicns, qui se montrèrent les plus ardents défenseurs de l'Empire russe ». Maintenant que les Juifs avaient obtenu l'égalité des droits, qu'est-ce donc qui pouvait les unir aux populations de la périphérie de l'Empire ? Démembrer le pays aurait conduit à morceler la communauté juive elle-même. Lors du 9e Congrès des K.D., Vinaver et Nolde se déclarèrent ouvertement contre la démarcation territoriale des nationalités et pour l'unité de la Russie. De même, en septembre, au cours d'une réunion de la section nationale de la Conférence démocratique, des socialistes juifs se prononcèrent contre une organisation fédérative de la Russie, et pour le centralisme. Voici ce qu'on peut lire dans un périodique israélien d'aujourd'hui : les détachements juifs de Trumpelrod « se sont même rangés aux côtés du Gouvernement provisoire pour mater la rébellion de Kornilov ». Possible ; mais, pour avoir beaucoup étudié l'année 1917, je dois dire que je n'ai jamais eu connaissance de ce fait. En revanche, au tout début de mai 17, qui fut l'orateur le plus écouté - appelant à défendre la Russie - de la fameuse « Délégation de la mer Noire » aux positions contre-révolutionnaires ? Un marin juif - Batkine. Hé oui !

D. S. Pasmanik a publié les lettres que le richissime armateur Shoulim Bespalov adressa dès septembre 1915 au ministre du Commerce et de l'Industrie, V. Chakhovskoï : « Les profits excessifs des industriels et des commerçants conduisent notre patrie à sa perte » ; il propose de limiter leur taux à 15 % et, dans la foulée, fait don à l'État d'un demi-million de roubles. Mais son initiative ne rencontre pas d'écho : les milieux progressistes assoiffés de liberté - les Konovalov et autres Riabouchinski - ne dédaignent pas, en pleine guerre, de faire du 100 % de profit. Mais voilà que Konovalov devient à son tour ministre du Commerce et de l'Industrie, et Shoulim Bespalov reprend la plume, le 5 juillet 1917 : «Les profits excessifs réalisés actuellement par les industriels conduisent notre patrie à sa perte, il est désormais indispensable de prélever 50 % sur la valeur de tous les biens et de toutes les fortunes », et il se dit prêt à donner l'exemple. Là encore, Konovalov fait la sourde oreille.

Au cours de la Conférence d'État qui s'est tenue à Moscou au mois d'août, O. O. Grusenberg (appelé dans un avenir proche à devenir membre de l'Assemblée constituante) déclara : « En ces jours, le peuple juif... n'éprouve pour seul sentiment que le dévouement envers la patrie, pour seul souci que la défense de son unité et des conquêtes de la démocratie », et il est prêt à mettre à la disposition de la défense nationale « toutes ses ressources matérielles et intellectuelles, tout ce qu'il a de plus cher, toute sa fine fleur, toute sa jeunesse ».

Ces propos reflétaient l'idée selon laquelle le régime de Février était le plus favorable à la communauté juive, que, grâce à lui, celle-ci connaîtrait la prospérité économique et l'épanouissement politique et culturel. Et cette idée était juste.

Et plus on approchait du putsch d'Octobre, plus la communauté juive prenait conscience de la menace bolchevique, et plus elle marquait son opposition au bolchevisme. Cet état d'esprit avait déjà gagné les différents partis socialistes et, lorsque éclata la révolution d'Octobre, beaucoup de socialistes juifs exprimèrent ouvertement leur hostilité à son encontre, mais sans aucun effet : paralysés par leur conscience politique de socialistes, ils se contentèrent de vagues pourparlers et d'articles dans des journaux que les bolcheviks ne tardèrent pas à interdire.

Il faut le dire très nettement : le putsch d'Octobre ne fut pas conduit par les Juifs (exception faite du glorieux Trotski et du jeune et dynamique Grigori Tchoudnovski qui prit une part active à l'arrestation des membres du Gouvernement provisoire et à la répression des défenseurs du palais d'Hiver). Ils n'ont pas tort, ceux qui nous objectent qu'il était impossible qu'un pays de 170 millions d'habitants pût être enfoncé dans le bolchevisme par une petite minorité de Juifs. C'est vrai : en 1917, c'est nous-mêmes qui avons scellé notre destin, c'est notre stupidité - depuis le début, en février, jusqu'à octobre-décembre.

La révolution d'Octobre a été une catastrophe pour la Russie. Mais la situation antérieure ne laissait déjà rien présager de bon. Nous avions déjà perdu le sens de l'État et cela se vérifia abondamment tout au long de l'année 1917. Ce qui attendait la Russie, c'était - au mieux - une pseudo-démocratie confuse, malingre et inefficace, privée du soutien d'une société civile politiquement et économiquement développée.

Après les combats d'Octobre à Moscou, des représentants du Bund et des Poalei-Tsion participèrent aux pourparlers d'armistice, formant un groupe à part, distinct des junkers et des bolcheviks. Il faut d'ailleurs rappeler qu'il y avait beaucoup de Juifs parmi les junkers - élèves ingénieurs militaires - qui défendirent le palais d'Hiver, ainsi qu'en témoignent les mémoires de l'un d'entre eux, Sinégoub ; j'ai eu moi-même l'occasion d'en connaître un en prison. Dès le mois de novembre, le bloc juif affronta les bolcheviks lors du renouvellement de la Douma d'Odessa et emporta les élections, quoique de peu.

Aux élections à l'Assemblée constituante, « plus de 80 % de la population juive de Russie vota » pour les partis sionistes. Lénine écrit : 550 000 voix pour les nationalistes juifs. « La plupart des partis juifs formèrent une liste unique sur laquelle furent élus sept députés - six sionistes » et Grusenberg. « Le succès remporté par les sionistes » s'explique également par la publication (peu avant les élections) de la déclaration du ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne (sur la création d'un « foyer national » juif en Palestine) « qui fut accueillie avec enthousiasme par la majorité des Juifs de Russie (à Moscou, à Petrograd, à Odessa, à Kiev ainsi qu'en bien d'autres villes, on assista à des manifestations publiques de joie, à des meetings et à des actions de grâce ».

Le bolchevisme n'était guère populaire parmi les Juifs avant le putsch d'Octobre. Mais, juste avant qu'il ne survienne, Natanson, Kamkov et Steinberg conclurent, au nom des S.R. de gauche, une alliance avec les bolcheviks Trotski et Kamenev . Et certains Juifs se retrouvèrent dans le bolchevisme, s'y illustrèrent même dès les premières victoires que celui-ci remporta. Ainsi Semion Nakhimson, commissaire du fameux régiment letton de la 12e Armée qui joua un rôle décisif au moment du putsch. « Au sein de l'armée, les Juifs s'illustrèrent dans la préparation et la mise en œuvre du soulèvement d'Octobre 1917, à Petrograd comme en d'autres villes de Russie, et ils participèrent également à la répression de la résistance armée contre le nouveau pouvoir ».

On sait que, dans la nuit du 27 octobre, au cours d'une réunion qualifiée d'« historique », le Congrès des Soviets promulgua son « décret sur la paix » et son « décret sur la terre ». Ce que l'on sait moins, c'est qu'après le premier décret - mais avant le second -, une résolution fut adoptée, stipulant que « les Soviets locaux doivent mettre un point d'honneur à empêcher les forces obscures de perpétrer des pogroms contre les Juifs ou d'autres catégories de la population ». (L'idée que des pogroms pussent être organisés par les lumineuses forces rouges n'était pas même envisagée.)

Cette fois encore - au cours d'un Congrès des députés ouvriers et paysans -, la question juive était passée avant la question paysanne.

Chapitre 15 - Aux côtés des Bolcheviks

Ce thème-là - les Juifs aux côtés des bolcheviks - n'est pas neuf, tant s'en faut. Que de pages déjà écrites sur le sujet ! Celui qui veut démontrer que la révolution était « tout sauf russe », « étrangère par nature », celui-là invoque des patronymes et pseudonymes juifs, prétendant ainsi exonérer les Russes de toute part de responsabilité dans la révolution de dix-sept. Quant aux auteurs juifs, ceux qui ont nié la part prise par les Juifs dans la révolution comme ceux qui l'ont toujours reconnue, tous s'accordent pour dire que ces Juifs-là n'étaient pas des Juifs par l'esprit, que c'étaient des renégats.

Nous sommes d'accord là-dessus, nous aussi. Il faut juger les gens pour leur esprit. Oui, c'étaient des renégats.

Mais les leaders russes du Parti bolchevique n'étaient pas, eux non plus, des Russes par l'esprit ; ils étaient très exactement antirusses, et assurément anti-orthodoxes. Chez eux, la grande culture russe, réduite à une doctrine et à des calculs politiques, était dénaturée.

Il conviendrait de poser la question autrement, à savoir : combien faut-il rassembler de renégats épars pour former un courant politique homogène ? Quelle proportion de nationaux ? Pour ce qui concerne les renégats russes, la réponse est connue : aux côtés des bolcheviks, il y en eut un nombre énorme, un nombre impardonnable. Mais les renégats juifs, quelle fut, par les effectifs et par l'énergie déployée, leur part dans la mise en place du pouvoir bolchevique ?

Une autre question porte sur l'attitude de la nation à l'égard de ses propres renégats. Or, celle-ci a été contrastée, allant de l'abomination à l'admiration, de la méfiance à l'adhésion. Elle s'est manifestée dans les réactions mêmes de la masse populaire, qu'elle soit russe, juive ou lithuanienne, dans la vie elle-même beaucoup plus que dans les exposés des historiens.

Et enfin : les nations peuvent-elles renier leur renégats ? Y a-t-il un sens à ce reniement ? Une nation doit-elle se souvenir ou ne pas se souvenir d'eux ? Peut-elle oublier le monstre qu'ils ont engendré ? A cette question, la réponse ne fait pas de doute : il faut se souvenir. Chaque peuple doit se souvenir de ses propres renégats, s'en souvenir comme étant les siens - à cela, point d'échappatoire.

Et puis, au fond, y a-t-il un exemple de renégat plus frappant que Lénine lui-même ? Or, Lénine était russe, rien ne sert de le nier. Oui, il abominait, il détestait tout ce qui touche la Russie ancienne, toute l'histoire russe et a fortiori l'Orthodoxie. De la littérature russe il n'avait retenu que Tchernychevski et Saltykov-Chtchédrine ; Tourgueniev, avec son esprit libéral, l'amusait, et Tolstoï l'accusateur, aussi. Il n'a jamais manifesté le moindre sentiment d'affection pour quoi que ce soit, pas même pour le fleuve sur les bords duquel s'était déroulée son enfance, la Volga (et n'intenta-t-il pas un procès à ses paysans pour des dégâts commis sur ses terres ?). Bien plus : c'est lui qui livra sans pitié toute la région à l'effroyable famine de 1921. Oui, tout cela est vrai. Mais c'est bien nous, nous les Russes, qui avons créé ce climat dans lequel Lénine a grandi et qui l'a empli de haine. C'est en nous que la foi orthodoxe a perdu sa vigueur, cette foi dans laquelle il aurait pu grandir au lieu de lui déclarer une guerre sans merci. Comment ne pas voir en lui un renégat ? Et pourtant, il est russe, et nous autres Russes, nous répondons de lui. On invoque parfois ses origines ethniques. Lénine était un métis issu de races différentes : son grand-père paternel, Nikolaï Vassiliévitch, était de sang kalmouk et tchouvache, sa grand-mère, Anna Alekséievna Smirnova, était une Kalmouke, son autre grand-père, Israël (Alexandre de son nom de baptême) Davidovitch Blank, était juif, son autre grand-mère, Anna Iohannovna (Ivanovna) Groschopf, était la fille d'un Allemand et d'une Suédoise, Anna Beata Estedt. Mais cela ne change rien à l'affaire. Car rien de cela ne permet de l'exclure du peuple russe : il faut reconnaître en lui d'une part un phénomène russien, car toutes ces ethnies qui lui ont donné le jour ont été impliquées dans l'histoire de l'Empire russe, et, d'autre part, un phénomène russe, le fruit du pays que nous avons construit, nous autres Russes, et de son climat social - même s'il nous apparaît, du fait de son esprit toujours indifférent à la Russie, voire souvent carrément anti-russe, comme un phénomène parfaitement étranger à nous. Nous ne pouvons, malgré tout, aucunement le renier.

Que dire maintenant des renégats juifs ? Nous l'avons vu, au cours de l'année 1917, aucune attirance particulière pour les bolcheviks ne s'est manifestée chez les Juifs. Mais leur activisme a cependant joué son rôle dans les bouleversements révolutionnaires. Au dernier Congrès du RSDRP (Parti ouvrier social-démocrate russe) (Londres, 1907) qui fut, il est vrai, commun avec les mencheviks, sur 302-305 délégués, 160 étaient juifs, soit plus de la moitié - c'était prometteur. Puis, à l'issue de la Conférence d'avril 1917, juste après l'annonce des explosives Thèses d'avril de Lénine, parmi les 9 membres du nouveau Comité central figuraient G. Zinoviev, L. Kamenev, la.Sverdlov. Lors du 6e Congrès d'été du RKP(b) (le Parti communiste russe des bolcheviks, nouvelle appellation du RSDRP), onze membres furent élus au Comité central, au nombre desquels Zinoviev, Sverdlov, Trotski, Ouritski. Puis, lors de la « séance historique » rue Karpovka, dans l'appartement de Himmer et Flaksermann, le 10 octobre 1917, quand fut prise la décision de lancer le coup d'État bolchevique, parmi les douze participants figurèrent Trotski, Zinoviev, Kamenev, Sverdlov, Ouritski, Sokolnikov. C'est là que fut élu le premier « Politburo » qui allait connaître un si brillant avenir, et, parmi ses sept membres, toujours les mêmes : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Sokolnikov. Ce qui fait déjà beaucoup. D.S. Pasmanik l'écrit clairement : « Il n'y a pas de doute, les renégats juifs ont dépassé en nombre le pourcentage normal... ; ils ont occupé une trop grande place parmi les commissaires bolcheviques. »

Bien sûr, tout cela se passait dans les sphères dirigeantes du bolchevisme et ne laissait nullement présager un mouvement de masse juif. En outre, les Juifs membres du Politburo n'agissaient pas en un groupe constitué. Ainsi Kamenev et Zinoviev étaient contre un coup d'État précipité. L'unique maître d'œuvre, le génie du coup de force d'Octobre fut en vérité Trotski : il n'a pas exagéré son rôle dans ses Leçons d'Octobre. Ce froussard de Lénine qui, lui, s'était planqué, n'apporta aucune contribution substantielle au putsch.

Au fond, du fait de son internationalisme et à la suite de sa dispute avec le Bund en 1903, Lénine s'en tenait à l'opinion que de « nationalité juive » il n'y a point et ne saurait y avoir ; que c'est là une menée réactionnaire qui désunit les forces révolutionnaires. (D'accord avec lui, Staline tenait les Juifs pour une « nation de papier », et estimait leur assimilation inéluctable.) En conséquence, Lénine voyait dans l'antisémitisme une manœuvre du capitalisme, une arme facile entre les mains de la contre-révolution, quelque chose qui n'était pas naturel. Il comprenait fort bien, cependant, quelle force mobilisatrice la question juive représentait dans la lutte idéologique en général. Et exploiter, pour le bien de la révolution, le sentiment d'amertume tout particulier répandu chez les Juifs, Lénine y était toujours prêt.

Or, dès les premiers jours de la révolution, ce recours se révéla ô combien nécessaire ! Lénine s'y raccrocha fortement. Lui qui n'avait pas tout prévu sur le plan étatique, n'avait pas non plus perçu à quel point la couche cultivée de la nation juive, et plus encore sa couche semi-cultivée, celle qui, du fait de la guerre, s'était trouvée dispersée à travers la Russie tout entière, allait lui sauver la mise au cours des mois et des années décisives. Pour commencer, elle allait prendre la place des fonctionnaires russes massivement décidés à boycotter le pouvoir bolchevique. Cette population était composée des frontaliers qui avaient été chassés de leurs villages et qui n'y étaient pas revenus après la fin de la guerre. (Par exemple, les Juifs expulsés de Lithuanie pendant la guerre n'y étaient pas tous rentrés après la révolution : n'étaient revenus que les petites gens des campagnes, tandis que le « contingent urbain » des Juifs de Lithuanie et « les jeunes étaient restés vivre dans les grandes villes de Russie ».)

Et ce fut justement « après la suppression de la Zone de résidence, en 1917, que s'ensuivit le grand exode des Juifs hors de ses frontières, vers l'intérieur du pays ». Cet exode n'est plus celui de réfugiés ou d'expulsés, mais bel et bien de nouveaux colons. Des informations de source soviétique pour l'année 1920 témoignent : « Dans la seule ville de Samara, au cours de ces dernières années, se sont implantés plusieurs dizaines de milliers de réfugiés et expulsés juifs » ; à Irkoutsk, « la population juive a augmenté, atteignant quinze mille personnes... ; d'importantes colonies juives se sont constituées et en Russie centrale et sur les bords de la Volga et dans l'Oural ». Pourtant, « la majeure partie continue à vivre des subsides de l'Aide sociale et autres organisations philantropiques ». Et voilà les Izvestia qui lancent un appel pour que « les organisations du Parti, les sections juives et les départements du Commissariat aux Nationalités organisent une vaste campagne pour le non-retour vers les "tombes des ancêtres" et pour la participation au travail de production en Russie soviétiques ».

Mais mettez-vous à la place des bolcheviks : ils n'étaient qu'une petite poignée qui s'était emparée du pouvoir, un pouvoir ô combien fragile : en qui, grands dieux, pouvait-on avoir confiance ? qui pouvait-on appeler à la rescousse ? Semion (Shimon) Dimanstein, un bolchevik de la première heure et qui, depuis janvier 1918, était à la tête d'un Comité européen spécialement créé au sein du Commissariat aux Nationalités, nous livre la pensée de Lénine à ce sujet : « Le fait qu'une grande partie de la moyenne intelligentsia juive se soit fixée dans les villes russes a rendu un fier service à la révolution. Ils ont fait échouer la vaste entreprise de sabotage que nous avons affrontée après la révolution d'Octobre et qui représentait un grand danger pour nous. Ils furent nombreux - pas tous, bien sûr, loin de là - à saboter ce sabotage, et ce sont eux qui, à cette heure fatidique, sauvèrent la révolution. » Lénine estimait « inopportun de souligner cet épisode dans la presse... », mais il fit remarquer que « si nous réussîmes à nous emparer de l'appareil de l'Etat et à le restructurer, ce fut exclusivement grâce à ce vivier de nouveaux fonctionnaires - lucides, instruits et raisonnablement compétents ».

Les bolcheviks ont ainsi fait appel aux Juifs dès les premières heures de leur prise de pouvoir, offrant aux uns des postes de direction, aux autres des tâches d'exécution au sein de l'appareil d'État soviétique. Et un grand nombre, un très grand nombre répondirent à l'appel et s'engagèrent aussitôt. Le nouveau pouvoir avait cruellement besoin d'exécutants qui fussent d'une fidélité à toute épreuve - et il s'en trouva un grand nombre parmi les jeunes Juifs laïcisés qui se mêlèrent ainsi à leurs confrères, slaves et autres. Ceux-là n'étaient pas forcément des « renégats » : il y avait parmi eux des sans-parti, des personnes extérieures à la révolution, restées jusque-là indifférentes à la politique. Chez certains, cette démarche n'avait rien d'idéologique ; elle pouvait n'être dictée que par l'intérêt personnel. Ce fut un phénomène de masse. Et de ce moment là les Juifs ne cherchèrent plus à s'installer dans les campagnes jadis interdites, ils s'efforcèrent de gagner les capitales : « Des milliers de Juifs rejoignirent en foule les bolcheviks, voyant en eux les défenseurs les plus acharnés de la révolution et les internationalistes les plus fiables... Les Juifs abondèrent dans les basses couches de l'appareil du Parti.»

« Le Juif, qui ne pouvait évidemment pas être issu de la noblesse, du clergé ou de la fonction publique, se retrouvait dans les rangs des personnalités d'avenir du nouveau clan. » Et voici que, pour favoriser l'engagement des Juifs dans le bolchevisme, « dès la fin de l'année 1917, tandis que les bolcheviks ébauchaient encore leurs institutions, un département juif au sein du Commissariat aux Nationalités se mit à fonctionner ». Ce département fut, dès 1918, transformé en un Commissariat européen à part. Et en mars 1919, lors du 8e Congrès du RKP (b), allait être proclamée l'Union européenne communiste de la Russie soviétique comme partie intégrante mais autonome du RKP (b). (L'intention était d'intégrer cette Union dans le Komintern et de saper ainsi définitivement le Bund). Une section européenne spéciale au sein de l'Agence télégraphique russe fut également créée (ROSTA).

D. Schub justifie ces initiatives en disant que «d'importants contingents de la jeunesse juive ont rejoint le Parti communiste » à la suite des pogroms survenus dans les territoires occupés par les Blancs (c'est-à-dire à partir de 1919). Mais cette explication ne tient pas la route. Car l'entrée massive des Juifs dans l'appareil soviétique s'est produite vers la fin de l'année 1917 et au cours de l'année 1918. Il ne fait pas de doute que les événements de 1919 (cf. infra, chapitre 16) ont renforcé le lien des élites juives avec les bolcheviks, mais ils ne l'ont nullement suscité.

Un autre auteur, un communiste, explique « le rôle particulièrement important du révolutionnaire juif dans notre mouvement ouvrier » par le fait que l'on observe chez les ouvriers juifs, « fortement développés, les traits de caractère qu'exige tout rôle de meneur », traits qui sont encore à l'état d'ébauche chez les ouvriers russes : une exceptionnelle énergie, le sens de la solidarité, l'esprit de système".

Peu d'auteurs nient le rôle d'organisateurs qui fut celui des Juifs dans le bolchevisme. D. S. Pasmanik le souligne : « L'apparition du bolchevisme est liée aux particularités de l'histoire russe... mais son excellente organisation, le bolchevisme la doit en partie à l'action des commissaires juifs. » Ce rôle actif des Juifs dans le bolchevisme n'a pas échappé aux observateurs, notamment en Amérique : « La révolution russe est passée rapidement de la phase destructrice à la phase constructive, et cela est visiblement imputable au génie édificateur inhérent à l'insatisfaction juive". » En pleine euphorie d'Octobre, combien ne furent-ils pas, les Juifs qui revendiquèrent eux-mêmes, la tête haute, leur action au sein du bolchevisme !

Rappelons-nous : tout comme, avant la révolution, les révolutionnaires et les radicaux libéraux s'étaient empressés d'exploiter à des fins politiques - et nullement par charité - les restrictions imposées aux Juifs, de même, dans les mois et les années qui suivirent Octobre, les bolcheviks, avec la plus grande complaisance, se servirent des Juifs au sein de l'appareil d'État et du Parti - là aussi, non par sympathie, mais parce qu'ils trouvaient leur intérêt dans la compétence, l'intelligence et le particularisme des Juifs face à la population russe. Sur place ils utilisèrent les Lettons, les Hongrois, les Chinois : ceux-là n'allaient pas faire de sentiment...

La population juive dans sa masse montra vis-à-vis des bolcheviks une attitude méfiante, voire hostile. Mais lorsque, du fait de la révolution, elle eut acquis une liberté complète qui favorise un véritable essor de l'activité juive dans les domaines politique, social, culturel - activité fort bien organisée de surcroît -, elle ne fit rien pour empêcher les Juifs bolcheviques d'occuper les positions clés, et ceux-ci firent un usage démesurément cruel de ce nouveau pouvoir tombé entre leurs mains.

À dater des années 40 du 20e siècle, après que le pouvoir communiste eut rompu avec le judaïsme mondial, Juifs et communistes furent pris de gêne et de crainte, et ils préférèrent taire et dissimuler la forte participation des Juifs à la révolution communiste, cependant que les velléités de se souvenir et de nommer le phénomène étaient qualifiées par les Juifs eux-mêmes d'intentions carrément antisémites.

Dans les années 1970-1980, sous la pression de nouvelles révélations, la vision des années révolutionnaires s'ajusta. Des voix en nombre assez considérable se firent entendre publiquement. Ainsi le poète Naoum Korjavine écrivit : « Si l'on fait de la participation des Juifs à la révolution un sujet tabou, l'on ne pourra plus du tout parler de la révolution. Il fut un temps où l'on tirait même orgueil de cette participation... Les Juifs ont pris part à la révolution, et dans des proportions anormalement élevées. » M. Agourski écrivit de son côté : « La participation des Juifs à la révolution et à la guerre civile ne s'est pas limitée à un engagement extrêmement actif dans l'appareil d'État ; elle a été infiniment plus large. » De même le socialiste israélien S. Tsyroulnikov affirme : « Au début de la révolution, les Juifs... ont servi d'assise au nouveau régime. »

Mais il est également de nombreux auteurs juifs qui, jusqu'à ce jour, soit nient l'apport des Juifs au bolchcvismc, ou même en rejettent rageusement l'idée, soit - c'est le plus fréquent - ne l'envisagent qu'à leur corps défendant.

La chose est pourtant avérée : ces renégats juifs ont quelques années durant été des leaders au sein du Parti bolchevique, à la tête de l'Armée rouge (Trotski), du VTsIK (Sverdlov), des deux capitales (Zinoviev et Kamenev), du Komintern (Zinoviev), du Profintern (Dridzo-Lozovski) et du Komsomol (Oscar Ryvkine, puis, après lui, Lazare Chatskine, lequel dirigea aussi l'Internationale communiste de la Jeunesse).

« C'est vrai qu'au sein du premier Sovnarkom ne siégeait qu'un seul Juif, mais celui-ci était Trotski, le numéro deux, derrière Lénine, dont l'autorité dépassait celle de tous les autres. » Et de novembre 1917 à l'été 1918, l'organe réel du gouvernement était non pas le Sovnarkom, mais ce que l'on appelait le « Petit Sovnarkom » : Lénine, Trotski, Staline, Karéline, Prochian. Après Octobre, le Présidium du VTsIK revêtit une importance égale à celle du Sovnarkom, et parmi ses six membres figuraient Sverdlov, Kamenev, Volodarski, Svétlov-Nakhamkis.

M. Agourski le fait remarquer fort justement : pour un pays où l'on n'avait pas coutume de voir des Juifs au pouvoir, quel contraste ! « Un Juif à la présidence du pays... un Juif au ministère de la Guerre... Il y avait là quelque chose à laquelle la population de souche en Russie pouvait difficilement s'accoutumer. » Oui, quel contraste ! Surtout quand on sait de quel président, de quel ministre il s'agissait !

La première action d'envergure des bolcheviks fut, en signant la paix séparée de Brest-Litovsk, de céder à l'Allemagne une énorme portion du territoire russe, afin d'asseoir leur pouvoir sur la partie restante. Le chef de la délégation signataire était Ioffé ; le chef de la politique étrangère, Trotski. Son secrétaire et fondé de pouvoir, I. Zalkine, avait occupé le cabinet du camarade Nératov au ministère et opéré une purge au sein de l'ancien appareil pour créer un nouvel organisme, le Commissariat aux Affaires étrangères.

Au cours des auditions effectuées en 1919 au Sénat américain et ci-dessus citées, le docteur A. Simons, qui de 1907 à 1918 avait été le doyen de l'Église épiscopalienne méthodiste de Petrograd, formula une remarque intéressante : « Alors qu'ils ne mâchaient pas leurs mots pour critiquer les Alliés, Lénine, Trotski et leurs affidés n'ont jamais exprimé - du moins n'en ai-je jamais entendu -le moindre blâme à l'endroit de l'Allemagne. » Et dans le même temps, en m'entretenant « avec des représentants officiels du gouvernement soviétique, j'ai découvert qu'ils nourrissaient le désir de conserver dans la mesure du possible des relations amicales avec l'Amérique. Ce désir était interprété par les chancelleries alliées comme une tentative visant à détacher l'Amérique de ses partenaires. En outre, au cas où le régime soviétique s'effondrerait, ils escomptaient que notre pays [les États-Unis] servirait de refuge aux démons bolcheviques qui pourraient ainsi sauver leur peau ».

Le calcul est plausible. N'est-il pas même... certain ? On peut supposer que Trotski en personne, fort de sa récente expérience en Amérique, confortait ses comparses dans cette espérance.

Mais là où le calcul des leaders bolcheviques était plus ambitieux et tout à fait fondé, c'est quand il portait sur le recours aux grands financiers américains.

Trotski lui-même était un internationaliste incontestable, et on peut le croire lorsqu'il déclare avec emphase qu'il rejette pour lui-même toute appartenance à la judéité. Mais si l'on en juge par les choix qu'il fit dans ses nominations, on voit que les Juifs renégats lui étaient plus proches que les Russes renégats. (Ses deux assistants les plus proches étaient Glazman et Sermuks ; le chef de sa garde personnelle. Dreitser.) Ainsi, quand il fallut trouver un suppléant autoritaire et impitoyable pour occuper ce poste au Commissariat à la Guerre - jugez du peu ! -, Trotski nomma sans broncher Ephraïm Sklianski, un médecin qui n'avait rien ni d'un militaire ni d'un commissaire. Et ce Sklianski, en tant que vice-président du Conseil révolutionnaire de guerre, va apposer sa signature au-dessus de celle du Commandant suprême, le général S.S. Kamenev !

Trotski n'a pas songé une seule seconde à l'impression que feraient sur les militaires du rang la nomination d'un médecin ou l'extraordinaire promotion d'un Sklianski : il n'en avait que faire. Et pourtant c'est lui qui déclara un jour : « La Russie n'a pas atteint la maturité nécessaire pour tolérer un Juif à sa tête » ; cette phrase fameuse montre que la question le préoccupait tout de même lorsqu'elle était formulée à son sujet...

Il y eut aussi cette scène bien connue : la séance inaugurale de l'Assemblée constituante est ouverte le 5 janvier 1918 par le doyen des députés, S. P. Chevtsov, mais Sverdlov, avec la dernière impudence, lui arrache la clochette, le chasse de la tribune et reprend la séance. Cette Assemblée constituante si longtemps attendue, si ardemment désirée, ce soleil sacré qui allait déverser le bonheur sur la Russie - il suffit de quelques heures à Sverdlov et au matelot Jélézniakov pour lui tordre le cou !

La Commission panrusse pour les élections à l'Assemblée constituante avait été précédemment dissoute, et son organisation avait été confiée à une personne privée, le jeune Brodski. Quant à l'Assemblée - si ardemment désirée - sa gestion revenait à Ouritski, lequel était aidé de Drabkine, chargé de constituer pour sa part une nouvelle chancellerie. C'est ainsi, par ce genre d'opérations, que le nouveau type - juif - de gouvernement fut esquissé. Autres actions préliminaires : des membres éminents de l'Assemblée constituante, des personnalités connues de la Russie entière, comme, par exemple, la comtesse Panine, une immense bienfaitrice, furent arrêtés par un obscur personnage, un certain Gordon. (D'après le journal Den [Le Jour], Gordon était l'auteur de quelques méchants articles patriotiques parus dans Petrogradski Kourier [Le Courrier de Petrograd], puis il s'était lancé dans le commerce du chou et des engrais chimiques - avant de devenir enfin bolchevik.)

Autre chose encore à ne pas oublier : les nouveaux maîtres du pays ne négligeaient pas leur intérêt personnel. En clair : ils pillaient les honnêtes gens. « L'argent dérobé est en règle générale converti en diamants... À Moscou, Sklianski passe pour être "le premier acheteur de diamants" » ; il s'était fait prendre en Lithuanie, lors de la vérification des bagages de la femme de Zinoviev, Zlata Bemstein-Lilina - « des bijoux ont été trouvés, d'une valeur de plusieurs dizaines de millions de roubles ». (Et dire que nous avons cru à la légende selon laquelle les premiers chefs révolutionnaires étaient des idéalistes désintéressés !) A la Tchéka, nous dit un témoin digne de foi, lui-même passé entre ses griffes en 1920, les chefs des prisons étaient habituellement des Polonais ou des Lettons, tandis que « la section chargée de la lutte contre les trafiquants, donc la moins dangereuse et la plus lucrative, était aux mains de Juifs ».

Outre les postes du devant de la scène, il existait dans la structure du pouvoir léninien, comme dans toute conspiration, des figures muettes et invisibles destinées à ne jamais inscrire leurs noms dans une quelconque chronique : depuis Ganetski, cet aventurier qu'affectionnait Lénine, jusqu'à toutes les troubles figures gravitant dans l'orbite de Parvus. (Cette Evguéniia Sumenson, notamment, qui fit surface pour un court laps de temps durant l'été 1917, qui fut même arrêtée pour une manigance financière avec l'Allemagne et qui resta en liaison avec les têtes de file bolcheviques, bien qu'elle ne figurât pas sur les listes des dirigeants de l'appareil.) Après les «journées de juillet », la Rousskaia Volio publia des documents bruts sur l'activité clandestine de Parvus et de son plus proche collaborateur, Zourabov, lequel « occupe aujourd'hui, dans les cercles sociaux-démocrates de Petrograd, une position en vue » ; « se trouvaient également à Petrograd messieurs Binstock, Lévine, Pérazitch et quelques autres ».

Ou encore : Samuel Zaks, le beau-frère de Zinoviev (le mari de sa sœur), patron de la filiale de l'officine de Parvus à Petrograd et fils d'un riche fabricant de la ville, lequel avait fait cadeau aux bolcheviks, en 1917, de toute une imprimerie.

Ou bien, appartenant à l'équipe de Parvus lui-même, Samuel Pikker (Alexandre Martynov, avec lequel avait jadis polémiqué Lénine sur des questions théoriques - mais voilà que l'heure était venue de servir le Parti et Martynov était entré en clandestinité).

Citons quelques autres figures marquantes. L'illustrissime (pour les massacres en Crimée) Rosalia Zalkind-Zemliatchka, véritable furie de la terreur : elle était en 1917-1920, bien avant Kaganovitch, secrétaire du Comité des bolcheviks de Moscou aux côtés de V. Zagorski, I. Zelenski, I. Piatnitski. Quand on sait que les Juifs constituaient plus du tiers de la population d'Odessa, on ne s'étonne nullement d'apprendre que « dans les institutions révolutionnaires d'Odessa, il y avait un grand nombre de Juifs ». Le président du Conseil révolutionnaire de guerre, puis du Sovnarkom d'Odessa, était V. Ioudovski ; le président du Comité de province du Parti, la.Gamarnik. Ce dernier montera bientôt à Kiev pour y être le président des Comités de province - Comité révolutionnaire, Comité exécutif du Parti, ensuite président des Comités de région, enfin secrétaire du Comité central' de Biélorussie, membre du Conseil révolutionnaire de guerre de la région militaire de Biélorussie. Et que dire de l'étoile montante, Lazare Kaganovitch, le président du Comité de province du Parti de Nijni-Novgorod en 1918? En août-septembre, les procès-verbaux relatant les opérations de terreur massive dans la province débutent tous par cette mention : « En présence de Kaganovitch », « Kaganovitch étant présent » - et avec quelle vigilance !... Il existe une photo, qui a été publiée par inadvertance et qui porte cette légende : « Photographie du présidium d'une des réunions du Comité de Leningrad, c'est-à-dire du Soviet de Petrograd après la révolution d'Octobre. La majorité absolue à la table du présidium est constituée par des Juifs. »

Passer en revue tous les noms de ceux qui ont occupé des postes importants, voire souvent des postes-clés, n'est à la portée de personne. Nous citerons à titre d'illustrations quelques noms en essayant de les assortir de quelques détails.

  • Voici Arkadi Rosengoltz au nombre des acteurs du coup d'Etat d'Octobre à Moscou; il fut ensuite membre des Conseils révolutionnaires de guerre de plusieurs corps d'armée, puis de la République ; il fut « le plus proche assistant » de Trotski ; il occupa ensuite toute une série de postes importants : le Commissariat aux Finances, l'inspection des Ouvriers et Paysans (un organe d'inquisition), enfin le Commissariat au Commerce extérieur pendant sept ans.
  • Semion Nakhimson qui, à la veille d'Octobre, était commissaire des tristement célèbres tirailleurs lettons, fut le féroce commissaire de la région militaire de Iaroslav (il fut tué au cours d'une insurrection dans la ville).
  • Samuel Zwilling qui, après sa victoire sur l'ataman d'Orenbourg, Doutov, prit la tête du Comité exécutif de la région d'Orenbourg (il fut tué peu après).
  • Zorakh Grindberg, commissaire à l'Instruction et aux Beaux-Arts de la Commune du Nord, qui prit position contre l'enseignement de l'hébreu, « bras droit » de Lounatcharski.
  • Voici Evguéniia Kogan, l'épouse de Kouibychev : elle était déjà en 1917 secrétaire du Comité du Parti de la région de Samara ; en 1918-19, elle devint membre du Tribunal révolutionnaire militaire de la Volga ; en 1920, elle se retrouve au Comité de ville de Tachkent, puis en 1921 à Moscou où elle devient secrétaire du Comité de ville puis secrétaire du Comité national dans les années 30.
  • Et voici le secrétaire de Kouibychev, Semion Joukovski : il va de sections politiques en sections politiques des armées ; on le retrouve tantôt au département de la propagande du Comité central du Turkestan, tantôt responsable politique de la Flotte de la Baltique (pour les bolcheviks tout est à portée de main...), tantôt, enfin, au Comité central.
  • Ou bien ce sont les frères Bielienki : Abram, à la tête de la garde personnelle de Lénine pendant les cinq dernières années de sa vie ; Grigori, qui passa du Comité d'arrondissement de la Krasnaïa Presnia au poste de responsable de l'agit-prop au Komintern ; Efim : on le trouve au Conseil supérieur de l'Économie nationale, à l'Inspection ouvrière et paysanne (RKI), au Commissariat aux Finances.
  • Dimanstein, après être passé par le Commissariat européen et la Section européenne, est au Comité central de Lithuanie-Biélorussie, au Commissariat à l'Instruction du Turkestan, puis chef de la Propagande politique d'Ukraine.
  • Ou bien Samuel Filler, un apprenti apothicaire de la province de Kherson, qui se hissa jusqu'au présidium de la Tchéka de Moscou, puis de la RKI.
  • Ou encore Anatoli (Isaac) Koltun («a déserté et émigré aussitôt après», puis est rentré en 1917) : on le trouve et à un poste dirigeant à la Commission centrale de contrôle du VKP (b) et comme responsable du Parti au Kazakhstan, puis à laroslav, à Ivanovo, puis de nouveau à la Commission de contrôle, ensuite au Tribunal de Moscou - et le voilà soudain à la Recherche scientifique !

Le rôle des Juifs est particulièrement visible dans les organes de la RSFSR chargés de ce qui constitue le problème crucial de ces années-là, années du communisme de guerre : le ravitaillement. Ne regardons que les postes clés.

  • Moïsei Froumkine : de 1918 à 1922, membre du collège du Commissariat au Ravitaillement de la RSFSR, et à partir de 1921 - en pleine famine - Commissaire suppléant ; il est aussi président du Conseil d'administration du Fonds alimentaire (Glavprodoukt) et il a pour assistant I. Rafaïlov.
  • Iakov Brandenbourgski-Goldzinski, revenu de Paris en 1917 et devenu aussitôt membre du Comité au Ravitaillement de Petrograd et à partir de 1918 membre du Commissariat ; pendant la guerre civile, chargé de pouvoirs extraordinaires au VTsIK pour les opérations de réquisitions dans plusieurs provinces.
  • Isaac Zelenski : en 1918-20 à la section du ravitaillement du Soviet de Moscou, puis membre du collège du Commissariat au Ravitaillement de la RSFSR ; on le retrouve plus tard au secrétariat du Comité central et secrétaire pour l'Asie centrale.
  • Semion Voskov (arrivé d'Amérique en 1917, acteur du coup d'État d'Octobre à Petrograd) : en 1918, commissaire au Ravitaillement pour l'immense région du Nord.
  • Miron Vladimirov-Cheinfinkel : depuis octobre 1917 à la tête du service de Ravitaillement pour la ville de Petrograd, puis membre du collège du Commissariat au Ravitaillement de la RSFSR ; en 1921 : commissaire au Ravitaillement pour l'Ukraine, puis à l'Agriculture.
  • Grigori Zousmanovitch, commissaire en 1918 au Ravitaillement de l'armée en Ukraine.
  • Moïsei Kalmanovitch : fin 1917, commissaire au Ravitaillement du Front de l'Ouest; en 1919-1920, commissaire au Ravitaillement de la RSS de Biélorussie, puis de la RSS de Lithuanie-Biélorussie, et président d'une commission spéciale au Ravitaillement du Front de l'Ouest (au faîte de sa carrière : président du Conseil d'administration de la Banque centrale d'URSS)32.

Des documents récemment publiés nous instruisent sur la façon dont éclata la grande révolte paysanne de 1921 en Sibérie occidentale, l'insurrection d'Ichim. Après les féroces réquisitions de 1920, alors que la région avait, au 1er janvier 1921, rempli à 102 % le plan de réquisition exigé, le commissaire au Ravitaillement de la province de Tioumen, Indenbaum, institua une semaine supplémentaire pour « parachever » celui-ci, du 1er au 7 janvier, soil la semaine précédant Noël. Le commissaire aux réquisitions d'Ichim reçut, tout comme les autres, la directive officielle : « Les réquisitions doivent être exécutées sans tenir compte des conséquences, en confisquant, si besoin est, tout le grain dans les villages (souligné par moi - A. S.) et en ne laissant au producteur qu'une ration de famine ». Dans un télégramme signé de sa main, Indenbaum exigeait « la plus impitoyable répression et la confiscation systématique du blé qui pourrait encore se trouver là ». Pour former les brigades de réquisition, on enrôlait, non sans l'assentiment d'Ingenbaum, des malfrats, des sous-prolétaires qui n'avaient aucun scrupule à matraquer les paysans. Le Letton Matveï Lauris, membre du Commissariat de province au Ravitaillement, usa de son pouvoir pour son enrichissement et son plaisir personnels : ayant pris ses quartiers dans un village, il se fit amener trente et une femmes pour lui-même et son escouade. Au 10e Congrès du RKP (b), la délégation de Tioumen rapporta que « les paysans qui refusaient de donner leur blé étaient placés debout dans des fosses, arrosés d'eau, et ils mouraient gelés"».

On a appris l'existence de certains individus seulement quelques années plus tard grâce à des notices nécrologiques parues dans les Izvestia. Ainsi : « Le camarade Isaac Samoïlovitch Kizelstein est mort de tuberculose » ; il avait été mandataire du collège de la Tchéka, puis membre du Conseil révolutionnaire de guerre de la 5e et de la 14e armées, « toujours dévoué au Parti et à la classe ouvrière ». Et combien en compte-t-on, de ces « obscurs travailleurs » de toutes nationalités, parmi les étrangleurs de la Russie !

Les Juifs bolcheviques portaient souvent, outre leur surnom de révolutionnaire clandestin, des pseudonymes ou des patronymes modifiés. Exemple : dans une notice nécrologique de 1928, décès d'un bolchevik de la première heure, Lev Mikhaïlovitch Mikhaïlov, qui était connu au Parti comme Politikus, autrement dit par un surnom ; son vrai nom, Elinson, il l'a emporté dans la tombe. Qu'est-ce qui poussa un Aron Roufélévitch à prendre le patronyme ukrainien de Taratut ? lossif Arono-vitch Tarchis avait-il honte de son nom ou bien voulait-il se donner plus de poids en prenant le nom de Piatnitski ? Et que dire des Gontcharov, Vassilenko et autres... ? Les considérait-on dans leurs propres familles comme des traîtres ou simplement comme des poltrons ?

Des observations prises sur le vif nous sont restées. I. F. Najivine consigne les impressions qu'il a reçues tout au début du pouvoir soviétique : au Kremlin, à l'administration du Sovnarkom « régnent le désordre et le chaos. On ne voit que des Lettons et encore des Lettons, des Juifs et encore des Juifs. Je n'ai jamais été antisémite, mais là, il y en avait tant que cela vous sautait aux yeux, et tous plus jeunes les uns que les autres ».

Korolenko lui-même, tout libéral et architolérant qu'il fût, lui qui éprouvait une vive sympathie pour les Juifs victimes des pogroms, note dans ses Carnets, au printemps 1919 : « Parmi les bolcheviks, il y a un grand nombre de Juifs et de Juives. Leur manque de tact, leur assurance sont frappants et irritants », « le bolchcvisme s'est déjà épuisé en Ukraine, la "Commune" ne rencontre que haine sur son chemin. On voit surgir sans cesse au milieu des bolcheviks - et surtout à la Tchéka - des physionomies juives, et cela exacerbe les sentiments traditionnels, encore très virulents, de judéophobic ».

Dès les premières années du pouvoir soviétique, les Juifs sont en surnombre non seulement dans les hautes sphères du Parti, mais aussi, de façon plus remarquable encore et plus sensible pour la population, dans les administrations locales, les provinces et les cantons, aux sphères inférieures, là où s'était implantée la masse anonyme des Streitbrecher accourue au secours du nouveau pouvoir encore fragile et qui l'avait consolidé, sauvé. L'auteur du Livre des Juifs de Russie écrit : « L'on ne peut pas ne pas évoquer l'action des nombreux bolcheviks juifs qui ont travaillé dans les localités en qualité d'agents subalternes de la dictature et qui ont causé d'innombrables maux à la population du pays » - et il ajoute : « y compris à la population juive ».

L'omniprésence des Juifs aux côtés des bolcheviks eut, au cours de ces journées et de ces mois terribles, les plus atroces conséquences. Parmi elles, l'assassinat de la famille impériale, dont, de nos jours, tout le monde parle et où la part des Juifs est aujourd'hui exagérée par les Russes, qui trouvent dans cette pensée déchirante une jouissance mauvaise. Comme il se doit, les Juifs les plus dynamiques (et ils sont nombreux) se trouvaient au plus fort des événements et souvent aux postes de commande. Ainsi pour l'assassinat de la famille du tsar : les gardiens (les assassins) étaient des Lettons, des Russes et des Magyars, mais deux personnages jouèrent un rôle décisif : Philippe Golochtchokine et lakov Iourovski (lequel avait reçu le baptême).

La décision finale appartenait à Lénine. S'il osa trancher en faveur de l'assassinat (alors que son pouvoir était encore fragile), c'est parce qu'il avait bien prévu et la totale indifférence des Alliés (le roi d'Angleterre, cousin du tsar, n'avait-il pas déjà, au printemps 1918, refusé l'asile à Nicolas II ?) et la funeste faiblesse des couches conservatrices du peuple russe.

Golochtchokine, qui avait été exilé dans la province de Tobolsk en 1912 pour quatre ans et qui, en 1917, se trouvait dans l'Oural, s'entendait à merveille avec Sverdlov : leurs conversations téléphoniques, entre Iékaterinbourg et Moscou, révèlent qu'en 1918 ils se tutoyaient. Dès 1912 (à l'instar, là aussi, de Sverdlov), Goloschiokine était membre du Comité central du Parti bolchevique ; après le coup d'Etat d'Octobre, il devint secrétaire du Comité de province de Perm et de Iékaterinbourg, puis du Comité de région de l'Oural, autrement dit il était devenu le maître absolu de la région.

Le projet d'assassinat de la famille impériale mûrissait dans les cerveaux de Lénine et de ses acolytes - tandis que, de leur côté, les deux patrons de l'Oural, Golochtchokine et Bieloborodov (président du Soviet de l'Oural) mijotaient leurs propres machinations. On sait maintenant qu'au début de juillet 1918 Goloschiokine s'était rendu à Moscou dans le but de convaincre Lénine que laisser « s'enfuir » le tsar et sa famille était une mauvaise solution, qu'il fallait carrément ouvertement les exécuter, puis annoncer la chose publiquement. Convaincre Lénine qu'il fallait supprimer le tsar et sa famille n'était pas nécessaire, lui-même n'en doutait pas un seul instant. Ce qu'il craignait, c'était la réaction du peuple russe et de l'Occident. Il y avait néanmoins déjà des indices que la chose passerait sans faire de vagues. (La décision dépendrait aussi, évidemment, de Trotski, de Kamenev, de Zinoviev, de Boukharine - mais ils étaient pour l'heure absents de Moscou, et puis leur mentalité, à l'exception de celle, peut-être, de Kamenev, permettait de supposer qu'aucun d'eux n'aurait rien à y redire. Trotski, on le sait, approuvait sans états d'âme. Dans son journal de 1935, il raconte qu'à son arrivée à Moscou il eut une conversation avec Sverdlov. « Je demandai incidemment : "Au fait, où est le tsar?" - "C'est chose faite, répondit-il. Fusillé." - "Et la famille ?" - "La famille aussi, avec lui." - "Tous ?" demandai-je avec une pointe d'étonnement. - "Tous ! répondit Sverdlov... et alors ?" Il attendait une réaction de ma part. Je ne répondis rien. "Et qui l'a décidé ?" demandai-je. - "Nous tous, ici" - Je ne posai plus de questions, je mis une croix sur le sujet. Au fond, cette décision était plus que raisonnable, elle était nécessaire - non pas simplement dans le but de faire peur, d'épouvanter l'ennemi, de lui faire perdre tout espoir, mais dans le but d'électriser nos propres rangs, de faire comprendre qu'il n'y avait pas de retour en arrière, que nous n'avions devant nous qu'une victoire sans partage ou une mort certaine. »

M. Heifets a recherché qui a pu assister à cet ultime conseil présidé par Lénine ; sans aucun doute : Sverdlov, Dzerjinski ; probablement : Pétrovski et Vladimirski (de la Tchéka), Stoutchka (du Commissariat à la Justice) ; peut-être : V. Schmidt. Tel fut le tribunal qui condamna le tsar. Quant à Golochtchokine, il était rentré le 12 juillet à Iékatérinbourg dans l'attente du dernier signal envoyé de Moscou. Ce fut Sverdlov qui transmit l'ultime instruction de Lénine. Et Iakov Iourovski, un horloger, fils d'un criminel qui avait été déporté en Sibérie - où était né le rejeton -, avait été mis en juillet 1918 à la tête de la maison Ipatiev. Ce Iourovski manigançait l'opération et réfléchissait aux moyens concrets de la mener à bien (avec l'aide de Magyars et de Russes, dont Pavel Medvédev, Piotr Ermakov), ainsi qu'à la meilleure façon de faire disparaître les corps. (Signalons ici le concours apporté par P. L. Voïkov, commissaire à l'Approvisionnement de la région, qui fournit des barils d'essence et d'acide sulfurique pour détruire les cadavres.)

Comment se succédèrent les salves meurtrières dans le sous-sol de la maison Ipatiev, lesquels de ces coups de feu furent mortels, qui étaient les tireurs, personne, plus tard, ne put le préciser, pas même les exécutants. Par la suite, « Iourovski se vantait avec aplomb d'avoir été le meilleur : "C'est la balle de mon colt qui a tué raide Nicolas" ». Mais cet honneur-là échut aussi à Ermakov et à son « camarade Mauser ».

Goloschiokine ne recherchait pas la gloire, et c'est ce nigaud de Biéloborodov qui la lui ravit. Dans les années 20, tout le monde savait que c'était lui, l'assassin numéro un du tsar. En 1936, lors d'une tournée à Rostov-sur-le-Don, au cours d'une Conférence du Parti, il s'en vantait encore du haut de la tribune - tout juste un an avant d'être lui-même fusillé. En 1941, ce fut le tour de Goloschiokine d'être exécuté. Quant à Iourovski, après l'assassinat du tsar, il rejoignit Moscou, y « travailla » une année aux côtés de Dzerjinski (donc, à faire couler le sang) et mourut de mort naturelle.

En fait, la question de l'origine ethnique des acteurs a constamment jeté son ombre sur la révolution dans son ensemble et sur chacune de ses péripéties. Toutes les participations et complicités, depuis l'assassinat de Stolypine, ont forcément heurté les sentiments des Russes. Oui, mais que dire alors de l'assassinat du frère du tsar, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch ? Qui furent ses assassins ? Andreï Markov, Gavriil Miasnikov, Nikolai Joujkov, Ivan Kolpaschikov - manifestement, tous des Russes.

Ici, chacun doit - ô combien ! - se poser la question : ai-je éclairé mon peuple d'un petit rayon de bien, ou l'ai-je obscurci de toute la noirceur du mal ?

Voilà donc ce qu'il en est des bourreaux de la révolution. Et qu'en est-il des victimes ? Otages et prisonniers par fournées entières - fusillés, noyés sur des barges bondées : les officiers - des Russes ; les nobles - en majorité des Russes ; les prêtres - des Russes ; les membres des zemstvos - des Russes ; et les paysans fuyant l'enrôlement dans l'Armée rouge, repris dans les forêts -tous des Russes. Et cette intelligentsia russe d'une haute valeur morale, antiantisémite - pour elle aussi, ce fut la même mort et les sous-sols sanglants. Si l'on pouvait aujourd'hui retrouver les noms et dresser les listes, à compter de septembre 1918, de tous les fusillés et noyés au cours des premières années du pouvoir soviétique, si l'on pouvait établir des statistiques, on serait surpris de constater que la révolution n'a nullement manifesté en l'occurrence son caractère internationaliste, mais bel et bien son caractère antislave (en conformité, d'ailleurs, avec les rêves de Marx et Engels.)

Et c'est cela qui a imprimé cette marque profonde et cruelle sur la face de la révolution, c'est cela qui la définit le mieux : qui a-t-elle exterminé, emportant ses morts à jamais, sans retour, loin et de cette sordide révolution et de cet infortuné pays, du corps de ce pauvre peuple égaré ?

Pendant tous ces mois-là, Lénine était fort préoccupé du climat de tension qui s'était instauré autour de la question juive. Dès avril 1918, le Conseil des commissaires du peuple de la ville de Moscou et de la région de Moscou avait publié dans les Izvestia (donc pour une plus large audience que la seule région de Moscou) une circulaire adressée aux Soviets « sur la question de la propagande antisémite des fauteurs de pogroms », qui évoquait des « faits s'étant produits dans la région de Moscou et qui rappelaient les pogroms antijuifs » (aucune ville n'était nommée) ; on y soulignait la nécessité d'organiser « des séances spéciales au sein des Soviets sur la question juive et la lutte contre l'antisémitisme », ainsi que « des meetings et des conférences », bref, toute une campagne de propagande. Mais qui, au fait, était le coupable numéro un, à qui fallait-il briser les os ? Mais aux prêtres orthodoxes, bien sûr ! Le premier point prescrivait : « Porter la plus extrême attention à la propagande antisémite menée par le clergé ; prendre les mesures les plus radicales pour enrayer la contre-révolution et la propagande des prêtres » (nous ne nous demandons pas pour l'instant de quelles mesures il s'agissait... mais, en réalité, qui les connaît mieux que nous ?) Puis le point numéro 2 recommandait de « reconnaître comme nécessaire de ne pas créer une organisation de combat juive à part » (on avait alors songé à constituer une garde juive). Le point numéro 4 confiait au Commissariat aux Affaires juives ainsi qu'au Commissariat à la Guerre la mission de prendre « des mesures préventives pour lutter contre les pogroms antijuifs ».

Au plus fort de cette même année 1918, Lénine enregistra sur gramophone un « discours spécial sur l'antisémitisme et les Juifs ». Il y dénonce « la maudite autocratie tsariste qui a toujours lancé contre les Juifs les ouvriers et les paysans incultes. La police tsariste, aidée des propriétaires terriens et des capitalistes, a perpétré des pogroms antijuifs. L'hostilité envers les Juifs n'est vivace que là où la cabale capitaliste a définitivement obscurci l'esprit des ouvriers et des paysans... Il y a parmi les Juifs des ouvriers, des hommes de labeur, ils sont la majorité. Ils sont nos frères, opprimés comme nous par le capitalisme, ils sont nos camarades qui luttent avec nous pour le socialisme... Honni soit le maudit tsarisme !... Honte à ceux qui sèment l'hostilité envers les Juifs ! » - « Des enregistrements de ce discours furent acheminés jusque sur le front, transportés à travers villes et villages à bord de trains spéciaux de propagande qui sillonnaient le pays. Des gramophones diffusaient ce discours dans les clubs, les meetings, les assemblées. Soldats, ouvriers et paysans écoutaient la harangue de leur chef et commençaient à comprendre de quoi il retournait » Mais ce discours, à l'époque, ne fut pas publié (... par omission intentionnelle ?) ; il ne le fut qu'en 1926 (dans le livre d'Agourski père).

Le 27 juillet 1918 (juste après l'exécution de la famille impériale), le Sovnarkom promulgua une loi spéciale sur l'antisémitisme : « Le Soviet des commissaires du peuple déclare que tout mouvement antisémite est un danger pour la cause de la Révolution des ouvriers et des paysans. » En conclusion (de la main de Lénine lui-même, nous dit Lounatcharski) : « Le Sovnarkom enjoint toutes les députations soviétiques à prendre des mesures radicales pour éradiquer l'antisémitisme. Les fauteurs de pogroms, ceux qui les propagent seront déclarés hors la loi. » Signé : VI. Oulianov (Lénine).

Si le sens des mots « hors la loi » a pu échapper sur le moment à certains, dans les mois de la Terreur rouge il apparaîtra clairement, dix ans plus tard, dans une phrase d'un militant communiste - Larine - qui fut lui-même, un temps, commissaire du peuple et même promoteur du « communisme de guerre » : « mettre "hors la loi" les antisémites actifs, c'était les fusiller ».

Et puis il y a la fameuse réponse de Lénine à Dimanstein en 1919. Dimanstein «voulait obtenir de Lénine qu'on retînt la diffusion du tract de Gorki contenant de telles louanges à l'adresse des Juifs que cela pouvait créer "l'impression que la révolution ne reposait que sur les Juifs et surtout sur les individus issus de la couche moyenne" ». Lénine répliqua - nous l'avons déjà dit que, sitôt après Octobre, c'étaient les Juifs qui avaient sauvé la révolution en faisant échouer la résistance des fonctionnaires, et par conséquent « l'opinion de Gorki était parfaitement juste ». L'Encyclopédie juive n'en doute pas elle non plus : « Lénine refusa de mettre sous le boisseau la proclamation extrêmement prosémite de M. Gorki, et celle-ci fut diffusée à grand tirage pendant la guerre civile, en dépit du fait qu'elle risquait de devenir un atout entre les mains des antisémites ennemis de la révolution. »

Et elle le devint, bien sûr, pour les Blancs qui voyaient deux images se confondre, celle du judaïsme et celle du bolchevisme.

La surprenante indifférence (à courte vue !) des leaders bolcheviques au sentiment populaire et à l'irritation croissante de la population est flagrante quand on voit quelle part les Juifs prirent à la répression dirigée contre le clergé orthodoxe : c'est à l'été 1918 que fut déclenché l'assaut contre les églises orthodoxes de Russie centrale et surtout de la région de Moscou (qui incluait plusieurs provinces), assaut qui ne cessa que grâce à la vague de rébellions des paroisses.

En janvier 1918, les ouvriers qui construisaient la forteresse de Cronstadt s'insurgèrent et protestèrent : le comité exécutif du Parti, composé « exclusivement d'allogènes », avait désigné pour les tours de garde, en guise de miliciens, des... prêtres orthodoxes, alors que « pas un rabbin juif, pas un mollah musulman, pas un curé catholique, pas un pasteur protestant n'était mis à contribution. » (Notons au passage que jusque sur cette petite île fortifiée de la « prison des peuples » il existait des lieux de culte pour toutes les confessions...)

Un texte intitulé par dérision « Sus aux Juifs ! » parut même jusque dans la Pravda, un appel des ouvriers d'Arkangelsk « aux ouvriers et paysans russes conscients de leur sort », dans lequel on lisait : « sont profanées, souillées, pillées » - « exclusivement les églises orthodoxes, jamais les synagogues... La mort par la faim et la maladie emporte des centaines de milliers de vies innocentes parmi les Russes », tandis que « les Juifs ne meurent ni de faim ni de maladie » (il y eut également, au cours de l'été 1918, « une affaire criminelle d'antisémitisme à l'église de Basile le Bienheureux, à Moscou... »).

Quelle folie de la part des militants juifs de s'être mêlés à cette féroce répression exercée par les bolcheviks contre l'orthodoxie, plus féroce encore que contre les autres confessions, à cette persécution des prêtres, à ce déchaînement dans la presse de sarcasmes visant le Christ ! Les plumes russes elles aussi firent assaut de zèle : Demian Bednyi (Efim Pridvorov), par exemple, et il ne fut pas le seul. Oui, les Juifs auraient dû se tenir à l'écart. Le 9 août 1919, le patriarche Tikhon écrivit au président du VTsIK Kalinine (avec copie au président du Sovnarkom, Oulianov-Lénine) pour demander la mise à pied du magistrat instructeur Chpitsberg, chargé des « affaires » de l'Église : « un homme qui outrage publiquement la croyance religieuse des gens, qui raille ouvertement les gestes rituels, qui, dans la préface au livre La Peste religieuse (1919), donne à Jésus-Christ des noms abominables et qui heurte donc profondément mon sentiment religieux ». Le texte fut transmis au Petit Sovnarkom d'où vint, le 3 septembre, la réponse : « classer la plainte du citoyen Belavine (le patriarche Tikhon) sans suite ». Mais Kalinine se ravisa, adressa une missive secrète au commissaire à la Justice, Krasikov, pour lui dire qu'à son avis il faudrait, « pour des considérations pratiques et politiques... remplacer Chpitsberg par quelqu'un d'autre », étant donné que « l'auditoire au tribunal est vraisemblablement dans sa majorité orthodoxe » et qu'il faut donc « priver les milieux religieux... de leur principal motif de revanche ethnique ».

Et que dire de la profanation des reliques ? Comment la masse populaire pouvait-elle comprendre un outrage aussi patent, aussi provocant ? « "Les Russes, les orthodoxes auraient-ils pu faire des choses pareilles ?" se disait-on à travers la Russie. "Tout ça, c'est les Juifs qui l'ont manigancé. Ça leur fait ni chaud ni froid, à eux qui ont crucifié le Christ" » - Et qui est le responsable de cet état d'esprit, si ce n'est le pouvoir bolchevique, en offrant au peuple des spectacles d'une telle sauvagerie ?

S. Boulgakov, qui suivait avec attention ce qu'il advenait de l'orthodoxie sous les bolcheviks, écrivit en 1941 : en URSS, la persécution des chrétiens « a dépassé en violence et en amplitude toutes les précédentes persécutions connues à travers l'Histoire. Certes, il ne faut pas tout imputer aux Juifs, mais il ne faut pas non plus minimiser leur influence ». - « Se sont manifestées au sein du bolchevisme, par-dessus tout, la force de volonté et l'énergie du judaïsme. » - « La part prise par les Juifs au bolchevisme est, hélas, démesurément grande. Et elle est avant toute chose le péché du judaïsme contre le Bene-Israël... Et ce n'est pas "l'Israël sacré", mais la forte volonté du judaïsme qui, au pouvoir, s'est manifestée dans le bolchevisme et l'écrasement du peuple russe. » - « Bien qu'elle découlât du programme idéologique et pratique du bolchevisme, sans distinction de nationalités, la persécution des chrétiens trouvait ses acteurs les plus zélés parmi les "commissaires" juifs à l'athéisme militant », et avoir mis un Goubelman-Iaroslavski à la tête de l'Union des Sans-dieu, c'était commettre « à la face de tout le peuple russe orthodoxe un acte... d'effronterie religieuse

Autre effronterie bien ostensible : cette façon de rebaptiser villes et lieux. Coutume, en fait, moins juive que typiquement soviétique. Mais peut-on affirmer que, pour les habitants de Gatchina, le nouveau nom de leur cité - Trotsk - n'avait pas une résonnance étrangère ? De même pour Pavlosk, devenu Sloutsk... Ouritski donne son nom à la place du Palais, Vorovski à la place Saint-Isaac, Volodarski à la Perspective des Fondeurs, Nakhimson à la Perspective Saint Vladimir, Rochal au quai de l'Amirauté, et le peintre de seconde zone Isaac Brodski donne son nom à la si belle rue Saint-Michel...

Ils ne se sentaient plus, la tête leur tournait. A travers l'immensité russe, ça défile : Elisabethgrad devient Zinovievsk... et on y va hardiment ! La ville où le tsar a été assassiné prend le nom de l'assassin : Sverdlovsk.

Il est évident qu'était présente dans la conscience nationale russe, dès 1920, l'idée d'une revanche nationale de la part de Juifs bolcheviques, puisqu'elle figurait même dans les papiers du gouvernement soviétique (elle servit d'argument à Kalinine).

Bien sûr, la réfutation de Pasmanik visait juste : « Pour les personnes méchantes et bornées, tout s'explique on ne peut plus simplement - le kahal juif a décidé de s'emparer de la Russie ; ou bien : c'est le judaïsme revanchard qui règle ses comptes à la Russie pour les humiliations subies par le passé. » Bien sûr, on ne saurait expliquer ainsi la victoire et le maintien au pouvoir des bolcheviks. - Mais : si le progrom de 1905 brûle dans la mémoire de ta famille et si, en 1915, on a chassé des territoires de l'Ouest, à coups de cravache, tes frères par le sang, tu peux fort bien, trois ou quatre ans plus tard, vouloir te venger à ton tour par un coup de cravache ou une balle de revolver. Nous n'allons pas chercher à savoir si les Juifs communistes voulaient consciemment se venger de la Russie en anéantissant, en brisant le patrimoine russe, mais nier totalement cet esprit de vengeance serait nier toute relation entre l'inégalité en droits sous le tsar et la participation des Juifs au bolchevisme, relation qui est constamment évoquée.

Et voici comment I. M. Biekerman, confronté « à ce fait de la participation démesurée des Juifs à l'œuvre de destruction barbare », à ceux qui reconnaissent aux Juifs le droit de se venger des persécutions passées répond en réfutant ce droit : « La responsabilité pour le zèle destructeur de nos coreligionnaires est rejetée sur l'État, lequel, par ses vexations et ses persécutions, aurait poussé les Juifs dans la révolution » ; eh bien non, dit-il, car « c'est à la façon dont un individu réagit au mal subi qu'on le distingue de tel autre, et il en va de même pour une collectivité d'hommes ».

Plus tard, en 1939, embrassant du regard les destinées du judaïsme sous le noir nuage de l'ère nouvelle qui s'annonçait, le même Biekerman écrivit : « La grande différence entre les Juifs et le monde qui les entourait était qu'ils ne pouvaient être que l'enclume, et jamais le marteau. »

Je ne prétends pas creuser ici, dans cet ouvrage limité, les grandes destinées historiques, mais j'émets sur ce point une réserve catégorique : peut-être bien en fut-il ainsi depuis que le monde est monde, mais, à partir de l'année 1918, en Russie, et pendant encore une quinzaine d'années, les Juifs qui ont adhéré à la révolution ont servi également de marteau - du moins une grande partie d'entre eux.

Intervient ici, dans notre recension, la voix de Boris Pasternak. Dans son Docteur Jivago, écrit, c'est vrai, après la Deuxième Guerre mondiale, donc après le Cataclysme qui s'est abattu, écrasant et sinistre, sur les Juifs d'Europe et qui a bouleversé toute notre vision du monde - mais, dans le roman lui-même, il est question des années de la révolution -, il parle de « cette façon pudique, sacrificielle, de se tenir à l'écart, qui n'engendre que le malheur », de « leur [i.e. des Juifs] fragilité et de leur incapacité à rendre les coups ».

Pourtant, n'avions-nous pas l'un et l'autre devant les yeux le même pays - à des âges différents, certes, mais nous y avons vécu les mêmes années 20 et 30 ? Le contemporain de ces années-là en reste muet d'étonnement : Pasternak n'aurait donc pas vu (je le crois) ce qui se passait ? - Ses parents, son père peintre, sa mère pianiste appartenaient à un milieu juif hautement cultivé, vivant en parfaite harmonie avec l'intelligentsia russe ; lui-même a grandi dans une tradition fort riche déjà, tradition qui conduisit les frères Rubinstein, l'émouvant Levitan, le subtil Guerchcnson, les philosophes Frank et Chestov à se donner à la Russie et à la culture russe... Il est probable que ce choix sans ambiguïté, ce parfait équilibre entre vie et service, qui furent les leurs, apparaissaient à Pasternak comme la norme, tandis que les écarts monstrueux, effrayants par rapport à cette norme, n'atteignaient point la rétine de son œil.

En revanche, ces écarts ont pénétré le champ de vision de milliers d'autres. Ainsi, témoin de ces années, Biekerman écrit : « La participation trop visible des Juifs aux saturnales bolcheviques attire sur nous le regard des Russes et ceux du monde entier.»

Non, les Juifs n'ont pas été la grande force motrice du coup d'État d'Octobre. Celui-ci, au demeurant, ne leur apportait rien, puisque la révolution de Février leur avait déjà accordé une pleine et totale liberté. Mais, après que le coup de force eut lieu, c'est alors que la jeune génération laïcisée changea prestement de monture et se lança avec une assurance non moindre dans le galop infernal du bolchevisme.

Bien évidemment, ce ne sont pas les mélamèdes qui ont produit cela. Mais la partie raisonnable du peuple juif s'est laissé submerger par les têtes brûlées. Et c'est ainsi qu'est devenue renégate une génération presque entière. Et la course était lancée.

G. Landau a recherché les motifs qui amenèrent la jeune génération à rejoindre le camp des nouveaux vainqueurs. Il écrit : « Ici entraient en ligne de compte et la rancune à l'égard du vieux monde, et l'exclusion de la vie politique et de la vie russe en général, ainsi qu'un certain rationalisme propre au peuple juif », et « une force de volonté qui, chez les êtres médiocres, peut prendre la forme de l'insolence et de l'arrivisme ».

D'aucuns cherchent des excuses en guise d'explications : « Les conditions de vie matérielles après le coup d'Etat d'Octobre créèrent un climat tel que les Juifs furent contraints de rejoindre les bolcheviks, » Cette explication est largement répandue : « 42 % de la population juive de Russie exerçaient une activité commerciale » ; ils l'ont perdue ; ils se sont retrouvés dans une situation sans issue - où aller ? « Pour ne pas mourir de faim, ils ont été contraints de prendre du service auprès du gouvernement, sans trop regarder au genre de travail qu'on leur demandait. » Il fallut bien entrer dans l'appareil soviétique où « le nombre de fonctionnaires juifs, dès le début de la révolution d'Octobre, fut fort élevé ».

Ils n'avaient pas d'issue ? Mais les dizaines de milliers de fonctionnaires russes qui ont refusé de servir le bolchevisme avaient-ils où aller ? - Mourir de faim ? Mais comment vivaient les autres ? D'autant plus qu'ils recevaient, eux, de l'aide alimentaire d'organismes comme le Joint, l'ORT, financés par des Juifs fortunés d'Occident. S'enrôler dans la Tchéka n'a jamais constitué la seule issue. Il en était à tout le moins une autre : ne pas le faire, résister. Le résultat, conclut Pasmanik, est que « le bolchevisme devint, pour les Juifs affamés des villes, un métier à l'égal des métiers précédents - tailleur, courtier ou apothicaire ».

Mais, s'il en est ainsi, peut-on encore dire, soixante-dix ans après, en toute bonne conscience : pour ceux « qui ne voulaient pas émigrer aux Etats-Unis et devenir américains, qui ne voulaient pas émigrer en Palestine pour rester juifs, pour ceux-là, la seule issue était le communisme » ? Encore une fois - la seule issue ! ?

C'est justement cela qui s'appelle renier sa responsabilité historique !

D'autres arguments ont plus de substance et de poids : « Un peuple qui a subi de telles persécutions » - et ce, tout au long de son histoire - « ne pouvait pas, dans sa grande majorité, ne pas devenir porteur de la doctrine révolutionnaire et internationaliste du socialisme », car celle-ci « donnait à ses adeptes juifs l'espoir de ne plus jamais être des parias » sur cette terre même, et non plus « dans la chimérique Palestine des grands ancêtres ». Plus loin : « Pendant la guerre civile déjà et tout de suite après, ils se sont montrés plus forts dans la concurrence avec les nouveaux parvenus issus de la population de souche, et ils ont comblé un grand nombre des vides que la révolution avait créés dans la société... Ce faisant, ils ont pour la plupart rompu avec leur tradition nationale et spirituelle », après quoi « tous ceux qui voulaient s'assimiler, surtout la première génération et à l'époque de leur apparition massive, s'enracinèrent dans les couches relativement superficielles d'une culture nouvelle pour eux ».

On se demande cependant comment il est possible que « les traditions séculaires de cette antique culture se soient révélées impuissantes à contrecarrer l'engouement pour les slogans barbares des révolutionnaires bolcheviques ». Lorsque « a fondu sur la Russie le socialisme, compagnon de la révolution, non seulement ces Juifs-là ont été portés, nombreux et dynamiques, sur la crête de la vague ravageuse, mais le reste du peuple juif s'est trouvé privé de toute idée de résistance et invité à regarder ce qui se passait avec une sympathie perplexe, en se demandant, impuissant, ce qui allait en résulter ». Comment se fait-il que, « dans tous les milieux de la société juive, on ait accueilli la révolution avec enthousiasme, un enthousiasme inexplicable quand on sait de quels désenchantements est faite l'histoire de ce peuple » ? Comment « le peuple juif, rationaliste et lucide, a-t-il pu se laisser aller à l'ivresse de la phraséologie révolutionnaire » ?

D. S. Pasmanik évoque en 1924 « ces Juifs qui proclamaient haut et fort le lien génétique entre le bolchevisme et le judaïsme, qui se vantaient ouvertement des sentiments de sympathie que la masse du peuple juif nourrissait envers le pouvoir des commissaires ». En même temps, Pasmanik lui-même relevait « les points qui peuvent au premier abord fonder un rapprochement entre bolchevisme et judaïsme... Ce sont : le souci du bonheur sur terre et celui de la justice sociale... Le judaïsme a été le premier à mettre en avant ces deux grands principes ».

Nous lisons dans un numéro du journal londonien Jewish Chronicle de 1919 (quand la révolution n'était pas encore refroidie) un débat intéressant sur la question. Le correspondant permanent de ce journal, un certain Mentor, écrit qu'il ne sied pas aux Juifs de prétendre qu'ils n'ont aucun lien avec les bolcheviks. Ainsi, en Amérique, le rabbin et docteur Juda Magnes a soutenu les bolcheviks, ce qui signifie qu'il ne considérait pas le bolchevisme comme incompatible avec le judaïsme. Il écrit encore la semaine suivante : le bolchevisme est en soi un très grand mal, mais, paradoxalement, il représente aussi l'espoir de l'humanité. La révolution française ne fut-elle pas sanglante, elle aussi, et pourtant elle a été justifiée par l'Histoire. Le Juif est idéaliste par nature et il n'est pas étonnant, il est même logique qu'il ait cru aux promesses du bolchevisme. « Il y a grandement matière à réflexion dans le fait même du bolchevisme, dans l'adhésion de nombreux Juifs au bolchevisme, dans le fait que les idéaux du bolchevisme, sur bien des points, rejoignent ceux du judaïsme - dont un grand nombre ont été repris par le fondateur du christianisme. Les Juifs qui réfléchissent doivent examiner tout cela soigneusement. Il faut être insensé pour ne voir dans le bolchevisme que ses aspects rebutants... »

Tout de même, le judaïsme n'est-il pas avant tout reconnaissance du Dieu unique ? Or, cela en soi suffit à le rendre incompatible avec le bolchevisme, négateur de Dieu !

Toujours à la recherche des motifs qui permirent une si large participation des Juifs à l'aventure bolchevique, I. Biekerman écrit : « On pourrait, devant les faits, désespérer de l'avenir de notre peuple - si nous ne savions que, de toutes les contagions, la pire est celle des mots. Pourquoi la conscience juive s'est-elle révélée si réceptive à cette infection, la question serait trop longue à développer ici. » Les causes résident « non seulement dans les circonstances d'hier », mais également « dans les idées héritées des temps anciens, qui prédisposent les Juifs à se laisser contaminer par l'idéologie, fût-elle nulle et subversive ».

S. Boulgakov écrit lui aussi : « Le visage que montre le judaïsme dans le bolchevisme russe n'est en aucune façon le vrai visage d'Israël... Il témoigne, au sein même d'Israël, d'un état de terrible crise spirituelle, pouvant conduire à la bestialité. »

Quant à l'argument selon lequel les Juifs de Russie se sont jetés dans les bras des bolcheviks à cause des vexations subies par le passé, il faut le confronter aux deux autres coups de force communistes survenus au même moment que celui de Lénine, en Bavière et en Hongrie. Nous lisons dans I.Lévine : « Le nombre de Juifs qui servent le régime bolchevique est, dans ces deux pays, très élevé. En Bavière, nous trouvons parmi les commissaires les Juifs E. Leviné, M. Lévine, Axelrod, l'idéologue anarchiste Landauer, Ernst Tôlier. » « La proportion de Juifs qui ont pris la tête du mouvement bolchevique en Hongrie est de 95 %... Or, la situation des Juifs sur le plan des droits civiques était excellente en Hongrie où il n'existait aucune limitation depuis longtemps déjà ; dans le domaine culturel et économique, les Juifs occupaient une position telle que les antisémites pouvaient même parler d'une emprise des Juifs. » On pourrait ajouter ici la remarque d'un éminent publiciste juif d'Amérique ; il écrit que les Juifs d'Allemagne « ont prospéré et accédé à une position élevée dans la société ». N'oublions pas à ce propos que le ferment de rébellion qui fut à l'origine des coups de force - dont nous reparlerons au chapitre 16 - avait été introduit par les bolcheviks par l'intermédiaire des « prisonniers rapatriés » farcis de propagande.

Ce qui a réuni tous ces rebelles - et, plus tard, plus loin, par-delà les mers -, c'est une bouffée d'internationalisme révolutionnaire débridé, un élan vers la révolution, la révolution mondiale et « permanente ». Les rapides succès des Juifs dans l'administration bolchevique n'ont pu être ignorés en Europe et aux États-Unis. Pis même : ils y furent admirés ! Au moment du passage de Février à Octobre, l'opinion publique juive d'Amérique ne mit pas de sourdine à ses sympathies pour la révolution russe.

Entre-temps, les bolcheviks menaient diligemment leurs opérations financières à l'étranger, principalement via Stockholm. Depuis le retour de Lénine en Russie, des subsides secrets leur parvenaient, de provenance allemande, à travers la Nia Banken d'Olof Aschberg. Cela n'excluait pas le soutien financier de certains banquiers russes, ceux qui, fuyant la révolution, avaient trouvé refuge à l'étranger mais s'y étaient mués en soutiens bénévoles des bolcheviks. Un chercheur américain, Anthony Sutton, a retrouvé (avec un demi-siècle de retard) des documents d'archives ; il nous apprend que, si l'on en croit un rapport envoyé en 1918 au Département d'État par l'ambassadeur des États-Unis à Stockholm, « parmi ces "banquiers bolcheviques" on trouve le tristement célèbre Dmitri Rubinstein que la révolution de Février avait fait sortir de prison, qui avait gagné Stockholm et s'y était fait l'agent financier des bolcheviks » ; « on trouve également Abram Jivotovski, un parent de Trostki et de Lev Kamenev ». Au nombre des syndicataires il y avait « Denissov, de l'ex-Banquc de Sibérie, Kamenka, de la Banque Azov-Don, et Davidov, de la Banque pour le Commerce extérieur. Autres "banquiers bolcheviques" : Grigori Lessine, Shtifter, Iakov Berline et leur agent Isidore Kohn ».

Ceux-là avaient quitté la Russie. D'autres, en sens inverse, quittaient l'Amérique pour rentrer. C'étaient les revenants, tous des « révolutionnaires » (les uns depuis longtemps, les autres de fraîche date) qui rêvaient de construire enfin et de consolider le Monde Nouveau du Bonheur universel. Nous en avons parlé au chapitre 14. Ils affluaient, traversant les océans, partant du port de New York pour aller à l'Est ou du port de San Francisco en direction de l'Ouest, les uns anciens sujets de l'Empire russe, les autres purement et simplement citoyens américains, des enthousiastes ignorant même la langue russe.

En 1919, A. V. Tyrkova-Williams écrivit dans un ouvrage publié alors en Angleterre : « Il y a peu de Russes parmi les meneurs bolcheviques, peu d'hommes imprégnés de culture russe et concernés par les intérêts du peuple russe... Outre des citoyens étrangers, le bolchevisme a recruté des émigrés ayant passé de longues années hors des frontières. Certains n'étaient jamais allés en Russie auparavant. Ils comptaient parmi eux beaucoup de Juifs. Ceux-ci parlaient mal le russe. La nation dont ils s'étaient rendus maîtres leur était étrangère et, de plus, ils se comportaient comme des envahisseurs en pays conquis. » Et si, dans la Russie tsariste, « les Juifs étaient exclus de tous les postes officiels, si les écoles et le service de l'État leur étaient fermés, en revanche, dans la République soviétique, tous les comités et les commissariats étaient emplis de Juifs. Souvent, ils troquaient leur nom juif contre un nom russe... mais cette mascarade ne trompait personne ».

Cette même année 1919, au cours des Auditions au Sénat de la Commission Overmen, un professeur d'université de l'Illinois, P. B. Dennis, arrivé en Russie en 1917, déclara qu'à son avis - « un avis qui rejoint celui d'autres Américains, d'Anglais, de Français... -, ces gens-là déployèrent en Russie une cruauté, une férocité extrêmes dans leur répression contre la bourgeoisie » (le mot est ici employé sans nuance péjorative, dans son sens premier : les habitants des bourgs). Ou encore : « Parmi ceux qui menèrent "une propagande assassine" dans les tranchées et à l'arrière, il y en avait qui, un ou deux ans auparavant [c'est-à-dire en 1917-1918], vivaient encore à New York. »

En février 1920, Winston Churchill s'exprimait dans les pages du Sunday Herald. Dans un article intitulé « Sionisme contre bolchevisme : combat pour l'âme du peuple juif », il écrivit : « Nous voyons aujourd'hui cette compagnie de personnalités insignes, surgies de la clandestinité, des sous-sols des grandes cités d'Europe et d'Amérique, qui a agrippé par les cheveux et saisi à la gorge le peuple russe, et s'est imposée en maîtresse incontestée de l'immense Empire russe. »

On trouve beaucoup de noms connus parmi ces gens revenus d'au-delà de l'Océan. Voici M. M. Gruzenberg : il avait séjourné précédemment en Angleterre (où il avait fait la connaissance de Sun-Yat-sen), puis il avait vécu longtemps aux États-Unis, à Chicago où il avait « organisé une école pour les émigrés », et on le retrouve en 1919 consul général de la RSFSR au Mexique (pays sur lequel les révolutionnaires fondaient de grands espoirs : Trotski y débarquera...), puis, la même année, il siège dans les organes centraux du Komintern. Il prend du service en Scandinavie, en Suède ; il se fait arrêter en Ecosse. Il refait surface en Chine en 1923 sous le nom de Borodine avec toute une escouade d'espions : il est le « conseiller politique principal du Comité exécutif du Kuomintang », rôle qui lui permet de favoriser la carrière de Mao-Tsé-toung et de Chou-Enlaï. Cependant, ayant soupçonné Borodine-Gruzenberg de se livrer à un travail subversif, Tchang-Kaï-shek le chasse de Chine en 1927. Revenu en URSS, il traverse indemne l'année 1937 ; pendant la guerre avec l'Allemagne, on le retrouve rédacteur en chef du Bureau d'information soviétique aux côtés de Dridzo-Lozoski. Il sera fusillé en 1951 (À propos des Juifs bolcheviques fusillés dans les années 30, voir infra, chapitre 19.)

Parmi eux également, Samuel Agourski, qui devint l'un des chefs de la Biélorussie ; arrêté en 1938, il purgea une peine de déportation. (Il est le père du regretté M. Agourski, prématurément disparu, qui n'a pas suivi le même chemin que son géniteur, loin de là » _ Citons aussi Salomon Slepak, membre influent du Komintern, qui retourne en Russie par Vladivostok où il prend part à des assassinats ; il se rend ensuite en Chine pour tenter d'attirer Sun-Yat-sen dans une alliance avec le communisme ; son fils Vladimir devra s'arracher, non sans fracas, au piège dans lequel était tombé son père dans sa quête de l'avenir radieux du communisme. Des histoires comme celle-là, et de plus paradoxales encore, on en compte des centaines.

Ont rappliqué également les démolisseurs de la culture juive « bourgeoise ». Parmi eux, les collaborateurs de S. Dimanstein au sein du Commissariat européen : le SR Dobkovski, Agourski (déjà cité), et aussi « Kantor, Shapiro, Kaplan, anciens anarchistes émigrés revenus de Londres et de New York». L'objectif du Commissariat était de créer un « Centre du mouvement communiste juif». En août 1918, le nouveau journal communiste en yiddish Emes (la Vérité) annonça : « La révolution prolétarienne a commencé rue des Juifs » ; aussitôt démarra une campagne contre les heders, les "Talmud-Torah"... En juin 1919, contresignée par S. Agourski et Staline, fut proclamée la dissolution du Bureau central des communautés juives, lesquelles représentaient la fraction conservatrice du judaïsme, celle qui ne s'était pas rangée aux côtés des bolcheviks.

Il n'en reste pas moins vrai que les Juifs socialistes n'étaient pas attirés principalement par les bolcheviks. Seulement voilà : où étaient les autres partis, qu'étaient-ils devenus ? Ce qui permit au Parti bolchevik d'occuper une position exclusive, ce fut la désintégration des vieux partis politiques juifs. Le Bund, les sionistes-socialistes et les sionistes du Poalei s'étaient divisés et leurs leaders avaient rejoint le camp des vainqueurs en reniant les idéaux du socialisme démocratique - ainsi de gens comme M. Raies, M. Froumkina-Ester, A. Weinstein, M. Litvanov.

Est-ce possible ? Même le Bund, cette organisation archi-belliqueuse à qui même les positions de Lénine ne convenaient pas, qui se montrait si intransigeante sur le principe de l'autonomie culturelle et nationale des Juifs ? Eh bien oui, même le Bund ! « Après l'instauration du pouvoir soviétique, la direction du Bund en Russie s'est scindée en deux groupes (1920) : la droite qui, dans sa majorité, émigra, et la gauche qui procéda à la liquidation du Bund (1921) et adhéra pour une bonne part au Parti des bolcheviks. » Parmi les anciens membres du Bund, citons l'inamovible David Zaslavski, celui qui mettra des décennies durant sa plume au service de Staline (il sera chargé de stigmatiser Mandelstam et Pasternak). Également : les frères Leplevski, Israël et Grigori (l'un, d'entrée de jeu, se fera agent de la Tchéka et y restera jusqu'à la fin de ses jours, l'autre occupera dès 1920 un poste élevé au NKVD, puis sera vice-commissaire du peuple, président du Petit Sovnarkom de la RSFSR, puis vice-procureur général de l'URSS (1934-39) ; il sera victime de la répression en 1939. Salomon Kotliar, aussitôt promu Premier secrétaire du comité de province d'Orenbourg, de Vologda, de Tver, du Comité régional d'Orel. Ou encore Abram Heifets : il retourne en Russie après Février 1917, entre au présidium du Comité principal du Bund en Ukraine, est membre du Comité central du Bund ; en Octobre 1917, il est déjà pour les bolcheviks et, en 1919, il figure dans le peloton de tête du Komintern.

Aux gauchistes du Bund vint se joindre la gauche des sionistes-socialistes et du SERP ; ceux-là entrèrent dès 1919 au Parti communiste. L'aile gauche du Poalei-Tsion fit de même en 1921. En 1926, d'après un recensement interne, on comptait au Parti jusqu'à deux mille cinq cents anciens membres du Bund. Il va sans dire que beaucoup, par la suite, tombèrent sous le couperet : « Sous Staline, la majorité d'entre eux furent victimes de féroces persécutions. »

Biekerman s'écrie : « Le Bund, qui s'était donné le rôle de représentant "des masses ouvrières juives", a rejoint les bolcheviks dans sa partie la plus importante et la plus active. »

Dans ses mémoires, David Azbel tente d'expliquer les raisons de cette adhésion en réfléchissant sur l'exemple de son oncle, Aron Isaakievitch Weinstein, membre influent du Bund que nous avons évoqué plus haut : « Il avait compris avant tous les autres que son Parti, ainsi que les autres partis socialistes, étaient condamnés... Il avait compris autre chose encore : survivre et continuer à défendre les intérêts des Juifs ne serait possible qu'en rejoignant les bolcheviks". »

Pour combien d'entre eux les motifs 1) survivre, 2) continuer à défendre les intérêts des Juifs, furent-ils décisifs ? Provisoirement, l'un et l'autre objectifs étaient atteints.

On notera aussi qu'après Octobre les autres partis socialistes, les S.-R. et les mencheviks qui, nous le savons, comptaient nombre de Juifs dans leurs rangs et à leur tête, eux non plus n'ont pas fait front contre le bolchevisme. A peine sensibles au fait que les bolcheviks avaient renvoyé cette Assemblée constituante qu'ils avaient appelée de leurs vœux, ils se sont effacés, ils ont hésité, ils se sont à leur tour divisés, proclamant tantôt leur neutralité dans la guerre civile, tantôt leur intention de temporiser. Quant aux S.-R., ils ont carrément ouvert aux bolcheviks une portion du front de l'Est et se sont employés à démoraliser les arrières des Blancs.

Mais l'on trouve aussi des Juifs parmi les chefs de la résistance aux bolcheviks en 1918 : sur les vingt-six signatures de la « Lettre ouverte des prisonniers sur l'affaire du Congrès ouvrier » rédigée à la prison de la Taganka, pas moins d'un quart sont juives. Or les bolcheviks étaient impitoyables à l'égard des mencheviks de cette espèce. L'été 1918, R.Abramovitch, important leader menchevik, n'a évité l'exécution capitale que grâce à une lettre adressée à Lénine, d'une prison autrichienne, par Friedrich Adler, celui qui avait abattu en 1916 le Premier ministre autrichien et qui avait été gracié. D'autres aussi se montrèrent stoïques : Grigori Binshtok, Semion Weinstein ; arrêtés à plusieurs reprises, ils finirent par être expulsés hors du pays.

En février 1921, à Petrograd, les mencheviks ont certes soutenu les ouvriers trompés et affamés, ils les ont poussés à protester et à faire grève - mais sans véritable conviction. Et ils ont manqué d'audace pour prendre la tête de l'insurrection de Cronstadt. Or, cela ne les a nullement mis à l'abri de la répression.

Nous connaissons aussi pas mal de mencheviks passés aux bolcheviks, qui troquèrent une étiquette de parti pour une autre. Ce sont : Boris Maguidov (il devint chef de la section politique dans la 10e armée, puis de tout le Donbass, secrétaire des comités de province de Poltava, Samara, instructeur au Comité central) : Abram Deborine, véritable transfuge (il a rapidement grimpé les échelons d'une carrière de « professeur rouge », nous farcissant la tête avec le Matérialisme dialectique et le Matérialisme historique...) ; Alexandre Goïkhbarg (membre du Comité révolutionnaire de Sibérie, accusateur public au procès des ministres de Koltchak, membre du collège du Commissariat à la Justice, puis président du Petit Sovnarkom). D'aucuns ont tenu bon un certain temps, jusqu'à leur arrestation, comme I.Liakhovetski-Maïski ; les autres, en fort grand nombre, ont été réduits très tôt au silence, dès le procès de l'imaginaire «Bureau unifié des mencheviks» de 1931 (où l'on retrouve Guimmcr-Soukhanov qui avait été le concepteur de la tactique du Comité exécutif en mars 1917). Une immense rafle fut organisée à travers toute l'Union pour les appréhender.

Il y eut des transfuges chez les S.-R. : lakov Lifchitz, par exemple (vice-président de la Tchéka de Tchernigov en 1919, puis de Kharkov, puis président de la Tchéka de Kiev et, au faîte d'une carrière rapide, vice-président du Guépéou d'Ukraine). Il y en eut chez les communistes anarchistes, le plus célèbre étant Lazare Kogan (Section spéciale des armées, assistant du chef des armées de la VéTchéka en 1930 - haut responsable du Goulag et, en 1931, chef du chantier de la mer Blanche du NKVD). On rencontre des biographies extrêmement sinueuses : Ilya KitViitenko, lieutenant dans l'armée d'Autriche, fait prisonnier par les Russes et, à partir du moment où les bolcheviks sont au pouvoir, prend ses grades à la Tchéka-Guépéou, puis dans l'armée et, dans les années 30, est l'un des réformateurs de l'Armée rouge. Et au trou pendant vingt ans !

Et qu'en fut-il des sionistes ? Rappelons-nous : en 1906, ils avaient posé et proclamé qu'ils ne pouvaient rester à l'écart du combat des Russes contre le joug de l'Autocratie, et ils s'étaient engagés activement dans ledit combat. Ce qui ne les empêcha point, en mai 1918 (alors que le joug pesait toujours autant), de déclarer que, dans les questions de politique intérieure russe, ils seraient dorénavant neutres, « très évidemment dans l'espoir d'éviter le risque » que les bolcheviks « ne les accusent d'être contre-révolutionnaires ». Et dans un premier temps - ça a marché. Tout au long de l'année 1918 et durant les six premiers mois de 1919, les bolcheviks les ont laissés tranquilles : ils ont encore pu, à l'été 1918, tenir à Moscou le Congrès panrusse des communautés juives, et des centaines de ces communautés ont eu leur « Semaine palestinienne » ; leurs journaux paraissaient librement et un club de jeunes, le « Heralouts », fut créé. - Mais, au printemps 1919, les autorités locales entreprirent ici et là d'interdire la presse sioniste, et à l'automne 1919 on mit aux arrêts quelques personnalités marquantes, accusées de faire « de l'espionnage au profit de l'Angleterre ». Au printemps 1920, les sionistes organisèrent à Moscou une Conférence panrusse. Résultat : tous les participants (90 personnes) furent internés à la prison des Boutyrki ; certains furent condamnés, mais la peine ne fut pas appliquée, suite à l'intervention d'une délégation de syndicats juifs arrivée d'Amérique. « Le présidium de la VéTchéka a déclaré que l'organisation sioniste était contre-révolutionnaire, et son activité est désormais interdite en Russie soviétique... De ce moment a commencé pour les sionistes l'ère de la clandestinité. »

M. Heifets, qui est un homme réfléchi, nous rappelle fort à propos ceci : le coup de force d'Octobre n'a-t-il pas coïncidé exactement, pour ce qui est des dates, avec la déclaration Balfour qui jetait les bases d'un État juif indépendant ? Eh bien, qu'advint-il ? : « Une partie de la nouvelle génération juive emprunta la voie de Herzl et de Jabotinski, tandis que l'autre [précisons : la plus grande] a cédé à la tentation et est venue grossir les rangs de la bande à Lénine-Trotski-Staline. » (Exactement ce que craignait Churchill.) « La voie de Herzl apparaissait alors lointaine, irréelle, tandis que celle de Trotski et Bagristski permettait aux Juifs de gagner une stature immédiate et de devenir immédiatement, en Russie, une nation égale en droits et même privilégiée. »

Transfuge également, bien sûr, et non des moindres, Lev Mekhlis, du Poalei-Tsion. Sa carrière est bien connue : au secrétariat de Staline, au comité de rédaction de la Pravda, à la tête du secteur politique de l'Armée rouge, au Commissariat à la Défense et commissaire au Contrôle d'État. C'est lui qui fit échouer notre débarquement en Crimée de 1942. Au faîte de sa carrière : à l'Orgburo du Comité central. Ses cendres sont scellées dans le mur du Kremlin.

Bien sûr, il y eut une part importante des Juifs de Russie à ne pas adhérer au bolchevisme : ni les rabbins, ni les chargés de cours, ni les grands médecins, ni toute une masse de braves gens ne tombèrent dans les bras des bolcheviks. Tyrkova écrit dans le même passage de son livre, quelques lignes plus loin : « Cette prédominance des Juifs au milieu des leaders soviétiques mettait au désespoir ceux des Juifs russes qui, en dépit des cruelles iniquités subies sous le régime tsariste, regardaient la Russie comme la mère-patrie et menaient l'existence commune à toute l'intelligentsia russe, refusant, en communion avec elle, toute collaboration avec les bolcheviks. » - Mais ils n'avaient à l'époque aucune possibilité de se faire entendre publiquement, et les présentes pages sont naturellement emplies non de leurs noms, mais de ceux des vainqueurs, de ceux qui ont bridé le cours des événements.

Deux illustres actes terroristes perpétrés par des bras juifs contre les bolcheviks en 1918 occupent une place à part : l'assassinat d'Ouritski par Léonid Kannegiesser, et l'attentat contre Lénine de Fanny Kaplan. Là aussi, quoique avec un signe inverse, s'exprima la vocation du peuple juif à être toujours parmi les premiers. Peut-être les coups tirés sur Lénine relevèrent-ils plutôt d'intentions S-R. Mais, pour ce qui est de Kannegiesser (issu de la noblesse héréditaire par son grand-père, il était entré à l'École des élèves-officiers en 1917 ; soit dit en passant, il fut en relations d'amitié avec Serge Essénine), j'admets fort bien l'explication de Mark Aldanov : à la face du peuple russe et de l'Histoire, il était mû par le désir d'opposer aux noms d'Ouritski et de Zinoviev un autre nom juif. C'est le sentiment qu'il exprime dans un billet transmis à sa sœur, à la veille de l'attentat, dans lequel il dit vouloir se venger de la paix de Brest-Litovsk, qu'il a honte de voir les Juifs contribuer à installer au pouvoir les bolcheviks, et qu'il venge aussi l'exécution à la Tchéka de Petrograd de son camarade de l'École d'artillerie.

Il faut toutefois préciser que des études récentes ont révélé que ces deux attentats avaient été perpétrés dans des circonstances suspectes. Il y a de fortes présomptions que Fanny Kaplan n'a nullement tiré sur Lénine, mais qu'elle a été appréhendée « pour clore l'enquête » : une coupable commode, de hasard. Il y aurait aussi une hypothèse selon laquelle les autorités bolcheviques auraient elles-mêmes créé les conditions nécessaires pour que Kannegiesser puisse tirer son coup de feu. De cela je doute fort : pour quelle provocation les bolcheviks auraient-ils sacrifié leur enfant chéri, président de la Tchéka ? Une chose, toutefois, est troublante : comment se fait-il que plus tard, en pleine Terreur rouge, alors qu'on passait par les armes, à travers tout le pays, des milliers d'otages innocents, totalement étrangers à l'affaire, toute la famille Kannegiesser fut libérée de prison et autorisée à émigrer ?... On ne reconnaît pas là la griffe bolchevique ! Ou bien serait-ce l'intervention d'un bras très long auprès des instances soviétiques les plus haut placées ? - Une publication toute récente nous apprend qui les parents et amis de L.Kannegiesser avaient même élaboré un plan d'attaque armée contre la Tchéka de Petrograd pour libérer leur prisonnier, et que tous, à peine arrêtés, furent libérés et restèrent vivre à Petrograd sans être inquiétés. Une telle clémence de la part des autorités bolcheviques s'explique peut-être par leur souci de ne pas se fâcher avec les milieux juifs influents de Petrograd. La famille Kannegiesser avait gardé sa foi judaïque et la mère de Léonid, Rosalia Edouardovna, déclara lors d'un interrogatoire que son fils avait tiré sur Ouritski parce que celui-ci « s'était détourné du judaïsme ».

Mais voici un nom juif qui n'a pas jusqu'à présent obtenu la célébrité méritée : Alexandre Abramovitch Vilenkine, héros de la lutte clandestine contre les bolcheviks. Engagé volontaire dans les hussards à dix-sept ans, en 1914, il a été décoré à quatre reprises de la Croix de Saint-Georges, promu officier, puis, à la veille de la révolution, il devient capitaine de cavalerie ; en 1918, il adhère à l'organisation clandestine Union pour la défense de la Patrie et de la Liberté ; il est appréhendé par la Tchéka au moment où, l'organisation ayant été découverte, il s'attardait à détruire des documents compromettants. Concentré, intelligent, énergique, intransigeant à l'égard des bolcheviks, il sut insuffler aux autres l'esprit de résistance. Fusillé par les bolcheviks - cela va sans dire. (Les informations sur lui nous viennent de son compagnon d'armes dans la clandestinité en 1918, et aussi de son compagnon de cellule en 1919, Vassili Fiodorovitch Klementiev, capitaine dans l'armée russe.)

Ces combattants contre le bolchevisme, quelles que fussent leurs motivations, nous vénérons leur mémoire en tant que Juifs. Nous déplorons qu'ils aient été si peu nombreux, comme furent trop peu nombreuses les forces unies blanches pendant la guerre civile.

Un phénomène très prosaïque et tout à fait nouveau vint renforcer la victoire des bolcheviks. Ceux-ci occupaient des postes importants d'où découlaient de nombreux avantages, notamment la jouissance, dans les deux capitales, d'appartements « vides » libérés par leurs propriétaires, « ci-devant » maintenant en fuite. Dans ces appartements pouvait venir vivre toute une parentèle affluant de l'ancienne Zone de résidence. Ce fut là un véritable «exode» ! G. A. Landau écrit : « Les Juifs ont gravi les marches du pouvoir et ont occupé quelques "sommets"... De là, il est normal qu'ils aient fait venir (comme cela se produit partout, dans tout milieu) leurs parents, amis, compagnons de jeunesse... Un processus parfaitement naturel : l'octroi de fonctions à des gens que l'on connaît, en qui l'on a confiance, que l'on protège, ou qui tout simplement quémandent vos faveurs. Ce processus a multiplié le nombre de Juifs dans l'appareil d'État soviétique.» Nous ne dirons pas combien l'épouse de Zinoviev, Lilina, fit ainsi venir de parents et de proches, ni combien Zinoviev distribua de postes aux « siens ». Eux sont le point de mire, mais l'afflux, pour ne pas avoir été remarqué sur l'instant, fut énorme et concerne des dizaines de milliers de personnes. Les gens transmigrèrent en masse d'Odessa à Moscou. (Sait-on que Trotski lui-même gratifia son père, qu'il aimait modérément, d'un sovkhoze dans la banlieue de Moscou ?)

On peut suivre ces migrations au fil des biographies. Ainsi celle de David (ne pas confondre avec Mark) Azbel. En 1919, encore gamin, il quitte Tchemigov où il est né pour venir à Moscou où habitent déjà ses deux tantes. Il vit d'abord chez l'une, Ida, « riche marchande de la Première Guilde », dont le mari était rentré d'Amérique, puis chez l'autre, Liolia, logée dans la Première Maison des Soviets (le National) avec tout le gratin soviétique. Leur voisin Ulrich, qui s'illustrera plus tard, disait en plaisantant : « Pourquoi n'ouvre-t-on pas une synagogue au National où ne vivent que des Juifs ? » Toute une élite soviétique quitte alors Saint-Pétersbourg pour s'installer dans la Deuxième Maison des Soviets (le Métropole), dans la Troisième (le Séminaire, rue Bojedomski), dans la Quatrième (rue Mokhovaïa/Vozdvijenka) et dans la Cinquième (rue Chérémétievski). Ces locataires reçoivent d'un centre de distribution spécial d'abondants colis : « caviar, fromages, beurre, esturgeon fumé ne faisaient jamais défaut sur leur table » (nous sommes en 1920). «Tout était spécial, conçu spécialement pour la nouvelle élite : jardins d'enfants, écoles, clubs, bibliothèques. » (En 1921-22, année de la famine meurtrière sur la Volga et de l'aide de ARA, dans leur « école modèle, la cantine s'alimentait à la fondation ARA et servait des petits déjeuners américains : riz au lait, chocolat chaud, pain blanc et œufs sur le plat ».) Et « personne ne se souvenait que, la veille encore, on vociférait dans les salles de classe qu'il fallait pendre haut et court les bourgeois à la lanterne ». « Les gosses des maisons voisines haïssaient ceux des "Maisons soviétiques" et, à la première occasion, leur tombaient dessus. »

Survint la NEP. Les locataires du National emménagèrent alors dans des appartements cossus ou des pavillons ayant auparavant appartenu à des aristocrates ou à des bourgeois. En 1921 : « passer l'été à Moscou, où l'on étouffe ? », non, on vous invite dans une ancienne demeure de maître, aujourd'hui confisquée, dans les environs de Moscou. Là, « tout est en l'état, comme du temps des anciens propriétaires »... à cette différence près qu'on érige de hautes clôtures autour de ces maisons, qu'on poste des gardes à l'entrée... Les épouses des commissaires se mettent à fréquenter les meilleures villes d'eaux d'Occident. On voit se développer, à la faveur de la pénurie ambiante, de la misère et du recel des denrées, un commerce de seconde main et tout un trafic de marchandises. « Ayant acheté pour une bouchée de pain tout un lot de denrées à des marchands qui émigraient, tante Ida et oncle Micha les revendirent sous le manteau » et devinrent ainsi « probablement les gens les plus riches de tout Moscou ». - Toutefois, en 1926, ils écopèrent de cinq ans de prison « pour contre-révolution économique », auxquels s'ajoutèrent, à la fin de la NEP, dix années de camp.

Citons encore : « Lorsque les bolcheviks sont devenus "le gouvernement", toutes sortes d'individus issus du sous-prolétariat juif les rejoignirent, désirant recevoir leur part du gâteau . » - Et comme étaient interdits le commerce libre et l'entreprise privée, beaucoup de familles juives virent leur quotidien grandement modifié : « Les personnes d'âge mûr déchurent pour la plupart, tandis que les plus jeunes, débarrassés de tout "lest" spirituel et social, en faisant carrière purent entretenir leurs aînés... D'où le nombre excessif de Juifs dans l'appareil d'État soviétique. » Remarquons : l'auteur ne justifie pas ce processus en le qualifiant d'« unique issue », il constate avec affliction l'aspect qui compte : « Ce processus destructeur ne rencontra pas la résistance qu'il eût fallu dans le milieu juif », au contraire, il y trouva « des exécutants volontaires et un climat de sympathie ».

C'est ainsi que nombre de Juifs firent leur entrée dans la classe dirigeante soviétique.

Or, ce processus, tout occulte qu'il fût, pouvait-il passer inaperçu des couches sociales russes défavorisées ?

Et comment pouvait réagir l'homme de la rue ? Soit par des quolibets : « Rosa du Sovnarkhoz », « le mari de Khaïka de la Tchéka ». Ou par des histoires drôles, de celles qui ont inondé la Russie dès 1918 : « Le thé Vyssotski, le sucre Brodski, la Russie Trotski. » Et, en Ukraine, cela donnait : « Hop ! ouvriers de la moisson / Tous les Juifs sont des patrons ! » Et l'on se mit à chuchoter un nouveau slogan : « Les Soviets sans les Juifs ! »

Les co-auteurs du recueil Ixi Russie et les Juifs s'alarmèrent en 1924 : il est clair que « tous les Juifs ne sont pas bolcheviques et tous les bolcheviks ne sont pas juifs, mais point n'est besoin aujourd'hui de prouver la part énorme, la participation zélée des Juifs au martyre imposé à une Russie exsangue par les bolcheviks. Ce qu'il faut au contraire essayer d'élucider posément, c'est comment cette œuvre de destruction s'est réfractée dans la conscience du peuple russe. Les Russes n'avaient jusqu'alors jamais vu de Juifs aux commandes" ».

Ils en voyaient aujourd'hui à chaque pas. Investis d'un pouvoir féroce et illimité.

« Pour répondre à la question de la responsabilité que porte le judaïsme dans l'apparition des Juifs bolcheviques, nous devons d'abord considérer la psychologie des non-Juifs, celle de tous ces Russes qui pâtirent directement des atrocités commises... Les acteurs juifs de la vie publique qui désirent prévenir toute nouvelle sanglante tragédie, sauver les Juifs de Russie de nouveaux pogroms, doivent tenir compte de ce fait. » Il faut « comprendre la psychologie des Russes qui se retrouvèrent soudain soumis à l'autorité d'une engeance mauvaise, arrogante, fruste, sûre d'elle-même et impudente ».

Ce n'est pas aux fins de régler des comptes qu'il faut se souvenir de l'Histoire. Ni pour ressasser des accusations mutuelles. Mais pour comprendre comment, par exemple, il a pu se faire que des couches importantes d'une société juive parfaitement correcte aient toléré une énorme participation de Juifs à la montée en puissance (1918) d'un État qui n'était pas seulement insensible au peuple russe, étranger à l'histoire russe, mais qui, de surcroît, infligeait à la population tous les débordements de la terreur.

La présence de Juifs aux côtés des bolcheviks pose question non pas parce qu'elle induirait une origine étrangère de ce pouvoir. Quand nous évoquons l'abondance de noms juifs dans la Russie révolutionnaire, nous brossons un tableau qui n'a rien d'inédit : combien, en effet, de noms germaniques et baltes ont figuré, pendant un siècle et demi à deux siècles, dans l'administration tsariste ? La vraie question est : dans quelle direction ce pouvoir œuvrait-il ?

D. S. Pasmanik nous livre cependant cette réflexion : « Que tous les Russes capables de réfléchir s'interrogent : le bolchevisme, même avec Lénine à sa tête, aurait-il triomphé s'il y avait eu en Russie une paysannerie rassasiée, instruite et possédant des terres ? Tous les "Sages de Sion" réunis auraient-ils pu, même avec un Trotski à leur tête, faire advenir le grand chaos en Russie ? » Il a raison : ils ne l'auraient jamais pu.

Mais les premiers à se poser la question devraient être les Juifs plus que les Russes. Cet épisode de l'Histoire devrait les interpeller aujourd'hui encore. C'est dans un esprit d'analyse clairvoyante de l'Histoire qu'il conviendrait d'élucider la question que pose la participation massive des Juifs à l'administration bolchevique et aux atrocités commises par celle-ci. Il n'est pas recevablc d'éluder la question en disant : c'était la racaille, des renégats du judaïsme, nous n'avons pas à répondre pour eux.

D. S. Chturmann a raison de me rappeler mes propres propos sur les leaders communistes de n'importe quelle nation : « ils se sont tous détournés de leur peuple pour verser dans l'inhumain ». Je le crois. Mais Pasmanik avait raison d'écrire dans les années 20 : « Nous ne pouvons nous borner à dire que le peuple juif ne répond pas des actes commis par l'un ou l'autre de ses membres. Nous répondons pour Trotski tant que nous ne nous sommes pas désolidarisés de lui. » Or, se désolidariser ne signifie pas se détourner, au contraire, cela signifie rejeter les actes, jusqu'au bout, et en tirer la leçon.

Je me suis longuement penché sur la biographie de Trotski et je me range à l'idée qu'il n'avait pas de grands attachements spécifiquement juifs, c'était au contraire un internationaliste fanatique. Est-ce à dire qu'un compatriote comme lui est plus facile à incriminer que les autres ? Mais, dès que son étoile monte, à l'automne 1917, Trotski devient, pour beaucoup trop de gens, un sujet de fierté, et, pour la gauche radicale des Juifs d'Amérique, une véritable idole.

Les Allemands pourraient eux aussi récuser leur responsabilité pour la période hitlérienne en disant : ce n'étaient pas de vrais Allemands, c'était la lie de la société, ils ne nous ont pas demandé notre avis... Mais tout peuple répond de son passé jusque dans ses périodes ignominieuses. Comment répondre ? En s'efforçant de le conscientiser, de le comprendre : comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? où réside noire faute ? y a-t-il un danger que cela se renouvelle ?

C'est dans cet esprit que le peuple juif doit répondre et de ses révolutionnaires assassins et des colonnes d'individus bien disposés qui se mirent à leur service. Il ne s'agit pas ici de répondre devant les autres peuples, mais devant soi-même, devant sa conscience et devant Dieu. Tout comme nous autres, Russes, devons répondre et des pogroms, et de nos paysans incendiaires, insensibles à toute pitié, et de nos soldats rouges tombés dans la démence, et de nos matelots transformés en bêtes fauves. (J'ai parlé d'eux avec assez de relief, me semble-t-il, dans La Roue rouge, et j'ajouterai ici un exemple : le garde rouge A. R. Bassov, chargé d'escorter Chingariov - cet homme épris de justice, intercesseur populaire -, commence par rafler de l'argent à la sœur du prisonnier - comme pourboire et pour financer son transfert de la forteresse Pierre et Paul à l'hôpital Mariinski -, puis, quelques heures après, dans la même nuit, il conduit à l'hôpital des matelots qui abattent froidement Chingariov et Kokochkine. Chez cet individu - que de traits bien de chez nous !!)

Répondre, oui, comme on répond pour un membre de sa famille. Car si l'on nous décharge de toute responsabilité pour les actes de nos compatriotes, c'est la notion même de nation qui perd alors toute véritable signification.

Chapitre 16 - Dans la guerre civile

Trotski s'était flatté un jour que, « jusque » dans son wagon révolutionnaire, « il trouvait le temps », en pleine guerre civile, de se familiariser avec les nouveautés de la littérature française.

Il ne se rendait pas bien compte de ce qu'il disait. Ce n'est pas le temps qu'il trouvait, mais de la place dans son cœur : il lui restait dans son cœur un tel espace entre les appels « aux marins révolutionnaires » ou aux détachements de l'Armée rouge recrutés de force, et l'ordre qu'il avait donné de fusiller un soldat sur dix dans les détachements susceptibles de flancher, sans qu'il prît la peine d'assister à l'exécution de cet ordre.

A travers les vastes plaines de la Russie, il menait une guerre sanglante sans être le moins du monde ému ni par les souffrances inouïes des habitants de ce pays, ni par leurs malheurs, mais, porté par les ailes de l'ivresse internationaliste, il était bien au-dessus, bien au-dessus de tout cela.

La révolution de Février avait été une révolution russe : à l'emporte-pièce, erronée, fatale, elle n'avait pas eu l'intention de détruire tout ce qui précédait, de réduire à néant la Russie entière et son histoire. Sitôt après Octobre, la révolution s'est muée en révolution internationale, essentiellement destructrice, - elle se nourrissait en phagocytant, en annihilant tout ce qui, de l'Ancien Régime, se trouvait à portée : jeter à bas tout ce qui avait été construit ; réquisitionner tout ce qu'on avait fait pousser ; fusiller tout ce qui résistait. Les Rouges n'avaient qu'une idée : expérimenter le grand projet de société prévu pour être repris, étendu, réalisé à l'échelle mondiale.

Le coup d'État d'Octobre, si aisé à ses impétueux débuts, s'est alors mué en une terrible guerre civile qui, trois années durant, a apporté à tous les habitants de Russie des malheurs aussi sanglants qu'innombrables.

L'idéologie et la politique inhumaines des Rouges sont venues se superposer à la structure multinationale de l'ancien Empire et à l'abandon irréfléchi de la Grande Guerre. Dans la première révolution française, sur un territoire uninational, exception faite de la brève incursion des armées ennemies, aucun étranger ne s'était trouvé impliqué. Cette révolution, avec toutes ses horreurs, fut d'un bout à l'autre nationale. Notre révolution à nous a reçu de surcroît le sceau terrible de la fureur multinationale : la participation massive des Lettons rouges (citoyens russes), des anciens prisonniers de guerre allemands et autrichiens, regroupés comme les Hongrois par régiments entiers, auxquels s'ajouta un nombre non négligeable de Chinois. Bien sûr, la grande masse des combattants rouges était constituée par les Russes, les uns mobilisés de force sous peine d'être fusillés, les autres poussés par la croyance démente qu'ils partaient à la conquête d'un avenir radieux. Et, dans cette bigarrure, les Juifs - citoyens russes - ne furent pas non plus tout à fait absents.

Les Juifs russes politiquement actifs, ceux qui avaient soutenu le pouvoir civil des bolcheviks à la fin de 1917, se ruaient à présent dans les structures militaires bolcheviques. Au cours des premières années suivant Octobre, dans l'enivrement de l'internationalisme, le pouvoir dans cet immense pays tomba de lui-même entre les mains de ceux qui avaient adhéré au bolchevisme - les abasourdissant par son caractère illimité : et ces derniers (au nom d'un idéal élevé, bien sûr, mais chez tels autres au nom d'idéaux moins respectables : « chez les uns un fanatisme exarcerbé, chez les autres une aptitude au conformisme » se sont mis à user de ce pouvoir sans vergogne ni crainte d'être contrôlés. Que la guerre civile allait susciter dès 1919 dans tout le Sud des pogroms inouïs par leur cruauté et le nombre des victimes, nul n'aurait pu alors l'imaginer.

Ce que signifia cette guerre multinationale, nous pouvons en juger par le pogrom rouge qui suivit l'écrasement de la révolte de Cronstadt, en mars 1921. Écoutons ce qu'en dit un fameux sociologue, membre du parti des socialistes-révolutionnaires : « Pendant trois jours, la racaille lettonne, bachkire, hongroise, tatare, russe, juive et autres, libre de tout frein, devenue folle dans sa soif de sang et d'alcool, s'est mise à tuer et à violer. »

Ou des témoins anonymes. Le jour de l'Epiphanie 1918, à Toula, une procession orthodoxe sort des portes du kremlin ; « un détachement internationaliste » la mitraille à bout portant.

Mais la garde rouge, avec ses implacables détachements multinationaux, ne suffisait plus. Le pouvoir bolchevique avait besoin d'une armée régulière. En 1918, « Léon Trotski, avec l'aide de Sklianski et de Jacob Sverdlov, créa l'Armée rouge ». Dans ses rangs, les combattants juifs étaient nombreux. « Plusieurs unités de l'Armée rouge étaient composées entièrement de Juifs, comme, par exemple, la brigade commandée par Joseph Fourman » Dans le commandement de l'Armée rouge, la part des Juifs crût en nombre et en importance jusqu'à de nombreuses années après la guerre civile. Cette participation des Juifs a fait l'objet d'études de maints auteurs juifs, et est mentionnée dans plusieurs encyclopédies juives.

Dans les années 80, le chercheur israélien Aron Abramovitch, en utilisant de nombreuses publications soviétiques - Cinquante Ans des forces armées de l'URSS, L'Encyclopédie historique soviétique, les recueils sur Le Haut-Commandement des fronts de l'Armée rouge, d'autres encore -, a établi des listes détaillées des Juifs qui avaient occupé des postes de commandement dans l'Armée rouge depuis la guerre civile jusqu'à la Seconde Guerre mondiale comprise, en précisant les dates auxquelles tel poste fut occupé par tel ou tel officier.

Feuilletons les pages consacrées par A. Abramovitch à la guerre civile. Ce sont de vastes listes, à commencer par les membres du Conseil militaire révolutionnaire de la République (à part Trotski et E. Sklianski, en faisaient partie A. Rosenholz, J. Drabkine-Goussev). Sur ordre de Trotski « furent formés des corps d'armée avec état-major, de nouvelles années, et dans tous les conseils militaires révolutionnaires de ces corps d'armée comme de ces armées se trouvaient des Juifs » (il énumère les plus connus : D.Vaiman, E.Piatnitski, L.Glezarov, L.Petcherski, I.Slavine, M.Lisovski, G.Bitker, Bela Kun, Brilliant-Sokolnikov, I. Khodorovski). Tout au début de la guerre civile, « l'état-major extraordinaire de la région militaire de Petrograd avait été confié à Ouritski, et le Comité de défense révolutionnaire de Petrograd comprenait Sverdlov (président), Volodarski, Drabkine-Gousscv, J. Fischman (ce dernier, un S.-R. de gauche), G.Tchoudnovski. En mai 1918, au nombre des 11 commissaires des régions militaires se trouvaient deux Juifs : E. Iaroslavski-Gubelman à Moscou, S. Nakhimson à laroslavl. Il y eut aussi des Juifs, tout au long de la guerre, à la tête des armées : M. Lachcvitch à la tête de la 3e, puis de la 7e armée du front est, V. Lazarevitch (3e armée, front ouest), G. Sokolnikov (8e, front sud), N. Sorkine (9e), I. Iakir (14e). Parmi les chefs d'état-major, « dans les conseils révolutionnaires des armées », un à deux sur trois étaient juifs (dans l'énumération figurent les 20 armées). Au nombre des « chefs de division » se trouvaient les Juifs suivants... (suit une longue énumération) ; pour ce qui est des « commissaires militaires au sein des divisions », en charge des directives idéologiques, la liste est encore trois fois plus longue ; pour ce qui est des chefs d'état-major de division, la liste est conséquente. « Chefs de brigade, commissaires de brigade... », « chefs de régiment et de compagnie... » : la liste est brève. Puis « Chefs des sections politiques... » ; « présidents des tribunaux révolutionnaires... » ; « la proportion de Juifs aux postes d'adjoints politiques était particulièrement élevée à tous les échelons de l'Armée rouge... » « Les Juifs ont joué un rôle important dans l'approvisionnement des corps d'armée, des armées et des divisions. Citons certains d'entre eux... » « Les Juifs ont occupé de hautes fonctions dans la médecine militaire, à la tête de l'administration sanitaire des groupes d'armée et des armées, en tant que médecins-chefs des unités et des corps de troupes... » Quant aux «Juifs... qui sont devenus commandants d'unité et de corps de troupes, de section. ils se sont distingués par leur courage, leur héroïsme et leur maîtrise stratégique » ; « cependant, le caractère général de ce chapitre ne permet pas de fournir une description détaillée des faits d'armes accomplis par les Juifs du rang, commandants ou adjoints politiques de l'Armée rouge ». (Dans la liste des commandants d'armée, l'historien a omis le nom de Tikhon Khvcsine, qui commanda successivement la 4e armée du front est, la 8e armée du front sud, le groupe d'armées du Don. enfin la ler armée du front du Turkestan.)

L'Encyclopédie juive russe ajoute des détails ou éclairages relatifs à la carrière de certains commandants. (A propos, deux mots sur elle : commencée en 1994 sous l'ère nouvelle où les interdits sont tombés, elle a fait un choix honnête : écrire sans rien celer, y compris ce qui aujourd'hui ne nourrit pas la fierté).

Dès 1921, Drabkine-Goussev est devenu le chef du département politique et de toute l'Armée rouge, il s'est ensuite trouvé à la tête du département historique du Parti, a été un membre eminent du Komintern, son corps a été placé dans le mur du Kremlin. Michel Gaskovitch-Lachevitch, après de nombreuses années passées dans les Soviets révolutionnaires, a commandé la région militaire de Sibérie, a été le premier vice-président du Comité révolutionnaire militaire d'URSS (mais il n'a eu droit à une sépulture qu'au Champ-de-Mars). Israël Razgon a été successivement commissaire militaire à l'état-major de la région de Petrograd (il participa à la répression de la révolte de Cronstadt), commandant de l'Armée rouge de Boukhara (répression de la révolte d'Asie centale), puis à l'état-major de la flotte de la mer Noire. Boris Goldberg, successivement commissaire militaire de la région de Tomsk, de Perm, de la circonscription militaire du bassin de la Volga, commandant de l'armée de réserve de la République, pour finir comme « l'un des fondateurs de l'aviation civile soviétique ». Modeste Rubinstein, vice-président du comité militaro-révolutionnaire de l'Armée spéciale, chef de section politique de corps d'armée. Boris Ippo, chef de la section politique de la flotte de la mer Noire (plus tard, muté à la section politique de la flotte de la Baltique, dans le corps d'armée du Turkestan, chef de l'administration politique de la région d'Asie centrale, puis de l'armée du Caucase). Michel Landa. chef du département politique de l'Armée, puis suppléant du chef de l'administration politique du RKKA (ensuite chef de la section politique de la région militaire de Biélorussie, puis de celle de la Sibérie). Léon Berline, commissaire de la flottille militaire de la Volga (puis dans l'administration politique de l'armée de Crimée, enfin dans la flotte de la Baltique).

Combien de personnalités marquantes se trouvaient aux échelons inférieurs des états-majors ? Récemment encore modeste apprenti dans l'atelier d'horlogerie de Sverdlov-père, Boris Skoundine réussit à devenir, pendant la guerre civile, commissaire militaire de division, commissaire d'état-major d'armée, inspecteur politique de front, enfin suppléant du chef de la section politique de la ler armée de cavalerie. Ou Avenir Khanoukaev : chef d'un détachement de partisans, traduit en 1919 devant un tribunal révolutionnaire pour banditisme lors de la prise d'Achkhabad, acquitté, et en cette même année 1919 délégué politique de la commission turque du Comité exécutif central a l'échelle de l'Union pour la région de Kachgarie, de Boukhara et de Khiva. Moïse Vinnitski (dit « Michka le Jap' ») : en 1905, tantôt dans un détachement d'autodéfense juive, tantôt à la tête d'une bande de pillards, libéré du bagne par la révolution de Février, prit la tête d'une unité juive de combat à Odessa, mais aussi de tout le « milieu » criminel de cette ville ; en 1919, dans l'Armée rouge, commandant d'un bataillon spécial et commandant d'un régiment de fusiliers « formé d'anarchistes et de droit-commun » ; il est vrai, a été fusillé (par les siens). Figure également le commissaire militaire Isaïe Tsalkovitch : en 1921, lors de la répression de la révolte de Cronstadt, commandait une compagnie de marche des élèves-officiers.

Nous voyons aussi des femmes remarquables à des postes de commandement : Nadejda Ostrovskaïa, présidente du comité de parti pour la province de Vladimir, devint chef de la section politique de la 10e armée. Ou Rebecca Plastinina, du comité révolutionnaire, puis du comité de parti d'Arkhanguelsk - j'en parlerai un peu plus loin. Mentionnerai-je Cécile Zélikson-Bobrovskaia (dans sa jeunesse, couturière à Varsovie ; au moment de la guerre civile, chef du département militaire du comité moscovite du parti communiste russe ?) Ou encore Eugénie Maïn-Bosh, une furie ? Et sa sœur Hélène Maisch-Rozmirovitch ?

Nous autres Soviétiques sommes habitués à entendre parler du « Corps des Cosaques vermeils » : non pas des Cosaques qui auraient adhéré en leur âme et conscience à l'idéologie rouge, mais un groupe de bandits (il leur arrivait, par ruse, de revêtir l'uniforme des Blancs) formé des nations les plus diverses, des Roumains jusqu'aux Chinois, avec un régiment de cavalerie entièrement letton) ; leur commandant était un Russe, Vital Primakov, la section politique avait à sa tête J.J.Mints (dans la seconde division. Isaac Grinberg), leur chef d'état-major était S.Tourovski, la section opérationnelle était dirigée par A. Schilman, le rédacteur du journal de la division était S. Davidson, et à la tête du département administratif de l'état-major se trouvait J. Roubinov.

Mais, puisque nous sommes dans les énumérations, passons en revue les sommités de l'Armée rouge - des noms impérissables : Vladimir Antonov-Ovscenko, Basile Blticher, Semen Boudienny, Klim Vorochilov, Boris Doumenko, Paul Doubenko, Oleko Doun-ditch, Dimitri Jloba, Basile Kikvidsé, Epiphane Kovtioukh, Grégoire Kotovski, Philippe Mironov, Mikhaïl Mouraviev, Vitali Primakov déjà nommé, Ivan Sorokine, Semion Timochenko, Mikhail Toukhatchevski, Jérôme Ouborevitch, Mikhaïl Frounze, Vassili Tchapaïev, Efim Schadenko, Nicolas Schors. Tiens, à croire qu'ils auraient pu, là, se passer des Juifs ?

Des centaines, voire des milliers de généraux et d'officiers russes, issus de l'Armée impériale et qui, une fois dans l'Armée rouge, ont rendu service aux bolcheviks, non pas sans doute dans les sections politiques (on ne les y conviait guère), mais néanmoins à des postes importants (avec, il est vrai, un commissaire dans leur dos), beaucoup par crainte que la répression ne s'abatte sur leur famille (surtout dans l'éventualité d'échecs militaires) : tous ont apporté aux Rouges une aide inestimable, voire décisive dans leur victoire. Du reste, « une bonne moitié des officiers d'état-major sont restés avec les bolcheviks ».

N'omettons pas non plus de mentionner la réceptivité initiale, fatale pour eux, des paysans russes (pas tous, bien sûr) à la propagande bolchevique. Choulguine a noté sans ambages : « Si "Mort aux bourgeois !" a si bien marché en Russie, c'est que l'odeur du sang, hélas, grise de trop nombreux Russes ; et les voilà endiablés comme des bêtes féroces ". »

Mais ne nous laissons pas entraîner non plus sans retenue vers l'autre extrémité, du genre : « Les fusiliers les plus zélés dans les tchékas... n'étaient pas du tout des Juifs soi-disant ritualistes, mais des généraux et des officiers, naguère fidèles serviteurs du trône. » Qui aurait supporté ceux-ci dans la Tchéka ? Quand on les y invitait, c'était pour les fusiller ! Mais pourquoi un tel emportement ? Les Juifs qui servaient dans la Tchéka n'étaient assurément pas « des soi-disant ritualistes », mais de jeunes idéalistes à la tête farcie de fatras révolutionnaire. Et sûrement, pour la plupart, y servaient-ils non comme fusiliers, mais comme juges d'instruction.

Créée à la fin de 1917, en un clin d'œil la Tchéka se gorgea de force et, dès le début de 1918, inspira à toute la population une frayeur mortelle. C'est bien cette Commission extraordinaire, la Tcherzvytchaïka, qui institua la Terreur rouge bien avant que cette dernière ne soit officiellement proclamée, le 5 septembre 1918 ; elle l'a instituée dès sa création, en décembre 1917, et l'a poursuivie bien après la fin de la guerre civile. Dès janvier 1918 fonctionnait « la peine de mort sur place, sans jugement ni instruction ». Puis vint la rafle de centaines et bientôt de milliers d'otages parfaitement innocents que l'on fusillait de nuit ou que l'on noyait dans les fleuves par barges entières. L'historien S. Melgounov, qui connut lui-même les geôles et les menaces de la Tchéka, a décrit de façon inoubliable l'épopée de la Terreur rouge dans son fameux livre : « Il n'y avait pas une ville, pas un district où ne faisaient leur apparition des sections de la toute-puissante Commission extraordinaire panrusse qui devint désormais le nerf principal de la direction de l'État et absorba tout ce qui restait encore de droit » ; « il n'y avait pas un seul endroit [dans toute la République socialiste fédérative soviétique de Russie ] où l'on ne procédait pas à des exécutions par fusillade » ; « un seul ordre oral d'un seul homme [Dzerjinski] suffisait à vouer à une mort immédiate des milliers et des milliers de personnes ». Et, s'il y avait débat, il était ouvertement prescrit (M. Latsis dans le bulletin La Terreur rouge du 1er novembre et dans la Pravda du 25 décembre 1918) de ne pas « chercher, au cours de l'instruction, des faits et des preuves selon lesquels l'accusé aurait agi en actes ou en paroles contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser est de savoir à quelle classe il appartient, de quelle origine il est, quelle éducation il a reçue, quelle est sa formation ou sa profession ; ce sont ces questions qui doivent décider du sort de l'accusé ». Melgounov souligne : « En cela Latsis ne faisait preuve d'aucune originalité, il se contentait de reprendre les paroles de Robespierre à la Convention... sur la terreur de masse : "Pour exécuter les ennemis de la patrie, il suffit d'établir leur identité. Il ne s'agit pas de les punir, mais de les anéantir". » Les dispositions du Centre sont répercutées par les « hebdomadaires de la Vétchéka » dans l'ensemble de la Russie. Melgounov les cite abondamment : « À Kiev paraît Le Glaive rouge... ; dans l'article de son rédacteur en chef Léon Kraïni, nous pouvons lire : "Pour nous, il ne saurait être question de s'embarrasser des vieux principes de la morale et de l'humanisme, inventés par la bourgeoisie"... Un certain Schwarz lui fait écho : "La Terreur rouge qui a été proclamée doit être menée à la prolétarienne... Si, pour instituer la dictature du prolétariat dans le monde entier, il faut anéantir tous les serviteurs du tsarisme et du capital, nous n'hésiterons pas à le faire» . Il s'agit d'une terreur de plusieurs années, conçue à l'avance dans un but bien déterminé. Melgounov avance des chiffres présumés de victimes (à l'époque, les chiffres exacts n'étaient pratiquement pas disponibles), ceux d'« une vague d'assassinats sans précédent ». Mais « vraisemblablement ces horreurs..., pour ce qui est du nombre des victimes, pâlissent-elles par comparaison avec ce qui s'est passé dans le Sud après la fin de la guerre civile. Le pouvoir de Dénikine s'effondrait. Le nouveau pouvoir s'installait, s'accompagnant d'une sanglante période de terreur revancharde, uniquement faite de vengeance. Il n'était plus question de guerre civile, mais de l'anéantissement de celui qui avait été l'ennemi ». Par vagues successives, rafles, perquisitions, nouvelles rafles et arrestations. « On prend les prisonniers par cellules entières pour les fusiller tous... A coups de mitrailleuses, les victimes étant trop nombreuses pour qu'on les fusille une à une ; on met à mort des enfants de 15-16 ans et des vieillards de 60 ans et plus. » Voici une annonce de la Vetcheka parue en octobre 1920 au Kouban : « Les villages des Cosaques et les bourgs qui donnent refuge aux Blancs et aux Verts seront détruits, toute la population adulte fusillée, tous les biens confisqués. » Après le départ du général Wrangel, « la Crimée fut surnommée le "cimetière pan-russe" » (on estime à 120-150 000 le nombre de fusillés). « A Sébastopol, on ne se contentait pas de passer par les armes, on pendait, et non par dizaines, mais par centaines » ; « la perspective Nakhimov regorgeait de pendus... qui avaient été arrêtés en pleine rue et exécutés sans jugement ». La terreur en Crimée se poursuivit tout au long de 1921. Mais on aura beau scruter l'histoire de la Tchéka, celle des sections spéciales, des Tenon, trop d'agissements et de noms resteront à jamais inconnus, recouverts par la poussière des témoignages. Mais ceux qui se sont conservés sont plus que suffisamment éloquents : ainsi, dans les archives de Trotski à Columbia University, la copie secrète d'un extrait du procès-verbal de la séance du Politburo du Comité central du Parti communiste de Russie en date du 18 avril 1919 :

« Etaient présents les camarades Lénine, Krestinski, Staline, Trotski.

Entendent : - la déclaration de Trotski selon lequel un très important pourcentage de gens travaillant dans les Tchéka auprès des fronts, dans les comités exécutifs auprès des fronts, et à l'arrière, ainsi que dans les administrations soviétiques centrales, sont composés de Lettons et de Juifs ; aussi une forte agitation chauvine se fait-elle jour parmi les soldats de l'Armée rouge y rencontre-t-elle un certain écho ; de l'avis de Trotski, il est indispensable de procéder à une nouvelle répartition des effectifs du Parti pour qu'il y ail une répartition plus équitable des nationalités entre le front et l'arrière.

Décident : proposer aux camarades Trotski et Smilga d'établir en conséquence un rapport devant servir de directive du CC aux commissions qui répartissent les effectifs entre les organisations centrales, locales et celles du front. »

Mais on a peine à croire que cette réunion ait donné un quelconque résultat. Un chercheur contemporain - le premier à examiner « le problème du rôle et de la place des Juifs (ainsi que des représentants d'autres nationalités) dans l'appareil soviétique conclut, au vu des documents d'archives devenus disponibles, que « dans la phase initiale de l'activité des organes de répression, à l'époque de la Terreur rouge, les minorités nationales composaient près de 50 % de l'appareil central de la Vétchéka, et près de 70 % des postes de responsables au sein de l'appareil"». L'auteur cite des données statistiques au 25 septembre 1918 : parmi les minorités nationales, en sus d'un grand nombre de Lettons et d'un nombre non négligeable de Polonais, les Juifs font également bonne figure, en particulier « parmi les collaborateurs actifs et responsables de la Vétchéka », des commissaires et des juges d'instruction. Par exemple, parmi « les juges d'instruction chargés de la lutte avec la contre-révolution - de loin la section la plus importante dans les structures de la Vétchéka -, la moitié était composée de Juifs ».

Voici, d'après les données de l'Encyclopédie juive russe, quelques tchékistes des toutes premières promotions, avec leurs états de services :

Benjamin Guerson, qui n'a pas fait beaucoup parler de lui, membre de la Tchéka depuis 1918, à partir de 1920 secrétaire particulier de Dzerjinski. Israël Leplevski, déjà mentionné, membre du Bund, adhère aux bolcheviks en 1917, en 1918 dans la Tchéka. chef de la section provinciale du GPU de Podolsk, puis de la section spéciale d'Odessa (il s'est hissé ensuite jusqu'à être chef du GPU de l'URSS, avant de devenir ministre de l'Intérieur de la Biélorussie et de l'Ukraine !). Zinovi Katznelson : sitôt après Octobre dans la Tchéka ; chef des sections spéciales de différentes armées, puis de l'ensemble du front sud, ensuite parmi les plus hauts dignitaires de la Vétchéka, puis successivement président des Tchékas des régions d'Arkhangeulsk, de Transcaucasie, du GPU du Caucase du Nord, de Kharkov, enfin vice-ministre de l'Intérieur en Ukraine, premier adjoint du chef du Goulag. Solomon Moguilevski : dès 1917 président du tribunal d'Ivanovo-Voznesensk, en 1918 il dirige la Tchéka de Saratov ; puis de nouveau président d'un tribunal, cette fois militaire ; puis dans la section d'enquête de la Tchéka de Moscou, chef du département étranger de la Tchéka de Moscou, chef du département étranger de la Vétchéka, président de la Tchéka de Trancaucasie.

Avait-t-il tant soit peu pensé à l'importance de ce qu'il faisait, Ignace Vizner, en instruisant l'affaire Nicolas Goumilev? En avait-il eu le temps ? Collaborateur de la section spéciale de la Vétchéka auprès du présidium de cette dernière, il avait créé la Tchéka de Briansk avant d'être juge chargé de l'instruction dans les affaires de la révolte de Cronstadt et responsable du présidium de la Vétchéka et du GPU pour les affaires particulièrement sensibles. Ou bien Lev Lévine-Belski, membre il y a peu du Bund : en 1918-19, il est président de la Tchéka régionale de Simbirsk, puis chef de la section spéciale de la 8e armée, puis président de la Tchéka régionale d'Astrakhan, à partir de 1921 représentant plénipotentiaire de la Vétchéka en Extrême-Orient, en 1923 représentant plénipotentiaire de l'OGPU en Asie centrale, à partir des années 30 dans l'administration moscovite de l'OGPU (et, pour finir, vice-ministre de l'Intérieur de l'URSS.)

Ou encore Naoum (Léonide) Etingon : dans la Tchéka dès 1919, président de la Tchéka régionale de Smolensk (plus tard dans le GPU de Bachkirie, plus tard encore l'un des organisateurs de l'assassinat de Trotski). Isaak (Simon) Schwarz, en 1918-19 premier président de la Tchéka de toute l'Ukraine ; il est remplacé dans ces fonctions par Jacob Livchils qui a été successivement, en 1919, chef de la section secrète opérationnelle de la Tchéka régionale de Kiev, puis son vice-président, vice-président de la Tchéka régionale de Tchernigov, puis de celle de Kharkov ; chef de l'Etat-major opérationnel de la Tchéka de loutc l'Ukraine ; en 1921-22, président de la Tchéka régionale de Kiev.

Le fameux Mathieu Berman : il fait ses débuts dans la Tchéka d'un district de l'Oural du nord ; en 1919. il est adjoint au chef de la Tchéka régionale de Iékatérincnbourg. en 1920 il préside celle de Tomsk, en 1923 celle de la Bouriatie-Mongolie. en 1924 le voilà chef de l'OGPU de toute l'Asie centrale, en 1928 chef de l'OGPU de Vladivostok, en 1932 chef de l'ensemble du Goulag, en 1936 vice-ministre du NKVD. Son frère Boris entre dans la police secrète en 1920, en 1936 il est le premier adjoint du chef du contre-espionnage du NKVD. A notamment contribué à ce que soit confondue l'image du Juif et celle du tchékiste, un certain Boris Posern, « chef de file des soldats » en 1917, commissaire de la commune de Petrograd - qui, avec Zinoviev et Dzerjinski, cosigna le 2 septembre 1918 l'appel à la Terreur rouge. ( L 'Encyclopédie a omis de mentionner Alexandre losselevitch, secrétaire de la Tchéka de Petrograd, lequel, en septembre 1918, a paraphé à la suite de Gleb Bokii les listes de fusillés dans le cadre de la Terreur rouge.)

On connaît mieux Jacob Agranov, tchékiste qui a brillamment réussi dans la répression, inventeur de toutes pièces du « complot de Tagantsev » (de ce fait, il fut l'assassin de Goumilev), ordonnateur des « cruels interrogatoires de ceux qui avaient participé à la révolte de Cronstadt ». De même est largement connu Jacob Blioumkine pour sa participation à l'assassinat de l'ambassadeur d'allemagne en 1918 ; arrêté, il est amnistié, puis fait partie du secrétariat de Trotski ; on le retrouve ensuite en Mongolie, en Transcaucasie, au Moyen-Orient ; fusillé en 1929.

Chaque organisateur du travail de la Tchéka entraînait à sa suite un nombre considérable de collaborateurs auxquels eurent affaire lors des interrogatoires dans les caves, puis lors des exécutions, des centaines, des milliers d'innocents.

Au nombre desquels nous trouvons également des Juifs... Vu que le coup de massue communiste s'abattait sur la bourgeoisie, il s'agissait principalement de commerçants : « Un commerçant (prénommé Iouchkévitch), dans le district de Maloarkhanguelsk, pour n'avoir pas payé ses impôts a été placé par un détachement communiste sur la plaque chauffée à blanc d'un poêle. » Dans la même région, des paysans qui n'avaient pas satisfait aux réquisitions forcées furent soumis à des immersions prolongées dans des puits où on les descendait au bout d'une corde, voire encore, pour non-paiement de l'impôt révolutionnaire, on transformait les gens en statues de glace (c'était à qui se montrerait le plus inventif dans la répression). Korolenko rapporte le cas des meuniers Aronov et Mirkine, fusillés sans jugement pour n'avoir pas tenu compte de l'inepte prix fixé par les communistes pour le grain. Encore un exemple : l'ancien gouverneur de Kiev, Soukovnine, était intervenu en 1913 en faveur de Beyliss ; à l'arrivée des Rouges, il est arrêté ; des milliers de Juifs de Kiev signent une pétition en sa faveur, mais la Tchéka le fusille.

Comment alors expliquer que la population russe dans son ensemble ait jugé que la Terreur était « une terreur juive » ? Combien de Juifs qui n'y étaient pour rien se sont ainsi trouvés accusés ? Pourquoi, dans les rangs des Rouges comme dans ceux des Blancs, s'est accréditée l'impression que tchékistes et Juifs, c'était pratiquement tout un ? Et qui porte la responsabilité de cette vision ? Les responsables sont nombreux, entre autres l'Armée blanche (voir infra). Mais les plus responsables sont assurément ceux qui, par leur travail zélé au plus haut niveau de la Tchéka, favorisèrent cette identification.

On entend aujourd'hui d'aigres reproches : les Juifs ne furent pas les seuls à adhérer au pouvoir, pourquoi attendre de ces Juifs tchékistes une attitude plus humaine que chez d'autres ? Juste remarque. Mais ces objections n'altèrent pas l'amère vérité : ces Juifs tchékistes, à cette époque aux postes et aux grades les plus élevés, représentent les Juifs russes (aussi terrible que cela puisse paraître) et reçoivent en partage un pouvoir quasi illimité, qu'ils n'auraient jamais pu imaginer auparavant. Et ces représentants (qui n'avaient pas été élus par leur peuple) n'ont pas su trouver en eux-mêmes un frein, une source de lucidité, de contrôle - n'ont pas su se reprendre, s'arrêter, se mettre à l'écart. Selon le proverbe : Ah, ne t'empresse pas d'empoigner, souffle d'abord sur tes doigts ! Mais la population juive, quand bien même elle n'eut pas à élire ces tchékistes, cette importante et active communauté juive des villes (il y avait en son sein sûrement quelques sages vieillards ?!) ne sut pas non plus les arrêter : n'oubliez pas, nous ne sommes qu'une petite minorité dans ce pays (mais, à l'époque, on n'écoutait plus beaucoup les vieux !).

G. Landau écrit : « La déstructuration sociale qui a mis sens dessus-dessous les différentes couches organiques de la population juive a réduit à néant toutes les forces internes de résistance, voire de stabilité, les jetant sous le char du bolchevisme triomphant. » Il trouve qu'en sus des idées de socialisme, de nationalisme séparatiste, de révolution permanente, « nous avons été rattrapés par ce qu'on s'attendait à trouver le moins en milieu juif - par la cruauté, le sadisme, la violence qui semblaient être étrangers à un peuple éloigné de toute vie guerrière ; ceux qui, hier, ne savaient pas encore manier le fusil, se sont alors trouvés au nombre des coupe-jarrets et des bourreaux ».

Un mot de plus sur Rebecca Plastinina-Maïzel, membre du comité révolutionnaire de la province d'Arkhanguelsk, mentionnée plus haut : « Fameuse par sa cruauté dans le nord de la Russie »..., c'est délibérément qu'elle « trouait les nuques » et les fronts... ; « de sa propre main elle a fusillé plus de cent personnes ». Ou encore ce « Bak qui, pour sa jeunesse et sa cruauté, était surnommé le "garçon boucher" », d'abord à Tomsk, puis président de la Tchéka régionale d'Irkoutsk. (Quant à Plastinina, elle fit carrière jusqu'à devenir membre dans les années 40 de la Cour suprême de la République socialiste fédérative soviétique de Russie !) Certains se souviennent du détachement punitif de Mandelbaum, dans la région d'Arkhanguelsk ; d'autres, de celui de « Michka le Jap' », en Ukraine.

Et qu'attendre des paysans de Tambov si, dans le sinistre repaire du comité régional de Tambov, en pleine répression du grand soulèvement paysan dans cette province de la Russie centrale, les inspirateurs de la réquisition forcée, les secrétaires du comité régional s'appelaient P. Raïvid et Pinson, et le responsable à la propagande, Eidman ? (S'y trouvait également A. Schlikhter - nous nous souvenons de lui à Kiev en 1905 -, à présent président du comité exécutif régional.) Le commissaire régional qui, par ses réquisitions exorbitantes de blé, avait provoqué le soulèvement, portait le nom de J. Goldine, et le fameux chef du détachement des réquisitions qui fouettait les paysans récalcitrants, celui de N. Margoline (il procédait aussi aux exécutions). Kakourine, chef de l'état-major de Toukhatchevski, affirme que le représentant plénipotentiaire de la Vétchéka dans la province de Tambov durant ces mois était un certain Lévine.

Bien sûr, il n'y avait pas que des Juifs ! Mais, à partir de février, quand Moscou s'est chargée elle-même de mater la révolte de 1921, « la commission interministérielle de lutte contre le banditisme » avait à sa tête Efraïm Sklianski : le paysan de Tambov l'apprenait en lisant les proclamations et en tirait les conclusions.

Que dire alors de l'hécatombe du Don qui engloutit des centaines et des milliers de Cosaques du Don dans la fleur de l'âge ? avec une telle histoire, tant de règlements de comptes entre le Juif (révolutionnaire) et le Cosaque, qu'attendre de la mémoire cosaque ?

En août 1919, l'Armée des volontaires, en entrant dans Kiev, découvrit plusieurs « tchékas », des cadavres récents de fusillés ; les listes nominatives, établies d'après les annonces mortuaires dans le journal Kiévlianine dont la parution avait repris, sont citées par Choulguine - et presque tous les noms sont slaves : l'on fusillait en premier lieu l'« élite russe ». Sur la Tchéka de Kiev et ses chefs, nous possédons les documents de la « commission spéciale d'instruction du sud de la Russie » (témoignages du juge d'instruction de la Tchéka arrêté à Kiev) : « Le nombre des collaborateurs de la Tchéka oscillait entre 150 et 300... ; la proportion des Juifs par rapport à l'ensemble des collaborateurs était de un sur quatre, mais les postes clés se trouvaient tous presque exclusivement entre leurs mains ». Sur les 20 membres de la commission, soit ceux qui décidaient du sort des gens, 14 étaient juifs. « Toutes les personnes arrêtées étaient détenues à la Tchéka ou à la prison Loukianov... Pour les exécutions, on avait aménagé un hangar près de la maison dans la rue de l'Institut, au n°40, à l'angle de la rue Levachev, où avait été transférée de la rue Catherine la Tchéka régionale. Dans ce petit hangar, le bourreau (parfois c'était un « amateur » de la Tchéka) faisait entrer sa victime complètement nue et lui ordonnait de se mettre à plat ventre, puis, d'un coup de feu dans la nuque, l'exécutait. Les exécutions se faisaient à coups de revolver (le plus souvent des colts). Mais, comme le tir était habituellement très rapproché, la boîte crânienne de la victime volait en éclats... La victime suivante était pareillement amenée et s'allongeait à côté... Quand le nombre des victimes dépassait... les capacités du hangar, les nouvelles victimes étaient placées pardessus les corps de ceux qu'on avait tués précédemment, ou bien étaient exécutées à l'entrée du hangar... Toutes les victimes allaient à l'exécution sans opposer de résistance. »

C'est de cela que « frémissait la rumeur populaire ». Et voici une scène à Pétersbourg relatée par Rémizov (avec son passé de démocrate-révolutionnaire, on ne peut aucunement le suspecter d'antisémitisme) : « Récemment, près de l'Académie, on procédait à des exercices ; un soldat de l'Armée rouge s'exclame : "Camarades, n'allons pas au front, car c'est pour les youpins que nous allons nous battre !" Un quidam qui porte une serviette lui demande : "Tu es de quel régiment ?" L'autre persiste : "Camarades, n'allons pas au front, c'est pour les youpins que nous y allons !" Et l'homme à la serviette de donner l'ordre : "Feu sur lui !" Deux soldats de l'Armée rouge s'avancent, l'autre déguerpit, il n'a pas le temps d'atteindre le tournant qu'ils le rejoignent et font feu - sa cervelle éclate, et vlan ! une mare de sang. »

La révolte de Cronstadt recelait déjà un caractère antijuif (ce qui la vouait davantage encore à l'échec) : on détruisit les portraits de Trotski et de Zinoviev, non ceux de Lénine. Et Zinoviev n'eut pas le courage de venir s'expliquer devant les révoltés : il craignait d'être lynché. On envoya à sa place Kalinine.

En février 1921, il y eut à Moscou des grèves ouvrières avec pour mot d'ordre : « À bas les communistes et les Juifs ! »

Nous avons déjà souligné que la majorité des socialistes russes - parmi eux, les Juifs étaient très nombreux - avaient pris parti, durant la guerre civile, pour Lénine et non pour Koltchak ; beaucoup d'entre eux combattirent personnellement pour les bolcheviks. (Un exemple : Solomon Schwarz, membre du Bund : sous le Gouvernement provisoire, directeur de département dans l'un des ministères ; durant la guerre civile, volontaire dans l'Armée rouge, sans qu'il précise à quel grade ; ensuite il émigré et publie à l'étranger un premier, puis un second livre sur la situation des Juifs en URSS - nous aurons encore l'occasion de citer ses jugements.)

L'impression se répandait que non seulement les Juifs bolcheviques, mais l'ensemble des Juifs avaient choisi leur camp dans la guerre civile : celui des Rouges. Dire que rien ne les avait poussés à faire ce choix, nous ne le pouvons pas. Dire qu'il n'y avait pas d'autre solution, nous ne le pouvons pas non plus.

A Kiev toujours, Choulguine décrit un immense exode qui eut lieu le 1er octobre 1919, jour de l'Intercession - la ville allait être occupée par les bolcheviks -, un exode qui ne concernait que les Russes, avec leurs besaces, traversant à pied les ponts du Dniepr ; il estime qu'ils étaient environ soixante mille. « Mais de Juifs il n'y en eut pas dans cet exode ; on n'en voyait pas parmi ces milliers de Russes (hommes, femmes, enfants), leurs baluchons à la main, qui se faufilaient par le magnifique pont des Chaînes sous un triste ciel pluvieux. » Or, à cette époque, continue Choulguine, il y avait à Kiev plus de 100 000 Juifs, et, parmi eux, nombre de gens riches, voire très riches, mais nul d'entre eux ne partit, tous sont restés à attendre les bolcheviks. « Ils n'ont pas voulu partager notre destin, creusant par là entre eux et nous une nouvelle césure, sans doute la plus profonde. »

Il en alla de même en d'autres villes. Écoutons le témoignage du S.-R. Maslov : « C'est un fait que, dans les villes de la Russie du Sud, en particulier dans celles de l'Ukraine de la rive droite, qui passèrent plus d'une fois de mains en mains, l'avènement du pouvoir soviétique suscitait une sympathie ostentatoire et la joie la plus grande dans les quartiers juifs, et souvent nulle part ailleurs. »

Un historien américain contemporain (Bruce Lincoln, auteur d'une importante étude sur notre guerre civile) a affirmé « que la Tchéka ukrainienne était composée à près de 80 % de Juifs », ce qui « s'explique par le fait qu'avant la venue des Rouges, les pogroms les plus cruels et les plus sanglants depuis Bogdan Khmelnitski n'y avaient pas cessé». Nous allons en parler, des pogroms, mais il est évident qu'on inverse là la chronologie : ces 80 % faisaient partie de la Tchéka dès 1918, ou tout au début de 1919 - or les pogroms des forces de Pétlioura se déchaînèrent postérieurement, tout au long de 1919 (les pogroms suscités par les Blancs ne commencent qu'à partir de l'automne de cette même année).

Cependant, on ne peut trouver de réponse à la sempiternelle question : qui est responsable d'avoir amené à pareil désastre ? Expliquer les agissements de la Tchéka de Kiev uniquement par le fait que les trois quarts de ses collaborateurs étaient juifs est, bien sûr, insuffisant. Mais il y a également là, pour la mémoire juive, un problème et un sujet de réflexion.

Or il s'est trouvé en ces années-là des Juifs pour s'adresser à leurs frères par le sang et tenter de parvenir à une compréhension supérieure de la tragédie qui s'était abattue sur la Russie et, pareillement, sur les Juifs de Russie. Dans l'appel « Aux Juifs de tous les pays ! », ce groupe d'auteurs écrivit en 1923 : « Le zèle outrancier dans la participation des Juifs bolcheviques à l'asservissement et à la destruction de la Russie... nous est imputé... Le pouvoir soviétique est assimilé à un pouvoir juif, et la haine terrible envers les bolcheviks se retourne en une haine non moins terrible envers les Juifs... Nous avons la ferme conviction que, pour les Juifs comme pour tous les peuples qui vivent en Russie, les bolcheviks représentent le pire mal qui puisse exister, que lutter de toutes nos forces contre la domination en Russie d'un tel ramassis de gens venus de tous bords est notre devoir sacré envers l'humanité, la culture, notre Patrie et le peuple juif. » Mais, dans la société juive, « cet appel fut accueilli avec la plus grande indignation ». (Nous en parlerons au chapitre suivant.)

La guerre civile a dans une certaine mesure débordé les frontières de la Russie. Quelques mots à ce sujet (bien que les événements survenus en Europe n'entrent pas dans cet ouvrage).

Les bolcheviks sont entrés en Pologne en 1920. Là, ils se sont souvenus et se sont habilement servis « de l'ardeur et de l'enthousiasme national » auxquels était consacré l'éditorial de Nakhamkis-Svéllov dans les Izvestia. Et en Pologne, semble-t-il, la population juive accueillit chaleureusement l'Armée rouge. Selon des sources soviétiques, des bataillons entiers d'ouvriers juifs prirent part aux combats contre les Polonais aux abords de Minsk. Et l'Encyclopédie juive nous dit : « Les Polonais ont plus d'une fois accusé les Juifs d'avoir soutenu leurs ennemis, d'avoir adopté des attitudes "antipolonaises", probolcheviques, voire pro-ukrainiennes. » Au cours de la guerre polono-soviétique, de nombreux Juifs, accusés d'espionnage au profit de l'Armée rouge, « ont été abattus [par l'armée polonaise] ». Il est vrai, souvenons-nous des accusations d'espionnage portées contre les Juifs par le commandement russe durant la guerre, en 1915, - là aussi, des exagérations ont sans doute eu leur place.

Pour la Pologne, les Soviets ont formé à la hâte un « gouvernement polonais révolutionnaire » et placé à sa tête F. Dzerjinski. S'y trouvaient aussi Iou. Markhlevski et F. Kon. Ils étaient bien sûr entourés par des spécialistes en « affaires de sang » et par d'impétueux propagandistes. (Entre autres, par l'ex-pharmacien de Mohilev, A. I. Rotenberg. Après le coup d'Etat avorté en Pologne, il s'en fut, avec Bela Kun et Zalkind-Zemliatchka, « épurer » à mort la Crimée. Et il s'attela en 1921 à une nouvelle tâche glorieuse : « épurer » la Géorgie, derechef avec Dzerjinski au-dessus de lui. Des années 20 aux années 30, Rotenberg a été chef du NKVD de Moscou.)

Oui, la Révolution rouge s'est étendue non seulement à la Pologne, mais aussi à la Hongrie et à l'Allemagne. Un chercheur américain écrit : « Aussi bien à l'est qu'au centre de l'Europe, l'intensité et la permanence des préjugés antisémites se sont trouvé renforcées par la part prise par les Juifs au mouvement révolutionnaire. » « Au début de 1919, les Soviets, dirigés essentiellement par des Juifs, provoquèrent des révoltes à Berlin et à Munich », et « dans le parti communiste allemand de ce temps-là..., la part des activistes juifs... était tout à fait disproportionnée », alors que « la communauté juive dans son ensemble n'accordait à ce parti qu'un soutien insignifiant ». « Des onze membres du CC, quatre étaient des Juifs nantis d'une instruction supérieure », entre autres Rosa Luxemburg, laquelle écrivit en décembre 1918 : « Au nom des buts suprêmes de l'humanité, notre devise à l'encontre de nos ennemis doit être : le doigt - en plein dans l'œil ; le genou - sur la poitrine ! » Le soulèvement à Munich eut pour chef un Juif « à l'allure bohème », le critique théâtral Kurt Eisner. Il fut tué, mais dans la très catholique et conservatrice Bavière, le pouvoir fut pris par « un nouveau gouvernement d'intellectuels juifs de gauche qui proclamèrent la "République soviétique de Bavière" » (G. Lan-dauer, E. Tôlier, T. Muzam, O. Neirat). Une semaine plus tard, cette république fut renversée « par un groupe encore plus radical » qui proclama la « Seconde République soviétique de Bavière », avec à sa tête Eugène Leviné. L'Encyclopédie donne sur ce dernier les précisions suivantes : né à Saint-Pétersbourg dans une famille de marchands juifs, socialiste-révolutionnaire, il participe à la révolution de 1905, puis acquiert la nationalité allemande, adhère au mouvement Spartakus de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht pour prendre la tête du gouvernement communiste de Bavière dont font également partie T. Muzam, E. Tôlier et M. Lévine qui, lui, est originaire de Russie. En mai 1919, la révolte est écrasée. « Que les dirigeants des révoltes communistes écrasées aient été des Juifs, voilà une des causes principales du regain de l'antisémitisme politique dans l'Allemagne postrévolutionnaire". »

« Mais si, en Russie et en Allemagne, le rôle des Juifs dans la révolution a été "très net", en Hongrie il a été décisif... Sur les 49 commissaires populaires, 31 étaient juifs », en premier lieu Bela Kun lui-même, « ministre des Affaires étrangères (de facto chef du gouvernement) », qui, comme nous le savons, un an et demi plus tard va noyer la Crimée dans le sang. On y trouve Mattias Rakosi, Tibor Samueli, Djerd Lukas. « Il est vrai que le Premier ministre, Shandor Garbai, n'était pas juif, mais Rakosi eut plus tard ce trait d'esprit : si Garbai a été élu chef du gouvernement, c'est pour qu'il en reste un qui puisse signer des arrêts de mort le samedi. » « Les statues des rois et des héros nationaux hongrois ont été déboulonnées, l'hymne national interdit, porter les couleurs nationales est devenu un délit. » « Le tragique de la situation se trouvait renforcé du fait que les Juifs de Hongrie vivaient de façon bien plus riche que leurs frères d'Europe orientale et avaient connu une réussite sociale nettement plus marquée. »

Le lien direct entre la République soviétique de Hongrie et notre guerre civile apparaît dans le fait que des unités de l'Armée rouge s'apprêtaient à voler à son secours, mais ne surent pas boucler leurs préparatifs avant sa chute (en août 1919).

L'effondrement du si haïssable Empire russe a coûté cher à tous - Juifs y compris. Comme l'écrit G. Landau : « La révolution est en général et toujours quelque chose d'effrayant, de risqué, de dangereux. En particulier, elle est terrible et dangereuse pour une minorité qui, sous de nombreux rapports, est étrangère à la masse prépondérante de la population... Une telle minorité doit s'appuyer de toutes ses forces, pour assurer sa survie, sur la loi, sur l'intangible continuité de l'ordre, sur l'inertie juridique. La désagrégation sociale et le "tout est permis" de la révolution s'abattent immanquablement, avec une force particulière, précisément sur une telle minorité. »

Mais cela n'allait survenir que plus tard, passé les premières décennies prometteuses. Dans l'immédiat, durant la guerre civile, avec son absence absolue de loi, la population juive fut soumise à des pillages et à des pogroms comme elle n'en avait jamais connu, et de loin, sous les tsars. Et ces pogroms ne furent pas le fait des Blancs. La densité de la minorité y était telle que dans les destinées des Juifs devait nécessairement intervenir, en sus des Rouges et des Blancs, une troisième force : le séparatisme ukrainien.

En avril 1917, quand fut créé le parlement ukrainien, les Juifs ne croyaient pas encore à la victoire du séparatisme, laquelle se manifesta dans les élections d'été aux doumas municipales : les Juifs n'avaient alors « aucune raison de voter pour les séparatistes ukrainiens" ». Mais, à partir de juin, quand parut s'édifier un pouvoir ukrainien véritable sous lequel tous seraient apparemment appelés à vivre, des représentants juifs firent leur entrée à la Malaia Rada, un vice-secrétariat aux Affaires de la minorité nationale juive vit le jour (un « ministère juif »), chargé d'élaborer un projet que la société juive ambitionnait depuis longtemps, octroyant « une autonomie nationale spécifique » (chaque nation, y compris la juive, constitue une entité nationale, laquelle peut promulguer des lois selon les besoins et intérêts de ladite nation et recevoir des subsides du Trésor ; quant au représentant de cette entité, il peut faire partie du gouvernement). Le gouvernement ukrainien nouvellement créé adopta au début une attitude généralement bienveillante à l'égard des Juifs, mais, à la fin de 1917, la situation évolua : le projet de loi fut accueilli au Parlement par des quolibets et des marques de mépris, pour être finalement adopté non sans mal en janvier 1918. De leur côté, non sans réticence, les Juifs acceptèrent « le 3e Universel » (9 novembre 1917 : début de la séparation de l'Ukraine d'avec la Russie), craignant désormais l'anarchie, dangereuse pour la population juive, et le morcellement du monde juif russe en plusieurs entités. Les bourgeois juifs se moquaient de la langue ukrainienne, des enseignes en cette langue, ils redoutaient l'ukrainisation, faisaient plutôt confiance à l'État et à la culture russes. Lénine écrivit : les Juifs, tout autant que les Grands-Russiens, « ignorent l'importance du problème national en Ukraine ».

Mais on avançait vers la sécession et les députés juifs, à l'exception du Bund, n'osèrent pas voter contre le « 4e Universel » ( 11 janvier 1918 : sécession définitive de l'Ukraine). Sitôt après commença l'offensive bolchevique en Ukraine. Dans leur premier Qomité] C[entral] du P[arti] C[ommuniste] bolchevique] d'U[kraine], concocté à Moscou puis transféré à Kharkov, sous la direction de Georges Piatakov, figuraient entre autres Simon Schwarz et Séraphin Gopner. Une fois établi à Kiev, à la fin de janvier 1918, y furent nommés commissaires : de la ville de Kiev, Grégoire Tchoudnovski ; aux finances, Kreizberg ; à la presse, D. Raichman ; aux armées, Schapiro. « Les noms juifs ne manquaient pas non plus au plus haut sommet des autorités bolcheviques... dans des centres comme Odessa et lékatérinoslav. C'était suffisant pour alimenter les conversations sur les « bolcheviks juifs » et les « Juifs bolcheviques » au sein des unités de l'armée fidèles au Parlement. « Les plaisanteries sur les "traîtres juifs" devinrent monnaie courante » ; « en pleins combats de rue [pour la prise de Kiev], la fraction sioniste interpella l'Assemblée sur les excès antijuifs », avec pour résultat « une joute entre les députés ukrainiens et les représentants des minorités nationales ».

C'est ainsi qu'entre les Juifs et les séparatistes ukrainiens commença par se creuser un fossé d'inimitié.

« Le gouvernement ukrainien et les dirigeants des partis ukrainiens se replièrent sur Jitomir; les représentants juifs ne les y suivirent pas », et restèrent sous les bolcheviks. A Kiev, de surcroît, les bolcheviks « trouvèrent le soutien d'un groupe important de travailleurs juifs rentrés d'Angleterre après la révolution [de Février] », désormais « entièrement du côté du régime soviétique... Ils ont occupé les postes de commissaires et... de personnalités responsables » ; ils ont également « créé un détachement juif de la garde rouge ».

Peu après, au début de février 1918, après la conclusion de la paix avec l'Allemagne à Brest-Litovsk, le gouvernement de l'Ukraine indépendante s'en revint à Kiev, protégé par les baïonnettes austro-allemandes, ce qui permit aux « Gaïdamaks » et aux «Cosaques libres» d'intercepter les «commissaires juifs frais émoulus » qu'ils réussissaient à débusquer, et de les fusiller. Ce n'étaient pas encore des pogroms antijuifs, du reste le gouvernement de Pétlioura dut céder la place pour sept mois à celui de l'hetman Skoropadski. « Le commandement des unités de l'armée allemande qui avaient occupé Kiev au printemps 1918 montrait une attitude compréhensive à l'égard des besoins de la population juive » (or cette dernière était importante : en 1919, les Juifs à Kiev représentaient 21 % de la population de cette ville.) Au sein du gouvernement de l'hetman, Serge Goutnik, un Juif du parti cadet, devint ministre du Commerce et de l'Industrie. Sous ce gouvernement, les sionistes n'étaient pas entravés dans leurs activités, une Assemblée nationale provisoire juive et un Secrétariat national juif furent élus.

Mais, une fois l'hetman chassé en décembre 1918, vint s'installer de Vinnitsa à Kiev le Directoire de Pétlioura-Vinnitchenko. De par leurs affinités socialistes, le Bund et Poalei-Tsion lui prêtèrent leur concours dans l'espoir d'obtenir l'égalité des droits avec les Ukrainiens. Le Secrétariat juif se voulut également conciliant. Cependant, l'organe officiel de Pétlioura, La Renaissance, écrivait : «L'instauration d'un gouvernement ukrainien a été pour les Juifs un événement inattendu. Les Juifs ne l'avaient pas prévu, en dépit de leur exceptionnelle habileté à flairer tout ce qui est nouveau. Ils... insistent sur leur connaissance de la langue russe, ignorent le fait de l'État ukrainien... Les Juifs se sont de nouveau joints au camp de nos ennemis. » On imputa aux Juifs toutes les victoires des bolcheviks en Ukraine. Les Cosaques zaporogues pillèrent les appartements des gens fortunés qui avaient fui Kiev. Ces pillages essaimèrent avec d'autant plus d'insolence dans les localités secondaires, perpétrés par des unités militaires ou par des chefs cosaques qui n'en faisaient qu'à leur tête. Et le régiment qui portait le nom de Pétlioura inaugura par un pogrom, à Sarnach, l'année des pogroms généralisés.

Un député juif à l'Assemblée nationale restreinte a vainement tenté d'arrêter cette vague montante d'incitations aux pogroms : « Nous devons prévenir les Ukrainiens qu'ils n'arriveront pas à fonder leur gouvernement sur l'antisémitisme. Que ces messieurs du Directoire sachent qu'ils ont affaire à un peuple universel qui a survécu à ses nombreux ennemis. » Il menaça même de déclencher la lutte contre un pareil gouvernement. Et les partis juifs de se mettre rapidement à virer à gauche, autrement dit de se tourner avec de plus en plus de sympathie vers les bolcheviks.

Comme le déclara Arnold Margoline, à cette époque ministre des Affaires étrangères du Directoire, « la situation en Ukraine rappelle les pires années de Khmelnitski et de Gonta ».

D. S. Pasmanik note non sans amertume que sionistes et nationalistes juifs « ont longtemps soutenu le gouvernement désordonné de Pétlioura-Vinnitchenko, même lorsqu'en Ukraine eurent lieu de féroces pogroms antijuifs». I. M. Biekerman se demande : comment les socialistes juifs, « qui se sont assis à la même table que Pétlioura et autres héros de la révolution ukrainienne pour reconstruire le monde avec eux, ont-ils pu oublier les héroïques pogroms de leurs frères en idéologie ?... Tout ce sang juif que firent couler les descendants et disciples de Bogdan Khlmelnitski, de Gonta et de Jelezniak, ne s'empressent-ils pas de l'oublier à cause de leurs sympathies socialistes ? » «De décembre 1918 à août 1919, les partisans de Pétlioura ont organisé des dizaines de pogroms qui ont fait, selon les données de la commission de la Croix-Rouge internationale, près de 50 000 victimes. Le pogrom le plus important a eu lieu le 15 février 1919 à Proskourov... après la tentative avortée d'un coup d'État bolchevique. » « Les pogroms antijuifs, qui avaient débuté presque en même temps que l'instauration du pouvoir ukrainien, se déroulaient sans discontinuer ; ils sont devenus particulièrement cruels à l'époque de ce qu'on a appelé le Directoire, et n'ont pas cessé tant que se maintint par la force des armes un pouvoir ukrainien. »

Prêtons attention à ce qu'écrit S. Maslov : « On avait également tué des Juifs lors des pogroms au temps des tsars, mais jamais on n'en avait tué autant, et tué avec un tel sang-froid, une quasi-indifférence, comme cela se passe aujourd'hui : au cours des pogroms que perpètrent les détachements rebelles de paysans, dans les bourgades dont ils s'emparent, ces derniers massacrent la population juive jusqu'au dernier. Ils n'épargnent ni enfants, ni femmes, ni vieillards. » A cette époque, les villes abritaient des marchandises impossibles à écouler et les paysans des villages voisins s'y rendaient en chariots pour, dans la foulée du pogrom, prendre leur part du pillage"...» «Dans toute l'Ukraine, quand les insurgés s'attaquent aux trains, dans les wagons retentit maintes fois l'ordre : "Communistes et Juifs, descendez !" Ceux qui obéissent à cet ordre sont fusillés sur-le-champ au bas du wagon » ; sinon, « on vérifie les papiers ou bien on force à prononcer le mot koukourouza, et si on décèle un défaut de prononciation, le présumé Juif est emmené et ».

Un chercheur américain considère que « l'extermination massive des Juifs en Biélorussie et en Ukraine au cours de la guerre civile a été, en fait, moins le résultat d'une politique déterminée qu'une réaction populaire et paysanne". »

Particulièrement irresponsables et, partant, d'une extrême sauvagerie, se sont montrées en Ukraine les bandes incontrôlées : celles de Grigoriev, Sokolov, Zeleny, Struk, Angel, Tioutiounik, Iatseik, Volyncts, Kozyr-Zyrka. Dans cette kyrielle, Makhno occupe cependant une place à part.

Makhno - mélange parfait du révolutionnaire et du droit-commun - s'est épanoui comme un diable dans le déchaînement sauvage de la guerre civile. Relever ses sorties pathologiques et criminelles n'entre pas dans notre propos. Makhno, personnellement, était étranger à tout antisémitisme, et les anarcho-monarchistes sous ses ordres signèrent des résolutions prônant « une lutte implacable contre toutes les formes de l'antisémitisme ». A une certaine époque, il plaça à la tête de son état-major Aron Baron, du Contre-espionnage, Léon Zadov-Zinkovski, du département de la Propagande, Eichenbaum-Voline, déjà cité ; il eut pour proche conseiller Archinov, et un certain Kogan était président du Soviet de Gouliaipole. Il existe aussi un bataillon juif distinct qui comptait quelque 300 soldats commandés par Taranovski, mais celui-ci fit faux bond à Makhno ; par la suite, Taranovski fut pardonné et à nouveau distingué jusqu'à devenir chef d'état-major. On a écrit que « les Juifs pauvres s'enrôlaient massivement dans l'armée de Makhno », et que ce dernier aurait même capturé traîtreusement le chef cosaque Grigoriev et l'aurait fait fusiller pour antisémitisme. En mai 1919, Makhno mit à mort des paysans du village d'Ouspenovki qui s'étaient livrés à un pogrom dans la colonie agricole juive de Gorkoë. Mais, bien que « Makhno eût d'incontestables mérites aux yeux des Juifs (et plus tard, à Paris, jusqu'à sa mort, il a constamment évolué dans un milieu juif »), son armée, ingouvernable, s'est livrée pour sa part à plusieurs pogroms, entre autres en décembre 1918 non loin de Iékatérinoslav, et durant l'été 1919 à Alexandrovsk. Toutefois, l'Encyclopédie reconnaît : « Makhno et les autres chefs de son mouvement ont énergiquement combattu les pogroms et fusillé leurs auteurs. »

Nous avons sous les yeux un livre-album. Les Pogroms antijuifs : 1918-1921. Il a été confectionné en 1923 à la demande du Comité social juif d'aide aux victimes des pogroms, mais n'a paru qu'en 1926. (L'année de sa parution permet de comprendre pourquoi ce livre ne parle pas du tout des pogroms fomentés par les Rouges ; il est entièrement consacré au « rôle joué par l'armée de Pétlioura et les armées blanches et polonaises dans la bacchanale des pogroms de cette période.)

Les détachements militaires prenaient part aux pogroms dans les villes importantes et les nœuds ferroviaires situés sur leur itinéraire, mais les bandes des « petits caïds (...) agissaient jusque dans les villages les plus reculés » ; ainsi, pour les Juifs, il n'y avait plus de lieux parfaitement sûrs. Parmi les pogroms perpétrés par les années de Pétlioura et qui se distinguèrent par une cruauté délibérée et une extermination méthodique, parfois sans pillage, retenons en 1919 ceux de Proskourov (en février), non loin de là ceux de Felchtinsk et de Jitomir (février), ceux d'Ovroutch (mars), de Trostinets (mai), d'Ouman (mai), de Novomirgorod (mai). Des pogroms fomentés par les bandes : ceux de Smelsk (mars 1919), Élizabethgrad (mai), Rado-mysl' (mai), Vapniar (mai), Slovetchen et, Doubov (juin) ; par les armées de Denikine : ceux de Fastov (septembre 1919), de Kiev (octobre). En Biélorussie, des pogroms ont été fomentés par les Polonais - à Borissov et dans le district de Bobrouisk - et par des détachements de Boulak-Balakhovitch soutenus par les Polonais (en 1919 et 1920, puis jusqu'à l'été 1921 à Mozyr, Tourov, Pétrakov, Kopotkévitch, Kovtchits, Gorodiatitch).

Les Juifs d'Ukraine furent terrorisés par ces vagues destructrices. De là où les pogroms avaient eu lieu et de là où en planait encore la menace, dans les phases d'accalmie, la population juive fuyait en masse, bourgades et hameaux se vidèrent complètement au profit des grandes villes les plus proches ; certains fuirent vers la frontière roumaine (dans le vain espoir d'y être secourus), d'autres, « paniques, sans direction ni but précis », comme ceux de Tetiev ou de Radomys. « Les bourgades et hameaux les plus florissants avaient l'air de cimetières abandonnés : les maisons étaient brûlées ou détruites, les rues désertes, comme mortes... Toute une série de lieux peuplés par les Juifs, comme par exemple Volodarka, Bogouslav, Bortchagov, Znamenka, Fastov, Tefiopol, Koutouzovka, d'autres encore, avaient été entièrement incendiés et n'offraient plus à la vue qu'un monceau de décombres. »

Tournons-nous à présent vers le camp des Blancs. On aurait pu penser que dans la guerre civile, ce serait non sous l'oppression rouge, mais bien chez les Blancs qu'auraient pu subsister dans une certaine mesure des potentialités démocratiques : chez Dénikine, chez Wrangel, il n'y avait pas que des monarchistes ni que des nationalistes de différentes nationalités, mais aussi de nombreux reliquats de groupes libéraux de toutes tendances, voire des socialistes de diverses nuances - tous ceux qui se montraient intransigeants envers le bolchevisme. Il en allait de même sur le front oriental avant que Koltchak ne prenne le pouvoir. Mais, s'il en était ainsi, pourquoi les Juifs qui partageaient les mêmes orientations et les même sympathies n'y auraient pas trouvé leur place ? C'est qu'en raison de la tournure fatale et irrémédiable prise - par la faute de l'un et l'autre camp - par les événements ultérieurs, l'accès des Juifs à l'Armée blanche se trouva barré.

L'Encyclopédie juive nous apprend que, tout au début, « de nombreux Juifs de Rostov soutenaient le mouvement des Blancs ; le 13 décembre 1917, A.Alpérine, négociant important, versa à l'ataman du Don A.Kalédine 800 000 roubles réunis par les Juifs de Rostov pour l'organisation des armées cosaques qui combattaient le pouvoir soviétique. Mais voici un autre son de cloche, toujours de Rostov : quand le général Alexéiev cherchait à réunir son tout premier détachement (c'était également en décembre 1917), il eut besoin d'argent et en demanda, sans vouloir procéder à des réquisitions, à la bourgeoisie de Rostov et de Nakhitchévan, en majorité composée de Juifs et d'Arméniens. Les richards de Rostov ayant refusé, on ne put réunir qu'une somme dérisoire, aussi Alexéiev fut-il contraint de mener la « Campagne des glaces », en plein hiver, avec un détachement qui n'était pas du tout équipé. Et, plus tard : « À tous les appels de l'Armée des Volontaires, la population a répondu en donnant des clopinettes, mais quand survenaient en ces mêmes endroits les bolcheviks, à la première injonction elle apportait des millions de roubles sonnants et trébuchants et des magasins entiers de marchandises. » (Et quand, à la fin de 1918, l'ex-Premier ministre G.Lvov, maintenant réduit à quémander de l'aide, se rendit à Washington et à New York et y rencontra une délégation de Juifs américains, il n'en reçut aucune promesse d'assistance.)

Il est vrai, Pasmanik cite une lettre selon laquelle, à la fin de 1918, « plus de trois millions et demi de roubles... ont été réunis uniquement dans un cercle fermé de Juifs », moyennant « promesses et assurances du commandement blanc de faire montre d'une attitude bienveillante à l'égard des Juifs ». Nonobstant, on édicta un arrêté interdisant aux Juifs d'acheter des terres dans la région de la mer Noire (en raison de « la spéculation effrénée de plusieurs individus appartenant à la nation juive ») - mais cette mesure fut bientôt abrogée.

Toujours à Rostov, par cette aube blanche, alors que le timide mouvement des Blancs, à peine visible dans la pénombre, semblait presque sans espoir, je connais moi-même le cas de notre ami. A. Arkhangorodski, un Juif âgé ingénieur très actif dans l'industrie, qui se considérait sincèrement comme un patriote russe : par cette nuit de février où la jeunesse partait pour la «Campagne des glaces », il voulut forcer son fils étudiant, qui s'y refusait, à emboîter le pas aux volontaires (sa fille ne s'en opposa pas moins au départ de son frère). - L'Encyclopéde juive précise : « Les Juifs de Rostov s'enrôlaient dans les détachements des partisans cosaques, dans le bataillon étudiant de l'Armée des volontaires de L. Kornilov ».

En 1975, à Paris, le dernier commandant du régiment de Kornilov, M. N.Levitov, me déclara que d'assez nombreux enseignes juifs, promus au temps de Kérenski, restèrent fidèles à Kornilov lors des journées historiques d'août 1917. Et, dans l'armée des Blancs, il mettait en avant le nom de Katzman, de la première division de Koutepov, qui avait été décoré de l'ordre de Saint-Georges.

Mais l'on sait que de nombreux Blancs n'encourageaient guère les Juifs neutres ni même ceux qui sympathisaient avec eux : en raison de la participation de trop nombreux autres Juifs aux côtés des Rouges, les Blancs se défiaient de plus en plus des Juifs, voire pestaient contre eux. Une récente étude à caractère scientifique nous apprend que, « dans sa première année d'existence, le mouvement des Blancs était pratiquement exempt de tout antisémitisme (du moins de ses manifestations de masse) et que des Juifs figuraient dans les rangs de l'Armée des volontaires ! Mais, en 1919 (...), les choses changèrent radicalement. En premier lieu, après la victoire de l'Entente sur l'Allemagne, le sentiment partagé par la plupart des Blancs, que les Allemands favorisaient le bolchevisme, laissa la place au mythe selon lequel c'étaient les Juifs qui constituaient le principal soutien du bolchevisme. En second lieu, ayant occupé l'Ukraine, les Blancs avaient subi l'influence du furieux antisémitisme local, ce qui entraîna leur participation à des débordements antijuifs. »

L'armée blanche fut « hypnotisée par Trotski et Nakhamkis, ce qui l'amena à identifier le bolchevisme dans son ensemble avec les Juifs, avec pour conséquence les pogroms ». Les Blancs s'étaient forgé l'idée que la Russie qu'ils partaient libérer était aux mains de commissaires juifs. Et, compte tenu du fait que cette armée à peine formée, à peine unifiée, dispersée sur de vastes étendues, était mal contrôlée, mal dirigée, du fait que partout, dans cette guerre, l'insubordination triomphait, on pouvait passer facilement de l'idée à des flambées spontanées, et, hélas, à des pogroms fomentés par les Blancs. « A. Dénikine..., ainsi que plusieurs autres dirigeants de l'Armée du Sud (Vladimir Mai-Maevski), adhéraient aux positions des cadets et des S.-R. et cherchaient à mettre fin aux excès de leurs hommes. Mais ces tentatives n'étaient guère suivies d'effet. »

Il était naturel que de nombreux Juifs fussent mus par l'instinct de conservation. En dépit des premiers espoirs dans un comportement humain de l'Armée des volontaires, après les pogroms des partisans de Dénikine, pratiquement l'ensemble des Juifs abandonna toute velléité de se rallier aux Blancs.

Voici un exemple parlant que rapporte Pasmanik. Aleksandrovsk est repris aux bolcheviks. Les Volontaires sont entrés, suscitant la joie générale et sincère de toute la population... Dès la première nuit, la moitié de la ville est pillée. Elle s'emplit aussitôt de cris et de gémissements des Juifs martyrisés... On viole des femmes, on tabasse et on massacre des hommes, les appartements juifs sont pratiquement vidés de leur contenu. Le pogrom dure trois nuits et trois jours. Le commandant de la ville, le sous-lieutenant Sliva, en réponse aux doléances de l'Administration, répond : « Chez nous, il en va toujours ainsi : la ville est prise, et pour trois jours elle nous appartient. » Ces pillages et ces exactions perpétrés par des soldats dè l'Armée des volontaires ne sauraient s'expliquer par le rôle des commisaires juifs.

L'un des plus élevés en grade parmi les généraux blancs, A. von Lampe, affirme avec insistance que les bruits courant sur les pogroms antijuifs perpétrés par les Blancs « sont sciemment exagérés » ; que, dans une armée privée d'intendance et d'un ravitaillement irrégulier à partir de l'arrière, il s'agissait d'inévitables « pillages-réquisitions qui ne frappaient pas de préférence les Juifs, mais tous les habitants de la ville conquise, parmi lesquels les Juifs étaient souvent » plus nombreux et plus riches, aussi « souffraient-ils plus que les autres ». « Je déclare sans ambages, écrit von Lampe, que dans les districts où agissaient les Blancs, il n'y eut pas de pogroms antijuifs, c'est-à-dire d'agissements organisés visant à tuer ou piller des Juifs... Il y eut des pillages et même des assassinats... qui ont été ensuite amplifiés par une presse bien particulière, et qualifiés de pogroms antijuifs... Pour ces faits, la seconde brigade du Kouban a été dissoute, de même que le régiment de Cavalerie ossète. Les victimes, dans ces régions gagnées par les troubles, ont été aussi bien juives que chrétiennes. » Il y eut aussi des exécutions (sur dénonciation des habitants) de commissaires et de tchékistes qui n'avaient pas eu le temps de s'enfuir, avec parmi eux de nombreux Juifs.

Les événements de Fastov, en septembre 1919, sont présentés sous un autre éclairage par l'Encyclopédie juive : là, « les Cosaques se sont livrés à des exactions... en tuant, violant, pillant, et en se gaussant des religieux des Juifs (en faisant irruption dans la synagogue le jour de Yom Kippour, les Cosaques tabassèrent les fidèles, violèrent les femmes, lacérèrent les rouleaux de la Torah). Près d'un millier de personnes périrent ».

« Un pogrom plutôt doux » - telle a été la réputation du pillage systématique des Juifs, quartier après quartier, lors du bref retour des Blancs à Kiev à la fin d'octobre 1919. Écoutons Choulguine : « Les autorités avaient fermement interdit "la mise à sac". Mais... premièrement, "les Juifs" ont vraiment fait du mal ; deuxièmement, les "héros n'avaient rien à manger... les Volontaires dans les grandes villes criaient famine", il y eut plusieurs nuits de pillage, mais sans tueries ni violences. Cela s'est passé au crépuscule de la Dénikiniade [ou épopée de Denikine]..., au début de l'agonie de l'Armée des volontaires. »

« Sur le chemin de son offensive, mais surtout de sa retraite », lors de son ultime et cruel recul de novembre-décembre 1919, l'Armée blanche a perpétré « une longue suite de pogroms antijuifs » (reconnus par Denikine), non seulement pour piller, semble-t-il, mais aussi pour se venger. Cependant, note Biekerman, « meurtres, pillages et viols n'accompagnaient pas nécessairement l'Armée blanche, comme l'affirment, en noircissant à leurs propres fins une situation déjà suffisamment terrible, nos ressortissants socialistes [juifs] ».

Choulguine abonde dans le même sens : « Pour ce qui est de l'état d'esprit véritable des Blancs, la répression sauvage à rencontre d'une population désarmée - avec meurtre de femmes et d'enfants, pillage des biens -, était tout simplement inconcevable. » Aussi « les Blancs authentiques sont-ils responsables, dans le cas présent, d'avoir laissé faire. Ils ne furent pas suffisamment fermes pour maîtriser la racaille qui s'était infiltrée dans le camp des Blancs ».

Pasmanik, de même : bien sûr, « tous admettent que le général Denikine ne voulait pas les pogroms, mais, quand j'ai été à Novorossiisk et à Iékatérinodar en avril et mai 1919, c'est-à-dire avant le début de l'offensive vers le Nord, j'ai senti une atmosphère lourde d'un antisémitisme qui suintait de partout». C'est sur ce terrain fait de vengeance ou de laisser-aller qu'éclatèrent les pogroms « blancs » de 1919. Avec cela, « d'après l'opinion commune de ceux qui eurent le malheur d'endurer les pogroms des uns et des autres [des partisans de Pétlioura et des Blancs], les partisans de Pétlioura plus que les autres en voulaient à la vie même des Juifs : de préférence ils tuaient ».

« Ce n'est pas l'Armée blanche qui a déclenché les pogroms dans la Russie nouvelle. Ils ont débuté dans la Pologne "rénovée", sitôt après qu'elle eut recouvré la liberté et fut redevenue un État indépendant. En Russie même, ce sont les armées ukrainiennes du démocrate Pétlioura et du socialiste Vinnitchenko qui les ont amorcés... Les Ukrainiens ont transformé les pogroms en phénomène courant. »

Ce n'est pas l'Armée des volontaires qui a commencé les pogroms, mais elle les a poursuivis, persuadée à tort que tous les Juifs avaient pris parti pour les bolcheviks.

« Le nom de Trotski suscitait chez les gardes blancs comme chez les partisans de Pétlioura une haine particulière : chaque pogrom ou presque était accompagné du slogan "Vous payez pour Trotski !" Même les Cadets qui condamnaient naguère toute forme d'antisémitisme et d'autant plus les pogroms..., lors de leur conférence de Kharkov, en novembre 1919..., exigèrent que les Juifs "déclarassent une guerre sans merci aux éléments du monde juif participant activement au mouvement des bolcheviks". Là-dessus, "ils affirmaient... que les autorités des Blancs faisaient tout pour contrecarrer les pogroms". Ils entendaient par là qu'à partir d'octobre 1919, "le commandement de cette armée avait pris envers les fauteurs de pogroms différentes mesures de châtiment, jusqu'à la peine capitale", et "que les pogroms avaient pour un temps cessé". Toutefois, "de décembre 1919 jusqu'en mars 1920, avec la retraite de l'Armée des volontaires, les pogroms revêtirent en Ukraine un caractère particulièrement féroce" ; les Juifs étaient accusés "de profiter de la retraite des Volontaires pour leur tirer dans le dos. (Il est bon de souligner en parallèle que "dans les territoires de Sibérie où évoluaient les troupes d'A. Koltchak..., il n'y eut pas de pogroms... Koltchak n'admettait pas les pogroms"). »

D. Linski, qui servit dans l'Armée blanche, écrit avec une grande force d'âme : « Les Juifs avaient une possibilité unique de se battre pour la terre russe, de sorte qu'une fois pour toutes les calomniateurs cessent de prétendre que la Russie n'est pour les Juifs qu'un espace géographique, et n'est pas pour eux leur patrie. » En fait, « il n'y avait et ne pouvait y avoir d'autre choix : la victoire... des forces opposées au bolchevisme devait mener, à travers les souffrances, à la renaissance de tout le pays, et, entre autres, à celle du peuple juif... Les Juifs devaient s'impliquer entièrement dans la cause russe, lui faire don de leurs vies et de leurs moyens. Sous les taches noires de sa tunique blanche, il fallait percevoir l'âme pure du mouvement blanc... Dans les rangs de cette armée où l'on comptait beaucoup de jeunes Juifs, au sein de cette armée qui se serait appuyée sur un vaste soutien financier des Juifs, l'antisémitisme aurait perdu son souffle et le mouvement des pogroms aurait rencontré des forces internes qui s'y seraient opposées. Oui, les Juifs auraient dû soutenir l'armée russe lancée dans une action héroïque et immortelle pour la terre russe... Les Juifs ont certes été écartés de la participation à cette action héroïque en faveur de la cause russe, mais les Juifs avaient le devoir d'écarter ceux qui les écartaient ! » Tout cela, il l'écrit « en se fondant sur la pénible expérience de sa participation au mouvement des Blancs. Quels qu'eussent été les aspects difficiles et sombres de ce mouvement, nous inclinons avec piété et admiration nos têtes découvertes devant le fait unique et digne de respect que représentait la lutte contre cette honte de l'histoire russe qu'on a appelé par commodité... révolution russe ». Il s'agissait d'« un grand mouvement pour la défense des valeurs impérissables de l'humanité».

Cependant, l'Armée blanche n'aidait guère les Juifs qui la rejoignaient. Que d'humiliations durent subir des hommes comme le médecin Pasmanik en adhérant à l'Armée blanche (provoquant l'indignation de nombreux Juifs aux yeux desquels il était censé avoir rallié « les rangs des fauteurs de pogroms ») ! Systématiquement, l'Armée des volontaires refusait d'accueillir dans ses rangs les enseignes et les élèves-officiers juifs, y compris ceux qui, en octobre 1917, avaient vaillamment combattu les bolcheviks. «Ce fut un sévère coup moral porté aux Juifs. »

« Je n'oublierai jamais la scène, écrit-il, quand onze enseignes juifs vinrent me voir à Simféropol pour se plaindre qu'on les avait exclus du service armé et relégués à l'arrière en qualité de cuistots. »

Choulguine écrit de son côté : « S'il y avait eu dans les rangs du mouvement des Blancs autant de Juifs que dans la "Révolution démocratique" ou, en son temps, dans la "démocratie constitutionnelle" !... Un groupe infime de Juifs a rallié les Blancs... quelques Juifs isolés dont on ne saurait assez estimer l'esprit de sacrifice, alors que l'antisémitisme était déjà nettement prononcé. Or, dans le camp des Rouges, les Juifs pullulaient et..., de surcroît, ils occupaient, plus grave encore, "de hauts postes de commandement". En revanche, "ne connaissons-nous pas l'amère tragédie de ces Juifs isolés qui s'enrôlaient dans l'Armée des volontaires ? La vie de ces Juifs volontaires était tout autant menacée par une balle venue de l'ennemi que du côté "des héros de l'arrière" qui, à leur manière, tranchaient la question juive. »

Mais, lesdits « héros de l'arrière » n'expliquent pas tout. Issus des familles de l'intelligentsia, les tout jeunes officiers blancs, désormais et en dépit de la tradition de l'intelligentsia dans laquelle ils avaient été éduqués, n'étaient pas, eux non plus, étrangers aux sentiments antijuifs. Ce qui condamnait de plus en plus l'Armée blanche à l'isolement et à sa perte.

Linski nous apprend que, sous l'autorité de l'Armée des volontaires, les Juifs n'étaient pas admis à occuper des fonctions administratives, ni acceptés au département de propagande de l'Armée. Mais il dément que les publications de ce Département aient contenu de la propagande antisémite, et que les nervis ne fussent jamais punis. Non, « le commandement ne voulait pas qu'il y eût de pogroms, mais... il ne pouvait s'opposer aux sentiments antijuifs de la masse des combattants... Psychologiquement, il ne pouvait guère faire preuve de fermeté... L'Armée n'était plus ce qu'elle avait été, on ne pouvait lui appliquer les règles coutumières de l'ancienne armée russe par temps de paix ou de guerre », le moral des combattants étant miné par la guerre civile. « On ne voulait certes pas les pogroms, mais le gouvernement de Dénikine ne se résolvait pas à s'élever d'une voix forte contre la propagande antisémite », bien que les pogroms eussent déjà fait un tort immense à son armée. L'Armée des volontaires « dans son ensemble a adopté une position hostile au monde juif russe », conclut Pasmanik.

Lévine conteste : « On attribue à tout le mouvement les vues d'une seule de ses composantes - les fauteurs délibérés de pogroms », alors que « le mouvement des Blancs était complexe, il réunissait des tendances... souvent diamétralement opposées. » Et « compter sur les bolcheviks, se cacher derrière leur dos par crainte de ces mêmes pogroms..., est une folie manifeste... Le Juif dit : ou bien les bolcheviks, ou bien les pogroms, alors qu'il devrait dire : plus longtemps les bolcheviks resteront au pouvoir, plus près nous serons de notre perte». N'empêche que l'invective «judéo-communistes » affleurait aux lèvres des propagandistes blancs.

À tout cela Wrangel mit fin en Crimée ; il n'y eut rien de tel là-bas. (Et même à l'archiprêtre Vostokov Wrangel interdit personnellement de prononcer ses sermons antisémites.)

Wrangel, en Crimée, reçoit en juillet 1920 une nouvelle lettre du millionnaire juif Schoulim Bespalov, dont nous avons déjà parlé. Ce dernier lui écrit : « Il faut sauver la patrie. Elle sera sauvée par les paysans et les industriels. Il faut faire don des trois quarts de notre fortune jusqu'au rétablissement de la valeur du rouble et d'une vie normale. » Mais il était déjà trop tard... Et une partie de la population juive de Crimée fut évacuée avec l'armée de Wrange.

Oui, le mouvement des Blancs avait un pressant, un indispensable besoin d'être soutenu par l'opinion publique de l'Occident, laquelle était pour une large part conditionnée par le destin des Juifs russes. Il en avait grand besoin, mais, comme nous l'avons vu, il se laissa aller fatalement et sans retour à une attitude d'inimitié envers les Juifs et, par la suite, il ne sut pas prévenir les pogroms. Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, « était le plus chaud partisan de l'intervention occidentale en Russie, et d'une aide militaire à l'Armée blanche ». En raison des pogroms, Churchill s'adressa directement à Denikine : « Ma tâche, qui consiste à recevoir le soutien du Parlement pour aider le mouvement national russe, sera rendue terriblement difficile » si les pogroms ne cessent pas. « Churchill craignait également les réactions des cercles juifs influents au sein de l'élite britannique ». En Amérique, l'opinion des milieux juifs était similaire.

Et, cependant, les pogroms ne cessèrent pas, ce qui explique dans une large mesure la faiblesse de l'aide que l'Occident réticent accorda aux armées blanches. - D'autant que les calculs de Wall Street conduisaient naturellement à soutenir les bolcheviks, sans doute les futurs maîtres des richesses russes. Du reste, la tendance aux États-Unis et en Europe allait toute dans le sens d'une sympathie envers les bâtisseurs du « Monde nouveau », leur projet grandiose et leur chantier social immense.

Néanmoins, tout au long de la guerre civile, l'attitude des récents alliés de la Russie étonne par son sens du profit et son indifférence aveugle au mouvement des Blancs, héritier de la Russie impériale. On pressa le camp des Blancs d'envoyer une délégation à Versailles, de conserve avec les bolcheviks, pour ensuite se réconcilier stupidement avec ces derniers à Prinkipo. L'Entente, qui n'avait reconnu aucun des gouvernements blancs, s'empressa de reconnaître tous les gouvernements nationaux qui se formaient à la périphérie de la Russie. Les Anglais s'empressèrent d'occuper les puits de pétrole de Bakou ; les Japonais, l'Extrême-Orient et le Kamtchatka. Les Américains ne firent que gêner les Blancs en Sibérie et contribuèrent à l'occupation du littoral par les bolcheviks. Pour toute aide aux armées blanches, les Alliés se faisaient payer cher, en or par Koltchak, dans le sud de la Russie en bateaux de la mer Noire, ou par des concessions. (Parfois, toute honte bue : les Anglais, en quittant Arkhanguclsk, sur le front nord, emmenèrent une partie des équipements militaires du temps des tsars, en livrèrent une autre aux Rouges, et le reste, ils l'expédièrent par le fond pour que les Blancs ne puissent en profiter.) Au printemps 1920, l'Entente exigea impérativement de Dénikine-Wrangel qu'ils cessent leur combat contre les bolcheviks. (A l'été 1920, la France apporta une aide chiche en ravitaillement à Wrangel pour qu'il libère la Pologne. Mais, six mois plus tard, elle se faisait payer la nourriture accordée aux combattants russes réfugiés à Gallipoli).

Ce qu'avaient apporté les maigres forces d'occupation de l'Entente, un diplomate aussi sérieux que le prince G. Troubetskoï a pu l'observer sur le tas en 1919, à Odessa où venait de débarquer l'armée française : « La politique des Français dans le sud de la Russie et leur attitude à l'égard des problèmes de l'État russe frappaient par leur confusion et par une mauvaise compréhension de ce qui se passait alentour. »

La série noire des pogroms en Ukraine s'étendit sur toute l'année 1919 jusqu'au début de 1920. Par leur étendue, leurs dimensions, leur cruauté, ces pogroms dépassent sans commune mesure tout ce que nous avons vu dans cet ouvrage sur les années 1881-1882, 1903 et 1905. Un haut fonctionnaire soviétique, Iou. Larine, a écrit dans les années 20 qu'« en Ukraine, durant la guerre civile, la série des pogroms massifs contre la population juive a dépassé de loin tout ce qu'on avait déjà vu, et par le nombre des victimes et par celui des participants ». Vinnitchenko aurait déclaré : « Les pogroms ne cesseront que lorsque les Juifs cesseront d'être communistes. »

Personne n'a fait le décompte exact de toutes ces victimes. A l'évidence, étant donné les circonstances, que ce soit pendant les événements ou aussitôt après, on ne pouvait établir de statistiques fiables. L'ouvrage Les Pogroms antijuifs affirme : « Le nombre de tués en Ukraine et en Biélorussie, de 1917 à 1927 inclus, oscille entre 180 000 et 200 000... Le nombre des orphelins qui, à lui seul, dépasse les 300 000, montre l'ampleur colossale de cette catastrophe. » La première Encyclopédie soviétique avance les mêmes chiffres. L'Encyclopédie juive récente : « Selon diverses estimations, de 70 000 à 180 000-200 000 ont péri. » Colligeant les données fournies par des sources juives, un historien actuel estime le nombre de pogroms de masse à 900, parmi lesquels 40 % furent commis par les forces de Pétlioura et du Directoire, 25 % par des détachements commandés par des caïds ukrainiens, 17 % par les armées de Denikine et 8,5 % par la première armée de Cavalerie de Boudienny et d'autres forces rouges. »

Que de destinées disloquées derrière ces chiffres !

Dès la guerre civile, les partis nationaux et socialistes juifs commencent à fusionner avec les Rouges. Fareinikte se mue en Komfareinikte, « adopte le programme communiste et, de conserve avec la fraction communiste du Bund forme le Kombund (panrusse) en juin 1920 ; en Ukraine, ceux qui viennent du Fareinikte forment avec le Kombund le Komfarbund - l'Alliance communiste juive -, laquelle se fond à son tour dans le Parti communiste russe des bolcheviks». A Kiev, en 1919, la presse officielle soviétique publie ses articles en trois langues : russe, ukrainienne, yiddish.

« Les bolcheviks ont tiré un énorme profit de ces pogroms [en Ukraine], ils les ont fort ingénieusement exploités pour agir sur l'opinion publique non seulement en Russie, mais aussi à l'étranger..., dans de nombreux milieux qui n'étaient pas tous juifs, en Europe aussi bien qu'en Amérique. »

Pourtant, les Rouges avaient eux aussi trempé dans les pogroms antijuifs, et nettement bien avant les autres ! « Au printemps 1918, des pogroms ayant pour slogan "À bas les Juifs et les bourgeois !" étaient fomentés par les détachements de l'Armée rouge qui refluaient d'Ukraine»; «particulièrement cruels furent les pogroms perpétrés par la lrc armée de Cavalerie à la fin août 1920, alors qu'elle se retirait de Pologne ». Cependant, les pogroms fomentés par l'Armée rouge restèrent quasi occultés dans l'histoire. A quelques voix près, comme celle de Biekerman :

« Durant le premier hiver de la domination bolchevique, les forces rouges arborant le drapeau rouge organisèrent une série de sanglants pogroms ; entre autres, ceux de Gloukhov et de Novgorod-Séversk se distinguèrent par le nombre des victimes, les cruautés délibérées, les avanies subies par ceux que l'on martyrisait, laissant loin derrière eux les crimes commis à Kalouch.

Reculant sous la pression des Allemands, les troupes rouges mirent à sac les hameaux juifs qu'ils rencontraient sur leur passage. »

S. Maslov n'est pas moins net : « Quand du front polonais elle fut dirigée vers le front de Crimée, la Cavalerie de Boudienny laissa sur son passage des milliers de Juifs tués, de femmes violées, des dizaines de villages juifs pillés de fond en comble... À Jitomir, chaque nouveau pouvoir, en s'installant, commençait par des pogroms. Ces pogroms, qu'ils fussent perpétrés par des Polonais, des Soviétiques ou des partisans de Pétlioura, se distinguaient par le nombre important des tués . » Les régiments de Bogoun et de Taraschan sévirent particulièrement ; il est vrai, ils avaient rallié Boudienny après avoir servi sous le Directoire. A la suite de ces pogroms, ils auraient été dissous et les fauteurs fusillés.

Le socialiste Schwarz, déjà cité, conclut avec le recul (en 1952) : « Au temps de la révolution, en particulier durant la guerre civile, l'antisémitisme s'est considérablement amplifié en gagnant, surtout dans le sud, de très larges couches de la population urbaine et campagnarde. »

Hélas, la résistance des Russes au bolchevisme (sans laquelle nous n'aurions plus le droit de nous appeler un « peuple ») a trébuché, déviant de sa route à maints égards, notamment sur la question juive. Quant au pouvoir bolchevique, il cherchait à séduire les Juifs, et ces derniers y adhéraient volontiers. Tout au long de la guerre civile, le fossé n'a ainsi cessé de s'élargir. Si, dans l'ensemble, la révolution a exonéré les Juifs de tout soupçon d'attitude contre-révolutionnaire, presque toute la contre-révolution a suspecté le monde juif de s'être montré favorable à la révolution. Aussi « la guerre civile a-t-elle été pour les Juifs une rude épreuve et les a-t-elle confortés dans leurs positions révolutionnaires fallacieuses : ils n'ont pas su discerner la mission véritablement salvatrice des armées blanches. »

Ne perdons pas de vue non plus le climat général de la guerre civile : « C'était le temps des Troubles au sens propre du terme - une anarchie totale. Tout un chacun tuait, pillait ; qui le voulait et le pouvait s'attaquait à qui il voulait... La populace déchaînée lynchait des centaines, des milliers d'officiers de l'armée russe. Les familles de propriétaires terriens étaient exterminées..., les propriétés livrées aux flammes, les objets de valeur pillés ou détruits. Les jugements sommaires faisaient rage dans les rues des villes. Les propriétaires de fabriques et d'usines étaient chassés de leurs entreprises. Des dizaines de milliers d'êtres humains furent passés par les armes, pour la plus grande gloire de la révolution prolétarienne, sur toute l'étendue de la Russie..., d'autres milliers croupissaient en otages dans la puanteur fétide des prisons. Ce n'était ni un délit ni un acte quelconque qui faisait tomber la hache sur la nuque, mais l'appartenance à une classe, à une couche sociale déterminée. Dans ces conditions, quand des groupes entiers d'êtres humains étaient voués à la mort, il eût été étonnant qu'on ne s'en prît pas aussi au groupe des "Juifs". La malédiction de ce temps venait de ce qu'on pouvait déclarer nuisible une classe, une catégorie sociale, une nationalité. Condamner toute une classe sociale à l'extermination, c'est une révolution ; tuer ou piller des Juifs, c'est un pogrom. Le pogrom des Juifs perpétré dans le sud de la Russie fut une composante du pogrom subi par la Russie tout entière »

Tel fut le lot malheureux de tous les peuples de Russie, y compris des Juifs russes après que ces derniers eurent la chance d'obtenir l'égalité des droits à la suite d'une révolution née dans l'azur d'un mois de mars. Autant la sympathie de larges couches de Juifs russes à l'égard du camp bolchevique que l'attitude de l'Armée blanche envers les Juifs hypothéquèrent puis effacèrent le bien qu'aurait pu apporter une éventuelle victoire des Blancs : une évolution raisonnable de l'État russe.

Chapitre 17 - Dans l'émigration entre les deux guerres

A la suite du coup d'Octobre et de la guerre civile, des centaines et des centaines de milliers de citoyens russes émigrèrent, les uns reculant devant l'ennemi, d'autres fuyant le pays. On trouvait parmi eux tous les rescapés de l'Armée blanche et une partie des Cosaques. La noblesse de souche, qui ne s'était guère manifestée dans les années décisives de la Révolution, se réfugia également à l'étranger ; sa richesse, elle l'avait possédée dans ses terres, ses domaines - et les anciens exploitants agricoles qui arrivaient en Europe se firent (du moins ceux qui n'avaient pu emporter d'objets précieux) chauffeurs de taxi ou serveurs de restaurant. On trouvait aussi des industriels, des financiers dont beaucoup avaient de l'argent à l'étranger. Et de simples citadins, souvent dépourvus d'instruction, mais qui, en leur âme et conscience, ne pouvaient rester sous les bolcheviks.

Dans la composition de l'émigration, on relevait un nombre important de Juifs. « Sur les 2 millions et plus d'émigrés venus des républiques soviétiques en 1918-22, on comptait plus de 200 000 Juifs. La plupart d'entre eux avaient franchi les frontières polonaise et roumaine pour émigrer plus tard aux États-Unis, au Canada, dans les pays d'Amérique latine et en Europe occidentale. Nombre d'entre eux gagnèrent la Palestine. » La Pologne nouvellement formée constituait désormais un cas à part, elle abritait une importante population juive autochtone et tous ceux qui avaient été déplacés durant la guerre regagnaient à présent leur pays. « Les Polonais estiment qu'après la révolution bolchevique, 200 000 à 300 000 Juifs sont venus de Russie en Pologne. (Cette estimation serait à imputer moins à l'émigration qu'au nouveau tracé frontalier entre la Russie et la Pologne). Cependant, « la plus grande partie des Juifs qui avaient quitté la Russie après la Révolution s'installèrent en Europe occidentale. Ainsi, en Allemagne, à l'issue de la Première Guerre mondiale, on comptait près de 100 000 Juifs russes ».

« Dès le début, Paris est devenu le centre politique de la Russie hors-frontières, sa capitale de fait, mais, à la fin de l'année 1920 et jusqu'au début de 1924, sa seconde capitale, plus exactement sa capitale littéraire a été Berlin (dans les années 20, la Prague russe vivait elle aussi d'une vie culturelle intense, étant devenue (...) la ville universitaire la plus importante des Russesémigrés4.) » A Berlin « on avait généralement plus de facilités pour s'installer en raison de l'inflation ». Dans les rues de Berlin, on pouvait croiser « des représentants de la grande industrie et du commerce, banquiers et entrepreneurs », et beaucoup d'entre eux y possédaient des capitaux. Par comparaison avec les autres émigrés de Russie, les émigrés juifs éprouvaient moins de difficultés à s'acclimater dans la diaspora, ils se sentaient plus à l'aise. L'émigration juive s'est montrée plus dynamique que les Russes, les Juifs émigrés échappant en règle générale aux emplois humiliants. Mikhaïl Lévitov, ce commandant du régiment Kornilov passé par tous les travaux pénibles, m'a confié : « Chez qui pouvions-nous recevoir un salaire décent ? Chez les Juifs. Les millionnaires russes étaient pingres à l'égard de leurs compatriotes. »

A Berlin et Paris, « l'intelligentsia juive était déjà largement représentée : avocats, éditeurs, savants, écrivains et journalistes6 », nombre d'entre eux assimilés de longue date ; les émigrés russes originaires de Saint-Pétersbourg appartenaient pour la plupart à la tendance libérale, - ce qui suscitait une amitié réciproque (inexistante avec les émigrés de tendance monarchiste). Dans la vie culturelle de l'émigration entre les deux guerres mondiales, l'influence et la participation des Juifs russes sont plus que nettement perceptibles. (Comment ne pas mentionner à ce propos la publication en Israël - à partir des années 90 et toujours en cours - de recueils remarquablement intéressants, consacrés aux « Juifs dans la culture de la Russie hors-frontières » ) Certaines familles juives qui avaient conservé leur aisance animaient des salons destinés aux milieux artistiques russes, montrant par là leur goût pour la culture russe dans laquelle ils avaient été immergés. La généreuse maison de Michel et Marie Tsétline, à Paris, connue de tous, J. Hessen à Berlin, Ilya Fondaminski-Bounakov, infatigable « dans son souci permanent et désintéressé en faveur de la culture russe au sein l'émigration" », Sophie Pregel, Sonia Delaunay, Alexandre et Salomé Halperine - tous étaient constamment préoccupés d'aider les écrivains et artistes dans le besoin : considérable était leur soutien non seulement aux écrivains de renom - Bounine, Rémizov, Balmont, Teffi -, mais aussi aux jeunes poètes et peintres peu connus. (Cette aide ne concernait pas les milieux « blancs » et monarchistes de l'émigration russe : là, la méfiance était réciproque). De façon générale, les Juifs russes se sont montrés dans l'émigration incomparablement plus actifs que tous les autres pour ce qui est de la vie culturelle et sociale. C'était si frappant que Michel Ossorguine a pu publier dans le journal des sionistes russes Rassvet [ « L'Aube »], repris par Jabotinski, un article sur ce thème, intitulé « La solitude russe ».

Voici ce qu'il écrivait : « En Russie, ni dans le mouvement social ni dans le mouvement révolutionnaire (j'entends en profondeur, non en surface) la solitude russe ne se faisait sentir, le ton et la coloration étaient donnés par les Russes - les Slaves ». Ce n'est plus le cas dans l'émigration : « Là, alors que le niveau culturel est plus élevé, la pensée et l'effort créateur plus approfondis, l'élément humain de plus de poids, le Russe éprouve un sentiment de solitude nationale ; là, alors que ceux qui lui sont proches par le sang sont aussi plus nombreux, pour lui domine l'isolement culturel. Cette tragédie, je l'ai nommée dans le titre de mon article : La solitude russe... Je ne suis nullement antisémite, mais je suis primordialement un Russe, un Slave... Les Russes me sont beaucoup plus proches spirituellement, par la pureté de leur langue et de leur prononciation, par leurs qualités et leurs défauts nationaux spécifiques. Les avoir pour compagnons d'idées et d'action m'est plus précieux, tout simplement plus confortable et plus agréable. Dans la Russie multinationale, non russe, je sais respecter et le Juif et le Tatare et le Polonais, et je reconnais pour eux tous le même droit qu'à moi-même sur la Russie, notre mère commune : mais moi-même, je suis issu du groupe russe, ce groupe dont l'influence spirituelle a donné son armature de clef à la culture russe ». Mais voilà que, maintenant, « le Russe à l'étranger s'est étiolé, s'est démis, cédant dans la société les postes de choix à l'énergie d'une autre nationalité... Le Juif s'acclimate plus facilement... c'est son bonheur ! Je n'éprouve pas d'envie, je suis prêt à m'en réjouir pour lui. Je suis tout aussi disposé à lui céder l'honneur et la place dans les différentes initiatives et organisations sociales de l'émigration... Mais il y a un domaine dans lequel la "prédominance juive" me fait vraiment mal au cœur : celui de l'action caritative. Je ne sais qui possède le plus d'argent et le plus de diamants : les Juifs riches ou les Russes riches. Mais je sais parfaitement que toutes les grandes organisations caritatives, à Paris comme à Berlin, ne sont en mesure d'aider les émigrés russes dans le besoin que parce qu'elles collectent les sommes nécessaires auprès des Juifs compatissants... « L'organisation des soirées, des concerts, des récitals poétiques a suffisamment montré que s'adresser aux Russes fortunés n'est que vaine et humiliante perte de temps... Ne serait-ce que pour atténuer la tonalité qu'on jugera "antisémite" du présent article, j'ajouterai que, selon moi, un Juif sensible dans son sentiment national croit souvent voir une nuance antisémite là où, en réalité, ne s'exprime que la sensibilité nationale du Slave. » L'article d'Ossorguine était accompagné dans le même numéro d'un commentaire du rédacteur (la pensée et le style permettent de l'attribuer au rédacteur en chef, Jabotinski) : M. Ossorguine « craint à tort que les lecteurs du Rassvet voient [dans son article] des tendances antisémites. Il est vrai, il fut un temps où une génération s'effarouchait instinctivement en entendant le mot "juif dans la bouche d'un non-Juif. Un des coryphées de cette génération, établi à l'étranger, a pu dire : "Le meilleur service que puisse nous rendre la presse d'avant-garde, c'est de ne pas parler de nous". Il a été obéi, et pendant une longue période, dans les milieux progressistes comme il faut, en Russie comme en Europe, il était d'usage de considérer le mot "juif comme une syllabe à ne pas proférer. Grâce à Dieu, cette période est révolue. Nous pouvons assurer Ossorguine de notre compréhension et de notre sympathie... Il est vrai que, sur un point, nous sommes en désaccord. Il accorde trop d'importance au rôle des Juifs dans l'action caritative au sein de l'émigration. Pour commencer, ce rôle prédominant n'a rien que de naturel. L'entraide est l'une des attitudes fondamentales dans la diaspora. Nous nous sommes initiés aux tactiques et usages propres à la diaspora pendant de longues années ; les Russes, jamais... Mais la question recèle un aspect plus profond... Nous avons reçu de la culture russe tant de richesses, y compris pour favoriser notre créativité nationale propre... [que] nous, Juifs russes, sommes débiteurs vis-à-vis de la culture russe - et cette dette, aucun argent ne pourra la rembourser. Ceux d'entre nous qui font ce qu'ils peuvent pour l'aider à traverser ces temps difficiles font bien et, espérons-le, agiront de même dans l'avenir ».

Mais revenons aux premières années post-révolutionnaires. « Dans l'émigration russe, les passions politiques bouillonnaient encore, on sentait le besoin de bien comprendre ce qui s'était passé ; d'où l'émergence de journaux, de revues, de maisons d'édition ». Et dans les rangs des publicistes, des directeurs de revues et de journaux, des éditeurs, les Juifs étaient nombreux. (Une énumération détaillée de leur apport aux publications et à l'édition est consignée dans Le Livre des Juifs de Russie, et, depuis, dans les volumes de la série Les Juifs dans la culture de l'émigration russe).

En tout premier lieu, il faut signaler Les Archives de la Révolution russe, de J. Hessen, contribution historique d'importance (22 volumes). Hessen lui-même, avec le concours d'A. Kaminka et de V. D. Nabokov (puis, après sa mort tragique, avec celui de G. Landau), publiait à Berlin le grand quotidien Roui (« Le Gouvernail ») ; ce dernier « passait pour être l'héritier dans l'émigration du quotidien Retch (« La Parole »), mais, à la différence de Milioukov, Joseph Hessen avait adopté une position patriotique conséquente. Ses collaborateurs étaient G. Landau et Isaac Lévine que nous citons souvent, mais aussi le critique littéraire J. Aichenwald. Par rapport au Roui, le spectre politique des journaux berlinois était orienté vers la gauche socialiste. A. Kérenski publiait Dni (« Les Jours ») auxquels collaboraient entre autres A.Koulikher-Iounius, auteur « d'une série de travaux scientifiques en sociologie, un sioniste proche de Jabotinski ; S. Soloveitchouk ; O. Mintslov, connu pour son passé de socialiste-révolutionnaire (il collaborait aussi à la revue Volia Rossii [« La Liberté de la Russie »] de Prague), et l'ancien secrétaire de l'Assemblée constituante M. Vichniak. - À Berlin, en 1921, Iou. Martov et R. Abramovitch ont créé le Sosialistitcheskii vestnik (« Le Messager socialiste »), transféré par la suite à Paris, puis à New York ; il avait pour collaborateurs F. Dan, D. Daline, P. Garvi, G. Aronson, entre autres.

Après trois années passées à Jérusalem, V. Jabotinski arrive à Berlin en même temps que la première vague de l'émigration ; d'abord à Berlin, puis à Paris, il reprend la publication du Rassvet ; il y publie aussi ses romans. Par ailleurs, nombre de journalistes russo-juifs habitèrent Berlin entre 1920 et 1923, et collaborèrent à la presse russe locale et à celle de l'étranger. Parmi eux, I. Trotski, de l'ancien quotidien Rousskoe slovo (« La Parole russe »), N. Volkovysski, P. Zvesditch (victime des nazis durant la Seconde Guerre mondiale), le menchevik S. Portougueis (nom de plume : St. Ivanovitch), de l'ancien quotidien pétersbourgeois Den (« Le Jour »). Citons aussi les pièces d'Ossip Dymov-Perelman, les romans et les nouvelles de V. Iretskin.

Berlin est également devenu la capitale des maisons d'édition russes : « En 1922, toutes ces maisons ont publié plus de livres et de publications russes que les éditeurs de langue allemande dans l'Allemagne entière. La plupart des éditeurs et des libraires étaient juifs. » Parmi les plus importants : « I. Ladyjnikov », qui appartenait dès la Première Guerre mondiale à B.Rubinstein (littérature classique, contemporaine, de vulgarisation scientifique) ; « Slovo », créé dès 1919 et dirigé par J. Hessen et A. Kaminka (œuvres des écrivains classiques russes, écrivains et philosophes de l'émigration, souvenirs et ouvrages historiques de grande valeur) ; « Z. Grjébine » (qui avait des liens avec les Soviets et dont les nombreux ouvrages se vendaient alors en URSS) ; les fascicules de haute qualité artistique Jar-Ptitsa (« L'Oiseau de feu ») (A.E. Kogan), ainsi que Grani (« Les Bornes »), dirigées par A. Tsatskis ; le « Hélicon » d'A. Vichniak, Skify (« Les Scythes ») d'I. Schteiberg. C'est également à Berlin que fut publiée L'Histoire universelle du peuple juif de S. Doubnov en dix volumes, en allemand, puis en russe dans les années 30 à Riga.

Riga et d'autres villes des libres pays Baltes (avec une population juive importante) furent des centres très vivants de l'émigration juive. De surcroît, « la seule langue commune aux Lettons, Estoniens et Lithuaniens s'est trouvée être le russe », ce pourquoi le quotidien russe de Riga, Segodnia (« Aujourd'hui »), édité par J. Brams et B. Poliak, y « a exercé beaucoup d'influence». Ses collaborateurs étaient en majorité des journalistes russo-juifs : son rédacteur en chef, M. Ganfman, puis, après sa mort, M. Milrud ; Segodnia vetcherom (« L'Aujourd'hui soir ») avait pour rédacteur B. Khariton (les deux derniers cités furent arrêtés par le NKVD en 1940 et ont péri dans les camps soviétiques). À Segodnia collaboraient l'économiste V. Ziv, M. Aizenstadt (sous les noms de plume de Jeleznov, puis d'Argus), à Berlin, Guershon Svet ; le correspondant parisien était André Sédykh (J. Tsvibak), le correspondant berlinois, Volkovysski, et celui de Genève, L. Nemanov.

A la fin des années 20, en raison de l'instabilité économique et de la rapide montée du nazisme, Berlin perdit son rôle de centre culturel de l'émigration. Roui dut cesser sa parution en 1931. L'émigration alors se dispersa, mais le flux le plus important se dirigea vers la France, en particulier vers Paris, déjà l'un de ses principaux centres.

À Paris, le quotidien central au plus fort tirage était Poslednie novosti («Les Dernières Nouvelles»), fondées au début de 1920 par l'avocat pétersbourgeois M. Goldstein. M. Zalchoupine se chargea de financer le journal ; six mois plus tard, celui-ci « échut à P. Milioukov... Tant que l'existence du journal demeura précaire, un solide soutien financier lui fut accordé par M. Vinaver ». « Le bras droit de Milioukov » était A. Poliakov. « Les éditoriaux et articles politiques étaient rédigés par Koulikher-Iounius (arrêté en France en 1942, il périt dans un camp d'extermination allemand). La rubrique étrangère était assurée par M. Berkhine-Bénédiktov, lequel était en relation étroite avec Jabotinski. Parmi les collaborateurs figuraient S. Poliakov-Litovtsev, un journaliste pointu (qui « n'avait maîtrisé le russe parlé et écrit qu'à l'âge de 15 ans »), B. Mirkine-Guetsévitch (nom de plume : Boris Mirski), un éminent journaliste du parti K.-D., Pierre Ryss, entre autres. Dans Les Dernières Nouvelles paraissaient les feuilletons d'Isaac Dionéo-Chklovski, les articles de vulgarisation scientifique de J. Délevski (J.Ioudélevski). Parmi les humoristes les plus fameux figuraient VI.Azov (V.Achkenazi), Sacha Tcherny (A. Gliksberg), « le roi des humoristes » Don-Aminado (Schpolianski). « Les Dernières Nouvelles étaient, de tous les journaux de l'émigration, le plus lu. Choulguine l'a appelé « la citadelle du monde politique juif et des Russes judaïsants"'». Sédykh considère que ce jugement est « manifestement exagéré ». La tension politique qui s'est manifestée autour du quotidien venait de ce que, sitôt après la guerre civile, il chercha à démasquer, voire, dans certains articles, à vilipender l'Armée des volontaires. Sédykh le note bien : à Paris, la ligne de partage était aussi bien politique que nationale », « l'équipe de rédacteurs du quotidien de Milioukov comptait de très nombreux journalistes russo-juifs », alors que « dans les colonnes du quotidien de droite Vozrojdenie ("La Renaissance"), à l'exclusion de I. M. Biekerman les noms juifs étaient généralement absents». (Au reste, « La Renaissance », créée après tous les autres journaux, dévia en 1927, quand le richissime Goukassov en écarta le rédacteur en chef, Pierre Struve).

A Paris, de 1920 à 1940, paraissait la revue politique et littéraire la plus influente, Sovremennye zapiski (« Annales contemporaines »), fondée et dirigée par des socialistes-révolutionnaires : N.Avksentiev, I.Fondaminski-Bounakov, V. Roudnev, M. Vichniak et A. Goukovski ; « sur les cinq rédacteurs, note Sédykh, trois étaient juifs. Dans les 70 numéros des Annales contemporaines, nous trouvons des textes littéraires, des articles sur les sujets les plus divers et des souvenirs d'auteurs juifs ». lllioustrirovannaia Rossia (« La Russie illustrée »), qui a « donné à ses lecteurs, en guise de suppléments, 52 volumes d'auteurs russes classiques ou de l'émigration », avait été fondée par M. Mironov, un journaliste de Saint-Pétersbourg, puis, à partir de 1922, fut dirigée par B. Gordon (naguère propriétaire de la Banque La Région d'Azov). (Dans le milieu littéraire de l'émigration figuraient des noms russo-juifs importants : Marc Aldanov, Semen Iouchkévitch et Jabotinski, J. Aichenwald, M. Tsétline (Amari) déjà cités, mais la vie littéraire n'entre pas dans le propos de cet ouvrage : c'est en soi un vaste thème à part.) Il y a lieu d'attirer ici l'attention sur la personnalité et le destin d'Ilya Fondaminski (né en 1880). Originaire d'une famille aisée de négociants, marié jeune à la petite-fille d'un marchand de thé millionnaire (V. Vysotski), Fondaminski, en adhérant au parti tout récemment créé des socialistes-révolutionnaires, « fait don d'une grande part de son propre argent et de la dot de sa femme à la cause de la révolution » en vue d'un achat d'armes. En 1905, il donne l'impulsion initiale à la grève générale en Russie et participe à l'état-major S.-R. qui dirige la rébellion. En 1906, il émigré à Paris où il devient l'intime de D.Mérejkovski et de Zénaïde Hippius, et montre de l'intérêt pour le christianisme. Il rentre à Petrograd en avril 1917. En été 1917, il est commissaire de la flotte de la mer Noire, puis député à l'Assemblée constituante ; après la dissolution de celle-ci, il entre en clandestinité. En 1919, le voici de nouveau émigré en France - où il va résider durant les années qui font l'objet de ce chapitre. Il met dans la rédaction des Annales contemporaines beaucoup de son âme. et y publie une série d'essais intitulée Les Voies de la Russie. Il joue un rôle important dans la vie culturelle de l'émigration, soutient par tous les moyens les écrivains et poètes russes. Il réussit même à créer à Paris un Théâtre russe. « Pour ce qui est de l'énergie, de l'éclectisme, de la ténacité et de la générosité... il n'avait pas son pareil parmi les émigrés. » Il s'éloigne des positions socialistes-révolutionnaires pour devenir démocrate-chrétien. Avec G. Fedotov et F. Stépoun dont les idées lui sont proches, il publie la revue démocrate-chrétienne La Nouvelle Cité. « Il tend de plus en plus, dans ces années-là, vers l'Orthodoxie.» « E n juin 1940, il fuit Paris devant les troupes allemandes, mais y revient pour être arrêté en juillet 1942 et envoyé au camp de Compiègne », près de Paris, « où il reçoit le baptême-Courant 1942, il est déporté à Auschwitz où il va périr ».

Pour ce qui est des problèmes proprement juifs, l'organe le plus important, entre 1920 et 1924, a été l'hebdomadaire Evreiskaia tribouna (« Tribune juive »), publié à Paris en langues française et russe avec la participation active de M. Vinaver et S. Pozner. Y collaboraient aussi d'autres journalistes mentionnés plus haut.

De l'autre côté de l'Océan se faisait entendre le quotidien Novoe rousskoe slovo (« La Nouvelle Parole russe »), fondé aux Etats-Unis en 1910, publié à partir de 1920 par V.Schimkine avec, à partir de 1922, pour rédacteur en chef M. Weinbaum. Ce dernier note dans ses souvenirs : « Le journal faisait l'objet de fréquentes critiques, non sans raison ; on s'en moquait, et non sans fondement. Mais il a pris racine et conquis son public ». (Aujourd'hui, il porte la mention « le plus ancien journal russe au monde », et si l'on s'en tient aux dates, il est en effet de deux ans l'aîné de la Pravda. Tous les autres journaux nés en différents endroits, à différents moments, pour différentes raisons ont périclité.)

Des publications de tendance droitière et nationale ont vu le jour à Sofia, à Prague : Novoe vremia (« Temps nouveau ») de Souvorine a même refait surface à Belgrade sous le titre Vetchernee vremia (« Soir-Temps »), mais tous ont fini par retomber et rapidement sombrer sans laisser de traces. (L'éditeur de Rossia [« La Russie »] à Sofia fut même assassiné). Quant à La Renaissance, publiée à Paris sous la direction de J. Semenov (mais non pas au temps où son rédacteur était Pierre Struve), elle « ne dédaignait pas de publier des invectives antisémites ».

Ceux qui étaient partis peu après l'arrivée au pouvoir des bolcheviks ne pouvaient imaginer la bacchanale diabolique qui se déchaînait en Russie. 11 semblait impossible d'ajouter foi aux bruits qui en parvenaient. Mais les publicistes démocrates russes (A. Tyrkova-Williams, membre du parti K.D. ; la socialiste E. Kouskova, exilée en 1922 ; le S.-R. Maslov, qui avait fui la Russie), l'un après l'autre s'attachèrent à faire savoir par voie de presse - à la stupeur des émigrés - qu'en Russie soviétique l'antisémitisme populaire faisait de rapides progrès : « La judéophobie est l'un des traits dominants du visage de la Russie actuelle. C'en est peut-être même le trait le plus accusé. La judéophobie est partout : au nord, au sud, à l'est, à l'ouest. Rien n'en prévient : ni le niveau de développement culturel, ni l'appartenance au parti, ni la nationalité, ni l'âge... Même l'appartenance au monde juif ne constitue pas une garantie. »

Les affirmations de ce genre ont d'abord été reçues par les émigrés juifs, partis plus tôt, avec défiance : pourquoi en aurait-il été ainsi ? Tribune juive, en ces premières années, rétorquait : « Les Juifs russes dans leur ensemble ont sans doute plus souffert du bolchevisme que tous les autres groupes nationaux en Russie » ; pour ce qui concerne « le fait banal d'assimiler les Juifs aux commissaires », c'est un bruit que répandent « les Cent-noirs ». Auparavant, on voulait croire que le peuple n'était pas responsable de l'antisémitisme, sa source principale étant le tsarisme ; maintenant, on laissait entendre que le peuple russe en était par définition le porteur. Partant, l'écrasement des tendances réactionnaires était à mettre au nombre des mérites bolcheviques. (Certains allèrent jusqu'à leur pardonner le traité capitulard de Brest-Litovsk. (En 1924, Tribune juive exhibe un argument éculé : « La révolution russe de 1917, qui en est arrivée tragiquement à la paix de Brest-Litovsk, a empêché une trahison encore plus grave et fatidique qui allait venir de Tsarskoé Sélo. »)

Mais ces informations se confirmaient tandis que se faisaient nettement jour les tendances antijuives d'une notable fraction de l'émigration. L'Alliance pour le salut de la Russie (qui tenait en haute estime le grand-prince Nicolas Nicolaiévitch) proclamait, dans ses tracts destinés à l'URSS : « A l'Armée rouge : Voilà sept ans que les Juifs régnent sur la Grande Russie... » « Aux ouvriers russes : On vous a assuré que vous seriez les maîtres de votre pays, que serait instaurée la "dictature du prolétariat". Où donc est-elle ? Qui se trouve au pouvoir aujourd'hui dans toutes les villes de la République ?... » Ces tracts, bien sûr, ne parvenaient pas jusqu'en URSS, mais faisaient peur à l'émigration juive et l'offensaient.

S. Litotvsev a écrit : « Au début des années 20, l'antisémitisme des émigrés revêtait un caractère quasi pathologique, c'était une manière de delirium tremens. » De façon plus générale : dans les premières années qui suivent la victoire des bolcheviks, nombreux furent ceux qui, en Europe, en tirèrent des conclusions hostiles ou malveillantes envers les Juifs ; « l'assimilation du bolchevisme au judaïsme est devenue, dans la pensée européenne de cette époque, une mode suivie par tous. Et il serait ridicule d'affirmer que seuls les antisémites professent cette hérésie sociale et politique ». En 1922, le docteur Pasmanik était peut-être trop pressé de tirer des conclusions, il n'en écrivit pas moins alors : « Dans l'ensemble du monde civilisé, dans toutes les nations et parmi les membres de toutes les classes sociales et de tous les partis politiques, on est fermement convaincu que les Juifs jouent un rôle décisif dans l'émergence et dans toutes les manifestations du bolchevisme. Notre expérience personnelle nous a démontré que cette opinion n'est pas seulement l'apanage d'antisémites patentés, mais que... les représentants démocratiques de la société... se réfèrent à ce sujet à des faits, c'est-à-dire au rôle des Juifs dans le mouvement bolchevique, non seulement en Russie, mais aussi en Hongrie, en Allemagne, partout où ce mouvement est apparu. A ceci près que les antisémites déclarés ne tiennent pas vraiment compte de la vérité ; pour eux, tous les bolcheviks sont juifs, et tous les Juifs - des bolcheviks. »

Un an plus tard, Biekerman écrivit dans le même sens : « Les vagues de la judéophobie déferlent aujourd'hui sur les pays et les peuples, et la proximité d'un reflux ne se fait pas encore sentir » ; « non pas seulement en Bavière ou en Hongrie..., ni seulement dans les pays qui se sont constitués à partir des décombres de l'ex-Grande Russie..., mais aussi dans les pays épargnés par les troubles et séparés de la Russie par des continents et des océans... Des savants japonais sont venus en Allemagne étudier la littérature antisémite : jusque dans des îles éloignées d'où les Juifs sont pratiquement absents, on montre de l'intérêt pour nous... Telle est précisément la judéophobie : la peur des Juifs en tant que force destructrice. Et la preuve matérielle qui effraie et durcit les positions réside dans le triste destin de la Russie ».

Dans une déclaration commune « Aux Juifs de tous les pays » (1923), un groupe d'auteurs écrivit non sans angoisse : «Jamais encore tant de nuées menaçantes ne se sont accumulées au-dessus du peuple juif. » Dire que ces auteurs par trop vulnérables sont tombés dans l'exagération ? qu'ils ont majoré des menaces qui n'existaient pas ? Mais, pour nous qui en avons eu connaissance après coup, la mention ici d'une « littérature antisémite en Allemagne » sonne déjà comme un grave avertissement.

« L'opinion que le bolchevisme a été créé par les Juifs » était déjà si largement répandue en Europe (c'était « l'opinion commune dans la petite et la moyenne bourgeoisie aussi bien en France qu'en Angleterre », note Pasmanik), qu'elle fut même soutenue par le gendre de Plekhanov, Georges Batault : ce dernier affirma dans son livre que les Juifs sont tous, par nature, des révolutionnaires : « dans la mesure où le judaïsme professe l'idéal de justice sociale sur terre..., il est amené à défendre la révolution ». Pasmanik cite Batault : « Au cours des siècles..., les Juifs se sont toujours opposés à l'ordre établi... Cela ne signifie pas que les Juifs ont fait toutes les révolutions ou qu'ils en ont été les seuls ou les principaux acteurs ; ils aident aux révolutions et y participent » ; « on est en droit d'affirmer, comme le font de nombreux patriotes russes, y compris les plus avancés d'entre eux, qu'aujourd'hui la Russie agonise sous la dictature et la terreur juives » ; « une analyse impartiale de la situation mondiale permet de constater que le regain général de l'antisémitisme est moins dirigé contre les Juifs en tant qu'individus que contre les manifestations de l'esprit juif ». Un Anglais, Hilaire Belloc, parle lui aussi « du caractère juif de la révolution bolchevique », voire, tout de go, « de la révolution juive en Russie ». Et « qui a vécu ces derniers temps en Angleterre », ajoute Pasmanik, « sait que l'opinion de Belloc ne constitue pas une exception ». Les ouvrages de l'un comme de l'autre «jouissent d'une grande popularité auprès du public » ; « les publicistes étrangers montrent que toutes les idées destructrices du siècle écoulé ont été répandues par les Juifs, grâce précisément au judaïsme ».

« Nous sommes amenés à nous défendre », écrit encore Pasmanik, « parce que nous ne pouvons nier des fautes qui crèvent les yeux... Nous ne pouvons nous contenter de dire que le peuple juif ne répond pas pour tel et tel agissement de ses membres... Notre but... n'est pas seulement de contrer l'antisémitisme, mais de nous empoigner avec le bolchevisme... pas seulement de parer les coups, mais d'en porter à ceux qui ont proclamé le règne de Cham... La lutte avec Cham doit être menée par Japhet et Sim, par les Hellènes comme par les Juifs ». Où faut-il en effet chercher les racines du bolchevisme ? « Le bolchevisme est avant tout un phénomène anticulturel... C'est un problème à la fois russe et universel, non le résultat des méfaits des prétendus "Sages de Sion". »

« La nécessité de se défendre » fut également ressentie avec acuité par les Juifs, l'Europe et l'Amérique ayant été inondées dès avant la guerre par les énormes tirages de ces Protocoles des sages de Sion qui, de façon inattendue, se diffusèrent en un clin d'œil : cinq éditions en Angleterre, plusieurs en Allemagne et en France, un demi-million d'exemplaires aux Etat-Unis, imprimés par Henry Ford. « Le succès inouï des Protocoles, traduits en plusieurs langues, montrait combien nombreux étaient les gens persuadés que la révolution bolchevique était une révolution juive". » L'historien anglais Norman Cohn constate : « Dans les années qui ont suivi immédiatement la Première Guerre mondiale, quand les Protocoles ont émergé du brouillard et retenti dans le monde entier, de nombreuses personnes parfaitement sensées les ont pris tout à fait au sérieux. » Leur authenticité fut reconnue par le Times et le Morning Post, mais, dès août 1921, le Times publiait une série d'articles de son correspondant à Istanbul, Philip Greyvs, qui firent sensation en révélant que dans les Protocoles, de larges emprunts avaient été faits au pamphlet politique de Maurice Joly qui avait pris pour cible Napoléon III (Dialogue en enfer entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique machiavéliste au 19e siècle, 1864). A l'époque, tous les exemplaires de ce pamphlet avaient été saisis et confisqués par la police française.

Ces Protocoles passèrent en Occident en provenance de Russie alors que celle-ci était en proie à la guerre civile.

Ce faux fabriqué au début du siècle (en 1900 ou 1901) avait été publié pour la première fois en 1903 à Pétersbourg. Le commanditaire en aurait été P. Ratchkovski qui se trouva de 1884 à 1902 à la tête du Service de renseignement extérieur du département de Police ; son principal artisan, Matthieu Golovinski (il est vrai, de nouvelles hypothèses ont continué de voir le jour jusqu'à aujourd'hui). Bien que les Protocoles aient été réédités en 1905, 1906 et 1911, ils ne reçurent pratiquement aucune diffusion dans la Russie d'avant la Révolution et « ne trouvèrent aucun crédit dans la société russe... Ses propagateurs n'obtirent pas non plus le soutien de la cour'9 ». Après plusieurs tentatives infructueuses, les Protocoles furent finalement présentés à Nicolas II en 1906 et produisirent sur lui une forte impression. Quelques-unes de ses notes dans les marges : « Quelle anticipation ! », « Quelle exactitude dans l'exécution ! », « Notre année 1905 a été dirigée par eux, c'est sûr ! », « On ne peut douter de leur authenticité ». Mais quand les hommes politiques de droite proposèrent d'utiliser abondamment les Protocoles pour la défense de la monarchie, le Premier ministre Stolypine ordonna une vérification secrète de leur origine. L'enquête conclut à une indubitable falsification. Le souverain fut ébranlé par le rapport Stolypine et ordonna avec fermeté : « Les Protocoles doivent être confisqués. On ne peut défendre une cause propre par des moyens sales. » À la suite de quoi, « l'attitude négative des autorités russes envers les Protocoles des sages de Sion n'a fait que se renforcer : aucune allusion aux Protocoles... ne fut tolérée, même lors de la préparation du procès de M. Beyliss ».

" Les protocoles des Sages de Sion " : vrai ou faux là n'est pas la question ! Est-ce que le contenu de ces protocoles aurait pu être un document de travail pour un groupe tel que "L'Alliance israélite universelle" fondé par Adolphe Crémieux dont le but était la mise en place d'un " Nouvel Ordre Mondial " sous l'égide des "Sages de Sion" ? A cette question, je réponds oui ! Le Tsar lui-même a été impressionné par son contenu. Ces protocoles se sont échappés grâce à un "whistleblower" de l'époque. Ceux qui prétendent que c'est un faux devraient produire l'authentique car personne ne peut croire qu'un groupe comme "L'Alliance israélite universelle" n'ait pas établi de stratégie pour parvenir à ses fins. [ J.P. 2016 ]

Mais «l'année 1918 a été une année charnière dans l'histoire des Protocoles ». Après la prise de pouvoir des bolcheviks, après l'assassinat de la famille impériale, et dans le déferlement de la guerre civile, l'intérêt pour les Protocoles s'est brusquement réveillé jusqu'à devenir un phénomène de masse. Les départements de l'Osvag les ont publiés et republiés à Novotcherkassk, Kharkov, Rostov-sur-le-Don, Omsk, Khabarovsk, Vladivostok. Ils ont reçu une large diffusion et dans la population et dans l'Armée des volontaires (plus tard dans certains milieux de l'émigration, en particulier à Sofia et à Belgrade).

« Après la victoire des bolcheviks, la diffusion des Protocoles en Russie a été interdite sous peine de poursuite, mais, en Europe, apportés par les émigrés blancs, ils ont joué un rôle maléfique dans la formation de l'idéologie des mouvements de droite, en particulier du national-socialisme en Allemagne. »

Dénoncer dans les Protocoles une falsification, de façon plus générale s'opposer à ce qu'on identifie bolchevisme et judaïsme : tel fut l'un des thèmes dominants des articles publiés au sein de l'émigration libérale dans les années 20 et 30. Parmi les auteurs russes, citons les plus significatifs : Milioukov, Roditchev, Bourtsev, Kartachev. Historien de l'Église et théologien orthodoxe, A. Kartachev avait parlé du caractère inacceptable de l'antisémitisme pour tout chrétien dans le recueil Schit (« Le Bouclier ») paru dès avant la révolution et déjà cité par nous à plusic reprises. En 1923, dans l'émigration, il a rédigé la préface à l'ouvrage de Iou.Délevski consacré aux Protocoles. Plus tard, Bourtsev lui a demandé également de préfacer son livre. Kartachev écrivit dans cette préface : « Un homme sensé, de bonne volonté et d'une discipline scientifique normale ne peut discuter sérieusement du problème de l'authenticité de ce faux d'origine policière, fabriqué au demeurant non sans talent, et contagieux pour les ignares. » Toutefois, « en lavant les yeux des ignorants de la poussière des Protocoles, il serait inadmissible, ce faisant, de les obscurcir à nouveau en faisant croire qu'on évacue par là le problème juif ».

En effet, le « problème juif » ne pouvait être résolu par des articles ou des livres. Car quelle était la nouvelle situation concrète des Juifs, au cours des années 20, en Pologne et dans les pays Baltes ? Bien que, dans ceux-ci, les Juifs aient réussi pendant plusieurs années à sauvegarder des positions influentes dans le commerce et l'industrie, ils n'en étaient pas moins soumis à la pression de la société. « Une bonne moitié des Juifs russes s'est retrouvée dans les nouveaux États séparés de la Russie... Ces nouveaux États cultivent avec d'autant plus de zèle le nationalisme qu'il sont moins assurés de leur stabilité». Là, «les Juifs se sentent entourés par un monde hostile et d'une activité inlassable. Tantôt l'on exige que dans les écoles supérieures il n'y ait proportionnellement pas plus de Juifs que dans l'armée..., tantôt c'est dans la vie quotidienne que l'atmosphère s'alourdit à tel point que le Juif étouffe... Chez ces peuples devenus indépendants, c'est la société elle-même qui fait la guerre aux Juifs : étudiants, militaires, partis politiques - et la rue ». Et Biekerman de conclure : « Le Juif qui s'était décarcassé pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'est fabriqué des contraintes : une plus grande dépendance vis-à-vis de la vie d'autrui. » « La situation des Juifs en Lettonie, en Estonie et en Lithuanie est proprement tragique. Les opprimés d'hier ont eu vite fait de jouer le rôle d'oppresseurs, et des oppresseurs plébéiens à l'extrême, qui n'ont nullement honte de leur grossier manque de culture. »

Il s'est ainsi trouvé « que la ruine de la Russie a signifié également la ruine des Juifs russes » ; paradoxalement, l'histoire a montré que l'Empire russe unifié, y compris même avec ses contraintes, était davantage favorable aux Juifs. Et voilà que dans ces pays limitrophes qui ont fait sécession, « les Juifs sont les gardiens fidèles de la langue russe, de la culture russe, attendant impatiemment la restauration de la Grande Russie. Les écoles où l'on délivre encore un enseignement en langue russe se remplissent d'enfants juifs », et on ne tient guère à apprendre la langue du nouvel État. « Dans ces États-cagibis, le Juif russe qui avait connu la vie dans les vastes espaces du grand Empire se sent à l'étroit, comprimé, diminué dans sa citoyenneté, nonobstant tous les droits et toutes les autonomies... En vérité, les destinées de notre peuple sont étroitement liées aux destinées de la Grande Russie. »

Mais la position internationale des Juifs impliqués dans les négociations du traité de Versailles, à Paris en particulier, était par ailleurs solide, notamment pour ce qui était du sionisme. « En juillet 1922, la Société des Nations a reconnu l'Organisation sioniste mondiale sous le nom d'Agence juive », censée représenter en premier lieu les intérêts des sionistes, mais aussi bien des non-sionistes, et qui, de surcroît, confortait la situation des Juifs dans les pays d'Europe.

Biekerman reprochait aux sionistes de considérer « que, pour la Russie, le démembrement ... serait la solution idéale. Aussi l'organisation des sionistes russes se dit-elle non pas russe, mais russo-ukrainienne. C'est pourquoi les sionistes et les groupements juifs qui leur étaient proches fraternisèrent avec tant de zèle avec les indépendantistes ukrainiens ».

La Russie soviétique s'est enfoncée après la guerre civile dans un mutisme profond. De là et pour des décennies - toutes les voix indépendantes ayant été étouffées - on n'entendit plus que la claironnante voix officielle. L'émigration bouillonnait avec d'autant plus de passion. Tout son éventail, depuis les anarchistes jusqu'aux monarchistes, était éclairé par des lueurs de souffrance et d'intenses discussions : qui donc est responsable, et dans quelle mesure, de tout ce qui est advenu ?

De telles discussions ont éclaté jusqu'entre les Juifs de l'émigration. En 1923, Biekerman écrit : « Le Juif répond à tout par un geste et des propos rituels : on le sait bien, nous sommes toujours coupables de tout, où qu'il y ait un malheur on cherche et trouve le Juif. Les neuf dixièmes de ce qui s'écrit dans la presse juive sur les Juifs et la Russie n'est que la répétition de ces formules stéréotypées. Être toujours et en tout coupable est bien sûr chose impossible, mais le Juif en tire la conclusion - très flatteuse pour nous et, à première vue, fort commode dans la vie quotidienne -que nous avons toujours et en tout raison. »

Réfléchissons un peu : « La société juive avait alors [avant la révolution] passionnément défendu le dogme du caractère salutaire de la révolution pour les Juifs ; elle y tient encore fiévreusement aujourd'hui. » Même les organisations juives qui collectent de l'aide pour leurs coreligionnaires souffrant en URSS, quand elles recueillent ces fonds dans les pays occidentaux, dénigrent tout ce et tous ceux qui représentaient en Russie, avant les bolcheviks et avant la révolution, une force à la fois conservatrice et novatrice » ; aujourd'hui, « la Russie bolchevique se transforme aisément pour eux en "Terre promise" » où régnent l'égalité et le socialisme. De nombreux Juifs issus de Russie se sont fixés aux États-Unis et, « parmi eux, les idées probolcheviques n'ont aucun mal à proliférer ». Les Juifs croient communément : mieux vaut le bolchevisme que la restauration du tsarisme.

Beaucoup pensent que « la chute du bolchevisme en Russie menacerait les Juifs d'une nouvelle vague de pogroms et d'une extermination massive..., ce qui sert de fondement à la préférence accordée au bolchevisme considéré comme un moindre mal ».

Là-dessus arrive la NEP - les bolcheviks changent donc en mieux. Ils ne sont nullement fichus ! Plus les étaux économiques se desserrent, plus les bolcheviks deviennent acceptables. « La NEP, puis il va y avoir des concessions, et on s'arrangera". »

Dire de l'émigration juive qu'elle était probolchevique, cela on ne le peut pas. Mais le régime bolchevique n'était pas pour elle l'ennemi principal, et nombreux étaient ceux qui avaient conservé à son égard une attitude bienveillante.

Toutefois, le cas de l'écrivain Gorianski, un Juif émigré dépeint dans le feuilleton humoristique d'un journal soviétique avec force moqueries, retient l'attention. En 1928, Babel, à cette époque déjà passablement glorifié (et non moins loué pour ses accointances avec la Tchéka), « séjournait provisoirement à Paris » en quête d'inspiration littéraire : il fait un tour au café La Rotonde et, apercevant un vieil ami (qu'il avait sans doute connu à Odessa), lui tend généreusement la main : « Salut, Gorianski ! » Gorianski se lève et se détourne avec mépris de la main tendue.

Avec la montée de l'hitlérisme en Allemagne, la préférence donnée au bolchevisme ne fait naturellement que se renforcer dans l'opinion publique juive mondiale, et pour longtemps.

M. Vichniak reproche l'attitude à l'égard du bolchevisme telle qu'elle a été exprimée sans fard par Nahum Goldman au Ier Congrès juif mondial à Genève en août 1936 : « Si toutes sortes d'organisations et de gouvernements épris de liberté acceptent les bolcheviks » et même s'aplatissent devant eux, « pourquoi les partisans enthousiastes de l'unité nationale et culturelle juive ne leur emboîteraient-ils pas le pas ?... Seule l'implication directe de Moscou dans les excès antijuifs en Palestine a remonté de quelques degrés l'émotion indignée des dirigeants du Congrès envers le pouvoir soviétique. Mais ce n'était... que pour se scandaliser de l'interdiction de la langue juive ancienne..., de l'interdiction faite aux Juifs d'émigrer en Palestine, enfin des souffrances que continuaient d'endurer les sionistes dans les prisons et les camps. Là, N.Goldman a trouvé les mots qu'il fallait et les accents qui s'imposaien ». En 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, on disait : Impossible de nier que, dans les milieux juifs de l'émigration, domine le sentiment qu'il faut « faire confiance au caractère irréfragable de la littérature soviétique », pourvu qu'il n'y ait pas de pogroms.

Quelle attitude avoir alors envers les Juifs bolcheviques ? Pour I. M.Biekerman : « 'Bon sang ne saurait mentir' - c'est ainsi qu'on peut définir l'attitude de l'opinion publique juive à l'égard des bolcheviks issus de notre milieu et vis-à-vis de leur déviance diabolique. Ou, pour parler un langage plus moderne : les Juifs ont bien le droit d'avoir leurs bolcheviks » ; « cette revendication, je l'ai entendue mille fois » ; lors des réunions à Berlin de Juifs émigrés, « à la tribune montaient l'un après l'autre un honorable K.-D., un simple démocrate, un sioniste, tous pour affirmer ce droit des Juifs à avoir leurs bolcheviks », en somme « une déclaration de leur droit à pareille monstruosité ».

« Or les conséquences d'un tel discours sont les suivantes : l'opinion publique des Juifs du monde entier s'est détournée de la Russie pour se tourner vers les bolcheviks » ; « quand une personnalité publique juive et âgée, pétrie de mérites, que nous connaissons bien - une sorte de merle blanc -, proposa, dans une des capitales européennes, à un haut dignitaire religieux juif d'organiser une réunion de protestation contre les exécutions de prêtres orthodoxes en Russie [en URSS], ce dernier, après avoir réfléchi, lui répondit que cela reviendrait à combattre les bolcheviks, ce qu'il estimait impossible de faire, car la chute du bolchevisme amènerait la reprise des pogroms ».

Mais si l'on peut s'accommoder des bolcheviks, que dire alors du mouvement des Blancs ? Quand, en novembre 1922, à Berlin, I. M. Biekerman prit la parole au cours d'une réunion consacrée au 5e anniversaire de la création de l'Armée blanche, les milieux juifs dans leur ensemble, indignés, interprétèrent son intervention comme une offense au judaïsme. Entre-temps, le docteur Pasmanik (jusqu'en février 1917 dans l'armée face aux Allemands, ensuite dans l'Armée blanche jusqu'au mois de mai 1919, date à laquelle il quitta la Russie) acheva et publia en 1923 à Paris son livre La Révolution russe et les Juifs (bolchevisme et judaïsme), que nous avons déjà cité. Il y conteste avec ardeur l'interprétation, répandue un peu partout, consistant à expliquer le bolchevisme par la foi juive : « Identifier judaïsme et bolchevisme représente un immense danger pour le monde entier. » En 1923, avec I. M. Biekerman, G. Landau, I. Lévine, D. Linski (ce dernier ancien membre de l'Armée blanche) et V. Mandel, il organise l'Union patriotique des Juifs russes à l'étranger. Durant la même année, ce groupe rend publique la proclamation « Aux Juifs de tous les pays ! » et publie peu après à Berlin le recueil La Russie et les Juifs.

L'objectif qu'ils s'assignent et leur état d'esprit sont décrits par eux dans les termes suivants. Pasmanik : « L'inexprimable douleur du Juif et la lancinante tristesse du citoyen russe » ont dicté ce travail. « Il n'a pas été facile d'élaborer une attitude équilibrée vis-à-vis des problèmes russes et juifs en relation avec les sinistres événements des dernières années. Nous... avons essayé de concilier les intérêts de la Russie renaissante et du monde juif russe qui souffre'''. » Linski : « Ils sont infiniment malheureux », ceux qui, « tout en reconnaissant leur appartenance au peuple juif, se considèrent avec non moins d'intensité comme russes ». Elle est tellement plus facile, la situation de ceux chez lesquels « l'un des flux de la conscience s'est tari, de telle façon qu'ils se sentent soit exclusivement juifs, soit exclusivement russes : sur le champ tragique de l'expérience russe, leur position s'en trouve simplifiée... Les viles années de la révolution ont étouffé... les pousses apparues avant la guerre et qui permettaient d'espérer un rapprochement des mondes juif et russe » ; aujourd'hui, « ces deux mondes se repoussent vigoureusement ». Lévine : « II nous appartient de discerner de façon consciencieuse et objective les causes et les limites de la participation des Juifs à la révolution... Ce... qui pourrait avoir une certaine influence sur les rapports à venir entre Russes et Juifs. » Les auteurs du recueil recommandaient à juste titre aux Russes de ne pas confondre le sens de la révolution de Février avec la part prise à celle-ci par les Juifs. Biekerman avait même tendance à minimiser cette participation (du reste, la plupart des contemporains n'avaient pas une idée bien précise des rôles respectifs du Comité exécutif du Parti social-démocrate russe et du Gouvernement provisoire). Toutefois, estimait-il, après Octobre « le droit d'avoir ses bolcheviks ne pouvait qu'entraîner l'obligation d'avoir sa droite et son extrême droite, diamétralement opposées aux dits bolcheviks ». Pasmanik : « Le communisme bolchevique sous tous ses aspects et toutes ses formes... est un ennemi acharné et constant du judaïsme, car il est par-dessus tout l'ennemi de la personne en général et de l'homme cultivé en particulier. » « Liés par des liens étroits et particuliers à notre patrie, à son régime, à son économie, à sa culture - nous ne pouvons filer des jours heureux quand, autour de nous, tout s'écroule. »

On voit par là que ce groupe d'auteurs comprenait avec une acuité exceptionnelle toute la signification du désastre subi par la Russie. Dans la description de cette période, si nous en appelons si souvent à ces auteurs, c'est que nous espérons que leurs réflexions désabusées, mais jamais empreintes de « haine de soi », seront enfin comprises et étudiées en profondeur.

Dans leur Appel de 1923, nous lisons : «L'alliance patriotique des Juifs russes a pour fondement la ferme conviction que, pour les Juifs comme pour toutes les nations qui peuplent la Russie, le bolchevisme est le pire de tous les maux possibles... Il est temps pour les Juifs de ne plus se demander avec crainte s'ils ne pèchent pas contre la révolution... Il s'agit de ne point pécher contre le pays natal [la Russie] et notre cher peuple [juif]. »

Mais, d'après les auteurs du recueil, ce n'était pas du tout l'attitude des Juifs au début des années 20. « Dans presque toutes les couches et tous les milieux de la population russe..., on en est venu à l'autocritique et au retour sur le passé... Légitimes ou non, ces accusations et ces repentirs montrent le travail de la pensée, l'éveil de la conscience, la souffrance de l'âme... Il n'est pas exagéré de dire que c'est dans l'intelligentsia juive qu'un tel travail est le moins perceptible... ce qui traduit bien son état pathologique... Un observateur extérieur pourrait croire que, du point de vue d'un intellectuel juif moyen..., tout est en ordre. » Pour ce dernier, « ne sont coupables que ceux de l'extérieur - le gouvernement, les généraux, les paysans. Nous, nous n'y sommes pour rien... En aucune mesure nous n'avons été les artisans de notre destinée et de celle des gens qui nous entouraient ; nous sommes ce passant fortuit qui reçoit une poutre sur la tête » ; « nous avons contribué à la destruction [de l'ordre établi] ; une fois celui-ci détruit, nous ne nous sommes guère aperçus que nous y ayons concouru ».

Ce sont les Juifs bolcheviques qui font souffrir le plus les auteurs de ce recueil. « Ce péché porte en soi son propre châtiment, car il ne peut y avoir de plus grand malheur pour un peuple que de voir ses fils dévoyés. » « Ce n'est pas si grave que se soient trouvées telles ou telles personnes pour favoriser les troubles, ni que ces personnes aient été issues du milieu juif ; ce qui est gravissime, c'est qu'elles n'aient pas trouvé dans leur propre milieu suffisamment de résistance et d'opposition. » « Notre devoir est d'assumer toute la lutte contre précisément les bolcheviks juifs, contre les différentes sections juives, et notamment contre les commissaires juifs. »

Notons que ces auteurs n'ont pas été les seuls à expliquer pourquoi les Juifs russes (et désormais les émigrés) doivent lutter contre le bolchevisme. Voici ce qu'on écrivait dans Tribune juive : « Au cas où le bolchevisme serait balayé en Russie par une tempête d'indignation populaire, les Juifs pourraient aux yeux des masses être considérés comme responsables d'avoir prolongé l'existence du bolchevisme... Seule une participation active des Juifs à la lutte pour la liquidation du bolchevisme garantirait le bonheur du monde juif dans l'œuvre commune visant au salut de la Russie. »

Biekerman avertissait de son côté : si nous soutenons les bolcheviks « au nom du principe "Seul me chaut ma propre chemise", alors n'oublions pas que nous devons reconnaître au Russe le droit de prendre soin de sa propre chemise, et le slogan "Mort aux youpins, sauvons la Russie !", reçoit sa consécration ».

Mais qu'en est-il de l'Armée blanche ? « L'attitude indigne des Juifs à l'égard des hommes qui se sont chargés du terrible fardeau de combattre pour la Russie au nom de millions de gens soumis et de lâches, témoigne d'une profonde décadence morale, d'une conscience pervertie... » Alors que « nous tous, Juifs comme non-Juifs, nous nous laissions passer la bride au cou et présentions notre dos au bâton sans renâcler, des Russes courageux et fiers, passant au travers de toutes les barrières, se sont rassemblés à partir de ce qui restait d'un front en lambeaux, ont serré les rangs et ont levé l'étendard du combat... Le seul fait d'avoir osé lutter dans ces conditions place ces gens et leur cause à une hauteur que l'Histoire ne retient que pour les actions impérissables. Or ces gens sont devenus la cible des injures » de très nombreux Juifs, « le premier babillard les insulte » ; « au lieu d'un sens du tragique, nous voyons s'exprimer une frivolité générale, un langage débridé, sans aucune retenue, une désinvolture triomphante ». Mais « la Russie pour laquelle les Blancs ont lutté ne nous est pas étrangère ; elle est également "notre chemise » ; « les Juifs dans leur ensemble auraient dû se battre pour la cause des Blancs dont dépendait le salut du peuple juif, car... ce n'est que dans la restauration dans les plus brefs délais de l'État russe et dans sa sauvegarde que les Juifs trouveront leurs propres chances d'échapper au désastre qui n'a jamais été si proche qu'au cours de ces dernières années ».

(Et le Désastre en effet approchait, mais pas de ce côté-là.)

Aujourd'hui, après les décennies soviétiques, qui contesterait ces arguments ? Peu nombreux étaient les auteurs - juifs ou russes - à voir les choses d'aussi loin. Mais la société juive émigrée dans son ensemble a repoussé cette façon de penser. Elle a trébuché sur cette nouvelle épreuve historique. On nous répliquera : ça n'a pas valu au monde juif de dommages trop sensibles, et a fortiori rien d'équivalent à la Catastrophe apportée par l'hitlérisme. Certes, mais sans entraîner de pertes physiques tant soit peu comparables, si l'on en juge en embrassant tout le cours de l'Histoire, cela a causé un très notable préjudice spirituel ; en particulier, le bolchevisme a réussi à chasser la religion juive du pays où elle avait jadis préservé ses intimes racines. En outre, le fait que les Juifs aient misé sur le bolchevisme n'a pas été sans influencer le cours général des événements en Europe.

Les auteurs du recueil de 1923 imploraient en vain : « Dans l'histoire multiséculaire de la dispersion juive..., il n'y a pas encore eu de catastrophe qui ait si profondément menacé notre existence nationale comme l'effondrement de l'État russe, car jamais encore les forces vives du peuple juif n'avaient été unifiées comme dans l'ancienne et vivante Russie. Même le démembrement du khalifat arabe ne saurait être comparé au péril qui nous atteint aujourd'hui. » « Pour l'unité du monde juif russe, le démembrement de la Russie en différents États nationaux indépendants constitue un malheur national. » « Si, dans les vastes espaces des terres russes, dans l'immensité de l'âme russe, il ne se trouve pas de place pour les Juifs, il ne s'en trouvera nulle part ailleurs sur cette terre... Malheur à nous si nous ne le comprenons pas !

Naturellement, à l'extrême fin du 20e siècle, nous pouvons aisément réfuter ces prédictions, ne serait-ce que pour des raisons matérielles : les Juifs d'origine russe ont pu bénéficier sur cette Terre de suffisamment d'espace, un État juif s'est constitué et s'est affermi, alors que la Russie, elle, gît dans le chaos, impuissante et humiliée, tant et si bien que les avertissements des auteurs du recueil voulant que l'on tienne compte de la Russie, paraissent fort exagérés - une prophétie manquée. Il nous échoit cependant d'y réfléchir dans cet ordre spirituel qui, de façon si inattendue, a lié nos deux peuples dans l'Histoire.

« Si la Russie n'est plus pour nous une patrie, alors nous sommes des étrangers et sans doute n'avons-nous plus le droit de nous immiscer dans la vie du pays. » « La Russie va vivre, et sa renaissance doit être notre cause nationale, la cause... de tous les Juifs russes. » Enfin, en une demi-page imprimée, de désespoir, en italiques : « Les destinées du monde juif russe sont indissolublement liées aux destinées de la Russie : il faut sauver la Russie si nous voulons sauver notre monde juif... Les Juifs doivent combattre ceux qui pervertissent la Russie, au coude à coude avec tous les antibolcheviks : un combat fraternel contre un ennemi commun va purifier l'atmosphère et affaiblir notablement la vague antisémite qui a déferlé ; ce n'est qu 'en sauvant la Russie que nous pourrons prévenir une catastrophe juive. »

Une Catastrophe ! Voilà qui a été dit dix ans avant que Hitler n'accède au pouvoir, dix-huit ans avant sa fracassante avancée sur le territoire de l'URSS, et bien avant son programme d'extermination des Juifs. Or Hitler n'aurait-il pas été empêché de prêcher avec autant de succès en Allemagne la haine « des Juifs et des communistes », de mettre entre eux un signe d'égalité si les Juifs avaient été, à la vue de tous, des combattants acharnés contre le pouvoir soviétique ? Les auteurs de ce recueil, leur quête spirituelle, leur prophétisme leur avaient permis de sentir intuitivement la Catastrophe qui fondait à grands pas sur les Juifs, mais ils se sont trompés géographiquement et n'ont pas su prévoir d'autres évolutions fatales. Quant au sens de leur grave avertissement, il ne fut pas entendu.

Dans l'histoire des rapports entre Juifs et Russes, je ne connais rien de comparable à ce recueil : La Russie et les Juifs. Pour les Juifs de l'émigration, il a fait l'effet d'une bombe. Imaginons un peu combien il fut douloureux d'entendre ces paroles de la bouche de Juifs, de l'intérieur du monde juif.

Quant à nous autres, Russes, nous ne devons pas prendre ce recueil à la légère. Bien au contraire, il doit nous servir d'exemple : comment, tout en aimant son peuple, savoir parler de ses propres erreurs, et, là où il le faut, en parler sans indulgence. Et sans se mettre à part, sans se dissocier de son peuple. Le chemin le plus sûr pour accéder à la vérité dans les problèmes de société est de reconnaître ses propres fautes, de quelque côté que l'on soit.

Comme j'ai accordé à ces auteurs beaucoup de temps et de réflexion (en y impliquant aussi le lecteur), je voudrais conserver dans le présent ouvrage de brèves données sur leur vie :

Iossif Menassiévitch Biekerman (1867-1942). Originaire d'une famille modeste. A fait ses études dans un kheder, puis à la yeshiva ; dès l'âge de 15 ans, gagne durement son vie ; dans ces conditions difficiles, continue à s'instruire en autodidacte. En 1903, termine la faculté des lettres de l'université de Novorossiisk (après en avoir été exclu pendant deux ans lors des troubles étudiants). Adversaire de l'idée de sionisme, qu'il considère comme fallacieuse et réactionnaire. Il appelle les Juifs à s'unir, sans renoncer à leur personnalité spirituelle, aux forces progressistes russes pour le bien de la patrie commune. Fait ses débuts avec un grand article sur le sionisme dans la revue Rousskoïé bogatstvo (La Richesse russe) (1902, n° 7) qui suscite des échos jusqu'à l'étranger. En 1905, prend une part active au Mouvement de Libération. Collaborateur des revues Syn otetchestva (« Le Fils de la Patrie »), La Richesse russe, Nach den (« Notre Jour »), Bodroïe slovo (« La Parole active »). Dans l'émigration, publie des articles dans le quotidien parisien Vozrojdenie (« La Renaissance ») à l'époque où celui-ci est dirigé par P.Struve.

Daniel Samoïlovitch Pasmanik (1869-1930). Fils d'un melamed (instituteur de kheder). En 1892, termine ses études de médecine à l'université de Zurich, puis, pendant sept ans, travaille comme médecin en Bulgarie. En 1899-1905, chargé de cours à la faculté de médecine de l'université de Genève. En 1900, adhère au mouvement sioniste dont il devient l'un des théoriciens et des porte-parole les plus marquants. En 1905, retourne en Russie où il passe les examens nécessaires pour exercer la médecine. Milite pour les droits civiques des Juifs en Russie. Prend position contre le Bund, développe les principes théoriques du mouvement Paolei-Tsion. En 1906-17, membre du Comité central de l'organisation sioniste en Russie. Membre de la rédaction de la revue Evreiskaia jizn (« La Vie juive »), puis de Rassvet (« L'Aube »). Publie de nombreux articles dans Evreiskii mir (« Le Monde juif ») et dans L'Encyclopédie juive. Publie ses contributions médicales dans des publications spécialisées en allemand et en français. La guerre surprend Pasmanik à Genève, d'où il regagne non sans mal la Russie, s'enrôle dans l'armée et sert dans les hôpitaux de campagne jusqu'en février 1917. Après la révolution de Février, adhère au parti K.D. Soutient le général Kornilov et le mouvement des Blancs. En 1918-19, participe au gouvernement régional de Crimée, est élu président de l'Alliance des communautés juives de Crimée. En 1919, émigré en France. En 1920-1922, en collaboration avec V. Bourtsev, publie à Paris le journal émigré-blanc Obshee delo (« La Cause commune »). Parmi des centaines d'articles et des dizaines de livres, retenons : Israël en errance. La Psychologie des Juifs dans la dispersion (1910) ; Les Destinées du peuple juif. Les Problèmes de la société juive (1917) ; La Révolution russe et le monde juif (Bolchevisme et Judaïsme) (1923) ; Les Années révolutionnaires en Crimée (1926) ; Qu'est-ce que le judaïsme ? (édition française, 1930).

Isaac Ossipovitch Lévine (1876-1944). Historien, journaliste. Avant la révolution, chroniqueur de politique étrangère dans les Rousskie Vedomosti (« Les Nouvelles russes ») et dans la revue de P. Struve, Rousskaia mysl (« La Pensée russe »). Dans l'émigration, s'installe d'abord à Berlin. Membre de l'Institut scientifique russe, collaborateur du quotidien Roui (« Le Gouvernail »), de Rousskie zapiski (« Annales russes ») et de l'almanach historico-littéraire Na tchoujoi storone (« En pays étranger ») ; est invité à faire des conférences (entre autres sur l'antisémitisme allemand). En 1931-1932, s'installe à Paris. Veuf, vit dans une grande misère. Au nombre de ses travaux, signalons L'Emigration au temps de la révolution française, et un ouvrage sur la Mongolie (en français chez Payot). Au temps de l'occupation, se soumet à l'enregistrement en tant qu'appartenant à « la race juive ». Arrêté début 1943. Après un bref séjour dans un camp près de Paris, est déporté en Allemagne dans un camp nazi où il meurt en 1944.

Grégoire (Gabriel) Adolfovitch Landau (1877-1941). Fils d'un éminent éditeur et journaliste, A.E. Landau. En 1902, achève ses études à la faculté de droit de l'université de Saint-Pétersbourg. Commence à publier dès 1923 dans les journaux Voskhod (« L'Aurore »), Nach den (« Notre jour »), Evreiskoe obozrenie (« Panorama juif ») et dans les revues La Parole active, le Monde juif, Le Messager de l'Europe, Le Contemporain, Les Annales du Nord ; participe à la revue annuelle Logos. Un des fondateurs du Groupe démocratique juif (1904) et de l'Union pour l'octroi de l'intégralité de leurs droits aux Juifs de Russie (1905). Membre éminant du parti K.-D., fait partie du Comité central de ce parti. En août 1917, membre du Comité exécutif de la communauté juive de Petrograd. En 1919, émigré en Allemagne; de 1922 à 1931, directeur adjoint du quotidien Roui, publie aussi des articles dans la revue La Pensée russe, l'hebdomadaire Rossia i slavianstvo (« La Russie et le monde slave »), les recueils Tchisla (« Les Nombres »), etc. Fait de fréquentes conférences aux soirées organisées par les émigrés (en 1927, dans son exposé « L'illusion eurasienne », critique le mouvement eurasien comme négateur des valeurs de l'Histoire russe et comme débouchant sur l'idéologie bolchevique). Quitte l'Allemagne nazie pour la Lettonie où il collabore au quotidien de Riga, Segodnia (« Aujourd'hui »). En juin 1941, arrêté par le NKVD ; il meurt en novembre de la même année dans l'Ousollag (près de Solikamsk).

Parmi ses travaux les plus importants, signalons : Choutovskaia koultoura (« Une culture bouffonne »), in Nach Den, 1908 ; l'article « Le crépuscule de l'Europe », in Severnye Zapiski (« Annales du nord »), 1914, n° 12, qui anticipe plusieurs des thèmes qui ont fait la gloire universelle d'Oswald Spengler, puis un livre qui porte le même titre (Berlin, 1923) ; Les Relations polonojuives (Petrograd, 1915), «Dépasser le mal», (in Troudy rousskikh outchenykh za granitsei, t. 2, Berlin, 1923) ; « Le Byzantin et le Juif», in La Pensée russe, 1923, n° 1-2 ; «Thèses contre Dostoïevski », in Les Nombres, livre 6, Paris 1932 ; « Épigraphes » (Berlin, 1927). Beaucoup de ce qu'il a écrit n'a pas retenu l'attention de ses contemporains. A cause de son esprit conservateur, n'a pas obtenu les faveurs de l'intelligentsia progressiste. Penseur d'une grande profondeur.

Sur D. Linski (qui, pendant la guerre civile, avait combattu dans l'Armée blanche) et sur V. Mandel (participant actif aux réunions politiques de 1907-1918 en Russie, émigré à Berlin, mort en 1931), nous n'avons pu trouver aucun renseignement significatif.

On trouve dans le recueil des admonestations et reproches envers la conduite des Juifs émigrés dans les années 20, plus nets et violents que tout ce que nous avons rapporté. Ils appelaient leurs compatriotes « à reconnaître leur erreur, à ne plus juger la Grande Russie dans laquelle ils ont vécu et à laquelle ils se sont faits tout au long d'un siècle » ; il faudrait « se souvenir qu'ils [les Russes] exigent une attitude d'équité à leur égard, à quel point ils sont ulcérés quand on les condamne gratuitement en bloc pour les actes de quelques individus isolés », il ne faut pas craindre « de faire porter aux Juifs une part de responsabilité dans ce qui est arrivé ». « Avant tout, il faut bien définir la part de responsabilité et réfuter par là les calomnies des antisémites..., ce qui ne signifie pas du tout qu'il faille s'accommoder de l'antisémitisme, comme l'ont claironné certains démagogues juifs. L'aveu est important pour nous, il s'agit pour nous d'un devoir moral. » « Les Juifs devraient suivre une voie droite correspondant à la haute sagesse de leurs croyances religieuses et qui déboucherait sur une réconciliation fraternelle avec le peuple russe... Bâtir l'édifice séculaire de la maison russe et de la demeure juive. »

« Nous semons la tempête et les ouragans, et nous voulons être caressés de doux zéphirs... Des vociférations, je sais, vont retentir : vous approuvez les pogroms ! Je sais ce que valent ces gens qui se prennent pour le sel de la terre, les maîtres des destinées, à tout le moins pour les phares d'Israël... Eux qui ne cessent de répéter "les Cent-noirs", les "ultra-réac"..., sont eux-mêmes des gens sombres et obscurs, d'authentiques viri obscuri, qui n'ont jamais compris... ce qu'était la grandeur des forces créatrices dans l'Histoire... » « Ce qui est impérativement exigé de nous, c'est de moins arborer notre souffrance, de ne pas pousser tant de cris sur nos préjudices. Il est temps pour nous de comprendre que les pleurs et les lamentations... trop souvent [ne trahissent] qu'un relâchement de l'âme, que le manque de culture de notre esprit... Tu n'es pas seul au monde, et ta tristesse ne peut à elle seule emplir l'univers... N'exhiber que son propre malheur, que sa propre douleur, témoigne... d'un manque de respect pour le malheur et les souffrances d'autrui. »

Cela sonne comme si c'était dit d'aujourd'hui. Et adressé à nous tous !

Ces paroles-là ne doivent être annulées ni par les millions de ceux qui ont perdu la vie dans les camps du Goulag, ni par les millions de ceux qui ont péri dans les camps nazis.

A l'époque, les exposés des auteurs du recueil présentés dans le cadre de l'Union patriotique « furent accueillis avec une grande indignation » par les milieux juifs. « Même ceux qui reconnaissaient, publiquement ou à part soi, la justesse des arguments et des analyses, exprimaient leur scandale ou leur stupeur face à la volonté délibérée de les affronter en débat ouvert. Il n'est pas opportun, disaient-il, de parler des Juifs, de les critiquer, de dresser constat de leurs péchés révolutionnaires ni de leur responsabilité, alors que les Juifs ont déjà eu et auront sans doute encore à affronter tant de malheurs. » Les auteurs du recueil furent traités « d'ennemis du peuple [juif], de suppôts de la réaction, d'alliés des fauteurs de pogroms ». « Tribune juive leur répondait alors de Paris : "La question de la 'responsabilité des Juifs dans la révolution russe' n'a été jusqu'à présent posée que par les antisémites". Or voici que s'annonce maintenant une campagne de repentance et d'accusations » ; « soi-disant, il faudrait non seulement accuser les autres, mais reconnaître aussi ses propres fautes » ; et rien de neuf, « si ce n'est une litanie de noms dont on a par-dessus la tête ». « Trop tard, monsieur Landau, pour aimer l'ancien ordre étatique. Les Juifs repentants sont devenus de vrais réactionnaires ; leurs prises de position publiques.... incompatibles avec la dignité du peuple juif, sont complètement irresponsables. » Particulièrement odieuse est ici la tentative « de dissocier l'antisémitisme populaire de l'antisémitisme "officiel" », de démontrer que « l'ensemble de la société, du pays, de la population hait les Juifs et les considère comme les vrais auteurs de tous leurs malheurs nationaux » ; tout comme ceux qui laissèrent se dérouler les pogroms, on reprend là « la vieille théorie de la colère populaire ». Ou bien on se laisse aller à l'invective : « un groupe de journalistes et d'activistes qui avaient, semble-t-il, quitté l'arène publique juive..., s'est rappelé à notre souvenir... et n'a rien trouvé de mieux, pour ce faire, que de partir en campagne contre leurs propres frères, les Juifs russes » ; « ce groupe de Juifs fidèles à l'Ancien Régime... est aveuglé par la passion de vouloir à tout prix inverser le cours de l'Histoire », il écrit « des choses indécentes », « dispense des conseils vides de sens, et se donne le rôle ridicule de guérisseurs des plaies du peuple ». Qu'ils en tirent cette leçon : « Il est parfois plus décent de garder le silence''''. » Un auteur d'aujourd'hui, particulièrement raffiné, ne trouve rien de mieux à dire sur ce recueil que : il s'agit d'une « pénible hystérie ». La tentative de ses auteurs, estime-t-il, « de même que leur destinée constituent une véritable tragédie », et cette tragédie, il l'explique par « le complexe de la haine de soi ». Biekerman aurait-il écrit avec haine, en particulier peu avant la fin de « sa destinée tragique » : « Le peuple juif... n'est pas une secte, n'est pas un ordre monastique, mais tout un peuple dispersé de par le monde ; mais unifié en lui-même il a levé l'étendard du travail pacifique et s'est rassemble autour de cet étendard, symbole d'un ordre agréable à Dieu. » ?

On ne peut dire non plus que les Juifs européens ou émigrés ailleurs n'aient pas du tout prêté l'oreille à ce genre d'interprétations ou d'avertissements. Quelques années auparavant, en 1992, une autre discussion vit le jour. Dans la revue Rassvet (« L'Aube »), qui venait de reprendre sa publication, le nationaliste G. Schekhtman confiait qu'il ne comprenait pas comment l'intelligentsia des autres nations pouvait ne pas être nationaliste. L'intelligentsia appartient nécessairement à sa nation et ressent ses souffrances. Le Juif ne peut pas être « un démocrate russe », il est naturellement « un démocrate juif ». Impossible d'admettre une double appartenance, nationale et démocratique. Et si l'intelligentsia russe « ne ressent pas son appartenance nationale » (Herzen), c'est uniquement parce qu'elle n'a pas encore eu « l'occasion ou le besoin d'avoir une perception douloureuse et aiguë de son existence nationale, de s'en préoccuper. Mais voilà que ce moment-là est arrivé ». Désormais, l'intelligentsia russe « doit rejeter ses prétentions à représenter l'"ensemble de la Russie", de celle-ci il lui faut prendre conscience de son caractère démocratique grand-russe" ».

Pas facile de répondre. Mais le gant fut relevé par P. Milioukov, il est vrai sans beaucoup d'assurance. Nous nous souvenons (chapitre 11) qu'en 1909 il avait été effrayé par la mise au jour de cette question nationale aussi épineuse que dérangeante : « A qui cela profite ? », « notre visage national » nous placera dans le camp des chauvins. Mais ce n'est pas le fond de la pensée de l'historien russe qui l'a conduit à réviser quelque peu sa position, plutôt cette nouvelle situation gênante : quand nombre d'intellectuels russes en émigration prennent soudain conscience qu'ils ont bradé la Russie. Ce n'est pas dans ses Dernières Nouvelles, mais dans Tribune juive, au tirage nettement inférieur, que Milioukov, dans une réponse plutôt ambiguë à Schekhtman, tout en insistant comme par le passé sur le fait que le Juif russe peut et doit être « un démocrate russe », renverse prudemment les éléments de la polarisation : « Quand cette exigence... se réalise et qu'apparaît le "nouveau visage national" de la démocratie russe [grand-russe] », Schekhtman n'est-il pas le premier à redouter « que n'advienne un pouvoir démocratique russe qui aurait pris conscience de son essence étatique "grand-russe" ? Mais si tel est le cas, à quoi nous serviraient ces fantasmagories ? Et faut-il que nos relations en souffrent ? »

L'émigration vivait dans une tension qui n'était pas que verbale.

En 1927, à Paris, se tint un procès retentissant : un horloger, Samuel Schwarzbard, dont toute la famille avait péri lors de pogroms en Ukraine, avait abattu Pétlioura de cinq balles"". (Le portrait de Schwarzbard avait été complaisamment publié dans les Izvestia1). Les avocats élevaient le débat jusqu'à légitimer l'assassinat considéré comme un juste châtiment subi par Pétlioura, le fauteur de pogroms : « Le prévenu voulait et devait poser, aux yeux de la conscience mondiale, le problème de l'antisémitisme.» Lors du procès, de nombreux témoins de la défense affirmèrent que Pétlioura était personnellement responsable des pogroms qui avaient eu lieu en Ukraine durant la guerre civile. Du côté de l'accusation, on prétendit que l'assassinat avait en fait été commandité par la Tchéka. « Schwarzbad se lève et crie avec émotion : [ce témoin] ne veut pas reconnaître que j'ai agi en tant que Juif, c'est pourquoi il prétend que je suis un bolchevik ! » Schwarzbard fut acquitté par le tribunal français et libéré. Au cours du procès, on avait mentionné le nom de Dénikine, et l'avocat de Schwarzbard déclara : « Si vous voulez entamer un procès contre Dénikine, je suis prêt à vous seconder : et je mettrai autant de passion à défendre celui qui se vengera de Dénikine que j'en mets aujourd'hui à défendre celui qui s'est vengé de Pétlioura. » Pour un tel vengeur, la voie était libre : Dénikine habitait Paris même, sans garde du corps. Toutefois, aucun procès ne fut intenté à Dénikine. (Un meurtre semblable eut lieu à Moscou : là, en 1929, Lazare Kolenberg assassina Slatchev - ancien général blanc passé aux Soviétiques - pour avoir toléré les pogroms à Nikolaïev ; et au cours de l'instruction, il fut déclaré irresponsable, puis libéré.) Quant au procureur, lors du procès Schwarzbard, il avait rappelé et mis en parallèle une autre affaire retentissante (celle de Boris Koverda) : « Pétlioura habitait en Pologne, mais vous [dit-il en s'adressant à Schwarzbard], vous ne l'avez pas tué là-bas, parce que vous saviez qu'en Pologne on vous aurait traduit devant un tribunal militaire d'exception. » En cette même année 1927, pour avoir assassiné le scélérat bolchevique Voïkov à Varsovie, le jeune Koverda, qui lui aussi avait « voulu interpeller la conscience mondiale », écopa de dix ans de prison et les purgea intégralement.

Toujours à Varsovie, à la même époque, comme me le raconta le capitaine V Klementiev, un émigré blanc qui avait appartenu au groupe de Savinkov, chez les Juifs on traitait les anciens officiers russes de « canailles gardes-blancs », à tel point qu'« on n'osait pas entrer dans un magasin juif ». Tel apparaissait parfois dans la vie quotidienne le divorce entre les deux communautés, et pas seulement à Varsovie. L'émigration russe dans l'Europe entière était écrasée par l'indigence, la misère, les difficultés pratiques de l'existence, et elle cessa bientôt de s'enflammer pour le genre de discussions sur « qui est le plus coupable ». Dans la seconde moitié des années 20, les tendances antisémites au sein de l'émigration retombèrent ou s'éteignirent. Chez Choulguine, on trouve en ces années-là des réflexions de ce genre : « Notre calvaire pour obtenir des visas ne rappelle-il pas à s'y méprendre les tracasseries que connurent les Juifs du fait de la "Zone de résidence" ? Les passeports Nansen, semblables aux papiers délivrés aux bagnards élargis avec interdiction de se déplacer, ne rappellent-ils pas la mention "de confession juive" que nous apposions sur les passeports juifs, ce qui fermait bien des portes aux intéressés ? N'étant pas capables, étant donné notre situation, d'accéder au service de l'État ou à certaines professions, ne nous occupons-nous pas, nous aussi, de toutes sortes de "menus trafics" (courtage et autres du même ordre) ? Ne nous habituons-nous pas progressivement à "contourner" les lois qui nous dérangent, exactement comme le faisaient les Juifs, ce que nous leur reprochions ? »

Mais précisément, en ces mêmes années, les tendances antijuives se fortifiaient en URSS et se faisaient jour jusque dans la presse soviétique - ce qui suscita l'inquiétude de l'émigration juive. En mai 1928 fut organisé à Paris, à l'intention des émigrés, « un débat sur l'antisémitisme ». Un compte rendu en a été publié dans le quotidien de Milioukov. (Le groupe de Biekerman et Pasmanik, qui ne s'exprimait plus beaucoup, n'y participa pas.) Prétexte de cet échange de vues : « En Russie, aujourd'hui, déferle une de ces fortes vagues de judéophobie qui se lèvent périodiquement. » Le S.-R. N. Avksenticv présidait la séance ; dans le public, « il y avait plus de Russes que de Juifs ». Marc Slonim expliqua que « les Juifs de Russie, longtemps opprimés, une fois la liberté acquise se sont précipités pour occuper des postes qui jusqu'alors leur avaient été inaccessibles », ce qui irrite les Russes. « En général, le passé pèse de façon fatale sur le présent. » Et « les fâcheuses habitudes » (du temps des tsars) ont « entraîné de fâcheuses conséquences ». St. Ivanovitch ajouta : en URSS, on traque les Juifs parce qu'on ne peut plus traquer « les bourgeois » du fait de la NEP. Ce qui inquiète, c'est que les milieux de l'intelligentsia russe en URSS, neutres sur le problème juif, se permettent maintenant de penser : oui, c'est bien, « on commence par l'antisémitisme, puis on finira par donner la liberté aux Russes... Stupide et dangereuse illusion ! »

Ces interventions indignèrent l'orateur suivant, V. Grossman : pourquoi ce ton d'avocat ? « Comme si les Juifs se trouvaient sur le banc des accusés ! » Il faut poser le problème plus en profondeur : « Il n'y a aucun fondement à distinguer l'antisémitisme soviétique de l'antisémitisme de l'ancienne Russie », autrement dit c'est toujours la noire réaction, si chère aux Russes, et nullement affaiblie, qui continue d'agir ; « ce n'est pas un problème juif, mais un problème russe. Un problème propre à la culture russe ».

(Mais si c'est un problème avant tout russe, et russe de part en part, et fondamentalement russe, on ne peut alors en rien l'amender ? et la compréhension mutuelle ne serait donc plus nécessaire ?)

L'auteur du compte rendu de ce débat, S. Litovtsev, lança un appel : « Il était nécessaire de convier à cette discussion des personnes honnêtes qui auraient eu le courage d'avouer leur antisémitisme et d'expliquer en toute sincérité les raisons de leur antisémitisme.... Qui auraient dit en toute simplicité et sans malice : voilà ce qui nous déplaît chez les Juifs... Et, en même temps qu'eux, auraient dû intervenir des Juifs non moins sincères qui auraient répondu : voilà ce qui en vous nous déplaît... On peut être absolument sûr qu'un échange de ce type, probe et ouvert, avec un sincère désir d'arriver à une compréhension mutuelle, aurait été réellement utile et aux Juifs et aux Russes - à la Russie... »

Réaction de V. Choulguine : « Aujourd'hui, à ce qu'il semble, dans l'émigration russe, il faut plutôt avoir du courage pour se déclarer philosémite ». Il répondit sous la forme d'un livre en prenant pour titre - entre guillemets - la question de Litovtsev : « Qu'est-ce qui en eux nous déplaît ? » Le livre de Choulguine fut déclaré antisémite, et « l'échange de vues » proposé n'eut pas lieu. Et la Catastrophe qui arrivait d'Allemagne de plus en plus ostensiblement ôta bientôt toute possibilité de débat.

A Paris vit le jour une Union de l'intelligentsia russo-juive - tentative pour maintenir le lien entre les deux cultures. Là, il apparut « que la vie en exil avait creusé un fossé » entre « les pères » et « les fils », ces derniers ne comprenant plus à quoi rimait « une intelligentsia russo-juive ». Et les pères de constater avec tristesse : « Les Juifs russes, qui étaient naguère à la tête du monde juif universel sur le plan de la création spirituelle comme sur celui de l'édification nationale, ont quitté en tant que tels l'arène publique'". » Avant guerre, l'Union avait réussi à publier le recueil Le Monde juif. Avec la guerre, les plus chanceux sont passés de l'autre côté de l'Océan et, infatigables, ont créé à New York l'« Union des Juifs russes » et ont publié le second volume du Monde juif. Dans les années 60, l'Union a édité deux Livres sur le monde juif russe : celui d'avant et celui d'après la révolution. Ils aspiraient à jeter ainsi un regard rétrospectif sur une vie révolue dans une Russie qui n'existait plus.

Ces livres, je les cite avec reconnaissance et respect dans l'ouvrage que j'écris aujourd'hui.

Chapitre 18 - Les années vingt

L'atmosphère qui régna en Union soviétique au cours des années 20 eut quelque chose d'unique, quelque chose qui força pendant de longues années l'admiration enthousiaste de l'opinion progressiste du monde entier, subjuguée par la grandeur de cette expérience sociale. Aujourd'hui encore, ce sentiment n'a pas disparu partout. Quant à ceux qui ont eu à vivre pour de bon dans cette atmosphère viciée, ils ont désormais presque tous quitté cette Terre. Ce quelque chose d'unique, on le trouve aussi bien dans l'exaspération de conflits de classe que dans les promesses d'un monde nouveau et radieux, la transformation des relations humaines, le bouleversement de l'économie, des habitudes, de la famille ; les mutations sociales furent en effet colossales, tout comme les mouvements migratoires et démographiques.

Le « Grand Exode » des populations juives vers les capitales - dont nous avons déjà évoqué les raisons - avait commencé dès les premières années du régime communiste. Certains auteurs juifs sont catégoriques : « Des milliers de Juifs ont quitté leurs villages ou leurs bourgades du sud de la Russie pour se précipiter à Moscou, Petrograd, Kiev, espérant y trouver la "vraie vie" ». Dès l'année 1917, «les Juifs se sont rués en masse vers Leningrad et Moscou ». L'Encyclopédie juive cite les chiffres suivants : «Des centaines de milliers de Juifs se sont installés à Moscou, Leningrad et en d'autres grandes villes » ; « en 1920, près de 28 000 Juifs étaient établis à Moscou : en 1923, environ 86 000 ; le recensement de 1926 en dénombre 131 000 ; celui de 1933, 226 5004 ». On plaisantait à Odessa : « La mode est à Moscou. » - D'après Lourié-Larine, le fanatique organisateur du « communisme de guerre », « pas moins d'un million » de Juifs ont quitté la province au cours des premières années du nouveau régime ; en 1923, «près de la moitié de la population juive d'Ukraine » résidait dans les grandes villes ; on assistait par ailleurs à un « important flux migratoire vers la République socialiste fédérative soviétique de Russie » (c'est-à-dire vers les régions naguère interdites aux Juifs), en provenance d'Ukraine et de Biélorussie, ainsi que vers la Transcaucasie et l'Asie centrale ; en tout, 500 000 personnes, dont les quatre cinquièmes vinrent s'établir en République socialiste fédérative soviétique de Russie et, parmi eux, un sur cinq choisit de venir à Moscou.

M. Agourski estime que les chiffres avancés par Larine sont « nettement au-dessous de la réalité ». Et il ajoute : ces évolutions démographiques ont porté atteinte aux « intérêts fondamentaux de la population russe ». Pendant le communisme de guerre, « avec l'interdiction du commerce privé et les restrictions imposées aux petits artisans », appliquées avec une rigueur particulière aux « ci-devant » et selon le critère de l'« origine sociale », apparut une nouvelle catégorie de population, les « déchus » (i.e. ceux qui étaient déchus de leurs droits civiques). Ainsi nombre de Juifs furent-ils « privés de leurs droits et réduits au statut de "déchus" ». Pour autant, « la migration des Juifs de Biélorussie vers les grands centres de l'URSS, principalement Moscou et Leningrad », ne se ralentit pas. Ils y étaient accueillis par des parents ou d'anciens habitants du même village qui n'avaient pas été frappés par ces mesures.

D'après le recensement de 1926, on dénombrait en URSS 2 211 000 Juifs établis dans les villes (83 % de la population juive), et 467 000 à la campagne. Par ailleurs, « 300 000... ne s'étaient pas déclarés comme Juifs » et habitaient « presque exclusivement dans les villes», de sorte qu'«en URSS, cinq Juifs sur six vivent en milieu urbain » ; dans les villes d'Ukraine, ils représentent près de 23 % de la population ; dans celles de Biélorussie, jusqu'à 40 %.

Pour ce qui est des capitales et des villes, c'est dans l'appareil d'État que l'afflux des Juifs fut le plus sensible. Au 15e Congrès du Parti communiste, en 1927, Ordjonikidze fit un rapport sur « les composantes nationales de notre appareil ». Selon lui, ce dernier comprenait 11,8% de Juifs à Moscou, 22,6 % en Ukraine (à Kharkov, la capitale, 30,3 %), 30,6 % en Biélorussie (38,3 % à Minsk). Si l'on se fie à ces chiffres, le pourcentage des Juifs dans la population urbaine équivaut en fait à leur proportion au sein de l'appareil du Parti. - Se fondant sur les observations statistiques et économiques de Léon Singer, Salomon Schwarz affirme également qu'en 1925-1926, les organes du pouvoir soviétique «comptaient un pourcentage de Juifs pratiquement identique à leur pourcentage dans la population urbaine"». Mais, toujours d'après les chiffres fournis par Ordjonikidze, les Juifs représentaient dans l'appareil d'État, en moyenne et sur tout le territoire du pays, un pourcentage 6,5 fois supérieur à leur pourcentage dans l'ensemble de la population (d'après le recensement de 1926 : 1,82 %).

Ne négligeons pas l'effet psychologique de cette poussée brutale à partir d'une situation où les Juifs ne disposaient pas de droits civiques : « Avant, les Juifs ne pouvaient accéder au pouvoir, aujourd'hui ils ont plus de pouvoir que quiconque », constate I. M. Biekerman". Cet effet psychologique se fit sentir, quoique à des degrés divers, dans toutes les couches de la population. S.Schwarz écrit : « A partir du milieu des années 20, une nouvelle vague d'antisémitisme s'abattit sur l'Union soviétique », et celui-ci ne fut « en rien un écho de l'antisémitisme d'antan (l"'héritage du passé") ». De même, « il serait très exagéré de l'imputer aux origines rurales » des ouvriers arriérés, dans la mesure où « il n'existe pratiquement pas d'indications sur des manifestations d'antisémitisme dans les campagnes ». Non, « il s'agissait d'un phénomène beaucoup plus grave ». Cette vague d'antisémitisme était née parmi les couches moyennes de la population des villes et avait pénétré « les couches supérieures de la classe ouvrière », dans « ce milieu ouvrier qui était resté pratiquement imperméable à l'antisémitisme avant la révolution », « dans le milieu des étudiants, parmi les membres du Parti communiste et du Komsomol », et, avant cela, « dans l'appareil de l'État à l'échelon local, surtout dans les petites villes de province » et voilà que se mit à déferler « un antisémitisme actif et agressif ». A l'extrême fin du 20e siècle, l'Encyclopédie juive fait écho à ces propos : « Bien que la propagande officielle soviétique ait affirmé que l'antisémitisme de la seconde moitié des années 20 fut l'"héritage du passé"..., les faits démontrent que celui-ci a résulté dans les grandes villes d'un conflit entre différentes forces sociales. » Ces dispositions étaient confortées par « l'opinion largement répandue que le pouvoir avait été confisqué par les Juifs et que ceux-ci formaient le noyau dur du bolchevisme ». - Dès le début des années 20 (1923), Biekerman exprimait toute son inquiétude à ce propos : « Aujourd'hui, le Juif est partout, à tous les échelons du pouvoir. L'homme russe le voit à la tête de Moscou, la première capitale de toutes les Russies, à la tête de la capitale des bords de la Neva (ex Petrograd), à la tête de l'Armée rouge, cette incomparable machine d'autodestruction. Il voit que l'avenue Saint-Vladimir porte désormais le nom du glorieux Nakhimson... L'homme russe voit dans le Juif et le juge et le bourreau ; à chaque pas, il rencontre des Juifs qui ne sont pas communistes, qui sont aussi indigents que lui, mais qui, malgré cela, prennent tout en main et œuvrent en faveur du pouvoir soviétique... Il ne faut pas s'étonner que l'homme russe, comparant l'ancien au nouveau, s'ancre dans l'idée que le pouvoir actuel est juif... Que ce pouvoir est fait pour les Juifs, qu'il sert leurs intérêts, - et c'est le pouvoir lui-même qui le conforte dans cette certitude ».

Si la participation des Juifs à l'exercice du pouvoir était bien visible, l'irruption soudaine d'un nouvel ordre dans le domaine de l'éducation et de la culture ne l'était sans doute pas moins. L'instauration d'une nouvelle forme d'inégalité n'avait pas pour objectif de créer un clivage entre les nationalités, mais entre les capitales et le reste du pays. Le lecteur russe sait de quels avantages ont joui pendant toute la période soviétique les habitants des capitales. Parmi les plus importants : le niveau d'instruction et l'éventail des débouchés. Ceux qui, dès les premières années du régime soviétique, se fixèrent dans l'une des capitales, assurèrent à leurs enfants et petits-enfants un avantage décisif sur les provinciaux dans l'accès à l'enseignement supérieur et la recherche, ce qui conditionnait à son tour l'accès direct et assuré à l'élite intellectuelle. - Dans le même temps, dès l'année 1918, on se mit à passer l'intelligentsia russe au « fer à repasser ». Durant les années 20, des étudiants en cours de formation étaient exclus des établissements d'enseignement supérieur à cause de leur origine sociale, parce qu'ils étaient issus de la noblesse, du milieu ecclésiastique ou de celui des fonctionnaires, de la bourgeoisie et même de la petite-bourgeoisie ; pendant des années on a refusé l'accès à l'Université à ceux qui étaient simplement issus de parents instruits. - Ces mesures discriminatoires ne furent pas étendues aux Juifs parce que ceux-ci appartenaient à une « nation persécutée sous le régime tsariste » : la jeunesse juive, même d'origine bourgeoise, était accueillie à bras ouverts dans les universités ; on pardonnait au Juif de ne pas être prolétaire.

Voici ce qu'on peut lire dans l'Encyclopédie juive : « En l'absence de toute discrimination nationale..., 15,4% des étudiants inscrits dans les établissements d'enseignement supérieur de l'URSS en 1926-1927 étaient juifs, ce qui représentait une proportion très supérieure à celle de la population juive dans l'ensemble du pays. » Après quoi, les étudiants juifs, « grâce à leur haut niveau de motivation », devançaient sans difficulté leurs camarades d'origine prolétarienne, mal préparés aux études, et accédaient tout droit à la carrière universitaire. C'est ce qui explique avant tout la place prééminente tenue pendant de longues décennies par les Juifs dans la vie intellectuelle soviétique. G. Aronson note que « cette facilité d'accès à l'enseignement supérieur ou spécialisé eut pour conséquence non seulement de former de nombreux Juifs aux professions de médecin, d'enseignant et surtout d'ingénieur et de technicien supérieur, mais de leur ouvrir la voie de l'enseignement et de la recherche universitaire » dans les divers instituts de recherche scientifique qui se mirent à pulluler par la suite. Au début des années 20, ce ne fut pas un savant qui dirigea la recherche scientifique, mais un responsable bolchevique, Martin Mandelstam-Liadov.

Des transformations encore plus spectaculaires affectèrent la vie économique du pays. Au début de l'année 1927, Boukharine déclara au cours d'une conférence du Parti que « pendant le communisme de guerre, nous avons nettoyé aussi bien la grande bourgeoisie que la moyenne et la petite ». Dès que la liberté du commerce a été instaurée, « la petite et moyenne bourgeoisie juive a occupé les positions de la petite et moyenne bourgeoisie russe... On observe à peu près la même chose avec notre intelligentsia russe qui s'est rebiffée et a fait du sabotage : ici ou là, c'est l'intelligentsia juive qui a pris sa place ». De plus, « la bourgeoisie et l'intelligentsia juives ont quitté les régions de l'Ouest et les villes du Sud pour se concentrer dans le centre du pays ». Et voilà qu'« il n'est pas rare qu'au sein même de notre Parti se manifestent des tendances antisémites, comme qui dirait une légère déviation-Camarades, nous devons combattre impitoyablement l'antisémitisme».

Boukharine décrivait là le tableau que chacun avait sous les yeux. La bourgeoisie juive n'avait pas été éliminée aussi systématiquement que la bourgeoisie russe. Le commerçant juif était bien plus rarement considéré comme un « ci-devant », il trouvait protections et soutiens. Il avait dans l'appareil soviétique des parents ou des relations qui intervenaient en sa faveur ou le prévenaient à l'avance en cas de confiscation des biens ou d'arrestation. S'il perdait quelque chose, c'était des capitaux - pas la vie. Cette aide revêtait alors un caractère semi-officiel, à travers le Commissariat juif près le Soviet des commissaires du peuple : puisque, jusqu'à présent, la nation juive avait été persécutée, elle devait donc tout naturellement bénéficier désormais d'une aide. Et Larine, passant outre l'élimination de la « bourgeoisie » russe, se contenta de dire que le pouvoir s'était donné dorénavant pour tâche de « corriger les erreurs qui avaient cours sous le tsarisme, avant la révolution». - Et de même, quand la NEP fut liquidée, les coups portés aux nepmen juifs ne purent pas ne pas être atténués par leurs relations au sein de l'administration soviétique.

Ces propos de Boukharine venaient en réponse au discours très remarqué que le professeur Y.V.Klioutchnikov, autrefois membre du parti K.-D., prononça en décembre 1926 au cours d'un « meeting sur la question juive » au Conservatoire de Moscou : « On observe chez nous des formes de hooliganisme qui sont... monstrueuses. Elles trouvent leur source dans l'offense qui est faite au sentiment national [des Russes]. Dès la révolution de Février [1917], l'égalité des droits avait été accordée à tous les citoyens de Russie, y compris aux Juifs. La révolution d'Octobre est allée encore plus loin. La nation russe a fait preuve de son sens du sacrifice. On observe un certain déséquilibre entre le nombre global [des Juifs] en URSS et les places occupées actuellement par les Juifs dans nos villes... Nous sommes chez nous, dans notre cité, et voilà qu'on vient nous envahir. Quand les Russes voient comment d'autres Russes - femmes, vieillards, enfants - font la queue pendant dix heures dans le froid ou sous la pluie devant les magasins d'Etat, et qu'ils comparent cela avec les boutiques relativement bien approvisionnées [des Juifs], ils en conçoivent du mécontentement. Tout cela est d'un effet désastreux... Il faut en tenir compte. Il y a là une terrible disproportion au niveau de l'administration aussi bien que de la vie de tous les jours et en d'autres domaines... Encore, s'il n'y avait pas de crise du logement à Moscou - mais des gens s'entassent dans des lieux où il est impossible de vivre et, dans le même temps, on en voit d'autres qui affluent de province et occupent des logements. Ces nouveaux venus sont des Juifs... On assiste à une montée du mécontentement et de l'attention portée à l'appartenance nationale, et l'inquiétude grandit parmi les autres nationalités. Il ne faut pas ignorer cela. Ce qu'un Russe dira à un autre Russe, il ne le dira pas à un Juif. On en vient à répéter parmi les masses laborieuses qu'il y a trop de Juifs à Moscou. Prenez cela en compte, mais ne dites pas que c'est de l'antisémitisme. »

Cependant, Larme considéra les propos de Klioutchnikov comme l'expression même de l'antisémitisme - plus encore : « Ce discours peut servir d'exemple de la grande mansuétude des organes soviétiques dans leur lutte contre l'antisémitisme. Klioutchnikov a été vertement tancé par les orateurs qui l'ont suivi au cours de ce meeting, mais aucune mesure administrative n'a été prise à son encontre. » (C'est bien ce que regrette ce communiste militant.) - Et Agourski de commenter : Oui, « pendant toutes les années 20 et 30, un discours comme celui-là aurait inéluctablement entraîné des mesures répressives », alors que Klioutchnikov ne fut pas inquiété ; on pouvait donc soupçonner derrière tout cela la présence d'invisibles soutiens. (Mais faut-il chercher là des raisons cachées ? Punir une personnalité politique de premier plan, tout juste rentrée de l'étranger, aurait soulevé un scandale qui aurait pu compromettre le mouvement de retour des émigrés, fort utile au pouvoir soviétique.)

C'est ce qu'on a appelé, dans les années 20, la « conquête » par les Juifs des capitales et des grandes villes de Russie, là où les conditions de vie et l'approvisionnement étaient meilleurs. Des mouvements de population analogues se produisirent à l'intérieur même des villes, vers les quartiers les plus agréables. G. Fedotov évoque en ces ternies la Moscou d'alors : la révolution « détruisit son âme, la mit sens dessus dessous, vidant ses hôtels particuliers pour les remplir d'une population étrangère ». Et voici une blague juive de l'époque : « Même les plus vieux quittent leur trou de province pour venir s'installer à Moscou : "C'est quand même mieux de mourir dans une ville juive". » - Voici encore ce qu'on peut lire dans une lettre privée de l'académicien V. L Vernadski, écrite en 1927 : « Certains quartiers de Moscou font penser à Berditchev ; la force des Juifs y est effrayante et l'antisémitisme (y compris parmi les communistes) y croît de façon exponentielle. »

Larine : « Nous ne dissimulons pas l'augmentation de la population juive à Moscou et dans d'autres grandes villes », elle « sera également inévitable à l'avenir » ; il prédit alors la venue de 600 000 Juifs supplémentaires en provenance d'Ukraine et de Biélorussie. « Il ne faut pas considérer ce phénomène comme quelque chose de honteux, que le Parti devrait dissimuler... Il faut faire comprendre au monde ouvrier que quiconque se déclare en public contre la venue de Juifs à Moscou... est, consciemment ou non, contre-révolutionnaire. »

Et chacun sait ce que mérite un contre-révolutionnaire : neuf grammes de plomb.

Mais que faire de cette « tendance antisémite » présente « jusqu'au sein de notre Parti » ? Cette question suscitait l'inquiétude des dirigeants.

Selon les données officielles de la Pravda, les Juifs représentaient 5,2 % des effectifs du Parti en 1922. M. Agourski : « Cependant, leur poids réel était bien plus important. La même année, au 11e Congrès du Parti, les Juifs représentaient 14,6 % des délégués avec voix délibérative, et 18,3 % avec voix consultative, et 26 % des membres du Comité central élus lors de ce Congrès. » (On tombe aussi parfois sur des témoignages occasionnels, tel celui de ce Moscovite qui, après avoir pris connaissance dans le journal des travaux du 16e Congrès, en juillet 1930, note : « Parmi les 25 membres du Présidium du Parti communiste dont la Pravda publie les portraits, il y a 11 Juifs, 8 Russes, 3 Caucasiens et 3 Lettons1. ») - Dans les organisations du Parti des grandes villes de l'ex-Zone de résidence au début des années 20 : à Minsk : 35,8 % ; à Gomel : 21,1 % ; à Vitebsk : 16,6 Larine note que « les Juifs jouent un rôle plus important parmi les cadres révolutionnaires que dans l'ensemble des masses révolutionnaires » ; « leurs qualités permettent aux ouvriers juifs de devenir plus facilement secrétaires de cellules ».

La même publication officielle dans les colonnes de la Pravda indique qu'avec leurs 5,2 %, les Juifs occupaient la troisième place dans le Parti après les Russes (72 %) et les Ukrainiens (5,9 %) ; à la quatrième place venaient les Lettons (2,5 %), puis c'étaient les Géorgiens, les Tatars, les Polonais, les Biélorusses. Ils occupaient aussi un rang très élevé pour ce qui est du nombre de membres du Parti par rapport à la population : chez les Russes : 3,8 communistes pour mille habitants ; chez les Juifs, 8,1.

Agourski note justement que la majorité des communistes étaient bien sûr des Russes (des Slaves), mais « ce fait était masqué par le rôle prépondérant des Juifs par rapport aux Russes » dans l'exercice du pouvoir. Celui-ci n'était que trop visible.

Zinoviev, par exemple, « a rassemblé autour de lui un grand nombre de Juifs dans les instances dirigeantes de Petrograd ». (Agourski suppose que "c'est précisément ce que Larine avait en vue quand il commentait, dans son livre, la photographie du Présidium du Soviet de Petrograd en 1918 : « À la table du Présidium, les Juifs sont en majorité absolue ».) En 1921, « la prépondérance des Juifs dans l'organisation du Parti de Petrograd... était, semble-t-il, devenue tellement odieuse aux yeux de l'opinion que le Politburo, prenant en compte les leçons de Cronstadt et le climat antisémite qui régnait à Petrograd, décida d'envoyer là-bas quelques communistes russes à des fins, il est vrai, de stricte propagande ». C'est ainsi qu'Ouglanov prit la place de Zorine-Gomberg en qualité de secrétaire du Comité régional du Parti, Komarov, celle de Trilisser, et Semionov fut nommé à la Tchéka. Mais « Zinoviev déclara la guerre aux nouveaux venus et demanda au Politburo de reconsidérer sa décision » - et Ouglanov fut rappelé, tandis que « se forma spontanément un groupe d'opposition exclusivement russe au sein de l'organisation du Parti de Petrograd », « lequel fut contraint de se battre contre le reste de l'organisation, dominée par les Juifs ».

Mais il n'y avait pas qu'à Petrograd. - Au 12e Congrès du Parti (1923), trois des six membres du Politburo étaient juifs. En 1922, sur les sept membres du présidium de la conférence panrusse du Komsomol, cette « annexe du Parti », trois étaient juifs". Une telle disproportion numérique au sommet du Parti devait paraître insupportable à certains dirigeants : il semble qu'une offensive antijuive ait été préparée pour le 13e Congrès (mai 1924) : « Il existe des témoignages selon lesquels un groupe de membres du Comité central avait eu l'intention de chasser les Juifs du Politburo pour les remplacer par Noguine, Troïanovski et d'autres, mais que la mort de Noguine fit avorter ce complot. » Quant à cette mort, survenue « pratiquement à la veille de l'ouverture du 13e Congrès », elle fut le résultat d'une « opération ratée (et qui n'était pas nécessaire) d'un ulcère à l'estomac », effectuée par le même chirurgien qui, un an et demi plus tard, élimina Frounze à l'occasion d'une opération tout aussi peu nécessaire...

Pour ce qui est du pouvoir réel dans le pays, la Tchéka venait à la deuxième place. Le spécialiste des archives de l'époque auquel nous nous sommes déjà référé dans le chapitre 16, cite, sur la base de statistiques portant sur le personnel des organes centraux et régionaux de la Tchéka, des chiffres très intéressants pour les années 1920, 1922, 1923, 1924 et 1927. L'auteur tire les conclusions suivantes de l'étude de leur évolution : « Jusqu'au milieu des années 20, la proportion des représentants des minorités nationales s'est progressivement réduite. Pour l'ensemble de l'Oguépéou, elle est tombée à 30-35 %, et dans les instances dirigeantes à 40-45 % » (alors que, pendant la période de la « Terreur rouge », les chiffres étaient respectivement de 50 % et 70 %). Cependant, « on peut constater la diminution du pourcentage des Lettons et l'augmentation de celui des Juifs... Les années 20 ont vu un important afflux de cadres juifs dans les organes de l'Oguépéou ». L'auteur en donne l'explication suivante : « Les Juifs aspiraient à réaliser des aptitudes qui n'avaient pu s'exprimer avant la révolution. Comme le niveau de professionnalisme des organes de sécurité ne faisait que s'élever, les Juifs répondaient souvent mieux que d'autres à ce que l'on attendait désormais des cadres de l'Oguépéou ». Ainsi, par exemple, « sur les quatre adjoints de Dzerjinski, lorsque celui-ci se trouva à la tête de l'Oguépéou, trois étaient juifs » : G. G. Iagoda, V. L. Gerson et M. M.Loutski.


Y.Peters, F.Dzerzhinski, V.Menzhinski
Au cours des années 1920-1930, les hauts responsables de la Tchéka survolèrent le pays comme des vautours qui viennent se poser sur le faîte d'un escarpement pour en repartir aussitôt : d'Asie centrale en Biélorussie, de Sibérie au Caucase, de Kharkov à Oren-bourg, d'Orël à Vinnitsa - un tourbillon migratoire incessant. Et les quelques rares survivants de cette époque, témoins ou observateurs, n'ont pu conserver que des souvenirs approximatifs de ces bourreaux toujours en mouvement. La Tchéka ne livrait les noms de ceux qui servaient dans ses rangs qu'avec la plus grande parcimonie - sa force était dans le secret qui entourait son travail. Mais voici que sonne l'heure de célébrer le dixième anniversaire de la glorieuse Tchéka ! Et nous lisons dans la presse de l'époque le texte d'un arrêté signé de l'omniprésent Unschlichte (vice-président de la Tchéka en 1921, membre du Conseil de guerre révolutionnaire de l'URSS en 1923, commissaire-adjoint à la Marine de guerre en 1925) énumèrent les noms de ceux qui ont été décorés pour « leurs mérites exceptionnels » : Iagoda (« pour son dévouement à combattre la contre-révolution »), M. Trilisser (« pour son dévouement et son infatigable énergie à combattre les ennemis de la révolution »), et encore 32 autres tchékistes... Mais pourquoi donc leurs noms n'ont-ils pas été révélés jusqu'à ce jour ? ! Et pourtant, chacun d'eux pouvait nous réduire tous en cendres d'un seul petit geste de la main ! - Ils sont bien différents les uns des autres et, parmi eux, il y a des noms que nous connaissons déjà : Iakov Arganov (pendant ces années-là, il « montait de toutes pièces les accusations dans les procès politiques les plus importants » ; par la suite, il allait œuvrer dans le cadre de l'affaire Zinoviev-Kamenev, et d'autres encore), Zinovi Katsnelson, Marveï Berman (qui passa d'Asie centrale en Sibérie orientale), Lev Belski (qui fit le chemin inverse). On découvre des noms nouveaux : Lev Zaline, Lev Meyer, Léonide Voul (le « curateur » du camp des Solovki), Semion Guendine, Karl Pauker. Certains, déjà connus de nous, étaient désormais présentés au peuple. Dans ce numéro spécial des Izvestia, nous pouvons également découvrir une grande photo : Menjinski, un sourire narquois aux lèvres, flanqué de son fidèle et taciturne Iagoda, mais aussi Trilisser - il ne pouvait pas ne pas être là. - Peu de temps après, on s'est aperçu que certains n'avaient pas été distingués selon leurs mérites, et le Comité central décerna l'ordre du Drapeau rouge à deux dizaines de tchékistes supplémentaires, parmi lesquels des Russes, des Lettons et des Juifs - dans la même proportion : un tiers.

D'autres, nombreux, n'apparaissaient jamais en public. Semion Schwarz dirigea la Tchéka d'Ukraine pendant la guerre civile. Son collègue Evseï Schirwindt allait prendre la tête, dix ans durant, de la Direction générale des lieux de détention de l'URSS. - On comprend que les agents de renseignement de la Tchéka soient restés dans l'ombre, tel Grimmeril Heifets qui fut en mission à l'étranger de la fin de la guerre civile à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ou Sergeï Spiegelglas : agent de la Tchéka dès 1917, il en gravit les échelons jusqu'à devenir chef du département extérieur du NKVD, et fut par deux fois décoré de la Médaille du Tchékiste émérite. D'autres, en revanche, comme Albert Stromine-Stroïev, ne prirent guère du galon à siéger au sein de la commission d'épuration de l'Académie des sciences de Leningrad et à « procéder à l'interrogatoire des savants lors de 1'"affaire de l'Académie" en 1929-1931 ».

David Azbel évoque dans ses Souvenirs les Nekhamkine, une famille hasside de Gomel (lui-même s'est retrouvé dans un camp de concentration sur dénonciation du cadet, Liova) : « La révolution a porté les Nekhamkine sur la crête de la vague. Ils ne rêvaient que de vengeance : faire payer tout le monde - les aristocrates, les riches, les Russes -, se venger et rien d'autre ! C'était leur façon de s'affirmer. Ce n'est pas un hasard si le destin lia les membres de cette glorieuse famille à la Tchéka, au Guépéou, au NKVD. Pour réaliser leurs desseins, les bolcheviks avaient besoin d"'enragés" et ils les trouvèrent chez les Nekhamkine. L'un d'entre eux, Roguinski, parvint même jusqu'aux "hauteurs radieuses" : il fut procureur de l'URSS » ; dans les années 30, il se retrouva pourtant au Goulag où il se comporta en « petit mouchard », mais, « après les camps, il reprit son ascension et siégea en qualité de procureur au procès de Nuremberg » - destin vraiment remarquable, tout un symbole ! « Les autres frères Nekhamkine n'accédèrent pas à une telle notoriété. Ils prirent des noms plus familiers aux oreilles russes et occupèrent des postes élevés dans les organes de sécurité. »

Unschlichte, lui, ne changea pas de nom. Ce frère slave est devenu un véritable père pour le peuple russe : l'avion de combat qui fut construit grâce aux fonds des sociétés paysannes d'entraide - c'est-à-dire avec les derniers sous extorqués aux gens des campagnes - porte son nom. Les paysans auraient été bien incapables de le prononcer et pensaient certainement qu'il était juif, alors qu'il était polonais. La question juive s'en trouve reléguée ici au second plan, et nous devons nous souvenir qu'elle ne résume pas tout, qu'elle n'explique pas la puissance destructrice de la révolution, mais ne fait qu'en accuser les traits. Et c'est bien ce qui se passait dans la cervelle du paysan russe quand il entendait cette foultitude de noms qu'il était bien incapable de prononcer - du Polonais Dzerjinski au Letton Vatsetis. Les Lettons, tiens, justement, voilà un thème que l'on pourrait développer, et la liste en est longue : des tirailleurs qui dispersèrent l'Assemblée constituante puis assurèrent la protection des dirigeants du Kremlin pendant toute la guerre civile, de Hekker qui écrasa le soulèvement de Iaroslav, à toute une kyrielle de hauts responsables soviétiques - Roudzoutak, Eïsmont, Eïkhé, Eïchmans, Karlkine, Kaktyn, Kissis, Knorine, Skoudré (qui participa à la repression de Tambov), les tchékistes Peters, Latsis (il convient de leur adjoindre un Lithuanien, le « tchékiste émérite » I. Ioussis) - et cette liste-là ne sera close qu'en 1991 (Pougo...) Et si l'on tient absolument à distinguer les Russes des Ukrainiens, comme ces derniers l'exigent aujourd'hui, alors il faut citer des dizaines de noms de hauts dirigeants ukrainiens, actifs du tout début du régime bolchevique jusqu'à sa disparition.

Non, à cette époque, tout le pouvoir n'était pas entre les mains des Juifs. Non ! Le pouvoir était plurinational. Et il comprenait bon nombre de Russes. Mais, bien que sa composition fût très hétérogène, ce pouvoir se rassemblait autour de positions délibérément antirusses, autour d'une commune volonté de détruire l'État russe, les traditions russes. Mais alors pourquoi - malgré cette orientation antirusse du pouvoir, et la bigarrure plurinationale de ses bourreaux -, pourquoi, en Ukraine, en Asie centrale, a fortiori dans les pays Baltes, c'est précisément chez les Russes que le peuple voyait ses oppresseurs ? Parce qu'ils étaient des étrangers. Un compatriote reste un compatriote, même si c'est votre bourreau. Un étranger, lui, reste à jamais un étranger. Et même si tous ces ravages ne peuvent s'expliquer par des racines ou des motifs nationaux, il n'en demeure pas moins qu'une question se pose à propos de la Russie des années 20, celle-là même que, bien des années plus tard, Léonard Shapiro formula en ces termes : pourquoi « quiconque avait le malheur de tomber entre les mains de la Tchéka était-il presque sûr de se trouver face à un juge d'instruction juif, ou d'être fusillé sur son ordre » ?

Mais combien éloignées de toutes ces interrogations sont tant de plumes contemporaines - jusqu'à maintenant encore ! Des auteurs juifs mettent toute leur diligence à déterrer et publier de longues listes de dirigeants juifs de l'époque. C'est avec une pointe de fierté - plutôt insolite - que la revue Aleph publie, dans son article « Les Juifs au Kremlin », la liste, pour l'année 1925, des Juifs qui occupèrent des fonctions administratives importantes au sein du Soviet des commissaires du peuple : 8 sur les 12 membres du directoire de la Banque d'État, autant parmi les dirigeants des syndicats soviétiques. Et voici l'explication : «Nous n'avons pas à craindre les accusations. Au contraire : la participation active des Juifs à la vie publique au cours de cette période explique une fois de plus pourquoi les choses allaient mieux qu'aujourd'hui, où il n'y a pas l'ombre d'un Juif dans les hautes sphères du pouvoir. » - Ces lignes-là ont été écrites en 1989 - on a vraiment peine à le croire !...

Et voici un autre auteur israélien contemporain, nous l'avons déjà cité, qui dresse fièrement une liste interminable - est-elle seulement complète ? - de hauts gradés de l'Armée rouge qui se trouvaient pendant la guerre civile dans les états-majors et les directions politiques. - Concernant l'armée, un autre chercheur israélien a publié des statistiques sur la base du recensement de 1926 : « Les Juifs de sexe masculin représentaient à cette époque 1,7 % de la population masculine de l'URSS... Parmi les officiers du front, les Juifs représentaient 2,1 %... ; parmi les officiers d'état-major ; 4,4 %... ; parmi les commissaires politiques, 10,3 % ; parmi les médecins militaires, 18,6 %. »

Et l'Occident, que voyait-il ? Si, sur le plan intérieur, les postes de responsabilité de l'appareil gouvernemental ont pu longtemps rester secrets (le Parti communiste, une fois arrivé au pouvoir, avait gardé ses méthodes conspiratrices), les fonctions diplomatiques, elles, apparaissent aux yeux de tout le monde. Dès les premières conférences internationales auxquelles participa l'URSS - celle de Gênes, celle de La Haye (1922) -, l'Europe n'a pas pu ne pas remarquer que les délégations soviétiques étaient majoritairement composées de Juifs. - L'histoire a injustement laissé dans l'ombre la belle et longue carrière diplomatique de Boris Efimovitch Stein (son nom n'est même pas cité dans la Grande Encyclopédie soviétique de 1971). Et pourtant : il fut l'adjoint de Tchitchérine - c'est-à-dire le numéro deux de la délégation soviétique - à la conférence de Gênes ; puis à celle de La Haye ; on le retrouve plus tard à la tête de la délégation soviétique pendant les longues années de négociation sur le désarmement ; il sera membre de la délégation soviétique à la Société des Nations, ambassadeur en Italie et en Finlande où il mena de difficiles pourparlers, juste avant la guerre, entre celle-ci et l'Union soviétique ; enfin, il dirigea la délégation soviétique à l'ONU de 1946 à 1948. Par ailleurs, il enseigna de longues années à l'École supérieure de diplomatie (il en fut exclu pendant la campagne contre le cosmopolitisme, puis on l'y réintégra en 1953). - Un autre proche de Tchitchérine, son secrétaire Léon Khaïkis, travailla pendant pas mal d'années au Commissariat du peuple aux Affaires étrangères. En 1937, il fut nommé ambassadeur en Espagne, en pleine guerre civile, pour orienter l'action du gouvernement républicain, mais il fut rapidement arrêté. - Une autre figure intéressante est celle de Fiodor Rotstein. C'est lui qui crée le Parti communiste de Grande-Bretagne en 1920 et, la même année, participe du côté soviétique aux pourparlers avec l'Angleterre ! Deux ans après, il représente la RSFSR à la conférence de La Haye. (Il est le bras droit de Litvinov, reçoit personnellement les ambassadeurs ; jusqu'en 1930, il fait partie du Directoire du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères ; et, pendant trente ans, jusqu'à sa mort, il enseignera à l'université de Moscou.)

Et lorsque, à l'autre bout du monde, dans le sud de la Chine - où M.Gruzenberg-Borodine s'active déjà depuis cinq ans -, éclate, en décembre 1927, l'insurrection de Canton, on apprend qu'elle a été préparée par notre vice-consul Abraham Khassis (33 ans) ; mais voilà qu'il est tué par des soldats chinois, et les Izvestia publient en première page sa photo, une nécrologie ainsi que plusieurs articles, on évoque « ses camarades de combat », Kouïbychev en tête, et le défunt est comparé à Fourmanov et Frounze, ce qui n'est pas rien.

En 1922, Gorki confiait à l'académicien Ipatiev que la mission commerciale soviétique à Berlin était composée à 98 % de Juifs. Et l'on peut penser qu'il n'exagérait pas tant que ça. - La situation devint comparable dans les autres capitales occidentales au fur et à mesure que les Soviétiques y pénétrèrent. G. A. Solomon donne dans son livre une description saisissante de ce en quoi consistait le « travail » de ces représentations commerciales de la jeune Union soviétique - lui-même fut le premier représentant commercial soviétique à Tallin, première des capitales européennes à reconnaître le régime bolchevique. Il n'est pas de mots pour qualifier le formidable pillage auquel on s'y livra au détriment de la Russie (tout en menant des actions subversives contre les gouvernements des pays concernés), et la décomposition, la dégénérescence morale de tous ces gens-là.

Peu de temps après sa conversation avec Ipatiev, Gorki « fut violemment attaqué dans la presse pour un article dans lequel il reprochait au gouvernement soviétique d'avoir confié trop de postes de responsabilité à des Juifs. Il n'avait rien contre les Juifs en tant que tels, mais, revenant sur les propos qu'il avait tenus en 1918, il pensait que les Russes se devaient de dominer par le nombre5». Et le journal moscovite Der Emes (« La Vérité ») de s'indigner à son tour : « En somme, ils [Gorki et Sholom Asch, le journaliste qui avait recueilli ses propos] proposent que les Juifs renoncent complètement à participer aux affaires de l'État. Qu'ils fichent le camp ! Une telle décision ne peut être prise que par des contre-révolutionnaires ou des lâches. »

Durant les années 20, pareille décision ne fut pourtant pas prise. Dans l'ouvrage déjà cité, Les Juifs au Kremlin, M. Zaroubejnyï, se fondant sur l'« Annuaire du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères » de l'année 1925, nous fait connaître les noms et fonctions de plusieurs hauts responsables de ce département. Il ajoute par ailleurs non sans satisfaction : «Quant à la section éditoriale du Commissariat, je n'y ai pas trouvé un seul non-juif ». Puis vient « la liste des représentations diplomatiques soviétiques à l'étranger, et l'on constate qu'il n'existait pas de pays où le Kremlin n'avait pas dépêché un de ses fidèles Juifs ! » Et l'auteur d'en produire la liste complète.

Pour cette période des années 20, M. Zaroubejnyï aurait pu également trouver pas mal de noms juifs au Tribunal suprême de la Fédération de Russie, à la Procurature. Celui de A. Goïkhbarg, par exemple, que nous connaissons déjà : il met au point la législation de la NEP, dirige la rédaction du Code civil de la RSFSR, prend la tête de l'Institut du droit soviétique.

Il est beaucoup plus difficile de se faire une idée de la carrière des responsables à l'échelon local ; non seulement parce que la presse centrale en a peu parlé, mais aussi et surtout à cause de leur étonnante mobilité, de la rapidité avec laquelle ils passaient d'un poste à un autre. Ces incessants va-et-vient sur tout le territoire du pays s'expliquaient, du temps de Lénine, par l'insuffisance criante de cadres fiables, et, sous Staline, par la méfiance : il fallait couper les liens qu'ils avaient pu nouer sur place.

Voici quelques trajectoires. - Léon Mariassine : successivement secrétaire du Comité régional du Parti à Orlov, président du sovnarkhoze de Tatarie, responsable au Comité central du Parti en Ukraine, président du directoire de la Gosbank de l'URSS, adjoint du commissaire aux Finances. - Ou Maurice Belotski : chef de la section politique de la Première Armée de cavalerie (quelle force !), participa ensuite à l'écrasement de l'insurrection de Cronstadt ; on le retrouve plus tard au Commissariat aux Affaires étrangères, puis comme premier secrétaire du Comité régional d'Ossétie du Nord, enfin comme premier secrétaire du Comité central de Kirghizie, c'est juste à côté. - Ou encore Grigori Kaminski : secrétaire du Comité régional à Toula, puis secrétaire du Comité central en Azerbaïdjan, puis président de la direction des Kolkhozes, puis Commissaire à la Santé - un homme à tout faire. Ou bien encore Abram Kamenski : commissaire de la république de Donetsk-Krivoï-Rog, vice-commissaire aux Nationalités de la RSFSR, secrétaire du Comité régional à Donetsk, responsable au Commissariat à l'Agriculture, directeur de l'Académie de l'Industrie, responsable au sein du Commissariat aux Finances.

Pas mal de noms aussi parmi les dirigeants du Komsomol. Voici par exemple Efim Tsétline - une carrière prometteuse. À partir de l'automne 1918, il est le premier président de l'Union de la Jeunesse communiste de Russie ; revenu de la guerre civile, il devient secrétaire des Comités central et local de cette organisation ; en 1922, on le retrouve comme membre du Comité exécutif de l'Internationale communiste des Jeunes ; dès les années 1923-1924, il est envoyé en Allemagne pour y exercer des « activités illégales»; en 1925-1926, il est à Leningrad «au service du Parti » ; plus tard, il travaille au secrétariat du Comité exécutif du Komintern, au journal Pravda ; puis il va diriger le secrétariat de Boukharine, et c'est ce qui le perdra.

Étonnante, aussi, la carrière d'Isaïe Khourguine. En 1917, au sein de la Rada ukrainienne, il travaille à un projet de loi sur l'autonomie des Juifs en Ukraine ; en 1920, il rejoint les rangs du Parti bolchevique; en 1921, il est le représentant commercial de l'Ukraine en Pologne ; en 1923, il est le représentant aux États-Unis d'une société de transport germano-américaine, « remplissant de facto les fonctions de ministre plénipotentiaire » soviétique ; il fonde et dirige la société Amtorg, - mais cette carrière fulgurante est brutalement interrompue : à l'âge de 38 ans (en 1925), il se noie dans un lac aux États-Unisb2. Quel parcours politique, quelle destinée !

Passons maintenant au domaine économique. - Le vice-président du Soviet panrusse de l'économie s'appelle Moïse Roukhimovitch.

  • On trouve Rouvim Lévine au Gosplan, dont il est membre du directoire en même temps qu'il est président du Gosplan de la RSFSR (il deviendra plus tard commissaire-adjoint au Finances d'URSS).
  • Zakhariï Katsenelenbaum est l'inventeur du providentiel « Emprunt pour l'industrialisation » de 1927 (et, par conséquent, de tous les « emprunts » qui ont suivi), il est également l'un des fondateurs de la Gosbank d'URSS.
  • Moïse Froumkine est, à partir de 1922, l'adjoint du commissaire au Commerce extérieur ; et
  • A. I. Weinstein, déjà cité, sera pendant de longues années membre du directoire du Commissariat aux Finances d'URSS.
  • Nous croisons de nouveau la route de Vladimirov-Cheinfïnkel : il vient d'occuper le poste de commissaire à l'Approvisionnement d'Ukraine, puis celui de commissaire à l'Agriculture et le voici désormais commissaire aux Finances de le RSFSR et commissaire-adjoint au Finances de l'URSS63.

Si vous construisez un moulin, vous êtes responsable des éventuelles inondations.

En novembre 1927 a lieu une réunion solennelle du directoire de la Gosbank d'URSS à l'occasion du cinquième anniversaire de l'introduction du « tchervonets » ; les Izvestia publient un article de Z.Zangwil sur l'importance de la création de ce billet de banque, ainsi qu'une photo de groupe sur laquelle sont particulièrement mis en avant « Scheinman, président du Directoire, et Katsenelenbaum, membre de ce Directoire ». Scheinman ne s'est pas contenté d'être le président de la Gosbank dont la signature figurait sur chaque « tchervonets » ; à partir de 1924, il devient commissaire au Commerce intérieur de l'URSS. En avril 1929 - tenez-vous bien, lecteurs... -, il choisit de rester à l'étranger, c'est-à-dire dans l'antre du capitalisme !

Considérant la question sous un angle plus vaste, le professeur B.D.Broudskous s'interroge : « La révolution n'avait-elle pas ouvert de nouvelles perspectives aux populations juives ? » Parmi celles-ci - le service public. « Ce qui frappe le plus..., c'est le grand nombre de Juifs parmi les fonctionnaires, souvent à des postes très élevés » ; de plus, « la majorité des fonctionnaires juifs est issue non pas des masses populaires juives, mais de l'élite ». - Mais « les élites juives, contraintes de se mettre au service du régime soviétique, y ont, bien sûr, plus perdu que gagné » - en comparaison de ce qu'elles auraient connu au sein de leurs propres entreprises, « en travaillant pour d'autres entreprises capitalistes ou dans le cadre de professions libérales ». Par ailleurs, « plongés dans cette hiérarchie [de l'administration soviétique], les Juifs devaient faire preuve du plus grand tact pour ne pas susciter autour d'eux jalousie ou mécontentement. L'arrivée massive de fonctionnaires juifs, indépendamment de leurs qualités mêmes, ne pouvait que renforcer l'antisémitisme parmi les autres fonctionnaires et l'intelligentsia ». Et il constate que « les fonctionnaires juifs sont particulièrement nombreux dans les Commissariats chargés des questions économiques ».

Larine, quant à lui, s'exprimait plus simplement : « L'intelligentsia juive est entrée volontiers et massivement au service de la révolution triomphante », voyant là une possibilité « d'accéder à la fonction publique, jusque-là fermée pour elle ».

Cinquante ans plus tard, G.Pomerants justifie ainsi cette attitude : l'Histoire « a précipité les Juifs dans l'appareil de l'État », « il n'y avait d'autre issue pour eux que l'administration publique », y compris la Tchéka - nous avons déjà eu l'occasion de nous exprimer sur ce point de vue. - D'ailleurs, les bolcheviks eux-mêmes « n'avaient d'autre issue », nous explique la Tribune juive de Paris : « Pourquoi trouve-t-on des Juifs dans l'administration soviétique ? » - « L'administration fait appel aux Juifs parce qu'elle a besoin d'agents instruits et qui ne boivent pas. »

Cependant, dans Le Monde juif, recueil publié à Paris, on peut lire ceci : « On ne saurait nier qu'un nombre important de jeunes Juifs », comprenant un pourcentage significatif d'« irrécupérables ratés », « d'éléments socialement et culturellement déracinés..., se laissèrent entraîner dans le bolchevisme, les uns par appétit de pouvoir et désir de faire carrière, d'autres pour faire la "révolution prolétarienne mondiale", d'autres encore par un mélange de ces deux motivations ».

Bien sûr, tous les Juifs ne se laissèrent pas « entraîner dans le bolchevisme ». Il y avait aussi la masse des braves gens que la révolution avait broyés. Mais ce qui se passait dans l'ex-Zone de résidence n'était pas étalé au grand jour. Ce que les gens voyaient, c'est ce que décrit avec tant de vivacité M. Kheïfets : « Un peu mufles sur les bords, fort satisfaits d'eux-mêmes, les Juifs poussaient la chansonnette à l'occasion des "fêtes rouges" et des mariages : "Là où trônaient tsars et généraux, / C'est nous qui trônons désormais, / Ils sont à notre botte ! »

Mais qui se cachait derrière ce « nous » ? Des bolcheviks convaincus ? Non, le pouvoir ouvrit aussi ses portes à « des millions de gens qui venaient des bleds pourris de province - chiffonniers, cabaretiers, contrebandiers, marchands ambulants -, formés par la lutte pour la survie pendant le jour et par la lecture de la Torah et du Talmud le soir » ; on les invita « à venir s'installer à Moscou, Petrograd, Kiev, et à saisir de leurs mains lestes et nerveuses tout ce qu'avaient dû lâcher les mains délicates de l'élite d'antan, - tout, des finances publiques à la physique nucléaire, des échecs à la police secrète. Ils ne purent résister au plat de lentilles, d'autant moins qu'en prime on leur offrait d'édifier la "Terre promise"..., c'est-à-dire le Communisme. »

C'est vrai, « beaucoup de Juifs ont cru en l'Idée, beaucoup ont été victimes de l'illusion que c'était là "leur" pays ». - Tous les Juifs ne se sont pas jetés, loin de là, dans le tourbillon révolutionnaire, ni ne sont entrés au Parti bolchevique, mais la tendance générale était à la sympathie pour les bolcheviks et à l'espoir que la vie, pour eux, serait désormais infiniment meilleure. - « La plupart des Juifs accueillirent la révolution bolchevique sans peur, sincèrement confiants. » - C'est dans ces dispositions que se trouvaient les Juifs d'Ukraine et de Biélorussie «qui pesèrent d'un poids certain dans la lutte contre l'influence ukrainienne et biélorusse » en faveur du centralisme de Moscou (début des années 20)". Selon un témoignage portant sur l'état d'esprit « de la majorité des Juifs » en 1923, « le bolchevisme est "le moindre mal", que les bolcheviks partent et ce sera encore pire pour nous, - voilà à quelles conclusions en arrivaient des esprits dépourvus de maturité politique ». N'est-il pas vrai qu'aujourd'hui « un Juif peut commander une armée » ? « Un tel bienfait était suffisant pour que les Juifs se rangent en masse du côté du pouvoir communiste » ; « le système bolchevique apparaît comme une victoire éclatante de l'égalité, cependant que l'anéantissement complet de la liberté passe inaperçu. »

L'histoire des répressions qui commençaient à s'abattre en URSS sur les socialistes montre qu'un très grand nombre de socialistes juifs s'abstinrent d'émigrer après la révolution, incapables qu'ils étaient de soupçonner à quel point le nouveau régime était sanguinaire. Et pourtant, l'État soviétique était déjà aussi inique et impitoyable qu'en 1937 ou 1950, - mais, au cours des années 20, il ne suscita parmi la majorité des Juifs ni rejet ni opposition : ce n'étaient pas eux qui étaient visés en premier.

Lorsque, devant la commission Pahlen, Leskov réfuta les uns après les autres les arguments avancés sur les conséquences supposées pour la population russe de l'expansion des Juifs sur l'ensemble de la Russie, il ne pouvait évidemment imaginer une situation comme celle des années 20, avec une participation aussi massive de Juifs à la direction de l'État, de l'administration, de l'économie et de la culture.

Mais la révolution a changé du tout au tout le cours des événements et nous ne pouvons imaginer ce qui aurait pu se passer si elle n'avait pas eu lieu. Pourtant, lorsqu'en 1920 le professeur Salomon Lourié, historien de l'Antiquité, découvrit que l'antisémitisme avait resurgi dans la Russie soviétique internationaliste et communiste, il ne s'en étonna pas le moins du monde, affirmant au contraire, que « le cours des événements confirme de façon éclatante la justesse des conclusions auxquelles [il était] précédemment arrivé », à savoir que « la cause de l'antisémitisme réside chez les Juifs eux-mêmes », - et c'est pourquoi, « malgré l'absence de toute limitation imposée aux Juifs de la part des autorités, l'antisémitisme a resurgi de plus belle et prend des proportions qui auraient été inimaginables sous l'Ancien Régime ».

L'antisémitisme russe (ou plus exactement petit-russien) d'autrefois, celui des siècles passés et du début du 20e siècle, avait pourtant été bel et bien éradiqué du pays par la tempête d'Octobre, éradiqué complètement - comme tout ce que touchait la révolution. Ceux qui avaient fait partie de l'Union du peuple russe, qui s'étaient livrés au saccage des magasins juifs, qui avaient exigé l'exécution de Beyliss, ceux qui avaient protégé le trône, tous ces petits-bourgeois des villes et ceux qui étaient proches d'eux, ou leur ressemblaient, ou étaient soupçonnés de leur ressembler, - tous ceux-là, ces milliers de gens avaient déjà été fusillés ou enfermés dans des camps. Quant aux ouvriers et aux paysans russes, il n'y avait pas d'antisémitisme parmi eux avant la révolution, comme l'attestent d'ailleurs tous les dirigeants de la révolution. Et pour ce qui est de l'intelligentsia, elle éprouvait une profonde sympathie pour les Juifs, parce qu'ils étaient opprimés. Enfin, après la révolution, les enfants furent éduqués dans un esprit exclusivement internationaliste.

Alors, quelle est donc cette force obscure qui a fait resurgir l'antisémitisme? Il était pourtant exsangue, discrédité, définitivement écrasé - d'où est-il donc revenu ?

Nous avons déjà évoqué l'étonnement de l'émigration russo-juive lorsqu'elle apprit qu'en URSS l'antisémitisme n'était pas mort, lorsqu'elle en fut informée en 1922 par des socialistes aussi irréprochables que E.Kouskova et S. Maslov.

E. Kouskova publie un article dans la Tribune juive : elle y écrit qu'« il ne fait aucun doute » que l'antisémitisme en URSS n'est pas une pure invention, qu'« actuellement le bolchevisme et les Juifs ne font qu'un en Russie ». Elle a même rencontré des Juifs « hautement cultivés » « qui sont d'authentiques antisémites... d'un genre nouveau, "à la soviétique" ». Un médecin juif déclare que « les responsables juifs bolcheviques ont compromis les excellentes relations [qu'il] avait avec la population locale ». Une maîtresse d'école : les enfants « me crient à la figure que j'enseigne dans une école juive » parce qu'« il est interdit de leur faire apprendre le catéchisme et qu'on a chassé le prêtre », qu'« il n'y a que des Juifs au Commissariat à l'Instruction publique ». Parmi les lycéens («issus de familles radicales») on ne parle que de l'« invasion juive ». « Les jeunes sont d'ailleurs bien plus antisémites que leurs aînés », lesquels « ne manquent pas une occasion de dire... [qu'ils ont montré leur vrai visage, ils nous ont bien fait souffrir !" » « Voilà ce qu'est devenue la vie en Russie. » - « A la question : qui sont-ils, ces antisémites, - je réponds : la majorité de la population. » Ce mouvement est si ample que « la direction politique a diffusé une proclamation dans laquelle on explique pourquoi il y a tant de Juifs dans l'administration : "Lorsque le prolétariat de Russie a eu besoin de cadres administratifs et techniques, il n'est pas étonnant que les Juifs soient allés à sa rencontre, eux qui étaient dans l'opposition... La présence de Juifs à des postes administratifs dans la nouvelle Russie est un phénomène naturel et historiquement inévitable, que cette Russie ait été dirigée par les K.D., les S.-R. ou le prolétariat". [Et si] à la place d'Ivan Pétrovitch Ivanov on trouve maintenant Aron Moïsseïévitch Tankélévitch, il convient de "se débarrasser"... de tout sentiment hostile ». - Soucieuse de défendre l'honneur du libéralisme, Kouskova enchaîne : c'est vrai que « si la Russie avait été dirigée par les K.D. ou les S.-R., bien des postes administratifs auraient été occupés par des Juifs », mais « ni les K.D. ni les S.-R... n'auraient interdit l'enseignement religieux à l'école ni n'auraient fait tomber des têtes ». - Et elle lance cet appel : « Cessez de vous servir de Tankélévitch pour exécuter vos basses œuvres..., et les microbes de l'antisémitisme disparaîtront d'eux-mêmes. »

Quant à Maslov, ses propos firent l'effet d'une douche froide sur l'émigration juive : c'était un S.-R. confirmé, jouissant d'une excellente réputation, et voilà que ce témoin direct des quatre premières années du régime soviétique déclarait : « Actuellement, en Russie, la judéophobie sévit partout. Elle a gagné des régions où les Juifs étaient naguère presque inconnus et où la question juive n'effleurait même pas les esprits » (à Vologda, « à Arkhanguelsk, dans les villes de Sibérie, dans l'Oural - partout la même haine envers les Juifs »). Et le paysan russe ne pouvait qu'être abasourdi par des sorties du genre de celle-ci : à Tioumen, le commissaire à l'Approvisionnement Indenbaum (celui-là même qui avait poussé à la révolte les paysans d'Ichim), alors qu'il ne comprenait strictement rien à l'agriculture, donna ordre aux paysans qui n'avaient pas fourni à l'État la quantité fixée de laine de mouton, de les tondre une deuxième fois à la fin de l'automne (juste avant l'arrivée du froid, tant pis pour les moutons !), au motif que « la république a un besoin pressant de laine » ! Maslov ne cite pas les commissaires qui faisaient distribuer du millet pour les semailles, voire des graines de tournesol grillées, ou qui menaçaient d'interdire de semer du malt, mais on peut dire à coup sûr qu'ils ne venaient pas du peuple, et pas non plus des « ci-devant », des nobles, - et le paysan d'en conclure que le pouvoir « était aux mains des Juifs ». Même chose pour les ouvriers. Dans les résolutions adressées au Kremlin par les ouvriers de l'Oural en février-mars 1921, il était question de « l'indignation soulevée par la mainmise des Juifs sur l'administration centrale et locale ». - « Le Parti communiste lui-même est pris de judéophobie. » - « Bien sûr, les milieux cultivés ne pensent pas que le pouvoir est aux mains des Juifs, mais ils constatent leur forte présence en son sein, - une présence tout à fait disproportionnée » par rapport à ce qu'ils représentent dans la population du pays. Et « si des gens [non-Juifs] discutent librement entre eux de politique, il suffit qu'un Juif - fût-il une connaissance - se joigne à eux pour que tous se mettent à changer de conversation ».

Maslov essaie de comprendre : « Pourquoi cette haine généralisée envers les Juifs ? » - Pour lui, la raison principale en est que « de nombreuses couches de la population identifient le pouvoir soviétique à celui des Juifs. L'expression "le pouvoir des youpins" est on ne peut plus répandue en Russie, surtout en Ukraine et dans l'ex-Zone de résidence, non pas comme une forme de provocation à l'égard du pouvoir, mais comme une définition objective de ceux qui le détiennent, et de leur politique. » « Il faut voir là une double signification : premièrement - le pouvoir soviétique répond aux désirs et aux intérêts des Juifs, donc ceux-ci se montrent ses plus ardents défenseurs ; deuxièmement - le pouvoir est effectivement aux mains des Juifs. » - « Parmi les raisons qui expliquent [selon lui] cette judéophobie », Maslov cite également « la très forte solidarité nationale des Juifs, forgée au long des millénaires d'une histoire difficile ». « Elle se manifeste tout particulièrement quand il s'agit du recrutement des agents de l'administration... Si celui-ci dépend de Juifs, on peut parier à coup sûr que tous les fonctionnaires investis de quelque responsabilité seront des Juifs », même si cela entraîne « la désorganisation des équipes existantes ». Et la manifestation « de cette même préférence à l'égard des siens prend souvent une forme grossière et humiliante pour les autres ». Chez un fonctionnaire juif, « le pouvoir soviétique... dévoile de façon plus ostentatoire ses plus mauvais côtés... Le vin du pouvoir agit plus fortement sur les Juifs... il leur monte davantage à la tête ». - « Je ne sais où se trouve la source de ce phénomène », s'interroge Maslov, « peut-être dans le fait que nous avons affaire à d'anciens apothicaires, d'anciens vendeurs de magasins ? Ou bien est-ce l'absence de droits dont étaient naguère victimes les Juifs qui est cause de tout cela ? »

L'organe des sionistes à Paris, Rassvet, écrivait en 1922 : récemment, Gorki a déclaré en substance que « les bolcheviks juifs contribuent eux-mêmes à la montée de l'antisémitisme en Russie soviétique par leur conduite souvent déplacée. C'est la vérité vraie ! » Et ce ne sont pas Trotski, Kamenev ou Zinoviev qui sont ici en cause, « ce n'est pas d'eux que parle Gorki. On peut et on doit parler des Juifs communistes de base, ceux qui remplissent les directoires et les présidiums, ceux que l'on trouve à la tête d'organismes soviétiques de petite et moyenne importance, ceux qui, de par leurs fonctions, entrent en contact quotidien et permanent avec la population... Ils occupent des situations en vue, ce qui, aux yeux de la population, décuple leur nombre ».

Et D. S. Pasmanik de commenter : « Nous devons avouer que de nombreux Juifs provoquent, par leur attitude, des réactions d'antisémitisme aigu » ; « tous ces goujats qui ont grossi les rangs des communistes - ces apothicaires, ces vendeurs, ces commis-voyageurs, ces étudiants sans diplôme, ces intellectuels ratés - causent véritablement beaucoup de tort à la Russie et à la communauté juive ».

« Jamais sans doute l'hostilité envers les Juifs n'a atteint un tel degré d'intensité aussi bien en Russie qu'en dehors d'elle... Cette hostilité est alimentée par des fait patents et indiscutables - la participation des Juifs aux processus destructeurs qui sont en cours en Europe -, mais aussi par l'exagération et la rumeur. » - « L'antisémitisme se répand de façon alarmante, il se nourrit exclusivement du bolchevisme que l'on continue à identifier aux Juifs. »

En 1927, Mikhaïl Kozakov (fusillé en 1930) parle, dans une lettre à son frère qui se trouve à l'étranger, du « climat de judéophobie qui règne parmi les masses (hors du Parti comme au sein du Parti lui-même)... Les masses laborieuses n'aiment pas les Juifs - ce n'est un secret pour personne ».

Choulguine aussi, après son voyage « secret » en URSS en 1928, s'exprime ainsi : personne désormais ne dit plus que « l'antisémitisme est une invention du "pouvoir impérial" et que « seule la "lie de l'humanité" en est infectée... Géographiquement, il s'étend de jour en jour, gagnant progressivement toute la Russie. Son foyer principal se trouve, semble-t-il, à Moscou ». Et, « pour la Russie proprement dite, la Grande Russie, l'antisémitisme est un phénomène nouveau » et d'autant plus violent (dans les régions méridionales, il est traditionnellement plus rigolard, tempéré par les blagues juives).

Larine lui-même cite « un slogan antijuif » (qu'il attribue à la propagande des Blancs) qui circulait à Moscou : « La Sibérie pour les Russes, la Crimée pour les Juifs. »

Les autorités s'alarmèrent de la situation, bien qu'avec un temps de retard. Dès 1923, la Tribune juive fait savoir, avec une pointe de scepticisme, que « le Commissariat à l'Intérieur a récemment mis en place une commission spéciale chargée de "protéger les Juifs contre les forces de l'ombre». - En 1926, Kalinine (et d'autres) fut interpellé à ce sujet au cours de plusieurs meetings ou par lettres. C'est aussi à ce moment-là que Larine s'attela à la rédaction d'une étude de fond sur cette question : Les Juifs et l'antisémitisme en URSS.

Larine s'était constitué une collection personnelle avec « les nombreux billets qu'on lui faisait parvenir lors de réunions portant sur l'antisémitisme » (en particulier pendant les consultations qui avaient lieu « au cabinet de travail du Parti dans l'un des comités d'arrondissement de Moscou » - autrement dit, ceux qui y participaient étaient des communistes ou des ouvriers « sympathisants »). Il en cite soixante-dix, « sans rien y changer » ; en voici quelques uns :

  • D'où viennent les Juifs qui s'installent à Moscou ?
  • Les Juifs ont-ils mis la main sur le pouvoir ?
  • Pourquoi ne voit-on pas de Juifs dans les files d'attente ?
  • Pourquoi les Juifs qui viennent de Berditchev ou d'autres villes obtiennent-ils tout de suite un logement ?
  • Pourquoi les Juifs sont-ils riches, pourquoi ont-ils leurs propres boulangeries, etc. ?
  • Pourquoi les Juifs cherchent-ils un travail plus facile, pourquoi évitent-ils le labeur physique ?
  • Pourquoi les Juifs s'entraident-ils alors que les Russes ne le font pas?
  • Ils ne veulent pas simplement travailler, ils veulent faire carrière.
  • Pourquoi ne travaillent-ils pas dans l'agriculture alors qu'ils en ont maintenant le droit ?
  • Pourquoi leur a-t-on donné de bonnes terres en Crimée, alors que les Russes, on leur donne de moins bonnes terres ?
  • Pourquoi y a-t-il de l'antisémitisme seulement contre les Juifs et non pas... contre les autres nationalités ? !
  • Que doit faire un agitateur politique quand il est seul face à une foule d'ouvriers remontés contre les Juifs et que personne ne veut entendre ses explications ?

Derrière ces questions, Larine voit « la main d'une organisation contre-révolutionnaire clandestine [!] qui répand des mensonges parmi les masses laborieuses ». Comme nous le verrons plus loin, les « organes » en tireront les conclusions appropriées.

Mais il commence par analyser systématiquement ce phénomène inattendu et à donner une réponse scientifique à la question suivante : « Comment a-t-il pu se faire qu'en URSS, l'antisémitisme ait pris des proportions significatives dans des couches de la population où il était auparavant peu perceptible (les ouvriers d'usine, les étudiants)'" ? » Et il passe méthodiquement en revue toutes ses formes.

L'antisémitisme des intellectuels. - C'est parmi l'intelligentsia que « l'antisémitisme est plus répandu qu'ailleurs ». Cependant, il insiste sur le fait que « le mécontentement est dû... non au pourcentage trop élevé de Juifs », mais à leur présence même et à la concurrence qu'ils font aux intellectuels russes. « La montée de l'antisémitisme parmi les ouvriers et les employés des villes, nettement perceptible en 1928, ne peut d'aucune manière s'expliquer par le trop grand nombre de Juifs dans les emplois salariés. » - Parmi « les professions exigeant une haute qualification, l'antisémitisme est sensible surtout dans le milieu médical » ; on le constate également parmi les ingénieurs ; tandis que, dans l'armée, les cadres « reçoivent une formation politique systématique » et l'on n'y observe pas d'antisémitisme, - alors que « le pourcentage des Juifs... parmi les officiers de l'Armée rouge... est nettement plus élevé que la moyenne nationale ».

L'antisémitisme de la bourgeoisie des villes. - « Le foyer central de l'antisémitisme... réside dans toutes les couches de la bourgeoisie urbaine ». Mais « la lutte contre l'antisémitisme bourgeois... se confond... avec la question de l'éradication de la bourgeoisie elle-même ». Ainsi « l'antisémitisme bourgeois disparaîtra quand disparaîtra la bourgeoisie ».

L'antisémitisme dans les campagnes. - Là, « nous sommes en passe de liquider complètement la pratique de la vente du blé par les paysans à des commerçants privés », c'est pourquoi « l'antisémitisme n'a pas pris racine dans les masses paysannes, il est même en diminution par rapport à la période d'avant-guerre », - et on ne l'observe que dans les régions où l'on a installé des Juifs. Mais ça, c'est la faute aux koulaks et aux ex-propriétaires terriens.

L'antisémitisme en milieu ouvrier. - « L'antisémitisme n'a cessé de progresser parmi les ouvriers au cours de ces dernières années » ; en 1929, « personne ne doute » de son existence. 11 se manifeste aujourd'hui de façon plus fréquente et intense « qu'il y a quelques années ». Il est particulièrement répandu « parmi les éléments attardés de la classe ouvrière » - les femmes et les ouvriers saisonniers - ; cependant, « ces dispositions d'esprit peuvent malheureusement être observées parmi des couches beaucoup plus larges de la population ouvrière », et pas seulement parmi ses « éléments corrompus ». Et là, il ne saurait être question de concurrence économique : d'ailleurs, les Juifs ne représentent que 2,7 % de la population ouvrière. A cela s'ajoute le fait qu'« à la base, les organisations professionnelles ont tenté de dissimuler les manifestations d'antisémitisme ». Et la difficulté vient de ce que ces tentatives pour « dissimuler l'antisémitisme » ont été le fait de « prolétaires militants » - pis encore : les manifestations d'antisémitisme ont été le fait de ces mêmes « prolétaires militants ». « Il y a beaucoup d'antisémites parmi les membres du Komsomol et du Parti. » Au cours des réunions, on parle beaucoup de la « mainmise des Juifs sur le pouvoir », « on dit que le pouvoir soviétique ne combat que la seule religion orthodoxe ».

Antisémite, le prolétariat ? Mais c'est une véritable aberration ! Le prolétariat est à l'avant-garde du progrès et de la conscience de classe ! Alors, où est la cause ? ? - Trouvé : il ne reste « d'autre moyen aux Blancs d'agir sur les masses » que l'antisémitisme ; désormais, « leur plan d'attaque » repose « sur les rails de l'antisémitisme ». La conclusion de ce raisonnement se fait, on le voit, de plus en plus menaçante.

Cet étrange antisémitisme, repéré dans les années 20 par Larine, fut également identifié, des années plus tard, par d'autres auteurs. S.Schwarz donne ainsi son interprétation : c'est « l'idée vulgaire selon laquelle les Juifs auraient été les principaux vecteurs de la NEP ». Mais lui aussi pense que « le gouvernement soviétique avait de bonnes raisons de considérer l'antisémitisme comme une arme potentielle entre les mains de la contre-révolution ».

En 1968, V. Alexandrova renchérissait encore : « Après la guerre civile, l'antisémitisme se répandit presque partout, y compris dans des couches de la population qui n'avaient pas été touchées par ce phénomène avant la révolution. »

Face à cette situation, il n'était plus question de s'adonner aux discussions académiques, mais d'agir vite et fort. En mai 1928 eut lieu une réunion de l'agit-prop au cours de laquelle on se pencha avec beaucoup d'attention sur la question des « mesures à prendre pour lutter contre l'antisémitisme ». (Conformément à une pratique répandue au sein du Parti, les matériaux de cette conférence ne furent pas publiés, mais adressés sous forme de circulaires internes aux différentes instances). La lutte contre l'antisémitisme devait « figurer à l'ordre du jour des réunions du Parti », être mentionnée dans les conférences publiques, la presse, la radio, le cinéma et les manuels scolaires ; il fallait se montrer intraitable avec l'antisémitisme. Enfin : « appliquer les sanctions disciplinaires les plus lourdes à ceux qui se rendent coupables de pratiques antisémites ». - Une violente campagne de presse s'ensuivit, ainsi qu'en témoigne l'article « Sus aux complices de la contre-révolution ! » publié dans la Pravda par Lev Sosnovski, un homme qui avait ses entrées dans les hautes sphères du Parti : à Kiev, tel responsable « est un antisémite notoire », il chasse les Juifs de l'appareil du Parti avec le soutien du Comité régional ; « les choses vont mal dans les établissements d'enseignement supérieur de Kiev... sur les murs de l'Institut d'économie on trouve des affiches comme celle-ci : "Cognons sur les Juifs, sauvons les Soviets" ». Et, tout en appelant au « renforcement de la lutte contre l'antisémitisme », l'auteur de cet article exige que soit « accentuée la répression contre les "vecteurs concrets" » de l'antisémitisme, ainsi que contre « ceux qui les protègent », - tout le monde comprenait parfaitement ce que ce genre de discours signifiait dans la langue du Guépéou.

Inspirés par les thèses de Larine, les militants communistes d'un arrondissement de Moscou décidèrent de mettre la question de l'antisémitisme au programme des écoles, tandis que le même Larine continuait à disserter sur Les voies et méthodes de la lutte contre l'antisémitisme. - Jusqu'à présent, « il n'y a pas eu suffisamment de résistance de notre part », et « l'antisémitisme s'est insinué un peu partout » ; « dans les organisations et les cellules du Parti, l'antisémitisme n'est pas toujours traité avec la sévérité qui convient ».

- C'est à tort que la presse « craint de "mettre en avant la question juive" (afin de ne pas "contribuer à ce que l'antisémitisme se répande encore davantage") », - car cela conduit à « rendre moins visible le combat contre les menées contre-révolutionnaires ». L'antisémitisme doit être rangé parmi « les perversions sociales », comme l'alcoolisme et la débauche, - or, trop souvent, nous nous sommes contentés d'un simple rappel à l'ordre lorsque des communistes s'en sont rendus coupables. « Nous excluons sans hésiter du Parti un homme qui va à l'église ou se marie religieusement, alors que l'antisémitisme est un mal tout aussi grave, sinon plus. » - Et même si les perspectives d'avenir sont globalement radieuses - au fur et à mesure que l'URSS s'avancera sur la voie du socialisme, les racines de l'antisémitisme « soviétique » seront extirpées, tout comme les survivances des rapports sociaux d'avant la révolution -, il n'en reste pas moins qu'« il est indispensable de réprimer sévèrement les manifestations d'antisémitisme parmi les membres de l'intelligentsia, que ceux-ci soient déjà entrés dans la vie active ou encore en formation ».

Ah, ces inoubliables années 20, ces années si magnifiquement guerrières - qu'en est-il resté ? Les idées sont parties en fumée, les paroles sont restées lettre morte. - « La propagande anti-juive en URSS... est de nature politique et non nationale. » - « Chez nous, en URSS, la propagande antijuive n'est pas seulement orientée contre les Juifs, mais, indirectement, contre le pouvoir soviétique. » Pourquoi « indirectement » ? - l'antisémitisme est « une mobilisation dissimulée contre le pouvoir soviétique ». Et « ceux qui sont contre la position du pouvoir soviétique sur la question juive sont par conséquent contre les travailleurs et pour le capitalisme ».

- Les propos sur « "la mainmise des Juifs"... doivent être considérés comme contre-révolutionnaires, dirigés contre les fondements mêmes de la politique de la révolution prolétarienne en matière de nationalités ». - Il est évident que dans les manifestations d'antisémitisme, « une partie de l'intelligentsia joue le rôle de courroie de transmission de l'idéologie bourgeoise (quand ce n'est pas tout simplement de celle des Blancs) ». Il est clair qu'on a affaire à « une propagande systématique orchestrée par des organisations secrètes émanant de l'Armée blanche » ; « derrière la propagande antijuive se trouve toujours la main d'organisations clandestines monarchistes ». Et tout cela remonte aux « organes centraux » de l'émigration antisoviétique (« où les banquiers juifs côtoient les généraux de l'armée du tsar », tous unis) - et « à tout un système de courroies de transmission qui conduit jusqu'à nos usines », d'où nous pouvons déduire que « la propagande effrénée contre les Juifs en URSS est une affaire de classe et non de nationalité ». - « Il faut absolument faire comprendre aux masses que l'agitation antijuive ne vise en fait qu'à préparer la contre-révolution. Il faut que les masses apprennent à se méfier de quiconque manifestera... des sympathies antisémites... Il faut que les masses voient en lui ou bien un contre-révolutionnaire », ou bien « un intermédiaire... des organisations secrètes monarchistes » (partout des complots !) ; il faut « que dans la conscience des masses laborieuses, le mot "antisémite" devienne synonyme de "contre-révolutionnaire" ».

Tout est passé aux rayons X, tout est désigné par son nom : contre-révolution, Armée blanche, monarchistes et généraux blancs, sans oublier la « méfiance envers tous ceux qui... ».

Et, pour le cas où quelqu'un n'aurait toujours pas bien compris, le tribun révolutionnaire apporte un supplément d'explication : « les méthodes pour combattre » l'antisémitisme sont « parfaitement claires ». Il faut d'abord organiser dans les usines des sessions publiques du « tribunal populaire chargé des affaires liées à l'antisémitisme », « informer les éléments attardés, réprimer les éléments actifs ». « Il n'y a aucune raison de ne pas appliquer la loi de Lénine. »

Or, selon cette fameuse « loi de Lénine » du 27 juillet 1918, « les antisémites actifs devaient être placés "hors la loi" - c'est-à-dire fusillés - rien que pour s'être rendus coupables d'incitation au pogrom », et pas seulement pour y avoir participé. La loi encourageait les Juifs à dénoncer toute atteinte à leur dignité nationale. - Cependant, comme s'en plaint S. Schwarz, « la loi du 27 juillet » ne fut pas incluse ultérieurement dans le « Recueil des Lois et Ordonnances du gouvernement », et pas davantage dans le Code pénal de 1922 ; et si le Code pénal de 1926 consacre un article à « l'incitation à la haine et à la division nationale », on n'y trouve pas d'« articles spécifiques visant les manifestations d'antisémitisme ». - Or ces reproches ne sont pas fondés. En effet, l'article 59-7 du Code pénal (« incitation à la haine et à la division nationale ou religieuse ») suffisait amplement à prononcer des condamnations qui pouvaient être encore alourdies, en cas de désordre public, par la confiscation des biens et, « au cas où les circonstances seraient particulièrement aggravantes » (origine de classe, par exemple), par la peine de mort. Cet article référait aux Dispositions concernant les crimes contre l'État du 26 février 1927 qui «élargissaient la notion d'"incitation à la haine nationale" en y incluant "la diffusion, la rédaction ou la détention de documents écrits ».

Détention de documents écrits ! Comme cette formulation nous est familière ! On la retrouve dans notre article 58-10 chéri...

Un grand nombre de brochures sur l'antisémitisme furent publiées dans les années 1926-1930, tandis que le 19 février 1929, « la Pravda consacrait enfin un article en première page à la lutte contre l'antisémitisme ».

Une résolution du Comité central du Parti communiste de Biélorussie indique qu'« une attention insuffisante est accordée au caractère contre-révolutionnaire » des manifestations d'antisémitisme, et les organes judiciaires sont invités à « renforcer encore la lutte contre l'antisémitisme en poursuivant non seulement ceux qui se sont rendus coupables d'actes concrets incitant à la haine nationale, mais également ceux qui les ont inspirés ».

Toujours en 1929, le secrétaire du Comité central du Komsomol, Rachmanov, déclara que « le plus grave, dans les circonstances actuelles, c'est l'antisémitisme caché». Ceux qui connaissent notre langue soviétique (et quel Soviétique ne la connaît pas ?) comprendront tout de suite qu'il s'agit là de combattre des opinions sur la seule base du soupçon. (Comment ne pas évoquer ici Grigori Landau qui disait à propos de ses opposants juifs : ils « soupçonnent et accusent d'antisémitisme... toutes les nationalités qui nous entourent... Ceux qui expriment des opinions défavorables sur les Juifs sont considérés par eux comme des antisémites déclarés, tandis que ceux qui ne le font pas - comme des antisémites cachés ».)

Et, encore en 1929, un certain I.Silberman se plaignait dans les colonnes de L'Hebdomadaire de la Justice soviétique (n°4) que trop peu d'affaires liées à l'antisémitisme avaient été jugées au cours de l'année écoulée par les tribunaux de la région de Moscou : 34 seulement à Moscou même (c'est-à-dire un procès pour antisémitisme tous les dix jours quelque part dans la capitale). Et n'oublions pas que ce qui s'écrit dans l'organe du Commissariat à la Justice a alors valeur d'instruction officielle.

Le plus enragé des antisémites n'aurait pu trouver meilleur moyen pour que le peuple identifie le pouvoir soviétique à celui des Juifs.

On en arriva au point où, en 1930, le Tribunal suprême de la RSFSR dut apporter les précisions suivantes : l'article 59-7 ne devait pas être appliqué « en cas d'agression à rencontre d'individus particuliers appartenant à des minorités nationales dans le contexte d'un différend entre personnes ». C'est dire que la machine judiciaire tournait déjà à plein régime...

Et pendant ce temps-là, qu'advenait-il des masses de Juifs qui n'étaient pas « aux commandes » ?

La Tribune juive a publié le compte rendu d'une enquête menée dans les villes et bourgades du sud-ouest de la Russie : « La situation matérielle est pratiquement désespérée. Les éléments les plus dynamiques et les plus adaptés sont partis ; ne sont restés que les familles nombreuses, les personnes âgées trop attachées aux lieux où elles ont toujours vécu. Mais elles n'ont plus aucun revenu... Dans ces petits bourgs qui naguère étonnaient le visiteur par leurs nombreux commerces, on ne trouve plus rien. » - De quoi vivent leurs habitants, « sans travail, sans négoce, sans provisions ?... La plupart se nourrissent d'Amérique... de récits sur l'Amérique, de rêves américains... Et de fait, ils vivent pour de bon grâce à l'Amérique : grâce à l'argent et aux colis que leur envoient leurs parents émigrés en Amérique, et les associations de bienfaisance américaines ».

Effectivement, à l'issue de la période du communisme de guerre (1918-1920), quand étaient interdits tout commerce, tout achat comme toute vente, qu'étaient en vigueur réquisitions et contributions, ce furent les organisations de bienfaisance juives qui vinrent au secours des Juifs de Russie, à commencer par le Joint Committee américain, suivi par des organisations qui existaient avant la révolution et qui s'étaient repliées à l'étranger, comme l'ORT (Association pour l'artisanat), l'EKOPO (Comité juif pour l'Aide aux victimes de la guerre) ou l'EKO (Association juive pour la Colonisation). En 1921-1922, des organisations caricatives juives basées en URSS fonctionnaient à Moscou et Petrograd. Malgré les interventions indésirables des « sections juives » (organisations de militants communistes juifs), « le "Joint" apporta aux Juifs un soutien financier et matériel important ». Pendant la première moitié des années 20, l'ORT « concentra son action sur la création en URSS d'entreprises artisanales et de colonies agricoles juives dans le sud de l'Ukraine ».

Selon un recensement effectué pendant la NEP voici quelles étaient les catégories sociales qui constituaient la population juive : « Les actifs représentent les deux cinquièmes de l'ensemble de la population juive et se répartissent ainsi : employés - 28 % ; artisans - 21 % ; ouvriers (y compris les apprentis des artisans) - 19 % ; commerçants - 12 % ; paysans - 9 % ;militaires - 1 % ; « autres » - 10 %. Parmi les employés, « le plus fort pourcentage est relevé dans le secteur du commerce » ; à Moscou, par exemple, on trouve 16 % de Juifs dans les grands trusts, 13 % dans la banque et le commerce de détail (la Petite Encyclopédie juive avance, elle, le chiffre de 30 %), 19 % dans divers organismes sociaux, 9 % dans l'administration des finances, 10% au Soviet des députés, pour ainsi dire personne dans la police. (Dans l'ex-Zone de résidence, les pourcentages correspondants sont plus élevés : «jusqu'à 62 % dans le secteur du commerce en Biélorussie, 44 % en Ukraine où l'on trouve par ailleurs 71 % de Juifs parmi les professions libérales ».) Dans le même temps, la progression du nombre de Juifs parmi les ouvriers de l'industrie était beaucoup plus faible que ce que souhaitait le pouvoir. Pas de Juifs dans les chemins de fer ou les mines ; le plus souvent, on les trouve dans les métiers de l'habillement, du cuir, de l'imprimerie, du bois et de l'alimentation, ainsi qu'en d'autres branches de l'industrie légère. - Pour « encourager les ouvriers juifs à s'orienter vers l'industrie », des écoles professionnelles spéciales furent créées ; néanmoins, elles étaient financées « non par le gouvernement, mais grâce au soutien important d'organisations juives étrangères ».

Il ne faut pas oublier qu'on était alors en pleine NEP, période durant laquelle « les positions économiques de la population juive connurent un renforcement sur des bases nouvelles, soviétiques ». Moscou, 1924 : 75 % des pharmacies et des parfumeries sont tenues par des Juifs ; de même 55 % des commerces de produits manufacturés, 49 % des joailleries, 39 % des merceries, 36 % des dépôts de bois de chauffage. « Arrivant dans une ville qu'il ne connaissait pas, le commerçant juif se faisait une clientèle en "cassant les prix" sur le marché privé. » On trouve souvent des Juifs parmi ceux qui se sont enrichis les premiers pendant la NEP. La haine qu'on leur vouait était également due au fait qu'ils agissaient sur le terrain des institutions soviétiques, pas seulement sur celui du marché : de nombreuses démarches leur étaient facilitées par les relations qu'ils avaient au sein de l'appareil soviétique. Parfois, ces liens parvenaient à la connaissance des autorités - ainsi, par exemple, lors de la célèbre « affaire de la paraffine » (1922) dans laquelle furent impliqués les dirigeants de coopératives fictives. Comme nous l'avons vu, les années 20 créèrent des conditions très favorables à l'acquisition des biens appartenant aux « ci-devant », en butte à toutes sortes de persécutions, notamment du mobilier de valeur. Ettinger note que « la majorité des nepmen ou nouveaux riches était constituée de Juifs », ce qui est confirmé par l'impressionnante liste, publiée dans les Izvestia en 1928, de « ceux qui n'avaient pas payé leurs impôts ou s'étaient dérobés aux collectes ».

Cependant, avec la fin de la NEP, les Juifs qui s'étaient majoritairement orientés vers la finance, le commerce et l'artisanat subirent de plein fouet la vague des mesures anticapitalistes décrétées par le pouvoir soviétique. Beaucoup passèrent au service de l'Etat, mais toujours dans le domaine financier, bancaire ou commercial. De lourdes sanctions frappèrent le commerce privé : confiscation des marchandises et des biens immobiliers, privation des droits civiques. « Un certain nombre de commerçants juifs, cherchant à échapper à une imposition discriminatoire et sans cesse alourdie, déclarèrent, lors du rencensement, qu'ils n'exerçaient aucune activité régulière». Il n'en reste pas moins qu'au début des années 30, lors de la campagne de confiscation des valeurs en or et en objets précieux, « dans les petites villes de province, presque tous les Juifs de sexe masculin se retrouvèrent dans les prisons du Guépéou ». Jamais, même dans leurs pires cauchemars, les commerçants juifs n'auraient pu imaginer cela du temps des tsars. Beaucoup de familles juives allèrent s'installer dans les grandes villes pour éviter d'être privées de leurs droits civiques. « En 1930, l'ensemble des petites villes et bourgades ne comptaient plus qu'un cinquième de la population juive d'URSS. »

« Les expériences conduites par le pouvoir soviétique en matière sociale et économique, les nationalisations et socialisations de toutes sortes ne frappèrent pas seulement la bourgeoisie moyenne, elles privèrent également de ressources les petits boutiquiers et les artisans. » En province, « il n'y a rien à vendre et personne pour acheter » ; les commerçants « ont dû fermer boutique faute de fonds de roulement et sous la pression de l'impôt » ; « les plus énergiques ont disparu dans la nature », tandis que la masse de ceux qui sont restés « erre sans but dans des rues à moitié dévastées, quémandant de l'aide, maudissant le sort, les hommes, Dieu » ; « on sent que les masses juives ne disposent plus d'aucune base économique ». C'est effectivement ainsi que les choses se passèrent en maints endroits. Au point qu'à la fin de l'année 1929 le Soviet des Commissaires du peuple publia une résolution « Sur les mesures à prendre en faveur de la situation économique des masses juives ».

G. Simon, un ancien émigré qui s'était rendu en URSS à la fin des années 20 en qualité de négociant américain, avec pour mission de « déterminer les besoins en outillage des artisans juifs », publia par la suite à Paris un livre au titre ironique. Les Juifs régnent en Russie. Il y brosse un tableau de l'état du commerce et de l'artisanat juifs, écrasés et démantelés par le pouvoir soviétique, tout en évoquant ses rencontres, ses conversations et les impressions qu'il en a retirées. Le sentiment général est que les choses vont au plus mal : « Que dire de la Russie ? Le mal, le crime sont partout, mais il faut se garder de la haine qui aveugle » ; « les Juifs ne sont protégés que par le cimetière » ; « on parle de plus en plus d'un aboutissement de la révolution "à la russe", c'est-à-dire par le massacre des Juifs ». Un Juif bolchevique : seule la révolution nous sauvera des « partisans de la grandeur de la Russie payée du déshonneur des femmes juives et du sang des enfants juifs abreuvant ses sillons ».

Le célèbre économiste B. Broudskous avait, dès 1920, porté un jugement sans appel sur l'économie socialiste (il fut condamné à l'exil par Lénine en 1922) ; en 1928, à la fin de la NEP, il publia dans les Annales contemporaines un long article : « La population juive sous le régime communiste », dans lequel il étudiait la façon dont s'était déroulée la NEP dans l'ex-Zone de résidence, en Ukraine et en Biélorussie.

L'importance relative de la sphère économique privée n'a fait qu'y diminuer. Si les artisans bénéficient encore de quelques droits, les commerçants, même les plus modestes, sont privés de tous droits politiques (donc de prendre part aux élections) et, par là même, de leurs droits civiques. « Le combat que le pouvoir soviétique mène contre l'économie privée et ses représentants se réduit dans une large mesure à un combat contre la population juive. » En effet, « à l'heure actuelle, les Juifs sont non pas seulement les seuls représentants - ou presque - de l'économie privée dans les villes d'Ukraine et de Biélorussie, mais aussi de la petite élite capitaliste des capitales - Moscou, Petrograd, Kharkov -, au sein de laquelle... ils jouent un rôle très significatif ».

Broutskous subdivise la NEP en trois périodes : 1921-1923, 1923-1925, 1925-1927. « C'est pendant les deux premières années de la NEP que l'économie privée a rencontré le moins d'obstacles venant du pouvoir communiste », parce que « les bolcheviks étaient un peu sonnés par leurs échecs sur le front économique ». - « La première réaction communiste s'est manifestée » de la fin de 1923 au printemps 1925. « Le commerce de gros comme celui de détail ont été démantelés en 1924 sur le territoire de l'ex-Zone de résidence ; n'y a subsisté que le petit commerce sur les marchés. » L'artisanat « a été frappé par les mêmes impôts. Les réquisitions ont privé les artisans de leurs outils de travail et de leur matière première, celle-ci étant le plus souvent la propriété de leurs clients paysans ». - « L'égalité des droits pour les Juifs n'était plus désormais qu'une fiction. Plus des deux tiers d'entre eux ne disposaient pas du droit de vote. »

De même que « les partis socialistes juifs ont cultivé une haine particulière envers la petite-bourgeoisie juive, et considéré que leur mission était de la combattre » - de même la Section juive du Parti communiste « a hérité de cette mentalité ». C'est pourquoi, « au début de la NEP, elle s'est sensiblement écartée de la ligne politique du Parti ». La Section juive profita de la deuxième période de la NEP « pour achever l'expropriation des petits-bourgeois juifs, qu'elle n'avait pas eu le temps de mener à son terme » pendant la période du « communisme de guerre ». Cependant, des informations sur la situation pitoyable des Juifs avaient filtré dans la presse juive de l'étranger. Alors la Section juive « en rejeta la faute sur l'Ancien Régime qui, selon elle, avait empêché les Juifs de se consacrer au travail productif - synonyme, pour les communistes, de travail physique. Et, comme les Juifs persistaient encore à se consacrer au travail "non productif, eh bien, il ne leur restait plus qu'à en pâtir. Le régime soviétique n'y était pour rien ».

Mais, objecte Broutskous, « en réalité, c'était tout le contraire. Les coups portés aux petites entreprises industrielles juives, les difficultés toujours plus grandes rencontrées par les petits patrons pour entretenir des employés ou des apprentis, entraînèrent la quasi-disparition de la classe ouvrière juive... Alors que, sous l'Ancien Régime, le progrès économique et le développement des échanges entre la Zone de résidence et le reste de la Russie avaient eu pour conséquences la diminution du nombre des petits intermédiaires plus ou moins inutiles et la diversification de la qualification professionnelle des masses juives, maintenant la population juive se retrouvait à nouveau massivement cantonnée dans le rôle d'intermédiaire économique d'importance secondaire ».

Au cours de la troisième période de la NEP - du printemps 1925 à l'automne 1926 -, les artisans, les marchands ambulants « bénéficièrent d'avantages fiscaux significatifs », le commerce sur les foires fut exonéré d'impôts et « l'inspection des finances invitée à exercer sa mission dans le cadre de la légalité » pour ce qui concernait les entreprises commerciales plus importantes. Au cours de cette période, « le développement rapide des échanges... profita à la population juive », « en premier lieu aux artisans » ; «de nombreux commerçants se tournèrent vers l'achat des denrées agricoles ». « On assista également au développement rapide de l'industrie légère dans les deux républiques de l'Ouest, et celle-ci se mit à faire concurrence à l'industrie d'État pour l'achat des matières premières ». - Dans le même temps, « en application des nouvelles instructions [sur les élections aux Soviets], une proportion plus grande de Juifs accéda aux droits politiques et, par voie de conséquence, à certains droits civiques. »

A la fin de l'année 1926, « la Russie était déjà entrée dans la deuxième phase de la réaction communiste qui se traduisit... par le démantèlement complet de la NEP. Ce processus débuta par l'interdiction du commerce privé des grains. Puis, cette mesure fut étendue au cuir, aux oléagineux, au tabac... On ferma des moulins, des beurreries, des manufactures de tabac. Au cours de l'été 1927, on commença à procéder à la fixation des prix de vente dans le commerce privé ». « Désormais, la plupart des artisans se retrouvèrent sans travail, faute de matières premières. »

La situation des petites villes des régions occidentales émut la communauté juive internationale. En 1922 (au sortir du "communisme de guerre"), Pasmanik écrivit non sans quelque exagération : « Sous le bolchevisme, les Juifs sont purement et simplement condamnés à disparaître » ; le triomphe des bolcheviks a transformé « tous les Juifs de Russie en un troupeau de mendiants ».

Cependant, ce n'est pas cela que voulait entendre l'Occident. L'opinion publique - y compris les Juifs - y restait bienveillante à l'égard du pouvoir soviétique. Cette attitude s'explique non seulement par la sympathie que l'ensemble de l'intelligentsia européenne éprouvait envers tous les mouvements socialistes, quels qu'ils fussent, mais également, dans une très large mesure, par le fait que les Juifs du monde entier, et tout particulièrement ceux des États-Unis, se sentaient rassurés sur le sort des Juifs de Russie, persuadés qu'ils étaient que ceux-ci seraient bien traités par le pouvoir soviétique et que, désormais, nul pogrom ne les menaçait. De son côté, la propagande soviétique s'employait habilement à magnifier encore et encore la prospérité et les perspectives ouvertes aux Juifs.

Ce sentiment général de sympathie permettait aux dirigeants soviétiques d'obtenir plus facilement l'aide financière de l'Occident, tout particulièrement celle de l'Amérique. Sans cette aide, ils étaient incapables de sortir du marasme économique provoqué par le glorieux "communisme de guerre". En mars 1921, Lénine prononça les paroles suivantes au Congrès du Parti : « Tant qu'il n'y a pas de révolution dans les autres pays, on mettra des dizaines d'années à s'en sortir, et c'est pourquoi il ne faut pas hésiter à prélever des centaines de millions, voire de milliards sur nos inépuisables richesses en matières premières, pour obtenir l'aide du grand capitalisme moderne». Et l'affaire fut conclue : le capitalisme moderne ne rechigna pas à grappiller un peu des richesses de la Russie. A l'automne 1922. la première banque soviétique internationale fut fondée - la « Roskombank », avec à sa tête des personnalités qui nous sont déjà familières : Olof Aschberg, qui avait drainé vers Lénine l'aide internationale pendant toute la révolution, d'anciens banquiers du temps des tsars (Schlesinger, Kalachkine, Ternovski), et MarcMeï, qui aida tant les Soviets aux États-Unis ; on élabora un système d'échange aux termes duquel tous les fonds disponibles « devaient servir à l'achat aux États-Unis de biens à usage civil ». Le secrétaire d'État américain eut beau protester qu'il s'agissait « d'une reconnaissance de facto des Soviets », on ne l'écouta pas. De son côté, le professeur G. Kassel, conseiller auprès de la « Roskombank », eut cette formule : « Il ne serait pas raisonnable d'abandonner la Russie à son destin, compte tenu des ressources dont elle dispose. »

Et ce fut l'arrivée en URSS des premiers concessionnaires - tant attendus, tant désirés par les Soviets ! - avec, parmi eux, le favori de Lénine, Armand Hammer. Dès 1921, « il est dans l'Oural... où il décide de contribuer à la renaissance de l'industrie de cette région » ; il obtient la concession des gisements d'amiante d'Alapaïevsk. Dans une note du 14 octobre 1921 adressée aux membres du Comité central, Lénine annonce que le père de Hammer « donne un million de pouds( Un poud = 16,38 kg) de blé aux ouvriers de l'Oural à des conditions très avantageuses, et se charge de revendre les productions précieuses de l'Oural en Amérique" ». Plus tard, en échange de livraisons de crayons aux Soviets, Hammer exporta sans vergogne les trésors des collections impériales. (Il retourna fréquemment à Moscou, sous Staline comme sous Khrouchtchev, et continua à emporter par cargos entiers des icônes, des tableaux, de la porcelaine, des pièces d'orfèvrerie de Fabergé.)

Cependant, d'importantes ressources furent distribuées sur le territoire de l'URSS par l'American Relief Administration au sein de laquelle travaillaient de nombreux Juifs. « Émus par tant de catastrophes... et tout particulièrement par les pogroms sanglants. les Juifs américains collectèrent en 1921-1922 des sommes considérables... Cet argent fut dépensé sous l'égide de TARA... pour venir en aide aux victimes des pogroms, pour sauver les villes du sud de la Russie et la paysannerie de la Volga. »

Parmi les idées les plus en vogue dans les années 20, il faut aussi mentionner la colonisation juive des terres - concept qui n'émanait pas tant des Juifs eux-mêmes que de ce que le pouvoir soviétique avait programmé à leur intention. Voici ce qu'il recouvrait : au cours de leur longue errance, les Juifs ont été privés de la possibilité de cultiver la terre et ce n'est que par nécessité et contre leur gré qu'ils se sont adonnés à l'usure et au commerce ; désormais, ils peuvent enfin prendre racine, renoncer aux mauvaises habitudes héritées du passé et, grâce au travail productif qu'ils auront réalisé sous le ciel soviétique, dissiper toutes les légendes malveillantes qui circulent à leur sujet !

Les autorités soviétiques échafaudèrent cette théorie dans le but d'améliorer la productivité, mais surtout pour des raisons politiques : il fallait créer un grand courant de sympathie du côté des Occidentaux, mais aussi, bien plus important, en obtenir de l'argent... Broutskous écrit : « Dans sa course aux crédits, le pouvoir soviétique cherche à s'attirer la sympathie de la bourgeoisie étrangère, tout particulièrement de la bourgeoisie juive. » Cependant, les dons cessèrent d'affluer dès 1924, et même « l'organe principal de la bienfaisance juive américaine [le "Joint"] dut mettre fin à ses activités en Europe... Pour réunir à nouveau des sommes importantes [comme ce fut le cas avec TARA en 1921], il fallait, comme on dit aux États-Unis, un boom. Et c'est à la colonisation que l'on fit remplir cet office. Le grandiose projet d'une colonisation des terres impliquant cent mille familles juives ne visait, semble-t-il, que des fins de propagande ». - À l'automne 1924, un Comité gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs fut créé, flanqué d'une Union panrusse de volontaires pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs. (Un souvenir d'enfance : en 1927-1928, à l'école, on nous obligeait à cotiser. - c'est-à-dire à demander de l'argent à nos parents - pour l'Association des Amis des enfants de... ladite Union panrusse !) Des associations furent créées dans de nombreux pays pour soutenir cette initiative.

Les choses furent tout de suite très claires : « Aider le pouvoir soviétique... à transformer [les Juifs pauvres] en paysans », voilà « un phénomène de portée internationale » qui permet aux ouvriers des autres pays de juger de « la puissance et de la solidité du pouvoir soviétique ». Ce projet fut activement soutenu - y compris sur le plan financier - par le puissant « Joint Comittee » américain.

- Et le Jewish Chronicle de Londres écrivit ce qui suit (16 octobre 1925) : « On projette de remplacer la Palestine par la Crimée. A quoi bon envoyer les Juifs en Palestine, cette terre si peu fertile et qui ne justifie pas... de si grands sacrifices et un labeur si harassant... ? Les riches terres de l'Ukraine leur sont ouvertes et les champs fertiles de la Crimée sourient au pauvre Juif... Moscou va devenir la protectrice des Juifs de Russie et peut prétendre au soutien moral des Juifs de tous les pays » ; de plus, « elle n'aura rien à débourser, les Juifs américains prenant sur eux toutes les dépenses. »

La presse russe de l'émigration comprit tout de suite la manœuvre soviétique. Pierre Struve, dans la revue Vozrojdenie éditée à Paris : « Toute cette entreprise veut démonstrativement lier les Juifs - ceux de Russie comme ceux du reste du monde - au pouvoir communiste..., frapper définitivement les Juifs du sceau du communisme. » - L'éditorial du Roui de Berlin : « Le monde identifie suffisamment les bolcheviks aux Juifs. Il faut encore les rendre coresponsables du sort de centaines de milliers de pauvres gens. On pourra alors soumettre les riches Américains à ce chantage : si le pouvoir soviétique s'effondre, un immense pogrom balaiera toutes les colonies juives qu'il aura fondées, - c'est pourquoi il faut soutenir le pouvoir soviétique à n'importe quel prix . » - Les Poslednie Novosti : « Ironie du sort - dans ce projet se combinent le bluff bolchevique et le punch américain » - et les Américains ont mordu à l'hameçon parce qu'ils ne comprennent rien à ce qui se passe en URSS.

Et, de fait, l'idée d'une réhabilitation du travail de la terre par les Juifs souleva une vague d'espérance joyeuse dans la communauté juive internationale. En septembre 1925, «un Congrès pangermanique... de la bourgeoisie juive, présidé par le président de la Reichsbank », Hjalmar Schacht, prit la décision d'apporter son aide au projet. En France, Léon Blum collecta des fonds pour envoyer des tracteurs aux nouveaux paysans juifs. A New York fut créée l'Association pour l'aide à l'agriculture juive en URSS. Des collectes furent organisées dans de nombreux pays, y compris en Afrique du Sud ; tout le monde apporta sa contribution : les sociaux-démocrates, les anarchistes, de simples ouvriers. - Et lorsque « le rédacteur en chef du Morning Journal, Fishman, posa, après bien d'autres, la question : "Est-il conforme à l'éthique que les Juifs de Russie colonisent des terres expropriées ?" » et que le Jewish Chronicle eut rappelé que parmi les ex-propriétaires, « la plupart sont en prison, en exil ou fusillés », - c'est le président du « Joint » lui-même, le grand juriste américain Louis Marshall, qui répondit, déclarant que les confiscations révolutionnaires constituaient un droit de bienfaisance. (En fait, dès les années 1919-1923, « plus de 23 000 Juifs s'établirent sur des terres expropriées à proximité des petites villes de l'ex-Zone de résidence » ; au printemps 1923, il n'y avait plus de terres inoccupées et c'est à ce moment-là que « se formèrent des petits groupes de Juifs désireux de s'installer sur les terres libres du sud de l'Ukraine». Ce mouvement s'accéléra à partir de 1925.)

C'est alors qu'arriva sur le devant de la scène l'Agro-Joint international (avec à sa tête, à côté de Marshall, le banquier germano-américain Paul Warburg). Il passa un accord avec le Comité gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs en vue de la livraison de tracteurs, de machines agricoles, de semences, de la construction de puits artésiens, de la formation aux travaux agricoles de la jeunesse juive.

En 1926, au congrès de l'Association panrusse de volontaires pour l'établissement rural des Travailleurs juifs, Kalinine « s'éleva vigoureusement contre l'assimilation [des Juifs soviétiques] et proposa un vaste programme visant à leur autonomie » (connue en Occident sous le nom de « Déclaration de Kalinine »). « On prévoyait au départ de transplanter vers le sud de l'Ukraine et la Crimée environ cent mille familles juives, soit près de 20 % de la population juive de l'URSS » ; on prévoyait également de créer des régions juives autonomes. (Cependant, « beaucoup de Juifs, quoique sans travail, refusèrent de se consacrer à l'agriculture » ; et « la moitié seulement des Juifs qui avaient accepté de partir se fixèrent durablement sur leurs nouveaux lieux d'habitation ».)

Cependant, ce programme suscita des réactions critiques de la part des sionistes américains « qui voyaient dans la propagande en faveur de la colonisation agricole juive en Union soviétique une alternative au sionisme et à l'idée du retour en Israël ». L'Association panrusse de volontaires pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs dut tenter de se justifier, arguant que son projet ne contredisait en rien la colonisation de la Palestine.

C'est en Crimée que l'on plaçait le plus d'espoirs. Le projet prévoyait d'attribuer à la colonisation juive 455 000 hectares en Ukraine et en Biélorussie, et 697 000 hectares en Crimée. « Conformément au plan décennal de transfert des Juifs en Crimée », leur pourcentage dans la population devait y passer de 8 % en 1929 à 25 % en 1939 (on supposait que les Juifs allaient devenir plus nombreux que les Tatars), - et « il ne saurait y avoir d'objections de principe » à la constitution « d'une République ou d'une Région autonome juive de Crimée du Nord dans le cadre de la République autonome soviétique de Crimée ».

L'établissement des Juifs en Crimée provoqua des réactions hostiles parmi les Tatars (« Alors, on cède la Crimée aux Juifs ? ») et la paysannerie locale insuffisamment pourvue de terres. Et voilà, comme l'écrit Larine, que « toutes sortes de fables malveillantes se répandent dans le pays (on fait cadeau des meilleures terres aux Juifs, on lèse les autres, le pouvoir accorde ses faveurs aux seuls colons juifs, etc.) ». - Au point que le président du Comité central exécutif de la République de Crimée, Véli Ibraimov, publia une interview dans un journal de Simferopol, La Crimée rouge (26 septembre 1926), que Larme ne cite pas mais qu'il qualifie d'« incitation au pogrom », de manifestation de « chauvinisme bourgeois haineux » ; Ibraimov s'était en outre rendu coupable de divulgation de documents officiels qui « ne devaient pas encore être rendus publics ». Larme dénonça l'affaire aux autorités supérieures (ce dont il se vante dans son livre), à la suite de quoi Ibraimov fut « destitué puis fusillé », et la colonisation juive reprit de plus belle. Détail qui éclaire sur les méthodes communistes : Ibraimov ne fut pas jugé pour des raisons politiques, mais pour ses « relations avec une organisation de koulaks et de bandits », autrement dit pour pur et simple banditisme. Le vice-président du Comité exécutif, « un certain Moustafa », fut également condamné à mort pour les mêmes chefs d'accusation et fusillé en compagnie d'Ibraimov.

Les rumeurs concernant les aides substantielles dont auraient bénéficié les colons juifs ne cessaient pas. Les autorités s'efforçaient d'y mettre fin. Ouvrons un exemplaire des Izvestia de 1927 : « Les colons juifs reçoivent une aide importante de la part des organisations juives » (il n'est pas dit que ces organisations se trouvent à l'Ouest) et non du gouvernement, comme on l'entend dire. Pour faire taire ces rumeurs, le commissaire à l'Agriculture d'Ukraine, Schlichter (celui-là même, si l'on s'en souvient, qui avait fait du tapage à la Douma de Kiev en 1905), dut se rendre personnellement dans le sud de l'Ukraine. En effet, on y colportait des bruits selon lesquels « les Juifs ne travaillent pas eux-mêmes sur les terres qu'on leur a attribuées, mais les afferment ou les font cultiver par d'autres », c'est-à-dire par des journaliers. Eh bien voilà : « Nous n'avons pas constaté de tels faits » : cependant, à toutes fins utiles, il faut « interdire aux colons juifs d'affermer leurs terres ». À propos du recours au travail salarié, Schlikhter se borna à déclarer que « nous n'avons pas relevé de cas de recours au travail salarié ». Plus généralement, il faut mener « une vaste campagne d'explication pour combattre l'atmosphère délétère qui règne autour de la question de la colonisation juive ».

Dans cet article, on trouve également quelques chiffres : de la fin de l'année 1925 à juillet 1927, «630 exploitations agricoles tenues par des Juifs » furent créées dans la région de Khersonèse. Pour l'ensemble de l'Ukraine, «en 1927, il y avait 48 colonies agricoles juives... qui comptaient 35 000 personnes ». En Crimée, « 4 463 personnes... peuplaient les colonies agricoles juives». Au regard de ces chiffres, l'affirmation selon laquelle « les colonies agricoles juives comptaient, en 1928, 220 000 personnes », semble plus que douteuse, tout comme les chiffres avancés par Larine : 200 000 colons juifs en 1929. Pourquoi ces divergences ? D'autant que le même Larine déclarait en 1929 que « la part des Juifs dans la population rurale est insignifiante » : moins de 0,2 % (alors que les Juifs représentaient 20 % des commerçants et 2 % de la population globale de l'URSS).

Maïakovski voyait les choses ainsi : Par son travail obstiné le Juif en Crimée cultive la terre pierreuse.

Et pourtant, ce programme de conversion des Juifs à l'agriculture fut un échec. Rien n'incitait vraiment les colons à rester. Leur transfert (tout comme la construction de leurs habitations) avait été décidé d'en haut et financé par des organisations occidentales. De plus, l'Etat lui-même eut recours au travail « salarié » pour faciliter l'installation des colons juifs : par exemple, « peu de gens savent » que les colonnes de tracteurs du sovkhoze Chevtchenko, en Ukraine, travaillèrent les champs des « villages juifs avoisinants». Et en dépit du fait qu'« à la fin des années vingt et au début des années 30, deux à trois mille familles juives partirent s'installer en Crimée », « au terme de cinq années de travail », ce n'étaient pas les dix à quinze mille familles prévues qui s'étaient établies en Crimée, mais « seulement cinq mille ». Raison : « le retour fréquent des colons sur leurs anciens lieux de résidence, ou leur départ pour les villes de Crimée ou d'autres régions de l'URSS». On peut comparer cette situation avec celle des colonies agricoles juives du 19e siècle, mais à cette différence près que, désormais, « de nouvelles possibilités [leur] étaient ouvertes dans l'industrie » (ainsi que dans l'administration, ce qui n'était pas le cas au 19e siècle).

Pour finir, la collectivisation était désormais en route. Semion Dimanstein, un communiste à toute épreuve qui fut pendant de longues années à la tête de la « Section juive », et qui accepta sans barguigner toutes les mesures prises par les Soviets au cours des années 20, se fendit soudain, en 1930, afin d'en préserver les colonies juives, d'un article dans la presse pour « dénoncer la collectivisation totale dans les régions dévolues aux minorités nationales », « ce qui lui valut un avertissement ». Mais la collectivisation s'imposa « sans épargner les jeunes pousses de l'agriculture juive », « les kolkhozes juifs furent réunis aux autres » et le projet de colonisation agricole juive en Ukraine et en Crimée fut définitivement enterré.

Néanmoins, l'initiative la plus importante en ce domaine fut, comme on le sait, le Birobidjan, territoire situé entre deux affluents de l'Amour, à la frontière de la Chine, « d'une superficie presque égale à celle de la Suisse ». On en donna par la suite différentes descriptions. En 1956, Khrouchtchev, dans un entretien avec des communistes canadiens, vanta ses terres - parmi les plus fertiles, son climat - méridional, « bien arrosé et ensoleillé », ses «rivières poissonneuses », ses « immenses forêts ». Le Sotsialistitcheskiï Vestnik le décrit comme « une taïga partiellement marécageuse ». L'Encyclopaedia Britannica : « une plaine avec de vastes marécages, par endroits des forêts marécageuses », mais aussi « des terres fertiles le long de l'Amour ». - Le projet naquit en 1927 au sein du Comité gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs. Il s'agissait non seulement « de transformer une part importante de la population juive en une communauté compacte de paysans sédentaires » (Kalinine), mais de créer (pour faire pièce au sionisme réactionnaire) un foyer national, une République autonome juive avec une population s'élevant à au moins un demi-million de personnes. (On ne saurait exclure une autre intention : créer une poche de fidèles au régime soviétique dans une région peuplée par des Cosaques qui lui étaient hostiles.)

Une expédition scientifique fut tout de suite envoyée au Birobidjan ; en 1928, il fut décidé de procéder - avant l'arrivée massive des colons juifs - à des travaux préparatoires, à l'édification de villages (pour cela, on eut recours à la population locale ou à des équipes itinérantes d'ouvriers chinois ou coréens). Les habitants du pays (des Cosaques qui s'étaient installés là dans les années 1860-1880 du 19e siècle et avaient surmonté bien des difficultés dans ces contrées difficiles) s'inquiétèrent de l'arrivée de ces nouveaux venus : ils pratiquaient la culture en jachère, avaient besoin de beaucoup de terres et craignaient de se les voir retirer. - La commission mandatée par le gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs « envisagea la possibilité d'installer progressivement 35 000 familles..., mais l'enquête sur le terrain montra que ces perspectives étaient trop optimistes ». - Le Comité central exécutif de l'URSS décida en mars 1928 d'affecter spécialement le Birobidjan à la colonisation juive, et les premiers convois de colons furent aussitôt formés. C'étaient des citadins venant d'Ukraine et de Biélorussie, nullement préparés au travail de la terre. (On leur promettait en échange la restitution de leurs droits civiques). Le Komsomol se mêla de l'affaire, des pionniers sillonnèrent le pays, collectant des fonds pour la colonisation du Birobidjan.

Ainsi expédiées à la hâte, toutes ces familles juives se retrouvèrent à leur arrivée dans des conditions épouvantables. Elles furent logées dans des baraquements près de la gare de Tikhonka (la future ville de Birobidjan). « Parmi les habitants de ces baraquements..., certains réussissent à obtenir des crédits et des aides à l'installation, et ils dépensent cet argent sans bouger de là où ils sont. D'autres, moins adroits, sont plongés dans la misère. » « Au cours de la première année, on n'a construit que 25 isbas, on a labouré seulement 125 hectares dont aucun n'a été ensemencé. » Et beaucoup ne sont pas restés : mille travailleurs arrivent au printemps 1928, mais 25 % d'entre eux repartent, déçus, dès la fin du mois de juillet ; parmi tous ceux qui sont arrivés en 1928, « plus de la moitié ont quitté le Birobidjan dès février 1929 ». Entre 1928 et 1933, 18 000 colons sont venus pour s'installer au Birobidjan alors que la population juive y atteint péniblement les six mille personnes ; selon d'autres sources, « en 1929, seulement 14 % des colons juifs prévus sont restés » ; les autres sont rentrés chez eux ou sont partis pour Khabarovsk et Vladivostok.

Larine, qui s'interroge avec intelligence et passion sur la meilleure façon d'organiser l'établissement agricole des Juifs, s'insurge pourtant : « Tapage malsain... autour du Birobidjan... L'établissement là-bas de millions de Juifs est une utopie... C'est tout juste si l'on n'a pas érigé ce projet en devoir national pour les Juifs soviétiques ; « c'est du sionisme à l'envers », « une espèce de populisme ». Quant aux organisations juives, elles refusèrent d'emblée de financer le lointain Birobidjan, considérant toute cette entreprise comme « trop chère et risquée ». Si elles ne l'approuvèrent pas, c'est qu'elle émanait non de la volonté des Juifs, mais de celle du pouvoir soviétique qui s'était mis en tête de remodeler le pays de fond en comble.

Dès la révolution d'Octobre et jusqu'à la fin des années 20, la vie des Juifs ordinaires fut profondément affectée par l'action des membres des Sections juives. À côté du Commissariat à la population juive, rattaché au Commissariat du peuple aux nationalités (de janvier 1918 à 1924), une organisation juive s'était constituée au sein du Parti communiste. Des Sections et des Comités juifs furent créés en province dès le printemps 1918, devançant presque la Section juive centrale. C'était un milieu formé de communistes fanatiques, plus fanatiques que les autorités soviétiques elles-mêmes, et parfois en avance sur elles dans leurs projets. C'est ainsi que, « sous la pression de la Section juive, le Commissariat à la population juive promulgua au début de l'année 1919 un décret dénonçant l'hébreu comme "une langue réactionnaire et contre-révolutionnaire" et prescrivant l'enseignement en langue yiddish dans les écoles juives ». Le Bureau central des Sections juives était rattaché au Comité central du Parti, et celles-ci étaient très nombreuses dans l'ex-Zone de résidence. « L'objectif principal des Sections juives était l'éducation politique et la soviétisation de la population juive dans sa langue maternelle, le yiddish. » De 1924 à 1928, « toute la sphère de l'instruction et de la culture juives fut soumise aux bureaux juifs des commissariats à l'Instruction publique [des républiques] » ; puis ils furent supprimés « pour les excès qu'ils commirent à vouloir imposer par la force la pratique généralisée du yiddish », et « cela ne fit que renforcer le pouvoir des Sections juives ».

L'action des Sections juives au cours des années 20 fut cependant contradictoire. « D'un côté, une intense activité de propagande communiste en langue yiddish, un combat impitoyable contre le judaïsme, l'enseignement juif traditionnel, les organisations juives indépendantes, les partis et mouvements politiques, le sionisme, l'hébreu. D'un autre côté, le refus de l'assimilation, le soutien à la langue yiddish et à sa culture, l'organisation d'un système d'enseignement soviétique juif, d'une recherche scientifique juive, l'action en faveur de l'amélioration de la situation économique des Juifs soviétiques » ; et, avec tout cela, « les Sections juives adoptaient souvent des positions plus radicales que les organes centraux du Parti ».

Qui formait les rangs de cette Section juive antisioniste ? C'étaient « en majorité des ex-membres du Bund et des socialistes-territorialistcs ». Ces transfuges, ou «communistes néophytes», avaient été nombreux à rejoindre le Parti communiste. L'objectif de la Section juive était de renforcer l'influence du communisme parmi les Juifs de Russie, et, à plus long terme, de créer une « nation juive soviétique » isolée de la communauté juive mondiale - mais, dans le même temps, « l'action de la Section juive aboutit paradoxalement à ce que de "dispositif technique" destiné à enrôler les Juifs dans "l'édification du socialisme", elle se transforme en centre de consolidation de la spécificité juive en Union soviétique ». Une scission se produisit ainsi au sein de la Section juive : d'un côté, les « partisans de l'assimilation à marche forcée » ; de l'autre, ceux qui considéraient que le travail de propagande en direction de la population juive, sous toutes ses formes, était « un outil nécessaire pour la préservation du peuple juif ». Dans Le Livre des Juifs de Russie, G. Aronson constate avec satisfaction que l'action de la Section juive « portait malgré tout, sous la sauce prolétarienne, la marque claire de l'identité nationale juive ». « Ce n'est pas un hasard si cette action a eu un écho et a parfois suscité la sympathie parmi de larges couches de la population juive en Pologne et aux Etats-Unis » ; l'auteur parle même d'une « variante du nationalisme juif sous l'apparence du communisme ». - Mais, en 1926, le Parti mit un frein aux activités de la Section juive, la transformant en Bureau juif. Ce dernier fut fermé en 1930 au même titre que tous les autres bureaux nationaux rattachés au Parti. Tout se fit désormais sous la seule égide du communisme. « Les Juifs de Russie ne disposèrent désormais d'aucun moyen de s'exprimer, y compris en tant que communistes . »

On peut dire que la fin de la Section juive marque la disparition définitive du Bund en tant que mouvement tentant de « rendre possible une existence nationale spécifique, fût-ce en contradiction avec les principes de la théorie social-démocrate ». Cependant, même après sa fermeture, nombre d'agents de la Section juive, ainsi que bien d'autres socialistes juifs, ne recouvrèrent pas leurs esprits, et, faisant fi de leurs compatriotes et du reste du monde, au nom de l'« édification du socialisme » continuèrent à travailler au sein de l'appareil de l'État et du Parti. Et c'est cela que l'on retint.

On peut se référer aux statistiques ou citer une multitude de cas particuliers, une chose est sûre : en ces années-là, la vague juive avait largement infiltré l'appareil du pouvoir soviétique. Un pouvoir qui étouffait la liberté d'expression, la liberté du commerce, la religion, la dignité humaine.

L'état de la culture juive en URSS fit l'objet, en 1923, d'un diagnostic très pessimiste de la part du « groupe Biekerman-Pasmanik » : « La culture juive a été mise sens dessus dessous, foulée aux pieds ; « tous les fondements de la culture nationale juive ont été ébranlés, toutes nos valeurs sacrées ont été mélangées à la boue». En 1922, S.Doubnov formulait un jugement semblable, parlant d'un « champ de ruines », du spectacle « de puissances ténébreuses et sauvages s'employant à détruire les derniers vestiges d'une culture ».

Seule l'historiographie juive fut épargnée pendant la première décennie du régime soviétique, ainsi qu'en témoignent les publications assez nombreuses autorisées au cours de cette période. Les archives de l'État, y compris celles du département de la Police, furent ouvertes dès le début de la révolution, ce qui rendit possibles les recherches et les publications aussi bien sur la participation des Juifs au mouvement révolutionnaire que sur les pogroms et les procès « rituels ». La Société historico-ethnographique juive reprit ses activités en 1920 et publia les « Matériaux pour l'histoire des pogroms antijuifs en Russie », en deux volumes. Par la suite, « elle fut l'objet d'attaques de la part de la Section juive » et « entra sur la voie du déclin », pour être supprimée en 1929. Des revues comme Evreïskii Vestnik ou Evreiskaïa Letopis furent interdites en 1926-1928. La revue de Doubnov, Evreiskaïa Starina, continua de paraître (même après le départ à l'étranger de celui-ci en 1922), mais fut fermée en 1930. Le Musée ethnographique juif subit le même sort, la même année.

Le destin de la culture juive dans les années 20, c'est le destin de deux langues qui se séparent : l'hébreu et le yiddish. L'hébreu fut combattu et interdit parce que le pouvoir voyait en lui la langue de la religion et du sionisme. Avant la consolidation du régime soviétique (en 1917-19), «plus de 180 publications en hébreu - livres, brochures, revues - virent le jour en Russie » (principalement à Odessa, mais aussi à Kiev et à Moscou). L'idée que « le destin de l'hébreu est lié à celui de la révolution communiste triomphante » parvint à se maintenir au début des années 20 « parmi des jeunes gens qui tentèrent de "créer une tribune littéraire révolutionnaire sous l'étendard de laquelle auraient pu s'unir les jeunes forces créatrices de la communauté juive mondiale ». Il n'empêche que « la Section juive insista pour que le Commissariat à la population juive » déclare l'hébreu « langue réactionnaire », et, dès 1919, le Commissariat à l'Instruction publique « interdit son enseignement dans tous les établissements scolaires. Les livres en hébreu furent progressivement retirés des bibliothèques ».

Le destin qui attendait la culture en yiddish fut bien plus mouvementé. Le yiddish restait la langue parlée par les masses juives. Notons que, d'après le recensement de 1926, il y avait encore 73 % de Juifs pour « déclarer que le yiddish était leur langue maternelle » (une autre source donne 66 %) - autrement dit la masse des Juifs était alors encore à même de conserver sa culture en langue yiddish. Le pouvoir soviétique tira profit de cette situation. Si, au cours des premières années qui suivirent la révolution, les bolcheviks étaient nombreux à penser que les Juifs devaient se détourner de leur langue et de leur nationalité, par la suite, le Commissariat à la population juive, la Section juive centrale et les sections juives rattachées aux commissariats à l'Instruction publique des différentes républiques entreprirent de créer une culture soviétique en yiddish. Dans les années 20, celui-ci fut reconnu comme l'une des langues officielles en Biélorussie ; à Odessa, dans les années 20 et même dans les années 30, le yiddish était « la langue principale utilisée dans de nombreux organismes d'Etat » ; le yiddish était employé dans les tribunaux et disposait de tranches horaires à la radio".

« A partir de 1923, on assiste au développement rapide de l'enseignement scolaire en yiddish dans l'ensemble de l'URSS » (y compris en Grande Russie et à Moscou). A partir de 1923 (et jusqu'en 1930), on commence à imposer le yiddish dans les écoles juives de l'ex-Zone de résidence, sans tenir compte de l'avis des parents. En 1923, il y avait en URSS 495 écoles où l'enseignement se faisait en yiddish, et elles accueillaient 70 000 élèves ; en 1928, il y en avait 900, et, en 1930, 160 000 élèves étaient scolarisés en yiddish. (Cela s'explique également par le fait qu'Ukrainiens et Biélorusses avaient à ce moment-là accédé à une pleine autonomie culturelle et ne voulaient pas que les enfants juifs introduisent un élément de russification ; quant aux parents juifs, ils ne voulaient pas que leurs enfants apprennent en ukrainien ou en biélorusse, et des écoles russes il n'y en avait plus - il ne leur restait donc plus qu'à envoyer leurs enfants dans les écoles yiddishophones.) Précisons en passant que, dans ces écoles, l'histoire juive n'était pas enseignée, elle était remplacée par une matière intitulée « la lutte des classes chez les Juifs ». (De même que dans les écoles russes on n'enseignait pas l'histoire russe, ni aucune autre, d'ailleurs, mais seulement la « sociologie ».) Au cours des années 20, « les quelques rares éléments de culture juive qui étaient enseignés dans les écoles soviétiques juives furent progressivement supprimés ». Au début des années 30, « le système de gestion relativement autonome des écoles soviétiques juives fut définitivement aboli ».

À partir de 1918, des établissements d'enseignement supérieur furent créés pour les Juifs : l'Université populaire juive à Moscou (jusqu'en 1922), et l'Université populaire juive de Petrograd, transformée en 1920 en Institut juif des Connaissances supérieures (dont l'un des créateurs fut Semion Lozinski) « qui a compté parmi ses membres nombre d'éminents savants et dispensé son enseignement à de nombreux étudiants juifs » ; cet Institut fonctionna jusqu'en 1925 grâce à l'aide du «Joint». Des départements juifs furent ouverts dans les facultés pédagogiques de l'université de Biélorussie (à partir de 1922) et de la deuxième université de Moscou (à partir de 1926). N'oublions pas non plus l'École centrale juive du Parti où l'enseignement était dispensé en yiddish (à partir de 1921). Un réseau d'établissements d'enseignement technique fut également mis en place (plus de 40 établissements techniques, industriels et agricoles).

La culture juive continua d'exister et bénéficia même d'une aide substantielle, mais aux conditions fixées par le régime soviétique. L'histoire du peuple juif fut complètement occultée au moment même où l'école historique et la philosophie russes étaient démantelées.

La culture juive des années 20 est déjà une culture soviétique, « prolétarienne », mais en langue yiddish. À ce titre, elle put obtenir le soutien de l'État pour ses journaux, ses théâtres. Et c'est pourquoi sans doute, quarante ans plus tard, Le Livre des Juifs de Russie porte un jugement plutôt positif sur la situation de la culture juive en URSS dans les premières années du régime soviétique. Jusqu'aux années 40, une section de l'Agence télégraphique juive mondiale eut son bureau à Moscou - ce fut la seule agence d'information à ne pas faire partie de l'agence Tass - et put envoyer ses dépêches à l'étranger (sous le contrôle de la censure soviétique, naturellement). Il y avait aussi des journaux en yiddish : le principal d'entre eux était l'organe de la Section juive, Der Emes, qui parut de 1920 à 1938. (Selon Dimanstein, il y avait en 1928 trente-quatre maisons d'édition qui publiaient en yiddish.)

La littérature en yiddish était encouragée, mais à condition qu'elle adopte une orientation bien précise : nier le passé historique juif - « avant Octobre » n'est qu'un sombre prologue à l'ère du bonheur et de l'épanouissement - ; noircir tout ce qui a trait à la religion et voir l'« homme nouveau » dans le Juif soviétique. Cela parut suffisamment attrayant aux yeux de certains écrivains juifs en vue, partis de Russie après la révolution, pour qu'ils décident de rentrer en URSS ; c'est ce que firent, en 1925, le poète David Hofstein (bien qu'« il fût toujours soupçonné de "nationalisme" ») ; Leïb Kvitko (« il s'adapta facilement aux conditions soviétiques et sa production poétique fut abondante ») ; en 1926, ce fut le tour de Peretz Markish (« il se soumet sans difficulté aux exigences de la ligne du Parti ») ; en 1928, Moïse Koulbak et Der Nistor (Pinkhos Kaganovitch - il se distingua ultérieurement par son roman La Famille Machber, « l'œuvre la moins soviétique et la plus libre à avoir jamais été produite par la littérature juive en Union soviétique ») ; en 1929, David Bergelson, qui « dut payer un lourd tribut à ceux qui détenaient le pouvoir » : « la révolution a le droit d'être cruelle». (Ce dont il fit l'expérience, ainsi que Markish et Kvitko, en 1952.) La culture « bourgeoise » en hébreu fut écrasée. Un groupe d'écrivains, avec à leur tête Kh. N. Bialik, partit pour la Palestine en 1921. Un autre «groupe d'écrivains pratiquant l'hébreu parvint à se maintenir jusqu'au milieu des années 30. Leurs œuvres étaient publiées de loin en loin » dans des revues étrangères. « Certains de ces écrivains furent bientôt arrêtés et disparurent sans laisser de trace ; d'autres réussirent à s'extirper de l'Union soviétique. »

Pour ce qui est de la culture juive en langue russe, la Section juive la considérait « comme le résultat de la politique d'assimilation conduite sous l'Ancien Régime ». Au cours de la deuxième moitié des années 20, les écrivains s'exprimant en yiddish, semblables en cela à tous les autres écrivains soviétiques, se divisèrent en « prolétariens » et « compagnons de route ». Les écrivains juifs les plus importants s'intégrèrent à la littérature soviétique de langue russe. (Faute de place, cette catégorie ne sera pas examinée dans ce livre.)

À partir de 1921, l'État subventionna une troupe théâtrale de qualité, le Théâtre de chambre juif, qui donnait ses représentations en yiddish ; devenue en 1925 le Théâtre d'État juif, cette compagnie fit de nombreuses tournées en Europe, contribuant à rehausser l'autorité du régime soviétique aux yeux des Juifs du monde entier. Elle s'employait à tourner en ridicule les mœurs et la religion des petites communautés juives d'avant la révolution.

L'un de ses acteurs, Mikhoëls, s'y distingua tout particulièrement et en prit la direction en 1928.

Plus complexe est l'histoire d'une autre compagnie théâtrale qui existait déjà avant la révolution d'Octobre et jouait en hébreu, le Gabima. Elle bénéficia du soutien de Lounatcharski, de Gorki et de Stanislavski, mais fut accusée par la Section juive d'être « un repaire sioniste », et il fallut une intervention de Lénine pour qu'elle puisse continuer d'exister. Elle obtint le statut de théâtre d'État. C'était « le dernier îlot d'hébreu en Union soviétique, mais il était clair que ce théâtre n'avait pas d'avenir». (Le critique dramatique A. Kugel lui reprocha de renier les mœurs et l'esprit juifs.) En 1926, la troupe partit en tournée à l'étranger pour ne plus revenir, ce qui ne l'empêcha pas de disparaître peu après.

À l'opposé, le Théâtre d'État en yiddish « provoqua un véritable boom de l'art dramatique juif en URSS. Au début des années 30, on comptait dix-neuf troupes professionnelles en yiddish dans le pays... Il y avait une école de théâtre juive à Moscou, des théâtres-studios à Kiev et Minsk ». Ajoutons à cela le théâtre-studio Freikunet qui fonctionna à Moscou dans les années 20.

Il convient ici d'évoquer le destin théâtral posthume du malheureux Semion Iouchkévitch, surnommé « le Gogol juif ». Il publia en 1926 un livre intitulé Épisodes qui « tournait en ridicule l'attitude des bourgeois juifs pendant la révolution ». Iouchkévitch mourut en 1927 et, un an après, la censure soviétique interdit la pièce de théâtre qui avait été tirée de son livre. C'était une œuvre d'orientation antibourgeoise : que vouloir de plus ? Mais « toute l'action se déroule en milieu juif », dont sont raillées « la bêtise, la lâcheté, la cupidité », - et la censure décida d'interdire la pièce « par crainte de réactions judéophobes ».

Et pendant ce temps, dans quel état se trouvaient les organisations sionistes d'URSS ? Elles étaient fondamentalement inacceptables pour le pouvoir communiste, accusées de « collaboration avec l'Entente », avec l'« impérialisme mondial », - mais c'est justement la reconnaissance internationale dont elles bénéficiaient qui obligeait à les traiter avec une certaine retenue. En 1921, la Section juive leur déclara « la guerre civile sur le terrain juif ». Les mesures prises contre le sionisme furent encore aggravées par les interdits qui frappaient l'hébreu. Cependant, « la pression antisioniste ne se fit pas sentir partout ni avec une force suffisante » -autrement dit, « les condamnations à de lourdes peines de prison et de déportation furent relativement rares ». Au printemps 1920, on arrêta quelques sionistes de droite, histoire de leur faire peur, mais ils furent amnistiés à l'occasion du 1er mai. « L'ambivalence de la politique du Kremlin » se fit également sentir au cours des négociations avec les représentants de l'Organisation sioniste mondiale (février 1921) : Tchitchérine ne rejeta pas toutes leurs requêtes, le pouvoir soviétique « n'étant pas encore prêt à stigmatiser définitivement le sionisme », comme l'y poussait la Section juive. Pourtant, avec le début de la NEP, « le relâchement général de la pression de l'administration permit aux groupes sionistes de respirer quelque peu ». (Il est intéressant de noter que Dzerjinski écrivait en 1923 : « Le programme des sionistes n'est pas dangereux pour nous, c'est même plutôt le contraire, je le considère comme utile pour nous » ; et, en 1924 : « Nous avons des raisons de fond d'être amis avec les sionistes » Lesdits sionistes parvinrent à maintenir entre 1920 et 1924 leur Bureau central à Moscou (ses membres furent arrêtés en mars 1924, et ce n'est que grâce à de nombreuses interventions en URSS et à l'étranger que leur peine de déportation en Asie centrale fut commuée en relégation). Dès « 1923, il ne restait plus en Union soviétique que deux organisations sionistes autorisées » : les Poalei-Tsion et la fraction « légale » de l'organisation de jeunesse Gekhalouts. qui s'était fixé pour but la colonisation agricole de la Palestine et s'y préparait dans les kolkhozes d'URSS ; elle édita sa revue entre 1924 etl926. Même l'aile gauche du parti sioniste-socialiste Tseireï-Tsion (« La jeunesse de Sion ») adopta un ton de plus en plus agressif vis-à-vis des bolcheviks ; des arrestations massives, quoique de courte durée, s'ensuivirent, après quoi ce Parti choisit la clandestinité et ne fut définitivement liquidé qu'à la fin des années 20.

On peut se faire une idée de cette forme d'activité clandestine en suivant la trace du Parti Tseireï-Tsion qui encadrait une importante organisation de jeunesse (Kiev, Odessa). « Ils avaient pour devise : "Le sang juif ne doit pas servir à lubrifier les rouages de la révolution". » En ce qui concerne le pouvoir soviétique, « ils le reconnurent formellement, tout en appelant à la guerre contre la dictature du Parti communiste ». Ils prirent la Section juive pour cible principale de leur propagande politique. « En particulier, ils militèrent avec beaucoup de virulence contre le transfert des Juifs vers les campagnes [la Crimée] », voyant là une atteinte à « leur spécificité nationale ». Parmi ces jeunes sionistes, certains se retrouvèrent en prison. À partir de 1926, ce Parti commença à décliner, puis disparut complètement.

Une vague d'arrestations s'abattit sur les milieux sionistes en septembre-octobre 1924. Une partie d'entre leurs membres furent jugés à huis clos et condamnés à des peines allant de trois à dix ans de camp. En 1925, le Comité exécutif central (Smidovitch), le Commissariat à l'Instruction publique (Rykov) et même le Guépéou (Menjinski et Deribas) assurèrent les délégués sionistes qu'ils n'avaient rien contre eux « dans la mesure où ils ne [dressaient] pas la population juive contre le pouvoir soviétique ».

En 1924, Pasmanik déclara que « les sionistes, les Juifs orthodoxes et les nationalistes devraient être au premier rang de ceux qui combattent le pouvoir soviétique et le bolchevisme ». Mais son appel resta sans suite.

Les poursuites contre les sionistes reprirent dans la seconde moitié des années 20 ; la commutation des condamnations en possibilité d'émigrer se fit de plus en plus rare. « En 1928, les autorités proclamèrent la dissolution des Poalei-Tsion, liquidèrent l'organisation "légale" Gekhalouts » et « fermèrent les exploitations agricoles qui lui appartenaient. Dans le même temps, presque tous les mouvements sionistes clandestins furent définitivement démantelés ». Le droit de quitter l'URSS « fut systématiquement réduit » après 1926. Une partie des sionistes restèrent en prison ou furent déportés.

S'il est vrai que la jeunesse juive des villes s'engagea massivement en faveur du communisme et des Soviets, la résistance qu'y opposèrent les Juifs plus âgés, religieux, ceux de l'ex-Zone de résidence, n'en fut pas moins acharnée. Le Parti, par l'intermédiaire de la Section juive, s'imposa brutalement et pesa de tout son poids. «Il faut s'être rendu dans l'une de ces villes traditionnellement juives, disons Minsk ou Vitebsk, pour constater à quel point tout ce qu'il y avait de digne, de respectable et de respecté au sein de la communauté juive est désormais rabaissé, réduit à la misère, à l'affliction et au désespoir, pour voir les premières places occupées par des gens sans morale, sans réflexion et sans scrupules ». Le pouvoir bolchevique a provoqué « de terribles ravages, tant sur le plan matériel que sur le plan moral... au sein de notre communauté aussi ». - « La prolifération des bolcheviks juifs d'un côté, celle des nepmen juifs de l'autre, témoigne de façon alarmante de la profonde décomposition culturelle de la communauté juive. Et si le peuple russe ne peut espérer se guérir du bolchevisme qu'en restaurant dans la vie publique ses principes religieux et moraux, la pensée juive doit elle aussi œuvrer dans le même sens. »

Et c'est ce qu'elle fit. Mais, sur l'efficacité et les résultats de ce travail, les témoignages divergent. Un auteur contemporain de ces événements considère que « la société juive s'est retrouvée soit complètement déboussolée, soit, plongée dans le plus profond désarroi, elle s'est détournée de ce qui se passait autour d'elle » - à la différence de la société russe qui manifesta une certaine résistance, quoique « maladroitement et sans succès ». « A la fin des années 20 et au début des années 30, les Juifs se détachent en masse de leurs traditions. » Un témoignage plus tardif (1933) indique qu'« au cours des vingt dernières années », les Juifs de Russie « se sont de plus en plus éloignés de leur passé, de leur esprit, de leurs traditions ». - Quelques années plus tard, avant la Seconde Guerre mondiale : « Avec l'avènement de la dictature bolchevique, le conflit entre pères et fils a pris des formes particulièrement violentes dans le milieu juif. »

Un demi-siècle plus tard, M. Agourski rappelait que les malheurs qui ont frappé les Juifs du fait de la révolution s'expliquent en grande partie par le fait que la jeunesse juive s'était détournée de sa religion et de sa culture nationales « sous l'influence exclusive de l'idéologie communiste »... « La pénétration massive des Juifs dans toutes les sphères de la vie publique russe » et dans les sphères dirigeantes soviétiques pendant les vingt années qui suivirent la révolution se révéla non constructive et néfaste pour eux.

Pour finir, un auteur des années 90 : « Les Juifs constituèrent l'élite de la révolution, ils étaient dans le camp des vainqueurs. C'est un aspect singulier de cette révolution russe, à la fois plurinationale et sociale. Par ailleurs, les Juifs furent soumis à un processus de bolchevisation politique et de soviétisation sociale : la communauté juive comme structure ethnique, religieuse et nationale, disparut sans laisser de trace ».

La jeunesse juive qui s'était jetée à corps perdu dans le bolchevisme était grisée par sa nouvelle mission, par l'influence qu'elle exerçait sur le cours des choses. Certains mirent de l'enthousiasme à renier leurs origines. Mais cette conversion à l'internationalisme et à l'athéisme le plus intransigeant ne conduisit pas à l'assimilation que le peuple juif avait redoutée pendant des siècles, c'est-à-dire à l'intégration à la culture dominante. Comme tous les autres jeunes, d'ailleurs, ces jeunes Juifs entreprirent en fait de créer un peuple nouveau, le peuple soviétique. Comme le note M. Agourski, seule une petite minorité - parmi laquelle des gens qui étaient allés jusqu'à se convertir à l'orthodoxie tout en voulant conserver les « formes politiques du bolchevisme », tel l'avocat A. Gourovitch qui défendit le métropolite Veniamin dans son procès fatal en 1922 - (Vasily Pavlovich Kazansky - Metropolite de Petrograd et Gdov fusillé en 1922), seule cette minorité aspira à se fondre dans la culture russe et justifie que l'on parle à son propos d'assimilation. - Aujourd'hui, à propos des Juifs qui travaillèrent « dans l'appareil du Parti et de l'État, dans des institutions économiques, scientifiques et même militaires », l'Encyclopédie juive note que « la plupart ne cachaient pas leur origine juive, mais adoptèrent rapidement, eux et leur famille, la culture et la langue russes, et leur appartenance au monde juif perdit tout contenu culturel ». Oui, ces gens rejetèrent la culture qui les avait formés - on était en train de forger l'homo sovieticus ; mais, après plusieurs décennies, l'avenir montra que quelque chose de leur conscience nationale juive était tout de même resté en eux, résistant à l'éradication complète.

Même pendant les années 20, en pleine apothéose de l'internationalisme, les mariages mixtes (« entre Juifs et Russes ou autres non-Juifs ») ne représentèrent en moyenne que 6,3 % sur l'ensemble du pays - 16,8 % en RSFSR, mais seulement 2,8 % en Biélorussie et 4,5 % en Ukraine (selon d'autres sources, on trouve pour l'année 1926 respectivement 8,5 %, 21 %, 3,2 % et 5 %). Le processus d'assimilation ne faisait que débuter.

Et la situation de la religion juive, dans tout cela ? Hostile à toute forme de religion, alors qu'il frappait sans pitié l'Église orthodoxe, le pouvoir bolchevique manifesta dans un premier temps une attitude plutôt tolérante à l'égard de la pratique religieuse des Juifs. « En mars 1922, le journal Der Emes faisait savoir que la section d'agitation et de propagande politique du Comité central n'avait nullement l'intention d'offenser les sentiments religieux... Au cours des années 20, cette tolérance ne s'étendait pas à l'orthodoxie que les autorités considéraient comme l'un des ennemis les plus dangereux du régime soviétique ». Il est vrai que la campagne de confiscation des objets de valeur appartenant à l'Église orthodoxe toucha également les synagogues. E. Iaroslavski publia dans les Izvestia un article intitulé « Que peut-on prendre dans les synagogues ?» : « Les rabbins disent souvent qu'il n'y a pas d'objets précieux dans les synagogues. Le plus souvent, c'est effectivement le cas... Habituellement, les murs sont nus. Mais les chandeliers à sept branches sont souvent en argent. Il faut impérativement les confisquer. » Il faut dire que, trois semaines auparavant, « on avait confisqué seize objets en argent dans une synagogue », et dans une autre « cinquante-sept objets en argent et deux en or ». Iaroslavski prévoyait également d'instaurer un impôt progressif sur l'achat des "bonnes" places dans les synagogues. (Mais ce projet, apparemment, n'eut pas de suite.)

Cependant, « la Section juive insistait auprès des hautes instances pour qu'elles adoptent à l'égard du judaïsme la même politique qu'à l'égard du christianisme ». Dès 1921, à l'occasion du Nouvel An juif, la Section juive organisa « un procès public de la religion juive » à Kiev. Le Livre des Juifs de Russie évoque également d'autres « procès exemplaires » de ce genre à Vitebsk, Rostov, Odessa. Ils se déroulaient en yiddish, et la Section juive faisait en sorte que le judaïsme y fût «jugé » par des bolcheviks juifs.

Les écoles religieuses furent interdites par voie administrative ; en 1920, la section juive du Commissariat à l'Instruction publique émit une circulaire sur la liquidation des heders et des yeshivat. « Cependant, ceux-ci continuèrent à fonctionner dans la clandestinité pendant de longues années. » « Il y a un grand nombre de ces établissements plus ou moins illégaux. » « Malgré l'interdiction de l'instruction religieuse, les années 20 furent dans l'ensemble les plus favorables à la vie religieuse juive en URSS. »

Bien entendu, « à la demande des travailleurs juifs », de nombreuses tentatives de fermeture de synagogues eurent lieu, mais « elles se heurtèrent à la résistance farouche des fidèles ». Malgré cela, « au cours des années 20, on ferma les synagogues centrales de Vitebsk, Minsk, Gomel, Kharkov et Bobrouïsk ». La synagogue centrale de Moscou « put être sauvée grâce à l'intervention du rabbin Mazé auprès de Dzerjinski et Kalinine » ; en 1926, « on ferma à Kiev la synagogue centrale pour y installer un théâtre juif pour enfants». Mais «la majorité des synagogues continua de fonctionner. Ainsi, en 1927, on dénombrait en Ukraine 1 034 synagogues et maisons de prière en activité », et « les synagogues étaient même plus nombreuses à la fin des années 20 qu'en 1917 ».

Les autorités tentèrent de concocter une « Synagogue vivante » (sur le modèle de l'« Eglise vivante » des orthodoxes) où « le portrait de Lénine était accroché bien en vue » ; on tenta également de susciter des « rabbins rouges », des « rabbins communisants » ; cependant, « cette entreprise échoua, on ne réussit pas à provoquer de schisme parmi les fidèles de la religion juive ». - «L'écrasante majorité des Juifs religieux était farouchement opposée à la "Synagogue vivante", c'est pourquoi les plans élaborés par le pouvoir soviétique... se soldèrent par un échec complet. »

A la fin de l'année 1930, un groupe de rabbins fut arrêté. Ils « furent libérés au bout de quinze jours et contraints de signer une lettre rédigée par les agents du Guépéou » : 1) la religion juive ne fait l'objet d'aucune persécution en URSS, « contrairement à ce qui se passait sous le régime tsariste » ; 2) pas un seul rabbin n'a été fusillé depuis l'avènement du régime soviétique.

Dans les régions de peuplement juif, « on tenta d'instaurer comme jour férié le dimanche ou le lundi ; la Section juive exigea que les écoles fonctionnent le samedi et que le jour de repos soit le dimanche ». (Mais, bientôt, à partir de 1929, tous eurent à connaître la « semaine de cinq jours » ou la « semaine de six jours » avec des jours de repos fluctuants - et les chrétiens perdirent leur dimanche, comme les Juifs leur samedi.) Lors des fêtes religieuses, les membres de la Section juive se déchaînaient devant les synagogues : à Odessa, « ils firent irruption dans la synagogue Brodski... et mangèrent démonstrativement du pain devant les fidèles qui observaient le jeûne ». Ils organisèrent également des journées de travail d'intérêt général (sur le modèle des subbotniki et des voskresniki) à l'occasion du Kippour. « Quand il y avait des fêtes, surtout au moment de la fermeture des synagogues, on procédait fréquemment à la réquisition des rouleaux de la Torah, des livres de prière ». - « L'importation de pain azyme en provenance de l'étranger... était tantôt autorisée, tantôt interdite » ; de plus, « à partir de 1929, la fabrication de celui-ci fut frappée d'une lourde taxe ». Larine fait état de l'« autorisation ahurissante » accordée par les autorités à l'importation de pain azyme de Koenigsberg pour la Pâque de 1929.

Pendant les années 20, des ouvrages religieux purent être imprimés par des entreprises privées. « A Leningrad, les Hassides réussirent à tirer des livres de prière à plusieurs milliers d'exemplaires », tandis que le rabbin de Leningrad, D. Ketsenelson, se fit publier par l'imprimerie de L'Agitateur rouge. Des calendriers juifs furent fabriqués et « diffusés à des dizaines de milliers d'exemplaires. » Plus encore : « La communauté juive fut la seule [à Moscou] à obtenir l'autorisation de construire de nouveaux édifices religieux au cours des années 20 » : une deuxième synagogue, rue Vycheslavtsev, et une troisième à Tchcrkisov ; ces trois synagogues purent fonctionner tout au long des années 30.

Cependant, « les jeunes écrivains et poètes juifs... consacraient des pages enflammées aux synagogues vides, aux rabbins sans auditoire, aux petits gars de province devenus des commissaires rouges redoutés ».

Mais nous connaissons aussi la fureur destructrice des komsomols russes à la Pâque orthodoxe : ils arrachaient les bougies des mains des fidèles, jetaient par terre les gâteaux pascals bénits, puis grimpaient au sommet des coupoles pour en arracher les croix. Des milliers de belles églises réduites à des amas de pierres, des milliers de prêtres fusillés, des milliers d'autres jetés dans les camps...

En ces années-là, nous avons tous voulu chasser Dieu.

Dès les premières années du régime soviétique, les portes de la science et de la culture russes s'ouvrirent largement à l'intelligentsia et à la jeunesse juives - de vastes perspectives, mais limitées quant au contenu par le pouvoir soviétique. (Au tout début de cette période, c'est Olga Kameneva, la sœur de Trotski, qui régentait l'élite culturelle.)

Dès l'année 1919, « la jeunesse juive se rua massivement » sur le cinéma, art prisé par Lénine pour « son effet de propagande immédiat ». « Beaucoup de Juifs se retrouvèrent à la tête de studios, de directions centrales ou locales du cinéma, de centres de formation ou d'équipes de prises de vues ». (B.Choumiatski, l'un des fondateurs de la République de Mongolie, et S.Doukelski furent, à diverses périodes, à la tête de la Direction centrale de l'Industrie cinématographique.) Les Juifs contribuèrent indubitablement aux réussites du jeune cinéma soviétique. L'Encyclopédie juive cite une longue liste d'administrateurs, de metteurs en scène, de réalisateurs, d'acteurs, de scénaristes, de critiques de cinéma. Parmi les réalisateurs, Dziga Vertov est considéré comme l'un des classiques du cinéma soviétique, principalement du cinéma documentaire : Kino-Pravda, En avant, soviet !, Symphonie du Donbass, Trois Chants sur Lénine ( on sait moins que c'est lui qui dirigea les prises de vues de la destruction des reliques de Saint-Serge de Radonèje). Dans le genre « film historique documentaire », Esphir Choub, « en procédant à des montages tendancieux de bandes d'actualités, réalisa plusieurs longs-métrages de propagande (La Chute de la dynastie des Romanov, 1927, etc.), et, plus tard, en utilisant le même procédé, des films pathétiques à la gloire du communisme ». - Tout le monde connaît G.Kozintsev et L. Trauberg (S.V.D., La Nouvelle Babylone), S. Ioutkévitch. F.Ermler créa un Atelier de cinéma expérimental. On peut citer également G.Rochal (Gospoda Skotininy, Son Excellence - l'attentat de Girsh Lckkert), Y.Raïsman (Le Bagne, La terre a soif) et d'autres. Mais la figure la plus importante des débuts du cinéma soviétique est incontestablement Sergueï Eisenstein. Il apporta « son souffle épique, son sens de la grandeur monumentale des scènes de masse, sa maîtrise du montage - rythme et intensité émotionnelle ». Mais il mit son talent au service de la propagande. Le retentissant succès mondial du Cuirassé Potemkine fut une machine de guerre en faveur des Soviets, mais ce film ne fait que broder sur l'histoire russe, exacerber la haine envers la vieille Russie en utilisant des « accessoires cinématographiques » comme la bâche dont on couvre la foule des marins avant de les fusiller (et la Terre entière a cru que les choses s'étaient réellement passées ainsi), ou le « massacre » sur le grand escalier d'Odessa, qui est pure invention. (Plus tard, il fallut rendre service à Staline sur le terrain de l'idéologie totalitaire, puis sur celui du nationalisme, et Einsenstein répondit toujours présent.)

Bien que l'Encyclopédie juive ait sélectionné les artistes qui y figurent selon le critère de la nationalité, il nous faut redire que ce n'est pas ce critère qui fut décisif à l'époque, mais le vent d'internationalisme qui balaya les premières années du régime soviétique, chassant toute forme d'esprit national, toute tradition. La personnalité qui se détache le plus dans ce contexte est un homme de théâtre, mais proche du pouvoir - Meyerhold. Il fut l'étoile du théâtre soviétique. Il eut ses admirateurs inconditionnels, mais aussi ses détracteurs. A.Tyrkova-Williams raconte dans ses Mémoires qu'il brisait les auteurs comme les acteurs « par son esprit dogmatique et sa sécheresse » ; l'actrice Komissarjevskaïa « sentit que ses innovations étaient dépourvues de simplicité créatrice aussi bien que de clarté éthique et esthétique », il « coupait les ailes aux acteurs..., considérait que le cadre est plus important que le tableau» ; il fut par ailleurs un adversaire acharné de Mikhaïl Boulgakov.

Certes, l'époque exigeait que les artistes payent pour leurs privilèges. C'est à quoi durent se résoudre et Katchalov, et Nemirovitch-Dantchcnko, et tous les autres... parmi lesquels le talentueux metteur en scène A. Taïrov-Kornblit, une célébrité de l'époque, qui, en 1930, dénonça dans la presse le « complot des industriels ». Marc Chagall émigra en 1923. Mais la plupart des peintres des années 20 durent se conformer aux impératifs de la propagande soviétique et plusieurs peintres juifs s'y employèrent avec succès, à commencer par A.Lisitsky : voyant dans la révolution d'Octobre « une nouvelle ère de l'histoire de l'humanité », il « participa activement au travail de toutes sortes de comités et de commissions, et dessina le premier drapeau du Comité exécutif central que les membres du gouvernement portèrent sur la place Rouge en 1918 » ; une de ses affiches les plus célèbres orna de nombreuses expositions soviétiques à l'étranger, des albums de propagande (« L'URSS édifie le socialisme », etc.). Mais le grand favori du pouvoir soviétique (nombreux portraits de Lénine, de Trotski et d'autres hauts dignitaires, Vorochilov, Frounze, Boudiënny) fut Isaac Brodski qui, « après avoir exécuté le portrait de Staline, devint le portraitiste officiel du régime soviétique » en 1928 et, à partir de 1934, fut nommé directeur de l'Académie des beaux-arts.

« Au cours des premières années qui suivirent la révolution..., la vie musicale des Juifs se fit encore plus animée. » Au début du siècle s'était constituée en Russie, « pour la première fois au monde, une école musicale juive unissant les traditions nationales les plus profondes à la science musicale européenne », et maintenant, durant les années 20, « les compositeurs juifs se montraient particulièrement productifs - de nombreuses œuvres sur des thèmes et des sujets juifs virent le jour » : par exemple l'opéra La Jeunesse d'Abraham, de M. Gnessine, Le Cantique des cantiques de A. Krein, La Rhapsodie juive de son frère G. Krein. Malgré les limitations imposées à cette époque par le régime soviétique, ce dernier put accompagner son fils pour une mission de huit ans à Vienne et à Paris, afin que celui-ci « approfondisse ses connaissances dans les domaines de la composition et de l'interprétation ». Les Juifs avaient toujours connu le succès comme musiciens -, ils pouvaient désormais faire pleinement la démonstration de leur talent dans les meilleures conditions, hors de toute idéologie. De jeunes inconnus appelés à devenir célèbres firent leurs premières armes au cours de cette période. - On relève également un certain nombre de « responsables de la vie musicale ». Matias Sokolski-Grinberg fut « inspecteur principal de la musique au Commissariat à l'Instruction publique » et rédacteur en chef de la très idéologique revue Musique et révolution. Plus tard (pendant les années 30), Moïse Grinberg, « responsable important de la vie musicale », dirigea les Editions musicales d'Etat, fut rédacteur en chef de la revue La Musique soviétique, puis directeur des émissions musicales à la radio d'Etat. Il y avait également un Conservatoire juif à Odessa.

Dans le domaine de la variété, Léonid Outiossov connaissait un succès triomphal, répandant dans tout le pays le folklore juif d'Odessa. Nombre de ses chansons à succès avaient pour auteur A.d'Aktil. La marche de l'Aviation soviétique fut composée par P.Guerman et Y.Khaït (tous ceux de ma génération l'ont chantée). C'étaient les débuts de la chanson soviétique de masse.

Cependant, la culture soviétique faisait l'objet d'une surveillance et d'un contrôle toujours accrus. Le Conseil scientifique d'Etat. Les Editions d'État. (Dotées de leur « commissaire politique » - en 1922-1923, David Tchernomordikov -, elles étouffèrent bon nombre de maisons d'édition privées.) Sur le même modèle, les Editions musicales d'Etat. La Commission d'Etat pour l'achat des droits d'auteur, c'est-à-dire des moyens de subsistance des artistes. (La surveillance politique - comme celle dont fit l'objet le directeur du Conservatoire de Moscou, Glazounov - sera évoquée à part.)

Les Juifs ne firent certes que participer à la marche triomphale de la culture prolétarienne. Mais ce climat d'euphorie et de bonne conscience empêcha de voir que la culture soviétique était en train d'écraser, d'étouffer la culture russe.

Entre 1923 et 1927, Staline et Trotski se disputèrent âprement le pouvoir. Puis ce fut Zinoviev qui prétendit avec non moins d'acharnement à la première place dans le Parti. En 1926, bernés par Staline, Zinoviev et Kamenev s'allièrent à Trotski (L'« Opposition unifiée ») - autrement dit, trois dirigeants juifs de premier plan se retrouvèrent sur le même front. Il n'est pas étonnant que l'on trouve un grand nombre de Juifs parmi les jeunes trotskistes de moindre poids politique. (C'est ce qu'indique le témoignage de A.Tchiguili, cité par Agourski, qui eut plus tard plusieurs trotskistes pour compagnons de cellule : « Les trotskistes étaient effectivement de jeunes intellectuels juifs » venant pour la plupart de l'aile gauche du Bund.)

« L'Opposition était considérée comme majoritairement juive », ce qui inquiétait sérieusement Trotski. En mars 1924, il se plaignit à Boukharine de ce que les ouvriers de Moscou n'hésitaient pas à déclarer ouvertement que « les Juifs se révoltent » ; il aurait même « reçu plusieurs centaines de lettres à ce sujet ». Boukharine considéra qu'il ne s'agissait là que de cas isolés. Alors «Trotski tenta de faire figurer la question de l'antisémitisme à l'ordre du jour d'une réunion du Politburo, mais personne ne lui apporta son soutien ». Trotski craignait par-dessus tout que Staline n'utilisât contre lui la carte de l'antisémitisme. Ce qui fut partiellement le cas (Ouglanov, alors secrétaire du comité du Parti de Moscou). Et lors de la dispersion (ordonnée par le même Ouglanov) de la manifestation trotskiste organisée à Moscou le 7 novembre 1927, « on entendit des propos antisémites ».

Staline avait peut-être envisagé de jouer la carte de l'antisémitisme contre l'« Opposition unifiée », cela pouvait sembler avantageux à court terme, - mais son incomparable flair politique l'en détourna alors même qu'il paraissait s'orienter vers cette solution. Il comprenait que les Juifs étaient à cette époque fort nombreux dans le Parti (s'ils s'unissaient contre lui, cela pouvait représenter une véritable force), ils lui étaient également précieux pour obtenir l'aide de l'étranger, enfin il pensait avoir encore besoin pendant quelque temps des cadres juifs du Parti. (Il ne s'est d'ailleurs jamais séparé de son homme de main préféré, Léon Mekhlis ; ni de son fidèle compagnon du temps de la guerre civile, Moïse Roukhimovitch.) - Et alors même que l'ascension de Staline s'accompagna, à la fin des années 20, d'une réduction du nombre des Juifs au sein de l'appareil du Parti, ce n'est pas un hasard si celui-ci envoya Iénoukidzé se faire photographier « parmi les délégués juifs » au congrès des « ouvrières et paysannes » et ordonna à Iaroslavski d'écrire dans la Pravda que « les manifestations isolées d'antisémitisme dans la lutte contre l'Opposition » constituaient une tentative « d'utiliser la moindre petite fissure, la moindre petite brèche » dans la dictature du prolétariat ; « rien n'est plus bête, plus réactionnaire que d'expliquer les racines de l'Opposition par l'origine nationale de tel ou tel opposant ». - Et c'est au cours du 15e Congrès, où l'« Opposition unifiée » fut mise en déroute, que Staline confia à Ordjonikidze le soin de traiter spécialement de la question nationale comme pour prendre la défense des Juifs. L'appareil du Parti « est majoritairement composé de Russes... c'est pourquoi les bavardages sur la prétendue mainmise des Juifs sont dépourvus de tout fondement ». Staline lui-même déclara lors du 16e Congrès, en 1930, que « le chauvinisme russe » représente « le principal danger pour la question nationale ». - C'est ainsi qu'il ne mit pas en œuvre son projet de « purger » l'appareil du Parti et du gouvernement des Juifs qui s'y trouvaient, mais encouragea au contraire leur pénétration dans de nombreuses instances et institutions.

Lors du 15e Congrès (décembre 1927), il fallut se résoudre à aborder le redoutable problème de la paysannerie : que faire de ces insupportables paysans qui prétendent obtenir des biens manufacturés en échange du grain qu'ils produisent ? C'est Molotov qui fut chargé de prononcer le discours principal. Mais, parmi les autres orateurs, on trouve Schlichter et Iakovlev-Epstein, ces deux inoubliables fossoyeurs de la paysannerie. Il fallait envisager la guerre totale contre les paysans, et Staline ne pouvait se permettre de se séparer de cadres expérimentés ; il devait sans doute penser aussi que cette campagne étant massivement dirigée contre des populations slaves, il serait plus sûr de s'appuyer sur des Juifs que sur des Russes. Au sein même du Gosplan, il conserva une solide majorité juive. On retrouve naturellement Larine dans les instances qui conçurent et dirigèrent la collectivisation ; Léon Kritsman dirigea l'Institut agraire à partir de 1928, fut vice-président du Gosplan en 1931-1933, joua un rôle de premier plan dans la campagne contre Kondratiev et Tchaïanov. Jacob Iakovlev-Epstein prit la tête du Commissariat à l'Agriculture. (Il avait derrière lui une longue carrière dans l'agit-prop, mais, dès 1923, au 12e Congrès, c'est lui qui élabore le projet de plan sur la politique agricole, et c'est ainsi qu'en 1929 il est propulsé au Commissariat à l'Agriculture. Et c'est lui qui dirigea les opérations de la collectivisation, de la Grande Fracture, avec ses exécutants zélés sur le terrain. Un auteur d'aujourd'hui écrit : « À la fin des années 20, on vit pour la première fois un nombre appréciable de communistes juifs investis d'un pouvoir de vie ou de mort dans les campagnes. C'est pendant la collectivisation que se fixa définitivement l'image du Juif comme ennemi implacable du paysan - jusque dans les endroits les plus reculés où personne n'avait jamais vu de Juif en chair et en os. »

Il serait faux, bien sûr, de n'expliquer cette impitoyable entreprise de destruction de la paysannerie, au nom du communisme, que par le rôle qu'y jouèrent les Juifs. Si Iakovlev-Epstein ne s'était pas trouvé là, un Russe aurait parfaitement pu prendre le Commissariat à l'Agriculture, l'histoire soviétique l'a abondamment montré. Le sens et les conséquences de la dékoulakisation et de la collectivisation ne pouvaient se limiter au domaine socio-économique : ce n'était pas une masse sans visage que l'on anéantissait, mais des personnes concrètes avec leur culture, leurs racines, leurs traditions - la dékoulakisation n'a pas eu seulement une portée sociale, mais aussi, plus profondément, une portée nationale - et cela était contenu, point n'est besoin de le démontrer, dans le projet communiste lui-même. Lénine avait orienté sa stratégie contre le peuple russe qu'il considérait comme l'obstacle principal à la victoire du communisme - et cette stratégie fut mise en œuvre après lui avec succès. Tout au long de ces années, le communisme a pesé de tout son poids de cruauté sur le peuple russe. Et l'on ne peut que s'étonner que des esprits sensés aient pu subsister dans ces conditions. - Plus que toute autre action menée sous l'égide du communisme, la collectivisation rend caduque toute théorie sur le caractère prétendument « national » de la dictature « russe » de Staline. Quant aux dirigeants communistes juifs qui y prirent part, il faut se souvenir qu'ils y firent preuve de zèle et de talent. Voici, par exemple, le témoignage d'un émigré de la troisième vague qui a grandi en Ukraine : « Je me souviens de mon père, de ma mère, de mes oncles, de mes tantes - quel fut leur enthousiasme à mettre en œuvre la collectivisation, à écrire des romans à sa gloire ! » - Et voici ce qu'on pouvait lire dans les Izvestia : « Il n'y a pas de problème juif chez nous. Il a été résolu depuis longtemps par la révolution d'Octobre. Toutes les nationalités sont égales en droit - voilà la réponse ». Mais lorsque, sur le terrain, dans les villages, le commissaire à la dékoulakisation était juif, le problème restait entier.

« À la fin des années 20, écrit Ch.Ettinger, la vie était difficile en URSS, et beaucoup de gens avaient l'impression que le seul peuple à avoir tiré bénéfice de la révolution, c'étaient les Juifs : ils occupaient des postes importants dans le gouvernement, ils représentaient une proportion importante des étudiants, et, selon la rumeur, ils avaient obtenu les meilleures terres en Crimée, ils avaient envahi Moscou. »

Mais voilà qu'un demi-siècle plus tard, en juin 1980, l'université de Columbia organisa une conférence (je l'ai entendue à la radio) sur la situation des Juifs en URSS. Les doctes intervenants dressèrent un tableau des conditions difficiles dans lesquelles vivaient les Juifs soviétiques, insistant tout particulièrement sur le fait que ceux-ci devaient renoncer à leurs racines, à leur foi, à leur culture, et se fondre dans un ensemble sans identité nationale, - ou bien émigrer.

Et bah ! Dans les années 20, c'est précisément ce que l'on exigeait et obtenait par la force de tous les peuples de l'Ancienne Russie, à cette différence près que personne n'avait le droit d'émigrer. Ah, ces « radieuses » années Vingt - il serait grand temps de les examiner lucidement !

Elles furent également marquées par des persécutions massives et implacables selon des critères de classe, et celles-ci frappèrent des enfants innocents mais que l'on tenait pour responsables de la vie, qu'ils n'avaient même pas connue, menée par leurs parents, - or, à cette époque, ces enfants-là, pas plus que leurs parents, n'étaient des Juifs.

Tout au long des années Vingt, le clergé fut annihilé sans pitié. (Inutile de préciser qu'il représentait un type national façonné depuis de nombreuses générations.) Cette tâche fut confiée à des sections spéciales du Guépéou à la tête desquelles on ne voyait pas, bien sûr, que des Juifs, mais où figuraient aussi des Juifs.

Au tournant des années 20 et 30, on assista à une vague de procès contre les ingénieurs formés avant la révolution ; elle mit à bas une profession composée essentiellement de Russes, mais également de quelques Allemands.

On détruisit également les fondements et les cadres de la science russe dans de nombreuses disciplines - histoire, archéologie, ethnologie ; les Russes ne devaient plus avoir de passé. Nous ne prêterons à aucun des responsables de ces décisions de motivation nationale personnelle. (Et s'il est vrai que, parmi les membres de la commission qui prépara le décret portant sur la suppression des facultés des Lettres dans les universités russes, on trouve les noms de Goïkhbarg, Larine, Radek et Rotstein, on y voit également ceux de Boukharine, M. Pokrovski, Skvortsov-Stepanov, Fritché - et c'est Lénine qui parapha ledit décret en mars 1921.) Quant à l'esprit de ce décret, il résidait dans l'affirmation que le peuple « grand-russien » n'avait plus besoin ni de son histoire ni de sa langue. Au cours des années 20, la notion même d'« histoire de la Russie » fut abandonnée - tout cela n'avait jamais existé ! La notion de « Grands-Russes » fut également balayée : ils n'avaient jamais existé !

Tout cela est d'autant plus douloureux que nous-mêmes, les Russes, avons marché avec enthousiasme sur cette voie suicidaire. Et c'est justement cette période-là, les années 20, que l'on considère habituellement comme celle de l'« épanouissement » d'une culture libérée du tsarisme et du capitalisme ! Le mot « russe » lui-même - dire : « je suis russe » - était perçu comme provocateur et contre-révolutionnaire, j'en ai fait moi-même l'expérience quand j'étais écolier.

La Pravda publiait en bonne place un poème de V.Alexandrovski (un illustre inconnu, par ailleurs) :

« La Russie ! Pourrie ? Morte ? Crevée ?
Eh bien ! Paix à ton âme !
... Elle se traînait sur ses béquilles,
Souillait ses lèvres de la suie des icônes,
Volait comme un corbeau au-dessus des grandes terres,
Plongée dans son long cauchemar séculaire.
Ho, la vieille ! Tu es aveugle et sotte !... »

Dans les colonnes de la Vetchernaïa Moskva, V.Blum pouvait se permettre d'exiger « que l'on balaie les "ordures historiques" des places de nos villes » : le monument à Minine et Pojarski sur la place Rouge, celui dédié au millénaire de la Russie à Novgorod, la statue de saint Vladimir à Kiev, « toutes ces tonnes... de métal devraient depuis longtemps se trouver à la décharge ». - Tandis que David Zaslavski, connu pour ses palinodies politiques et son absence totale de vergogne, appelait à détruire les ateliers de restauration d'Igor Grabar : « Nos vénérables artistes-pères... travaillent en sous-main à unir de nouveau l'Église et l'art ! »

Ce renoncement à soi ne tarda pas à produire ses effets sur la langue russe elle-même : écrasée par le rouleau-compresseur du volapuk soviétique, elle perdit sa profondeur, sa beauté, sa force d'expression. Dans l'ivresse générale qui régnait à cette époque, on ne se préoccupait pas de ces détails : le patriotisme russe n'était-il pas définitivement aboli ? Mais n'oublions pas, n'oublions jamais le sentiment populaire. Lorsque l'ingénieur Jevalkine, issu d'une famille paysanne du district de Skopine, fit sauter l'église du Saint-Sauveur, ce n'est pas vers lui que les regards se tournèrent, mais vers le dynamiteur en chef Kaganovitch (qui insista pour que l'on rasât également la cathédrale de Saint-Basile-le-Bienheureux). L'Église orthodoxe était alors la cible d'attaques publiques menées par toute une bande d'« athées militants » avec à leur tête Gubelman-Iaroslavski. Aujourd'hui, on souligne à juste titre que « le peuple était révolté par le fait que des communistes juifs participassent à la destruction des églises russes ». Et c'est justement cette participation de représentants d'autres nationalités aux persécutions perpétrées contre l'Église orthodoxe (et, plus tard, contre le monde paysan) - même si des fils de paysans russes s'en rendirent également coupables - qui frappa les esprits comme une lourde humiliation et se grava dans les mémoires. Tout cela allait à rencontre du vieux précepte russe : Si tu pénètres dans une isba, n'en chasse pas Dieu vers la forêt.

Selon A. Voronel, les années 20 « furent perçues par les Juifs comme une période favorable à leurs intérêts, alors qu'elle fut tragique pour le peuple russe ».

Il est vrai que les intellectuels de gauche occidentaux la contemplaient avec encore plus de ravissement, non pour des raisons nationales, bien sûr, mais parce qu'ils y voyaient le triomphe du socialisme. Qui se souvient de l'exécution, en 1930, de quarante-huit cadres du secteur agro-alimentaire, accusés d'avoir « organisé la famine » (eux, et non pas Staline), « saboté » la production de viande, de poisson, de conserves, de légumes ? Pas moins de dix Juifs parmi ces malheureux". Mais comment se résoudre à ternir la resplendissante image du régime soviétique ? Dora Sturman, qui a minutieusement enquêté sur cette affaire, raconte comment B. Broutskous s'efforça en vain de provoquer une réaction de protestation parmi les intellectuels occidentaux. Et il en a trouvé, mais qui ? - des Allemands et des « gens de droite ». Albert Einstein commença par donner sa signature, mais, sans rougir, la retira ensuite, arguant que l'« Union soviétique a accompli d'immenses progrès », et « l'Europe occidentale... va bientôt vous envier » ; quant à cette fusillade récente, elle ne représente « qu'un cas isolé » et « il ne faut pas totalement exclure l'hypothèse de la culpabilité de ces gens ». Romain Rolland observa un mutisme plein de dignité. Bravant la colère des communistes, Arnold Zweig ne retira pas sa signature, mais déclara que « c'étaient là des méthodes dignes de l'Ancienne Russie ». Et si c'est vrai, que pouvait-on attendre de l'académicien Abram Fiodorovitch Ioffé qui poussa Einstein à retirer sa signature ?

Non, l'Occident ne s'est pas mis à nous envier. Et le résultat des « cas isolés de ce genre », ce fut la mort de millions d'innocents. N'allons pas chercher à comprendre pourquoi l'opinion publique mondiale a oublié ces crimes. Et pourquoi, aujourd'hui encore, l'on n'aime guère les évoquer.

Un mythe est en train de se former : les Juifs auraient toujours été des citoyens de seconde zone sous le régime soviétique. Les débuts de celui-ci sont également désignés comme une période « où les Juifs n'eurent pas encore à subir les persécutions dont ils furent victimes par la suite ».

Et bien rares sont ceux qui acceptent de reconnaître non seulement la participation de Juifs aux actes perpétrés par ce jeune État barbare, mais la virulence dont certains firent preuve : « Ce mélange d'ignorance et d'arrogance qui, selon Hannah Arendt, caractérise les Juifs parvenus, on l'observe chez la première génération de l'élite politique et culturelle socialiste. L'arrogance, la véhémence qui accompagnaient la mise en œuvre des décisions prises par les bolcheviks, comme la confiscation des biens de l'Église ou les attaques contre les « intellectuels bourgeois », ont effectivement « marqué le régime bolchevique des années 20 d'un certain style propre aux Juifs ».

Dans les années 90, un autre auteur juif déclarait à propos des années 20 : « Dans les salles de cours des universités, c'étaient souvent les Juifs qui donnaient le ton, sans se rendre compte que leur festin intellectuel se déroulait sur fond de destruction du peuple majoritaire dans le pays ». Et encore : « Pendant des décennies, les Juifs ont été fiers de ceux de leurs compatriotes qui faisaient une brillante carrière dans la révolution, sans trop réfléchir à ce que cette carrière avait coûté de vraies souffrances au peuple russe. » Et aujourd'hui : « On est frappé par l'unanimité avec laquelle mes compatriotes nient toute responsabilité dans l'histoire russe du 20e siècle ».

Des paroles comme celles-ci seraient bien salvatrices pour nos deux peuples si elles n'étaient si désespérément isolées... Car c'est la vérité : au cours des années 20, nombreux furent les Juifs qui se ruèrent au service du Moloch bolchevique, sans penser à ce malheureux pays qui allait servir de terrain à leurs expériences, sans songer non plus aux conséquences qui allaient en résulter pour eux-mêmes. Et nombreux furent les Juifs qui, accédant aux plus hautes sphères du pouvoir, en vinrent à perdre le sens de la mesure : jusqu'où il ne faut pas aller trop loin.

Chapitre 19 - Dans les années trente

Les années 30 en URSS furent le théâtre d'un forcing industriel sans précédent qui happa et broya les masses paysannes et imposa à la population tout entière des formes de vie nouvelles auxquelles elle fut contrainte de s'adapter. A travers des sacrifices surhumains et en dépit des nombreuses tares du système organisationnel soviétique, de cette épopée cruelle finit tout de même par émerger une grande puissance industrielle.

La réussite des deux premiers Plans quinquennaux ne fut toutefois due ni à quelque miracle spontané, ni à la seule exploitation forcée de masses ouvrières aux mains nues : elle nécessita d'abondantes livraisons de matériel, un outillage de pointe et la collaboration d'experts. Or, tout cela afflua des pays capitalistes d'Occident et en premier lieu des États-Unis. Non point, certes, à titre d'assistance gratuite, de généreuse donation, car les communistes soviétiques payaient grassement en nature, - en minéraux, bois, matières premières ; ils exportaient toutes les richesses pillées de l'ex-empire des tsars et promettaient d'ouvrir le marché russe aux produits occidentaux. Ces transactions se faisaient sous l'égide des magnats de la finance internationale, de Wall Street en particulier. Elles prenaient le relais des liens commerciaux inaugurés au sein des bourses américaines pendant la guerre civile et confirmés par l'envoi de navires entiers chargés d'or et transportant les chefs-d'œuvre de l'Ermitage.

Mais permettez ! N'avons-nous pas lu dans Marx, qui nous l'explique en long et en large, que les capitalistes sont les ennemis jurés du socialisme, que d'eux ne provient jamais aucune aide, mais toujours une guerre sanglante et sans merci ? Eh bien, pas du tout ! Officiellement, sur le plan diplomatique, c'était la non-reconnaissance, mais, publiquement, et jusque dans les pages des Izvestia, on déclarait : « Les négociants américains sont intéressés à l'extension des liens économiques avec l'URSS.» Les syndicats américains s'élevaient contre cette extension, car ils défendaient leur propre marché contre les produits fabriqués à bas prix par la main-d'œuvre - servile - soviétique. Quant à la Chambre de commerce russo-américaine créée en ces années-là, elle ne voulait pas entendre parler d'une quelconque résistance politique au communisme, elle ne voulait pas « mélanger la politique et les affaires ».

L'historien américain A. Sutton, déjà mentionné dans cet ouvrage, a pu suivre, dans les archives diplomatiques et financières récemment ouvertes, les réunions entre Wall Street et les bolcheviks. Il a montré le caractère amoral de ces liens, depuis le « plan Marbourg », au début du siècle, qui s'appuyait sur l'énorme capital de Carnegie et dont le but était de renforcer le pouvoir des financiers internationaux grâce à une « socialisation » des pays du globe « pour le contrôle... et l'instauration forcée de la paix ». Et Sutton de conclure : « La grande finance préfère avoir affaire à des États centralisés. La communauté des banquiers souhaite moins que tout une économie libre et un pouvoir décentralisé » - bien au contraire : « La révolution et la finance internationale ne se contredisent nullement dès lors que la révolution fait advenir un pouvoir centralisé » qui « rend les marchés aisément contrôlables ». Autre point de convergence : « Les bolcheviks et les banquiers ont une plateforme commune - l'internationalisme ».

Sur ce terrain-là, le soutien « par Morgan et Rockefeller des entreprises collectivistes et de l'abolition des droits individuels » n'a rien d'étonnant. Des arguments pour justifier ce soutien se firent entendre lors des Auditions au Sénat américain : « Pourquoi une grande puissance industrielle comme l'Amérique devrait-elle souhaiter la création d'un grand rival industriel apte à lui faire concurrence ? » Parce qu'avec un régime totalitaire qui a centralisé son économie, devenue impuissante sur le plan de la concurrence, il n'est point besoin de guerroyer. Évidemment, Wall Street n'avait pas prévu l'aptitude du régime bolchevique à se développer, à mobiliser les gens, à les exploiter jusqu'à la corde et à créer, contre toute attente, sa propre industrie, monstrueuse mais puissante.

Au fait, quel rapport tout cela a-t-il avec notre sujet ? Mais le voici : les financiers américains, nous l'avons vu, ont toujours farouchement refusé de prêter de l'argent à la Russie d'avant la révolution, prenant prétexte des vexations qu'y subissaient les Juifs, et ce en dépit des bénéfices juteux qu'ils auraient pu en tirer. Or, s'ils étaient prêts, à cette époque, à léser leurs propres intérêts, il est clair qu'à présent, au début des années 30, le moindre soupçon de persécutions contre les Juifs en URSS aurait détourné l'« empire Rockefeller » de toute visée sur le marché soviétique et l'aurait dissuadé d'aider les bolcheviks.

Là justement est le problème, car pour l'Occident, les persécutions exercées par les Soviétiques contre la culture juive traditionnelle et contre les sionistes, que nous avons déjà décrites, disparurent derrière l'impression généralisée que les Soviets n'allaient plus opprimer les Juifs et qu'ils allaient au contraire les maintenir aux leviers du pouvoir.

Les images du passé ont le don de se métamorphoser dans notre esprit et de revêtir des formes qui le rassurent. D'où l'idée bien ancrée aujourd'hui que, dans les années 30, les Juifs furent chassés des postes clés et qu'ils n'avaient plus part à la direction du pays. L'on ira même jusqu'à affirmer, dans les années 80, que pendant la période soviétique, les Juifs en URSS avaient été « pratiquement exterminés en tant que peuple, transformés en un groupe social installé dans les grandes villes, "un contingent au service de la classe dirigeante ».

Non, pas seulement « au service », loin de là, car beaucoup d'entre eux appartenaient encore bel et bien à la « classe dirigeante » ! Quant aux grandes villes, c'est-à-dire les capitales, elles étaient proprement soudoyées, ravitaillées, équipées par le pouvoir, tandis que l'immense pays, écrasé sous le joug, crevait de misère. Au sortir de la guerre civile, du communisme de guerre, de la NEP, du premier plan quinquennal et de leurs convulsions, la vie civile du pays se définissait de plus en plus par l'action de l'appareil d'État dans lequel le rôle des Juifs, tout au moins jusqu'en 1937-1938, était on ne peut plus important.

En 1936, lors du 8e Congrès des Soviets de l'URSS, Molotov prononça sur l'ordre de Staline (pour se démarquer de Hitler aux yeux de l'Occident ?) la tirade suivante : « Nos sentiments fraternels à l'égard du peuple juif viennent de ce que ce peuple a donné le jour au génie qui a conçu l'idée de la libération communiste de l'humanité » - de Karl Marx -, « de ce que le peuple juif, à l'égal des nations les plus développées, a donné au monde des hommes éminents dans les domaines de la science, de la technique et des arts [ce qui est incontestable, qui s'est avéré dès les années 30, et s'est encore confirmé dans les années d'après guerre. - A.S.], des héros valeureux de la lutte révolutionnaire (...) et, dans notre pays, il a promu et il promeut toujours de nouveaux dirigeants et organisateurs remarquables qui exercent leurs talents dans toutes les branches de l'édification et de la défense de la cause du socialisme. »

C'est moi qui souligne. Il est évident que cette tirade poursuivait un but de propagande. Mais elle correspondait aussi à la réalité. Or, « la défense de la cause du socialisme », c'était : le Guépéou, l'armée, la diplomatie et le front idéologique. L'activité volontaire de beaucoup de Juifs au sein de ces organismes a bel et bien perduré jusqu'en 1937-1938.

Nous nous limiterons ici à un bref aperçu des postes occupés et des noms les plus en vue, ceux qui apparaissent justement dans ces années 30. Cet aperçu, fondé sur les journaux de l'époque, sur des publications plus tardives et les encyclopédies juives récentes, pourra contenir des erreurs ponctuelles du fait de notre ignorance de l'existence - ou non -, chez les individus en question, d'un sentiment national, et il ne saurait bien sûr être exhaustif.

Quand eut été écrasée l'« opposition trotskiste », le nombre des Juifs dans l'appareil du Parti baissa considérablement. Mais cette purge n'avait nullement une orientation antijuive. Au Politburo demeurait à un poste éminent Lazare Kaganovitch, type aussi sinistrement impitoyable que ridiculement médiocre. (Et, à dater du milieu des années 30, tout à la fois secrétaire du Comité central et membre de l'Orgburo du Comité central, deux fonctions que, jusque-là, seul Staline avait su cumuler.) Il fit nommer ses frères à des postes importants : Mikhaïl se retrouve dès 1931 vice-président du Sovnarkhoz (Soviet de l'Économie nationale), puis, en 1937, Commissaire du peuple à l'Industrie de guerre, puis, à titre cumulatif, de l'Industrie aéronautique. Un autre frère, Iouli, après avoir occupé tour à tour des postes de premier plan dans le Parti à Nijni-Novgorod (où étaient basés tous les frères), fut promu vice-commissaire du peuple au Commerce extérieur. Un autre frère, une parfaite nullité, était une huile à Rostov-sur-le-Don, ce qui ne manque pas de faire penser au personnage de Saltykov-Chtchédrine, Vooz Oshmianski, installant son frère Lazare à un poste lucratif. Au début des années 30, deux oppositions, tout à fait russes sur le plan de l'appartenance nationale, celle de Rykov-Boukharine-Tomski d'une part, celle de Syrtsov-Rioutine-Ouglanov de l'autre, furent écrasées par Staline : il s'appuya pour cela sur les Juifs bolcheviques qui lui fournissaient une relève. Kaganovitch était l'indéfectible soutien de Staline au Politburo : il réclama l'exécution de Rioutine (octobre 1932-janvier 1933), et l'on sait qu'à cette époque Staline lui-même ne parvint pas à l'imposer. La purge des années 1930-1933 ravagea les rangs russes du Parti.

Au présidium de la Commission centrale de contrôle issue du 16eCongrès du Parti (1930), sur 25 membres, l'on compte 10 Juifs, notamment : A. Soltz, « la conscience du Parti » (et, dans les années d'exécutions massives - 1934-1938 -, l'assistant du procureur général Vychinski), Z. Belenki (qui s'ajoute aux trois frères déjà cités), A. Goltzman (un transfuge qui avait rallié Trotski sur la question des syndicats), la véhémente Rosalia Zemliatchka, Mikhaïl Kaganovitch, le tchékiste Trilisser, le « sans-dieu militant » Iaroslavski, B. Roïsenman, un ex-assistant de Trotski qui avait survécu, A. P. Rozengolts. Si l'on compare la situation au Comité central du Parti dans les années 20 et au début des années 30, l'on constate que rien n'a véritablement changé : aussi bien en 1925 qu'après le 16e Congrès, les Juifs constituent le sixième des effectifs.

Au sommet du Parti et après le 17e Congrès («des vainqueurs »), en 1934, la proportion des Juifs au sein du Comité central est toujours de un sixième ; à la Commission de contrôle du Parti, elle est d'à peu près un tiers, comme à la Commission de révision du Comité central (que dirigea fort longtemps M. Vladimirski, puis ce fut Lazare Kaganovitch qui fut porté à la tête de la Commission de contrôle). La même proportion se retrouvait à l'époque à la Commission de contrôle soviétique. Le vice-procureur général de l'URSS fut, tout au long des cinq brûlantes années 1934-1935, Grigori Leplevski.

Les postes occupés au sein du Parti n'étaient pas tous divulgués, même dans les pages de la Pravda. L'on peut cependant relever à l'automne 1936 : secrétaire du Comité central du Komsomol - E. Fainberg ; chef du département de la Presse et des Eitions du Comité central (toute l'idéologie) - B. Tal (qui remplace Lev Mekhlis, passé à la rédaction de la Pravda et, en 1937, au poste de vice-commissaire à la Défense et chef de la Direction politique de l'Armée rouge).

Beaucoup occupent des postes de commandement dans les régions, tels que : le Bureau de l'Asie centrale, le Comité de territoire de Sibérie orientale, les premiers secrétaires des Comités de région des Allemands de la Volga, de Tatarie, de Bachkirie, de Tomsk, de Kalinine, de Voronèje, d'autres encore. Voici Mendel Khataïevitch (membre du Comité central depuis 1930) qui est tour à tour secrétaire des Comités de région de Gomel, d'Odessa, de Tatarie, de Dniepropetrovsk, secrétaire des comités de territoire de la Moyenne Volga, deuxième secrétaire du Parti d'Ukraine. Iakov Tchoubine : secrétaire des comités de région de Tchernigov, d'Akmolinsk, de la circonscription de Chakhtine, puis membre des Commissions (de Moscou, de Crimée, de Koursk, de Turkménie) de contrôle du Parti, puis, à partir de 1937, premier secrétaire du Comité central de Turkménie. Nous n'allons pas lasser le lecteur avec une énumération de noms, mais nous tenons à souligner ici l'apport très réel de ces secrétaires à l'œuvre générale des bolcheviks, non sans remarquer l'étonnante mobilité géographique de ces cadres (comme dans les années 20). Ils sont encore peu nombreux, mais on les fait valser d'un poste à l'autre sans se soucier du fait que tout « nouveau » est incompétent dans chaque nouvelle contrée où il est affecté.

Mais c'est entre les mains des Commissaires du peuple que se concentre le pouvoir réel des bolcheviks. En 1936, on compte 8 Juifs parmi eux : Litvinov aux Affaires étrangères, connu dans le monde entier (et que les Izvestia, dans des caricatures bienveillantes, représentent sous l'aspect d'un chevalier de la paix attaquant de sa lance les Méchants de l'étranger) ; le non moins célèbre commissaire à l'Intérieur lagoda ; l'objet de tous les dithyrambes, le commissaire aux Chemins de fer, Lazare Kaganovitch « à la poigne de fer » ; au Commerce extérieur - I. la. Weitser ; aux Sovkhozes - toujours le même M. Kalmanovitch (commissaire au Ravitaillement depuis la fin 1917) ; à la Santé - G.Kaminski (avec ses prêches dans les colonnes des Izvestia) ; à la Commission de contrôle soviétique - toujours Z. Belenki. Dans ce même Gouvernement, l'on trouve bon nombre de noms juifs parmi les vice-commissaires des différents commissariats : des Finances, des Communications, des Transports ferroviaires et fluviaux, de l'Agriculture, de l'Industrie du bois, de l'Instruction, de la Justice (encore un Soltz, Isaac), et, parmi les plus éminents : la. Gamarnik (à la Défense), A. Gouriévitch (« a grandement contribué à la création de l'industrie métallurgique du pays»), Semion Guinzbourg (vice-commissaire à l'Industrie lourde, puis commissaire au Bâtiment, puis ministre de la Construction des entreprises de guerre).

Entre la fin 1929 et le début 1930 se produisit la fameuse « Grande Fracture ». Se profilait à l'horizon le supplice de la collectivisation - et, en cette heure fatidique, Staline pressentit, pour la mener à bien, la sinistre figure de Iakovliev-Epstein dont les photos ou les portraits par Brodski paraissaient en grand format dans les journaux. Comme M. Kalmanovitch, il était membre du Conseil du Travail et de la Défense où figuraient Staline, Molotov, Mikoyan, Ordjonikidze, Vorochilov et bien d'autres encore. En mars 1931, au 6e Congres des Soviets, Iakovlev fait un rapport et sur la création des sovkhozes, et sur l'édification des kolkhozes (l'extermination de toute la vie du peuple). Sur cette glorieuse voie conduisant à la ruine de la Russie apparaissent, parmi les collaborateurs de Iakovlev : et le vice-commissaire V. G. Feiguine, et les membres du collège du Commissariat à l'Agriculture M. M. Wolf, G. G. Rochal, entre autres grands connaisseurs de la chose paysanne. A titre d'aide substantielle lui est affilié le Trust des céréales (rafler le blé pour l'État) dont le directeur est M. G. Guertchikov : il a son portrait dans les Izvestia, Staline en personne lui adresse des télégrammes d'encouragement. En 1932, on crée le Commissariat du peuple aux Sovkhozes, et l'on met à sa tête M. Kalmanovitch. Quant au président du Soviet des kolkhozes pour toute l'Union, c'est, à partir de 1934, le même Iakovlev. Le président du Comité des commandes de l'État est I. Kleiner (décoré de l'ordre de Lénine). M. Kalganovitch fut lui aussi, au cours des mois menaçants de la collectivisation, vice-commissaire à l'Agriculture avant d'être muté, à la fin 1930, au Commissariat aux Finances, puis de devenir président du Conseil d'administration de la Gosbank (Banque d'État), pour la bonne raison que les affaires d'argent se doivent d'être gérées par une volonté de fer. Seront nommés présidents du Conseil d'administration de la Gosbank Lev Mariassine en 1934, puis Solomon Krouglikov en 1936.

En novembre 1930 est créé le Commissariat au Commerce extérieur avec à sa tête - il y restera sept ans - A. P. Rosengoltz. On compte un tiers de Juifs parmi les membres du collège. L'un d'eux. Ch. Dvoïlatski, entrera au Comité principal des concessions (où l'on brasse les devises) et il sera représentant commercial en France (1934-1936)». À la fin de l'année 1930 est créé le Commissariat du peuple au Ravitaillement, avec A. Mikoyan à sa tête (est membre du collège un M. Belenki, le cinquième à porter ce nom, qui deviendra bientôt commissaire en remplacement de Mikoyan). Ces commissariats - du Commerce et du Ravitaillement - comptent en fait une proportion de Juifs plus importante que dans les instances supérieures du Parti : entre le tiers et la moitié. N'oublions pas ici l'Union centrale, cet organisme bureaucratique de pseudo-coopération ; elle fut dirigée (après Lev Khintchouk dans les années 20), de 1931 à 1937, par I. A. Zelenski que nous avons rencontré en tant que membre du collège du Commissariat à l'Alimentation.

Rappelons-le une fois de plus : ces énumérations n'ont valeur que d'illustration, elles ne visent nullement à faire croire que les autres nationalités n'étaient pas représentées au sein de ces collèges et présidiums - bien sûr, elles l'étaient. Et puis, les personnes citées n'ont occupé les postes en question qu'un temps, avant d'être mutées ailleurs.

Les Voies de communication. Les chemins de fer ont tout d'abord à leur tête M. Roukhinovitch (il a son portrait en grand dans les journaux), puis il cède la place à L. Kaganovitch pour devenir commissaire à l'Industrie de guerre (M. Kaganovitch, lui, n'a encore qu'une fonction d'adjoint). De grandes mutations ont lieu au sein du trust Charbon : I. Scwartz perd son poste de directeur au profit de M. Deutsch. L'administrateur des Pétroles est T. Rozenoer. La Construction du combinat sidérurgique gérant de Magnitogorsk est dirigée par Iakov Gouguel ; le directeur du Combinat sidérurgique de Krivoï Rog est Iakov Vesnik ; quant à la construction du combinat de Kouznets - un enfer où s'épuisent deux cent mille ouvriers en haillons et affamés -, elle est confiée à S. Frankfurt, puis à I. Epstein (arrêté en 1938 et, par mesure de clémence spéciale, envoyé construire le combinat de Norilsk). Or, il n'existait pas, dans les années 30, de combinats plus puissants que ceux-là.

Le Conseil de l'Économie nationale existe encore, bien que son importance soit déjà moindre. A sa tête, après Unschlichte, l'on voit A. Rozengoltz, puis Ordjonikidze ; son présidium comporte une majorité de Juifs.

En revanche, le Gosplan prend de la vigueur. En 1931, sous la présidence de Kouïbichev, son présidium compte, sur 18 membres, plus de la moitié de Juifs.

Sans quitter la sphère économique, transportons-nous dans la dernière année « florissante » de l'ère stalinienne - avant la mémorable année 1937. En 1936, les Izvestia ont publié la composition du Soviet du Commissariat au Commerce intérieur : 135 personnes concentrant entre leurs mains (et probablement non sans y trouver leur intérêt personnel) tout le commerce intérieur de l'URSS. Dans la liste des noms, la proportion des Juifs approche les 40 %. On y trouve deux vice-commissaires, des inspecteurs et de nombreux administrateurs des centres régionaux pour les produits alimentaires, les produits de grande consommation, des gérants des unions de consommateurs, des trusts contrôlant les restaurants, cantines, entrepôts, wagons-restaurants, buffets de gare, sans oublier, bien sûr, le Gastronome n°1 de Moscou (le fameux magasin Elisséiev). Combien tout cela facilitait l'harmonie entre toutes les instances au long de ces années faméliques, loqueteuses et mal chaussées !

On a pu lire aussi, dans les pages des Izvestia, un en-tête ainsi formulé : « La direction de l'Industrie du poisson s'est rendu coupable de graves erreurs politiques. » Cela entraîna la disgrâce de l'un des membres du collège du Commissariat au Commerce, Moïssei Froumkine (nous l'avons vu, dans les années 20, vice-commissaire au Commerce extérieur). Suivirent les châtiments : un blâme sévère pour le camarade Froumkine, assorti d'une menace de limogeage ; la même chose pour le camarade Kleïkman ; quant au commissaire Nepriakhine, il sera exclu du Parti.

À quelque temps de là, les Izvestia publièrent une liste complémentaire des membres du Commissariat à l'Industrie lourde : une liste de 215 noms. Toute personne intéressée peut scruter cette liste ; l'auteur de ces lignes, pour sa part, y relève ceci : à l'aube des années 30, « les enfants des ci-devant petits bourgeois ont pu... devenir "des chefs" régissant le quotidien des "grands chantiers". Et, à force de trimer seize heures sur vingt-quatre, des semaines et des mois durant, au fond des fosses, des marais, des déserts et de la taïga,... ils ont compris que c'était "leur pays" ». Seulement, il y a là une confusion : c'étaient les ouvriers aux mains calleuses et les paysans d'hier qui trimaient au fond des fosses et des marécages ; les "chefs", eux, y faisaient par moments une tournée, mais ils demeuraient le reste du temps assis dans leurs bureaux où ils jouissaient d'un ravitaillement spécial (« Les Contremaîtres d'airain »). Une chose est vraie : c'est que, grâce à leur volonté de fer et à leurs ordres implacables, ces chantiers furent menés à leur terme et sont venus renforcer le potentiel industriel de l'URSS.

C'est ainsi que les Juifs soviétiques reçurent en partage une part notable de la gestion économique, industrielle, étatique du pays à tous les échelons.

Nous réserverons une place tout à fait à part à B. Roïsenman. Jugez-en vous-même : il est décoré de l'ordre de Lénine « pour ses exceptionnels mérites », pour avoir adapté l'appareil de l'État « aux exigences d'une offensive socialiste de grande ampleur » - quelles mystérieuses et insondables profondeurs peut bien receler cette « offensive » ? - et enfin carrément : pour avoir accompli « des tâches d'ordre spécial, d'une gravité particulière, pour le bien de l'État, consistant à purger l'appareil de l'État au sein des représentations à l'étranger ».

Notre regard se dirige donc à présent tout naturellement vers la Diplomatie. Pour les années 20, le sujet a été traité au précédent chapitre. Nous allons rencontrer maintenant de nouvelles et fort importantes personnalités. Ainsi, au printemps 1930, pouvait-on lire dans les Izvestia, à la une et en gros titre, cette information capitale : « F. A. Rotchtein, membre du collège du Commissariat aux Affaires étrangères, est rentré de vacances et a repris ses fonctions ». (Parlait-on ainsi de qui que ce fût, hormis du camarade Staline ? Pas même d'un Ordjonikidze ni d'un Mikoyan !) Mais Rotchtein a dû commettre quelque faux pas, car à peine deux mois plus tard, il a fait son temps : en juillet 1930, lorsque Litvinov est nommé commissaire du peuple, Rotchtein (dont la biographie, rappelons-le, comportait la fondation du Parti communiste britannique), est écarté du collège. Dans les années 30, quand Litvinov est à son apogée, une nouvelle génération apparaît. L'Encyclopédie juive écrit : « On parlait des "diplomates de l'école Litvinov » et elle cite : K. Ouchanski, la. Souritz, B. Shtein (lequel avait déjà fait carrière dans les années 20), E. Gnéditch (le fils de Parvus). Ehrenbourg ajoute à ces noms celui de E. Roubine. Tout comme dans les années 20, la diplomatie attire au début et au milieu des années 30 les cadres issus de la population juive. Dès l'instant où l'URSS fut admise au sein de la Société des Nations, les noms de Litvinov, Shtein, Gnéditch, ainsi que Brenner, Guirchfeld, Markus, Rozenberg et le Géorgien Svanidzé figurent en tête de la délégation soviétique. Ce sont eux qui représentèrent la Russie soviétique à ce forum des nations. Au sein des représentations diplomatiques en Europe : l'inamovible Maïski en Angleterre, Ia.Souritz en Allemagne (puis en France), B. Shtein en Italie (il succède à Kamenev), et d'autres encore en Espagne, en Autriche, en Roumanie, en Grèce, en Lithuanie, en Lettonie, en Belgique, en Norvège, ici et là en Asie, par exemple en Afghanistan où, pendant la guerre civile, se trouvait déjà ce même Souritz, et, à partir de 1936, B. Skvirski (qui, pendant de longues années, fut le représentant soviétique officieux à Washington40). Dans les représentations commerciales, au début et au milieu des années 30, de nombreuses personnalités juives continuent à figurer et à agir (encore un Belenki, B. S., le sixième du nom, attaché commercial en Italie de 1934 à 1937)

A propos de l'Armée rouge, citons cet auteur israélien méticuleux que nous connaissons déjà et qui écrit : dans les années 30, l'Armée rouge « conservait dans ses rangs un nombre important d'officiers juifs. Notamment au sein du Conseil révolutionnaire de guerre et dans les administrations centrales du Commissariat à la Défense, au Quartier général, etc. Idem dans les régions militaires, les armées, les corps d'armée, les divisions, les brigades et toutes les unités militaires. Comme auparavant, les Juifs occupaient une place importante dans les organes politiques de l'armée. De fait, après le suicide de l'homme sûr qu'était Gamarnik, tout le Service politique central de l'Armée rouge était passé entre les mains sûres de Mekhlis... Voici quelques noms des membres de ce service : Mordukh Khorosh, vice-président dans les années 30 (avant son arrestation), chef du Service politique de la circonscription d'Odessa; Lazare Aronchtam dès décembre 1929, puis, dans les années 30, jusqu'en 1937, chef du Service politique de la circonscription de Biélorussie, de l'armée d'Extrême-Orient, puis de la circonscription de Moscou ; Isaac Grindberg est inspecteur de l'Armée rouge, puis vice-directeur du Service politique de la circonscription de Leningrad ; Boris Ippo (nous l'avons déjà vu pendant la guerre civile ; quand est matée l'Asie centrale, il est à la tête du Bureau politique du front du Turkestan, puis de la région de Moyenne Asie), dans les années 30, est à la tête de l'Armée rouge du Caucase, puis de l'Académie politique et militaire ; une personnalité que nous avons déjà mentionnée : Mikhaïl Landa, rédacteur en chef de l'Étoile rouge de 1930 à 1937 ; Naoum Rozovski - procureur militaire pendant la guerre civile et, en 1936, procureur général de l'Armée rouge.

Jusqu'en 1934, tant qu'existait encore le Conseil révolutionnaire de guerre, le substitut du président (Vorochilov) resta Gamarnik. Dans les années 30, en complément de la liste des noms cités au paragraphe précédent, nous rencontrons à la tête des Services généraux de l'Armée rouge : Abram Volpe pour l'administration et la mobilisation (cité précédemment en qualité de chef du Quartier général de la circonscription de Moscou) ; Semion Ouritski (direction de l'Espionnage jusqu'en 1937), Boris Feldman, chef du service des effectifs (jusqu'en 1937), Leonti Kotliar, chef du Service général du génie militaire dans les années précédant la guerre. A la tête de l'Aviation, à partir de 1932, A. Goltzman (nous l'avons déjà rencontré et à la Commission de contrôle et comme militant syndical ; il a péri dans un accident d'avion). A la tête des régions militaires, nous voyons : Iona Iakir (région de Crimée, puis celle de Kiev, d'une importance capitale), Lev Gordon (celle du Turkestan). Nous n'avons pas de données sur les postes subalternes, très nombreux, mais nous ne pensons pas pouvoir être contredit si nous disons qu'au sein des services politiques de l'Année, du Ravitaillement, dans l'appareil du Parti et celui des Commissariats, là où le patron était juif, la proportion de postes occupés par des Juifs était d'habitude fort importante.

Toutefois, le service dans l'Armée n'a rien de pernicieux, il peut au contraire être tout à fait positif. Que dire, en revanche, de notre enfant chéri, le Guépéou-NKVD ? Voici ce qu'écrit un historien contemporain en s'appuyant sur les archives : « La première moitié des années trente est marquée par un accroissement du rôle des Juifs dans l'appareil de la Sécurité ». Et, pour se faire une idée, « à la veille des répressions les plus massives..., de la répartition par appartenance nationale des organes dirigeants du NKVD», on peut consulter « la liste, publiée par la presse centrale, des 407 responsables de haut niveau ayant été décorés à l'occasion du 20e anniversaire des Tchéka-Oguépéou-NKVD. Sur les 407, il y a 56 Juifs (13,8 %) et 7 Lettons (1,7 %) ».

Mais voici que le Guépéou se métamorphose en NKVD, avec à sa tête lagoda (1934), et que sont rendus publics (par deux fois ! - rare occasion de jeter un œil derrière des murs aveugles) - les noms des Commissaires à la Sécurité d'État, le NKVD (Commissariat du peuple à l'Intérieur). Au premier échelon : la. S. Agranov (le premier adjoint de Iagoda), V. A. Balitski, T. D.Deribas, G. E. Prokofiev, S. F. Redens, L. M. Zakovski ; au 2e échelon : L. N. Belski, K. V. Paouker (ceux-là ont été déjà décorés en 1927 pour les dix ans de la Tchéka), M. I. Gaï, S. A. Goglidzé, L. B. Zaline, Z. B. Katsnelson, I. M. Leplcvski, G. A. Moltchanov, L. G. Mironov, A. A. Sloutski, A. M. Chanine, R. A. Pilliar. Si tous, bien sûr, n'étaient pas juifs, une bonne moitié d'entre eux l'étaient. Et ils n'ont pas été évincés, ils n'ont pas démissionné de ce même NKVD qui s'est acharné, après la mort de Kirov, sur le pays entier et, nous le verrons bientôt, sur ses propres membres...

A. A. Sloutski était à la tête du département étranger du NKVD, il dirigeait donc les services de l'espionnage à l'étranger. « Ses adjoints étaient Boris Berman et Sergueï Chpiguelglas. » Sur Paouker, nous apprenons : il était coiffeur à Budapest, il a eu des liens avec les communistes lors de sa captivité en Russie en 1916, il s'est retrouvé tout d'abord chef de la garde du Kremlin, puis chef d'un service opérationnel du NKVD. Bien sûr, ces hauts personnages sont trop bien à l'abri derrière le secret de l'appareil pour que l'on puisse les connaître à fond. L'un d'eux, Naoum (Leonid) Etingon, sort cependant de l'ombre : c'est lui, le maître d'œuvre de l'assassinat de Trotski, lui, l'organisateur du groupe des « cinq espions de Cambridge » et de l'espionnage nucléaire après la guerre.

Et puis, il y a ceux qui occupaient des postes moins importants - des postes ô combien nombreux - comme, par exemple, Lev Feldbine, totalement ignoré du public jusqu'à sa désertion, qui fit grand bruit, ou bien Alexandre Orlov (pseudonyme retentissant), collaborateur fidèle du Guépéou, qui y dirigea le « département économique du service étranger », ce qui signifie qu'il exerçait le contrôle du NKVD sur le commerce extérieur de l'URSS. Il était au courant des instructions les plus secrètes données par Staline aux enquêteurs du NKVD, telles que « extorquer [aux victimes] de faux aveux ». Et beaucoup [des enquêteurs] se trouvaient sous [ses] ordres. Et il y a aussi Mikhaïl Koltsov-Friedland (« conseiller politique » du gouvernement républicain espagno), qui n'était certes pas à l'écart des plus grandioses entreprises concoctées par le Guépéou.

Trois jours après la nomination (le 27 septembre 1936) de Iejov au poste de commissaire du peuple à l'Intérieur, son adjoint est nommé : M. Berman, qui garde dans le même temps son poste à la tête du Goulag. Iejov traîne ses ombres à sa suite. Son fidèle (depuis 1931) collaborateur au Comité central du PCR(b), Mikhaïl Litvine, devient chef du service des cadres du NKVD, et, en mai 1937, ses états de service le hissent au poste de chef de l'inégalable et inégalé Département politique secret du Service central de la Sécurité d'État (GUGB) du NKVD. L'adjoint au chef de ce service de 1931 à 1936 est Guenrikh-Liouchkov (il fut abattu par une balle japonaise, car il était passé dans leur camp en 1938 ; à la fin de la guerre, les Japonais refusèrent de l'extrader et, ne sachant qu'en faire, l'ont fusillé... L'on pourrait ainsi ajouter quelques pages à l'histoire de chacun d'eux). Au sein de ce même service, Alexandre Radzivilovski est « chargé des missions spéciales ». Et puis voici un autre fidèle collaborateur de Iejov, Isaac Shapiro, son réfèrent depuis 1934, et qui est maintenant à la tête du secrétariat du NKVD, puis du Département spécial du GUGB du NKVD (c'en est un autre, un très glorieux service, lui aussi...).

En décembre 1936, parmi les patrons de dix départements du GUGB du NKVD désignés par des chiffres secrets, nous trouvons sept Juifs : département des Gardes du corps (1) - K. Paouker, du Contre-espionnage (3) - L. Mironov, Département spécial (5) - I. Leplevski, des Transports (6) - A. Chanine, de l'Étranger (7) - A. Sloutski, des Registres (8) - V. Tsesarki, des Prisons (10) - la. Weinstock. Il y en eut d'autres au cours de la boucherie de 1937 : A. Zalpeter au Département opérationnel (2), la. Agranov, puis M. Litvine au Département politique secret (4), A. Minaiev-Tsikanovski au Contre-espionnage (3), I. Shapiro, nous l'avons dit, au Département spécial (9).

Le personnel dirigeant du Goulag, je l'ai nommé dans L'Archipel. Oui, la part des Juifs n'a pas été mince, là non plus. (D'avoir reproduit les portraits des chefs de chantier du fameux canal Mer Blanche-Baltique trouvés dans le recueil publié en 1936 pour célébrer cette glorieuse entreprise, provoqua l'indignation : on m'accusa de n'avoir sélectionné que des Juifs. Mais je n'ai sélectionné personne, j'ai reproduit les photos de tous les chefs du camp Mer Blanche-Baltique qui figurent dans ce livre impérissable - et qui a fait cette sélection, à qui la faute si c'étaient des Juifs ?) Pour information, j'ajouterai ici quelques détails sur trois personnages importants, détails que je viens de lire et que j'ignorais auparavant : Lazare Kogan, avant d'être sur le canal de la mer Blanche, avait été à la tête du Goulag, et Zinovi Katsnelsohn, après 1934, était le second dans cette hiérarchie ; c'est Israël Pliner qui a été, à partir de 1936, chef du Goulag, et c'est sous ses ordres que fut achevé le canal Moscou-Volga.

On ne peut le nier : l'Histoire a fait entrer beaucoup de Juifs soviétiques dans les rangs des exécuteurs de la triste destinée de tout le peuple russe.

De sources diverses nous parviennent des informations portant sur des moments différents et qui n'ont jamais été rendues publiques jusqu'ici : il s'agit des fondés de pouvoir régionaux du Guépéou-NKVD dans les années 30 (jusqu'à l'année 1937). Leur fonction mériterait de s'écrire avec une majuscule, car ce sont bien eux, et non point les secrétaires des comités de région, qui étaient les maîtres absolus de ces territoires, avec droit de vie ou de mort sur chacun des habitants ; ils étaient sous la tutelle directe du NKVD central. On connaît certains par leurs noms complets, d'autres par leurs seuls noms de famille, d'autres encore uniquement par leurs initiales. Ils changeaient sans cesse de lieux d'affectation, les uns prenant la place des autres et vice-versa. Quant aux moments de ces affectations, nous envions celui qui saurait les préciser : tout cela se faisait dans le plus grand secret. Or, tout au long de ces années 30, il y avait encore un grand nombre de Juifs parmi ces potentats régionaux. Des chiffres récemmcnl publiés donnent, pour les organes locaux de la Sécurité, sans compter le GUGB, 1 776 Juifs (7,4 %).

On peut citer les régions suivantes : la Biélorussie (Izrail Leplevski, frère du substitut du procureur général Grigori Leplevski, - nous l'avons déjà vu à la VéTchéka, puis chef du Guépéou, il a fait une apparition en tant que commissaire de second rang, et le voilà, de 1934 à 1936, commissaire du peuple aux Affaires intérieures de Biélorussie) ; la Région de l'Ouest (I. M. Blat, que l'on retrouvera plus tard à Tchéliabinsk) ; l'Ukraine (Z. Katsnelsohn, que nous avons vu dans la guerre civile ; il a eu le temps d'être partout, depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Blanche, il vient d'être chef en second du Goulag ; le voilà maintenant vice-commissaire du peuple aux Affaires intérieures d'Ukraine - en 1937, il cédera la place au même Leplevski) ; la région du Donets, puis celle de Vinnits (dans l'une et l'autre - D. M. Sokolinski) ; le Caucase septentrional (L. la. Faïvilovitch, et aussi Friedberg) ; ]'Azerbaïdjan (M. G.Raiev-Kaminski, et aussi Pournis) ; la région de Stalingrad (G. Rappoport) ; d'Orel (P.Ch. Simanovski) ; la région de Tambov (Lichvits) ; de Gorki (G. la. Abrampolski) ; d'Arkhanguelsk (là, c'est A. S. Chiiron qui est chargé de parquer les paysans dékoulakisés) ; la république des Allemands de la Volga (I. S. Ressine) ; la Bachkirie (Zelikman) ; la région d'Oren-bourg (N. Raïski) ; de Sverdlov (G. I. Chkliar) ; le Kazakhstan (L. B. Zaline) ; l'Asie centrale (Kroukovski) ; et aussi la Sibérie orientale (Trotski), et jusqu'au Territoire du Nord (Routkovski).

Ces postes-là sont sporadiques, intermittents ; les patrons régionaux du NKVD étaient mutés d'une région à l'autre non moins fréquemment et non moins autoritairement que les secrétaires des comités de région. Par exemple : Vladimir Tsesarski s'est retrouvé, en tant que fondé de pouvoir du Guépéou-NKVD, à Odessa, à Kiev et en Extrême-Orient, puis il est nommé en 1937 au poste élevé de chef du Service spécial du GUGB du NKVD (apparemment, il y a précédé Shapiro). Ou bien : S.Mironov-Korol qui, en 1933-1936, est à la tête du Guépéou-NKVD de Dniépropétrovsk (il est simultanément au Guépéou central), et, en 1937, de celui de Sibérie occidentale. Le milieu des années 30 nous fait retrouver notre ami L.Voul dans la fonction de « directeur » de la milice de Moscou (et plus tard de Saratov). À Moscou même, le fondé de pouvoir était (après son passage en Asie centrale) L.Belski. Se profilent également dans les années 30 : le chef des Armées du Service intérieur du NKVD Lévine, le chef des Armées frontalières Fochane, le chef du Service économique du NKVD Meierson, le chef du Service financier du Goulag, L. I. Berenson, et celui qui lui a succédé, L. M. Abramson, le chef du Service des cadres Abram Flikser. Tout cela n'est qu'en pointillé : aucune liste, aucune carte ne saurait être dressée pour chacune des années. Et puis, il y avait un Service spécial au sein de chaque NKVD régional. Voici une donnée recueillie par hasard : à la tête du secrétariat de ce Service spécial à Kiev se trouvait Iakov Brozerman, lequel aura plus tard les mêmes fonctions, mais au NKVD central.

Plus tard, en 1940, quand les Soviets occupèrent les pays Baltes, on sait qu'à la tête du NKVD de la Dvina il y avait un certain Kaplan, lequel a exercé des sévices tels qu'en 1941, juste après le départ des troupes soviétiques et avant l'arrivée des Allemands, éclata dans la population une explosion de colère contre les Juifs.

La nouvelle de D. P. Vitkovski, La Moitié d'une vie, comporte un paragraphe qui décrit le physique juif de son instructeur Iakov lev ; cela se passe à une époque toute récente, celle de Khrouchtchev. Cette allusion, dans la nouvelle, est assez indélicate, et les Juifs de la fin des années 60, en rupture avec le pouvoir communiste, qui accueillaient avec sympathie tous les souvenirs écrits sur les camps, étaient immanquablement blessés par ce passage. A ce propos, V.Guerchouni m'a posé la question : et combien encore d'enquêteurs juifs Vitkovski a-t-il pu voir en l'espace de trente années ?

Ces mots innocents, « en l'espace de trente années » (combien plus naturel il eût été de dire en l'espace de cinquante », ou à tout le moins « de quarante années » !) dénotent ici une incroyable capacité d'oubli ! En l'espace de trente années, depuis la fin des années 30, peut-être Vitkovski n'a-t-il pas rencontré beaucoup d'enquêteurs juifs (en fait, il y en avait encore dans les années 60), mais Vitkovski, qui a été persécuté par les Organes pendant quarante ans et qui a séjourné aux Solovki, n'a certainement pas oublié le temps où il était plus difficile de voir un enquêteur russe qu'un juif ou un letton.

Mais la question de Guerchouni est légitime en ce sens que tous ces postes, élevés, moins élevés, voire subalternes, au fur et à mesure que s'approchait la lame de fond de 1937, portaient en eux-mêmes leur propre annihilation.

Les maîtres de nos destinées œuvraient avec assurance sur leurs cimes assurées - et le coup brutal, inattendu qui les frappa leur apparut comme l'ébranlement de tout l'univers, la fin du monde. Qui d'entre eux avait envisagé avant cela le destin fatal des auteurs de toute révolution ?

Si l'on étudie séparément les listes des hauts dirigeants qui ont péri en 1937-1938, on constate que les Juifs y constituent une très grosse proportion. Un historien contemporain écrit : si, « du 1er janvier 1935 au 1er janvier 1938, les représentants de cette nationalité étaient à la tête de 50 % des principaux services de l'appareil central pour les Affaires intérieures, ils n'occupaient plus, au 1er janvier 1939, que 6 % des postes ».

En nous fondant sur les nombreuses « listes de fusillés » publiées au cours des dix dernières années dans notre pays, et sur les tomes biographiques de la Nouvelle Encyclopédie juive russe, nous sommes en mesure de suivre avec plus ou moins de précision le sort ultérieur des tchékistes de haute volée, des chefs de l'Armée rouge, des dirigeants du Parti, des diplomates, de ceux qui, alors qu'ils étaient encore aux commandes, ont été cités aux chapitres précédents.

Ce sont les tchékistes qui ont payé le plus lourd tribut : (en italique: les fusillé G.la.Abrampolski; L.M.Abramson est mort en prison en 1939 ; Iakov Agranov, 1938 ; Abram Belenki, 1941 ; Lev Belski-Levine, 1941; Marfeï Berman, 1939; lossif Blat, 1937; la.Weinstock, 1939 ; Leonid Voul, 1938 ; Mark Daï-Shtokliand, 1937 ; Semion Guendine, 1939; Veniamine Guerson, 1941 ; Lev Zadov-Zinkovski, 1938; Lev Zaline-Levine, 1940; A.Zalpeter, 1939 ; Lev Zakharov-Meier, 1937 ; N.Zelikman, 1937 ; Alexandre Iosselevitch, 1937; M.G.Kaminski, 1939; Zinovi Katsnelsohn, 1938; Lazare Kogan, 1939; Mikhaïl Koltsov-Friedland, 1940; Kroulovski, 1938; Izrail Leplevski, 1938; Mikbaïl Litvine s'est suicidé en 1938 ; Natan Margoline, 1938 ; A. Minaiev-Tsikanovski, 1939 ; Lev Mironov-Kagan, 1938 ; Sergueï Mironov-Korol, 1940 ; Karl Paouker, 1937 ; Izrail Pliner, 1939 ; Mikhaïl Raiev-Kaminski, 1939; Alexandre Radzivilovski, 1940; Naoum Raïski-Lekhtman, 1939; Grigori Rappoport, 1938; llya Ressine, 1940; A. Routkovski ; Pinkhous-Simanovski, 1940; Mikhaïl Trillisser ; Leonid Faïvilovitch, 1936; Evseï Shirvindt, 1938; Grigori Chkliar ; Sergueï Chpiguelglas, 1940 ; Guenrikh lagoda, 1938.

Des annuaires entiers sont publiés de nos jours, avec les noms des principaux dirigeants de l'appareil central du GUGB-NKVD qui sont tombés victimes des purges « Yezhovshchina" », et nous y lisons un très grand nombre de noms juifs. [Nikolai Ivanovich Yezhov or Ezhov (1895 - 1940) chef NKVD de 1936 à 1938 en charge de cette purge, fusillé à son tour par Beria. Promu à la tête du NKVD suite à l'assassinat de Sergey Kirov, et le renvoie de Genrikh Yagoda, qu'il va personnellement torturer ainsi que le maréchal Tukhachevsky , il organisat une grande purge parmi les membres du Soviet suprême et les officiers de l'armée soviétique. Au total entre 37 et 38 - arrestations: 1.3 million - fusillés: 685 201]

Mais il y a des biographies tout à fait secrètes, cachées, que nous ne connaissons que grâce à des informations de hasard qui ont filtré à la faveur de la « transparence » encore non bridée du début des années 90. Ainsi le professeur Grigori Maïranovski, spécialiste des toxiques, dirigea à partir de 1937 le « Laboratoire X » d'un service spécial du NKVD, laboratoire chargé d'exécuter par injections les condamnations à mort « sur ordre direct du gouvernement de 1937 à 1947 et jusqu'en 1950 » - aussi bien dans la cellule spéciale du « Laboratoire X » qu'à l'étranger dans les années 1960-1970. Maïranovski n'a été arrêté qu'en 1951, et, de sa cellule, il écrivait à Béria : « Par ma main ont été exécutés des dizaines d'ennemis jurés du pouvoir soviétique, notamment des nationalistes de tout poil. » Mais voici qu'a filtré en 1990 une surprenante information qui nous apprend que les fameuses douchegoubki (chambres à gaz ambulantes) furent inventées non pas par Hitler au cours de la Seconde Guerre mondiale, mais par le NKVD soviétique en 1937, et l'inventeur (pas seul, bien sûr, mais il fut au cœur de cette invention) en fut Isaï Davidovitch Berg, chef du Service économique du NKVD de la région de Moscou. On voit là qu'il est important de savoir qui occupait les postes, même inférieurs. L'histoire est la suivante : I.D.Berg avait pour mission d'exécuter les sentences de la « troïka » du NKVD régional de Moscou, et celui-ci remplissait scrupuleusement sa mission : il convoyait les condamnés sur le lieu d'exécution. Mais, lorsque siégèrent simultanément trois « troïkas » régionales de Moscou, il devint impossible au peloton d'exécution d'accomplir sa tâche. On eut alors une idée : dénuder les victimes, les ligoter, les empêcher de crier et les jeter dans un fourgon fermé camouflé en camionnette de livraison du pain. Pendant le long trajet, les gaz s'échappaient vers l'intérieur du véhicule, et à l'arrivée, au bord de la fosse, les prisonniers étaient « fin prêts ». (Il faut ajouter que Berg fut peu après fusillé lui-même, en 1939 - pas pour ces atrocités, non, bien sûr, mais sur une accusation de «complot». Et, en 1956, il fut réhabilité sans encombres, bien que fût consignée dans le dossier, conservée jusqu'à ce jour, l'histoire de cette meurtrière invention, dont il a même été fait lecture à des journalistes !

Dans l'énumération ci-dessus, que de destinées dont la courbe est tracée en lettres de feu ! Là sont tombés sous le couperet tchékiste le bourreau de la Crimée, Béla Kun en personne, et, avec lui, encore 12 commissaires du peuple du gouvernement communiste de Budapest !

Cependant ce serait une erreur de considérer l'expulsion des juifs des ces organes de répression comme une forme de persécussion. Il n'y avait pas là de motivation anti-juive. (Sans parler du fait que, si les sbires staliniens n'avaient pas seulement attaché du prix à leurs privilèges immédiats et à leur pouvoir, mais aussi à l'opinion du peuple qu'ils gouvernaient, ils auraient dû claquer eux-mêmes la porte du NKVD sans attendre qu'on les en chasse. Cela, certes, ne les aurait pas tous sauvés de la mort, mais peut-être de l'infamie ?) - La notion d'une purge visant intentionnellement les juifs ne tient pas l'eau. "Selon des données disponibles, à la fin des années 30, les juifs étaient une des rares minorités à laquelle l'appartenance ne constituait pas un crime aux yeux du NKVD. Les dispositions sur la politique nationale et d'encadrement qui caractériseront la fin des années 40 et le début des années 50 n'étaient pas encore en vigueur au sein des Organes de la Sécurité d'État.

Beaucoup de hauts fonctionnaires de l'appareil du Parti furent eux aussi emportés par la déferlante meurtrière de 1937-1938. A partir de 1936-1937, la composition du Sovnarkom change notablement ; les purges des années qui précédèrent la guerre décimèrent les Commissariats du peuple. La balle mortelle atteignit et l'initiateur de la collectivisation, Iakovlev, et son plus proche adjoint, Kalmanovitch, et Roukhimovitch, et bien d'autres encore, évidemment. La grande boucherie n'épargna pas les vieux bolcheviks « emérites » : Kamenev et Zinoviev, bien sûr, mais aussi Riazanov (depuis longtemps évincé), Golochtchokine qui avait organisé l'assassinat du tsar. (Seul échappa au désastre Lazare Kaganovitch : il réussit à être lui-même le « balai aux crins de fer » dans plusieurs des purges de 1937-1938 - par exemple dans la ville d'Ivanovo qu'il ratissa et où on l'appelait l'« ouragan noir ».)

On nous propose la vision suivante : « il s'agit de victimes de la dictature soviétique, utilisées puis liquidées sans pitié dès lors qu'elles n'avaient plus d'utilité ». Belle explication ! Mais ces personnes ont-elles vraiment été utilisées pendant vingt ans ? N'ont-elles pas mis tout leur zèle à être le moteur de cette même dictature, et, avant de « n'avoir plus d'utilité », n'ont-elles pas pris une part vigoureuse au saccage de la religion, de la culture, à l'anéantissement de l'intelligentsia et de quelques millions de paysans ?

Tombèrent sous la lame en grand nombre les chefs de l'Armée rouge. « A l'été 1938, tous les commandants des régions militaires, sans exception, tous ceux qui occupaient un tel poste en juin 1937, avaient totalement disparu. » La direction politique de l'Armée rouge, lors du démantèlement de 1937 et après le suicide de Gamarnik, « a subi le maximum de pertes du fait de la terreur ». Parmi les responsables politiques ont péri les 17 commissaires d'armée sans exception, 25 des 28 commissaires de corps d'armée, 34 des 36 commissaires de division. Nous remarquons une forte proportion de Juifs dans les listes aujourd'hui publiées des chefs de guerre fusillés en 1937-1938.

Grigori Chtern a fait une carrière militaire tout à fait singulière en gravissant un à un les échelons politiques : à compter de la guerre civile, commissaire de régiment, de brigade, de division. De 1923 à 1925, commandant des Forces spéciales du groupe des armées de Khorezm (ce qui signifie : répression en Asie centrale). Avant 1926, chef du service politique d'une division. Puis il suit les cours pour cadres supérieurs de l'Armée [et ainsi éligible pour des postes militaires particuliers ]; En 1929-1934, « il est chargé de missions au Commissariat aux Affaires militaires et navales, c'est-à-dire auprès de Vorochilov. En 1937-38 il est conseiller militaire auprès du gouvernement de la République Espagnole (ne pas confondre avec Manfred Chtern, qui s'est lui aussi distingué chez les Rouges espagnols et qu'on a surnommé « le général Kléber »). Puis il est chef d'état-major du front extrême-oriental où, avec Mekhlis, il organise les combats sanglants sur le lac Hasan en 1938, et, simultanément, il intrigue pour faire arrêter le maréchal Blucher, causer sa perte et prendre sa place au poste de commandant du front. En mars 1939, au 18e Congrès du Parti, il tint ce discours : « Nous avons, vous et nous, exterminé un tas de canailles - toutes sortes de toukhatchevskis, gamarniks, ouborévitchs et autres ordures de ce genre » ; lui-même ne fut fusillé qu'à l'automne 1941. Un compagnon d'armes de Chtern, mais dans l'aviation, Iakov Smouchkcvitch, a fait lui aussi une carrière mirobolante. Il a commencé de la même façon (et jusqu'au milieu des années 30), comme instructeur politique, commissaire ; il a suivi lui aussi les cours pour cadres supérieurs. En 1936-1937, il est en Espagne, dans l'aviation, on le surnomme «le général Douglas». En 1939, il commandait le groupe aérien à Khalkhin-Gola. Puis il a grimpé jusqu'au poste de commandant en chef de toutes les forces aériennes de l'Armée rouge, à celui d'inspecteur des Forces armées aériennes ; il a été arrêté en mai 1941 et fusillé l'année même.

La déferlante n'a pas épargné non plus les travailleurs du secteur économique, pas davantage que les hauts fonctionnaires ; quant aux diplomates, la plupart de ceux qui ont été cités ici ont été fusillés. Nommons les personnalités du Parti, les militaires, les diplomates, les responsables de l'économie du pays que nous avons déjà rencontrés dans ces pages et qui sont tombés victimes de la répression (les fusillés sont inscrits en italiques) :

Samuel Agourski, arrêté en 1938; Lazare Aronchtam, 1938; Boris Belenki, 1938; Grigori Belenki, 1938; Zakhar Belenki, 1940; Mark Belenki, 1938, Maurice Belotski, 1938; Herman Bitker, 1937 ; Aron Weinstein, 1938 ; Iakov Vesnik, 1938, Izrail Weitser, 1938 ; Abram Wolpe, 1937 ; Ian Gamarnik s'est suicidé en 1937 ; Mikhaïl Guertchikov, 1937, Evgueni Gnedine, arrêté en 1939; Philippe Golochtchokine, 1941 ; la Goldine, 1938; Lev Gordon, arrêté en 1939; Isaac Grinberg, 1938; Iakov Gouguel, 1937 ; Alexandre Gourévitch, 1937 ; Sholom Dvoïlatski, 1937 ; Mark Deutsch, 1937 ; Semion Dimanstein, 1938; E. Dreitser, 1936; Semion Joukovski, 1940; Samuil Zaks, 1937; Zinovi Zangwil ; Isaac Zelenski, 1938 ; Grigori Zinoviev, 1936 ; S. Zorine-Gomberg, 1937 ; Boris Ippo, 1937 ; Mikhaïl Kaganovitch se suicide dans l'attente de l'arrestation, 1941 ; Moissei Kalganovitch, 1937; Lev Kamenev, 1936; Abram Kamenski, 1938; Grigori Kaminski, 1938 ; Ilya Kit-Viïtenko, arrêté en 1937, passe 20 ans en réclusion ; M. Kleiner, 1937 ; Evguénia Kogan, 1938 ; Alexandre Krasnochtchokov-Tobinson, 1937 ; Lev Kritsman, 1937 ; Solomon Krouglikov, 1938 ; Vladimir Lazarevitch, 1938 ; Mikhaïl Landa, 1938; Rouvim Lévine, 1937; Iakov Lifchitz, 1937; Moissei Lisovski, arrêté en 1938 ; Fried Markous, 1938 ; Lev Mariasine, 1938 ; Grigori Melnitchanski, 1937 ; Alexandre Minkine-Menson est mort dans un camp en 1955 ; Nadejda Ostrovkaïa, 1937 ; Lev Petcherski, 1937 ; I. Pinson, 1936 ; Iossif Piatnitski-Tarchis, 1938; Izrail Razgon, 1937 ; Moissei Rafès, 1942; Marcel Rozenberg, 1938 ; Arcadi Rozengolts, 1938 ; Naoum Rozovski, 1942 ; Boris Roïzenman, 1938; E. Roubinine, en réclusion pendant 15 ans; Iakov Roubinov, 1937 ; Moissei Roukhimovitch, 1938 ; Oscar Ryvkine, 1937; David Riazanov-Goldenbakh, 1938; Veniamine Sverdlov, 1939; Boris Skvirski, 1941 : lossif Slavine, 1938; Grigori Sokolnikov-Brilliant, tué en prison en 1939 ; Isaac Solts, mort en réclusion en 1940 ; Naoum Sorkine, 1938 ; Lev Sosnovski, 1937; Arthur Stachevski-Guirchfeld, 1937; Iouri Svétlov-Nakhamkis, 1941 ; Nikolaï Guimmer-Soukhanov, 1940 ; Boris Tal, 1938; Semion Tourovski, 1936; Semion Ouritski, 1937 ; Evgueni Fainberg, 1937 ; Vladimir Feiguine, 1937 ; Boris Feldman, 1937 ; Iakov Fischman, arrêté en 1937 ; Moissei Froumkine, 1938 ; Maria Froumkina-Ester, morte dans un camp en 1943 ;

  • Léon Khaikis, 1938; Avenir Khanoukaiev ; Moissei Kharitonov, mort dans un camp en 1948 ; Mendel Khataievitch, 1937 ; Isaï Tsalkovitch, arrêté en 1937; Efim Tsétline, 1937 ; Iakov Tchoubine ; N. Tchoujak-Nasimovitch ; Lazare Chatskine, 1937 ; Iakov Iakovlev-Epstein, 1938.

    Voilà qui constitue aussi le martyrologe d'un grand, d'un très grand nombre de Juifs au sommet.

    Et voici maintenant les destinées de quelques socialistes russes éminents qui n'ont pas rejoint les bolcheviks et ont même lutté contre eux :

    • Boris Ossipovitch Bogdanov (né en 1884) - Originaire d'Odessa, petit-fils et fils de négociants en bois. A fait ses études dans la meilleure école de commerce d'Odessa. Encore étudiant, il adhère aux cercles sociaux-démocrates. En juin 1905, quand entre dans le port d'Odessa le cuirassé Potemkine sur lequel une mutinerie a éclaté, il est le premier civil à monter à son bord, il fait un discours devant l'équipage réuni en meeting, il l'exhorte à se joindre à la grève des ouvriers d'Odessa, et il emporte, pour les transmettre aux consuls étrangers, les lettres et suppliques adressées aux gouvernements européens. Il évite la condamnation en fuyant à Saint-Pétersbourg où il travaille dans la clandestinité pour le Parti social-démocrate menchevique. Deux peines de relégation consécutives, de deux ans chacune, l'une à Silvytchegod et l'autre à Vologda. Juste avant la guerre, il est au nombre des dirigeants du Parti menchevique, il travaille légalement sur des questions touchant la condition ouvrière ; à dater de 1915, il entre comme secrétaire au Groupe ouvrier près le Comité militaro-industriel, avec lequel il est arrêté en janvier 1917 ; il est libéré à la faveur de la révolution de Février. Il entre au Comité exécutif du Soviet de Petrograd ; il en est l'immuable président, toujours présent lors de ses innombrables et bruyantes séances ; en juin, il devient membre du bureau du VTsIK et il s'oppose opiniâtrement aux tentatives de coup de force auxquelles se livrent déjà les bolcheviks ; après l'insurrection des bolcheviks en juillet, c'est lui qui reçoit la capitulation du détachement de matelots qui avait occupé la forteresse Pierre et Paul. Après le coup d'État d'Octobre, il est, en 1918, l'un des organisateurs du mouvement ouvrier antibolchevique à Petrograd. Il passe la guerre civile à Odessa. Quand celle-ci est finie, il tente de renouer avec l'action des mencheviks, mais, à la fin de l'année 1920, il est arrêté pour un an - là commence la longue kyrielle d'arrestations et de condamnations, de déportations et de détentions, le grand jeu de cartes, la « longue patience » visant tant de socialistes en URSS - uniquement pour son passé et ses anciennes convictions de menchevik, car dans les rares intervalles, il exerce des fonctions dans le domaine économique et ne désire plus qu'une chose : mener une vie paisible - mais on le soupçonne aussi de « sabotage » économique. En 1922, il demande à partir pour l'étranger, mais est arrêté juste avant son départ. Réclusion aux Solovki, déportation sur la Petchora, rallonges régulières de peines de trois ans chaque fois, la prison de sûreté de Souzdal, encore et encore la déportation. En 1931, on tente de l'impliquer dans l'affaire du « Bureau des mencheviks » puis on le relâche. Mais, en 1937, il tombe dans la rafle générale ; il expérimente à la prison d'Omsk (où il a des communistes comme compagnons de cellule) les interrogatoires « à la chaîne » (trois commissaires enquêteurs qui se succèdent sans interruption), purge sept ans au camp de Kargopol (certains autres mencheviks sont fusillés), déportation à Syvtyvkar; en 1948, c'est un nouveau tour de piste avec les « redoublants », déportation au Kazakhstan. En 1956, il est réhabilité. Il meurt en 1960 : il n'est plus qu'un grand vieillard épuisé.
    • Boris Davydovitch Kamkov-Kats (né en 1885). Fils d'un médecin de Zemstvo. Adhère au Parti S.-R. dès l'adolescence. Déporté en 1905 dans le territoire de Touroukhan, d'où il s'évade. Dans l'émigration, il achève des études de droit à l'université de Heidelberg. Participe à la Conférence des socialistes à Zimmerwald en 1915. Revient en Russie après la révolution de Février. L'un des fondateurs du Parti des S.-R. de gauche qui, à la veille du coup d'Octobre, entre dans la coalition avec les bolcheviks. Prend part à la dissolution de l'Assemblée constituante en janvier 1918. En avril, il incite à rompre l'alliance avec les bolcheviks et, en juin, il appelle à « une insurrection révolutionnaire » contre eux. L'insurrection échoue et il entre en clandestinité. Après une courte arrestation en 1920, il est à nouveau arrêté en 1921, déporté en 1923. Entre plusieurs peines de déportation, encore deux années de prison - toujours le même jeu de « patience ». En 1933, déporté à Arkhanguelsk, arrêté en 1937 et fusillé en 1938.
    • Abram Rafaïlovitch Gotz (né en 1882). Petit-fils du millionnaire, le négociant en thé V.la.Brodski. Adhère au mouvement révolutionnaire dès l'âge de 14 ans et au Parti S.-R. en 1901 (son frère Mikhaïl est un leader de ce parti). En 1906. il devient membre d'une organisation S.-R. de combat, un terroriste. Au bagne de 1907 à 1915. À la prison centrale d'Alexandrov. Prend part à la révolution de Février à Irkoutsk, puis à Petrograd. Membre du Comité exécutif du Soviet du Parti social-démocrate et du Soviet des députés paysans, membre du presidium du VTsIK. A partir du 25 octobre 1917, il est à la tête du Comité antibolchevique pour le Salut de la Russie et de la Révolution. Il poursuit la lutte contre les bolcheviks pendant la guerre civile. Arrêté en 1920, condamné lors du procès des S.-R. à la peine capitale, commuée en 5 ans d'emprisonnement. Puis ce fut le jeu de « patience » habituel, la valse des peines et déportations successives. En 1939, il écope de 25 ans de camp. Il meurt l'année d'après, au camp.
    • Mikhaïl lakovlevitch Guendelman (né en 1881). S.-R. dès 1902, avocat de profession. Participe à la révolution de Février à Moscou, membre du Comité exécutif du Soviet, membre du presidium du VTsIK, membre du Comité central du parti S.-R. Le 25 octobre 1917, il quitte la séance du 2e Congrès des Soviets en signe de protestation contre les bolcheviks. Membre de l'Assemblée constituante, il prend part à son unique séance, le 5 janvier 1918. À Samara, il poursuit son action au Comité des membres de l'Assemblée constituante. Arrêté en 1921, condamné à la peine capitale lors du procès des S.-R., peine commuée en 5 années de détention. Puis, le jeu de « patience », l'enchaînement des peines. Fusillé en 1938.
    • Mikhaïl Isaakovitch Lieber-Goldman (né en 1880). L'un des fondateurs du Bund (1897), membre du Comité central du Bund dans l'émigration, représentant du Bund au Congrès du Parti social-démocrate russe. Prend part à la révolution de 1905-06. Relégué en 1910 pour trois ans dans la province de Vologda, d'où il s'évade, et émigré à nouveau. Adversaire farouche et constant de Lénine. Revient en Russie après 1914, rejoint les socialistes «défenseurs de la Patrie ». Après la révolution de Février, membre du Comité central du Soviet de Petrograd, puis membre du présidium du VTsIK, dont il démissionne après le coup de force d'Octobre. Tantôt il adhère au Parti social-démocrate (des mencheviks), tantôt il le quitte. Exerce des fonctions dans le secteur économique. L'un des leaders de la clandestinité menchevique en URSS. À partir de 1923 - arrestations, déportations, jeu de «patience». En 1937, à nouveau arrêté et fusillé la même année à Alma-Ata.

    Combien connurent une semblable destinée, marquée par une succession ininterrompue de peines de prison et de déportation, jusqu'au dénouement dans les années 1937-1938 ! C'est qu'il balayait et balayait à travers tout le pays, le balai de fer de ces années-là, il raflait tout le monde - les sans-grade, ceux qui n'avaient rien à voir avec le pouvoir, la politique, et notamment des Juifs. Voici les noms de quelques suppliciés :

    • Nathan Bernstein (né en 1876) - musicologue et critique musical, enseignait l'histoire de la musique et l'esthétique musicale, a écrit plusieurs livres. Arrêté en 1937, est mort en détention.
    • Matfeï Bronshtein (né en 1906) - savant, physicien de talent, docteur ès sciences, obtient des résultats remarquables. 11 était le mari de L.K.Tchoukovskaïa. Arrêté en 1937, fusillé en 1938.
    • Sergueï Guinter (né en 1870) - architecte et ingénieur. Arrêté en 1934, déporté en Sibérie, arrêté de nouveau en 1937 et fusillé.
    • Veniamine Zilbennints (né en 1887) - géochimiste et minéralogiste, spécialiste des éléments rares, auteur d'un projet scientifique sur les microprocesseurs, victime de la répression en 1938.
    • Mikhaïl Kokine (né en 1906) - orientaliste, sinologue, historien. Arrêté en 1937, fusillé.
    • Ilya Kritchevski (né en 1885) - microbiologiste, immunologiste (également une formation de physicien et de mathématicien), docteur en médecine, fondateur d'une école scientifique, président de l'Association russe des microbiologistes. Arrêté en 1938, mort en 1943.
    • Solomon Lévite (né en 1894) - orientaliste, sémitologue, de ceux qui ont ressuscité en 1920 la Société d'ethnographie. Accusé d'avoir créé une organisation sioniste, arrêté en 1937, est mort en détention.
    • lokhiel Ravrebe (né en 1896) - physicien et chimiste, professeur, membre correspondant de l'Académie des Sciences d'Ukraine, a écrit beaucoup d'ouvrages sur l'électrochimie appliquée. Victime de la répression en 1937.
    • Ilya Khetsrov (né en 1887) - hygiéniste, épidémiologiste (hygiène de l'environnement, protection des plans d'eau, des eaux artésiennes, hygiène sociale). Arrêté en 1938, fusillé.
    • Naoum Schwarz (né en 1888) - médecin psychiatre, étudiait les spécificités psychologiques des Juifs. Enseigna de 1921 à 1923 l'hébreu ; composait des poésies en hébreu. Accusé d'activité sioniste, arrêté en 1937, mort en détention.
    • Les trois frères Chpilrein, de Rostov-sur-le-Don :
      1. Yan (né en 1887) - mathématicien, a appliqué la méthode mathématique à la technique électrique et thermique. Professeur à l'École supérieure technique de Moscou, puis doyen de la faculté d'électro-technique. Victime de la répression et périt en 1937.
      2. lsaac (né en 1891) - psychologue, docteur en philosophie. En 1927, il est à la tête de la Société russe de psychotechnique et de physiologie appliquée ; auteur de nombreuses études sur l'analyse psychologique des métiers et la rationalisation du travail. Arrêté en 1935, fusillé.
      3. Emile (né en 1899) - biologiste, doyen de la faculté de biologie de Rostov. Fusillé en 1937.
    • Leonid lourovski (né en 1884) - docteur en économie politique, l'un des auteurs de la réforme monétaire de 1922-1924. Proche de A. V. Tchaianov et N. D. Kondratiev. Arrêté en 1930, libéré en 1935, arrêté à nouveau en 1937 et fusillé.

    L'écrasante supériorité en nombre des Juifs haut placés qui tombèrent sous le couperet de Staline n'empêche pas de constater, comme cela ressort des pages mêmes écrites par des publicistes juifs d'Occident, que ce phénomène en soi n'était pas perçu comme une offensive contre les Juifs sur le plan de leur nationalité : les Juifs sont tombés dans le hachoir parce qu'ils occupaient en grand nombre des postes éminents. Ainsi lisons-nous dans le recueil Le Monde juif (1939) : «Cela ne fait aucun doute : les Juifs en URSS ont des possibilités, des opportunités qu'ils n'avaient pas avant la révolution, qu'ils n'ont toujours pas à ce jour dans certains États démocratiques. Ils peuvent être généraux d'armée, ministres, diplomates, professeurs d'université, ils peuvent être les fonctionnaires les plus haut gradés comme les plus soumis », - mais ce ne sont justement, pour les Juifs soviétiques, que des possibilités, « en aucune manière ce n'est un droit », et c'est justement parce que ce droit n'existe pas qu'ont été précipités du haut de ces sommets et ont perdu la vie « les Iakir, Zinoviev, Radek, Trotski ». Mais quel peuple, sous la dictature communiste, jouissait d'un tel droit ? La réalité, c'était : ou bien tu te maintiens, ou bien tu coules.

    St. Ivanovitch (S.O. Portougueïs), un socialiste de vieille date et obstiné, reconnaissait : « Les Juifs, sous l'autocratie, avaient beaucoup moins que sous les bolcheviks le "droit de séjour", mais beaucoup plus le "droit de vie" ». Cela est indéniable. - Cependant, comme il n'ignore pas « la révolution kolkhozienne », il conclut : « Les formes d'implantation en Russie du "socialisme", appliquées du fin fond de Pachekhonia jusqu'à Tachkent, ont été particulièrement dures pour les Juifs », « sur aucun peuple les scorpions du bolchevisme ne se sont acharnés avec plus de violence que sur les Juifs. »

    Dans le même temps, pendant la Grand' Peste de la collectivisation et la liquidation des koulaks, ce ne sont pas des milliers, mais des millions de paysans qui n'eurent ni le droit de séjour ni celui de vie. Et toutes les plumes soviétiques (et, parmi elles, beaucoup de juives) restèrent muettes comme des tombes devant cette froide extermination de la paysannerie russe. Muet également l'Occident tout entier. Par ignorance, croyez-vous ? ou par souci de ménager le pouvoir soviétique ? ou tout simplement par indifférence ? - Car c'est proprement inimaginable : 15 millions de paysans qui ne sont pas simplement interdits d'accès à l'enseignement supérieur et à la fonction publique, mais qui sont bel et bien ruinés, parqués comme des bestiaux, chassés de leurs foyers et déportés vers une mort certaine au fin fond de la taïga et de la toundra. Et l'on vit surgir, dans les rangs échauffés des activistes des villes, des Juifs qui s'élancèrent pour pousser à la roue de la collectivisation et laisser derrière eux un tangible et sinistre souvenir. Quelqu'un aurait-il à l'époque élevé la voix pour défendre les paysans ? Très peu après, en 1932-1933, de cinq à six millions de personnes agonisent et meurent de faim, et cela, aux marches mêmes de l'Europe - et la presse libre du monde libre reste motus et bouche cousue ?... Sans doute faut-il accepter comme clé la plus plausible de cette énigme l'extrême-gauchisme de la presse occidentale d'alors et son engouement pour l'« expérience » socialiste en URSS, mais tout de même, comment ne pas être stupéfié de voir quel degré peuvent atteindre l'aveuglement et l'indifférence aux souffrances des gens, de dizaines de millions de gens ?

    Ce que l'œil ne voit pas, le cœur ne le sent pas.

    En Ukraine, les Juifs avaient déjà perdu leurs élans des années 1917-1920, leur désir de soutenir l'État russe, et, à la fin des années 20, «les chauvins partisans de l'autonomie ukrainienne» sont des Juifs et « ils exercent une grande influence, quoique dans les villes uniquement ». On peut même lire cette conclusion : la destruction en 1937 de la culture de langue ukrainienne était dirigée en partie contre ces Juifs-là, ceux qui avaient « réellement » créé avec les Ukrainiens l'Union pour le développement de la culture locale en ukrainien . Mais cette union, réalisée dans les milieux intellectuels, ne pouvait adoucir les sentiments de la population ukrainienne envers les Juifs. Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'au cours de la collectivisation «un grand nombre de communistes juifs surgirent dans les campagnes avec le grade de commandant et le droit de vie ou de mort sur les gens ». Cela avait envenimé les relations - tendues depuis des siècles - entre Juifs et Ukrainiens. Et bien que la famine fût le résultat direct de la politique de Staline, bien qu'elle n'atteignît pas l'Ukraine exclusivement (elle sévit aussi cruellement dans la région de la Volga et dans l'Oural), les Ukrainiens eurent l'impression que la famine, chez eux, était imputable aux Juifs. Cette idée se perpétua longtemps (on la trouve encore jusqu'aux années 80 dans la presse ukrainienne de l'émigration). « Certains Ukrainiens sont convaincus que les Juifs ont joué un rôle particulier dans l'apparition de la famine... Certains déclarent que 1933, c'étaient les Juifs qui se vengeaient pour les années Khmelnitski».

    Pas de moisson de froment à qui sème le chiendent. Tant de Juifs aux commandes et tant d'indifférence aux malheurs du reste de la population pouvaient induire toutes sortes d'interprétations.

    Les auteurs juifs qui suivent de près le « déploiement de la courbe » de l'antisémitisme en URSS ont pourtant négligé cette cendre piétinée, et ils ont tiré des conclusions plutôt optimistes. Ainsi Solomon Schwartz écrit-il : « Dès le début des années 30, l'antisémitisme en Union Soviétique s'est vu nettement diminuer » et, « au milieu des années 30, il avait perdu son caractère de phénomène de masse », « la courbe de l'antisémitisme avait alors atteint son plus bas niveau ». Il explique cela, entre autres, par la fin de la NEP, la disparition des Juifs enrichis pendant cette période, ainsi que par « l'industrialisation forcée et l'ouragan de la collectivisation » qu'il compare plaisamment à « une sorte de traitement de choc ». S'y ajoute une autre idée : c'est pendant ces années-là que les dirigeants communistes ont commencé à lutter contre « chauvinisme grand-russien » (non, ils n'ont pas « commencé » - ils ont continué, poursuivi en cela la ligne intransigeante de Lénine). Et, dit Schwarz, les autorités ont alors décidé de « garder un silence obstiné sur l'antisémitisme (...) pour ne pas donner l'impression que ce combat contre ce chauvinisme était un combat pour la défense des Juifs ». Cette remarque est judicieuse.

    Or justement, en janvier 1931. a paru dans le New York Times, puis dans toute la presse mondiale, une déclaration démonstrative de Staline à l'Agence télégraphique européenne : « Les communistes, qui sont des internationalistes conséquents, ne peuvent pas ne pas être les ennemis jurés de l'antisémitisme. En URSS, l'antisémitisme est sévèrement puni par la loi en tant que phénomène profondément contraire au régime soviétique. Les antisémites actifs, de par les lois de l'URSS, encourent la peine capitale », - et ne voilà-t-il pas le châtiment prononcé sans aucune gêne aux oreilles démocratiques de l'Occident ? Or, c'est la seule et unique nation parmi toutes celles peuplant l'URSS qu'il daigne distinguer de cette façon-là. L'opinion publique mondiale s'en trouva pleinement satisfaite.

    Mais, détail caractéristique : cette déclaration du Guide ne fut pas publiée dans la presse soviétique (par un effet de sa ruse et de sa prudence). Il l'avait destinée à l'exportation. Il cacha cette prise de position à ses propres sujets. Elle ne fut publiée en URSS qu'à la fin 1936. Et Molotov fut envoyé à ce moment-là faire une déclaration semblable au congrès des Soviets. Un auteur juif donne son interprétation du discours de Molotov tel qu'il l'a entendu, mais il se trompe quand il dit que l'orateur, « au nom du gouvernement », menaçait de la peine capitale ceux qui manifesteraient « des sentiments antisémites ». Des sentiments ! Non, le discours de Molotov ne disait pas cela, il parlait bien des mêmes « antisémites actifs » que Staline. Des peines capitales pour antisémitisme, nous n'en connaissons pas dans les années 30, mais des peines de détention (au titre d'un article du Code pénal), il y en eut. (On entendit alors chuchoter : « Dans le temps, on vous en collait moins "pour un pamphlet contre le tsar"). »

    S. Schwartz note une inflexion : « Dans la seconde moitié des années 30, ces sentiments [l'inimitié de la population envers les Juifs] se répandirent et s'amplifièrent..., surtout dans les centres importants où résidaient un grand nombre d'intellectuels et semi-intellectuels juifs... On y vit peu à peu renaître la légende de la "domination juive", et se former des idées fausses sur le rôle exagéré des Juifs au sein des organismes d'État. » Que cela ait été une légende ou une réalité, il essaye immédiatement de l'expliquer d'une façon assez naïve en suggérant la même vieille excuse, que : lesdits intellectuels et semi-intellectuels juifs n'avaient tout simplement, pas d'autre source de revenue dans le système soviétique, que le service de l'État ».

    On a honte de lire cela. Quelle est cette situation d'oppression et de désespoir qui ne vous laisse comme possibilité de survie que les postes privilégiés ? Et le reste de la population ? Ceux-là avaient la pleine liberté de s'échiner dans les champs kolkhoziens, de creuser des trous à la pioche, de transporter des bards à bout de bras sur les chantiers des plans quinquennaux...

    Pour ce qui est des décisions gouvernementales, l'on peut dire sans risque de se tromper que dans les années 30, rien, dans la question juive, n'avait changé depuis la révolution, qu'aucune antipathie officielle à l'égard des Juifs ne s'était encore manifestée. Au reste, ne claironnait-on pas, ne faisait-on pas miroiter « la fin définitive de toutes les contradictions nationales » ?

    A l'étranger non plus, les milieux juifs n'avaient pas, ne pouvaient pas avoir le sentiment que les Juifs étaient opprimés en URSS. Dans son article « Les Juifs et la dictature soviétique », le même St.Ivanovitch écrivait : « A l'étranger, beaucoup sont convaincus qu'il n'y a pas d'antisémitisme en Russie et c'est la raison de leur bienveillance à l'égard du pouvoir soviétique. Mais, en Russie même, on sait que cela n'est pas vrai », ce qui n'empêche pas les Juifs d'« espérer en la longévité du pouvoir soviétique... et de craindre sa chute », puisque « Staline ne laisse pas et, espèrent-ils, ne laissera pas éclater de pogroms ». L'auteur est séduit par cette opinion largement répandue, alors même qu'il la juge erronée : « Si la dictature du bolchevisme tombe, l'on peut s'attendre à coup sûr à une explosion de passions et de violences antisémites... La chute du pouvoir soviétique sera pour les Juifs une catastrophe, et tout sympathisant du peuple juif doit rejeter cette perspective avec horreur... » Pourtant, lui-même note que « la dictature soviétique commence déjà à être embarrassée de se voir considérée comme judéophile et colonisée par les Juifs ».

    La ligne générale pour les années 30, c'est la résolution du 16e Congrès (1930) formulée par Staline dans son rapport : c'est un appel à la lutte énergique contre le chauvinisme, et en premier lieu contre le chauvinisme grand-russien. On entend employer là le jargon du Parti que tout le monde comprend. Cette lutte sera menée énergiquement pendant encore plusieurs années. Mais, au nom du Ciel, quelle folie s'était alors emparée de Staline ? Il n'y avait déjà plus l'ombre d'un tel chauvinisme, et le Petit Père n'avait pas encore pressenti le futur tout proche, l'heure du naufrage, quand il serait contraint d'appeler au secours ce même patriotisme russe qui le sauverait.

    Oui, on sonnait déjà l'alarme, à l'époque : menace de résurgence du patriotisme russe ! St. Ivanovitch, en 1939, s'empressait de relever une tendance « à "l'amour de la patrie", à "la fierté nationale" » (entre guillemets, par dérision), « au "patriotisme" » de cette dictature qui nous renvoie de nos jours « à certaines traditions nationalistes de la vieille Russie de Moscou et de la Russie impériale ».

    Voilà donc où résidait la pire menace pour la Russie à la veille de l'offensive de Hitler : dans le « patriotisme » russe !

    Cette hantise, désormais, ne lâchera plus les publicistes juifs ; Il les tiendra pendant encore tout un demi-siècle - et même quand ils considèrent cette guerre qui vit s'enflammer un patriotisme de masse, cette guerre qui a sauvé, entre autres, les Juifs soviétiques ! Nous lisons dans une revue israélienne, en 1988 : « Les traditions encore vivantes des Cent-noirs... ont servi de fondement au "patriotisme soviétique vivifiant" qui s'est épanoui postérieurement, dans les années de la Grande Guerre patriotique... »

    Embrassons du regard cette guerre de 1941-1945, et reconnaissons que ce jugement est marqué d'une bonne dose d'ingratitude. Ainsi, même le plus pur et le plus innocent patriotisme Russe n'a pas le droit d'exister - ni maintenant ni jamais ? Pourquoi cela ? Et pourquoi est-ce ce patriotisme Russe qui est mis en exergue ?

    Un événement important en 1929 dans la vie des Juifs en Russie soviétique fut la fermeture de la Yevsektsia.

    . (la « section juive » du Parti communiste soviétique fut mise sur pied pour concurrencer et détruire le parti sionistes et celui du Bund. Elle s'employa à éliminer toute trace d'identité juive, religieuse ou culturelle et de « nationalisme bourgeois, » leur substituant la « culture du prolétariat, » . L'utilisation du yiddish, langue des classes populaires juives fut valorisée par rapport à l'utilisation de l'hébreu, la langue de l'élite religieuse. L'un des buts de la Yevsektsiya était la mobilisation de la « juiverie mondiale » en faveur du régime soviétique.)

    Cette décision empêchait que se développât séparément (fût-ce conformément à un programme soviétique) une vie publique juive, « une autonomie nationale, culturelle, personnelle » : celle-ci devait se fondre dans le courant général. In 1937-38 les chefs de la Yevsektsia – Dimanshtein, Litvakov, Frumkina-Ester et leur associés Motl Kiper, Itskhok Sudarsky, Aleksandr Chemerissky – qui selon Yu. Margolina, “au service du pouvoir ont procédé ont procédé au plus grand pogrome contre la culture juive,” furent arrêtés et bientôt exécutés. D'autres membres de cette section « qui occupaient des positions dirigeantes dans les départements centraux et locaux de l'OZET (Société pour l'implantation rurale des travailleurs juifs), dans les structures soviétiques juives à caractère social, culturel et éducatif », sont passés sous le rouleau compresseur. En 1936-1939, «l'écrasante majorité d'entre eux furent victimes de la répression ». Le climat délétère des années 30 s'était infiltré jusque-là. On se mit, dans les réunions publiques, à accuser et démasquer d'éminents communistes juifs, ceux qui avaient été autrefois membres du Bund, du Parti des socialistes sionistes et même du Poalei-Tsion, que les Soviets avaient pourtant plus ou moins autorisé. Mais a-t-on jamais vu les bolcheviks pardonner à qui que ce soit son passé ? « Que faisais-tu avant... ? » En 1938, Der Emes fut à son tour fermée.

    Et l'école ? - « Jusqu'en 1933, le nombre des écoles juives et de leurs élèves continua de croître en dépit des critiques formulées dès la fin des années 20 contre "les débordements nationalistes" de la Yevsektsia en faveur du "passage forcé de l'hébreu au Yiddish"» On note, entre 1936 et 1939, «un déclin précipité et un appauvrissement plus rapide encore des écoles en Yiddish. Après 1936-1937, «le nombre d'écoles juives commence à diminuer, même en Ukraine et en Biélorussie » ; plus faible est également le désir des parents de placer leurs enfants dans ces écoles. « La raison en était une décrue du prestige de l'éducation en yiddish et le désir croissant de dispenser aux enfants une instruction en russe. » De même, « à dater du milieu des années 30, le nombre des établissements d'enseignement supérieur où les cours se faisaient en yiddish commence à chuter vertigineusement » ; « pratiquement tous les établissements juifs d'enseignement supérieur et secondaire qui existaient en URSS furent fermés en 1937-1938 ».

    Au début des années 30 furent également fermés les instituts scientitiques juifs à l'Académie des sciences d'Ukraine et de Biélorussie ; à Kiev l'« Institut de la culture juive prolétarienne » fermat ses portes. S'ensuivirent très vite après des arrestations (Mikhaïl Kokine, de l'Institut d'histoire, de philosophie et de littérature de Leningrad, fusillé ; Iokhicl Ravrebe, ancien de l'Institut des Hautes Etudes juives de Petrograd et directeur dans les années 30 de la section juive de la Bibliothèque publique, condamné à huit ans, mort dans un camp de transit.

    Les persécutions, les arrestations se portèrent aussi sur les écrivains juifs s'exprimant en yiddish : furent victimes de la répression Moishe Koulbak, 1937 ; Zelik Axelrod, 1940 ; Abram Abtchouk, professeur de yiddish, critique, 1937 ; Guertsl Bazov, écrivain, 1938. On cite également l'écrivain I.Kharyka, le critique Kh. Douncts. Subsista pourtant, «jusqu'à la fin des années 30, une grande activité éditoriale en yiddish. Des maisons d'édition juives fonctionnaient à Moscou, Kiev, Minsk ». Mais quels textes publiaient-elles ? Dans les années 30, « l'écrasante majorité [des œuvres] étaient stéréotypées, conformes aux canons immuables du "réalisme socialiste" ». La littérature en yiddish, à partir de 1930 et jusqu'en 1941, traverse une phase de stalinisation : «des flots de louanges à Staline se déversèrent dans le sein de la poésie juive... » Itzik Fefer « s'évertuait même à insuffler une note poétique dans la propagande officielle. On lui attribue des sentences du genre "Tu as trahi ton père - c'est bien !" ou "Je dis : Staline, et je pense : Soleil" ». La plupart de ces écrivains si empressés à aduler Staline n'avaient qu'une dizaine d'années à attendre pour être arrêtés à leur tour. Certains, nous venons de le voir, subirent ce sort dès cet instant.

    De la même façon, « la pression idéologique du dogme communiste signifiait, pour beaucoup d'artistes et de sculpteurs juifs, la rupture, souvent tragique, avec leur tradition nationale ». (Quelle culture, à l'époque, était à l'abri de cela en URSS !) De même les dix-neuf théâtres professionnels en yiddish, et aussi « quantité de troupes d'amateurs, de studios, de cercles » : «La grande majorité des théâtres juifs dans les années 30 présentaient principalement des spectacles de propagande. »

    Quant à la culture en hébreu qui aurait conservé ses traditions nationales, inutile d'en parler : elle était définitivement bannie et était entrée en clandestinité.

    À propos des sionistes entrés eux aussi en clandestinité, nous avons écrit que, dès le début des années 30, ils avaient été dispersés, la plupart arrêtés. Les autres étaient accusés de « conspiration sioniste». - Qui se souvient (chap.8) de Pinhas Dachevski ? Arrêté en 1930 comme sioniste. - Un autre, nullement sioniste mais considéré comme tel dans l'arrêt de mort : Pinhas Krasnyi, ancien ministre dans le Directoire de Pétlioura, qui revint ensuite en URSS et fut fusillé en 1939. - Wolf Averbuch, membre dès son jeune âge de Poalei-Tsion, parti pour Israël en 1922, y « collabora à la presse communiste » ; fut expulsé en URSS et, une fois là, coffré.

    C'est à la même époque que furent fermés « la plupart des heder et des yeshivot ». Ici et là se produisaient encore, comme un relent de la fin des années 20, des arrestations dans la clandestinité hassidique de Loubavitch (lakov-Zakhariia Maskalik, 1937 ; Avrom-Levik Slavinc, 1939). A la fin de l'année 1930, « 257 synagogues avaient été fermées, soit 57 % des synagogues qui existaient dans les premières années du pouvoir soviétique... Au milieu des années 30, cette fermeture des synagogues s'accéléra ». A dater de 1929, « les autorités imposèrent des taxes supplémentaires pour la confection du pain azyme ». En 1937, « la Commission pour les questions du culte près le Comité central exécutif d'URSS interdit à toutes les communautés juives de confectionner elles-mêmes le pain azyme ». En 1937-1938, « la plupart des desservants du culte hébraïque étaient victimes de la répression. Presque toutes les synagogues étaient privées de rabbins ». « En 1938, on découvrit au sein de la synagogue centrale de Moscou "un nid de rabbins hostiles au régime", on les arrêta ainsi que plusieurs fidèles. » Le grand rabbin de Moscou, Chmariagu Medalie, fut arrêté et fusillé en 1938. (Fut arrêté en même temps que lui son fils Moishe Medalie). En 1937 fut arrêté le rabbin de Saratov, lossif Bogatine.

    En ce début des années 30, cependant qu'était opprimée la religion juive, l'on vit dans le même temps déferler sur le pays entier une vague de fermetures et de destructions de milliers de lieux de culte orthodoxes. Il fallait avant tout débarrasser Moscou de ses églises pour lui conférer un aspect convenable - soviétique. Le « réaménagement » de la capitale fut confié à un certain Boris Iofan. L'année même où le pays, ruiné, mourait de faim, fut lancé le projet de construction d'un étourdissant palais des Congrès en lieu et place de la cathédrale du Christ-Sauveur, et les projets des architectes furent exposés. Les Izvestia annoncèrent : « Onze projets sont pour l'instant exposés. Les plus intéressants parmi eux sont ceux de Friedman, B. Iofan, Bronstein, Ladovski. » Plus tard, ces architectes connaîtront eux aussi l'arrestation.

    Les Juifs soviétiques virent également s'évanouir et disparaître de leur horizon l'« implantation rurale des travailleurs juifs » : « La déperdition des colons financés par les fonds agricoles du KomZET (Comité pour l'implantation rurale des travailleurs juifs) restait chroniquement élevée». En 1930-1932, l'activité en URSS des organisations caritatives juives de l'étranger, notamment l'Agro-Joint, l'ORT (Société pour le travail artisanal parmi les Juifs) et l'EKO (Société pour la colonisation juive), baissa considérablement » ; en 1933-1938, elle s'exerçait encore dans les limites de nouveaux accords limitatifs ; « en 1938, cette activité cessa ». Dans les six premiers mois de l'année 1938, l'OZET d'abord, puis le KomZET furent dissous. L'écrasante majorité de leurs collaborateurs encore en liberté tombèrent victimes de la répression ». En 1939, « le Comité central du Parti communiste d'Ukraine prit une résolution concernant la liquidation(...) des districts et des Soviets ruraux [juifs] "artificiellement créés"102 ».

    Néanmoins, l'idée du Birobidjan ( Région autonome juive sur le fleuve Amour, face à la Chine dont le yiddish en est la langue officielle ) ne fut nullement abandonnée dans les années 30 ; bien plus : elle avançait à coups de mesures imposées par l'État. En décembre 1930, pour galvaniser l'enthousiasme, les autorités organisèrent le 2e Congrès de l'OZET à Moscou. À la fin de 1931, sur une population globale, pour la province, de quarante-cinq mille personnes, on ne comptait qu'à peine plus de cinq mille Juifs en dépit du fait que, pour leur installation, avaient été construits des lotissements, des maisons, des routes. (Certains de ces travaux furent effectués par les zeks (prisonniers du Goulag) des camps avoisinants comme, par exemple, la gare de Birobidjan.) La colonisation non juive de la contrée progressait plus vite que la juive...

    Pour remédier à cet état de fait, le présidium du VTsIK de la RSFSR décréta, à l'automne 1931, que d'ici deux ans vingt-cinq mille Juifs s'établiraient au Birobidjan, et que l'on pourrait alors déclarer ce territoire République autonome juive. Toutefois, au cours des quelques années qui suivirent, le reflux des Juifs arrivés précédemment se révéla supérieur au flot des arrivants, et à la fin 1933, au bout de six années de colonisation, l'on ne comptait que 8 000 Juifs définitivement établis, et seulement 1 500 travaillant dans les kolkhozes, soit moins du cinquième du nombre de kolkhoziens de la contrée. (Selon certaines informations, les kolkhozes juifs cultivaient bien souvent la terre en embauchant des Cosaques et des Coréens.) La région ne pouvait satisfaire ses besoins en produits agricoles.

    Mais cela n'empêcha pas qu'en mai 1932, alors que la population non juive atteignait 50 000 personnes, on déclarât à grand fracas le Birobidjan « Région juive autonome » (mais non pas « République » : c'eût été tout de même exagéré !).

    Ainsi, il n'y eut pas d'« élan national, au sein des masses juives, un élan qui aurait aidé à supporter toutes les énormes difficultés liées à cette colonisation ». Aucune industrie ne fut créée au Birobidjan, et la vie des colons, « de par sa structure économique et sociale, rappelait le judaïsme des petites villes et des bourgs ukrainiens et biélorusses d'alors », particulièrement dans la ville de Birobidjan où «le rôle des Juifs dans l'appareil administratif» était hypertrophié.

    Une culture en yiddish se développa (modérément) dans cette région autonome : journaux, radio, écoles, théâtre Kaganovitch (dont le directeur est alors le futur écrivain E. Kazakevitch), bibliothèque Sholom-Aleichen, musée de la Culture juive, salles de lecture. Et Peretz Markish de publier dans la presse centrale un article triomphaliste intitulé « Un peuple qui renaît ». (A propos du Birobidjan, signalons le sort du démographe Ilya Weitsblit. Il disait : « Il faut renoncer à enrôler les indigents des villes pour les installer dans les campagnes » ; « il n'y a pas, parmi les Juifs, de personnes déclassées qui conviennent pour peupler le Birobidjan ». Il fut arrêté dès l'année 1933 et périt probablement à ce moment-là.)

    Les autorités centrales comprirent qu'il fallait activer cette colonisation, et, à dater de 1934, on envoya au Birobidjan non plus des volontaires, mais des artisans et des ouvriers juifs des provinces de l'Ouest, toute une population citadine qui était prête à tout, sauf à cultiver la terre ! Un slogan retentit : « Toute l'URSS édifie la Région autonome juive ! », et par conséquent, pour accélérer cette édification, il convient d'envoyer là-bas un personnel non-juif. Au demeurant, « nous n'avons pas pour but de créer dans la Région autonome juive une majorité juive... Cela contredirait notre internationalisme », écrivit l'infatigable membre de la Yevsektsia Dimanstein.

    Or, tous les efforts d'enrôlement, au cours des trois années suivantes, ne réussirent qu'à ajouter 11 000 Juifs aux 8 à 9 000 déjà sur place (tous agglutinés dans la capitale ou le long de la voie ferrée, et nourrissant l'espoir de filer ailleurs au plus vite). Cependant, les bolcheviks ne s'avouent jamais vaincus et persévèrent. En 1936, mécontent du KomZET, «le TsIK (Comité exécutif central) de l'URSS édicté un décret sur le transfert partiel de la responsabilité pour la colonisation de la Région autonome juive du KomZET à un département spécial du NKVD ». Et en août 1936, le présidium du TsIK décrète : « Pour la première fois dans son histoire, le peuple juif voit réaliser son ardente aspiration à créer sa propre patrie, son propre État national. » Et l'on échafaude des projets d'envoi au Birobidjan de 150 000 colons juifs.

    On constate donc, avec le recul, que les Soviétiques n'ont pas mieux réussi à faire des Juifs des agriculteurs que n'y était parvenu, un siècle auparavant, le pouvoir tsariste...

    Cependant, on était à la veille de l'année 1938. Le KomZET déjà était fermé, l'OZET dissoute, les membres influents de la Yevsektsia à Moscou étaient sous les verrous, ainsi que tous les dirigeants, administratifs de la Région autonome juive. Ceux des Juifs du Birobidjan qui le pouvaient s'en esquivaient - qui dans les villes d'Extrême-Orient, qui à Moscou. Le recensement de 1939 donne pour chiffre de la population du Birobidjan 108 000, mais « le nombre de Juifs dans la Région autonome juive demeurait un mystère ..., la population juive du Birobidjan restait faible ». Il subsistait soi-disant 18 kolkhozes avec environ 40 à 50 familles chacun, mais on y parlait le russe et les lettres écrites aux administrateurs l'étaient en russe.

    Et quoi de plus normal ? que pouvait représenter, pour les Juifs, le Birobidjan ? Quelque quarante-cinq ans après tout cela, le général israélien Beni Peled a fort bien exprimé pourquoi ni le Birobidjan ni l'Ouganda ne pouvaient fournir aux Juifs ce lien avec la terre : « Je sens tout simplement que je n'aurais pu donner ma vie pour un morceau de terre russe, un morceau de l'Ouganda, voire pour l'État du New Jersey !... »

    Ce lien, c'est Israël qui allait le leur donner après des milliers d'années de séparation.

    La migration des Juifs vers les grandes villes au cours des années 30 ne se ralentit pas. L'Encyclopédie juive nous apprend qu'à Moscou il y avait 131 000 Juifs d'après le recensement de 1926, 226 500 en 1933, et 250 000 en 1939. «La proportion de Juifs d'Ukraine au sein de la population juive de Moscou augmenta de 80 %, suite à leur afflux massif. » Dans Le Livre des Juifs de Russie (1968) nous lisons que dans les années 30, il y avait jusqu'à un demi million de Juifs « parmi les fonctionnaires de l'État, certains occupant des postes élevés, surtout dans l'appareil économique». (L'auteur nous informe aussi que dans les années 30, «jusqu'à un demi million de Juifs étaient impliqués dans l'industrie, y accomplissant principalement des travaux physiques ».( Nous trouvons dans Larine le chiffre de 2,7 %, ce qui correspond à 200 000, soit deux fois et demie moins.) « L'afflux des Juifs dans les rangs des fonctionnaires ne cessait de croître. C'était lié et aux migrations massives vers les grandes villes, et à la hausse spectaculaire du niveau d'instruction de la jeunesse, de la jeunesse juive en particulier. » Les Juifs vivaient principalement dans les grandes villes, ils ne pâtissaient pas des artificielles limitations sociales si bien connues de leurs frères russes, et, il faut le dire, ils étudiaient avec ardeur, préparant ainsi toute une solide structure de cadres techniques pour les années soviétiques à venir.

    Voici quelques données statistiques : « En 1929, les Juifs représentaient 13,5 % du contingent étudiant de tous les établissements d'enseignement supérieur de l'URSS ; en 1933, cette proportion était de 12,2 % ; en 1936, de 13,3 % (pour les étudiants) et de 18 % pour les thésards » (la proportion de Juifs dans la population globale était alors de 1,8 %); de 1928 à 1935, «le nombre d'étudiants juifs pour un millier de Juifs a augmenté, passant de 8,4 à 20,4, [tandis que] sur mille Russes, on ne comptait que 2,8 étudiants, sur mille Biélorusses, 2,4, et sur mille Ukrainiens, 2 seulement » ; - en 1935, « la proportion d'étudiants juifs était sept fois plus élevée que celle des Juifs dans la population globale, se distinguant ainsi de tous les autres peuples de l'Union». Quant aux résultats du recensement de 1939, ils sont ainsi commentés par G.B. Kostyrtchenko, historien de la politique stalinienne à l'égard des Juifs : « Il [Staline] ne pouvait tout de même pas ignorer qu'au début de 1939, sur mille Juifs il y en avait 268 qui avaient un niveau d'instruction secondaire, et 57 un niveau supérieur (chez les Russes, les chiffres étaient respectivement de 81 et 6. » Et, comme chacun sait, « des succès dans les études permettaient, à l'issue de celles-ci, d'occuper des postes importants dans l'économie soviétique en pleine expansion dans les années 30 ».

    Mais ne lisons-nous pas, dans le Livre des Juifs de Russie : « On peut dire sans exagération qu'après les purges de Ezhov, il ne subsistait pas un seul nom quelque peu prestigieux dans la vie publique juive, le journalisme, l'activité culturelle et même dans la science ? » Or cela est absolument inexact, et formulé avec une exagération proprement déplacée. (Le même auteur, Grigori Aronson, dans le même livre, n'écrit-il pas, deux pages plus loin, sur les années 30 en général, que « les Juifs n'étaient pas privés des droits civiques élémentaires (...), ils continuaient à occuper des postes dans l'appareil de l'État et du Parti », et que, « dans le corps diplomatique, à la tête de l'armée, parmi les professeurs des établissements supérieurs, il y avait beaucoup de Juifs... On est alors à l'orée de l'année 1939 ».

    Moscou parlait avec la voix de l'acteur Iouri Lévitane. Il était « la voix de l'URSS », l'incorruptible porte-parole de notre Vérité, le speaker n° 1 de la station du Komintern et le chouchou de Staline. Des générations entières ont grandi au son de sa voix ; c'est lui qui a lu et les célèbres discours de Staline, et les communiqués du Bureau d'information soviétique ; c'est lui qui annonça que la guerre avait éclaté et qu'elle était finie.

    A dater de 1936, et pendant assez longtemps, le chef d'orchestre du théâtre Bolchoï fut Samuil Samosoud. Mikhaïl Gnessine continuait à composer « dans le style de la musique européenne de notre siècle et dans le style de ce que l'on appelle la "musique néojuive" » ; les sœurs Gnessine dirigeaient toujours brillamment leur école, devenue le célèbre Institut de musique. Le ballet d'Alexandre Kreïn se donnait au théâtre Mariinski et au Bolchoï (ledit Kreïn fut cependant bien obligé de composer un jour une rhapsodie sur... les paroles d'un discours de Staline !) ; son frère et son neveu connaissaient le succès. Toute une brillante pléiade de virtuoses conquirent à cette époque une renommée nationale et internationale. Voici quelques-uns de ces noms bien connus : Grigori Guinzbourg, Emile Guilels, Iakov Zak, Lev Oborine, David Oïstrakh, Iakov Flier. Nombre de metteurs en scène, de critiques littéraires, d'historiens de la musique étaient restés en place et avaient gardé tout leur prestige.

    Comment ne pas citer, à propos du travail culturel accompli dans les années 30, les brillantes réussites des compositeurs de chansons ? Ainsi Isaac Dounaicvski, « l'un des fondateurs du genre de l'opérette et de la chanson populaire dans la musique soviétique » ; il écrivait « des chansons faciles à retenir... qui souvent exaltaient le mode de vie soviétique (La Marche des joyeux garçons, 1933 ; Le Chant de Kakhovka, 1935 ; Le Chant de la patrie, 1936 ; Le Chant à Staline, 1936 ; et bien d'autres encore). La critique officielle proclama que ces chants... étaient l'incarnation des pensées et des sentiments de millions de Soviétiques » ; c'est aussi lui qui composa les indicatifs de la radio de Moscou. (Dounaievski était très attentif à faire carrière. Il fut le premier à être décoré de l'ordre du Drapeau rouge du Travail, et le premier à être élu au Soviet suprême de l'URSS en cette fameuse année 1937. Il fut décoré plus tard de l'ordre de Lénine. Il faisait la leçon aux compositeurs, leur remontrant que, des symphonies, le peuple soviétique n'en avait cure...) On trouve ici et Matfeï Blanter et les frères Daniil et Dmitri Pokrassa, la débonnaire chanson "Si demain c'est la guerre ,nous écraserons l'ennemi en un tournemain !", et, encore avant, la célèbre Marche de Boudienny. Et puis également Oscar Feltsman, Soloviov-Sedoï - je ne saurais être exhaustif. (En anticipant, pour ne pas avoir à revenir sur le sujet : les poètes-auteurs de chansons Ilya Frenkel, Mikhaïl Tanitch, Igor Chaferan, les compositeurs Ian Frenkel, Vladimir Chainski... Je m'arrête là !) - Des tirages mirobolants, la gloire, les honoraires - qui pourra dire que ces acteurs de la culture soviétique étaient opprimés ? Or, à côté d'œuvres de talent, combien ont-ils claironné de slogans assourdissants, abêtissants, qui ont bourré le crâne des masses, leur ont fait avaler des mensonges et ont dénaturé leur goût, leur sensibilité ?

    Mais prenons encore le cinéma ! Nous lisons dans la Nouvelle Encyclopédie publiée en Israël : dans les années 30, « on demandait aux films de vanter les succès du socialisme et, accessoirement, de contenir une action vaguement distrayante. À la conception des standards d'une production cinématographique unifiée, carrément idéologisée, conservatrice dans sa forme et outrageusement didactique, ont participé, aux côtés des autres..., de nombreux réalisateurs juifs » (nous avons parlé de certaines œuvres dans notre chapitre précédent, notamment la Symphonie du Donbass de D. Vertov, 1931, sitôt après le procès du Parti industriel) : F. Ermler (Le Passant, Un grand citoyen, Terres défrichées), S. Ioutkevitch (Les Mineurs de fond), Mikhaïl Romm, couvert d'honneurs (Lénine en Octobre, Lénine en 1918), L. Arnchtam (Les Amies, Les Amis), I.Trauberg (Fils de la Mongolie, L'année 1919), A. Zarkhi et I. Kheïfits (Chaudes Journées, Député de la Baltique). A noter : dans les années 30, on ne jetait pas les réalisateurs en prison. En revanche, on arrêta les administratifs, les chargés de la production, de la diffusion, et les deux patrons de l'industrie cinématographique, B. Choumiatski et S. Doukelski furent fusillés.

    Parmi les réalisateurs des années 30, les Juifs étaient la majorité. Et qui donc étaient les opprimés ? Les spectateurs abusés, dont l'âme était passée au rouleau compresseur du mensonge et d'un didactisme grossier, ou bien les réalisateurs créateurs de « biographies falsifiées, de films de propagande faussement historiques ou prétendument d'actualité », avec leur « monumentalisme hypertrophié et le vide de leur contenu » ? Et, sans concession, l'Encyclopédie y ajoute « le nombre énorme de Juifs, opérateurs et réalisateurs, travaillant dans le cinéma de vulgarisation, les films scolaires et documentaires, c'est-à-dire le domaine le plus officiel du cinéma soviétique, où, grâce au montage, l'on peut faire passer une habile combinaison pour un document - ce qu'un R. Karmen n'hésitait pas à faire». (Oui, lui, le très renommé documentaliste soviétique : chroniques de la guerre civile en Espagne, du procès de Nuremberg, « le film jubilaire exaltant la "Grande Guerre patriotique" », Vietnam, un film sur Cuba, trois prix Staline, un prix Lénine, un prix d'Etat, Artiste du peuple, Héros du Travail socialiste...) Citons également le réalisateur Konrad Wolf, le propre frère de l'as de l'espionnage soviétique Markus Wolf.

    Non, vraiment, le climat officiel soviétique des années 30 était exempt d'antipathie à l'égard des Juifs. Et, jusqu'à la guerre, la grande majorité des Juifs soviétiques demeura en sympathie avec l'idéologie soviétique et en accord avec le régime. « De question juive en URSS, il n'y avait pas ou presque pas » ; à cette époque, « les judéophobes notoires n'étaient pas encore les maîtres dans les rédactions des journaux et des revues..., ils ne dirigeaient pas encore les services du personnel» (au contraire, ces postes mêmes étaient souvent occupés par des Juifs).

    Bien sûr, c'est le patriotisme soviétique, consistant à servir fidèlement le régime dans le sens que l'on vous indique au jour le jour, qui constituait alors la « culture » soviétique. Et dans ce domaine, hélas, les Juifs étaient nombreux ; certains même se hissaient jusqu'au poste de contrôleurs des textes imprimés en russe. A la tête du Glavlit (la Direction centrale pour la Littérature et les Arts), l'omnisciente Censure, qui imprimait l'orientation générale, nous voyons, au début des années 30, B.M.Voline-Fradkine. Le personnel du Glavlit était en grande partie constitué de Juifs. Ainsi, de 1932 à 1941, A. I. Bendik qui, dans les années de guerre, deviendra directeur de la Chambre du Livre. (Nous ne verrons pas - où et comment la voir ? - Emma Kaganova, l'épouse du tchékiste Pave Soudoplatov, avait la « confiance pour diriger l'action des informateurs dans les milieux intellectuels ukrainiens ».) Et, après la fermeture des maisons d'édition privées, « apportèrent leur contribution à la mise sur pied des éditions soviétiques et à leur direction M. Alianski, M. Wolfson, I. Ionov (Bernstein), A. Kantorovitch, B. Malkine, I. Vérité, B. Feldman, entre d'autres136». Bientôt, l'édition dans son ensemble fut concentrée dans un organisme solidement contrôlable, le G1Z (Editions d'État) - pour l'auteur, la seule porte où frapper.

    Dans la propagande imprimée également sous ses diverses formes, les Juifs étaient constamment en vue. Les grossières caricatures de Boris Efimov - hommes politiques occidentaux présentés sous un jour odieux, Nicolas II coiffé d'une couronne et armé d'un fusil, piétinant des cadavres - étaient le lot quotidien. Une fois tous les deux ou trois jours, c'était le tour des rubriques de l'odieux G. Rykline, des sarcasmes de D. Zaslavski, des tours de passe-passe de l'équilibriste Radek, des charges insistantes de L. Cheinine et des frères Tour. Avant de devenir écrivain, L. Kassil produisit des articles dans les Izvestia. D'autres noms apparaissent : R. Karmen, Tess, K. Rappoport, D.Tchernomordikov, B. Lévine, A. Kantorovitch, la.Perelman. Mais nous ne passons là en revue que les Izvestia, alors qu'il existait deux bonnes douzaines de journaux centraux déversant les mêmes monceaux de mensonges. Et puis il y avait un océan de viles brochures destinées à abêtir la population. Lorsqu'il fallut de toute urgence fabriquer un libelle à l'usage des masses en vue du procès du Parti industriel (et tout au long des années 30, il y eut une grande demande en ce sens) - l'on trouva B. Izakson qui composa lestement : « Écrasons la vipère de l'intervention ! » On vit apparaître le nom de E. Gnedine (le diplomate, fils de Parvus) au bas d'articles mensongers, tantôt sur « les plaies incurables de l'Europe », sur la fin inévitable du monde occidental, tantôt pour démentir les « calomnies » en provenance de l'Ouest sur le prétendu travail forcé des détenus à l'abattage du bois : « Le travail socialiste dans les forêts du Nord soviétique. » (Quand Gnedine revint, dans les années 50, après une longue peine de camp - sans avoir cependant goûté à l'abattage du bois - , il avait le prestige de celui qui a souffert, et nul ne lui a rappelé son mensonge d'antan...)

    En 1929-1931 eut lieu le démantèlement de la science historique russe - la Commission archéologique, la Commission du Nord, la Maison Pouchkine, la Bibliothèque de l'Académie des sciences, toute la tradition brisée, les meilleurs historiens expédiés dans les camps pour y pourrir. (Avons-nous beaucoup entendu parler de ce désastre ?) Et l'on a vu affluer tout un contingent de troisième et de quatrième catégories ; ils se sont improvisés historiens russes et nous ont abusés pendant encore un demi-siècle d'affilée. Bien sûr, il y eut pas mal de Russes parmi ces cabotins, mais les Juifs n'ont pas non plus négligé d'occuper les places vacantes.

    Dans la science soviétique en général, notamment dans ses branches les plus en pointe, les savants juifs jouaient déjà, dans les années 30, un rôle majeur (qui allait grandir encore). « Dès la fin des années 20, les Juifs représentaient 13,6 % de tous les collaborateurs scientifiques dans le pays ; en 1937, ce chiffre était de 17,6 %, et en 1939 « il y avait plus de quinze mille chercheurs et professeurs dans les établissements supérieurs, soit 15,7% de ceux travaillant dans ce secteur ».

    Une jeune et brillante école de physiciens s'était formée sous la houlette de l'académicien A.F.Ioffé. Celui-ci avait, dès 1918, fondé à Petrograd l'Institut physico-technique. Puis, les années suivantes, « furent créés 15 centres scientifiques dirigés par des élèves de Ioffé. D'autres de ses disciples travaillaient également dans les autres instituts scientifiques du pays, contribuant à créer le potentiel scientifique et technique de l'URSS». (La répression s'exerça là aussi : en 1938, à l'Institut Physico-technique de Kharkov, sur 8 directeurs de département, 6 étaient juifs - Rouman, Leipounski, Gorski, Landau, Weisberg, Sloutskine, et 5 furent arrêtés, avec deux Russes. Longtemps sont restés inconnus les noms de constructeurs d'avions comme Semion Aizikovitch (avions « Lavotchkine »). Les noms de nombreux collaborateurs du Complexe militaro-industriel n'étaient pas non plus divulgués. (Bien sûr, à ce jour, tous ne nous sont pas encore connus. Ainsi, si M. Shkoud « établissait les programmes des puissantes stations de radio », qui donc établissait les puissantes stations de brouillage ?

    Tant de noms juifs dans la technique, la science et leurs applications ! Combien des meilleures têtes de plusieurs générations juives se sont lancées dans ces voies ? On peut se borner à feuilleter les tomes de l'Encyclopédie juive russe consacrés aux biographies de ceux qui sont nés ou qui ont vécu en Russie, et l'on est impressionné par cette longue et brillante énumération de savants et de leur apport, aussi varié que concret. Une surabondance de talents. (Il faut croire que, socialement, la voie leur était ouverte.)

    Bien sûr, la science eut elle aussi à faire allégeance à la politique. Ainsi (1931), à « la première conférence de l'Union pour la planification de la science », l'académicien Ioffé prend la parole : « Le capitalisme moderne est désormais incapable d'effectuer une révolution technique », celle-ci n'est possible que comme fruit de la révolution sociale, celle « qui a transformé la Russie arriérée et barbare en l'Union de républiques socialistes ». Il poursuit, parlant de la gestion de la science par le prolétariat, déclarant que la science n'est libre que sous le régime soviétique. Le philosophe-gangster E. la. Kolman (« l'un des principaux idéologues de la science soviétique dans les années 30 », qui fustigea l'école mathématique de Moscou) : « Nous devons... instituer une discipline de service dans le travail scientifique, adopter des méthodes de travail collectives visant à l'émulation socialiste, au travail de choc » ; la science suit le plan « grâce à la puissance de la dictature prolétarienne » ; tout savant doit étudier « le matérialisme et la critique empirique ». Et l'académicien A. G. Goldman (Ukraine) renchérit avec enthousiasme : « L'Académie aujourd'hui a pris la tête du combat pour la dialectique marxiste dans la science. »

    L'Encyclopédie juive établit le bilan : « C'est à la fin des années 30 que, sur toute la durée du pouvoir soviétique, le rôle des Juifs dans les différentes sphères de la vie de la société soviétique a atteint son apogée. » D'après le recensement de 1939, 40 % de la population active juive étaient constitués de fonctionnaires. Dans la catégorie de l'intelligentsia figuraient environ 364 000 personnes, dont 106 000 étaient des ingénieurs et des techniciens, ce qui fait 14 % de cette catégorie pour le pays tout entier ; 139 000 dirigeants de divers niveaux, soit près de 7 % de tous les responsables en URSS ; « 39 000 médecins, soit à peine moins de 27 % de l'ensemble des médecins ; 38 000 maîtres d'école, soit plus de 3 % ; plus de 6 500 écrivains, journalistes, rédacteurs en chef ; plus de 5 000 acteurs et réalisateurs, plus de 6 000 musiciens, un peu moins de 3 000 peintres et sculpteurs, plus de 5 000 juristes ». De l'avis de l'Encyclopédie, « des succès aussi impressionnants de la part d'une minorité nationale, fût-ce sous un régime qui proclamait l'internationalisme et la fraternité entre les peuples de l'URSS, créaient les prémisses d'une réaction de rejet de la part de l'État ».

    Staline ne s'est pas privé, dans sa carrière politique, de constituer des unions et des blocs avec les leaders juifs du Parti communiste, et de s'appuyer sur des personnalités de second rang. S'il est une chose certaine, c'est que, parvenu au milieu des années 30, il voyait bien à quel point il était défavorable de se poser dans le monde, à l'instar d'Hitler, en ennemi des Juifs. Mais l'animosité contre eux devait depuis toujours habiter son cœur (les Mémoires de sa fille le confirment), même s'il ne le laissait pas sentir à ses plus proches collaborateurs. En menant sa lutte frontale contre les trotskistes, il ne négligeait pas un autre aspect, avantageux pour lui - la possibilité d'avoir enfin les coudées franches, de réduire l'influence des Juifs dans le Parti. Et puis, n'y avait-il pas alors des menaces de guerre ? Et Staline subodorait que ne le tirerait pas d'affaire l'« internationalisme prolétarien », mais bien plutôt la notion de « patrie », avec une majuscule, même, s'il le fallait !

    Ici, le social-démocrate S.Schwartz, qui pleure la mutation antirévolutionnaire du PCR(b) - « cette "purge", sans précédent par son ampleur, du Parti au pouvoir, la quasi extermination de l'ancien parti et la création, à sa place, d'un nouveau Parti communiste (sous le même nom), nouveau de par sa composition sociale et de par son idéologie », remarque également « l'éviction progressive des Juifs qui se retrouvent au second plan dans toutes les sphères de la vie sociale » à partir de 1937. « Parmi les vieux bolcheviks inscrits au Parti avant l'arrivée de celui-ci au pouvoir et avant la révolution, le pourcentage des Juifs était nettement supérieur à la moyenne pour le Parti en général, et au sein des générations plus jeunes, ce pourcentage ne cessa de diminuer avec les années. A la faveur [de la purge], presque tous les Juifs communistes ayant joué un rôle quelque peu significatif disparurent de la scène » La plus flagrante exception : Lazare Kaganovitch. Mais aussi : en 1939, après l'hécatombe, on propose le poste de vice-président du Sovnarkom à Zemliatchka, une personne sûre, et celui de vice-commissaire aux Affaires étrangères à S.Dridzo-Lozovski. Le tableau d'ensemble est bien celui vu par le commentateur, qui écrit en connaissance de cause, et nous-mêmes l'avons montré abondamment.

    S.Schwartz ajoute que dans la deuxième moitié des années 30, « furent peu à peu fermés aux Juifs les établissements d'enseignement supérieur formant les futurs cadres des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, ainsi que les écoles supérieures de l'armée». S. Gouzenko, célèbre transfuge ayant fui l'URSS, rapportait qu'à partir de 1939 fut introduit tout à fait officieusement un numerus clausus pour l'admission des Juifs dans les établissements d'enseignement supérieur.

    Et dans les années 90, il s'écrit ouvertement que Molotov aurait déclaré à l'automne 1939, en recevant le commissaire aux Affaires étrangères et devant tout son cabinet réuni : « Ici, nous en finirons définitivement avec la synagogue ! » - et il aurait le jour même licencié des Juifs. (Litvinov fera encore l'affaire, pendant la guerre, en tant qu'ambassadeur aux Etats-Unis, mais, en partant, en 1943, il aura l'audace de faire passer une lettre personnelle à Roosevelt pour lui dire que Staline est sur le point de déclencher en URSS une campagne antisémite.

    Vers le milieu des années 30, l'élan de sympathie des Juifs d'Europe pour l'URSS connut une recrudescence. Trotski, en route pour le Mexique, l'expliqua ainsi : « Une grande partie de l'intelligentsia européenne... s'est tournée vers le Komintern non point par intérêt pour le marxisme et le communisme, mais à la recherche d'un soutien contre l'antisémitisme agressif » qui venait d'Allemagne à l'époque1. Et dire que c'est ce Komintern-là qui a approuvé le pacte Ribbentrop-Molotov ! Un pacte qui porta un coup mortel aux Juifs d'Europe de l'Est...

    « En septembre 1939, des centaines de milliers de Juifs polonais ont fui devant l'offensive des armées allemandes en s'enfonçant toujours plus à l'Est pour tenter de rejoindre le territoire occupé par l'Armée rouge... Les deux premiers mois, ils y parvinrent grâce à la complaisance des autorités soviétiques. Les Allemands n'étaient pas sans encourager cette fuite. » Mais, « à la fin du mois de novembre, le gouvernement soviétique ferma la frontière».

    Les choses se passèrent diversement en différents points du front : ici les réfugiés étaient simplement empêchés de passer, là on les accueillait largement pour, ensuite, leur faire parfois retraverser la frontière. Quoi qu'il en soit, on estime à environ trois cent mille le nombre de Juifs qui passèrent de Pologne occidentale en Pologne orientale au cours des premiers mois de la guerre, et qui furent ensuite évacués par les Soviets plus loin à l'intérieur des terres, en territoire soviétique. Ils étaient tenus de se faire enregistrer en tant que citoyens soviétiques, mais beaucoup d'entre eux temporisèrent : la guerre allait bientôt finir et ils allaient rentrer chez eux, ou bien émigrer en Amérique, voire en Palestine. (Ce qui leur valait déjà, aux yeux du régime soviétique, l'accusation de « P.E. » - (« présomption d'espionnage » -, d'autant plus qu'ils s'efforçaient aussi de prendre contact avec leurs parents en Pologne). Néanmoins, nous lisons dans le journal La Sentinelle de Chicago : l'Union soviétique « a donné refuge aux neuf dixièmes de tous les Juifs d'Europe qui ont fui Hitler et ont été sauvés ».

    D'après le recensement de janvier 1939, on dénombrait alors en URSS trois millions vingt mille Juifs. Avec l'occupation des pays Baltes et d'une partie de la Pologne, avec les réfugiés, ce nombre s'accrut de deux millions et approcha les cinq millions. Si, en 1939, les Juifs, de par leur nombre, occupaient la septième place parmi les peuples de l'URSS, ils prirent, à la suite de l'annexion de toutes les provinces de l'Ouest, la quatrième place derrière les trois peuples slaves. « Le pacte de non-agression conclu le 23 août 1939 entre le Troisième Reich et l'Union soviétique a suscité de sérieuses inquiétudes quant à l'avenir des Juifs soviétiques. Cependant, la politique de l'Union soviétique à l'égard de ses ressortissants juifs n'a pas changé. » Et, bien que nous trouvions des témoignages sur le cas de Juifs déportés vers l'Allemagne, en gros, « au cours des vingt mois de collaboration soviéto-allemande, la situation de la population juive est restée intouchée ».

    Quand débuta la guerre en Pologne, les Juifs orientèrent définitivement leurs sympathies, et sur les territoires polonais cédés à l'URSS, l'arrivée de l'Armée rouge, en septembre, fut accueillie dans l'enthousiasme, surtout par la jeunesse juive. Et là, tout comme en Bukovine, en Bessarabie, en Lithuanie, les Juifs devinrent, d'après maints témoignages (notamment celui de M. Agourski), le principal soutien du pouvoir soviétique, ceux qui s'empressèrent de lui venir en aide ! Tous ces Juifs d'Europe de l'Est, que savaient-ils de ce qui se passait en URSS ? Ce qu'ils savaient de façon certaine, c'est que d'Allemagne dévalait sur eux quelque chose d'encore mal connu, mal éclairci, mais indubitable - la grande Catastrophe. Les bras des Soviets s'ouvraient à eux et leur offraient, pensaient-ils, un salut assuré.

  • Chapitre 20 - Dans les camps du Goulag

    Si je n'y avais pas séjourné moi-même, jamais je n'aurais pu écrire ce chapitre. Avant le camp, je pensais comme tout le monde : « les nationalités, il ne faut pas les remarquer » ; il n'y a pas de nations, il y a l'humanité. Mais on t'expédie au camp et tu apprends que si tu appartiens à une bonne nation, tu as de la chance, tu es tranquille, tu survivras. En revanche, si ta nation est celle de tous, ne t'en prends à personne. Car c'est sur le critère de la nationalité que, le plus souvent, on sélectionnait les zeks pour les incorporer dans la catégorie salutaire des “Idiots” [ en Russe " ПРИДУРОК " - un fou ou un idiot. C'est un terme d'argot utilisé par les prisonniers pour identifier ceux parmi eux qui ne participaient pas au travaux ordinaires mais qui s'arrangeait pour obtenir des taches faciles en prétendant d'habitude que leur santé les rendaient incapables de travaux pénibles]. Tout ancien prisonnier ayant copieusement tâté du camp confirmera que certaines nationalités étaient plus représentées parmi les “Idiots” que leur proportion parmi les détenus. Ainsi n'y trouvait-on presque aucun Balte, bien qu'ils fussent fort nombreux parmi les prisonniers ; des Russes il y en avait toujours, certes, mais dans une faible proportion par rapport à leur nombre dans le camp (et, bien souvent, ils avaient été recrutés parmi les bien-pensants du Parti) ; en revanche, combien de Juifs, d'Arméniens, de Géorgiens ; beaucoup d'Azerbaïdjanais et de montagnards du Caucase également.

    Mais, au fait, aucun d'entre eux ne saurait être tenu pour coupable dans cette affaire. Chaque nation au Goulag cherchait des issues pour survivre ; or, moins elle était nombreuse, plus elle était débrouillarde, et mieux elle y parvenait. Les Russes, dans ces camps « bien à eux, bien russes », étaient la dernière des nations, à l'instar des Allemands dans les Kriegsgefangenenlager.

    Au reste, n'est-ce pas eux - Arméniens, Géorgiens, montagnards - qui seraient en droit de nous tenir pour coupables, et non l'inverse ; en droit de nous dire : «C'est vous qui avez mis sur pied ces camps-là ! Pourquoi nous retenez-vous de force, citoyens de votre État ? Lâchez-nous - et nous n'aurons aucune raison d'être ici et d'occuper ces planques si enviables ! Cependant, tant que nous sommes vos prisonniers - à la guerre comme à la guerre ! »

    Et qu'en fut-il des Juifs ? Car le sort a tissé ensemble leurs destinées et celles des Russes peut-être à jamais, et c'est d'ailleurs là la raison d'être de ce livre.

    Mais, d'ores et déjà, dès avant cette dernière ligne, il se sera trouvé des lecteurs - certains ayant tâté du bagne, les autres pas - pour réfuter vigoureusement que j'aie dit la vérité. Ils avanceront que nombre de Juifs étaient affectés aux travaux généraux. Ils nieront qu'il y ait eu des camps où les Juifs constituaient la majorité des “Idiots”. Ils nieront plus vigoureusement encore qu'au bagne les nations s'entraidaient entre elles, et donc aux dépens des autres.

    Ils diront que beaucoup de Juifs ne se sentaient nullement tels, mais russes en tout à l'instar des autres. Et s'il y avait une plus grande proportion de Juifs aux postes de commande du camp, ce n'était nullement prémédité, mais tenait bien aux qualités particulières et à l'efficacité de chacun. A qui la faute si les Russes ne montrent pas ces vertus d'efficience ?

    D'autres, mordicus, soutiendront exactement l'inverse : nul n'était plus maltraité dans les camps que les Juifs, et l'Occident l'a bien compris - dans les camps soviétiques, les Juifs souffraient plus que tous les autres. Dans le courrier que j'ai reçu à propos d'Une journée d'Ivan Denissovitch, il y avait la lettre d'un Juif anonyme : « Vous avez rencontré des Juifs, victimes innocentes comme vous, et vous avez dû maintes fois être témoin des tortures et des persécutions qu'ils enduraient. Ils subissaient un double joug : la détention et l'inimitié des autres prisonniers. Parlez-nous d'eux ! »

    Si j'avais voulu généraliser en disant que les Juifs dans les camps avaient la vie particulièrement rude, on ne m'en aurait pas empêché et je ne serais pas couvert de reproches pour avoir généralisé injustement. Mais, dans ceux que j'ai connus, c'était différent : pour autant que l'on puisse généraliser, les Juifs y vivaient moins durement que les autres.

    Mon compagnon de détention à Ekibastouz, Semion Badash, raconte dans ses souvenirs comment il s'était fait embaucher - plus tard, au camp de Norilsk - à l'infirmerie : Max Mintz avait prié à son intention le radiologue Laslo Nousbaum d'adresser la requête au responsable de l'infirmerie. Et on le prit. Mais Badash, au moins, avait terminé trois années de médecine avant son arrestation. Ses collaborateurs étaient Guenkine, Gorelik, Gourévitch (ainsi que mon ami L. Kopelev, du camp d'Ounja), et jamais ils n'avaient eu auparavant le moindre lien avec la médecine.

    Certains écrivent très sérieusement ceci : A. Belinkov “fut jeté dans la catégorie la plus méprisée des Idiots…” (et je suis tenté d'ajouter ici mal à propos : « et des "crevards" » bien que les "crevards" étaient aux antipodes sociale des Idiots et Belinkov n'a jamis fait partie des crevards). - « Rejeté chez les idiots » : en voilà une expression ! - « Rabaissé en étant accepté dans les rangs des gentilshommes » ? Et en voici la raison : « Bêcher la terre ? Mais, à 23 ans, non seulement il n'avait jamais bêché la terre, il n'avait même jamais vu une bêche de ses yeux. » Et il ne lui restait donc rien d'autre à faire que de devenir un idiot.

    Nous lisons dans le livre de Lévitine-Krasnov que le professeur de lettres Pinski était infirmier au camp, ce qui signifie qu'il s'était bien adapté à la structure du camps. Mais Lévitine en parle comme d'une formidable humiliation pour ce professeur en humanités.

    L'ancien zek Lev Razgon est un journaliste qui a beaucoup publié et qui n'a rien à voir avec la médecine. Or, nous apprenons dans un récit publié dans la revue Ogoniok (1988) qu'à Vojaiel, il était médecin à l'infirmerie, et libre de ses mouvements. Un autre récit nous dit qu'il fut chargé du contrôle dans un camp d'abattage du bois, et nulle part il n'apparaît qu'il ait été, ne serait-ce qu'un bref laps de temps, aux travaux généraux.

    Lorsque, du lointain Brésil, vint en URSS le Juif Frank Diekler, il fut évidemment aussitôt arrêté et, lui qui ne savait pas le russe, fut pistonné et se retrouva responsable des cuisines de l'hôpital - un poste rêvé !

    Alexandre Voronel, qui fut expédié au bagne en tant que prisonnier « politique, encore enfant », raconte que, dès ses premiers pas dans le camp, « une aide spontanée me vint des prisonniers juifs qui ne savaient rien de mes opinions ». Le maître des bains (poste tout ce qu'il y a de privilégié), un Juif, l'avait aussitôt remarqué et lui avait dit de « venir chercher toute l'aide voulue » ; le gardien, un Juif également, l'avait confié à un autre Juif, chef d'équipe : « Tu vois, Khaïm, ces deux gosses juifs, ne laisse personne leur faire du mal. » Et le chef d'équipe les avait pris sous sa protection. « Les autres truands, surtout les "vieux", l'approuvaient : "Tu agis bien, Khaïm ! Tu soutiens ceux de ta race ! Nous autres, Russes, on est comme des loups les uns envers les autres" »

    N'oublions pas non plus que, jusque dans les camps, les Juifs, par la force de la tradition davantage peut-être que par volonté personnelle, s'employaient à certaines transactions de type commercial. Ainsi M. Kheifets note non sans acuité : « Dommage que l'on ne puisse décrire ce genre de situations sur la toile de fond de la vie au camp ! Il y en aurait, de beaux, de riches sujets ! Mais l'éthique du Juif "fiable", responsable, me scelle les lèvres. Qu'y faire : un secret, même minime, mais d'ordre commercial, doit être gardé - c'est la loi de la tribu. »

    Le Letton Ans Bernstein, l'un de mes témoins pour la rédaction de l'Archipel, estime que, s'il a survécu au bagne, c'est parce qu'aux heures les plus noires il s'est tourné vers les Juifs, et ceux-ci, grâce à son nom et à son allure dynamique, l'ont pris pour un des leurs et l'ont toujours aidé. Il remarque également que dans les camps où il fut détenu (ceux de Bouriepolomski, par exemple, dont le chef était Perelman), les Juifs constituaient toujours le dessus du panier, et c'est parmi eux qu'étaient recrutés les employés libres (Choulman, chef du département spécial ; Grindberg, chef du camp ; Keguels, mécanicien en chef de l'usine), et ils choisissaient à leur tour comme adjoints des Juifs parmi les détenus.

    Ce contact fondé sur la nationalité entre employés libres et détenus mérite d'être relevé. Le Juif libre n'était pas assez sot pour voir dans le Juif prisonnier un « ennemi du peuple » ou un méchant accapareur des biens de la nation (comme faisait le Russe endoctriné devant un autre Russe) ; il voyait avant tout en lui un compatriote malheureux - et qu'ici soient loués les Juifs pour leur lucidité ! Celui qui connaît la magnifique solidarité des Juifs dans le malheur (encore accentuée par leur extermination sous Hitler), celui-là comprendra que pas un employé libre ne pouvait voir avec indifférence les prisonniers juifs croupir et crever de faim sans leur venir en aide. A l'inverse, on ne conçoit pas qu'un Russe libre se préoccupe de sauver et de promouvoir à des places privilégiées des prisonniers russes uniquement parce qu'ils sont russes - n'avons nous pas été 15 millions à périr pendant la collectivisation ? Nous sommes trop nombreux, on ne peut s'occuper de tout un chacun, c'est une idée qui ne vient même pas à l'esprit.

    On voit se constituer parfois un groupe de Juifs prisonniers bien à l'abri, préoccupé d'autre chose que de leur survie - et que font-ils alors ? L'ingénieur Abram Zisman raconte : au bagne de Novo-Arkhanguelsk, « nous profitâmes d'un moment creux pour compter combien il y avait eu de pogroms antijuifs du temps de l'État russe. Cette question intéressa les responsables du camp, relativement bienveillants envers nous. Le "chef de camp" était le capitaine Gremine [N. Gerchel, un Juif, fils d'un tailleur de Jlobine]. Il envoya une lettre à Leningrad, aux archives de l'ancien MVD. Environ huit mois après parvint la réponse : entre 1811 et 1917, il y avait eu 76 pogroms antijuifs sur tout le territoire de la Russie, et le nombre des victimes avait été de près de 3 000 » (il n'était pas précisé s'il s'agissait uniquement des morts). L'auteur rappelle que dans l'Espagne du Moyen Âge, près de 20 000 Juifs furent exterminés en l'espace de six mois.

    Une atmosphère du genre complot émane des souvenirs du communiste Iossif Berguer sur le fameux délateur Lev Ilyich Inzhir. Ancien menchevik, arrêté en 1930, celui-ci accepta aussitôt de collaborer avec le Guépéou par crainte des représailles contre sa famille et pour ne pas perdre son appartement en plein centre de Moscou ; « il aida à la préparation du procès des mencheviks de 1931; dans lequel il témoigne faussement contre ses meilleurs amis après avoit été acquitté est nommé chef comptable du Belomorstroï ; sous Nikolai Yezhov, il devint chef comptable de tout le Goulag, jouissant « d'une absolue confiance de la part du NKVD et de liens très étroits au plus haut niveau » (Inzhir évoque dans ses souvenirs la figure d'un « vétéran du NKVD, un Juif, qui émaillait ses discours de citations du Talmud»). Il fut de nouveau arrêté dans la vague de purge anti-Yezhov. Mais ses anciens collègues du Goulag lui fournirent un poste privilégié au camp où il se fit remarquer comme « un provocateur et un délateur » ; les zeks soupçonnaient que les riches colis qu'il recevait ne venaient pas de sa famille, mais du Troisième Bureau. Cependant, en 1953, au camp de Taïchet, on lui infligea une nouvelle peine, pour trotskisme cette fois, et pour avoir caché au Troisième Bureau ses « sympathies pour l'État d'Israël ».

    L'universellement célèbre bagne Mer Blanche-Baltique (le BelBalt) a englouti dans les années 1931-1932 des centaines de milliers de paysans russes, ukrainiens, d'Asie centrale. Ouvrons un journal daté d'août 1933, consacré à l'achèvement du canal. Nous y lisons la liste des personnes récompensées : médailles modestes pour les bétonneurs et les charpentiers, mais médaille suprême - l'ordre de Lénine - pour huit personnes dont on publie la photo en grand ; parmi elles, deux ingénieurs seulement, car c'est l'ensemble du collectif dirigeant qui est récompensé (conformément à la notion stalinienne de culte de la personnalité). Et qui voyons-nous à sa tête ? Guenrikh Iagoda, commissaire du NKVD. Matfeï Berman, chef du Goulag. Semion Firme, chef du BelBalt (au moment de la récompense, déjà chef du Dmitlag où tout se répétera de nouveau). Lazare Kogan, chef de la construction (il partira avec les mêmes fonctions au canal de la Volga). Iakov Rappoport, chef de la construction en second. Naftali Frenkel, chef des travaux du chantier de la Mer Blanche (et le mauvais génie de tout l'Archipel).

    Leurs portraits seront à nouveau reproduits en grand format dans le livre triomphaliste et ignominieux Belomorkanal - grand et lourd comme un Evangéliaire annonçant un Royaume millénaire à venir.

    Et voici que quarante ans après, j'ai reproduit les portraits de ces six misérables dans L'Archipel du Goulag, je les ai pris tels qu'ils étaient exposés, sans les sélectionner - oui, tous ceux qui figuraient. Grands dieux ! que n'avais-je pas fait là ? comment avais-je osé ? L'univers entier fut indigné. C'est de l'antisémitisme ! J'étais un antisémite marqué du sceau de l'infamie, irrécupérable ! Au mieux, reproduire ces portraits était de l'« ultrachauvinisme », c'est-à-dire du nationalisme russe ! Et à ceux qui le disent la langue ne colle pas au palais quand ils lisent dans les pages suivantes de L'Archipel comment les petits gars des familles de « koulaks » gelaient docilement et mouraient écrasés sous leurs fardiers.

    Et où donc avaient-ils les yeux, en 1933, quand ces portraits furent publiés pour la première fois ? Pourquoi n'ont-ils pas alors exprimé leur indignation ? Je leur lancerai comme aux bolcheviks : ce n'est pas quand on parle des ignominies qu'il faut avoir honte, c'est quand on les commet !

    Naftaly Frenkel, cet infatigable démon de l'Archipel, pose une énigme : comment expliquer son étrange retour de Turquie en URSS dans les années 20 ? Il s'était échappé, sain et sauf, de Russie avec tous ses capitaux aux premiers effluves de la révolution ; en Turquie, il s'était fait une situation confortable ; jamais il n'avait eu l'ombre de quelconques convictions communistes. Et - cette idée de rentrer ? Rentrer pour être le jouet du Guépéou et de Staline, passer soi-même plusieurs années en détention, - en revanche : écraser impitoyablement les ingénieurs et exterminer des centaines de milliers de « dékoulakisés » ? Qu'est-ce qui animait son cœur empli de haine ? Je ne vois d'autre explication que la soif de vengeance contre la Russie. Si quelqu'un peut expliquer mieux, qu'il le fasse.

    Et si, connaissant la structure administrative du camp, l'on descend d'un cran ? Le chef de la première section de la construction du Belomor - Wolf ; le chef de la section Dmitrovski du canal de la Volga - Boscher. Le département financier du Belo-morstroï a à sa tête L. Berenson, son adjoint est A. Dofman, les autres sont Inzhir (dont nous venons de parler), Loievetski, Kagner, Anguert. Et combien de postes restent pudiquement non assortis d'un nom ? Peut-on tout de même supposer que sur le chantier du canal, on laissait des Juifs creuser le sol avec une simple pelle, charrier des fardiers remplis de terre, chanceler et s'effondrer d'épuisement sous ces mêmes fardiers ? - Pensez ce que vous voudrez. A. P. Skrypnikova et D. P. Vitkovski, anciens du Belomor, m'ont rapporté que chez les planqués du canal, il y avait beaucoup de Juifs qui ne se coltinaient pas de fardiers et qui n'agonisaient pas sous leur faix.

    Le BelBalt n'est certainement pas le seul bagne où nous voyons des Juifs aux postes de commande. À la construction de la voie ferrée Kotlas-Vorkouta : Iakov Moroz (son fils épousa Svetlana Stalina);, Sheïman. Le fondé de pouvoirs extraordinaire du Goulag pour la région d'Extrême-Orient : Gratch. Il y a seulement quelques noms qui ont surgi fortuitement. Si un ancien prisonnier Thomas Sgovio, un citoyen Américain ne m'avait pas écrit, je n'aurais eu connaissance du chef de l'Administration minière de Chai-Uryinsk à La Kolyma entre 1943-44 (au plus fort de la guerre): “Lieutenant-colonel Arm était un Juif de haute taille aux cheveux noirs qui avait une terrible réputation… Son ordonnance vendait de l'ethanol au tout-venant : 50 grammes - 50 roubles. Arm avait son propre professeur d'anglais, un jeune Américain qui avait été arrêté en Carélie. Sa femme touchait un salaire de comptable, bien qu'elle ne travaillât point ; c'était un prisonnier qui travaillait à sa place » (une pratique courante pour les familles des maîtres du Goulag de se faire de l'argent).

    Un journal soviétique, à l'heure de la glasnost, publie des informations sur la terrible administration des camps chargés de la construction du tunnel reliant le continent à l'île de Sakhaline. On l'appelait le « trust d'Araïs ». Qui était ce camarade Araïs ? - je l'ignore. Mais combien d'âmes ont péri dans les mines administrées par lui, et dans ce tunnel qui ne sera jamais achevé ?

    Oui, bien sûr, j'ai connu des Juifs (et je me suis lié d'amitié avec eux) qui ont enduré toute la cruauté des travaux généraux. J'ai décrit dans L'Archipel le jeune Boria Gammerov, et comment il trouva une mort précoce au camp. (Mais son ami Ingal, un homme de lettres qui ne connaissait pas grand-chose à l'arithmétique, fut, lui, embauché à la comptabilité). J'ai parlé de Volodia Guerchouni, intransigeant et incorruptible ; de Iogué Massamed qui, par principe, est resté à travailler aux travaux généraux du camp d'Ekibastouz alors qu'on lui proposait une bonne planque. Je voudrais mentionner ici également Tatiana Moisseevna Falike, une pédagogue qui trima pendant dix années « comme une bête de somme », selon sa propre expression. Et aussi Vladimir Efroïmson, un généticien qui, sur ses 36 mois de détention (sa première peine, il écopera d'une autre après) en passa 13 aux travaux généraux, là aussi par principe, car il aurait pu s'y soustraire. Comptant sur des colis de chez lui (ce qui est en soi parfaitement légitime), il s'attela au fardier justement parce qu'à Djezkazgan il y avait beaucoup de Juifs de Moscou parmi les planqués, et il souhaitait dissiper par là le sentiment d'animosité envers les Juifs que cette situation ne pouvait que susciter. Et comment croyez-vous qu'on apprécia son geste ? - « Mais c'est tout simplement un Juif dégénéré : un vrai Juif irait-il pousser un fardier ? » Les Juifs planqués se moquaient de lui et lui en voulaient d'agir ainsi comme pour les blâmer. On retrouve les mêmes réactions à l'égard de Iakov Davidovitch Grodzenski qui lui aussi trimait aux généraux : « Ça n'est pas un Juif, ça ! »

    Comme cela est lourd de sens ! Animés par les motifs les plus élevés, Efroimson et Grodzenski faisaient ce que des Juifs pouvaient faire de plus juste et de plus noble - partager loyalement le sort commun... et ils furent incompris des deux côtés ! Car il en va toujours ainsi dans l'Histoire : les voies de l'auto-limitation, du renoncement à soi-même sont ardues, elles prêtent au sarcasme, alors qu'elles sont les seules à pouvoir sauver l'humanité.

    Moi, je n'oublie jamais ces exemples-là et mets tout mon espoir en eux.

    Ajoutons celui de l'audacieux Guerch Keller, qui fut l'un des meneurs de l'insurrection de Kenguir en 1954 et qui fut fusillé à l'aube de ses trente ans. J'ai lu aussi sur Itzhak Kaganov : commandant d'une batterie d'artillerie pendant la guerre avec les Allemands, en 1948 il fut condamné à vingt-cinq ans pour sionisme ; en l'espace de sept années de réclusion, il composa 480 poésies en hébreu, qu'il savait par cœur, sans les avoir jamais couchées sur le papier".

    Lors de son troisième procès (le 10 juillet 1978), après avoir purgé déjà deux peines, Alexandre Guinzbourg, à la question : « Votre nationalité ? », répondit « zek ! ». C'était une magnifique réponse, nullement une blague, et elle provoqua la colère du tribunal. Mais c'est qu'il avait grandement mérité de toute la Russie par ce qu'il faisait pour le Fonds russe d'aide aux familles de prisonniers politiques de toutes les nations, et par son courage en prison. L'authentique tribu des zeks, c'est bien nous, sans distinction de nationalités.

    Mais nos camps à nous n'étaient pas comme ça, depuis le summum, le « grand » Belomor, jusqu'au plus modeste, la 121e division du 15e camp général de l'Administration des camps de redressement par le travail (ITL) de Moscou (qui, du reste, a laissé de lui un souvenir bien visible : un bâtiment en demi-cercle à la porte de Kalouga, à Moscou). Là, notre vie tout entière était dirigée et piétinée par trois principaux planqués : Solomon Solomonov, le chef comptable; David Bourchtein, l'« éducateur », qui devint ensuite le maître de chantier ; et Isaac Berchader. (Solomonov et Berchader avaient auparavant commandé exactement de la même façon un camp au sein du MADI, l'Institut des voies carrossables de Moscou.) Et le chef, avec cela, était un Russe, le sous-lieutenant Mironov.

    Tous trois apparurent alors que j'étais moi-même au camp, donc sous mes yeux. Pour leur faire de la place, on avait limogé leurs prédécesseurs, des Russes. Le premier à arriver fut Solomonov, et il occupa solidement la place assignée, il entra dans les bonnes grâces du sous-lieutenant (m'est avis que c'était grâce à des colis et à de l'argent venus de l'extérieur). Bientôt le rejoignit Berchader, envoyé là pour s'être mal conduit au MADI. Une instruction le concernant disait : « ne l'employer qu'aux travaux généraux » (c'était peu courant, pour un droit-commun, et cela voulait dire qu'il avait commis une faute grave). D'une cinquantaine d'années, gros mais petit de taille avec un regard rapace, il fit le tour de notre zone en arborant un air condescendant, tel un général de l'Administration centrale. Le gardien-chef lui demanda : « Ton métier, c'est quoi ? - Magasinier. - Ce métier-là, ça n'existe pas. - N'empêche, moi je suis magasinier. - Ça ne t'empêchera pas d'aller bosser avec une équipe ordinaire à l'extérieur de la zone. » - On l'y emmena les deux jours suivants. Il partait en haussant les épaules, puis, arrivé sur le lieu de travail, il s'asseyait sur une grosse pierre et se reposait dignement. Le chef d'équipe lui aurait bien mis une baffe, mais il n'osait pas : le nouveau était si sûr de lui, on devinait qu'il avait quelqu'un d'influent derrière lui. Le magasinier de la zone, Sevastianov, se sentait mal. Cela faisait deux ans qu'il avait la charge du stock des denrées alimentaires et des vêtements, il avait une position sûre, s'entendait bien avec les patrons - et voilà que le vent tournait. C'était même chose faite ! Berchader était « magasinier de profession » ! Un peu plus tard, l'infirmerie fit dispenser Berchader de tout travail « pour cause de maladie », et il resta à se tourner les pouces à l'intérieur de la zone. Puis on dut lui envoyer quelque chose de chez les hommes libres, et à peine une semaine plus tard Sebastianov était chassé et Berchader nommé (non sans l'aide de Solomonov) magasinier. Là, il apparut que l'effort physique que représentait le maniement de la farine et des chaussures, que Sebastianov assurait seul auparavant, était contre-indiqué pour Berchader, et on lui affecta un larbin pour l'aider, lequel fut ensuite promu membre du personnel dans les registres de Solomonov. - Mais ce n'était pas encore assez, et pour que la vie batte son plein, il dut séduire la plus belle et la plus fière des femmes du camp, la belle comme un cygne M..., une tireuse d'élite avec le grade de lieutenant était à ses ordres et venait le rejoindre, le soir, dans la réserve. Il en fut de même quand apparut Bourchtein : lui aussi contraignit une autre beauté du camp, A. S..., à le rejoindre dans sa cabine.

    C'est dur à avaler ? Mais eux ne se préoccupaient nullement de savoir quel effet cela aurait, vu de l'extérieur ; ils semblaient même forcer le tableau. Et combien de ces petits camps, à travers tout l'Archipel, où ce genre de mic-mac était monnaie courante ?

    Mais, direz-vous, les planqués russes se comportaient d'une façon tout aussi démente, sans aucun frein ? - Oui. Mais à l'intérieur d'une nation, cela est ressenti comme un vice social, l'éternel conflit riche/pauvre, maître/serviteur. Lorsque, en revanche « prend sur toi un droit de vie ou de mort » quelqu'un qui n'est pas de chez toi, voilà qui exacerbe ton sentiment d'offense. On pourrait croire que le malheureux bagnard, réduit à zéro, écrabouillé, condamné, arrivé à la dernière extrémité de son agonie, n'a que faire de savoir qui a pris le pouvoir à l'intérieur du camp, qui organise des pique-niques de vautours sur sa tombe, au bord de la tranchée où il se meurt ? Eh bien, c'est faux : ça lui fait mal, c'est même une blessure inguérissable.

    J'ai représenté dans ma pièce La République du travail une partie des événements qui se déroulèrent à l'intérieur de la zone du camp sis au 30 de la Bolchaïa Kalouga. Comprenant que représenter les choses comme elles avaient été était impossible, car on aurait pris cela pour une façon d'attiser la haine envers les Juifs (comme si ce trio ne l'avait pas bien plus attisée dans les faits, sans s'inquiéter des conséquences), je laissai dans l'ombre l'ignoblement cupide Berchader, ainsi que Bourchtein, je fis de la trafiquante Rosa Kalikman une Bella vaguement orientale, et ne laissai en lumière qu'un seul Juif, le comptable Solomonov, en le peignant exactement tel qu'il était.

    Et quelle a été la réaction, après lecture, de mes bons amis juifs ? V.L.Téouch fut indigné par ma pièce. Il ne la lut pas tout de suite, mais seulement quand le « Sovremennik » se proposa de la mettre en scène, en 1962, et que la question n'avait plus rien d'académique. Les époux Téouch étaient profondément blessés par le personnage de Solomonov ; ils trouvaient malhonnête et injuste de représenter un tel Juif (fût-il ainsi dans la vie, au sein du camp !) à une époque où les Juifs étaient persécutés. (Mais pareille époque n'est-elle pas toujours là ? Quand donc les Juifs n'ont-ils pas été persécutés chez nous ?) Téouch était chamboulé, indigné au plus haut degré, et il me lança un ultimatum : si je n'efface pas, ou tout au moins si je n'adoucis pas la figure de Solomonov, c'en est fait de notre amitié, et par conséquent sa femme et lui ne pourront plus être les gardiens de mes manuscrits. Mieux encore : il prédisait que mon nom serait à jamais honni et souillé si je laissais Solomonov dans ma pièce. Pourquoi ne pas faire de lui un Russe ? s'étonnait-il. Le fait qu'il soit juif importe-t-il tant ? (Mais si cela importe si peu, pourquoi alors Solomonov ne choisissait pour les bonnes planques que des Juifs ?)

    J'en ai eu froid dans le dos : c'était brusquement le couperet d'une censure qui me venait d'un tout autre côté, mais qui n'était pas moins brutal que celui de la censure officielle soviétique.

    Cependant, les choses furent très vite résolues, car le « Sovremennik » reçut interdiction de représenter la pièce.

    Téouch n'en trouva pas moins d'autres reproches à faire : votre Solomonov, disait-il, n'a absolument pas le caractère d'un Juif : un Juif est toujours sur le qui-vive, prudent, plutôt quémandeur, presque rusé - d'où lui viendraient l'impudence, le débridé de ceux qui se sentent investis d'une toute-puissance ? C'est faux, cela ne peut pas être !

    Mais moi, je me souvenais bien et de ce Solomonov, et que les choses s'étaient bien passées de la sorte ! Depuis les années 20 et pendant les années 30, à Rostov-sur-le-Don, j'en ai été souvent le témoin. Et Frenkel, d'après les récits des ingénieurs survivants, se comportait exactement comme ça. S'immerger dans un tel cynisme favorisé par le pouvoir et l'arrogance est justement ce qui heurte le plus l'observateur. Bien sûr, on ne le rencontre que chez les pires, les plus grossiers, mais cela laisse des marques. (Comme en laissent sur l'image du Russe toutes ces souillures dues aux vilenies de nos monstres.)

    Ces multiples insinuations, ces appels réitérés à ne pas écrire comment c'était réellement, finissent, goutte après goutte, par ressembler à ce que nous avons toujours entendu lâcher du haut des tribunes soviétiques : il ne faut pas noircir la réalité, il faut suivre les règles du réalisme socialiste, écrire comment ça aurait dû être, et non comment c'était.

    Comme si l'artiste était capable d'oublier ou de refaire le passé !

    Comme si la vérité pleine et entière ne pouvait s'écrire que par endroits, là où c'est admis, où c'est sans risques, et populaire.

    Oh, comme on a scruté, détaillé toutes les figures de Juifs dans mes livres, comme on a pesé sur des balances d'apothicaire chacun de leurs traits ! Mais l'histoire atroce de Grigori M...z qui, par peur, n'a pas transmis à son régiment en train de succomber l'ordre de battre en retraite (L'Archipel du Goulag, 6epartie, chap. 6), personne ne l'a remarquée, elle a été passée sous silence !

    Mais c'est que mon Ivan Denissovitch lui-même a pas mal choqué les Juifs : il y avait, voyez-vous, des malheureux tellement plus délicats, et moi j'ai mis en avant un vulgaire moujik ! Pendant la « glasnost » de Gorbatchev, Assir Sandler s'enhardit et publia ses souvenirs des camps : « Dès la première lecture, Une journée d'Ivan Denissovitch m'a catégoriquement déplu... Le personnage principal, Ivan Denissovitch, est un être aux aspirations spirituelles minimales, centré sur ses soucis immédiats » - et Soljénitsyne en fait l'image emblématique du peuple russe... (Tout à fait - c'est exactement ce qu'éructaient à l'époque les communistes bien-pensants !) Mais « la véritable intelligentsia, celle qui détermine le niveau de la culture et de la science nationales, [Soljénitsyne] a bien voulu l'ignorer». Puis Sandler en a discuté avec Miron Markovitch Etlis (tous deux des planqués à l'infirmerie), et Etlis a fait remarquer la même chose : « Ce qui est raconté dans ce récit est par bien des points dénaturé, mis sens dessus dessous »..., « Soljénitsyne ne met pas l'accent là où il faut pour ce qui concerne la catégorie instruite de notre contingent », « le côté nombriliste [d'Ivan Denissovitch]... cette patience... cette attitude pseudo-chrétienne vis-à-vis de son entourage... » En 1964, Sandler a eu le bonheur d'ouvrir son cœur à Erhenbourg lui-même, lequel a confirmé d'un signe de tête « une opinion extrêmement négative » sur le récit.

    Mais il y a un menu détail qu'aucun Juif ne m'a jamais reproché, c'est qu'Ivan Denissovitch, en fait, soit auprès de César Markovitch comme un serviteur, et qu'il le serve, ma foi, animé des meilleurs sentiments.

    Chapitre 21 - Dans la guerre avec l'Allemagne

    Depuis la « Nuit de cristal » (novembre 1938), les Juifs d'Allemagne n'avaient plus de doutes sur le danger mortel qui les menaçait tous. Après qu'Hitler eut lancé sa campagne en Pologne, le nuage de mort s'était étendu vers l'est. Personne ne savait toutefois que le début de la guerre avec l'URSS allait inaugurer une nouvelle phase dans la politique nazie : l'extermination physique massive des Juifs.

    Bien que l'invasion allemande les fît s'attendre à toutes sortes de malheurs, les Juifs soviétiques ne pouvaient tout de même pas prévoir les exécutions massives d'innocents de tous âges et des deux sexes : impossible d'imaginer à l'avance une chose pareille. Et ceux qui étaient restés sur place, à leur domicile, se trouvèrent brusquement confrontés à une situation terrible, inesquivable, ne laissant aucune possibilité de résistance. Les vies étaient brutalement fauchées. Des épreuves pouvaient précéder l'issue fatale : entassement dans les ghettos, camps de travaux forcés, fourgons à gaz, à moins qu'on ne vous obligeât à creuser des fosses et à vous déshabiller avant d'être fusillé.

    L'Encyclopédie juive russe cite beaucoup de noms de Juifs russes tombés victimes de la Catastrophe. Elle nomme ceux qui ont péri à Rostov, Simféropol, Odessa, Minsk, Bélostok, Kaunas, Narva. Parmi eux, nombre de personnalités de premier plan. Le célébrissime historien S. M. Doubnov avait passé tout l'entre-deux-guerres dans l'émigration, puis, après l'accession au pouvoir de Hitler, il avait quitté Berlin pour Riga. Il fut arrêté lors de l'occupation de la ville par les Allemands, confiné dans un ghetto et, « en décembre 1941, inscrit sur la liste des condamnés à mort de la journée ». - De Vilnius se sont retrouvés en camp de concentration l'historien Dina Ioffé et le directeur du lycée juif Iossif Iachounski (tous deux ont disparu à Treblinka en 1943).

    Le rabbin Samuel Bespalov, chef des hassidim de Bobrouïsk, fut fusillé en 1941 lors de la prise de la ville par les Allemands. En 1943 périt à Varsovie Guerschon Sirota, chantre à la synagogue, qui avait jadis « attiré sur lui l'attention de Nicolas II » : il venait tous les ans chanter à Moscou et à Pétersbourg. - Et voici les frères Paul et Vladimir Mintz. L'aîné, Paul, était un homme d'État letton de premier plan, « l'unique Juif dans le gouvernement de la Lettonie ». Vladimir était chirurgien, c'est lui qui fut chargé de soigner Lénine en 1918, après l'attentat. Lui aussi s'était installé en Lettonie à partir de 1920. Après l'occupation soviétique de 1940, l'aîné fut arrêté et jeté dans un camp de la région de Krasnoïarsk où il mourut peu après. A l'époque, le cadet ne fut pas inquiété et resta à Riga, mais il allait périr en 1945 à Buchenwald. - Sabina Spielrein, docteur en médecine, psychanalyste, proche collaboratrice de C. Jung, avait travaillé dans les cliniques de Zurich, Munich, Berlin, Genève ; était revenue en Russie en 1923 ; en 1942, à Rostov-sur-le-Don, sa ville natale, elle fut fusillée par les Allemands avec tous les Juifs de la ville. (Ses trois frères, des hommes de science, avaient succombé, eux, à la terreur stalinienne : nous en avons parlé au chapitre 19.)

    Cependant, beaucoup échappèrent à l'extermination, en 1941 et 1942, grâce aux mesures d'évacuation. Plusieurs sources juives d'avant et d'après la guerre soulignent sans la moindre équivoque le caractère énergique des mesures prises. Nous lisons par exemple dans le recueil Le Monde juif de 1944 : « Les autorités soviétiques se sont pleinement rendu compte que les Juifs constituent la catégorie la plus menacée de la population et, en dépit des besoins de l'armée en matériel roulant, des milliers de trains ont été réquisitionnés pour leur évacuation... Dans beaucoup de villes..., les Juifs ont été évacués avant les autres » ; l'auteur estime pourtant exagérée « l'affirmation de l'écrivain juif David Berguelson selon laquelle [environ] 80 % des Juifs furent évacués et sauvés ». - À Tchernigov, avant la guerre, la population juive comptait 70 000 âmes ; à l'arrivée des Allemands, il n'y en avait plus que 10 000... A Dniépropetrovsk, sur 100 000, il ne restait plus que 30 000 Juifs à l'arrivée des Allemands ». À Jitomir, 44 000 Juifs sur 50 000 furent évacués2. Dans le bulletin Khaïasa, à l'été 1946, E.M. Koulicher écrit : « Il ne fait pas de doute que les autorités soviétiques ont pris des mesures spéciales pour faire évacuer la population juive ou pour faciliter sa fuite. À l'égal des hauts fonctionnaires, des ouvriers de l'industrie et des employés, les Juifs étaient prioritaires... Le pouvoir soviétique a affrété des milliers de trains spécialement pour l'évacuation des Juifs » ; pour échapper aux bombardements, ils étaient transportés par des milliers de chariots réquisitionnés dans les kolkhozes et les sovkhozes pour rejoindre un nœud ferroviaire le plus éloigné possible à l'arrière. - B. Ts. Goldberg, gendre de Sholem Aleikhem, qui était correspondant du journal juif new-yorkais Der Tog, « après un voyage de routine en Union soviétique durant l'hiver 1946-1947 publia un article intitulé "Comment, pendant la guerre, en Union soviétique, on fit évacuer les Juifs" » (Der Tog, 21 février 1947). Qui avait-il interrogé sur la question en Ukraine ? « Des Juifs et des chrétiens, des militaires et des personnes évacuées, tous ont répondu que la politique du gouvernement consistait à donner la préférence aux Juifs lors de l'évacuation, d'en sauver le plus possible afin que les nazis ne puissent les exterminer. » - Et Moshe Kaganovitch, qui fut résistant pendant la guerre, confirme, dans ses souvenirs ultérieurs (1948), que les autorités soviétiques réservaient, pour l'évacuation des Juifs, tous les moyens de transport disponibles, y compris les charrettes de paysans, et qu'on ordonnait d'évacuer « des provinces menacées par l'ennemi, en premier lieu, les citoyens de nationalité juive ». (Remarquons que S. Schwartz et les historiens plus contemporains doutent de l'existence d'une telle instruction, et même du fait que l'évacuation ait été recommandée pour les Juifs "en tant que tels.)

    Des sources anciennes et d'autres plus récentes donnent cependant des estimations assez concordantes du nombre de Juifs évacués ou ayant fui les territoires occupés par les Allemands. Il n'y a pas à ce sujet de chiffres soviétiques officiels, et tous les chercheurs se plaignent que les données statistiques initiales soient très approximatives. Aussi nous appuierons-nous sur les travaux de cette dernière décennie. - Ainsi, le démographe M. Kounovetski, en exploitant des matériaux d'archives jadis inaccessibles et en utilisant des méthodes nouvelles d'analyse, propose les estimations suivantes : d'après les résultats définitifs du recensement de 1939, on comptait 3 028 538 Juifs en URSS (dans ses « anciennes » frontières, avant les annexions de 1939-1940). En apportant quelques correctifs à ce chiffre et en prenant en compte le coefficient d'accroissement naturel de la population entre septembre 1939 et juin 1941, le démographe estime qu'au début de la guerre, dans les « anciennes » frontières de l'URSS, il y avait près de 3 080 000 Juifs. Sur ce nombre, 900 000 vivaient dans les territoires qui, pendant la guerre, sont restés non occupés, tandis que dans les territoires qui allaient être occupés ultérieurement vivaient 2 180 000 Juifs (« les Orientaux »). - « Il n'existe pas de données précises sur le nombre de Juifs qui fuirent ou furent évacués vers l'est avant l'occupation allemande. Mais on sait d'après certaines études qu'environ 1 000 000 à 1 100 000 Juifs purent quitter les provinces de l'est... envahies par les Allemands. »

    Dans les territoires annexés à l'ouest par l'Union soviétique en 1939-40 et brutalement envahis par les Allemands au début de leur Blitzkrieg, le tableau fut tout autre. La rapidité de l'invasion allemande ne laissait aucune chance de sauver sa peau ; or, la population juive de ces provinces - « tampons » comptait, en juin 1941, 1 885 000 personnes (les « Occidentaux »). Seul « un petit nombre de Juifs réussirent à s'enfuir ou à être évacués. On estime cette proportion à... environ 10 à 12 % ».

    Ainsi, d'après les estimations les plus optimistes dont nous disposons, près de 2 226 000 Juifs (2 millions d'« Orientaux » et 226 000 « Occidentaux ») purent échapper à l'occupation sur le territoire de l'URSS dans ses « nouvelles » frontières. Dans les territoires envahis par l'ennemi, il restait 2 739 000 Juifs (1 080 000 « Orientaux » et 1 659 000 « Occidentaux »).

    Les personnes évacuées et celles qui fuyaient les provinces envahies ou menacées par les Allemands étaient expédiées le plus loin possible vers l'arrière, « notamment et en majorité des Juifs, au-delà de l'Oural, en Sibérie occidentale, au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Turkménistan ». - On trouve dans les documents du Comité antifasciste européen l'affirmation suivante : « Furent évacués en Ouzbékistan, au Kazakhstan et dans les autres républiques d'Asie centrale, au début de la guerre, près d'un million et demi de Juifs". » Ce chiffre laisse de côté la Volga, l'Oural, la Sibérie. (La Petite Encyclopédie juive estime pour sa part que « ce chiffre est très exagéré ».) - Quant au Birobidjan, il ne reçut ni réfugiés spontanés ni contingents de personnes évacuées par les autorités, bien que, du fait de l'abandon des kolkhozes juifs, il s'y fût constitué un parc immobilier pouvant accueillir onze mille familles - Dans le même temps, « en Crimée, les colons juifs furent évacués suffisamment à temps pour qu'ils pussent emporter le matériel agricole et emmener leurs bêtes » ; « on sait qu'au printemps 1942, les colons juifs ayant fui l'Ukraine créèrent des kolkhozes sur la Volga ». - Sur la Volga ? Mais oui (comme l'écrit l'auteur : « par une ironie du sort »), sur les lieux mêmes où avaient vécu les colons allemands chassés de la république des Allemands de la Volga et déportés par décret du gouvernement soviétique du 28 août 1941.

    Comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'ampleur de l'évacuation des Juifs par les Soviétiques devant l'invasion allemande a été unanimement reconnue, et les sources citées, datant de la guerre ou des années d'après-guerre, en font foi. Mais, dans des documents plus récents, postérieurs à la fin des années 40, cela est contesté. Ainsi lisons-nous dans un texte des années 60 (c'est l'auteur qui souligne) : «Nulle part en Russie il n'y a eu d'évacuation organisée des Juifs en tant que fraction la plus menacée de la population. » Et vingt ans plus tard, nous lisons même : après l'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne, « en dépit des rumeurs selon lesquelles le gouvernement se serait employé à évacuer les Juifs des régions menacées par l'avancée allemande, rien de tel ne se produisit... On abandonnait les Juifs à leur sort. Vis-à-vis des citoyens de nationalité juive, le tant vanté "internationalisme prolétarien" fit chou blanc ». Cette appréciation est totalement erronée.

    Les auteurs juifs, même ceux qui nient la « bonne volonté » manifestée à l'égard des Juifs lors de l'évacuation, reconnaissent pourtant l'ampleur de celle-ci. « De par la structure sociale propre à la population juive, la proportion de Juifs a dû dépasser largement celle des évacués parmi la population générale des villes. » Ce fut bien le cas. Deux jours après l'invasion allemande, le 24 juin 1941, un Conseil pour l'évacuation fut créé (son président était Chvernik ; ses deux adjoints, Kossyguine et Pervoukhine) et ses priorités furent proclamées : en premier lieu, évacuer, avec leur personnel, les institutions de l'Etat et du Parti, les entreprises industrielles, les matières premières, les ouvriers des usines évacuées et leurs familles, les jeunes gens ayant atteint l'âge de la conscription. - En tout, depuis le début de la guerre jusqu'en novembre 1941, près de 12 millions de personnes furent évacuées des zones menacées vers l'intérieur du pays. Sur ces 12 millions, comme nous l'avons vu, il y a entre un et 1,1 million de Juifs « orientaux », et plus de 200 000 « occidentaux » ayant fui les territoires qui allaient être rapidement occupés par les Allemands ; il faut leur ajouter un nombre important de Juifs faisant partie de la population évacuée des villes et des régions de la RSFSR où les Allemands ne sont pas parvenus (notamment Moscou et Leningrad). - Solomon Schwartz écrit : « L'évacuation générale des institutions de l'État et des entreprises industrielles avec une grande partie de leur personnel (souvent avec les familles) a pris en maints endroits un caractère massif. La structure sociale de la population juive d'Ukraine - le pourcentage élevé de Juifs parmi les hauts et moyens fonctionnaires de l'État, parmi l'intelligentsia littéraire et scientifique, et le nombre des ouvriers juifs dans l'industrie lourde ukrainienne - fit que la proportion des Juifs évacués était en général plus élevée que celle des évacués dans la population totale des villes (et plus encore dans celle du pays). » (Cela est vrai également pour la Biélorussie. Là, dans les années 20 et au début des années 30, presque massivement « la jeunesse juive, ainsi que des personnes plus âgées, étudiaient dans toutes sortes de cours du soir, écoles de jour, stages d'alphabétisation... Cela avait permis à la catégorie la plus pauvre des petits bourgs de rejoindre les rangs des ouvriers de l'industrie. Avec 8,9 % de la population de Biélorussie, les Juifs, en 1930, représentaient 36 % des ouvriers de cette république ».) - S.Schwartz poursuit : « L'important pourcentage de Juifs parmi les personnes évacuées est dû également au fait que, pour nombre d'employés et d'ouvriers, l'évacuation ne revêtait pas un caractère obligatoire... Beaucoup d'entre eux, surtout parmi les non-Juifs, ne sont pas partis » ; ainsi, même pour les Juifs « qui n'étaient pas astreints à une évacuation obligatoire..., les possibilités d'être évacués étaient relativement grandes ». - Pourtant, reprend le même auteur, « aucun décret, aucune instruction relatifs à l'évacuation des Juifs, aucune information concernant semblables mesures ne parurent dans la presse soviétique » ; et aussi : « Sur l'évacuation des Juifs en tant que tels, il n'existe tout simplement nulle part aucune indication. Cela signifie qu'il n'y a pas eu d'évacuation spécifiquement prévue pour les Juifs. »

    Compte tenu des réalités soviétiques, cette conclusion paraît assez peu fondée et, à tout prendre, formelle. Certes, il n'y a pas eu d'informations sur une évacuation massive des Juifs dans la presse soviétique. Et l'on comprend bien pourquoi. D'une part, après la signature du pacte avec l'Allemagne, on avait passé sous silence, en URSS, la politique de Hitler à l'égard des Juifs, et lorsque la guerre éclata, l'écrasante majorité de la population soviétique ignorait quelle menace mortelle pour les Juifs représentait l'invasion allemande. D'autre part, et c'était probablement la principale raison, du côté allemand, la propagande se déchaînait contre le « judéo-bolchevisme ». Or, le gouvernement soviétique comprenait fort bien qu'il avait grandement contribué, tout au long des années 20 et 30, à donner corps à cette propagande - et comment donc, maintenant, proclamer haut et fort qu'il fallait sauver en premier lieu les Juifs ? Cela n'aurait fait que donner à Hitler une formidable impulsion.

    Voilà pourquoi on n'annonça pas publiquement que, parmi les personnes évacuées, « les Juifs constituaient le plus gros pourcentage ». « Dans les ordres d'évacuation, on ne mentionnait pas les Juifs » ; néanmoins, « pendant l'évacuation, il n'y avait aucune discrimination à l'égard des Juifs » ; on évacuait en somme autant de gens qu'on pouvait, physiquement, mais sans tapage à l'intérieur de l'URSS. A l'extérieur, c'était différent. Ainsi, en décembre 1941, quand les Allemands eurent reculé devant Moscou, la radio de la capitale diffusa un texte non point en russe, naturellement, mais « en polonais », et « le lendemain, à cinq reprises, en allemand », « qui comparait l'offensive russe réussie de l'hiver au miracle des Macchabées » et serinait aux Allemands que, « justement pendant la semaine de Hanouka [la Fête des Lumières] » avait été écrasée la 134e division allemande de Nuremberg, celle qui porte le nom de la ville « dans laquelle avait vu le jour la législation raciale». - En 1941-1942, les autorités soviétiques acceptaient fort bien que les synagogues de Moscou, Leningrad et Kharkov fussent pleines de monde et que l'on fêtât la Pâque juive de 1942».

    L'on ne peut pas dire qu'à l'intérieur du pays la presse soviétique ait passé sous silence les atrocités commises par les Allemands. Quelqu'un comme Ilya Ehrenbourg, et d'autres, comme par exemple le journaliste Krieger, eurent toute latitude, pendant toute la guerre, d'entretenir et d'attiser la haine des Allemands non sans évoquer le motif juif, motif brûlant et qui les concernait intimement eux-mêmes, mais sans toutefois mettre trop l'accent sur lui. Ehrenbourg, en barde attitré, fulmina tout au long de cette guerre, affirmant que « l'Allemand est une bête sauvage par nature », appelant à « ne pas épargner les fascistes, même ceux qui ne sont pas encore nés » (comment comprendre : tuer des femmes enceintes ?), et ce n'est qu'à la toute fin qu'il rabattit son caquet, une fois que la guerre se déroula sur le territoire de l'Allemagne et qu'il devint clair que l'armée n'avait que trop bien assimilé la propagande de représailles effrénées sur tous les Allemands sans distinction.

    Il n'est cependant pas douteux que la politique hitlérienne d'extermination des Juifs, dans toute son ampleur et sa systématisation, ne fut pas suffisamment mise en relief par la presse soviétique - si bien que, dans leur grande masse, les Juifs d'URSS ne pouvaient avoir une idée claire de l'ampleur du danger et de la Catastrophe. Durant toute la guerre, il n'y eut que peu de déclarations officielles sur le sort des Juifs dans les territoires occupés par les Allemands. - Dans son discours du 6 novembre 1941 (à l'occasion du 24e anniversaire de la révolution d'Octobre), Staline déclara : « Les hitlériens... commettent des pogroms anti-juifs dignes du Moyen Âge, comme les perpétrait le régime tsariste. Le Parti de Hitler est le Parti... de la réaction moyenâgeuse et des pogroms ultras. » (« Pour autant que nous sachions, écrit un historien israélien, ce fut le seul moment, de toute la durée de la guerre, où Staline évoqua publiquement les Juifs. ») - Le 6 janvier 1942, dans une note de Molotov, commissaire aux Affaires étrangères, adressée à tous les États avec lesquels l'Union soviétique entretenait des relations diplomatiques, les Juifs sont mentionnés dans la liste des peuples soviétiques victimes, puis sont énumérées, chiffres à l'appui, les exécutions de Juifs à Kiev, Lvov, Odessa, Kamenets-Podolsk, Dnié-propetrovsk, Marioupol, Kertch. « Un horrible massacre et divers pogroms ont été perpétrés par les envahisseurs allemands dans la capitale ukrainienne, Kiev... Là furent rassemblés un grand nombre de Juifs, femmes et enfants compris, de tous âges ; avant l'exécution, on les déshabilla et les roua de coups... ils furent abattus à la mitraillette. Nombre d'assassinats de masse... dans les autres villes ukrainiennes également ; ces actes sanguinaires étaient dirigés avant tout contre les travailleurs juifs sans défense et sans armes. » - Puis il y eut la déclaration du 19 décembre 1942 disant qu'Hitler était en possession d'un « plan spécial d'extermination totale de la population juive dans toute l'Europe occupée » et en Allemagne même ; « relativement à ses faibles effectifs, la composante juive de la population soviétique... a démesurément souffert de la férocité des monstres hitlériens ». Mais on peut faire remarquer que cette déclaration fut comme contrainte et forcée : quarante-huit heures après une déclaration semblable des Alliés, et en l'absence de toute une série de reprises dans la presse, alors que cela se pratiquait toujours quand la nécessité d'une campagne se faisait sentir. - En 1943, sur sept rapports livrés par la Commission d'État extraordinaire d'enquête sur les crimes hitlériens (par régions, mais aussi sur l'extermination des prisonniers de guerre soviétiques et sur la destruction du patrimoine culturel de notre pays), un seul évoquait l'extermination des Juifs - dans le district de Stavropol, non loin de Mineralnyie Vody. - Et en mars 1944, Khrouchtchev fit un discours à Kiev où il parla des souffrance endurées par l'Ukraine sous l'occupation « sans dire un seul mot des Juifs » !

    De toute évidence, il en fut bien ainsi. Certes, les larges masses soviétiques n'appréhendaient pas alors l'ampleur de la Catastrophe. Or c'était là notre sort à tous : ne jamais savoir, sous la dure écorce de l'URSS, ce qui se passait réellement dans le monde extérieur. Toutefois, les Juifs soviétiques, eux, ne pouvaient pas ne rien savoir du tout de ce qui se passait du côté de l'Allemagne. « Au milieu des années 30, la presse soviétique avait beaucoup parlé de l'antisémitisme en Allemagne... Le roman de Lion Feuchtwanger, La Famille Oppenheim, l'adaptation à l'écran de ce roman, ainsi qu'un autre film, Le Professeur Mamliouk, montrèrent le danger qui menaçait les Juifs". » - Après les pogroms de la « Nuit de cristal », la Pravda publia un éditorial intitulé « Les fascistes fauteurs de pogroms et les cannibales », qui dénonçait vigoureusement les nazis : « C'est avec indignation et dégoût que le monde civilisé regarde la féroce répression exercée par les fascistes allemands sur la population juive sans défense... [C'est avec les mêmes sentiments] que le peuple soviétique suit les événements hideux et sanglants qui se déroulent en Allemagne... Dans notre patrie soviétique ont été éradiquées, avec les capitalistes et les propriétaires, toutes sources d'antisémitisme. » Puis, tout au long du mois de novembre, la Pravda avait publié jour après jour, en première page, des informations comme « Pogroms antijuifs en Allemagne », « Répressions féroces contre la population juive », « Vague de protestations dans le monde entier contre les atrocités des fauteurs de pogroms fascistes ». Des meetings de protestation contre la politique antisémite d'Hitler s'étaient tenus à Moscou, Leningrad, Kiev, Tbilissi, Minsk, Sverdlovsk, Stalino. La Pravda avait publié un compte rendu détaillé du meeting tenu par l'intelligentsia de Moscou dans la grande salle du Conservatoire, avec, notamment, les discours de A. K. Tolstoï, A. Korneitchouk, L. Sobolev, des artistes du peuple A. B. Goldenweizer, S. M.Mikhoëls, et la résolution finale : « Nous, représentants de l'intelligentsia de Moscou, ... nous élevons nos voix, pleines de colère et d'indignation, contre les atrocités inhumaines commises par les fascistes et les violences à l'égard de la population juive sans défense d'Allemagne. Les fascistes frappent, mutilent, violent, tuent et brûlent vifs, en plein jour, les gens qui ne sont coupables que d'appartenir au peuple juif". » Le lendemain, 29 novembre, la Pravda avait donné sur toute une page des informations sur des meetings tenus dans les autres villes soviétiques, sous le titre « L'intelligentsia soviétique est indignée par les pogroms antijuifs en Allemagne ».

    Cependant, à dater de l'automne 1939 et de la signature du pacte Ribbentrop-Molotov, toute critique de la politique nazie, toute information sur la persécution des Juifs dans les pays d'Europe occupés par les Allemands, disparurent totalement de la presse soviétique. « Un grand nombre d'informations... parvenaient en Union soviétique par divers canaux - le renseignement, les ambassades, les journalistes... Une importante source d'information était constituée par les réfugiés juifs, ceux qui avaient pu traverser la frontière. Les moyens d'information soviétiques, y compris la presse juive, gardaient le silence sur le sujet4. » « Mais, quand la guerre avec l'Allemagne éclata et qu'on se remit à parler de l'antisémitisme des nazis, beaucoup de Juifs prirent cela comme un acte de propagande », écrit un historien contemporain en s'appuyant sur des témoignages rassemblés sur un demi-siècle parmi les rescapés de la Catastrophe. « Nombre de Juifs se fiaient plus à leur expérience vécue qu'à la radio, aux livres et aux journaux. Dans l'esprit de beaucoup, les Allemands étaient restés tels qu'ils les avaient connus pendant la Première Guerre mondiale. De tous les régimes du temps de la guerre civile, le régime allemand était à leurs yeux l'un des plus tolérants vis-à-vis des Juifs. » « Nombre de Juifs se souvenaient que, lors de l'occupation allemande de 1918, les Allemands se comportaient avec les Juifs mieux qu'à l'égard des habitants de souche, et cela les rassurait. » Et c'est pourquoi, « en 1941, le nombre de Juifs qui ont volontairement refusé de fuir a été fort grand » ; et jusqu'en 1942, « d'après les récits des témoins..., à Voronèje, Rostov, Krasnodar et d'autres villes encore, les Juifs espéraient, en attendant que le front atteigne leur ville, continuer à travailler comme médecins ou maîtres d'école, tailleurs ou cordonniers, professions qu'ils ne doutaient pas être nécessaires sous tous les régimes... En outre, les Juifs ne pouvaient pas ou ne voulaient pas être évacués pour des raisons purement matérielles" ».

    Tandis que la presse et la radio soviétiques étouffaient les informations sur les atrocités perpétrées par l'occupant contre les Juifs, le journal en yiddish Einigkeit (« L'Unité »), l'organe du Comité juif antifasciste, fut autorisé à en parler à pleine voix. - On peut estimer que ce Comité vit le jour lors du meeting radiodiffusé « des représentants du peuple juif », organisé en août 1941 et diffusé dans un but de propagande vers les États-Unis et les autres pays alliés (ses participants furent : S. Mikhoëls, P. Markish, I. Ehrenbourg, S. Marchak, S. Eisenstein, entre autres). « L'effet produit en Occident dépassa toutes les attentes de Moscou... Dans les pays alliés, des organisations juives se créèrent dans le but de recueillir des fonds pour les besoins de l'Armée rouge. » Cela donna au Kremlin l'idée qu'il serait utile de créer en URSS un Comité juif permanent. « Ainsi fut inauguré, à partir de 1941, la collaboration des autorités soviétiques avec le sionisme mondial, collaboration qui allait perdurer encore sept ans. »

    La création même du Comité se fit tant bien que mal, au milieu des hésitations du pouvoir. Pour mettre quelqu'un à sa tête, on fit sortir de prison, en septembre 1941, un vétéran du Bund, un homme respecté, Heinrich Erlikh qui, en 1917, avait déjà été membre du fameux Comité exécutif du Soviet de Petrograd, tout-puissant à l'époque (par la suite, Erlikh avait émigré en Pologne où il avait été appréhendé par les Soviétiques en 1939). Avec son camarade Alter, membre du Bund comme lui et venu lui aussi de Pologne, il s'attela à l'élaboration d'un projet entièrement dédié à la mobilisation de l'opinion juive mondiale, avec une participation de Juifs étrangers plus importante que celle des Juifs soviétiques. « Grisés par ce regain de liberté, les bundistes polonais... s'activaient de plus en plus, à leurs risques et périls. Ayant été évacués avec les fonctionnaires de la capitale à Kouïbychev [Samara], ils entrèrent en contact avec les représentants diplomatiques occidentaux qui se retrouvaient là-bas eux aussi..., leur proposant, entre autres, de constituer aux États-Unis une Légion juive destinée à être par la suite envoyée sur le front germano-soviétique » ; « la chose alla si loin que les bundistes polonais... se mirent d'eux-mêmes à préparer leur départ pour l'Ouest ». En outre, les deux militants du Bund « avaient la prétention de penser (ils ne s'en cachaient pas devant leur entourage) qu'ils réussiraient à réformer le système soviétique dans le sens d'une libéralisation politique». En décembre 1941, lesdits chefs du Comité, trop gourmands de liberté, furent arrêtés (Erlikh se pendit en prison, Alter fut fusillé).

    Cependant, à partir du printemps 1942, on se ressaisit et on entreprit de recolmater le Comité juif antifasciste. Dans ce but, on réunit à nouveau un meeting « des représentants du peuple juif » et on élut un Comité constitué cette fois uniquement de Juifs soviétiques. Le président en fut Solomon Mikhoëls ; le secrétaire, l'ancien militant fanatique du Bund devenu un tchékiste fanatique, Shakhno Epstein, qui, « dans les affaires juives, était "l'œil de Staline" » ; parmi ses membres figurèrent les écrivains David Berguelson, Peretz Markish, Leib Kvitko, Der Nistor, les savants Lina Chtem, l'académicien Froumkine, entre autres. L'adjoint de Mikhoëls était le poète Itzik Fefer (un ancien trotskiste qui avait gagné sa grâce au prix d'odes à Staline, « un agent important du NKVD » à qui on confia une mission en Occident comme à un « agent confirmé »).

    A ce Comité il incombait, comme auparavant, d'influer sur l'opinion mondiale, d'« en appeler aux "Juifs du monde entier", c'est-à-dire, pratiquement, surtout aux Juifs américains », de susciter des sympathies et de l'aide financière à l'Union soviétique (c'est dans ce but que furent envoyés aux États-Unis Mikhoëls et Fefer - leur tournée, à l'été 1943, qui coïncida avec la dissolution du Komintern, fut un triomphe, rassembla des meetings dans quatorze grandes villes des États-Unis, et à New York on dénombra cinquante mille personnes. Parmi ceux qui les reçurent, le leader du sionisme, Chaïm Wetzman, et Albert Einstein). Mais, officieusement, le Comité était aux ordres du dénommé Lozovski-Dridzo, chef en second du Bureau d'information de l'Union, cependant qu'en URSS il n'avait nulle part ni succursales ni possibilités d'agir : en fait, c'était « moins un organisme chargé de récolter des fonds en faveur de l'Armée rouge qu'un instrument... de propagande pro-soviétique à l'étranger ».

    Certains auteurs juifs affirment qu'à partir de la fin des années 30, les Juifs avaient commencé à être évincés subrepticement mais résolument des hautes fonctions dans tous les secteurs du système soviétique. D.Shub écrit que la situation en 1943 révélait qu'au collège suprême du NKVD, il ne restait pas un seul Juif, que ceux-ci « étaient encore fortement représentés uniquement dans les Commissariats aux Transports, à l'Industrie et au Ravitaillement. Ils sont assez nombreux également à l'Instruction publique et aux Affaires étrangères ». - Un historien contemporain, s'appuyant sur des documents d'archives redevenus accessibles dans les années 90, émet une conclusion inverse : « Tout au long des années 40, le rôle des Juifs dans les organes de répression resta extrêmement important ; il ne fut réduit à zéro qu'après la guerre, pendant la campagne de lutte contre le cosmopolitisme. »

    On ne trouve toutefois pas de divergences d'appréciation quant au nombre élevé de Juifs aux postes de commandement de l'armée. Le Monde juif informe que « l'on compte aujourd'hui [c'est-à-dire pendant la guerre] dans l'Armée rouge plus de cent généraux juifs », et il fournit « une petite liste de noms pris au hasard » dans laquelle « ne figurent pas les généraux d'infanterie » : il y a là 17 noms (parmi eux, comme par hasard, nous trouvons le nom de « Frenkel Naftali Aronovitch, le général-major des services techniques et du génie » du Goulag). - Que le nombre de généraux juifs au plus fort de la guerre ait approché la centaine, c'est ce que confirmera, un quart de siècle plus tard, un autre recueil qui cite encore d'autres noms. (Ces recueils, cependant, présentent une grave omission : celle du généralissime L.Z.Mekhlis qui fut de 1937 à 1940 un homme de confiance et un proche de Staline, et, à partir de 1941, le chef du Service politique de l'Armée rouge, celui qui, dix jours après le début de la guerre, fit arrêter une douzaine de généraux de l'état-major du front de l'Ouest. Sans parler des mesures répressives qu'il appliqua pendant la guerre de Finlande et, plus tard, aux portes de Kertch.)

    Dans la Petite Encyclopédie juive, la liste des généraux juifs est complétée par une quinzaine de nouveaux noms. - De nos jours, un historien israélien a publié une liste nominative des généraux et amiraux juifs (y compris ceux qui reçurent ce grade pendant la guerre) : nous comptons dans cette liste 270 noms. Des généraux et des amiraux ! Mais c'est bien plus que « pas peu » ! C'est un nombre colossal ! Il cite également les quatre commissaires du peuple du temps de guerre : outre Kaganovitch, Boris Vannikov (aux Munitions), Semion Guinsbourg (au Bâtiment), Isaac Zaltsman (à l'Industrie des blindés) et quelques chefs des principaux services militaires de l'Armée rouge ; dans cette liste figurent aussi les commandants en chef de 4 armées, les commandants de 23 corps d'armée, de 72 divisions, de 103 brigades.

    « Dans aucune armée alliée, y compris l'armée américaine, les Juifs n'ont occupé des postes aussi élevés que dans l'armée soviétique », écrit I.Arad. Non, il n'est pas juste de parler d'une « éviction des Juifs des postes les plus élevés » dès la période de la guerre, d'autant moins qu'en fait on n'assistait pas encore, dans la vie soviétique en général, à ce genre de brimades. Le socialiste bien connu Mark Vichniak émit en 1944 (aux États-Unis) cette opinion : « Les plus virulents adversaires de l'URSS ne peuvent pas dire qu'un antisémitisme y est encouragé par le gouvernement. » À l'époque, il en était très certainement ainsi.

    D'après le journal Einigkeit du 24 février 1945 (presque à la fin de la guerre), « pour "leur courage et leur héroïsme dans les combats"..., 63 374 Juifs furent décorés », et 59 faits héros de l'Union soviétique. - Par ailleurs, le Volkstimme, journal de Varsovie en yiddish, écrit - plus tard, il est vrai: en 1963 - qu'il y eut 160 772 Juifs décorés pendant cette guerre, et 108 déclarés héros de l'Union soviétique. - Au début des années 90, un auteur israélien donne une liste nominative, avec la date des décrets de promotion : 135 Juifs héros de l'Union soviétique, et 12 chevaliers de l'Ordre de la Gloire. (On trouve les mêmes chiffres dans les Essais sur l'héroïsme juif en trois volumes.) - Enfin, une étude toute récente (2001) avance le chiffre de « 123 822 Juifs ayant reçu des médailles et des décorations militaires au cours des années de guerre. Ainsi, pour le nombre des décorés, les Juifs occupent la cinquième place parmi les peuples de l'Union soviétique, après les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Tatars.

    « Un antisémitisme qui aurait fait obstacle à l'avancement des Juifs dans leur carrière ou à l'obtention de distinctions militaires, cela n'existait pas dans l'armée soviétique pendant la guerre », constate I.Arad. Était hautement récompensé le travail fourni pour les besoins du front. L'afflux de Juifs soviétiques dans les domaines de la science et de la technique donna ses fruits pendant les années de guerre : conception de nouveaux types d'armements et de technologies militaires, construction d'avions, de blindés, de bateaux de guerre, recherche scientifique, mise sur pied et développement d'entreprises industrielles, apport dans l'énergie, la métallurgie, les transports. 180 000 Juifs - savants, ingénieurs, chefs de laboratoires et ouvriers - furent récompensés pour le travail qu'ils avaient accompli en vue de soutenir le front de 1941 à 1945. Plus de 200 d'entre eux reçurent l'Ordre de Lénine. Près de 300 Juifs travaillant dans le domaine de la science et de la technique furent décorés de l'Ordre de Staline. Pendant les années de guerre, 12 Juifs reçurent le titre de Héros du Travail socialiste. A l'Académie des sciences, dans les sections de physique et mathématiques, de chimie et de technologie, on dénombrait 8 Juifs parmi les membres pleins, et 13 parmi les membres correspondants.

    Maints auteurs, y compris S.Schwartz, font remarquer que « le rôle des Juifs dans la guerre a été systématiquement dissimulé », qu'on a mené sciemment « une politique visant à taire le rôle des Juifs dans la guerre ». II donne pour exemple le fait que chez des écrivains soviétiques en vue, comme par exemple K.Simonov (Jours et nuits), V.Grossman (Le peuple est immortel), « parmi les innombrables noms de soldats, d'officiers, d'instructeurs politiques, entre autres, il n'y a pas un seul patronyme juif. Bien sûr, c'était là l'effet de la censure, notamment pour ce qui concerne Grossman. (Plus tard, dans les essais de ce dernier, apparurent des patronymes juifs de militaires.) - Un autre auteur fait remarquer qu'on a beaucoup vendu, en URSS, de cartes postales avec le portrait du commandant de sous-marin Fisanovitch Izrail Iljitch, qui s'était distingué. Des publications de ce genre, il y en eut beaucoup par la suite ; un chercheur israélien dénombre encore 12 Juifs héros de l'Union soviétique dont les portraits figuraient sur les enveloppes.

    Bien que j'aie moi-même pris part à cette guerre, je l'ai moins que toute autre chose étudiée dans les livres, je n'ai pas collecté d'informations et n'ai rien écrit sur elle. Mais j'ai vu des Juifs au front. J'ai connu parmi eux des braves. Je ne peux pas ne pas citer deux intrépides conducteurs de chars : mon ami de l'Université le lieutenant Emmanuel Mazine, et le tout jeune soldat, recruté alors qu'il était encore étudiant, Boria Gammerov (tous deux furent blessés). Dans ma batterie (60 hommes), il y avait deux Juifs : le sergent Ilya Solomine, qui combattit magnifiquement tout au long de la guerre, et le simple soldat Pougatch, lequel rejoignit bientôt la Section politique. Parmi les officiers de notre brigade (20 en tout), il y avait un Juif, le major Arzon, à la tête du Ravitaillement. - Le poète Boris Sloutski fit la guerre pour de vrai ; on se répète sa phrase : « Je suis cousu de balles. » - Le major Lev Kopelev, bien qu'il servît dans la Section politique de l'armée (chargée de démoraliser l'ennemi), se lançait avec intrépidité dans les mêlées les plus aventureuses. - Et voici que nous lisons les souvenirs de l'ancien membre du MIFLI (Institut d'histoire, de philosophie et de littérature de Moscou) Semion Freilikh, un officier de grand courage : « La guerre éclata... aussitôt je me rendis au bureau de conscription me faire enrôler dans l'armée », - sans avoir terminé ses études, - « nous avions honte de ne pas partager les malheurs de millions et de millions d'hommes ». - Ou bien Lazare Lazarev qui devint par la suite un grand critique littéraire. Tout jeune homme, il partit pour la guerre, il combattit aux premières lignes deux années durant, jusqu'à ce qu'il perdît ses deux bras : « C'était notre devoir, auquel il aurait été honteux de nous dérober... c'était notre vie, la seule possible en ces circonstances, la seule digne pour les gens de mon âge et de mon éducation. » - Et voici qu'en 1989, Boris Izrailevitch Fainerman raconte dans la revue Knijnoé Obozrenié (« Panorama des livres ») : à l'âge de 17 ans, en juillet 1941, il part comme volontaire dans un escadron d'artillerie, en octobre il est blessé aux deux jambes, est fait prisonnier, s'évade, sort sur ses béquilles de l'encerclement ; bien entendu, il est jeté en prison par les nôtres « pour avoir trahi la patrie », mais, en 1943, il réussit à se faire libérer pour intégrer un bataillon disciplinaire, et là il continue à faire la guerre, il devient mitrailleur dans des opérations de blindés, il est blessé encore à deux reprises.

    Si l'on compulse les tomes biographiques de la Nouvelle Encyclopédie juive russe, on y trouve un grand nombre d'exemples de courage et de sacrifice au combat. Chik Kordonski, commandant du groupe de minage et torpillage d'une escadrille, « lança son appareil en feu contre un convoi ennemi » ; il fut proclamé héros de l'Union soviétique à titre posthume. Wolf Korsounski, «commandant d'un régiment aéroporté », devint lui aussi héros de l'Union soviétique. Victor Khassine : « héros de l'Union soviétique... commandant d'escadrille... a effectué 257 raids aériens, a abattu lui-même 10 appareils », et en a détruit encore 10 autres au sol ; a été abattu au-dessus d'un territoire occupé par l'ennemi et a mis plusieurs jours pour rejoindre la ligne de front. Est mort à l'hôpital de ses blessures » - on ne saurait être plus éloquent ! Des Juifs tombés au combat, on en trouvera plusieurs dizaines dans cette Encyclopédie.

    Cependant, en dépit de ces exemples d'indiscutable bravoure, l'historien israélien constate non sans tristesse « l'impression très répandue, et dans l'armée et à l'arrière, que les Juifs évitaient de prendre part aux combats ». C'est là un point sensible, un point douloureux. Mais à quoi servirait-il d'écrire un livre sur les épreuves vécues ensemble si l'on passait sous silence les points douloureux ?

    En histoire, il est important de savoir ce que les nations pensaient l'une de l'autre.

    « Pendant la dernière guerre, l'antisémitisme en Russie s'est considérablement renforcé. On reprochait injustement aux Juifs de se soustraire au service militaire, et surtout au service armé sur le front. » - « On disait des Juifs qu'au lieu de combattre, ils avaient "pris d'assaut les villes d'Alma-Ata et de Tachkent. » - Voici le témoignage d'un Juif polonais ayant combattu dans l'Armée rouge : « A l'armée, jeunes et vieux tentaient de me convaincre que... sur le front, il n'y avait pas un seul Juif. "Nous devons nous battre à leur place". On me disait "à titre amical" : "Vous êtes fou ! Tous les vôtres sont au chaud chez eux, en sécurité, comment se fait-il que vous soyez au front ?. » - I. Arad écrit : « Des expressions comme "Nous, nous sommes au front, eux sont à Tachkent", "On ne voit pas de Juifs au front", on pouvait les entendre aussi bien de la bouche des soldats que des civils. » - J'en témoigne : oui, on pouvait entendre les soldats du front dire ce genre de choses. Et après la guerre - qui n'a pas été confronté à cela ? -, les Slaves dans leur grande masse ont gardé cette pénible impression que nos Juifs auraient pu faire cette guerre un peu plus valeureusement, qu'il aurait pu y avoir davantage de Juifs en premières lignes, parmi les sans-grade.

    Le plus simple est de dire (et c'est ce que l'on dit) qu'il s'agit là de l'antisémitisme des Russes, qu'il n'y a aucun fondement à ces incriminations. (Sauf, comme de nombreuses sources l'affirment, « la propagande allemande » trop bien reçue par la population... Ah, elle est belle, cette population prête à avaler n'importe quelle propagande, celle de Staline comme celle de Hitler, à égalité !) Maintenant qu'un demi-siècle s'est écoulé, peut-être faudrait-il essayer de comprendre. On n'a jamais publié de chiffres officiels sur l'appartenance nationale des soldats soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. La plupart des études sur le nombre de combattants juifs ne donnent que des chiffres approximatifs, sans mention des sources ni de la méthode de calcul. Il appert cependant des dernières parutions (celles des années 90) que ce chiffre peut être estimé à un demi-million : « La population juive a donné à l'Armée rouge près de 500 000 combattants. » - « Pendant la Seconde Guerre mondiale, 550 000 Juifs servaient dans l'armée soviétique.» - On lit dans la Petite Encyclopédie juive : « Dans les seules unités d'activé de l'armée soviétique, on comptait plus de 500 000 Juifs», étant entendu que «ces chiffres n'incluent pas les Juifs partisans, ceux qui menèrent un combat clandestin contre l'Allemagne nazie ». - On trouve le même chiffre dans les Essais sur l'héroïsme juif, dans Dans une guerre décisive, de A. Abramovitch, ainsi qu'en d'autres ouvrages.

    Nous n'avons rencontré qu'un seul auteur qui ait cherché à fonder son estimation, à présenter au lecteur le détail de ses conclusions : c'est le chercheur israélien I. Arad dans son livre, déjà cité, sur la Catastrophe. Arad parvient à la conclusion que « le nombre de Juifs ayant combattu dans les rangs de l'armée soviétique contre les nazis ne fut pas inférieur à 420-430 000 ». (Il inclut dans ce chiffre « des milliers de partisans qui se battirent dans les forêts contre les envahisseurs », et qui furent mobilisés en 1944 lors de la libération de la Biélorussie et de l'Ukraine occidentale ; par ailleurs, Arad pense que durant toutes les années de guerre, « près de 25 à 30 000 partisans juifs combattirent dans les régions occupées de l'Union soviétique ». L'Encyclopédie israélienne, dans l'article « La résistance antinazie », donne un chiffre moindre : « Sur le territoire de l'Union soviétique, plus de 15 000 Juifs ont combattu dans les organisations clandestines et les unités de partisans contre les nazis. ») - Pour ses calculs, le chercheur part du fait que la proportion des Juifs mobilisés était la même que la proportion moyenne des personnes mobilisées pour l'ensemble de la population de l'URSS pendant les années de guerre, celle-ci étant, d'après ses estimations, de 13 à 13,5 %. - Cela donnerait entre 390 et 405 000 Juifs «orientaux» mobilisés (sur un nombre global d'un peu plus de 3 millions), n'était le fait que « dans certaines régions d'Ukraine et de Biélorussie, une proportion importante de la population juive ne fut pas mobilisée, puisque ces régions se trouvèrent brusquement occupées par l'ennemi » ; l'auteur pense cependant que, grosso modo, on a pu mobiliser avant l'arrivée des Allemands les Juifs « orientaux » en âge d'être appelés, et il fixe le nombre des Juifs « orientaux » ayant servi dans l'armée à 370-380 000. - Passant aux Juifs «occidentaux », Arad rappelle qu'en 1940, quand furent mobilisés en Biélorussie et en Ukraine occidentale les classes de 1919 à 1922, près de 30 000 jeunes Juifs furent appelés ; cependant, le pouvoir soviétique considérait les soldats issus des provinces occidentales nouvellement annexées comme « peu sûrs », et presque tous, dès le début de la guerre, furent mutés dans l'Armée du Travail : « Vers la fin 1943, on procéda à une deuxième mobilisation... de ceux qui avaient été transférés dans l'Armée du Travail, et il y avait des Juifs parmi eux. » L'auteur signale que 6 à 7 000 Juifs « occidentaux », de ceux qui avaient fui les territoires occupés, combattirent dans les divisions baltes. Il y ajoute les Juifs partisans, mobilisés dans l'armée en 1944, et conclut : « On peut poser qu'au moins 50 000 Juifs issus des territoires rattachés à l'URSS servirent dans l'Armée rouge, en y incluant ceux qui avaient été mobilisés avant la guerre ». - C'est ainsi que I. Arad obtient cette estimation : 420 à 430 000 Juifs ont combattu dans l'armée entre 1941 et 1944.

    Pour ce qui est du chiffre couramment avancé dans les documents - un demi-million -, il suppose une base générale (le nombre de Juifs dans la population) qui serait de 3 700 000 à 3 850 000 personnes. Si l'on se fie aux sources citées ci-dessus, on estime à 2 226 000 le nombre (maximum) de Juifs « orientaux » et « occidentaux » ayant échappé à l'occupation allemande ; or, même si, à cette base, on ajoute l'ensemble des 1 080 000 Juifs « orientaux » restés sous l'occupation, comme si on avait eu le temps, avant l'arrivée des Allemands, d'enrôler tous les hommes en âge d'être appelés (ce qui ne fut pas le cas), même dans ce cas-là, il eût manqué au chiffre de base un demi-million d'hommes. Cela tendrait à signifier que le succès de l'évacuation, dont nous avons débattu au début de ce chapitre, a été considérablement sous-estimé.

    Les estimations de I. Arad surmontent cette contradiction. Bien que certaines de leurs composantes demanderaient peut-être à être corrigées, il n'en demeure pas moins qu'elles coïncident parfaitement avec les données, non encore publiées à ce jour, de l'Institut d'Histoire militaire, données obtenues sur la base des Archives centrales du ministère de la Défense. D'après ces données, pendant la Seconde Guerre mondiale, furent mobilisés :

    • 19 650 000 Russes,
    • 5 320 000 Ukrainiens,
    • 964 000 Biélorusses,
    • 511 OOO Tatars,
    • 434 000 Juifs,
    • 341 000 Kazakhs,
    • 330 000 Ouzbeks
    • (Les autres, tous compris, furent environ 2 500 000.)

    Ainsi, contrairement à une idée largement répandue, le nombre de Juifs ayant combattu dans l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale était proportionnel aux effectifs de la population susceptible de fournir des soldats ; la proportion des Juifs qui ont fait la guerre correspond alors en gros à la proportion moyenne des Juifs dans le pays.

    Donc, l'impression que le peuple a tirée de la guerre serait réellement inspirée par des préjugés antisémites ? - Assurément, chez certains, les plus âgés, les cicatrices des années 20 et 30 n'étaient pas encore tout à fait refermées quand commença la guerre. Mais les combattants du front, dans leur grande majorité, étaient des hommes jeunes, des hommes nés au moment de la révolution ou juste après, et dont la mentalité différait radicalement de celle de leurs aînés. Et comparons : il n'y a aucun témoignage d'antisémitisme dans l'armée russe au cours de la Première Guerre mondiale, en dépit de l'« espionite » pratiquée par les autorités militaires de 1915 à l'égard des Juifs vivant sur la bande de terre occupée par le front. Sur les 5 millions de Juifs que l'on compte en Russie en 1914 , «près de 400 000 ont été mobilisés dans l'armée russe au début du conflit, et. en 1917, leur nombre atteignait les 500 000 ». Ce qui signifie qu'au début de la Première Guerre mondiale, un Juif sur douze combattait dans l'armée. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, ce nombre était déjà tombé à un sur sept ou huit.

    Mais alors, quelle est l'explication ? - On peut avancer que jouèrent ici un grand rôle certaines disproportions à l'intérieur des corps d'armée, disproportions ressenties par les soldats avec une acuité de plus en plus grande au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de la ligne de front et affrontaient le danger.

    Depuis l'année 1874, les Juifs étaient égaux en droit avec les autres citoyens de l'Empire russe face au service militaire pour tous, mais, jusque pendant la Première Guerre mondiale et la révolution de Février, resta en vigueur la loi, promulguée sous le tsar Alexandre, selon laquelle les Juifs ne pouvaient accéder aux grades d'officiers (excepté les médecins militaires). Sous les bolcheviks, la situation changea du tout au tout, et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, comme l'écrit l'Encyclopédie israélienne, « par comparaison avec les autres nationalités de l'URSS, les Juifs constituaient la part proportionnellement la plus importante de la classe des officiers supérieurs, et ce principalement parce que, parmi eux, il y avait un beaucoup plus grand pourcentage d'hommes ayant terminé des études supérieures ». - I. Arad estime : « Le nombre de Juifs parmi les commissaires et les instructeurs politiques dans les différents corps d'armée pendant la guerre était relativement plus élevé que parmi les autres catégories de combattants » ; « à tout le moins, le pourcentage de Juifs parmi la direction politique de l'armée » était « trois fois supérieur à celui des Juifs dans la population de l'URSS à cette époque ». - De plus, et cela va sans dire, des Juifs se trouvaient « parmi les médecins militaires les plus en vue..., parmi les chefs des directions sanitaires des divers fronts... Parmi les généraux de l'Armée rouge, il y avait 26 généraux juifs du service médical et 9 généraux du service vétérinaire » ; 33 généraux juifs servaient dans les unités du génie. Bien sûr, les médecins et les ingénieurs militaires juifs n'occupaient pas que des postes élevés : « on comptait beaucoup de Juifs dans le personnel médical - médecins, infirmières, infirmiers83 » ; rappelons qu'en 1926 on comptait parmi les médecins militaires 18,6 % de Juifs, alors qu'il n'y avait que 1,7 % de Juifs dans l'ensemble de la population masculine. Pendant la guerre, ce pourcentage ne pouvait qu'augmenter du fait de l'apport des femmes médecins militaires : « La proportion traditionnellement forte de Juifs dans la médecine soviétique et dans les corps d'ingénieurs a très naturellement favorisé leur surreprésentation dans les unités militaires ».

    Ces services furent d'une indiscutable nécessité pour conduire à la victoire finale, à la victoire commune, mais tous ne l'ont pas vue, cette victoire, beaucoup sont morts trop tôt. Et le simple combattant du front qui, des premières lignes, regardait en arrière, voyait bien (tout le monde le comprend) qu'on considérait comme ayant fait la guerre les deuxième et même troisième lignes du front : les états-majors de l'arrière, l'intendance, tout le corps médical, nombre d'unités techniques postées à l'arrière, et là, bien sûr, le personnel, les scribouillards, toute la machine de propagande, y compris les orchestres de music-hall ambulants, les troupes d'artistes pour le front, - et une chose crevait les yeux : oui, là, les Juifs étaient beaucoup plus nombreux qu'en premières lignes. - On a pu indiquer : « Parmi "les écrivains de Leningrad combattants du front" », il y a eu, « selon l'estimation la plus prudente, voire minorée, 31 % de Juifs », donc peut-être plus. Mais ce qui n'est pas précisé, c'est s'ils étaient à l'abri dans les salles de rédaction à 10 ou 15 kilomètres de la ligne de front... et puis, si l'un d'eux se retrouvait en première ligne et en plein combat, rien ne l'obligeait à la « tenir », cette ligne : il pouvait tourner les talons - et c'est bien une toute autre mentalité ! Le label « combattant du front », tant de gens se le sont attribué, et plus que tous autres les écrivains et journalistes ! Il était de mise de parler des plus célèbres dans ses ouvrages proprement littéraires. Les plus modestes, les plus anonymes trouvaient place, eux, dans des publications plus triviales, celles du front, de l'armée, des corps d'armée, des divisions. - Voici un épisode. Le jeune lieutenant Alexandre Guerchkovitch, à sa sortie de l'école d'artillerie, est expédié au front. Mais, après un séjour à l'hôpital, à son passage dans une petite gare, il sent l'odeur familière de l'encre d'imprimerie, il se dirige vers elle et se retrouve dans la salle de rédaction d'un journal de division qui, comme par hasard, cherchait un correspondant en première ligne. Et son destin changea de cours. (Et qu'a-t-il fait de son unité d'infanterie, l'a-t-il rattrapée?) «Dans ce rôle, il a parcouru des milliers de kilomètres sur les sentiers de la guerre. » Oui, oui, bien sûr, les correspondants de guerre risquaient eux aussi de se faire tuer... - Et voici ce que le musicien Mikhaïl Goldstein, réformé pour mauvaise vue, dit de lui-même : « ... J'aspirais à être au front ; j'y ai donné des milliers de concerts, j'y ai écrit plusieurs chansons de soldats et j'ai dû aussi creuser souvent des tranchées pour aider les combattants », - souvent ? musicien en tournée, - et la pelle entre les mains ? En regardant ça avec les yeux de quelqu'un qui a été au front, je puis dire avec assurance que la scène est parfaitement invraisemblable. - Ou bien voici une biographie tout à fait surprenante : Evgueni Guerchouni « s'est engagé comme volontaire dans les territoires pendant l'été 1941, et il y a aussitôt constitué un petit orchestre de music-hall », - celui qui a vu ces colonnes de soldats qui n'avaient ni équipement ni armement, et qu'on envoyait à la mort, en a froid dans le dos : que vient faire là un orchestre de music-hall ? ! A partir de septembre 1941, «Guerchouni est envoyé en mission, avec un groupe d'artistes, à la Maison de l'Armée rouge, à Leningrad, et là, il organise pour le front un cirque dont il devient le chef ». Et la fin de l'histoire, c'est que, « le 9 mai 1945, le cirque dirigé par Guerchouni se produisait sur les marches du Reischtag, à Berlin ».

    Certes, des Juifs ont fait la guerre dans l'infanterie, et en première ligne. Une source soviétique du milieu des années 70 donne des chiffres sur la composition nationale de deux cents divisions de tirailleurs, au 1er janvier 1943 et au 1er janvier 1944, comparée à la proportion de chaque nationalité dans l'ensemble de la population de l'URSS à l'intérieur des « anciennes » frontières. Pour les deux dates indiquées, la proportion des Juifs dans ces divisions était de 1,50 % et 1,28 % pour une proportion dans la population de 1,78 % (en 1939)90, - ce n'est qu'au milieu de l'année 1944, lorsque l'armée reçut le renfort de la population des territoires libérés, que cette proportion des Juifs tomba à 1,14 % : presque tous les Juifs y avaient été exterminés.

    Il convient ici de faire remarquer que certains Juifs téméraires prirent dans la guerre une part plus dangereuse et plus efficace encore que s'ils avaient été au front. Je pense au célèbre « Orchestre rouge » de Trepper et Gourévitch, qui fit de l'espionnage dans les rangs des hitlériens jusqu'à l'automne 1942, et qui communiqua des informations de la plus haute importance stratégique et tactique pour les Soviétiques. (Les deux agents furent incarcérés par la Gestapo, et, après la guerre, en URSS, l'un écopa de dix ans, l'autre de quinze ans de détention.) - Ou bien à cet autre espion soviétique, Lev Manevitch, commandant d'un bataillon des Unités spéciales pendant la guerre civile, puis agent secret pendant de longues années en Allemagne, en Autriche et en Italie. Arrêté en Italie, il trouve le moyen, de sa prison, d'envoyer des informations aux Soviétiques ; il se retrouve en 1943 dans les camps nazis et, sous le nom de colonel Starostine, il entre dans la clandestinité antifasciste. Il est libéré en 1945 par les Américains, mais meurt avant de rentrer en URSS, ce qui lui épargne à'écoper d'une peine. Ce n'est que vingt ans après, en 1965, qu'on lui décerna à titre posthume le titre de héros de l'Union soviétique. (On rencontre d'autres biographies surprenantes. Ainsi Mikhaïl Cheinman. Il est petit secrétaire local du Komsomol ; pendant la florissante période de l'Union des « sans-Dieu » militants, il est collaborateur de son Centre, puis il sort diplômé de l'Institut du Professorat rouge et collaborateur de l'Office de la presse du Comité central du PCR (b) ; en 1941, il est fait prisonnier par les Allemands, et toute la guerre il reste là - lui qui est juif et instructeur politique de haut rang ! Puis, malgré cela, qui constituait un «crime» caractérisé aux yeux du SMERCH, le contre-espionnage des armées. (dites-nous un peu comment vous avez pu survivre ?), il se retrouve en 1946 confortablement employé au Musée d'histoire des religions, puis à l'Institut d'histoire de l'Académie des sciences.

    Mais on ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l'autre, à partir d'exemples isolés. Or, nous ne disposons d'aucunes statistiques fiables et surtout détaillées, et il est douteux qu'elles puissent jamais voir le jour.

    Voici néanmoins que, tout récemment, on a pu lire dans la presse périodique israélienne un intéressant témoignage. Quand, au début de la guerre, un jeune Juif, Iona Deguen, voulut s'engager volontaire dans un peloton de komsomols, un autre jeune Juif, Choulim Daïn, que Iona persuadait de venir avec lui, lui répondit que « ce serait bien si les Juifs pouvaient suivre le combat de l'extérieur », que « ce n'était pas leur guerre à eux, même si, peut-être, c'était elle qui leur ouvrirait les yeux et les aiderait à restaurer Israël. "Quand on m'appellera pour faire la guerre, je répondrai à l'appel, mais y aller volontairement, jamais de la vie ! ». Et l'on peut extrapoler en affirmant que Daïn n'était pas le seul à penser ainsi, qu'ils étaient nombreux, surtout parmi les plus âgés et ceux dotés d'une expérience de la vie plus profonde. Or, l'on peut fort bien comprendre cette attitude de la part de Juifs, surtout de ceux qu'habitait l'éternelle idée d'Israël. On comprend, mais non sans une petite réticence : l'ennemi avançait, l'ennemi n° 1 des Juifs, celui qui entendait exterminer les Juifs avant tous les autres - alors, comment Daïn et ceux qui pensaient comme lui pouvaient-ils rester neutres ? Les Russes, quant à eux, il leur incombait de toutes façons de défendre leur terre.

    Un commentateur actuel (je le connais personnellement : c'est un ancien du front, et un ancien zek) conclut ainsi : « Chez aucun vétéran d'âge mûr je n'ai rencontré une pensée aussi claire, une compréhension aussi profonde que chez Daïn Choulime (qui tombera plus tard à Stalingrad) : "Deux monstres fascistes s'étaient pris à la gorge" ; qu'avions nous, nous autres, à faire dans cette galère ? » Non, le régime de Staline ne valait pas mieux que celui de Hitler. Mais, pour les Juifs du temps de guerre, ces deux monstres ne pouvaient pas être à égalité ! Car si c'était l'autre monstre qui avait gagné, qu'en aurait-il été des Juifs soviétiques ? Cette guerre-là n'était-elle pas pour eux leur propre guerre, un combat viscéral, leur Guerre patriotique à eux : croiser le fer avec l'adversaire le plus redoutable de toute l'histoire juive ? Les Juifs qui ont donné ce sens-là à la guerre, ceux qui n'ont pas dissocié leur sort de celui des Russes, comme Freilikh, comme Lazarev et Faïnerman, ceux qui pensaient exactement l'inverse de ce que disait Daïn Choulime, ceux-là se sont lancés dans la lutte à corps perdu.

    Dieu me préserve d'expliquer la position de Daïn par une quelconque « pusillanimité juive ». La prudence, oui, l'instinct de conservation, oui, les Juifs en ont fait preuve durant toute leur histoire, mais cela leur était imposé par cette histoire même. Pendant la guerre des Six Jours et au cours des autres guerres menées par Israël, ils ont montré leur remarquable bravoure. Comment, alors, comprendre la position de Daïn, sinon par cet affaissement dû au sentiment de double appartenance que Solomon Lourié, professeur à Petrograd, observait en 1922, et dans lequel il voyait l'une des sources principales de l'antisémitisme : le Juif qui vit dans tel ou tel pays n'appartient pas seulement à ce pays, ses sentiments sont doubles : les Juifs « ont toujours eu des sentiments nationalistes, mais l'objet de ce nationalisme, c'est le judaïsme et non pas le pays dans lequel ils vivent ». Un défaut d'intérêt pour ce pays-ci. Car, pour tous, ou du moins pour beaucoup, même sans qu'ils le sachent, se profile loin devant eux leur pays à eux, Israël.

    Et à l'arrière ? - Les historiens observent un phénomène indiscutable : « L'antisémitisme s'est aggravé... pendant la guerre » ; « la courbe de l'antisémitisme, au cours de ces années-là, a brusquement grimpé, et les manifestations antisémites... ont largement dépassé en intensité et en ampleur l'antisémitisme de la deuxième moitié des années 20 » ; « l'antisémitisme, pendant les années de guerre, est entré dans les mœurs jusque parmi l'arrière ».

    Lors de l'évacuation, « l'antisémitisme dit "familier", qui s'était assoupi depuis la consolidation, au début des années 30, de la dictature stalinienne, s'est réveillé sur un fond de débâcle, de privations et de toutes sortes de misères engendrées par la guerre ». Cela concerne avant tout l'Asie centrale, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, « surtout quand y affluèrent, en provenance du front, les masses de blessés et les invalides de guerre » ; or vivait là une masse de Juifs évacués, polonais notamment, qui avaient été « arrachés à leur mode de vie traditionnel » (et nullement soviéto-kolkhozien) par la déportation. Voici des témoignages recueillis après la guerre auprès de Juifs qui avaient été évacués en Asie centrale : « Le très bas niveau de productivité des Juifs déportés... prouvait aux yeux de la population locale que les Juifs ne voulaient pas exercer de travail physique, ce qui passe pour être un trait typique des Juifs ». - « Ce qui contribua à aggraver les tendances [antisémites], ce fut l'activité que les réfugiés de Pologne commencèrent à déployer sur les marchés » ; « ils se rendirent vite compte que les gains que leur procurait leur travail en qualité d'ouvriers dans les usines, les kolkhozes ou les coopératives..., ne les empêchaient pas de crever de faim. Pour survivre, il n'y avait qu'un moyen : le marché, le commerce, le "trafic" », et c'est ainsi que la réalité soviétique « obligea les Juifs de Pologne, bon gré mal gré, à se livrer à des opérations commerciales ». - « La population non juive de Tachkent accueillit les Juifs évacués d'Ukraine fort peu amicalement. On entendait dire : "Regardez un peu ces Juifs, ils sont cousus d'or. » - « On a vu à cette époque des cas de vexations et de menaces contre les Juifs, de rejet hors des files d'attente pour le pain. » - « Une autre catégorie de Juifs russes, celle qui appartenait à la bureaucratie et possédait des moyens financiers considérables, suscitait l'inimitié de la population locale qui leur reprochait de gonfler, sur le marché libre, des prix déjà fort élevés. »

    Tout en citant ces témoignages, l'auteur, quelques lignes plus loin, avance sans hésiter cette explication : « C'était l'écho de la propagande hitlérienne qui résonnait jusque-là », - et il n'est pas le seul à penser ainsi. Mais voilà qui vous donne le tournis ! Quelle propagande hitlérienne pouvait atteindre l'Asie centrale, y être diffusée, y influencer les gens, quand elle avait à peine atteint le front au moyen de quelques tracts lancés des avions et qu'il était dangereux de ramasser, et quand tous les postes de radio, à travers toute l'URSS, avaient été confisqués ? Mais non, non, l'auteur comprend fort bien : il y avait « une autre cause à l'exacerbation de l'antisémitisme dans les régions qui durent accueillir le flot des personnes évacuées. Là se fit jour un antagonisme entre la masse de la population des campagnes et la fraction privilégiée de la bureaucratie des villes. L'évacuation vers l'arrière des privilégiés issus de ces centres urbains fournit à la population locale l'occasion de sentir très concrètement ce contraste social ».

    Et il y avait encore d'autres raisons, propres à chaque population, celle d'Ukraine par exemple, qui avait subi l'invasion allemande. Voici un témoignage de mars 1945, dans un bulletin de l'Agence juive pour la Palestine : « Les Ukrainiens accueillent mal les Juifs qui s'en reviennent. A Kharkov, quelques semaines après la Libération, aucun Juif n'osait se montrer seul dans les rues, la nuit... Il y eut beaucoup de cas de passages à tabac de Juifs sur les marchés... Les Juifs qui rentraient dans leurs maisons n'y retrouvaient qu'une partie de leurs biens, et, lorsqu'ils s'adressaient à la justice, les Ukrainiens faisaient souvent de faux témoignages ou témoignaient contre eux. » (Le tableau est général ; s'adresser à la justice était vain : nombre de personnes évacuées, et pas seulement des Juifs, retrouvèrent à leur retour leur maison pillée.) - « Sur les sentiments d'animosité envers les Juifs en Ukraine après sa libération de l'occupation allemande, on possède encore de nombreux témoignages.» - «Résultat de l'occupation allemande : une recrudescence de l'antisémitisme sous diverses formes dans toutes les couches de la population en Ukraine, en Moldavie, en Lithuanie. »

    Oui, ici, dans ces territoires, la propagande antijuive des hitlériens avait fait son œuvre pendant les années d'occupation. Mais l'essentiel réside toujours dans le fait que, sous le pouvoir soviétique, les Juifs se confondaient avec la classe dirigeante - et voici ce que rapporte un document secret allemand d'octobre 1941 issu des territoires occupés : « L'agressivité de la population ukrainienne à l'égard des Juifs est extrêmement grande... on les regarde comme des informateurs et des agents du NKVD, organisateur de la terreur contre le peuple ukrainien. »

    Il faut dire qu'au début de la guerre, « il entrait dans le plan des hitlériens de créer l'impression que c'était la population locale, et non les Allemands, qui avait commencé l'extermination des Juifs » ; S.Schwartz estime que, contrairement aux informations diffusées par la presse de propagande nazie, « méritent d'être crus les rapports allemands en provenance des lieux mêmes et destinés à rester non publiés ». Il cite abondamment le rapport à Berlin du SS-Brigadeführer Dr. Franz Walter Stahlecker, sur l'activité des commandos SS qu'il dirigeait (qui opéraient dans les pays Baltes, une partie de la Biélorussie et une partie de la RSFSR) pendant la période allant du début de la guerre à l'Est jusqu'au 15 octobre 1941 : « Bien que cela ne se fît pas sans difficulté, dès les premières heures de notre offensive, nous réussîmes à diriger les forces antisémites locales et à leur faire organiser des pogroms... Il fallait montrer que... c'était une réaction normale contre le joug exercé par les Juifs depuis tant d'années et contre la terreur subie sous les communistes... Non moins important était d'établir pour l'avenir comme un fait indubitable et avéré... que la population avait de son propre gré eu recours à des mesures sévères contre les communistes et contre les Juifs, et cela, sans que l'on pût trouver trace d'ordres émanant des autorités allemandes. »

    Les populations locales dans les différents territoires occupés se montrèrent diversement disposées à prendre ce genre d'initiative.

    « Dans l'atmosphère surchauffée qui prévalait dans les pays Baltes, la haine des Juifs avait atteint son paroxysme justement au moment où, le 22 juin 1941, débuta l'attaque de Hitler contre la Russie soviétique », - car on les accusait de collaborer avec le NKVD dans la déportation des Baltes. L'Encyclopédie israélienne cite une remarque notée par le médecin lithuanien E. Budvidai'te-Kutorgene : « Tous les Lithuaniens, à quelques exceptions près, sont unanimes dans leurs sentiments de haine envers les Juifs. »

    Néanmoins, Stahlecker rapporte : « A notre grand étonnement, susciter en ces lieux un progrom antijuif... s'est révélé une tâche fort difficile. » Ils leur fallut pour y parvenir, l'aide des partisans lithuaniens qui, dans la nuit du 25 au 26 juin, massacrèrent à Kaunas 1 500 Juifs, et encore 2 300 les jours suivants ; ils incendièrent le quartier juif et quelques synagogues; «des exécutions massives de Juifs furent perpétrées le 29 octobre et le 25 novembre par les SS et les policiers lithuaniens. Au Fort n° 9, 19 000 Juifs furent fusillés » sur les 36 000 que comptait la ville de Kaunas. À l'automne 1941, « dans de nombreuses villes et localités lithuaniennes, toute la population juive fut exterminée par les policiers lithuaniens locaux sous la direction des Allemands ».

    « Il fut beaucoup plus difficile de susciter des opérations d'épuration analogues et des pogroms en Lettonie », rapporte le SS, car en Lettonie « toute la classe nationale dirigeante, notamment à Riga, avait été soit anéantie, soit déportée par les bolcheviks ». Ce qui n'empêcha pas des partisans lettons, le 4 juillet 1941, « de mettre le feu à quelques synagogues à Riga, après y avoir parqué des Juifs... Près de 2 000 personnes ont péri » ; les mêmes, dès les premiers jours de l'occupation, avaient pris part à l'exécution, perpétrée par les Allemands, de quelques milliers de Juifs dans la forêt de Bikerniek, près de Riga, ainsi qu'à l'exécution, fin octobre-début novembre, de près de 27 000 Juifs à la gare de Roumboula. - En Estonie, « vu le nombre réduit de Juifs dans ce pays, on ne put susciter de pogroms », nous dit le rapport du SS. (Les Juifs estoniens avaient été exterminés sans qu'on eût besoin de recourir aux pogroms : « En Estonie il n'était resté qu'environ 2 000 Juifs. Presque tous les hommes avaient été fusillés par les Allemands et leurs acolytes estoniens dès les premières semaines de l'occupation. » Ceux qui restèrent, on les enferma dans le camp de Kharku, à proximité de Tallin, et à la fin 1941 ils furent tous mis à mort.

    Quant à la Biélorussie, elle déçut fortement le commandement allemand. S.Schwartz écrit : « Il ressort nettement des documents [rapports] secrets allemands que la tentative des nazis pour impliquer la population locale dans l'extermination des Juifs a été un échec.."Il faut invariablement constater que la population s'abstient d'agir par elle-même contre les Juifs"». Pourtant, à Gorodok, localité de la province de Vitebsk, d'après le témoignage de témoins oculaires, « les "policiers" se montrèrent pires que les Allemands » lors de la liquidation du ghetto, le 14 octobre 1941, et à Borissovo ce fut « la police russe » (le rapport précise bien qu'il ne s'agit pas de la police locale, mais d'un contingent ramené de Berlin) « qui extermina deux jours durant (les 20 et 21 octobre 1941) 6 500 Juifs. L'auteur du rapport ajoute que ce massacre n'a nullement rencontré l'approbation de la population locale : "Qui a donné l'ordre... ? Comment est-ce possible... ? Aujourd'hui on tue les Juifs, demain ce sera notre tour. Qu'ont-ils fait, ces pauvres gens ? Ils n'ont fait que travailler. Les vrais coupables, bien sûr, sont hors de danger». Et voici le rapport d'un «personnage accrédité » auprès des Allemands, un Biélorusse venu de Lettonie : « Pour les Biélorusses, il n'y a pas de question juive... C'est une affaire strictement allemande, qui ne les concerne pas... Tout le monde sympathise avec les Juifs et on les plaint, alors qu'on regarde les Allemands comme des barbares et des bourreaux [Judenhenker] : le Juif n'est-il pas un homme au même titre que le Biélorusse ? ». « En tout cas, écrit Schwartz, il n'existait pas de « commandos nationaux » biélorusses agrégés aux détachements punitifs allemands, bien qu'il y eût des détachements lettons, lithuaniens et « mixtes » dans lesquels figuraient aussi quelques Biélorusses».

    En Ukraine, le projet allemand rencontra plus de succès. Depuis le début de la guerre, la propagande hitlérienne avait appelé les nationalistes ukrainiens (les Banderovtsy, ou fidèles de Bandera) à se venger des Juifs pour l'assassinat de Pétlioura par Schwartzbard. Point ne fallut convaincre longuement l'Organisation des Nationalistes ukrainiens (OUN) de Bandera-Melnik : dès le début de la guerre germano-soviétique, en avril 1941, elle avait entériné, lors de son 2e Congrès à Cracovie, une résolution qui disait (article 17) : « Les Juifs en URSS sont le soutien fidèle du régime bolchevique en place et l'avant-garde de l'impérialisme moscovite en Ukraine... L'Organisation des Nationalistes ukrainiens considère les Juifs comme le soutien du régime bolchevique de Moscou, et elle instruit les masses populaires du fait que Moscou est l'ennemi numéro un. » - Au début, oui, les Banderovtsy firent alliance avec les Allemands contre les bolcheviks. Durant toute l'année 1940 et la première moitié de 1941, la direction de l'OUN s'était préparée à l'éventualité d'une guerre de l'Allemagne contre l'URSS. « La base de l'Organisation était alors le fief du général-gouverneur, c'est-à-dire la partie de la Pologne occupée par les nazis... S'y concoctait la création d'une milice ukrainienne, on y préparait des listes d'éléments suspects, parmi lesquels figuraient les Juifs. Ces listes servirent par la suite à l'extermination des Juifs par les nationalistes ukrainiens... On institua des "groupes de campagne" destinés à être déportés vers l'est de l'Ukraine ; des détachements de nationalistes ukrainiens furent intégrés à l'armée allemande, tels le "Roland" et le "Nachtigal" ». Les membres de l'OUN se déplaçaient vers l'est avec les troupes allemandes. À l'été 1941, en Ukraine occidentale « déferla une vague de pogroms avec la participation... et des partisans de Melnik et des partisans de Bandera. Près de 28 000 Juifs périrent dans ces pogroms ». - Se trouve dans les archives de l'OUN un document, cette déclaration de la. Stetsko (promu en juillet 1941 chef du gouvernement ukrainien) : « Les Juifs aident Moscou à tenir l'Ukraine en servitude, c'est pourquoi ma position est qu'il faut exterminer les Juifs et transplanter en Ukraine les méthodes allemandes d'extermination des Juifs. » En juillet se tint à Lvov une conférence des leaders de l'OUN de Bandera, qui débattit entre autres de la politique à mener à l'égard des Juifs. Différentes propositions s'y firent entendre : l'aligner « sur les principes de la politique nazie jusqu'en 1939... On proposa d'isoler les Juifs dans un ghetto... La proposition la plus radicale émana de Stepan Lenkavski qui déclara : "Envers les youpins, nous appliquerons toutes les méthodes visant à leur extermination ». - Et jusqu'à ce que les relations de l'OUN avec les Allemands en vinssent à se gâter (du fait que l'Allemagne refusa de reconnaître l'indépendance ukrainienne autoproclamée), on assiste à « pas mal de cas, surtout la première année..., où les Ukrainiens aidèrent carrément les Allemands à exterminer les Juifs », et où se montra plus active que les autres « la police auxilliaire ukrainienne, principalement en Galicie et en Volhynie ». - « À Oumani, en septembre 1941, la police ukrainienne de la ville, sous le commandement de quelques officiers et sergents SS, ont fusillé près de 6 000 Juifs » ; au début de novembre, à six kilomètres de Rovno, « les SS et la police ukrainienne ont exterminé 21 000 Juifs qui avaient été enfermés dans le ghetto ». - Cependant, comme l'écrit Schwarz : « Quelle fraction de la population ukrainienne était sous l'empire de sentiments antisémites agressifs, il est impossible de l'établir. Il est vraisemblable que ces sentiments étaient étrangers à une bonne partie de la population, notamment aux couches cultivées. Pour ce qui est de l'Ukraine soviétique de souche, aucun document secret allemand ne fait référence « à une quelconque "pulsion populaire" suscitant des pogroms ». - Mais : « En Crimée furent organisés des commandos tatares d'autodéfense qui exterminaient les Juifs. »

    En ce qui concerne les provinces russes occupées par l'ennemi, « les Allemands ne pouvaient y faire appel aux sentiments antirusses de la population ; arguer de l'impérialisme moscovite se révélait ici sans effet, et l'argument du judéo-bolchevisme, privé de son soutien dans le nationalisme local, perdait grandement de sa force de persuasion » ; parmi la population russe locale, il se trouva « relativement peu de gens pour soutenir activement les Allemands dans leur politique d'extermination des Juifs ».

    En conclusion à son étude sur la destinée des Juifs soviétiques, Schwartz remarque qu'en Lithuanie et en Lettonie, « les Allemands cherchèrent à masquer leur activité de fauteurs de pogroms en mettant en avant les bataillons formés d'autochtones et organisés sous leur impulsion en vue de perpétrer des pogroms » ; toutefois, « en Biélorussie et même en Ukraine, et plus encore dans les provinces occupées de la RSFSR », le plan allemand échoua, « la population locale, dans sa masse, n'ayant pas répondu aux espoirs que, sur ce point, on avait fondés sur elle ». - Là, « les exterminateurs hitlériens durent s'avancer visière levée, à découvert ».

    Le plan de campagne de Hitler contre la Russie (le plan « Barbarossa ») comprenait « des missions spéciales de préparation à la gestion politique, missions qu'impose une guerre totale entre deux régimes antagonistes ». En mai-juin 1941, le commandement suprême de la Wehrmacht publia des ordres plus concrets : dans la zone où allait s'appliquer le plan Barbarossa, seraient passées par les armes, sans jugement, toutes les personnes suspectes de fomenter des actions contre l'Allemagne, et notamment, sans exception aucune, les commissaires politiques, les partisans, les saboteurs et les Juifs.

    Le 17 juin 1941, donc tardivement, lors d'une réunion avec les chefs des Einsatzgruppen, Reinhard Heydrich établit la liste des personnes à assassiner.

    « Tous les fonctionnaires du Komintern, la plupart de ceux-ci devant être des politiciens de carrière ; les fonctionnaires de haut rang et de rangs intermédiaires ainsi que les extrémistes du parti communiste, du comité central et des comités régionaux et locaux ; les commissaires du peuple ; les Juifs occupant des fonctions au sein du parti communiste ou du gouvernement, ainsi que tous les autres éléments extrémistes, saboteurs, propagandistes, francs-tireurs, assassins, agitateurs... »

    <
    Reinhard Heydrich, 17 juin 194141.

    Pour exécuter ces missions spéciales sur le territoire de l'URSS furent créés au sein des services de sécurité (les SS) et de la police de sécurité (la Gestapo) quatre groupes spéciaux, les Einsatzgruppen, avec leurs unités opérationnelles, les Einsatzkommandos, dont les effectifs égalaient ceux des compagnies. Ces groupes avançaient aux côtés des unités de choc de l'armée allemande, mais obéissaient directement au chef de la Direction générale de la Sécurité du Troisième Reich, R. Heydrich.

    • Le groupe A (près de mille soldats et officiers SS sous le commandement du SS-Brigadeführer Dr. Franz Walter Stahlecker), entrant dans la composition des armées dites « Nord », opérait en Lithuanie, en Lettonie, en Estonie, dans les provinces de Leningrad et de Pskov.
    • Le groupe B (655 hommes sous les ordres du SS-Brigadeführer Artur Nebe ), entrant dans la composition des armées « Centre », avançait à travers la Biélorussie, la région de Smolensk, et marchait sur Moscou.
    • Le groupe C (600 hommes sous les ordres du SS-Gruppenführer Dr. Otto Rasch ) opérait avec les armées « Sud » sur les territoires de l'Ukraine occidentale et orientale.
    • Le groupe D (600 hommes sous les ordres du SS-Gruppenführer Otto Ohlendorf) était accolé à la 11e armée allemande et opérait au sud de l'Ukraine, en Crimée, dans les districts de Krasnodar et de Stavropol.

      Les Allemands entreprirent l'extermination des Juifs et des commissaires («porteurs de l'idéologie judéo-bolchevique ») dès les premiers jours de leur attaque, en juin 1941, « à grande échelle et d'une façon tout à fait chaotique ». «Dans les autres pays occupés, la liquidation des Juifs se faisait de façon progressive et systématique. Elle commençait par des lois limitatives, se prolongeait par la création de ghettos et l'introduction du travail forcé, et s'achevait par la déportation et l'extermination massive. En Union soviétique, ces différentes étapes s'enchevêtraient et se confondaient dans le temps et l'espace. Dans chaque région et même parfois dans chaque ville prise isolément, étaient appliquées différentes méthodes de persécution... Il n'existait pas de système cohérent, coordonné.» Les prisonniers de guerre juifs étaient passés par les armes : ici sitôt après leur capture, là plus tard, dans le camp de concentration ; les civils juifs étaient enfermés - ici dans un ghetto, là dans un camp de travaux forcés - ou encore fusillés sur place ; furent utilisés aussi les fourgons à gaz. « Le plus souvent, le lieu d'exécution était une tranchée antichars ou une simple fosse »

      Les chiffres des personnes exterminées dès l'hiver 1941-1942, dans les villes de la zone Ouest (pendant la première phase de l'extermination) sont ahurissants : à Vilnus, près de 40 000 (sur 57 000) ; à Riga, 27 000 (sur 33 000) ; à Minsk, 24 000 (la population du ghetto était de 100 000 - les exécutions durèrent jusqu'à la fin de l'occupation) ; à Rovno, 21 000 (sur 27 000) ; à Moghilev, près de 10 000 Juifs furent massacrés ; à Vitebsk, jusqu'à 20 000, non loin du village de Kisélévitchi ; près de 20 000 Juifs à Bobrouïsk ; et à Berditchev, 15 000.

      Fin septembre, les fascistes perpétrèrent un massacre à Kiev. Le 26 septembre, des affiches furent placardées de par la ville, ordonnant à tous les Juifs, sous peine de mort, de se rassembler en des points précis ; 34 000 répondirent à l'appel, docilement et même parfois sans méfiance, mais surtout parce qu'ils ne voyaient pas d'autre issue, et les 29 et 30 septembre, ils furent méthodiquement fusillés à Babi Yar, un ravin profond où purent être entassés les corps - nul besoin de creuser des tombes. Une information officielle allemande, qu'aucune étude ultérieure n'est venue mettre en doute, fait état de 33 771 victimes au cours de ces deux journées. Effroyable hécatombe ! Au cours des deux années suivantes de l'occupation de Kiev, les Allemands continuèrent à fusiller dans ce ravin si commode et qui leur plaisait tant. On estime que, de la sorte, le nombre des fusillés - pas seulement des Juifs - s'éleva peut-être jusqu'à 100 000.

      Le massacre de Babi Yar a force de symbole, maintenant, dans toute l'Histoire universelle. Il nous terrifie par ce caractère de froid calcul, de rigoureuse organisation qui est la caractéristique de notre 20e siècle, venu couronner la civilisation humaniste... Alors qu'au cours de l'« obscur» Moyen Age, on ne tuait massivement que dans des accès de fureur ou dans le feu du combat.

      L'on ne peut manquer de rappeler ici qu'à quelques kilomètres de Babi Yar, au cours des mêmes mois, périrent aussi des dizaines de milliers de soldats et d'officiers soviétiques dans l'énorme camp de prisonniers de guerre de Darnits. Mais nous n'en gardons pas le souvenir qu'il faudrait, et beaucoup d'entre nous en sont tout surpris, ils ne savent pas. Tout comme ils ignorent les deux millions et plus de prisonniers de guerre - les nôtres - qui périrent au cours des premières années de la guerre.

      La Catastrophe, sur tous les territoires occupés, raflait méthodiquement ses victimes.

      A Odessa, dès le deuxième jour de son occupation par les troupes germano-roumaines, le 17 octobre 1941, ce sont quelques milliers d'hommes juifs qui sont tués, mais, par la suite, après un attentat contre le Quartier général roumain, commence une terreur de masse : près de 5 000 personnes sont tuées, des Juifs pour la plupart, et des milliers d'autres sont amenées dans un village voisin où elles sont fusillées. En novembre, il y eut une déportation massive dans le district de Domanev, et là, de décembre à janvier 1942, « près de 55 000 Juifs furent passés par les armes ». - Dans les premiers mois de l'occupation et jusqu'à la fin 1941, 22 464 personnes furent tuées à Kherson et Nikolaiev, 11 000 à Dniépropetrovsk, 8 000 à Mariopol, presque autant à Krementchouk ; à Drobitski Yar, à Kharkov, près de 15 000 ; à Simferopol et en Crimée occidentale, plus de 20 000.

      À la fin de 1941, le haut commandement allemand avait compris que le Blitzkrieg avait échoué et que la guerre allait durer. Les besoins du front exigeaient une réorganisation de l'arrière. En certains lieux, l'administration allemande mit un frein à l'extermination des Juifs afin de les utiliser comme main-d'œuvre et en tant que spécialistes. « Il en résulta que des ghettos furent maintenus dans de grandes villes comme Riga, Vilnius, Kaunas, Baranovitchi, Minsk et d'autres, plus petites, où un grand nombre de Juifs travaillaient aux besoins de l'économie de guerre allemande.» Le besoin en main-d'œuvre qui prolongea l'existence de ces ghettos n'empêcha toutefois pas la reprise, à partir du printemps 1942, d'exterminations massives en d'autres régions : en Biélorussie et en Ukraine occidentale, au sud de la Russie et en Crimée. De la région de Grodno furent déportés à Treblinka et Auschwitz 30 000 Juifs ; furent exterminés des Juifs dans les régions du Polessié, à Pinsk, à Brest-Litovsk, à Smolensk ; lors de leur offensive, à l'été 1942, les Allemands massacrèrent aussitôt les Juifs habitant les territoires envahis : à proximité de Mineralnyié Vody furent exécutés dans une tranchée antichars des Juifs amenés là de Kislovodsk, Piatigorsk et Iéssentouki - ainsi périrent les Juifs évacués de Leningrad et de Kichinev à Iéssentouki. Furent tués également les Juifs de Kertch, de Stavropol ; à Rostov-sur-le Don, repris par les Allemands à la fin juillet 1942, toute la population juive restée sauve fut exterminée à la date du 11 août.

      En 1943, après les batailles de Stalingrad et de Koursk, l'issue de la guerre était claire. En battant en retraite, les Allemands décidèrent de ne pas laisser un seul Juif en vie. Le 21 juin 1943, Himmler publia une ordonnance concernant la liquidation de tous les ghettos encore existants. En juin 1943, les ghettos de Lvov, Ternopol, Drogobytch furent annihilés. A la libération de la Galicie orientale, en 1944, « ne restaient en vie que 10 000 à 12 000 Juifs, soit à peu près 2 % seulement de tous les Juifs résidant là pendant l'occupation ». - Des ghettos de Minsk, de Lida, de Vilnius, les Juifs aptes à travailler furent transférés dans des camps de concentration en Pologne, en Estonie, en Lettonie ; quant à ceux déclarés inaptes au travail, ils furent liquidés. Plus tard, à l'été 1944, quand les Allemands, reculant, quittèrent les pays Baltes, une partie des Juifs retenus dans ces camps furent fusillés, une autre transférée dans des camps en Allemagne (Stutthof et autres).

      Voués à l'extermination, les Juifs cherchaient le salut, et, dans nombre de ghettos, se constituèrent des groupes clandestins dont le but était d'organiser des évasions. Quand l'évasion réussissait, la suite dépendait beaucoup de l'attitude des gens du cru : allaient-ils les livrer aux Allemands ou, au contraire, leur fournir des papiers d'identité non juifs, leur donner asile, les nourrir... ? Dans les zones qu'ils occupaient, les Allemands fixèrent le châtiment pour l'aide apportée à des Juifs : le peloton d'exécution. «Mais, partout, dans tous les territoires occupés, il se trouvait des gens pour venir en aide aux Juifs... Ce n'étaient toutefois que des personnes isolées qui risquaient leur vie et celle de leurs proches... Il y en eut des centaines, peut-être même quelques milliers. Le gros de la population, lui, gardait une attitude d'attentisme circonspect. » - En Biélorussie et dans les territoires occupés de la RSFSR où la population locale n'était nullement hostile aux Juifs restés saufs, et où il y avait eu très peu de pogroms, l'aide apportée par la population locale fut toutefois moindre qu'en Europe ocidentale et même qu'en Pologne, « pays... où l'antisémitisme populaire est largement répandu, traditionnel ». (Les deux livres de Schwartz et le recueil de I. Arad donnent un grand nombre de témoignages et dépositions qui expliquent cela non seulement par la peur du châtiment, mais aussi par la soumission de la population aux autorités, l'habitude prise, tout au long des années soviétiques, de se soumettre sans se mêler de rien.)

      Oui, nous étions à tel point broyés, écrabouillés, tant de millions avaient été arrachés de nos rangs au fil des décennies qui avaient précédé, toute résistance aux autorités était à tel point vouée à l'échec que, maintenant, c'était au tour des Juifs de ne recevoir aucun soutien de la population.

      Même la résistance, la clandestinité soviétiques bien organisées, dirigées depuis Moscou, firent peu pour sauver les Juifs. La relation avec la résistance soviétique constituait, pour les Juifs qui se trouvaient en territoire occupé, un problème d'une réelle acuité. S'enfuir dans les bois pour rejoindre les résistants représentait, pour les hommes juifs, un sort meilleur qu'attendre l'extermination par les Allemands. Cependant, elles n'étaient pas rares au sein des détachements de partisans, les manifestations d'hostilité envers les Juifs : « Il y avait des détachements russes qui, par principe, n'acceptaient pas de Juifs dans leurs rangs, au motif que les Juifs, soi-disant, ne savent pas et ne veulent pas se battre » : c'est ce qu'écrit l'ancien partisan juif Moshe Kaganovitch ; on donnait une arme au résistant non juif mais on exigeait du Juif qu'il ait sa propre arme, à moins qu'on ne la lui prît pour l'échanger contre une autre moins bonne. « Dans le milieu des partisans règne un climat d'hostilité aux Juifs... ; dans certains détachements, l'antisémitisme est si fort que les Juifs sont obligés de s'en aller ». - On relate le cas, en 1942, où près de deux cents jeunes gens et jeunes filles juifs s'enfuirent du ghetto de la petite ville de Mir, dans la province de Grodno, rejoignirent les bois, et « là, se heurtèrent à l'antisémitisme des partisans soviétiques, ce qui entraîna la mort de plusieurs d'entre eux - seuls quelques-uns purent intégrer les détachements de partisans». - Et voici un autre cas. Aux environs de Minsk opérait le détachement de partisans Ganzenko. Il était composé « principalement par les évadés du ghetto de Minsk » ; cependant « l'augmentation du nombre de Juifs dans le bataillon provoqua des conflits sur le terrain de l'antisémitisme », et une partie du bataillon, composée de Juifs, dut s'en séparer. - Ce genre de réactions de la part des partisans étaient évidemment spontanées, elles n'étaient nullement télécommandées par le Centre. D'après Moshe Kaganovitch, à partir de la fin 1943, s'intensifia « l'influence d'éléments plus disciplinés, venus d'Union soviétique, et la situation des Juifs s'améliora quelque peu ». Au nombre de ses griefs figure celui-ci : lors de la libération des territoires provoquée par l'avancée des armées soviétiques, on envoyait les partisans au front (c'est vrai, mais on y envoyait tout le monde, sans distinction) - et en premier lieu, dit-il, les Juifs, ce qui n'est pas vraisemblable. - Cependant, raconte par ailleurs Kaganovitch, les Juifs recevaient parfois une aide directe des partisans. Ainsi, « il y eut des cas d'attaques par les partisans de petites villes, dans le but de sauver des Juifs », de les sauver du ghetto ou du camp ; « la Résistance russe aidait les Juifs à traverser la ligne de front pour passer du côté soviétique... et ainsi passèrent plusieurs milliers de Juifs de Biélorussie occidentale qui avaient fui le massacre », et le regroupement des partisans de la province de Tchernigov accueillit « plus de cinq cents enfants juifs dans les campements familiaux au fond des bois ; ces enfants furent protégés, soignés... Après que l'Armée rouge eut occupé Sarny (sur la Volyn), certains détachements percèrent le front et expédièrent ces enfants juifs à Moscou » (S. Schwartz estime que « ces informations sont très exagérées. Mais elles sont fondées sur des faits réels et méritent attention ».)

      Ces campements familiaux regroupaient les Juifs qui avaient fui dans les bois avec leurs familles : « Il y avait des milliers de ces fuyards ». Il se créait alors de véritables détachements juifs armés dont la tâche était de protéger ces camps (on achetait les armes sous le manteau auprès de soldats allemands ou de policiers). Mais comment nourrir tout ce monde ? Il n'y avait qu'un moyen : prendre par la force des provisions aux paysans des villages voisins, et aussi de quoi se vêtir - chaussures, vêtements d'hommes et de femmes. « Le paysan se retrouvait entre le marteau et l'enclume. S'il ne livrait pas la "ration" aux Allemands, ceux-ci incendiaient sa ferme et le tuaient comme "partisan". Et les partisans, de leur côté, lui prenaient de force tout ce dont ils avaient besoin », - ce qui, naturellement, provoquait l'irritation des paysans : il ne manquait plus que ça, les Allemands les pillent, les partisans les pillent, et maintenant ce sont les Juifs qui s'y mettent ? et qui prennent ce que les femmes ont sur le dos !

      Ainsi le partisan Baruch Lévine. Au printemps 1944, il se rend dans l'un de ces campements familiaux dans l'espoir d'y trouver des médicaments pour des camarades malades. Il raconte : Touvia Belski « m'apparaissait comme un héros de légende... Issu du peuple, il avait su organiser dans les bois un détachement de 1 200 hommes... Dans les jours les plus sombres, quand un Juif ne parvenait plus à subvenir à ses besoins, il assurait le soin des malades, des vieillards et des nourrissons nés dans les bois ». Lévine parle à Touvia des Juifs partisans : « "Nous qui avons survécu et qui sommes si peu nombreux, nous avons totalement cessé d'accorder du prix à la vie. Le sens de notre vie, c'est maintenant la vengeance. Notre devoir est de nous battre contre les Allemands et de les exterminer tous jusqu'au dernier..." Je parlai longtemps... je proposai d'initier les hommes de Belski à l'action subversive, à tout ce que j'avais appris par moi-même. Mais mes paroles ne purent évidemment changer l'état d'esprit de Touvia... "Je voudrais, Baruch, que tu comprennes une chose. Justement parce que nous sommes demeurés si peu nombreux, il importe pour moi que les Juifs restent en vie. Là est mon but, c'est cela qui m'importe le plus.» - Mais voici que notre Moshe Kaganovitch, en 1956, dans un livre édité à Buenos Aires - «en pleine paix, des années après l'écrasement de l'hitlérisme », - fait preuve, d'après S. Schwartz, « d'une haine sanguinaire des Allemands à laquelle la peste hitlérienne n'est sans doute pas étrangère... Il rend hommage aux partisans juifs qui ont livré "à la mort juive" les prisonniers de guerre allemands, une mort conforme aux normes effroyables établies par Hitler ; ou bien il se souvient avec enthousiasme de la façon dont le commandant d'un groupe de partisans [juifs] au cours d'une opération punitive contre un village lithuanien dont la population avait activement aidé les Allemands dans leur œuvre d'extermination des Juifs, adressa un discours, après l'exécution de quelques dizaines de personnes, aux habitants du village réunis sur la place et à qui on avait ordonné de se mettre à genoux ». S. Schwartz évoque cela avec une indignation contenue, mais sensible.

      Oui, beaucoup de choses se sont passées. Les meurtres sanguinaires appellent la vengeance, mais chaque acte de vengeance n'engendre-t-il pas, d'une façon tragique, de nouveaux germes de vengeance pour l'avenir ?

      Le bilan des pertes parmi les Juifs d'URSS (dans les frontières d'après-guerre) pendant la Seconde Guerre mondiale n'est pas le même selon les différentes sources juives.

      « Combien de Juifs soviétiques ont-ils survécu à la guerre ? » demande S.Schwartz, et il propose sa propre estimation : de 1,81 à 1,91 million (sans compter les anciens réfugiés de Pologne occidentale et de Roumanie, à présent rapatriés), - «d'après tous les calculs, le nombre de Juifs, à la fin de la guerre, était nettement inférieur à 2 millions, et très au-dessous des 3 millions que l'on avance généralement ». Ce qui veut dire que le nombre global des pertes, d'après Schwartz, est de 2,8 à 2,9 millions de personnes.

      I. Arad fait pour sa part l'estimation suivante : « En libérant les territoires occupés par les Allemands, ...l'Armée soviétique n'a quasiment pas trouvé de Juifs. Sur les 2 750 000 à 2 900 000 Juifs qui s'étaient retrouvés sous domination allemande dans les territoires occupés de l'URSS, presque tous ont péri. » A ce chiffre, Arad propose d'ajouter «près de 120 000 Juifs enrôlés dans l'Armée soviétique et tombés au front, ainsi qu'environ 80 000 fusillés dans les camps de prisonniers de guerre », et encore « des dizaines de milliers de Juifs morts pendant le siège de Leningrad, d'Odessa et d'autres villes de l'arrière... qui ont succombé aux terribles conditions de vie dans les zones d'évacuation ».

      Le démographe M. Koupovetski qui a publié dans les années 90 une série d'études dans lesquelles il exploite les derniers matériaux d'archives mis au jour, apporte des correctifs à certaines données de départ et utilise une méthode perfectionnée de « bilan ethnodémographique ». Il conclut : les pertes humaines globales de la population juive à l'intérieur des frontières d'après-guerre de l'URSS en 1941-1945 se sont élevées à 2 733 000 personnes (1 112 000 « orientaux » et 1 621 000 « occidentaux »), soit 55 % des 4 965 000 qui constituaient la population juive de l'URSS en 1941. Ce chiffre comprend, outre les victimes des massacres nazis, les pertes subies parmi les combattants et partisans, parmi la population civile des zones du front, les pertes durant l'évacuation et la transplantation, ainsi que les victimes des camps staliniens pendant la guerre (l'auteur souligne cependant que la ventilation chiffrée de toutes ces catégories comprises dans le chiffre global resté à faire). Visiblement, la Petite Encyclopédie juive souscrit à cette estimation, puisqu'elle avance le même chiffre.

      Le chiffre admis unanimement pour les pertes globales de la population soviétique pendant les années de la Grande Guerre patriotique - 27 millions (par la méthode de la « balance démographique », on obtient le chiffre de 26,6 millions) - est peut-être sous-estimé. Car n'oublions tout de même pas ce que fut cette guerre pour les Russes ! En sauvant d'Hitler non seulement le pays, non seulement les Juifs soviétiques, mais également le système social du monde occidental tout entier, cette guerre a exigé du peuple russe un élan de sacrifice tel que ses forces et sa santé s'y épuisèrent, et qu'il ne devait jamais s'en relever complètement. De ce nouveau Malheur - venu s'ajouter à la guerre civile et à la collectivisation - il sortit exténué, quasiment vidé de sa substance.

      C'est la féroce, l'inexorable Catastrophe qui, sur les territoires occupés pendant la guerre et par des massacres perpétrés à des moments et en des lieux divers, a englouti les Juifs soviétiques, cette même Catastrophe qui, avec méthode et précision, avait voué à la mort tous les Juifs d'Europe occidentale.

      Ayant circonscrit l'objet de notre analyse - la Russie -, nous n'incluons pas dans ce livre la Catastrophe dans sa totalité. Mais la somme des souffrances qui, sur cette terre, ont frappé au 20e siècle nos deux peuples, le peuple juif et le peuple russe, est si grande, le poids des leçons infligées par l'Histoire si insoutenable, l'angoisse pour l'avenir si prégnante, qu'on ne peut pas, ne serait-ce que brièvement, faire part de quelques réflexions, les nôtres et celles d'autrui, et suivre la façon dont les meilleurs esprits juifs, avec la distance, considèrent la Catastrophe et cherchent à l'appréhender, à la comprendre.

      La Catastrophe ne s'écrit pas pour rien avec une majuscule. C'est un événement considérable qui touche un peuple immémorial. Elle ne pouvait pas ne pas susciter chez les Juifs des sentiments puissants, des réflexions et des conclusions qui parfois divergent.

      Un grand nombre de Juifs assimilés, qui s'étaient depuis longtemps démarqués de leur peuple, ont été ramenés par la Catastrophe à un sentiment plus fort et plus précis d'appartenance à la judéité. Il y eut aussi ceci : « Pour beaucoup, la Catastrophe a été la preuve que Dieu était mort. S'il avait existé, Il n'aurait assurément pas permis Auschwitz. » Ou, à l'inverse : «L'un des rescapés d'Auschwitz a dit récemment : "Dans les camps, nous avons reçu une nouvelle Torah, seulement nous ne pouvons pas encore la lire.»

      Et cette autre affirmation d'un auteur israélien : « Pour n'avoir pas accompli le Testament, pour n'être pas rentrés sur notre terre, nous avons subi la Catastrophe. Nous devions rentrer pour relever le Temple ».

      Toutefois, seuls quelques esprits isolés parviennent à cette interprétation même si celle-ci imprègne tous les livres des prophètes de l'Ancien Testament.

      Certains ont conçu l'idée suivante, encore vivace de nos jours : « L'humanité nous a déjà rejetes une fois... Nous n'avons pas été reconnus comme faisant partie du monde occidental lors de la Catastrophe. L'Occident nous a rejetés, exclus.» - «Nous sommes accablés aussi bien par la Catastrophe elle-même que par l'indifférence quasi générale au sort subi par les Juifs dans les pays fascistes dont a fait preuve le monde entier, y compris les Juifs extra-européens... Quelle immense faute pèse sur les démocraties en général, et sur les Juifs des pays démocratiques en particulier ! Le pogrom de Kichinev est un crime minime par comparaison avec les atrocités nazies, l'extermination systématiquement planifiée de millions de vies ; et pourtant, Kichinev souleva une plus grande vague de protestations..., le procès de Beyliss à Kiev attira sur lui une attention plus grande dans le monde entier ».

      Cela est injuste. Car, depuis que la nature et les proportions du massacre se sont révélées au monde, les Juifs ont bénéficié d'un soutien puissant, indéfectible, et d'une ardente compassion de la part de nombreux autres peuples. Ce fait, quelques Israéliens le reconnaissent aujourd'hui et ils mettent même en garde leurs compatriotes contre certains excès : « Peu à peu, la mémoire de la Catastrophe a cessé d'être une mémoire, elle est devenue une idéologie, l'idéologie de l'État juif... La mémoire de la Catastrophe s'est transformée en un service religieux, un culte d'État... L'État d'Israël a endossé le rôle d'apôtre du culte de la Catastrophe au sein des autres peuples, il est son prêtre et il perçoit de ces peuples une dîme. Et malheur à celui qui refuse de verser cette dîme ! » Et, en guise de conclusion : « Le pire héritage du nazisme pour les Juifs est ce rôle de super-victime. »

      Un autre auteur exprime une idée analogue : le culte de la Catastrophe a comblé « le vide de l'âme des Juifs non religieux » ; « le traumatisme de la Catastrophe a cessé d'être une réaction à ce qui s'est passé, pour devenir un nouveau symbole national éliminant tous les autres » ; « si nous ne nous remettons pas du traumatisme d'Auschwitz, nous ne redeviendrons jamais un peuple normal ».

      Au sein du judaïsme également se poursuit inlassablement ce travail, souvent douloureux, de décodage, de compréhension de la Catastrophe. Voici l'opinion d'un historien israélien, ancien zek soviétique : « J'appartiens à cette catégorie de Juifs qui refusent de n'imputer les malheurs du peuple juif qu'aux méchants "goyim" et qui se voient comme... une pauvre brebis ou un jouet entre des mains étrangères. En tout cas en ce qui concerne le 20e siècle ! Au contraire, je suis d'accord avec Hannah Arendt qui pense que les Juifs, dans ce siècle-là, ont été des acteurs du jeu historique à égalité avec les autres peuples, et que la Catastrophe qui s'est abattue sur eux n'était pas que la conséquence de machinations des ennemis du genre humain, mais aussi des énormes et fatales erreurs du judaïsme lui-même, de ses leaders et de ses militants. »

      Hannah Arendt, en effet, « cherche les causes de la Catastrophe, en partie, dans le judaïsme lui-même... Son principal argument est que l'antisémitisme moderne résulte de l'attitude particulière des Juifs à l'égard de l'État et de la société en Europe » ; les Juifs « se sont révélés incapables d'apprécier les rapports de forces au sein d'un État national, ainsi que les contradictions sociales croissantes qui s'y manifestaient ».

      Nous lirons à la fin des années 70 sous la plume de Dan Lévine : « Sur ce point, je suis d'accord avec le professeur Branover qui estime que la Catastrophe fut dans une large mesure un châtiment pour certains péchés, notamment celui d'avoir été à la tête du mouvement communiste. Il y a là une idée juste. »

      Non, non, de telles idées, parmi les Juifs, ne constituent pas une tendance dominante. La masse des Juifs d'aujourd'hui considère même cette appréciation comme insultante et blasphématoire.

      C'est même tout le contraire : « Le fait de l'Holocauste a en lui-même servi de justification morale au chauvinisme juif. Les leçons de la Seconde Guerre mondiale ont été assimilées à l'envers... Sur ce terrain a grandi et a pris des forces le nationalisme juif. Et c'est désastreux. Le sentiment de culpabilité et de compassion à l'égard d'un peuple-victime s'est transformé en "indulgence" qui supprime le péché, un péché qui, pour tous les autres, reste impardonnable. D'où l'immoralité et le caractère inadmissible des appels publics à ne pas mêler son antique sang avec le sang des autres. »

      Citons toutefois cette constatation d'une publiciste juive vivant en Allemagne. Elle écrit dans les années 80 : « Le "capital moral" d'Auschwitz est aujourd'hui épuisé». Et, l'année d'après, elle écrit à nouveau : « Le solide capital moral amassé par les Juifs après Auschwitz semble épuisé », les Juifs « ne peuvent plus se contenter d'emprunter les sentiers battus des griefs envers le reste du monde. Le monde d'aujourd'hui a recouvré le droit de parler avec les Juifs comme avec tous les autres peuples » ; « la lutte pour les droits des Juifs n'est pas plus progressiste que la lutte pour les droits des autres peuples. Il est grand temps de briser son miroir et de regarder derrière soi : nous ne sommes pas les seuls en ce monde ».

      On aimerait voir accéder à pareille autocritique, si digne, si noble, les esprits russes dans leur appréciation de l'histoire russe du 20e siècle : la férocité de la phase révolutionnaire, l'apathie apeurée de l'époque soviétique, l'ignominie pillarde de la période post-soviétique. Écrasés sous l'insoutenable poids que représente pour nous autres, Russes, la conscience d'avoir, au cours de ce siècle, sapé notre histoire - du fait de dirigeants nuls, mais aussi de par notre propre nullité -, ravagés par l'angoisse à l'idée que c'est peut-être irrémédiable, ne devrions-nous pas voir, là aussi, dans l'expérience russe, un châtiment d'En-Haut ?

    Chapitre 22 - De la fin de la guerre à la mort de Staline

    Au début des années 20, les auteurs du recueil La Russie et les Juifs avaient prévu que « toutes ces perspectives radieuses » (pour les Juifs en URSS) ne se réaliseraient que « dans l'hypothèse où les bolcheviks voudront nous protéger. Mais le voudront-ils ? Pouvons-nous penser que des gens qui, au nom de la conquête du pouvoir, ont tout trahi, y compris le communisme, que ces gens nous resteront fidèles même lorsqu'ils n'y trouveront plus aucun avantage ? ».

    Mais ni pendant les années 20, ni pendant les années 30 qui leur furent favorables, la plupart des Juifs soviétiques ne prêtèrent attention à cet avertissement lucide, ne l'entendirent même pas. Et pourtant, alors qu'ils se fondaient dans le cours de la révolution, les Juifs auraient dû s'attendre à ce qu'un jour cette révolution, comme toutes les autres, amorce un mouvement de reflux qui les frapperait eux aussi.

    Durant les années d'après-guerre les Juifs soviétiques eurent à subir d'«amères déceptions» et de lourdes épreuves. Les huit dernières années du règne de Staline furent marquées par la campagne contre les « cosmopolites », l'éviction des Juifs des sphères de la science, de l'art, de la presse, la suppression du Comité juif antifasciste et l'exécution de ses principaux responsables, enfin le "Complot des Médecins".

    La structure même du régime totalitaire faisait que l'affaiblissement du poids des Juifs dans la direction du pays ne pouvait avoir pour initiateur que Staline lui-même ; lui seul pouvait donner la première impulsion.

    Mais ni le caractère retors de Staline ni la rigidité de la propagande soviétique ne permettaient d'agir ouvertement. Nous avons vu que, pendant la guerre, celle-ci ne s'était guère émue du massacre des Juifs en Allemagne, allant même jusqu'à dissimuler les faits par crainte de passer pour favorable aux Juifs aux yeux de son propre peuple. L'attitude du pouvoir soviétique envers les Juifs pouvait changer d'année en année sans pour autant s'exprimer publiquement. Les premières transformations dans la composition de l'appareil d'Etat se produisirent - de façon encore peu perceptible, il est vrai - après le rapprochement de Staline avec Hitler, en 1939. Non seulement le Juif Litvinov fut remplacé par Molotov et des « purges » eurent lieu au Commissariat aux Affaires étrangères, mais les écoles diplomatiques et militaires furent fermées aux Juifs. Il fallut pourtant attendre encore plusieurs années avant que l'on puisse remarquer la disparition des Juifs de l'administration des Affaires étrangères comme la chute brutale de leur influence au sein du Commissariat au Commerce extérieur.

    Comme le mouvement des cadres au sein du Parti était entouré du plus grand secret, personne ne fut informé de ce que, dès la fin de l'année 1942, des actions furent entreprises au sein de l'agit-prop pour évincer les Juifs d'institutions artistiques comme le Bolchoï, le Conservatoire de Moscou, la Philarmonie de Moscou où, d'après une note transmise au Comité central par le chef de l'agit-prop durant l'été 42, « presque tout se trouve entre les mains de personnes non russes », tandis que « les Russes ont fini par se retrouver en minorité » - et de fournir tout un tableau à titre de preuve. Plus tard il y eut des tentatives pour « initier d'en-haut... une répartition des cadres au prorata de leur origine nationale, ce qui revenait en pratique à éliminer les Juifs des instances de décision ». Au fil des années et suivant les circonstances, Staline tantôt encouragea, tantôt freina ces initiatives.

    L'atmosphère tendue dans laquelle vivaient les Juifs durant la guerre se fit également sentir à l'occasion des rapatriements d'après-guerre. En Sibérie et en Asie centrale, les Juifs avaient été accueillis sans aménité par les populations locales et, la guerre finie, ceux qui restèrent ne se fixèrent pratiquement que dans les capitales des républiques d'Asie centrale ; les autres partirent, non pour revenir dans leurs villages ou bourgades d'origine, mais pour s'installer dans les grandes villes.

    Le mouvement de rapatriement le plus important se fit en direction de l'Ukraine - mais c'est là qu'il se heurta le plus à l'hostilité de la population, surtout lorsqu'il s'agissait de cadres ou de propriétaires d'appartements convoités ; à cela s'ajoutèrent les effets de la propagande hitlérienne dans ces régions récemment encore occupées par les Allemands. Placé à la tête de l'Ukraine à la fin 1943, Khrouchtchev (alors premier secrétaire du Parti et président du Sovnarkom d'Ukraine) se garda de toute allusion publique au sort subi par les Juifs pendant les années d'occupation, tout en appliquant une résolution secrète prescrivant de ne pas nommer de Juifs à des postes de responsabilité. D'après le témoignage de Ruzha-Godes - communiste juive de la première heure qui s'était fait passer pendant toute l'occupation pour une Polonaise sous le nom de Khelminskaya, et qui après l'arrivée tant attendue des communistes, ne retrouva pas de travail parce que juive -, Khrouchtchev, avec sa franchise coutumière, déclara tout de go que, « par le passé, les Juifs se sont rendus coupables de bien des mauvaises actions envers le peuple ukrainien. Le peuple les déteste à cause de cela. Nous n'avons pas besoin de Juifs dans notre Ukraine... Ils auraient mieux fait de ne pas revenir. Ils auraient mieux fait d'aller au Birobidjan... Ici c'est l'Ukraine. Et nous n'avons aucun intérêt à ce que le peuple interprète le retour du pouvoir soviétique comme le retour des Juifs ».

    « À Kiev, au début de septembre 1945, un Juif, major du NKVD, fut violemment frappé par deux militaires qu'il abattit à coups de revolver ; après quoi la foule s'en prit aux Juifs de la ville, dont cinq furent tués. » D'autres témoignages font état de faits semblables.

    Comme l'écrivit le Sotsialistichesky Vestnik : exacerbé pendant la guerre, « le sentiment national des Juifs réagissait vivement aux nombreuses manifestations d'antisémitisme et à l'indifférence encore plus générale à l'égard de celles-ci ». Ce motif est très caractéristique : presque autant que l'antisémitisme lui-même, c'est l'indifférence à son égard qui soulève l'indignation. Oui, lorsque les gens sont accablés par leur propre malheur, leur seuil de sensibilité au malheur d'autrui s'abaisse souvent. Les Juifs eux-mêmes ne font d'ailleurs pas exception ; un auteur contemporain note à juste titre : « Je suis une Juive qui a pris conscience de ses racines et trouvé tout naturellement sa place en Israël ; c'est pourquoi j'espère qu'on ne me taxera pas de partialité si je rappelle qu'à l'époque où ils traversaient de terribles épreuves les intellectuels juifs ne sont pas intervenus en faveur des peuples de Crimée et du Caucase que l'on était en train de déporter. »

    Après la libération de la Crimée par l'Armée rouge en 1943, « à Moscou, au sein de l'élite juive, on se remit à parler du projet de colonisation de 1920», c'est-à-dire de l'installation des Juifs en Crimée. Le gouvernement soviétique ne s'opposa pas à cette initiative, espérant qu'ainsi « les Juifs américains se montreraient particulièrement prodigues de leurs dollars envers l'Année rouge ». Au cours de l'été 1943, Mikhoëls et Fefer firent une tournée triomphale aux États-Unis, après y avoir été oralement autorisés par Molotov, afin de mener des pourparlers avec les sionistes américains en vue d'un soutien financier à l'installation des Juifs en Crimée. L'idée de créer une république juive en Crimée fut également soutenue par Lozovski - à l'époque le très influent vice-ministre des Affaires étrangères".

    Le Comité antifasciste juif élabora de son côté un autre projet pour une République juive: "l' établir à la place de l'ancienne république socialiste soviétique des Allemands de la Volga" (où, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, des implantations juives s'étaient déjà formées). - Esther Markish, la veuve de Peretz Markish (qui était membre du CAJ), confirme que celui-ci avait écrit une lettre « concernant le transfert aux Juifs de l'ex-république des Allemands de la Volga ».

    Au sein du Politburo, « les plus bienveillants à l'égard du CAJ furent Molotov, Kaganovitch et Vorochilov ». Et, «selon des rumeurs, certains membres du Politburo... penchaient plutôt pour le choix de la Crimée ». Le 15 février 1944, un mémorandum en ce sens, signé par Mikhoëls, Fefer et Epstein, fut adressé à Staline. (Voici la version de P. Soudoplatov : bien que Staline eût déjà décidé depuis quelque temps la déportation des Tatars de Crimée, Béria reçut l'ordre de la mettre en œuvre dès le 14 février" - le mémorandum tombait donc à pic.)

    Les espoirs entretenus par les Juifs connurent là leur zénith. G.V.Kostyrtchenko, spécialiste de cette période, écrit : les dirigeants du CAJ « nageaient dans l'euphorie. Ils se mirent à croire (surtout après le voyage en Occident de Mikhoëls et Fefer) qu'en mettant un peu la pression, à l'instar de l'élite juive américaine, ils pourraient exercer leur influence sur les cercles dirigeants et participer à la mise en place d'une politique favorable aux intérêts des Juifs soviétiques ».

    Mais Staline n'approuva pas le projet de la Crimée, et ce, en raison de l'importance stratégique de la Crimée. Les dirigeants soviétiques, qui s'attendaient à une guerre avec l'Amérique, pensaient sans doute qu'au cas où celle-ci aurait lieu, les populations juives de Crimée risqueraient de faire montre de sympathies envers les États-Unis. (D'après certains récits, lors des interrogatoires de Juifs arrêtés au début des années 50, on leur disait : « Vous n'allez pas vous battre contre l'Amérique, n'est-ce pas ? Donc, vous êtes nos ennemis. ») Khrouchtchev pensait pareillement, déclarant même, dix ans plus tard, aux membres d'une délégation de communistes canadiens particulièrement préoccupés par la question juive : la Crimée « ne doit pas devenir un centre de colonisation juive parce qu'en cas de guerre, elle se transformerait en base armée menaçant l'Union soviétique ». - Toutes ces démarches en vue de la colonisation juive de la Crimée allaient bientôt servir à apporter la preuve de la participation des membres du CAJ à des projets de « haute trahison ».

    À la fin de la guerre, la variante de la colonisation du Birobidjan refit surface dans les hautes sphères du pouvoir, visant avant tout les Juifs d'Ukraine. Plusieurs convois furent ainsi organisés en 1946-47, comptant jusqu'à six mille personnes, auxquelles s'ajoutèrent quelques familles isolées ; mais, déçus, la plupart de ces colons retournèrent d'où ils étaient venus. En 1948, ce mouvement cessa complètement. Puis, avec la nouvelle orientation de la politique de Staline, commencèrent les arrestations parmi les rares personnalités juives du Birobidjan (chefs d'accusation : introduction artificielle de la culture juive, y compris dans la population non juive, et, bien sûr, espionnage, projets en vue d'un rattachement du Birobidjan au Japon). L'histoire de la colonisation juive au Birobidjan s'arrête là. Au début des années 20, on projetait d'y transférer 60 000 Juifs pendant le premier plan quinquennal. En 1959, leur nombre s'élevait à 14 000, soit moins de 9 % de la population locale.

    Cependant, en Ukraine, la situation des Juifs s'était sensiblement améliorée. Les autorités livraient un combat acharné aux partisans de Bandera et ne tenaient plus guère compte des sentiments nationalistes ukrainiens ; à partir de la fin de 1946, le Parti, sans la rendre publique, « mena campagne, bon gré mal gré, contre l'antisémitisme, habituant progressivement la population à la présence de Juifs à des postes de responsabilité dans différents secteurs » de l'administration et de l'économie soviétiques. Dans la foulée, dès le début de l'année 1947. le Parti communiste ukrainien passa (pas pour longtemps) des mains de Khrouchtchev à celles de Kaganovitch. Des Juifs furent également promus à des fonctions élevées au sein du Parti ; « particulièrement significative à cet égard fut la nomination d'un Juif... comme secrétaire... du Comité régional du Parti communiste à Jitomir ».

    Mais les Juifs étaient nombreux à se méfier, non sans raison, du pouvoir soviétique et de cette situation nouvelle. Et lorsqu'on procéda, peu de temps après la fin de la guerre, au rapatriement des ex-citoyens polonais, de nombreux Juifs non polonais « s'empressèrent de bondir sur l'occasion » et partirent pour la Pologne. (Ce qui, là-bas, se passa après, mérite d'être étudié à part : les Juifs se retrouvèrent en grand nombre aussi bien au sein du gouvernement fantoche d'après-guerre que dans l'administration et le KGB local, ce qui allait entraîner ultérieurement des conséquences très néfastes pour la masse des Juifs polonais. - Des conflits semblables éclatèrent aussi en d'autres pays d'Europe de l'Est : « Dans tous ces pays, les Juifs avaient joué un rôle économique de premier plan », ils avaient été spoliés de leurs biens sous Hitler, et lorsqu'« on promulgua après la guerre des lois de restitution..., ils se heurtèrent aux intérêts d'un grand nombre de nouveaux propriétaires ». Les Juifs réclamaient qu'on leur rendît leurs entreprises - quand celles-ci n'avaient pas été nationalisées par les communistes -, ce qui provoqua une nouvelle flambée de haine à leur encontre.)

    Cependant, c'est au cours de ces mêmes années que se produisit un événement d'une portée historique immense pour les Juifs : la création de l'Etat d'Israël. Lorsque, dans les années 1946-1947, les sionistes se brouillèrent avec les Anglais, Staline - sans doute pour contrer la Grande-Bretagne, mais aussi pour se créer de nouveaux appuis au cas où l'entreprise réussirait - prit le parti des premiers. Tout au long de l'année 1947, il soutint activement la création d'un État juif indépendant en Palestine, que ce soit à l'ONU par l'intermédiaire de Gromyko ou par le biais de fournitures d'armes tchécoslovaques. En mai 1948, l'URSS décida en quarante-huit heures de reconnaître de jure la proclamation de son indépendance par Israël et condamna les actions conduites contre le nouvel État par les Arabes.

    Mais Staline n'avait pas prévu que cette politique allait considérablement stimuler la conscience nationale des Juifs soviétiques. De nombreuses voix s'élevèrent pour appeler le CAJ à organiser des collectes de fonds destinés à l'armée israélienne, d'autres se proposèrent de rejoindre celle-ci en qualité de volontaires, on forma le projet de créer une division spéciale constituée de Juifs.

    C'est dans cette atmosphère survoltée que prit ses fonctions le premier ambassadeur d'Israël à Moscou, Golda Meïr. Les synagogues de Moscou comme l'ensemble de la communauté juive lui firent un accueil triomphal. Et aussitôt les demandes d'émigration en Israël se multiplièrent : la conscience nationale des Juifs soviétiques ne faisait que croître et se renforcer dans des proportions que Staline n'avait sans doute pas imaginées. Ainsi donc, des citoyens soviétiques veulent massivement déguerpir ? Et ce, alors même que l'État israélien semble adopter une attitude pro-occidentale ? que la présence et l'influence américaines s'y manifestent de plus en plus ? - et, pendant ce temps, l'URSS se prive du soutien du monde arabe ? (De fait, « le refroidissement des relations était réciproque : Israël se tournait de plus en plus vers la communauté juive américaine qui constituait son principal soutien ».)

    Sans doute effrayé par l'effervescence régnant parmi les Juifs, Staline - à partir de la fin de l'année 1948, et pendant tout le temps qui lui restait à vivre - changea brutalement de politique à leur endroit. Mais à sa façon : agissant brutalement mais sans effet d'annonce, radicalement mais à petits pas, et dans des domaines en apparence secondaires, marginaux.

    Cependant, les leaders juifs avaient plus que des raisons de s'inquiéter. Le rédacteur en chef du journal polonais juif Volskstimme, Girsh Smoliar, évoqua plus tard « le désarroi qui avait saisi, après la guerre, les communistes juifs d'Union soviétique ». Emmanuel Kazakevitch était désespéré, tout comme d'autres écrivains juifs. Sur le bureau d'Ilya Ehrenbourg s'amoncelaient «des montagnes de lettres de Juifs se plaignant de l'atmosphère antisémite qui sévissait dans le pays ». Pour ce qui est d'Ehrenbourg lui-même, il connaissait ses devoirs de Soviétique et les accomplissait à la lettre. (Comme on l'a su bien plus tard, c'est justement à ce moment-là que fut détruite la composition typographique du Livre noir de I. Ehrenbourg et V. Grossman sur les souffrances endurées par les Juifs soviétiques pendant la guerre entre l'URSS et l'Allemagne.). Et le 21 septembre 1948, il publia dans la Pravda un article de commande pour faire contrepoids à l'accueil triomphal réservé à Golda Mëir : les Juifs ne sont pas une nation, mais sont condamnés à l'assimilation. Ce texte sema le trouble non seulement parmi les Juifs de Russie, mais également en Amérique. Et, en ce début de Guerre froide, la « discrimination dont [étaient] victimes les Juifs d'URSS » devint l'un des principaux arguments utilisés en Occident contre l'Union soviétique. (Tout comme les sympathies exprimées en Occident envers les tendances séparatistes qui se faisaient jour en URSS - mais que les Juifs de Russie n'avaient jamais partagées.)

    Cependant, le Comité antifasciste juif ne cessait de prendre de l'importance : créé pour répondre aux besoins de la guerre contre l'Allemagne, doté d'une structure officielle (près de 70 membres, des permanents, un journal, une maison d'édition), il était en train de devenir l'organisme représentatif, sur le plan moral comme sur le plan matériel, de l'ensemble des Juifs soviétiques - aussi bien devant le Comité central du Parti que vis-à-vis de l'Occident. « Les dirigeants du CAJ pouvaient se permettre beaucoup de choses : un bon salaire, le droit d'être publiés à l'étranger et d'en percevoir des honoraires, de recevoir et de répartir des dons en provenance de l'étranger, et enfin de pouvoir s'y rendre ». Autour du CAJ « se constitua un mouvement national d'abord élitaire, puis de plus en plus large » ; il apparaissait désormais comme le symbole de l'autonomie nationale juive. Il revenait dès lors à Staline de se débarrasser progressivement d'une institution devenue gênante.

    Il commença par la personnalité la plus importante - le directeur du Bureau soviétique de l'Information, Lozovski, lequel (d'après Fefer, devenu secrétaire général du CAJ en juillet 1945) était « l'inspirateur du CAJ..., savait tout ce qui s'y passait et en assurait la direction de facto ». L'agit-prop du Comité central envoya une commission d'enquête au BSI, qui conclut que son « appareil était encombré... par une concentration inadmissible de Juifs ». Lozovski fut destitué de son poste de vice-ministre des Affaires étrangères (tout comme Litvinov et Maïski), et, au cours de l'été 1947, de celui de directeur du BSI".

    Le sort du CAJ était désormais scellé. En septembre 1946, la commission de contrôle du Comité central conclut que le CAJ, au lieu de mener « l'offensive contre la propagande occidentale et en premier lieu la propagande sioniste..., reste sur la ligne des sionistes bourgeois et des bundistes en défendant l'idée réactionnaire d'une seule et unique nation juive ». En 1947, le Comité central fit savoir que « il n'entrait pas dans les compétences du CAJ de s'occuper des affaires des Juifs d'Union soviétique ». Il « devait concentrer ses efforts sur "la lutte contre les menées de la réaction internationale et de ses agents sionistes ».

    Mais, comme l'URSS avait adopté à ce moment-là une politique pro-israélienne, le CAJ ne fut pas dissous. Quant à son président, Mikhoëls, « leader officieux de la communauté juive soviétique, il dut renoncer à ses illusions d'influencer la politique du Kremlin en matière de nationalités par l'intermédiaire de la famille du dictateur» (il s'agissait avant tout du gendre de Staline, Grigori Morozov). Mais le soutien le plus actif dont bénéficia le CAJ fut celui de la femme de Molotov. PS. Jemtchoujina - arrêtée au début de l'année 1949 - et de celle de Vorochilov, «Ekaterina Davidovna (Golda Gorbman), une bolchevique fanatique qui, toute jeune encore, avait été chassée de la synagogue ». D'après le rapport établi par Abakoumov, Mikhoëls était soupçonné de « rassembler des documents sur la vie privée du dirigeant suprême ». D'une manière générale, les organes de la Sécurité reprochaient à Mikhoëls de « manifester un intérêt excessif pour la vie privée du chef de l'État soviétique », et aux dirigeants du CAJ de « recueillir des informations sur la vie de J. Staline et de sa famille ». Mikhoëls jouissait d'une grande autorité morale et Staline jugea qu'un procès public n'était pas opportun. Son cas fut donc réglé par un «accident», en janvier 1948. La nouvelle de sa mort provoqua un choc au sein de la communauté juive soviétique.

    Le démantèlement du CAJ fut accompli par étapes successives. Fin 1948, ses locaux furent mis sous scellés, les archives transférées à la Loubianka, le journal et la maison d'édition fermés. Suivit l'arrestation - dans le plus grand secret, et longtemps niée par les autorités - des deux personnalités les plus importantes du CAJ, Fefer et Zouskine. En janvier 1949, ce fut le tour de Lozovski et, un mois plus tard, de plusieurs autres dirigeants du CAJ. Tout au long de l'année 1949, ceux-ci subirent des interrogatoires serrés, mais, en 1950, l'enquête fut interrompue. (Il est vrai qu'au même moment Staline procédait à la liquidation des « dérives nationales » au sein de la direction du Parti à Leningrad - le « groupe anti-Parti de Kouznetsov-Rodionov-Popkov » -, mais cet épisode n'a guère été retenu par l'histoire ; pourtant, dans le cadre de l'« affaire de Leningrad », au début de l'année 1950, « près de deux mille cadres du Parti furent arrêtés et fusillés ».)

    En janvier 1949, la Pravda publia un long article consacré à un sujet en apparence secondaire - « Sur un groupe de critiques de théâtre anti-Parti » (le lendemain paraissait un article plus musclé dans la revue Kultura i Zhizn : Staline venait de lancer l'offensive contre les Juifs travaillant dans les milieux de la culture en prenant pour prétexte le décryptage de leurs pseudonymes russes. Or, en URSS, « beaucoup de Juifs soviétiques avaient camouflé leur origine avec une telle habileté» qu'il était «carrément impossible de les débusquer », ainsi que l'explique le rédacteur en chef d'une revue juive d'aujourd'hui

    (Cet article de la Pravda avait en fait une longue histoire, assez mal connue. Dès l'année 1946, des rapports du Comité central soulignaient que « sur les vingt-neuf critiques de théâtre en activité, seuls six étaient russes. On laissait entendre par là que la majorité des autres critiques de théâtre étaient juifs ». En novembre de la même année, quelque peu alarmés mais « forts de la certitude de bénéficier de toute la confiance du Parti, certains critiques de théâtre, persuadés que la victoire leur était assurée, se lancèrent dans une confrontation directe avec Fadeev"'», le tout-puissant président de l'Union des écrivains et favori de Staline. Leur tentative se solda par un échec. L'affaire, que l'on crut alors enterrée, allait refaire surface en 1949.)

    Cette affaire fit l'objet d'une vaste campagne dans la presse et les réunions du Parti. G. Aronson écrit à ce propos : « Le but de cette campagne était d'extirper les intellectuels juifs de tous les pores de la vie soviétique... On trouvait un malin plaisir à révéler l'identité de ceux qui se cachaient derrière des pseudonymes. Ainsi E.Kholodov n'était autre que Meïerovitch ; Iakovlev, Holzman ; Melnikov, Milman ; Iasny, Finkelstein ; Victorov, Zlotchevski ; Svetov, Scheidman ; etc. La Literatournaïa Gazeta ... s'employait activement à divulguer ces noms". »

    Il faut reconnaître que Staline avait su frapper le point sensible, celui qui agaçait fortement les masses populaires. Cependant, il n'était pas assez naïf pour lâcher tout de go le mot «juif ».

    L'affaire des « critiques de théâtre » servit de prélude à la longue et vaste campagne contre les « cosmopolites » (la balourdise soviétique s'empara de cette belle notion et en fit un délit). « Les "cosmopolites" visés par cette offensive étaient exclusivement des Juifs. Pas un seul domaine où on ne découvrît des "cosmopolites"... qui étaient par ailleurs des citoyens soviétiques parfaitement loyaux, jamais soupçonnés d'antisoviétisme, et sortis indemnes des grandes purges de Iagoda et Iéjov. Certains étaient fort influents, jouissant d'une grande notoriété dans leur domaine. » La dénonciation des « cosmopolites » déboucha ensuite sur la glorification imbécile et risible de la « supériorité » russe dans tous les domaines de la science, de la technique et de la culture.

    Il est vrai que, le plus souvent, les « cosmopolites » ne furent pas arrêtés, mais publiquement blâmés et chassés de leur poste dans les rédactions des journaux, les institutions idéologiques et culturelles, l'agence TASS, les éditions d'État, les facultés des lettres, les théâtres, la Philarmonie, et parfois aussi du Parti ; leurs publications furent gelées. Cependant, la campagne prenait de plus en plus d'ampleur, touchant de plus en plus de monde et de domaines d'activité. Sous couvert de lutte contre le «cosmopolitisme », des purges antijuives se déroulèrent à l'Académie des sciences, au sein de l'Institut de philosophie (gangrené depuis longtemps par des luttes de clans), d'économie, de droit, mais aussi à l'Académie des sciences sociales, à l'Institut d'études juridiques (pour gagner ensuite la magistrature).

    Ainsi, à la faculté d'histoire de l'université de Moscou, même l'académicien Mints - un falsificateur notoire, totalement dévoué au Parti communiste, honoré de la confiance personnelle de Staline, plusieurs fois décoré de l'ordre du même Staline, titulaire de plusieurs chaires dans plusieurs universités - fut déclaré « chef de file des cosmopolites dans la science historique ». Dans la foulée, on se mit à « libérer » un grand nombre de postes à l'université de Moscou, occupés par ses disciples ou d'autres professeurs d'origine juive.

    L'éviction des Juifs de la sphère des sciences exactes et appliquées se fit progressivement. - « La fin de l'année 1945 et l'année 1946 furent relativement tranquilles pour les Juifs de cette catégorie socioprofessionnelle ». Un chercheur qui a étudié le rôle des Juifs dans la science et l'industrie soviétiques de la période de la guerre illustre son propos par l'exemple suivant : « En 1946, un premier coup fut porté contre les personnels investis de responsabilités, et une grosse "affaire" fut montée. Les victimes en furent essentiellement des Russes... pas un seul Juif parmi elles... Les comptes rendus d'enquêtes comportaient des charges contre le directeur de l'usine aéronautique de Saratov, Israël Solomonovitch Lévine. On lui reprochait le fait que, pendant la bataille de Stalingrad, deux escadrilles n'avaient pas pu décoller, les avions fournis par son usine étant défectueux. Le fait était avéré, l'accusation n'avait pas été fabriquée de toutes pièces par les enquêteurs. Au demeurant, Lévine ne fut ni arrêté, ni même destitué.» - En 1946, «les commissaires du peuple B. L. Bannikov, L. M. Kaganovitch, S. Z. Guinzbourg, L. Z. Mekhlis conservèrent leur poste dans le nouveau gouvernement... Presque tous les Juifs qui avaient exercé les fonctions de vice-commissaires au sein du gouvernement pendant la guerre conservèrent également leur poste ». - L'auteur de cette étude note que les premiers coups portés contre les Juifs travaillant comme ingénieurs ou techniciens datent de 1947.

    En 1950, l'académicien A.F. Ioffé « fut contraint d'abandonner son poste de directeur de l'Institut de physique appliquée, qu'il avait créé en 1918 et dirigé sans interruption depuis lors ». - Au début de l'année 1951, on renvoya 34 directeurs et 31 ingénieurs en chef de l'industrie aéronautique. « La majorité de ceux qui figurent sur cette liste sont juifs. » - Si, en 1942, le ministère des Constructions mécaniques (le commissariat à l'Armement) comptait parmi ses directeurs et ses ingénieurs en chef une quarantaine de Juifs, il n'en restait plus que trois en 1953. - Au sein de l'armée soviétique, « on ne se contenta pas de chasser les généraux de nationalité juive. Les officiers de rang inférieur qui travaillaient dans le domaine de l'armement furent également écartés ».

    Les purges s'étendirent donc à l'industrie de défense, à l'aviation, à la construction automobile (épargnant cependant le secteur nucléaire), mais frappèrent surtout l'administration, les directeurs et les ingénieurs en chef, puis les agents de rang inférieur. Ces licenciements n'étaient cependant jamais motivés par l'appartenance nationale, mais par des délits économiques ou des relations familiales avec l'étranger - l'affrontement avec les Etats-Unis paraissait alors imminent. Les purges se propagèrent du Centre vers la province. Avec ce cercle infernal typiquement soviétique (si familier depuis les années 30 !) : ceux qui se sentaient menacés tentaient de se protéger en accusant quelqu'un d'autre.

    Ce fut comme un écho affaibli de l'année 1937 - le pouvoir soviétique rappelait aux Juifs qu'en aucun cas il ne les avait adoptés pour de bon, mais qu'il pouvait les rejeter à tout moment. « Nul n'est irremplaçable ! » (Reconnaissons toutefois que « Béria se montra tolérant à l'égard des Juifs - au moins pour ce qui est des nominations à des postes de responsabilité au sein de l'État ».)

    « Entre 1948 et 1953, les Juifs furent massivement boutés hors des sphères supérieures - celles qui étaient associées à des fonctions de prestige ou qui revêtaient une importance particulière pour les dirigeants du pays - de la production, de l'administration, des activités culturelles et idéologiques ; l'accès à toute une série d'établissements d'enseignement supérieur leur fut limité ou tout simplement refusé... Les postes de responsabilité au sein du KGB, des organes du Parti, de l'armée furent fermés aux Juifs, et dans nombre d'universités, d'institutions culturelles et scientifiques, le numerus clausus fut réappliqué. » - Les Juifs étaient désormais sous le coup du fameux questionnaire prolétarien qui avait tant pesé au cours des années 20 sur la noblesse, le clergé, l'intelligentsia et les autres « ci-devant ».

    « L'élite politique juive eut à souffrir de toutes ces perturbations au sein de l'appareil d'État, mais, curieusement, moins qu'on aurait pu le penser », conclut G. Kostyrtchenko. « Pendant la purge, les coups furent essentiellement portés contre les élites intermédiaires, les plus nombreuses - gestionnaires, journalistes, professeurs et autres représentants du monde intellectuel... Ce sont ces gens-là - qui n'avaient de juif que le nom et avaient presque complètement rompu avec leurs origines nationales - qui furent les principales victimes de la purge d'après-guerre. »

    D'un autre côté, les statistiques concernant les cadres scientifiques donnent les chiffres suivants : « A la fin des années 20, les Juifs représentaient 13,6% de l'ensemble des scientifiques du pays; en 1937, ils avaient atteint les 17,5 % » ; pour 1950, la proportion est de 15,4% (25 125 Juifs sur les 162 508 scientifiques soviétiques). - Vers la fin des années 80, S.Margolina en revenant sur cette époque en arrive à la conclusion qu'après la guerre, malgré l'ampleur de la campagne, « le nombre de Juifs hautement qualifiés exerçant des fonctions élevées resta toujours disproportionné. Mais, par comparaison avec les "années heureuses", il avait significativement diminué ». - A. Heifetz évoque « les souvenirs rédigés par l'un des pères de la bombe atomique soviétique, l'académicien Budker», dans lesquels il raconte comment lui et ses collègues, des nuits durant, jusqu'à tourner de l'œil de fatigue, travaillèrent pour doter l'Union soviétique de sa première bombe A - alors même que se déchaînait la campagne contre les « cosmopolites » -, et cette époque-là fut « la plus inspirée et la plus heureuse » de la vie de Budker.

    Mais si, « parmi ceux qui avaient reçu le prix Staline en 1949, on comptait, comme les années précédentes, un nombre important de Juifs » (pas moins de 13 %), en 1952, selon les estimations de S.Schwartz, il n'y en avait plus que 6 %. (Les statistiques concernant le nombre d'étudiants juifs dans les établissements d'enseignement supérieur d'Union soviétique n'ont pas été publiées de la période d'avant-guerre jusqu'en 1963, c'est-à-dire pendant près d'un quart de siècle ; nous les évoquerons au chapitre suivant.)

    Quant à la culture proprement juive - celle qui s'exprimait en langue yiddish -, déjà bien peu active à l'issue de la guerre, elle fut étouffée au cours des années 1948-1951 : suppression des subventions et fermeture des théâtres juifs, des maisons d'édition, des journaux, des librairies. Les émissions de radio en yiddish à destination de l'étranger cessèrent en 1949.

    Les années d'après-guerre pesèrent également sur les hauts gradés de l'armée : « en 1953, presque tous les généraux juifs » et « près de 300 colonels et lieutenants-colonels furent contraints de partir à la retraite ».

    Tandis que les leaders juifs croupissaient en prison, Staline avançait lentement, à pas feutrés (en 1949, la première bombe atomique avait vu le jour à point nommé). Il comprenait qu'en réglant son compte au Comité antifasciste juif, il allait soulever une tempête dans le monde entier. Mais il savait aussi que la communauté juive internationale était indissociablement liée à l'Amérique, devenue son ennemie dès les premières années de l'après-guerre, quand il avait refusé d'adhérer au plan Marshall.

    L'instruction judiciaire de l'affaire du CAJ reprit en janvier 1952. Les prévenus « furent accusés de collusion avec les "organisations nationalistes juives d'Amérique", de transmission à ces organisations d"'informations sur l'économie de l'URSS"..., d'avoir "soulevé la question de la colonisation de la Crimée et de la création d'une république juive sur ce territoire" ». Parmi les accusés, treize furent condamnés à mort : S. Lozovski, I. Youzefovitch, B. Chimeliovitch, V. Zouskine, des écrivains en vue : D. Berguelson, P. Markish, L. Kvitko, I. Fefer, D. Hofstein, et également : L. Talmi, I. Vatenberg, T. Vatenberg-Ostrovski, E. Teoumine. Au mois d'août, ils furent exécutés en secret.

    (Membre lui aussi du CAJ, Ilya Ehrenbourg ne fut même pas arrêté - « pur effet du hasard », d'après lui -, de même que le très adroit David Zaslavski. Après l'exécution des écrivains juifs, Ehrenbourg continua de s'évertuer à persuader les Occidentaux qu'ils étaient toujours vivants et en pleine activité55.) - L'affaire du CAJ connut quelques «ramifications» tout aussi secrètes : 110 arrestations, 10 condamnations à mort, 5 décès en cours d'enquête.

    À partir de l'automne 1952, Staline avança à visage découvert : les arrestations commencèrent parmi les professeurs de médecine de Kiev en octobre 1952, ainsi que dans les milieux littéraires de cette ville. La nouvelle se répandit immédiatement aussi bien parmi les Juifs d'URSS que dans le reste du monde. Le 17 octobre, La Voix de l'Amérique parlait déjà de « répressions de masse » parmi les Juifs soviétiques. Quant à ceux-ci, ils « étaient pétrifiés de terreur ».

    Et voilà que tout de suite après, en novembre, a lieu à Prague un procès dans le plus pur style stalinien : celui visant Slanski, premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque et juif, ainsi qu'un groupe de dirigeants de l'État et du Parti. Ce procès revêtit un caractère ouvertement antijuif, on cita les noms de « dirigeants juifs du monde entier » comme Ben Gourion ou Morgenthau, et, associés à eux, les Américains Truman et Acheson. Onze condamnés furent pendus et, parmi eux, huit Juifs. Klement Gottwald déclara en guise de conclusion : « Au cours de l'instruction et pendant le procès..., on a pu découvrir un nouveau canal par lequel la trahison et l'espionnage s'infiltrent dans le Parti communiste. C'est le sionisme. »

    Pendant ce temps, dès l'été 1951, se concoctait dans l'ombre l'« affaire des médecins ». Pour les organes de sécurité, rien de nouveau : au cours du procès Boukharine, en 1937, des médecins attachés au Kremlin avaient déjà été accusés de pratiques médicales criminelles à rencontre de certains dirigeants soviétiques - le professeur D. Pletnev, les docteurs L. Lévine et I.Kazakov. Et, dans sa crédulité, la masse soviétique s'était déjà indignée devant tant d'ignominie. On ne se gêna donc pas pour rejouer la même pièce.

    L'« affaire des médecins » n'était pas au départ spécifiquement dirigée contre les Juifs, comme le montre la liste des accusés parmi lesquels figurent aussi des médecins russes de haut niveau. Elle eut bel et bien pour cause la psychose de Staline, sa peur du complot, sa méfiance envers les médecins, surtout quand son état de santé se fut dégradé. On arrêta les éminents praticiens par petits groupes à partir de septembre 1952. Les interrogatoires s'accompagnèrent de violences physiques graves, d'accusations complètement absurdes, orientées vers la thèse d'un « complot terroriste en relation avec des services de renseignement étrangers », ourdi par des individus « à la solde des Américains », des « saboteurs en blouse blanche », des «nationalistes bourgeois » - cette dernière accusation visant forcément les Juifs. - Dans La Grande Terreur, Robert Conquest raconte le destin tragique de ces médecins haut placés. En 1935, le bulletin officiel - falsifié - sur la mort de Kouïbychev avait été signé par le commissaire à la Santé G. Kaminski, ainsi que par I. Khodorovski et L. Lévine. Ils avaient refait de même lors de la mort d'Ordjonikidze. Détenteurs de tels secrets, ils ne pouvaient à leur tour qu'être condamnés. - Conquest écrit : le docteur Lévine avait travaillé pour la Tchéka dès 1920, « collaborant avec Dzerjinski, Menjinski et Iagoda... "J'avais la confiance du responsable de cette institution"... On peut considérer que Lévine... faisait partie du cercle des collaborateurs de Iagoda au NKVD ». - Plus loin, nous lisons ces lignes édifiantes : « Parmi les médecins en vue qui portèrent publiquement de violentes accusations [en 1937] contre [le professeur de médecine] Pletnëv, on trouve les noms de M. Vovsi, B. Kogan et V. Zelenine - ceux-là mêmes qui..., en 1952-53, subirent des tortures pendant l'enquête sur 1'"affaire des médecins" », tout comme deux autres médecins, N. Cherechevski et V. Vinogradov, qui avaient jadis signé le rapport d'expertise sur la mort de Menjinski.

    Le 13 janvier 1953, la Pravda et les Izvestia publièrent le communiqué de l'agence Tass sur l'arrestation d'un groupe de « médecins-saboteurs ». Cette nouvelle fut ressentie par les Juifs soviétiques comme porteuse de lourdes menaces - mais, aussitôt, dans la meilleure tradition de la gouaille soviétique, on fit pression sur les Juifs les plus en vue pour qu'ils apposent leur signature au bas d'une lettre adressée à la Pravda, dénonçant dans les termes les plus virulents les menées des « nationalistes bourgeois » juifs et approuvant l'action du gouvernement. Plusieurs dizaines de signatures furent ainsi collectées. (Parmi les signataires : M.Romm, D.Oïstrakh, S.Marchak, L.Landau, V.Grossman, E.Guilels, I.Dounaïevski. Dans un premier temps, Ehrenbourg refusa de signer et eut même l'audace d'écrire à Staline - « pour vous demander conseil ». Il sut faire preuve en l'occurrence d'un sens de l'esquive vraiment exceptionnel. Lui-même, Ehrenbourg, voyait clairement qu'« il n'existe pas de nation juive » et que la seule issue est l'assimilation - le nationalisme juif « conduisant nécessairement à la trahison » ; mais, d'un autre côté, le texte qu'on lui demandait de signer pouvait être mal interprété par « les ennemis de notre Patrie ». Par ailleurs, «je ne peux à moi seul résoudre ce problème » ; mais si « les camarades dirigeants me font savoir... [que ma signature] est souhaitable... [et] utile à la défense de la Patrie et au mouvement pour la paix, je signerai aussitôt ».)

    Ledit projet de lettre à la Pravda fit l'objet de multiples remaniements de la part de l'appareil du Comité central et le texte finit par prendre une forme plus mesurée. Mais elle ne fut pourtant jamais publiée. Est-ce à cause de l'indignation que cette affaire avait soulevée dans l'opinion occidentale ? En tout cas, certains faits permettent de penser que, dès avant la mort de Staline, on mit « une sourdine à l'affaire des médecins ».

    Après son annonce publique, cette affaire « avait entraîné dans tout le pays une vague de persécutions à rencontre des médecins juifs. Dans de nombreuses villes, les organes de sécurité montèrent des "affaires" contre les praticiens juifs... Ceux-ci n'osaient plus se rendre sur leur lieu de travail et leurs patients avaient peur de recourir à leurs services ».

    Après la campagne contre les « cosmopolites », suivie par l'explosion de la « colère populaire » à propos de l'« affaire des médecins », il n'est pas étonnant que de nombreux Juifs aient éprouvé une grande peur : c'est ainsi que commença à circuler et à prendre corps une rumeur selon laquelle Staline projetait de déporter massivement les Juifs dans des régions reculées de Sibérie et du Grand Nord, rumeur qu'étayaient les exemples de déportation de peuples entiers après la guerre. - Dans une étude récente, l'historien G.Kostyrtchenko, grand spécialiste de la politique « juive » de Staline, réfute avec des arguments très solides ce « mythe de la déportation » en montrant qu'aucun fait n'est venu le confirmer, ni à l'époque ni plus tard, et qu'en tout état de cause Staline n'avait pas les moyens de mettre en œuvre une telle déportation.

    Mais on ne peut qu'être frappé par l'ampleur du trouble dont furent alors saisis les Juifs soviétiques qui avaient embrassé sans réserve la cause de l'idéologie soviéto-communiste. Bien des années plus tard, S.K. me confia : « Ce qui me fait le plus honte dans ma vie, c'est d'avoir cru, en 1953, à l'affaire des médecins ! - qu'ils aient pu être mêlés même involontairement à un complot fomenté depuis l'étranger... »

    Et voici ce qu'on peut lire à propos de cette période dans un ouvrage publié à Londres dans les années 60 : « Malgré le caractère ouvertement antisémite de la période stalinienne..., beaucoup [de Juifs] priaient pour que Staline restât en vie, car l'expérience avait montré que tout affaiblissement du pouvoir signifiait un massacre des Juifs. Nous étions parfaitement conscients des sentiments hostiles qu'éprouvaient à notre endroit les "peuples frères". »

    Le 9 février, une bombe explosa à l'ambassade d'URSS à Tel-Aviv. Le 11 février, l'Union soviétique rompit ses relations diplomatiques avec Israël. Le conflit autour de l'« affaire des médecins » s'envenima encore davantage.

    Et c'est là que Staline commit un faux pas, le premier de sa carrière, peut-être. Il ne comprit pas que les développements de cette affaire pouvaient constituer un danger pour lui personnellement, lui qui se croyait à l'abri sur son Olympe inaccessible, derrière ses portes blindées. L'explosion d'indignation à travers le monde entier coïncida avec des actions énergiques menées à l'intérieur du pays par des forces dont on peut supposer qu'elles avaient décidé d'en finir avec Staline. Il est fort possible que cela se soit fait avec le concours de Béria (voir, par exemple, la version qu'en a donnée Avtorkhanov).

    Après le communiqué officiel sur l'affaire des médecins, Staline vécut encore 51 jours. « La libération et la mise hors de cause des médecins fut ressentie par les Juifs soviétiques de la vieille génération comme une répétition du miracle de Pourim » : Staline disparut en effet le jour même de la fête de Pourim, date à laquelle Esther sauva les Juifs de Perse du massacre ordonné par Aman.

    Le 3 avril, tous ceux qui avaient survécu à leur arrestation dans le cadre de l'« affaire des blouses blanches » furent élargis. La nouvelle fut officiellement rendue publique le lendemain.

    Ce n'était pas la première fois que les Juifs remettaient l'Histoire en mouvement.

    Chapitre 23 - Jusqu'à la guerre des six jours

    Dès le lendemain de la mort de Staline, le 6 mars, le MGB ( Ministère de la Sécurité d'État ) « cessa d'exister » - officiellement, bien sûr : en fait, Béria avait mis la main dessus en l'intégrant au ministère de l'Intérieur, ce qui lui permettait de « mettre au jour les malversations » dont les agents du MGB s'étaient rendus coupables et en premier lieu son chef, Ignatiev, qui avait remplacé Abakoumov dans le plus grand secret et dont personne n'avait encore prononcé le nom en public. Il semble que Béria ait commencé à perdre la confiance de Staline vers 1952, qu'Ignatiev-Rioumine se soit employé à l'évincer dans le cadre de l'« affaire des médecins », et que le cours des événements l'ait placé au centre de la nouvelle opposition à Staline. Un mois plus tard, le 4 avril, il pouvait se sentir suffisamment fort pour dénoncer l'« affaire des médecins » et accuser Rioumine de l'avoir montée de toutes pièces. Et dans les trois mois qui suivirent, les relations diplomatiques avec Israël furent rétablies.

    Tout cela fit renaître l'espoir parmi les Juifs soviétiques et le renforcement du rôle de Béria aurait pu leur ouvrir des perspectives prometteuses si celui-ci n'avait été rapidement éliminé.

    Mais, pendant quelque temps, les choses continuèrent sur leur lancée. « Avec la mort de Staline... beaucoup de Juifs purent retrouver les postes d'où ils avaient été chassés » ; « pendant la période du "dégel", beaucoup de vieux sionistes furent libérés des camps de concentration » ; « des groupements sionistes commencèrent à se constituer, d'abord à l'échelon local ».

    Mais la tendance s'inversa de nouveau. En mars 1954, l'Union soviétique opposa son veto lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU proposa d'ouvrir le canal de Suez à la flotte israélienne. A la fin de l'année 1954, Khrouchtchev prit ouvertement des positions proarabes et anti-israéliennes. Dans son fameux rapport au 20e Congrès, en février 1956, il évoqua largement les purges de 1937-1938 sans s'attarder spécialement sur le fait que parmi leurs victimes avaient figuré bon nombre de Juifs ; ils ne mentionna pas non plus les leaders juifs fusillés en 1952 ; abordant l'« affaire des médecins », il ne dit pas clairement qu'elle était dirigée contre les Juifs. - « On peut facilement imaginer l'amertume que cela provoqua au sein de la communauté juive », sentiment qui « gagna les milieux communistes juifs de l'étranger et même la direction des Partis communistes où les Juifs étaient particulièrement nombreux (comme au Canada ou en Amérique) ». - En avril 1956, à Varsovie - sous un régime communiste, mais à forte influence juive -, le journal juif Volkstimme publia un article retentissant où étaient cités les noms des Juifs ayant œuvré dans les domaines politique et de la culture et qui avaient disparu aussi bien pendant les années 1937-1938 qu'au cours de la période 1948-1952. Malgré cela, on y vitupérait les « ennemis capitalistes » et les « déviations de Béria », tout en se félicitant du retour à « la politique national-léniniste ». Mais « l'article de la Volkstimme fit l'effet d'une bombe ».

    Dans le monde entier, les communistes et les Juifs se mirent à exiger bruyamment des explications de la part des dirigeants soviétiques. « Tout au long de l'année 1956, les étrangers qui se rendirent en URSS posèrent ouvertement des questions sur la situation des Juifs en Union soviétique, et plus précisément sur les raisons pour lesquelles le gouvernement soviétique ne rompait pas, sur la question juive, avec le lourd héritage du stalinisme » - un sujet constamment abordé par les journalistes étrangers et par les délégations des « Partis communistes frères ». (C'est notamment ainsi que s'explique la retentissante campagne dans la presse soviétique à propos de la « trahison » de l'écrivain américain Howard Fast, jusque-là ardent défenseur du communisme.)

    Pendant ce temps, « des centaines de Juifs soviétiques prenaient part, sous une forme ou sous une autre, aux réunions organisées dans diverses villes par les groupes ou cercles sionistes renaissants », « auxquels participaient activement des sionistes de la vieille génération qui avaient gardé des contacts avec des parents ou des amis établis en Israël ».

    En mai 1956, une délégation du Parti socialiste français se rendit à Moscou. « On porta une attention particulière à la situation des Juifs en Union soviétique. » Pour Khrouchtchev, le problème était délicat : il ne pouvait plus se permettre de refuser toute explication, mais, surtout après son expérience ukrainienne d'après la guerre, il comprenait que les Juifs avaient peu de chances de retrouver la position qu'ils avaient occupée dans les années 1920-1930. Il répondit donc de la sorte : « Au début de la révolution, nous avions beaucoup de Juifs dans les organes dirigeants du Parti et du gouvernement... Plus tard, nous avons formé un autre encadrement... Aujourd'hui, si les Juifs voulaient occuper les premières places dans nos républiques, cela provoquerait bien sûr le mécontentement des populations locales... Si un Juif est nommé à un poste élevé et s'entoure de collaborateurs juifs, cela provoque naturellement de la jalousie et de l'hostilité envers les Juifs en général. » - (Cet argument de Khrouchtchev à propos des « collaborateurs juifs » fut qualifié d'« étrange » et de « spécieux ».) - Au cours du même entretien, on aborda la question de la culture juive, des écoles juives, et à ce propos Khrouchtchev s'exprima ainsi : « Si l'on créait des écoles juives, il n'y aurait sans doute pas beaucoup de candidats pour les fréquenter. Les Juifs sont disséminés sur tout le territoire de notre pays... Si l'on obligeait les Juifs à étudier dans des écoles juives, cela provoquerait certainement parmi eux une grande indignation. Cela serait ressenti comme une sorte de ghetto. »

    Trois mois plus tard, en août 1956, une délégation du Parti communiste canadien se rendit à son tour en URSS, « expressément mandatée pour faire toute la lumière sur la question juive ». Celle-ci se trouvait donc au centre des préoccupations des Partis communistes occidentaux dans la période de l'après-guerre. « Khrouchtchev rejeta comme calomnieuses à son égard et à l'égard du Parti tous les accusations d'antisémitisme », cita les noms de plusieurs Juifs occupant des postes de responsabilité, « mentionna même sa belle-fille qui était juive », mais aussitôt, « de manière plutôt inattendue..., enchaîna sur la question des "qualités et défauts de chaque peuple" et s'attarda sur "un certain nombre de défauts propres aux Juifs" », parmi lesquels il cita « l'absence de fiabilité politique », sans pour autant faire mention de leurs qualités ni parler des autres peuples.

    Au cours de cet entretien, Khrouchtchev reprit à son compte la décision de Staline de refuser la création d'une République autonome juive de Crimée en s'appuyant sur le même argument que celui-ci - le risque militaire que cela pouvait représenter pour l'Union soviétique. Ces propos furent très mal ressentis par l'opinion juive. La délégation canadienne insista pour que le Comité central du Parti communiste d'Union soviétique publie une déclaration spécialement et exclusivement consacrée aux souffrances endurées par les Juifs, - « mais elle se heurta à un refus catégorique » : « D'autres peuples et d'autres républiques qui ont souffert des méfaits perpétrés par Béria contre leur culture se demanderaient pourquoi il n'est question que des Juifs dans cette déclaration. » (Le commentaire de S. Schwartz est sans appel : « La faiblesse de cette argumentation saute aux yeux ».)

    Mais les questions ne s'arrêtèrent pas là. « Des communistes juifs de l'étranger tentèrent d'user de leur influence occulte » pour obtenir « des explications sur le sort de l'élite culturelle juive », et en octobre de la même année, vingt-six « leaders et écrivains progressistes juifs » occidentaux s'adressèrent publiquement au Premier ministre Boulganine et au « président » Vorochilov en leur demandant de faire « une déclaration publique et autorisée sur les injustices commises et sur les mesures prises en vue du rétablissement des institutions culturelles juives ».

    Mais la politique adoptée par le gouvernement soviétique à l'égard des Juifs - aussi bien sous le règne des « sept boyards » (direction collective de 1953 à 1957 qui succéda à Staline dès sa mort, présidée par G.Malenkov) que sous celui de Khrouchtchev - se caractérisa par son incohérence, sa prudence et sa duplicité, ce qui ne manque pas de susciter des attentes et des initiatives contradictoires.

    L'été 1956 fut riche en espoirs politiques de toutes sortes, y compris pour les Juifs. Le secrétaire de l'Union des écrivains, Sourkov, avait déjà annoncé à une maison d'édition communiste de New York que l'on projetait de créer une maison d'édition juive, un théâtre juif, un journal, une revue trimestrielle, d'organiser une conférence pansoviétique réunissant des écrivains et des personnalités appartenant à la culture juive, et que d'ores et déjà une commission avait été mise en place pour rétablir la culture d'expression juive (en yiddish). En 1959, « il y avait de nouveau pas mal d'écrivains et de journalistes juifs à Moscou " ». « L'optimisme que fit naître en nous l'année 1956 ne retomba pas de sitôt », se souvient une personnalité juive de l'époque.

    Mais les autorités persistaient dans leurs hésitations et leurs atermoiements, freinant le développement d'une culture juive autonome. On peut penser que Khtrouchtchev en personne y fut pour beaucoup.

    Et là-dessus déboula une avalanche d'événements : l'affaire du canal de Suez, la guerre menée par Israël, l'Angleterre et la France contre l'Egypte (« Israël est en train de se suicider », déclarait, menaçante, la presse soviétique), et le soulèvement en Hongrie qui revêtit un caractère anti-juif - point presque passé sous silence par les historiens -, peut-être à cause du grand nombre de Juifs au sein du KGB hongrois. (N'est-ce pas là une des raisons, même si ce ne fut peut-être pas la principale, pour lesquelles l'Occident ne soutint pas le soulèvement hongrois ? - Il faut dire qu'il était trop occupé par le problème de Suez. Mais les dirigeants soviétiques ne pouvaient-ils pas en tirer la conclusion que mieux valait étouffer la question juive ?)

    Un an plus tard, Khrouchtchev triompha de ses adversaires au sommet du Parti, et Kaganovitch se trouva parmi ceux qui furent évincés du pouvoir. À première vue, ce n'était pas grand-chose. Il n'était pas le seul ni le plus important parmi les limogés. Et il ne le fut pas en tant que Juif. Cependant, « du point de vue juif, son éviction marquait la fin d'une époque ». Les chiffres parlaient d'eux-mêmes : « Les Juifs avaient disparu non seulement des organes dirigeants du Parti, mais aussi de ceux du gouvernement. »

    Pour les Juifs, le temps était venu de s'interroger sérieusement sur l'attitude à adopter envers le pouvoir - ce pouvoir-là.

    David Burg, qui avait émigré dès 1956, formula la réponse à cette question en des termes qui ne pouvaient que convenir au pouvoir soviétique : « Certains pensent que l'antisémitisme "d'en bas" est plus dangereux que l'antisémitisme "d'en haut" ; « certes, le pouvoir pèse sur nous, mais il tolère notre existence. Si une révolution se produisait, il y aurait une période d'anarchie au cours de laquelle nous serions tout simplement massacrés. C'est pourquoi soutenons le pouvoir en place, aussi mauvais soit-il »

    Dès les années 30, des craintes de ce genre s'étaient déjà manifestées à plusieurs reprises : les Juifs doivent soutenir le pouvoir bolchevique en URSS parce que, sans lui, les choses seraient encore bien pires. Et maintenant, quoique le pouvoir soviétique soit devenu encore plus mauvais, les Juifs doivent continuer à s'y accrocher comme devant !

    Ces recommandations furent entendues en Occident, surtout aux États-Unis, même aux pires moments de la guerre froide. Par ailleurs, l'État socialiste d'Israël nourrissait encore bien des sympathies pour le communisme et pardonnait beaucoup de choses à l'Union soviétique pour le rôle qu'elle avait joué dans l'écrasement de l'Allemagne hitlérienne. Mais comment, dans ces conditions, comprendre l'antisémitisme en URSS ? Les recommandations de D. Burg et de ses semblables arrivaient à point nommé, permettant de glisser de l'antisémitisme du gouvernement soviétique à l'« antisémitisme du peuple russe », éternel et maudit.

    Certains parmi les Juifs évoquèrent alors avec nostalgie la fameuse Section juive, dissoute en 1930 (Dimanstein et ses autres dirigeants avaient été fusillés depuis belle lurette), qui, dans les années 20, passait pour trop communiste : la Section juive « protégeait d'une certaine façon les intérêts nationaux juifs..., c'était un organe dont l'activité avait des aspects positifs ».

    La politique de Khrouchtchev restait, quant à elle, plutôt incertaine et floue : on peut supposer qu'il n'aimait pas trop les Juifs, mais qu'il ne cherchait pas non plus à les combattre, d'autant moins qu'il se rendait bien compte des inconvénients que cela pouvait présenter sur le plan international. Des concerts et des lectures publiques furent autorisés en 1957-1958 dans un grand nombre de villes (ainsi, « en 1961, près de 300 000 personnes assistèrent à des soirées littéraires et à des récitals de chansons juives » ; mais, dans le même temps, on interdit la diffusion en URSS du journal Volkstimme, publié à Varsovie, coupant ainsi tout lien avec l'actualité juive internationale. En 1954, après une longue interruption, parut la traduction russe du Petit Motl de Cholem Aleichem, puis d'autres livres du même auteur traduits en plusieurs langues; ses œuvres complètes, publiées en 1959, bénéficièrent d'un tirage important. Bien que d'orientation strictement officielle, une revue en langue yiddish, Sovietisch Heimland, vit le jour à Moscou en 1961. Les œuvres d'auteurs juifs fusillés furent publiées aussi bien en yiddish qu'en russe, et l'on put entendre des chansons juives à la radio. En 1966, « près de cent écrivains juifs vivent en URSS », ils écrivent en yiddish, mais « presque tous ces auteurs s'expriment aussi en russe en tant que journalistes ou traducteurs », et « beaucoup enseignent dans les écoles russes ». Le théâtre juif ne se reconstitua qu'en 1966. Et en cette même année 1966, S. Schwartz définit les Juifs comme des « orphelins culturels ». Il est vrai qu'un autre auteur note avec amertume : « On ne peut expliquer par la seule politique officielle le manque d'enthousiasme et d'intérêt... de larges couches de la population juive » pour les initiatives culturelles de l'époque. « En ces années-là, les acteurs juifs se produisaient, à de rares exceptions près, devant des salles à moitié vides. Les livres des écrivains juifs se vendaient mal. »

    Pour ce qui concerne la religion juive, la politique de Khrouchtchev fut tout aussi retorse, mais beaucoup plus intransigeante. La religion juive représentait un objectif parmi d'autres dans l'assaut mené contre la religion en général, et on sait les dégâts qu'il causa à la religion orthodoxe. Plus aucun établissement de formation du clergé à partir des années 30, comme pour toutes les autres religions avant la guerre. Une école rabbinique fut ouverte à Moscou en 1957 ; elle n'accueillit que 35 étudiants qui furent par la suite systématiquement expulsés, notamment par la privation du droit de résider à Moscou. La publication des livres de prière, la production d'objets du culte furent soumises à toutes sortes d'entraves. Jusqu'en 1956, les boulangeries d'État avaient fabriqué le pain azyme pour la Pâque juive ; des mesures d'interdiction partielles furent prises à partir de 1957, et furent généralisées en 1961. Recevoir par la poste du pain azyme de l'étranger fut tantôt autorisé, tantôt interdit - on alla même jusqu'à obliger les destinataires de ces envois à exprimer dans la presse leur refus indigné. - Des synagogues furent fermées dans de nombreuses villes. « En 1966, il ne restait plus que soixante-deux synagogues en URSS. » Cependant, les autorités n'osèrent pas les fermer à Moscou, Leningrad, Kiev, ni dans les capitales des autres républiques. Et dans les années 60, d'importantes cérémonies religieuses furent célébrées à l'occasion des grandes fêtes qui rassemblaient dans les rues, autour des synagogues, des foules nombreuses (de dix à quinze mille personnes. S.Schwartz note qu'au cours des années 60 la vie religieuse des Juifs soviétiques était en plein déclin, mais, avec la largeur de vues qui le caractérise, il ajoute qu'il s'agissait là de l'aboutissement d'un long processus de sécularisation des consciences initié dès la fin du 19e siècle (il précise encore que la même évolution avait eu lieu en Pologne entre les deux guerres, alors que ce pays était tout sauf communiste). - La confession juive en URSS fut privée d'une direction centrale unique ; mais, en cas de besoin - lorsqu'il s'agissait de faire croire au monde que les Juifs d'URSS baignaient dans la prospérité, ou de s'élever avec indignation contre la menace de guerre atomique -, le pouvoir soviétique savait faire pression efficacement sur les rabbins les plus en vue. « Le pouvoir soviétique a utilisé plus d'une fois les autorités religieuses pour servir ses fins en matière de politique étrangère.» C'est ainsi qu'«en novembre 1956, un groupe de rabbins publia une protestation à propos de la campagne du Sinaï [d'Israël]».

    Après la crise de Suez, en 1956, la situation de la religion juive en URSS devint encore plus difficile : la mode était alors à la « lutte contre le sionisme ». En tant que tel, comme une des variantes du socialisme, le sionisme aurait pu entretenir des relations presque fraternelles avec le Parti de Marx et de Lénine. Mais, ayant décidé à partir du milieu des années 50 de s'assurer l'amitié des peuples arabes, les dirigeants soviétiques furent conduits à mener un combat acharné contre le sionisme. Pour autant, aux yeux des masses soviétiques, celui-ci ne représentait qu'une notion vague et abstraite, quelque chose de très lointain. Alors, pour donner corps et consistance à ce combat, on présenta le sionisme sous la forme d'un condensé des clichés traditionnels sur les Juifs. Aux attaques dirigées contre ce prétendu sionisme se mêlèrent ainsi des motifs ouvertement antisémites. Si, au cours des années 20 et 30, la religion juive avait été relativement moins persécutée que l'orthodoxe, l'année 1957 fut marquée, selon un observateur étranger, par « une forte recrudescence de la lutte contre le judaïsme », « un tournant dans la persécution de la religion juive », « des attaques non seulement contre la religion juive, mais contre les Juifs en généra ». - Un épisode de cette campagne fit alors grand bruit : la publication en 1963, en ukrainien, par les éditions de l'Académie des sciences d'Ukraine, d'une brochure intitulée Le judaïsme tel qu'il est, tirée à 12 000 exemplaires. Ses illustrations - des caricatures explicitement antijuives - provoquèrent un tollé dans le monde entier, y compris parmi les « amis » communistes (financés par Moscou). Les leaders des Partis communistes des États-Unis et de Grande-Bretagne poussèrent des cris indignés, de même que L'Humanité, L'Unita, un journal prochinois de Bruxelles et de nombreuses autres voix, tandis que la Commission des droits de l'homme de l'ONU exigeait des explications du représentant de l'Ukraine. De son côté, l'Association culturelle juive internationale réclama que l'auteur et l'illustrateur de cette brochure fussent traduits en justice. La partie soviétique fit longtemps la sourde oreille, arguant qu'à part les illustrations - et encore - « ce livre [méritait] un jugement globalement positif ». Mais la Pravda dut finir par admettre que « cette brochure... mal préparée » comportait « une série de jugements erronés... et que ses illustrations pouvaient heurter les sentiments des croyants et prêter le flanc à des accusations d'antisémitisme », alors que, « comme tout le monde le sait, ce problème ne se pose pas et ne peut pas se poser dans notre pays » ; dans le même temps, on pouvait lire dans les Izvestia que, malgré les défauts du texte, « l'idée centrale... ne peut soulever aucune contestation ».

    On procéda également à quelques arrestations de Juifs religieux, accusés d'«espionnage au profit d'un État capitaliste » [Israël], et les synagogues furent désignées comme les « couvertures de diverses "opérations" criminelles » - pour semer encore un peu plus la peur parmi les autres Juifs.

    Il ne restait plus de Juifs aux postes les plus en vue, mais on pouvait en trouver encore beaucoup à des postes de moindre responsabilité, quoique très convoités. (Et même si, par exemple, Véniamine Dymchitz resta à la tête du Gosplan à partir de 1962, cumulant cette fonction avec celle de vice-président du Conseil des ministres de l'URSS et de membre du Comité central de 1961 à I986. Il faut dire que les Juifs avaient été si nombreux à entrer « à la Tchéka, au NKVD, au ministère de l'Intérieur..., que même après les purges les plus radicales, quelques-uns furent miraculeusement préservés, comme par exemple le fameux capitaine Ioffé qui avait œuvré dans les camps de Mordovie ».

    D'après le recensement général de 1959, on comptait alors en URSS 2 268 000 Juifs. (Il est vrai que certains contestent ce chiffre : « Tout le monde sait... qu'il y a plus de Juifs en URSS que n'en dénombrent les recensements », car le jour où ceux-ci sont effectués, chacun peut se déclarer non pas d'après son passeport, mais comme il veut. - 95,3 % d'entre eux vivaient dans les villes, alors qu'ils étaient 82 % en 1926 et 87 % en 1939". On peut même ajouter, en anticipant de quelques années, que, selon le recensement de 1970, « l'augmentation du nombre des Juifs résidant à Moscou et Leningrad ne s'explique probablement pas par un accroissement naturel de leur population, mais par la migration (malgré toutes les limitations imposées par l'autorisation de résidence) en provenance d'autres villes du pays ». Au cours de ces onze années, la ville de Kiev accueillit également « au moins plusieurs milliers de Juifs. Le processus de concentration des Juifs dans les grandes villes se poursuit depuis plusieurs décennies ».

    A ceux qui connaissent la différence du niveau de vie en URSS entre ville et campagne, ces données diront quelque chose. G. Rosenblum, rédacteur en chef du journal populaire israélien Ediot Akhronot, cite le récit presque comique que fit l'un des ambassadeurs d'Israël à Moscou de son voyage à travers l'URSS au milieu des années 60. Dans un grand sovkhoze de la région de Kichinev, on lui fait savoir que « les Juifs qui travaillent ici souhaitent le rencontrer. Il est fort réjoui d'apprendre que des Juifs travaillent dans un sovkhoze » (pour Israël, aimer le travail de la terre est bon signe). Il poursuit son récit : « On me présenta trois Juifs... : le premier était caissier, le second rédigeait le journal mural du sovkhoze, et le troisième s'occupait de gestion. Je n'en vis pas d'autres. Autrement dit, les Juifs continuaient de faire ce qu'ils avaient toujours fait. » G. Rosenblum confirme ce propos : « La masse des Juifs soviétiques s'est détournée du travail manuel . » - Et L. Shapiro de conclure : « Les tentatives d'orienter les Juifs vers le travail de la terre, ce qu'on a appelé le processus d'agrarisation, se sont soldées par un échec malgré tous les efforts déployés par les organisations juives et... les subventions de l'Etat. »

    À Moscou, Leningrad, Kiev, les villes les mieux nanties à la fois sur le plan matériel et sur le plan culturel - par comparaison avec le reste du pays, y compris les autres centres urbains -, les Juifs représentaient, d'après le recensement de 1959, respectivement 3,9 %, 5,8 % et 13,9 % de la population - ce qui n'est pas peu, si l'on considère qu'en 1959 les Juifs ne représentaient plus que 1,1 % de la population globale de l'URSS. C'est cette concentration très élevée - à hauteur de 95 % - des Juifs dans les villes, qui explique leur réaction douloureuse face au « système d'interdictions et de limitations mis en place dès le début des années 40 », tel que nous l'avons mentionné au chapitre précédent. Et, « bien que ces règlements limitatifs n'aient jamais été publiés et que les autorités se soient toujours obstinées à nier leur existence, ils empêchèrent réellement les Juifs d'accéder à de nombreux domaines d'activité, de nombreuses professions, de nombreux postes ».

    On raconte qu'une rumeur commença à circuler alors parmi les Juifs, selon laquelle Khrouchtchev aurait déclaré dans un discours (non publié) que« seront acceptés dans les universités le même nombre de Juifs que celui de ceux qui travaillent dans les mines ». Il est possible que Khrouchtchev ait lâché ce genre de propos - c'était tout à fait son style -, mais cet équilibrage qu'il impliquait ne fut jamais mise en œuvre. En revanche, il est vrai qu'au début des années 60, alors que le nombre d'étudiants juifs avait augmenté dans l'absolu, leur nombre relatif avait diminué de façon significative par comparaison avec la situation d'avant-guerre : alors qu'en 1936, la proportion des Juifs parmi les étudiants était 7,5 fois plus élevée que celle des Juifs par rapport au reste de la population du pays, ce chiffre était désormais tombé à 2,7. Ces nouvelles statistiques sur la répartition par nationalités des étudiants et des élèves de l'enseignement secondaire furent publiées pour la première fois après la guerre dans l'annuaire L'Économie de l'URSS en 1963, et mises à jour chaque année jusqu'en 1972. Au cours de l'année universitaire 1962-1963, les étudiants juifs occupaient, en données absolues, la quatrième place derrière les trois nations slaves : 79 300 sur 2 943 700 étudiants (soit 2,69 % de l'ensemble). L'année suivante, ils étaient 82 600, alors que le nombre total d'étudiants en URSS était de 3 260 700 (soit 2,53 %). Cette proportion resta pratiquement inchangée jusqu'en 1969-1970 : 101 100 Juifs pour 4 549 900 étudiants, puis elle commença à décroître - en 1972-1973 : 88 500 pour 4 630 200 (soit 1,91 %)46. (Notons au passage que cette diminution coïncide chronologiquement avec le début de l'émigration juive vers Israël.)

    La proportion des Juifs dans la recherche scientifique se mit également à chuter au cours des années 60 : 9,5 % en 1960 ; 6,1 % en 1973. - Au cours de cette période, « l'art et la littérature soviétiques comptent des dizaines de milliers de noms juifs » : 8,5 % des écrivains et des journalistes ; 7,7 % des artistes et des peintres. Egalement plus de 10 % des juges et des avocats ; près de 15 % des médecins. (Les Juifs sont par tradition nombreux à exercer la médecine, mais, à cette époque où la « psychiatrie soviétique », de sinistre mémoire, commençait à jeter des gens sains d'esprit dans des asiles de fous, qui, hélas, en constituait le personnel ? - Passant en revue les « professions juives », M. Heifetz écrit ceci : « La psychiatrie, c'est le monopole des Juifs, m'a dit un ami psychiatre, un Juif, peu avant mon arrestation ; mais, ces derniers temps, par décision administrative, on s'est mis à nous envoyer des Russes. » Et il cite des exemples : le psychiatre le plus important de Leningrad, le professeur Averbuch, se rend régulièrement au KGB pour y effectuer des expertises ; à Moscou, c'est le fameux Lunz ; à Kalouga, c'est Lifchitz et « toute sa clique juive ». - (Quand Heifetz fut arrêté, sa femme se mit à la recherche d'un avocat « accrédité », c'est-à-dire mandaté par le KGB pour s'occuper d'affaires politiques, et « elle ne put trouver un seul Russe », tous les avocats de ce genre étaient juifs.)

    En 1956, Fourtseva, qui exerçait à l'époque les fonctions de premier secrétaire du Parti à Moscou, « se plaignit de ce que, dans certaines institutions, le personnel était composé de Juifs pour plus de la moitié ». (Pour rééquilibrer les plateaux de la balance, je dirai ceci : à cette époque-là, la présence des Juifs dans l'appareil soviétique n'était pas une mauvaise chose. Aussi obtuse qu'impitoyable, la bureaucratie soviétique a toujours été tournée contre les individualités, les personnes vivantes, les usagers. Et les fonctionnaires russes, figés dans leurs prérogatives, saisissaient n'importe quel prétexte pour opposer leur refus catégorique à toute requête ; tandis que les fonctionnaires juifs étaient bien plus accessibles à la dimension humaine des choses, avec eux les choses pouvaient s'arranger.) - L. Shapiro rapporte que des plaintes s'élevèrent parce que, dans les républiques non russes, les Juifs étaient évincés des structures de pouvoir par les élites locales, - mais il s'agissait là de la mise en œuvre d'une politique générale qui touchait les Russes de la même manière.

    On ne peut s'empêcher de penser à l'Amérique de ces années-là. En 1965, la section new-yorkaise du Comité juif américain mena une enquête officieuse parmi plus de mille cadres supérieurs de cinquante banques de cette ville, après quoi elle adressa à celles-ci une protestation parce qu'on ne comptait que 3 % de Juifs parmi les personnes interrogées, alors que les Juifs représentaient le quart de la population new-yorkaise : autrement dit, le numerus clausus n'était pas respecté. Alors le président de l'Union des banques de l'Etat de New York lui répliqua que les banques ne recrutaient pas leur personnel en fonction « de la race, de la confession, de la couleur de peau ou de l'origine nationale », ni ne prenaient en compte ces critères. (Notons que, deux ans auparavant, le Comité juif avait procédé au même type de sondage dans cinquante des plus importants services municipaux des État-Unis, et en 1964 dans des firmes industrielles de la région de Philadelphie.)

    Mais revenons aux Juifs soviétiques. Après avoir émigré hors d'URSS, beaucoup d'entre eux se sont prévalus de leurs activités passées dans la presse, l'édition, le cinéma. C'est ainsi qu'un auteur juif nous apprend que « c'est grâce à lui [Syrokomski] que tous les postes de responsabilité à la Literatournaïa gazeta furent occupés par des Juifs ». Cependant, vingt ans plus tard, on pouvait lire ceci : « Le nouvel antisémitisme prenait de l'ampleur... et dans la deuxième moitié des années 60, il constituait une entreprise organisée de déconsidération, d'humiliation et d'isolement de tout un peuple. »

    Alors, comment rassembler tous ces morceaux ? Comment se forger une opinion impartiale ?

    Mais voici que les sphères supérieures de l'économie se mirent à émettre des signaux qui alarmèrent fortement les Juifs. « La tendance à la concentration des Juifs dans certains secteurs de la vie économique, phénomène bien connu de la sociologie juive, s'observait encore en URSS. » Or, dans les années 60, notre cher Nikita se rendit soudain compte que l'économie soviétique avait été mise en coupe réglée par des voleurs et des filous.

    « Lancée en 1961, la campagne contre le "pillage de la propriété soviétique", revêtit un caractère ouvertement antisémite. » Le Soviet suprême décréta une série de mesures répressives, d'abord contre le « trafic de devises », ensuite contre les pots-de-vin, qui furent bientôt rendus passibles de la peine capitale, puis celle-ci fut étendue aux faits antérieurs à ces décisions (voir, par exemple, l'affaire Rokotov-Faïbichenko). Dès la première année, des condamnations à mort furent prononcées - onze à l'issue des neuf premiers procès, dont « six, peut-être, à l'encontre de Juifs ».

    L'Encyclopédie juive est plus affirmative : « En 1961-1964, 39 Juifs furent condamnés à mort pour crimes économiques en RSFSR, 79 en Ukraine et 43 dans le reste des républiques de l'URSS. » Dans ces procès, « l'écrasante majorité des accusés étaient des Juifs ». (Conformément à la procédure judiciaire, on publiait les noms usuels des accusés précédés de leur prénom et de leur patronyme, du coup « on voyait tout de suite que c'étaient des Juifs ».)

    Sur les 46 accusés du grand procès de Frounze, en 1962, 19 étaient probablement des Juifs. « Il n'existe aucune raison de penser que cette nouvelle politique fût orientée spécifiquement contre les Juifs. Mais elle revêtit d'emblée un caractère antisémite » - sans doute par suite de la publication de l'identité complète des accusés, car ni les autorités judiciaires, ni le pouvoir, ni la presse ne se permirent à aucun moment la moindre attaque explicite contre les Juifs. Et si la Kirghizie soviétique a écrit : « Ils occupaient des postes différents, mais étaient étroitement liés entre eux », on ne peut que s'interroger : mais en quoi donc étaient-ils étroitement liés... ? De cela, le journal ne pipe mot, laissant au lecteur le soin de le deviner, lui suggérant donc simplement que le noyau de l'organisation criminelle était constitué de gens "étroitement liés entre eux" - par quoi donc ? « par leur nationalité juive » ? ou « pour mettre en avant la responsabilité des Juifs » ? Mais des gens peuvent aussi bien être « étroitement liés entre eux » par des combines, des machinations, l'envie de se faire de l'argent. Et comme c'est étrange : personne n'avance l'argument de leur possible innocence. Tandis que les nommer, c'est s'acharner contre les Juifs !

    Puis vient l'affaire des trafiquants de devises de Vilnius en janvier 1962. Là, tous les accusés étaient des Juifs (au cours du procès, on dissimula les noms des membres de la nomenklatura non juive : procédé typiquement soviétique). Cette fois, l'accusation comportait un aspect ouvertement anti-juif : « Les transactions avaient lieu à la synagogue, les différends étaient tranchés par le rabbin. »

    S. Schwartz ne veut voir dans ces procès que de l'antisémitisme exacerbé, oubliant « la tendance à la concentration des Juifs dans certains secteurs de la vie économique ». - L'ensemble de la presse occidentale adopta le même point de vue, parlant de violente campagne dirigée contre les Juifs, de l'humiliation et de la mise à l'écart de tout un peuple ; et Bertrand Russell adressa une lettre de protestation à Khrouchtchev - qui lui répondit publiquement. Mais, après cela, les autorités soviétiques hésitèrent fortement, semble-t-il, à toucher aux Juifs.

    On déclara en Occident que l'antisémitisme officiel était « le problème le plus grave » en URSS (sans voir qu'il existait dans ce pays des problèmes peut-être plus graves encore), voire « la question la plus occultée ». (Des questions occultées, il y en avait pourtant une foultitude, de la « dékoulakisation » massive à l'« expérience » nucléaire effectuée sur des troupes soviétiques à Totsk en 1954, en passant par l'abandon à l'ennemi de trois millions de soldats de l'Armée rouge en 1941.) Bien sûr, après Staline, le Parti communiste ne se permit plus de déclarations ouvertement antisémites. Sans doute y eut-il des « conférences fermées » et des « séances d'instruction » pour abonder dans ce sens - c'était bien dans le style soviétique. Mais c'est Salomon Schwartz qui a raison quand il dresse le bilan de tout cela en ces termes : « La politique antijuive du pouvoir soviétique n'a pas de fondement rationnel » et sa volonté d'étouffer la culture juive « peut sembler étrange. Comment expliquer une politique aussi insensée ? ».

    On peut l'expliquer en partie : alors que tout ce qu'il y avait de vivant dans le pays était étouffé, pouvait-on s'attendre à ce qu'un peuple aussi vivant, aussi dynamique ne subisse pas le même sort ?

    À cela s'ajoutèrent dans les années 60 des considérations de politique internationale : il fallait faire campagne contre Israël. On inventa un terme commode, ambigu et flou, l'« antisionisme », et celui-ci fît figure d'« épée de Damoclès suspendue au-dessus de tous les Juifs soviétiques ». Une campagne de presse contre le « sionisme » devenait dès lors inattaquable : comment prouver qu'il ne s'agissait là, tout bonnement, que d'antisémitisme ? Cependant, le danger était bien réel : « Le sionisme est l'arme de l'impérialisme américain. » Les Juifs se trouvèrent contraints « d'apporter, directement ou indirectement, la preuve de leur loyalisme, de persuader d'une façon ou d'une autre leur entourage qu'ils n'entretenaient aucun rapport avec leur propre identité juive, ni à plus forte raison avec le sionisme. »

    Les Juifs soviétiques ordinaires sentaient de lourdes menaces peser sur leurs épaules ; l'un d'eux a su trouver des mots très justes pour exprimer ce sentiment : « A la suite de toutes ces années de mauvais traitements et d'humiliations, les Juifs développèrent une sorte de complexe de persécution quand ils avaient affaire à des non Juifs. Ils étaient prêts à voir partout des allusions à leur appartenance nationale... Les Juifs ne peuvent jamais faire état en public de leur appartenance, et il est officiellement admis qu'il faut la taire comme s'il s'agissait d'une sorte de tare, d'un passé criminel. »

    Les esprits furent profondément frappés par les événements survenus en octobre 1959 à Malakhovka, bourgade « située à une demi-heure de Moscou..., qui comptait 30 000 habitants, dont près de 10 % de Juifs... Dans la nuit du 4 octobre, un incendie se déclara dans les combles de la synagogue et... dans la maison du gardien du cimetière juif... La femme du gardien périt dans les flammes. Au cours de la même nuit, des tracts furent placardés sur les murs et semés dans les rues de Malakhovka : "On ne veut plus de Juifs dans le commerce... Nous les avons sauvés des Allemands... Ils sont devenus tellement arrogants que le peuple russe ne sait plus... dans quel pays il vit ».

    Cette atmosphère de plus en plus lourde entraîna l'apparition d'un véritable syndrome, décrit en ces termes par D. Sturman : une partie « des Juifs en arrive à haïr l'Etat d'Israël, considérant qu'il est responsable de la politique antisémite de l'Union soviétique. Je me souviens des propos d'une brillante enseignante juive : "Il faudrait jeter une bonne bombe sur ce fichu Israël, notre vie en deviendrait plus facile" ».

    Mais ce genre d'attitude inacceptable reste exceptionnel. En règle générale, la campagne antisioniste provoqua « le renforcement de la conscience nationale des Juifs et un regain de sympathie pour Israël, considéré comme l'avant-poste de la communauté juive dans son ensemble ».

    Certains avancent un autre type d'explication pour comprendre la situation des Juifs au cours de ces années-là : oui, sous Khrouchtchev, « les Juifs cessèrent de craindre pour leur vie », mais « les fondements d'un nouvel antisémitisme furent posés » : la jeune génération de la nomenklatura, se battaient pour les privilèges de cette caste, « cherchant à occuper les postes de responsabilité dans les domaines de la culture, de la science, du commerce, des finances, etc. Et c'est là que se produisit la "rencontre" de la nouvelle artistocratie soviétique avec les Juifs dont le rôle dans ces sphères d'activité avait toujours été important ». Car « la structure sociale de la population juive, concentrée essentiellement dans les principaux centres du pays, rappelait à l'élite dirigeante sa propre structure de classe ».

    Cette "rencontre" historique eut bel et bien lieu : ce fut la « relève de la garde » au sommet de l'URSS, les Russes y remplaçant les Juifs. Et elle provoqua indubitablement des antagonismes : je me souviens de l'amertume que l'on ressentait dans les milieux juifs, à l'époque de Khrouchtchev, et des sarcasmes que l'on y proférait à l'endroit de ces « moujiks » sortis de leur trou et parvenus aux plus hauts postes.

    Pourtant, dans l'ensemble, sous l'effet de diverses influences, mais aussi de la grande prudence du pouvoir soviétique, autour de l'année 1965, « par son ampleur et son intensité, l'antisémitsime soviétique [était] bien inférieur » à ce que l'on avait pu observer « durant les années de guerre et la période qui avait immédiatement suivi », et l'on assistait même « à la disparition progressive du numerus clausus ». - Plusieurs auteurs nous disent que, pendant les années 60. les Juifs soviétiques avaient plutôt bon moral. (Ce qui contrebalance les propos cités plus haut sur la montée d'un « nouvel antisémitisme » au cours de cette même période.) - Vingt ans plus tard, un autre témoignage confirme cette impression : « Pour "les Juifs en général", la période de Khrouchtchev fut l'une des plus paisibles de l'histoire soviétique. »

    « De nombreux cercles sionistes virent le jour dans les années 1956-1957 ; ils étaient fréquentés par de jeunes Juifs qui, jusque-là, n'avaient pas manifesté d'intérêt particulier pour les questions juives ni pour le sionisme. La campagne du Sinaï [1956] marqua chez les Juifs d'URSS une étape importante dans l'éveil du sentiment national et de la solidarité avec Israël » ; un peu plus tard, « le Festival international de la Jeunesse [Moscou, 1957] fut un catalyseur de la renaissance du mouvement sioniste en URSS... Au cours de la période comprise entre le Festival et la guerre des Six Jours [1967], le mouvement sioniste en URSS ne fit que prendre de l'ampleur. Les contacts entre les Juifs soviétiques et l'ambassade d'Israël se firent de plus en plus fréquents et moins risqués », « le samizdat juif prit rapidement de l'importance ».

    Au tournant des années 1950-1960, pendant le «dégel» khrouchtchévien, les Juifs d'URSS relevèrent la tête et se libérèrent de la peur qui les avait tenaillés pendant la période de la lutte contre le «cosmopolitisme» et l'« affaire des médecins»; davantage encore, « être juif devint même très à la mode » dans la bonne société moscovite. Le thème juif pénétra dans le samizdat ainsi que dans les soirées de poésie auxquelles la jeunesse se ruait en foule, et Rimma Kazakova s'enhardit jusqu'à proclamer sur scène ses origines juives. Prompt à flairer l'air du temps, Evtouchenko composa son poème Babi Yar et se déclara juif en esprit. Ce texte eut un retentissement considérable aussi bien parmi les Juifs soviétiques que dans le monde entier. Récité par son auteur au cours d'innombrables soirées publiques, il souleva toujours des tonnerres d'applaudissements. - Chostavkovitch, qui s'était déjà souvent tourné vers des thèmes juifs, entreprit de transposer le poème d'Evtouchenko en symphonie. Celle-ci fut jouée devant un public restreint. - Babi Yar fut ressenti par les Juifs d'URSS - et d'ailleurs - comme une onde vivifiante, « un acte révolutionnaire..., une contribution à l'éveil de l'opinion publique en Union soviétique », « l'événement le plus important depuis la fin de 1'"affaire des médecins" ».

    En 1963-1964, le thème juif reprit le chemin des maisons d'édition avec la publication de L'Eté dans les pinèdes, d'Anatoly Rybakov, et du journal de Mâcha Polnik (« un plagiat manifeste du Journal d'Anne Frank »). « Après la destitution de N. Khrouchtchev, la politique du gouvernement à l'égard des Juifs devint moins dure. La religion juive fit l'objet d'attaques moins virulentes, les interdictions de confectionner le pain azyme furent presque partout levées... La campagne contre la criminalité économique cessa progressivement... » Néanmoins, « la presse soviétique lança une campagne contre la propagande sioniste parmi les Juifs soviétiques et contre leurs liens avec l'ambassade d'Israël ».

    Toutes ces fluctuations et ruptures au sein de la société soviétique ne passèrent pas inaperçues des Juifs, au contraire : ils les ressentirent comme une avancée importante.

    D'après le recensement de 1959, seulement 21 % des Juifs déclarèrent le yiddish comme langue maternelle (en 1926, ils étaient 72 %)m. Dans les années 70, on pensait encore que « les Juifs de Russie, naguère les plus juifs de tous les Juifs, étaient devenus les moins juifs d'entre les Juifs ». « L'évolution actuelle de la société soviétique menace de détruire le potentiel intellectuel et spirituel des Juifs. » Un auteur plus tardif a une formule encore plus juste : aux Juifs d'URSS « on ne permet ni de s'assimiler, ni d'être juifs ».

    Cependant, tout au long de la période soviétique, la conscience nationale juive ne s'est jamais complètement éteinte.

    En 1966, le très officiel Sovietisch Heimland affirmait que « même les Juifs assimilés, parlant le russe, conservent leurs traits particuliers, distincts de ceux des autres couches de la population ». Sans parler des Juifs d'Odessa, de Kiev, de Kharkov qui « parfois n'hésitaient pas à se vanter d'être juifs, allant même jusqu'à refuser de fréquenter des goyim ».

    Léon Tumerman, savant émigré en Israël, se souvient des premières années du régime soviétique, quand lui-même « rejetait tout nationalisme ». Revenant maintenant sur son passé, il écrit : « Je prends conscience avec étonnement de ce qui m'échappait à l'époque : je croyais être complètement assimilé, or tout le cercle de mes plus proches amis, ceux à qui je pouvais tout dire, restait composé de Juifs. »

    La sincérité de ce témoignage ne laisse pas de place au doute. J'ai moi-même pu constater cela, et plus d'une fois. Mais pourquoi les Russes devraient-ils s'en offusquer ?

    Un autre auteur juif note encore ceci : en URSS, « les Juifs non religieux, toutes tendances confondues, s'accordaient à défendre le principe de la "pureté de la race" » - et il ajoute : « Rien de plus naturel. Des gens pour qui la judéité n'est rien , et qui, de surcroît, ne sont pas assimilés, on n'en rencontre pas beaucoup. »

    Très révélateur également, l'aveu de Natan Sharansky peu après son arrivée en Israël : « Je dois largement à ma famille de me sentir juif. Notre famille était assimilée mais n'en restait pas moins juive. [Mon] père était un journaliste soviétique ordinaire » qui « se passionna tellement pour les idées révolutionnaires, "le bonheur pour tous" - et pas seulement pour les Juifs - qu'il en devint un citoyen soviétique totalement loyal ». Mais en 1967, après la guerre des Six Jours, puis en 1968, après l'invasion de la Tchéquoslovaquie, «j'ai soudain pris conscience de ce qui me séparait de mon entourage non juif..., le sentiment d'une différence fondamentale entre ma conscience à moi, Juif, et la conscience nationale des Russes ».

    Et voici encore un témoignage très pénétrant ( 1975) : « Les efforts déployés par l'intelligentsia juive au cours des cent dernières années pour se couler dans la forme nationale russe ont été en vérité titanesques. Il est vrai qu'elle n'y gagna pas l'harmonie intérieure, au contraire, elle ressentit encore plus durement l'amertume d'être écartelée entre deux identités nationales. » Et à la « question tragique posée par Alexandre Blok : "Ô ma Russie, ô ma vie, devrons-nous errer ensemble ?" - une question à laquelle le Russe donne généralement une réponse sans équivoque -, à cette question l'intelligentsia russo-juive répondait, parfois après un temps de réflexion : "Non, pas ensemble. Côte à côte, à certains moments, mais pas ensemble !..." Une dette ne remplace pas une patrie ». Et cela « permit aux Juifs de garder les mains libres à chaque tournant de l'histoire russe ».

    Voilà des propos qui ont le mérite d'être honnêtes. Il ne reste qu'à rêver que tous les Juifs de Russie aient suffisamment de lucidité pour reconnaître l'existence de ce dilemme.

    Mais, le plus souvent, la question se réduit à celle de l'antisémitisme : « Alors même qu'il nous tenait à l'écart de tout ce qui est spécifiquement russe, l'antisémitisme [en URSS] nous a en même temps interdit de nous approcher de tout ce qui est spécifiquement juif... L'antisémitisme est moins dangereux par ce qu'il fait aux Juifs (en leur imposant diverses limitations) que par ce qu'il fait des Juifs - des être névrosés, déprimés, complexés, amoindris. »

    En réalité, ceux qui ont pu sortir de cet état morbide sont ceux qui se sont pleinement assumés comme juifs.

    La prise de conscience nationale des Juifs d'URSS avait progressé au travers des épreuves que le 20e siècle avait imposées à ce peuple. C'avait d'abord été l'immense Catastrophe que représenta pour lui la Seconde Guerre mondiale. (Les efforts déployés par le pouvoir soviétique pour taire ou masquer la réalité eurent pour effet d'en retarder la prise de conscience parmi les Juifs.)

    Un deuxième coup lui avait été porté par la campagne contre les «cosmopolites » en 1946-1950. Puis c'avait été la menace d'une terreur généralisée à laquelle mit fin la mort du tyran, survenue aussitôt après. Mais, avec le « dégel » des années Khrouchtchev, puis, sans lui, pendant les années 60, les Juifs soviétiques commencèrent à redresser la tête et à assumer leur identité.

    Dès la seconde moitié des années 50, « la sensation grandissante d'amertume qui avait envahi de larges couches de la population juive soviétique » eut pour effet de « renforcer le sentiment de solidarité nationale». Mais « ce n'est qu'à la fin des années 60 qu'un tout petit groupe d'intellectuels russes, scientifiques de surcroît (parmi lesquels se détache incontestablement la figure d'Alexandre Voronel) entreprit... de restaurer la conscience nationale juive en Russie ».

    Et c'est à ce moment-là qu'éclata, soudaine, rapide, victorieuse - un véritable miracle ! - la guerre des Six Jours. Le prestige d'Israël atteignit alors son le zénith aux yeux des Juifs soviétiques qui se sentirent liés à lui par le c&olig;eur et par le sang.

    Mais le pouvoir soviétique, exaspéré par la défaite honteuse de Nasser, déclenchèrent aussitôt une fracassante campagne dirigée contre le «judaïsme-sionisme-fascisme» : désormais, c'était tout juste si les Juifs n'étaient pas tous des « sionistes » ; le « complot mondial » sioniste fut considéré comme « l'aboutissement nécessaire et inévitable de toute l'histoire juive, de la religion juive marquée par son caractère national » ; « le judaïsme est une religion qui convient très bien à ceux qui aspirent à la domination universelle, parce qu'il a élaboré systématiquement une idéologie de la supériorité raciale et de l'apartheid ».

    À la campagne de presse s'ajouta la dramatique rupture des relations diplomatiques avec Israël. Les Juifs soviétiques eurent alors de bonnes raisons d'avoir peur : « On avait l'impression qu'on était à la veille d'un appel au pogrom. »

    Mais cette peur n'était que superficielle, et ce qui se produisit, en fait, ce fut une nouvelle et incoercible affirmation de leur identité nationale par les Juifs.

    « L'amertume, la rancœur, la colère, la défiance s'étaient tellement accumulées qu'elle finirent par éclater au grand jour et par conduire à la rupture totale avec ce pays et cette société, et à l'émigration. »

    « La victoire de l'armée israélienne fit en sorte que des milliers de Juifs complètement assimilés prirent conscience de leur identité nationale... Le processus de renaissance nationale se mit en route... Dans de nombreuses villes, les groupes sionistes devinrent de plus en plus actifs... En 1969, il y eut des tentatives pour créer une organisation sioniste à l'échelle de l'URSS... Les Juifs qui demandaient à émigrer en Israël étaient de plus en plus nombreux.»

    Les multiples refus opposés à ces demandes d'émigration conduisirent à une tentative de détournement d'avion, le 15 juin 1970. Le procès qui s'ensuivit peut être considéré comme ouvrant une nouvelle étape dans l'histoire des Juifs soviétiques.

    Chapitre 24 - En rupture avec le Bolchevisme

    Au début du 20e siècle, quand l'Europe se voyait déjà sur le seuil de la Raison universelle, nul ne pouvait prévoir avec quelle force allait exploser, justement en ce siècle, le sentiment national chez tous les peuples de la Terre. Et aujourd'hui, un siècle plus tard, nous sommes stupéfaits, car il nous faut prévoir, non la disparition imminente des sentiments nationaux (disparition dont nous ont bourré le crâne, un siècle durant, les socialistes internationalistes), mais bien leur renforcement.

    Mais enfin, la plurinationalité n'est-elle pas pour l'humanité une richesse, une diversité ? L'érosion des nations ne serait-elle pas un appauvrissement, une entropie de l'esprit ? (Et les siècles de cultures nationales ne seraient plus que des resserres abandonnées, inutiles ?). C'est une idée indigente, purement matérialiste, qui laisse croire que quand tout sera pareil, il sera plus facile d'organiser la vie sur la planète. Peut-être, mais vivre sera alors beaucoup moins plaisant !

    Cependant, dans l'empire soviétique, on nous a toujours, avec une triomphante insistance, rebattu les oreilles avec la fusion, l'unification des nations ; on nous a rabâché que, « chez nous », il n'existait pas de « questions nationales », ni a fortiori de « question juive ».

    Cepandant pouquoi la question juive ne devrait pas exister ? La question de l'existence trois fois millénaire, hors du commun, d'une nation disséminée de par le monde et totalement unie en esprit, qui vit en dehors de toutes les notions d'État et de territorialité, et, avec cela, qui influe avec une vigueur, une puissance inégalées sur toute l'histoire de l'humanité? Pouquoi la question juive ne devrait pas exister alors qu'à un moment ou un autre toutes les questions nationales surgissent, jusqu'à celle des “Gagauz question” [un petit peuple Chrétien Turque vivant dans les Balkans et l'est de l' Europe]?

    Un doute aussi stupide n'eût jamais pu naître si, autour de la question juive, à diverses époques, ne s'était engagé un jeu politique, un jeu qui servait tel ou tel intérêt...

    Il en fut ainsi chez nous, en Russie. Dans la société russe prérévolutionnaire, nous l'avons vu, rien que taire la question juive était considéré comme de l'antisémitisme. Mieux encore : dans la conscience de la société russe d'alors, la question juive, vue sous l'angle de l'égalité des droits civiques, ou de l'accès à tous les droits civiques, était la question centrale de toute la vie publique russe, en tout cas le point sensible dans la conscience de chacun, une sorte de révélateur, de réactif.

    Au contraire, avec la montée du socialisme en Europe, toute question nationale n'était plus considérée que comme un irritant obstacle sur la voie tracée par cette noble doctrine - et la question juive (rejetée par Marx carrément sur le capitalisme) n'était a fortiori qu'une petite anicroche dont on avait fait une montagne. Mommzen témoigne que dans les cercles « du judaïsme socialiste occidentalo-russe », comme il dit, à la moindre tentative de débattre de la question juive on était traité de « réactionnaire » et d'« antisémite » (c'était avant le Bund).

    Ce genre de cliché socialiste en béton transmigra jusqu'en URSS. A partir de 1918, sous les communistes, il fut strictement interdit dans notre pays - sous peine d'emprisonnement, voire de peine capitale - d'évoquer d'une façon ou d'une autre la question juive (exception faite de la sympathie envers les souffrances des Juifs sous le tsar, et de l'émotion devant leur volonté agissante de s'intégrer au communisme). Et les consciences, dans l'intelligentsia, suivirent librement et de bon gré ce nouveau canon ; les autres le suivirent aussi, mais contraintes et forcées.

    Ce précepte, le pouvoir communiste le maintint sans broncher pendant toute la durée de la guerre germano-soviétique : pourquoi voulez-vous qu'une quelconque « question juive » ait surgi à ce moment-là ? Et cela a duré, car, jusqu'à sa dernière heure, sous Gorbatchev, les communistes ont continué à répéter obstinément : il n'y a pas, il n'y a absolument pas de question juive ! (à la place on avait mis la question « sioniste »).

    Pourtant, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Juifs soviétiques prirent conscience de l'ampleur de l'extermination juive sous Hitler, et quand se déploya à la fin des années 40 la campagne stalinienne contre le « cosmopolitisme », s'incrusta dans l'esprit de l'intelligentsia juive que, bien au contraire, la question juive en URSS existait, et même ô combien ! Et refit surface la conception d'avant la révolution : cette question est centrale pour la société russe dans son ensemble et pour la conscience morale de chacun en particulier. Elle est très exactement « la mesure de la vraie humanité ».

    En Occident, seuls les chefs de file du sionisme (certains sans rompre le lien avec ce socialisme européen buté), ont parlé avec certitude, à partir de la fin du 20e siècle, du caractère historique unique, de l'importance essentielle et immémoriale de la question juive.

    Avec l'apparition de l'État d'Israël, les passions qui se sont déchaînées autour de lui ont introduit le trouble dans la conscience innocente des socialistes européens.

    Ici demandent à être cités deux exemples modestes, mais qui ont fait grand bruit à l'époque et qui sont significatifs. Au cours de l'un de ces fameux « dialogues entre l'Est et l'Ouest » (ceux-ci étaient d'habiles créations de la période de la guerre froide où, pour contredire les intervenants occidentaux, on donnait la parole à des fonctionnaires chevronnés ou novices de l'Europe de l'Est qui faisaient passer le charabia officiel pour leurs propres émotions et convictions), l'écrivain slovaque Ladislas Mniatchko - c'était au début de 1967 -, qui représentait dignement l'Est socialiste, déclara fort spirituellement qu'il n'avait jamais eu, ni dans sa vie professionnelle ni dans sa vie tout court, de conflit avec le pouvoir communiste, sauf une fois, quand on lui avait retiré le permis de conduire pour infraction aux règles de la circulation. Son contradicteur français lui déclara alors avec colère qu'il eût assurément convenu qu'au moins une fois Mniatchko se rangeât dans l'opposition : quand fut noyée dans le sang l'insurrection des Hongrois, ses voisins. Mais non, la répression en Hongrie n'avait pas troublé la paix de l'âme de Mniatchko, ne lui avait inspiré aucune critique, aucune audace. Plusieurs mois passèrent après ce « dialogue », et ce fut la guerre des Six Jours. Le gouvernement tchécoslovaque de Novotny - de fidèles communistes - accusa Israël d'être l'agresseur et rompit les relations diplomatiques avec lui. Et que se passa-t-il ? Mniatchko, Slovaque marié à une Juive, qui avait très bien supporté l'écrasement de la Hongrie, fut à ce point indigné, agité, qu'il quitta sa patrie et, en signe de protestation, s'en alla vivre en Israël !

    Le deuxième exemple se situe la même année. Le célèbre socialiste français Daniel Meyer déclara dans Le Monde, au moment de la guerre des Six Jours, que dorénavant :

    1. il a honte d'être socialiste puisque l'URSS se dit socialiste (mais quand en URSS on exterminait - non pas le peuple, passe encore, mais les socialistes, eh bien non, ça ne lui a pas fait honte) ;
    2. il a honte d'être français (évidemment, à cause des mauvaises orientations de De Gaulle) ;
    3. il a honte d'être un homme (n'est-ce pas un tantinet exagéré ?) ; bref, il n'y a qu'une chose dont il n'a pas honte, c'est d'être juif.

    Nous sommes tout prêts à partager et l'indignation de Mniatchko et la colère de Meyer, et nous ne faisons ici que relever le caractère extrême de leurs sentiments, comparé à la longue période de tolérance et de complaisance à l'égard du communisme qui avait précédé. En fait, l'ardeur de leurs sentiments représente elle aussi un aspect de la question juive au 20e siècle.

    Et donc, peut-on vraiment dire que de question juive « il n'y avait pas » ? Mais celui qui, tout au long des années 1950-1980, écoutait les émissions américaines à destination de l'URSS, celui-là avait l'impression qu'il n'existait pas dans notre pays d'autre question aussi grave que la question juive. (Dans le même temps, à l'intérieur même des États-Unis où « les Juifs peuvent être considérés comme la minorité la plus privilégiée » et où ils « se sont hissés à des positions sociales sans précédent, la majorité [des Juifs d'Amérique] n'en considère pas moins l'aversion et la discrimination émanant de leurs compatriotes chrétiens comme une composante sinistre de la vie moderne » ; mais affirmer cela à haute voix ne rendrait pas ici un son crédible, et c'est pourquoi de question juive il n'y a pas, et la soulever, en parler est inconvenant et déplacé.)

    Il nous faut pourtant nous accoutumer à parler de la question juive non pas peureusement et en chuchotant, mais clairement, distinctement, en connaissance de cause. Sans nous laisser aller aux passions, mais en essayant de pénétrer par la sympathie à la fois la destinée historique singulière, tragique, à portée universelle, du peuple juif, et notre histoire à nous, les Russes, gorgée elle aussi d'immenses souffrances. C'est à cette condition que se dissiperont les préjugés mutuels, parfois absolument monstrueux, et que s'instaurera une paisible lucidité.

    En travaillant à ce livre, j'ai acquis la conviction que la question juive non seulement a été présente toujours et partout dans l'histoire du monde, mais, bien plus, qu'elle ne s'est jamais réduite au cadre particulier de la seule nation, comme les autres questions nationales, mais - est-ce du fait de la foi hébraïque ? - qu'elle s'est toujours imbriquée dans quelque chose qui rejoignait ce qu'il y a de plus universel.

    À la fin des années 60, lorsque je testais mon impression que, oui, le régime communiste était bel et bien condamné, une observation me confortait dans cette idée - c'était de voir combien de Juifs s'étaient détournés de lui. Il y avait eu un temps où, d'un commun accord et avec insistance, ils s'étaient employés à soutenir le régime soviétique, et l'avenir appartenait indubitablement à celui-ci. Mais voici que les Juifs s'étaient mis à s'en détourner, les esprits pensants en premier, puis la masse - et cela ne signifiait-il pas que ses années étaient comptées ? Oui, c'était un signe. Quand donc cela s'est-il produit que, de soutien inconditionnel au régime, les Juifs passèrent à l'opposition ?

    Faut-il écrire que les Juifs ont toujours été pour la liberté ? Non : nous en avons vu un trop grand nombre parmi eux qui furent les porte-clairons de notre fanatisme. Mais voilà qu'ils se détournaient. Et, sans eux, le fanatisme bolchevique, qui lui-même prenait de l'âge et avait même cessé d'être un fanatisme, fut saisi d'une nonchalance toute russe et d'une inertie toute brejnevienne.

    Le pouvoir communiste, après la guerre germano-soviétique, n'avait pas répondu aux attentes des Juifs : il apparut que sous ce régime, leur vie était pire qu'avant. Nous avons vu les étapes majeures de cette rupture : - Le soutien de l'Union soviétique à l'État nouveau-né d'Israël galvanisa les Juifs soviétiques. - La chasse aux « cosmopolites » (le communisme allait-il écarter les Juifs ? Commençait-il à les persécuter ?) les inquiéta fortement, même si ce furent les intellectuels qui s'émurent, plus que la masse des braves gens. - L'effroyable menace du massacre stalinien fut une secousse autrement forte, mais elle fut de courte durée et bientôt, miraculeusement, elle se désamorça. - Pendant les « années des sept boyards », suivies par celles de Khrouchtchev, les espoirs des Juifs firent place au désenchantement, car on sentait qu'on était encore loin d'une amélioration durable.

    Et voici qu'éclata la guerre des Six Jours qui, avec une violence toute biblique, ébranla le judaïsme mondial en général et le judaïsme soviétique en particulier. Et voici que resurgit et déboula comme une avalanche la conscience nationale juive. Après la guerre des Six Jours, « beaucoup de choses changèrent... une impulsion avait été donnée pour agir. Lettres et pétitions affluèrent dans les organismes soviétiques et internationaux. La vie nationale reprit : les jours de fête, il devint difficile d'entrer dans les synagogues, tant elles étaient bondées ; des cercles clandestins d'étude de l'histoire, de la culture, de la langue hébraïques se constituèrent ».

    Et maintenant - cette campagne grandissante contre le « sionisme », campagne qui déjà emboîte le pas à celle contre l'« impérialisme ». Elle fait apparaître plus détestable que jamais ce stupide bolchevisme dont on finit par se dire : mais d'où sort-il donc, celui-là ?

    Certes, bon nombre de Juifs instruits éprouvèrent de la peine à rejeter ainsi le communisme, à se défaire de cet idéal : n'avait-il pas été «une grandiose expérience, inaugurée en Russie en 1917, nourrie d'idées séduisantes et apparemment sublimes, parmi lesquelles toutes n'étaient pas, loin de là, nocives, et dont beaucoup ont conservé jusqu'à ce jour leur signification positive... Le marxisme présuppose l'instruction » ?

    Beaucoup de publicistes juifs se sont longtemps et passionnément raccrochés au terme « stalinisme » qui permettait, par contraste, de blanchir commodément le pouvoir soviétique à ses débuts. Ce ne fut pas chose facile que de se défaire de cet affectionné et coutumier vocable - mais est-il encore déracinable ?

    Il y eut des tentatives d'élargir l'influence des intellectuels sur les têtes dirigeantes. L'une d'elles fut (en 1966) la « Lettre au 23e Congrès » du PCUS, rédigée par G. Pomerants. L'auteur proposait au Parti communiste de faire confiance à « l'intelligentsia scientifique et créatrice », laquelle « aspire non à l'anarchie, mais à la légalité..., désire non point détruire le système existant, mais le rendre plus souple, plus raisonnable, plus humain », et créer à partir d'un noyau d'intellectuels un « centre théorique » consultatif qui donnerait des conseils polyvalents à la direction et à l'administration du pays.

    La tentative resta en suspens. Et beaucoup d'âmes souffrirent pour une telle opportunité perdue avec un tel "glorieux" passé. Mais ils n'avaient plus le choix, et les Juifs soviétiques se désolidarisèrent du communisme.

    C'est alors que, s'étant détournés de lui, ils se retournèrent contre lui. Et c'est là qu'ils auraient dû, dans un mouvement de repentance purificatrice, reconnaître la part active qu'ils avaient prise dans le triomphe du régime soviétique, et le rôle cruel qu'ils avaient joué.

    Mais non, ils ne le firent pas, quasiment pas. (Quelques exceptions - j'en parle ci-après.) Le recueil " La Russie et les Juifs", si émouvant, si nécessaire et si au bon moment lors de sa publication en 1924 fut sauvagement dénoncé par les Juifs. Et même, aujourd'hui, de l'avis de l'érudit Shimon Markish,: “ « personne n'ose encore prendre la défense des commissaires bruyants, au nez busqué, de crainte d'être traité de prosoviétique, de tchékiste et Dieu sait quoi d'autres.. Et malgré tout, je dirais sans la moindre équivoque : la conduite de ces jeunes Juifs, filles et garçons, qui rejoignirent les Rouges est mille fois plus compréhensible que les raisonnements des auteurs du recueil ci-dessus mentionné ».

    Mais quelques auteurs juifs commencèrent à reconnaître certaines choses du passé comme elles l'avaient été, mais en termes prudents: "C'était la fin du rôle de "intelligentsia russo-juive" qui s'est constituée dans les années d'avant la guerre et juste après elle, et c'était - avec quelque degré de sincérité - "un porteur de l'idéologie marxiste et qui confessait, cependant timidement et implicitement et en contradiction avec la pratique réelle, les idéaux du libéralisme, l'internationalisme et l' humanisme." Un porteur de l'idéologie marxiste ? Oui, certainement. Les idéaux de l'internationalisme ? Sûrement. Cependant libéralisme et humanisme ? Vraie, mais seulement après le mort de Staline, et après un sérieux retour sur soi !

    Cependant, la majorité des commentateurs juifs des dernières années du régime soviétique écrivent tout autre chose. Embrassant du regard toute l'ère soviétique depuis 1917, ils ne voient qu'une longue série de souffrances endurées par les Juifs sous ce régime : « Parmi les nombreuses nationalités peuplant l'Union soviétique, les Juifs ont toujours été considérés à part, comme l'élément le moins "fiable". »

    De quelle amnésie ne faut-il pas être frappé pour écrire une chose pareille en 1983 ? « Toujours » : Et alors quoi dans les années 20 ? et les années 30 ? - Pour afirmer qu'ils étaient considérés comme le moins fiable » ? ! Est-il possible d'avoir à ce point tout oublié ?

    « Si... l'on contemple à vol d'oiseau l'histoire soviétique dans son ensemble, elles apparaît comme un processus graduel de destruction des Juifs." Note - l'histoire dans son ensemble ! Mais nous l'avons examinée, dans les chapitres précédents, et nous avons bien vu que, sans parler de la sur-représentation des Juifs au sommet des cercles soviétiques, il y a eu une période de bien-être pour beaucoup de Juifs: ils s'installèrent massivement dans les villes et eurent porte ouverte à l'enseignement supérieur. On assista à un épanouissement de la culture juive. L'auteur émet quelques réserves: "Cependant Il y eu ... quelques fluctuations.., la tendance générale continua... Le pouvoir soviétique, destructeur de toutes les nationalités en général, usa envers les Juifs de moyens les plus violents."

    Un autre auteur considère comme un désastre même la période du début quand Lénine et le Parti Communiste appelèrent les Juifs pour aider et participer au gouvernement de l'état. L'appel fut entendu et la grande masse des Juifs venant des zones de résidence déménagea vers la capitale et les grandes villes, plus proche de l'avant-garde de la Révolution; il affirme que la ".. mise sur pied du régime soviétique, qui avait réduit la plus grande part des Juifs l'état de " déclassé", ruiné et déporté, qui avait détruit leurs familles », était un désastre pour la "majorité de la population juive." (Évidemment, cela dépend du point de vue ! Et, l'auteur lui-même un peu plus loin note: dans les années 20 et 30, « les enfants des petits-bourgeois juifs déclassés ont pu terminer des études... dans les écoles supérieures de techniciens et les universités, pour devenir "chefs de travaux" sur les "grands chantiers" ».) Puis son raisonnement devient fumeux : « au début du siècle, la caractéristique principalement de l'activisme juif, c'était l'engouement pour l'idée de l'édification d'une société nouvelle et juste », - mais les soldats de la révolution étaient issus de la populace de ceux qui n'étaient rien. Puis "après la consolidation du régime", cette populace "résolut de mettre en application son mot d'ordre" et de "devenir tout", et d'en finir avec leurs propres chefs... Ainsi fut institué le règne de la populace - un totalitarisme sans limites ». Et dans ce contexte les Juifs n'avaient rien à y faire , si ce n'est de se retrouver eux les dirigeants parmi les victimes . Et cette purge a duré « quatre décennies », jusqu'au « milieu des années 50 » ; Enfin la dernière « et amère pilule, celle du désenchantement fut prescrite aux Juifs restés sous le "charme". Toujours le même regard : toute l'histoire soviétique n'est que persécution et éviction des Juifs.

    Aujourd'hui s'élève de leur poitrine la gémissante et unanime protestation : « Ça n'est pas nous qui avons choisi ce pouvoir ! »

    On prétend même qu'« il n'existait pas de moyen de susciter et de cultiver parmi eux [les Juifs] une élite soviétique loyale vis-à-vis du pouvoir ». Mais, grands dieux, ce moyen, il a fonctionné sans coup férir trente années durant, et il ne s'est mis en panne que plus tard ! D'où sortiraient donc tous ces noms brillants et archicélèbres ? - nous en avons tout de même vu défiler pas mal sous nos yeux !

    Et comment se fait-il que, pendant trente à quarante ans, les yeux d'une multitude de Juifs soient restés fermés sur la vraie nature du régime soviétique, et qu'ils ne se dessillent que maintenant ? Qu'est ce qui les a fait s'ouvrir ?

    Mais c'est en très grande partie le fait que ce régime a brusquement changé de cap et s'est mis à brimer les Juifs, ceux des milieux dirigeants comme ceux des milieux cultivés, des grandes écoles scientifiques. « La désillusion était si récente, si brûlante qu'on n'avait pas le courage d'en parler aux enfants. Quant aux enfants..., presque tous continuèrent à désirer progresser comme devant : études supérieures poussées, plan de carrière, etc. »

    Cependant bientôt ils auraient à examiner leur situation de plus près.

    En 1970 nous voyons des exemples plutot surprenants d'accords sur des opinions, impensables dans la moitié du siècle précédent.

    Choulguine écrivait par exemple en 1929 : « Il faut reconnaître notre passé. La pure et simple dénégation ....affirmant que les Juifs ne sont en rien coupables - ni de la révolution russe, ni de la consolidation du bolchevisme, ni des horreurs du communisme - est la voie la pire à suivre... Ce serait déjà faire un grand pas en avant si la tendance sans fondement d'accuser les Juifs pour tous les troubles en Russie pouvait être nuancée. Ce serait déjà bien si l'on pouvait trouver des nuances. »

    Heureusement, de telles nuances - et d'autres plus nettes encore, témoignant d'une prise de conscience, voire d'un véritable repentir - ont été exprimées par certains Juifs (et même fort distinctement), par des Juifs à l'esprit probe et ayant une sage expérience de la vie. Comme cela est heureux ! Et comme cela nous emplit d'espoir !

    Voici ce qu'écrit Dan Lévine, un intellectuel américain qui s'est installé en Israël : « On peut comprendre pourquoi pas un seul parmi les écrivains américains qui ont cherché à décrire et à expliquer ce qui est arrivé aux Juifs soviétiques n'a jamais abordé un sujet aussi grave que leur responsabilité dans le communisme... En Russie, l'antisémitisme populaire découle pour beaucoup du fait que le peuple russe voit dans les Juifs la cause de tout ce que leur a fait endurer la révolution. Les écrivains américains, en revanche, juifs et anciens communistes..., ne veulent pas ressusciter les ombres du passé. Or, l'oubli du passé est une chose effroyable. »

    Au même moment, un Juif émigré d'URSS publiait ceci : l'expérience des Juifs de Russie (soviétique), à la différence de celle des Juifs d'Europe dont l'expérience historique est «l'expérience d'un choc avec les forces d'un mal extérieur..., exige qu'on regarde non de l'intérieur vers l'extérieur, mais, au contraire, vers une introspection et un examen de conscience » ; « Dans cette réalité nous avons vu seulement une spiritualité juive - celle du Commissaire - et son nom était Marxisme ». Ou il écrit : à propos de « nos jeunes sionistes qui montrent tant de mépris envers la Russie, réputée grossière et barbare, en lui opposant la valeur de l'antique nation juive », «j'ai vu très clairement que ceux qui, aujourd'hui, chantent Hosanna aux Juifs, les glorifiant dans leur totalité (sans le moindre sentiment de culpabilité ni la moindre velléité de regarder au-dedans de soi), disaient hier : "Je n'aurais rien contre le pouvoir soviétique, n'était son antisémitisme", et, avant-hier, se frappaient la poitrine en clamant : "Vive la grande fraternité entre les peuples ! Gloire éternelle à notre Père et à notre Génial Ami, le camarade Staline ! »

    Mais aujourd'hui quand on sait clairement combien de Juifs étaient aux commandes bolcheviques avec une poigne de fer, et surtout au sein de la direction idéologique chargée d'entraîner le pays sur un chemin désastreux - la question de la responsabilité pour eux ne se pose-t-elle donc pas ? Une question qui, en gros, serait : n'existe-t-il pas là une responsabilité morale - non point une complicité, mais bien une responsabilité de se souvenir et reconnaître ? - Voyez les Allemands : les nouvelles générations se reconnaissent une responsabilité vis-à-vis des Juifs, et moralement et matériellement, car ils se sentent coupables envers les victimes, et cela fait combien d'années qu'ils versent une compensation à l'État d'Israël et, individuellement, des sommes aux survivants ?

    Et les Juifs, eux, que font-ils ? Quand Mikhaïl Kheïfets, que nous citons plus d'une fois dans cet ouvrage, après avoir fait son temps dans les camps, a montré sa grandeur d'âme en faisant repentance, au nom de son peuple, pour les actes commis par les Juifs en URSS sous la bannière du communisme, on s'est moqué de lui méchamment.

    Toute la société instruite, les gens cultivés, qui en toute bonne foi, tout au long des années 20 et 30, n'ont remarqué aucune des offenses infligées aux Russes, et qui n'admettaient pas qu'il ait pu y en avoir, ont instantanément ressenti les offenses infligées aux Juifs dès que celles-ci sont apparues. Victor Perelman, qui édite dans l'émigration la revue juive antisoviétique (« le Temps et nous »), a servi le régime dans les endroits les plus sales recommandable dans la Literaturnaïa Gazeta (« le Journal littéraire ») de Chakovsky, et ce, jusqu'à ce que la question juive surgisse devant lui. C'est alors qu'il s'esquiva.

    À un niveau supérieur, cela s'exprimait ainsi : « La faillite... des illusions qui avaient laissé croire qu'on pouvait s'intégrer dans les mouvements sociaux russes et qu'il était possible de changer quoi que ce soit. »

    Ainsi, quand ils eurent pris conscience de la dissension manifeste entre eux et le régime soviétique, les Juifs se transformèrent en opposition intellectuelle - en conformité avec leur rôle dans la société. Bien sûr, ce ne sont pas eux, les acteurs de la rébellion de Novotcherkassk, ni des troubles à Krasnodar, Alexandrov, Mourom, Kostroma. Mais le cinéaste Mikhail Romm a eu l'audace de parler sans ambiguïté, dans un discours public, de la fameuse campagne contre les « cosmopolites », et ce discours fut l'un des premiers documents à être diffusés en samizdat. (Romm lui-même, qui sut se défaire au bon moment de ce bégaiement idéologique , devint une sorte de chef spirituel des Juifs soviétiques, en dépit de ses films Lénine en Octobre [1937], Lénine en 1918[1939], et en dépit d'avoir reçu à cinq reprise le prix Staline.) Et après cela, les Juifs étaient devenus des supporteurs fiables et des membres audacieux des mouvements démocratiques et dissidents.

    Maintenant émigré en Israël, un ancien membre actif de la dissidence écrit à propos de l'ébullition moscovite de ces années-là, qu'il revoit en esprit : « Une grande partie des démocrates russes, pour ne pas dire la majeure partie, sont des Juifs d'origine... Ils ne savent pas qu'ils sont juifs et ils ne comprennent pas que leur auditoire est, lui aussi, principalement juif. »

    C'est ainsi que les Juifs se retrouvèrent à nouveau dans les rangs des révolutionnaires russes, héritiers de cette intelligentsia russe que les Juifs bolcheviks avaient, avec un tel zèle, contribué à anéantir pendant la première décennie post-révolutionnaire ; ils devinrent sincèrement et véritablement le noyau de la toute nouvelle opinion publique oppositionnelle. Ce qui signifie qu'aucun mouvement progressiste ne put à nouveau se faire sans les Juifs.

    Qui a stoppé le flux des procès politiques truqués (et souvent à huis semi-clos) ? Alexandre Guinzbourg. - À sa suite, Pavel Litvinov et Larissa Bogoraz. Il n'est pas exagéré de dire que leur appel « A l'opinion publique mondiale » de janvier 1968, appel qui ne fut pas confié aux caprices du samizdat, mais tendu d'une main téméraire, devant les caméras des tchékistes, aux journalistes occidentaux, marque une étape décisive dans l'histoire de l'idéologie soviétique. Et qui furent ces sept braves qui, sur des semelles de plomb, portèrent leurs pas sur le Lobnoié Mesto de la place Rouge, le 25 août 1968 ? - non point pour le succès de leur protestation, mais pour laver de la honte tchécoslovaque, par leur sacrifice, le nom de la Russie ? Quatre de ces sept étaient des Juifs (or, dans la population, en 1970, ils étaient moins d'un pour cent, ce qu'il ne faut pas manquer de souligner).

    Lobnoié Mesto : Emplacement sur la place Rouge d'où étaient proclamés les édits du tsar au Moyen Âge, et où pouvaient aussi avoir lieu des exécutions.

    - N'oublions pas non plus Semion Glouzman qui n'hésita pas à payer de sa liberté son combat contre les hôpitaux psychiatriques transformés en prisons. - Et un grand nombre d'intellectuels juifs de Moscou furent les premiers à avoir l'honneur d'être châtiés par le Parti.

    Cependant, rares étaient les dissidents de qui l'on pouvait entendre le moindre regret à propos du passé de leurs pères, ne fût-ce que dans l'intonation. P. Litvinov n'a jamais nulle part dit un mot du rôle de propagandiste de son grand-père. V. Belotserkovski ne nous dira jamais combien d'innocentes victimes son père tua avec son lourd Mauser. La communiste Raïssa Lert, qui s'est plongée sur le tard dans la dissidence, a toujours été fière (même après la lecture de L'Archipel) de son appartenance à ce même Parti « où elle était entrée dans un élan d'enthousiasme et de probité » dans sa jeunesse, « à qui elle avait consacré toute l'ardeur de son âme, toutes ses forces et toutes ses pensées », et qui lui avait infligé, à elle aussi, des souffrances, - mais, maintenant, le Parti « n'est plus le même». Apparemment elle ne réalizait pas l'importance de son attirance pour la terreur des premières années des soviet...

    Le mouvement dissident fut rejoint, après 1968, par Sakharov qui se lança dans son combat sans un regard en arrière. Il y avait parmi les causes qu'il défendait, pour lesquelles il élevait des protestations, bon nombre de cas individuels, en particuliers, celui des Juifs refuzniks (ceux en grand nombre auxquels avait été refusé le visa pour Israël). Or, lorsqu'il tentait d'élargir le débat - c'est lui qui, ingénument, me l'a raconté, sans voir la pointe du propos -, il s'entendait répondre par l'académicien Guelfand : « Nous sommes las d'aider ces gens à résoudre ses problèmes », ou par l'académicien Zeldovitch : « Je ne signerai pas de pétitions en faveur de ceux qui pâtissent d'avoir fait telle ou telle chose, je garde intacte la possibilité de défendre ceux qui pâtissent de leur appartenance à une nation. » Autrement dit : ne défendre que les Juifs.

    C'est alors qu'apparut une dissidence proprement juive, préoccupée exclusivement des persécutions contre les Juifs et des problèmes de l'émigration. Nous en parlerons un peu plus loin.

    Quand il se produit un tournant dans la conscience publique, celui-ci se découvre dans la société des personnalités qui deviennent ses porte-parole et ses inspirateurs. Tel fut le cas d'Alexandre Galitch. Il fut l'exact reflet de l'état d'esprit de l'intelligentsia en URSS dans les années 60. (« Galitch, c'est un pseudonyme, nous explique N. Rubinstein. C'est la combinaison de sons provenant de ses nom de famille, prénom et patronyme : Guinzbourg Alexandre Arkadiévitch. Le choix d'un pseudonyme est chose délicate. » Cela est vrai, et l'auteur, comme on peut le supposer, comprenait qu'en sus de la « combinaison de sons » il y avait aussi le nom d'une vieille ville russe (région de Kostroma au nord), un héritage slave venu du fond des âges.) Galitch était mû et soutenu par ce tournant général au sein de l'intelligentsia. Les enregistrements sur bandes de ses textes mi-chantés, mi-psalmodiés, accompagnés à la guitare, connurent une large diffusion et marquèrent toute une époque, l'époque du réveil des années 60 ; ils l'exprimèrent avec force, voire avec violence. L'opinion des gens cultivés était unanime : « c'est le poète populaire le plus aimé », « le barde de la Russie contemporaine ».

    Galitch avait 22 ans quand commença la guerre germano-soviétique. C'est lui qui raconte : dispensé du service militaire pour mauvaise santé, il partit pour Grozny ; « là, avec une facilité inattendue, j'ai trouvé un poste de responsable littéraire au Théâtre municipal » ; en outre, «j'ai créé là un théâtre de chansonniers » ; puis il fut évacué et rejoignit Tchirtchik, près de Tachkent, en passant pas Krasnovodsk ; de là, il regagna Moscou avec une troupe de théâtre nouvellement constituée qui devait se produire au front - et c'est avec cette troupe qu'il passa tout le reste de la guerre. Il se remémore qu'il a maintes fois monté un spectacle dans un train sanitaire, qu'il a composé des refrains pour les blessés, qu'après le récital tous trinquaient avec le chef de convoi, un type sympathique, dans son compartiment. « Tous ensemble, chacun à sa façon, nous accomplissions une grande œuvre commune : nous défendions la Patrie. » La guerre finie, il devint un dramaturge soviétique connu. Dix de ses pièces furent montées « par un grand nombre de théâtres en Union soviétique et à l'étranger » , - et il écrivit les scénarios de nombreux films. C'était dans les années 1940-1950, ces années de léthargie spirituelle généralisée - et, reconnaissons-le, sans chercher à s'ébrouer. Un de ses films est sur les tchékistes, et a été primé.

    Mais voilà qu'à partir du début des années 60, un tournant se produisit dans la vie de Galitch. Il trouva en lui-même le courage de laisser là une vie de succès, une vie bien nourrie, et de « sortir sur la place publique » . C'est alors qu'il se mit à fréquenter les appartements moscovites pour y chanter ses chansons en s'accompagnant à la guitare. Il refusa de se faire publier ouvertement, en dépit de la tentation de « lire sur la couverture un nom de famille : le mien ! »

    Il ne fait pas de doute que ses chansons, incisives sur le plan social, exigeantes sur le plan moral, orientées contre le régime, ont beaucoup apporté à la société et ont ébranlé les esprits.

    Ses chansons évoquent les dernières années de Staline et les années suivantes, elles n'égratignent pas le radieux passé léninien (avec une exception, cependant : « Les charrettes avec leur charge sanglante / grincent aux portes de Saint Nikita » ). - Dans les meilleurs passages, il appelle la société à une purification morale, à la résistance (La petite valse des chercheurs d'or, Je choisis la liberté , La Ballade des mains propres , A force de remplir des formulaires, nous avons les doigts pleins d'encre , Chaque jour, un silence de fanfare célèbre le profond vide de la pensée. - Parfois, c'est la dure vérité sur le passé : Elle est tombée pour rien, l'infanterie, en 43 ; parfois, ce sont «les légendes rouges » : il fut un temps où « près du tiers des zeka [= zeks] étaient du Tséka [= Comité central] / Il y eut un temps où pour la couleur rouge on vous collait dix ans de plus ! » - et ça y va, sur les pauvres communistes ! Une seule petite fois, il est question de la collectivisation (« le tout premier contingent - ceux qu'on a privés de tout ». - Mais le gros des attaques est dirigé contre, la nomenklatura d'aujourd'hui (« Hors de la ville - des palissades et derrière elles - nos Chefs » ). Là il est dur, et à juste titre, mais, hélas, il réduit le sujet à une critique de leur mode de vie privilégié : on les voit boire, bâfrer et faire la noce ; ces chansons sont grinçantes, mais souvent mesquines presque comme la propagande primitive du passé de « rouges prolétariens ». Quand son attention quitte les chefs pour se tourner vers le peuple, il met en scène des caractères humains qui sont presque tous des sots, des timorés, des coquins, des vendus... - un véritable cloaque.

    Il s'était trouver un point précis de perspective en accord avec l'esprit de l"époque: Il s'incarnait dans tous ceux qui avait souffert, persécutés et tués. « J'étais simple soldat et je mourrai simple soldat »; « Nous, les troufions, on est tués, au combat ». Cependant dans bien des chansons, en utilisant le je pour parler d'un prisonnier des camps, un zek, il donne une forte impression d'avoir été lui-même un zek : « Et l'autre zek - c'était moi en personne »; « Sur la piste du traîneau, j'ai gelé comme un fer à cheval / pris dans la glace que j'ai cassée de ma pioche / Après tout, n'était-ce pas moi qui passait vingt ans / Dans les camps » : « Nous mourions, nous crevions / : de simples numéros tatoués sur le bras » ; « Nous, du camp on nous envoie au front ! » , - de sorte que beaucoup étaient convaincus que Galitch venait de là-bas : « on lui demandait quand et où il avait été prisonnier des camps. »

    Quelle conscience avait-il de son passé ? de sa durable participation au mensonge officiel soviétique, un mensonge qui a trompé, abruti le peuple ? C'est ce qui m'a toujours le plus frappé : parallèlement à un tel pathos dénonciateur, pas un atome de repentir personnel, pas un mot de repentance dirigée contre soi, nulle part !

    Et lorsqu'il composait : «L'Iliade du Parti! Un cadeau de laquais ! » , comprenait-il qu'il parlait de lui-même ? Et lorsqu'il fredonnait : « Si tu fais commerce du mielleux » - on aurait vu qu'il s'agissait de conseils à un tiers, mais non, lui-même qui pendant la moitié de sa vie fit commerce du mielleux ! Il aurait pu renier ceux de ses pièces et de ses films qui furent plus ou moins des commandes officielles - mais non ! « Nous n'avons pas chanté les louanges des bourreaux ! » - hé si, vous les avez chantées ! - Il est probable qu'il s'en rendait tout de même compte, ou qu'il parvint petit à petit à cette prise de conscience, car plus tard, après avoir quitté la Russie, il disait : « J'ai été un scénariste sans problèmes, un dramaturge sans problèmes, un larbin soviétique sans problèmes. Et j'ai compris que cela ne pouvait pas durer, que je devais enfin parler à pleine voix, clamer la vérité... » .

    Mais, à l'époque, dans les années 60, il lançait hardiment son pathétique courroux civique contre le commandement de l'Evangile : "Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés " - "Non ! elle est méprisable jusqu'à la mœlle Cette forme d'existence ! - et, s'appuyant sur les souffrances célébrées dans ses chansons, il prenait sans hésiter la robe du procureur : « On ne m'a pas choisi. Mais c'est moi le juge ! ». - Et il devenait si sûr de lui que dans son long « Poème sur Staline » (La Legende de Noël), dans lequel avec mauvais goût il imaginait Staline comme étant le Christ, et il composait la formule clé de son esprit agnostique, - ces fameux clichés, ces vers si nuisibles: "Ne craignez ni la fournaise ni l'enfer, Craignez uniquement celui Qui vous dira : « Je sais ce qu'il faut faire ! »

    Mais ce qu'il faut faire, le Christ nous l'a appris... Ce que nous voyons là dans les mots de Galich est simplement un anarchisme intellectuel sans limite, étouffant toute pensée claire, et toute ferme proposition. Bien, on peut toujours courir comme un troupeau sans réflexion (mais pluraliste) et probablement on aboutira quelque part.

    Mais la note clé, la plus émouvante et la plus présente dans ses chansons, était le sentiment de son identité juive et de la souffrance juive: « Notre train part pour Auschwitz aujourd'hui et chaque jour. » Sur les fleuves de Babylone -, voilà qui est sans faille, qui a une vraie plénitude dramatique. Ou bien le poème Kadish. Ou bien « Mon étoile à six branches brille sur ma manche et ma poitrine ». Ou bien les Souvenirs d'Odessa (« Je voudrais allier Mandelstam et Chagall »). Les intonations sont ici véritablement lyriques, enflammées. « Votre compatriote et votre paria, /votre dernier chantre de l'Exode », dit Galitch en s'adressant aux Juifs qui s'en vont.

    La mémoire juive l'imprègne avec une telle force que même dans les poésies sur d'autres sujets, il lançait ici et là, en passant : «dépourvu d'un grand nez», «ni tatar ni juif» , «tu n'es toujours pas en Israël, vieille barbe ? » , et Arina Riodionovna [La nurse de Pushkin, immortalisée par le poete dans son œuvre ] elle-même le berçait en hébreu . Mais pas un seul Juif bien coté, installé, que personne ne persécute, qui travaille dans un institut de recherche, à la rédaction d'une revue ou dans le monde du commerce, n'apparaît dans ses vers. Le Juif chez lui est toujours soit humilié et souffrant, soit prisonnier dans un camp et en train de périr. Ainsi dans ces vers devenus célèbres :

    « Jamais, Juifs, vous ne serez des chambellans... Jamais vous ne siégerez ni au Synode ni au Sénat. Votre siège ce seront les Solovki, les Boutyrki . »

    Faut-il avoir la mémoire courte ! - et Galitch n'est pas le seul, tous ceux qui de tout leur cœur, sincèrement, écoutaient ces vers sentimentaux, étaient dans le même cas. Où sont-elles donc passées, ces vingt années durant lesquelles les Juifs soviétiques n'ont pas « siégé » aux Solovki, mais ont bel et bien paradé, et comme « chambellans » et « au Sénat » ! ?

    Ils ont oublié. En toute bonne foi - ils ont totalement oublié. Ce qu'on a fait de mal, comme c'est dur de se le rappeler !

    Et puisque, parmi ceux qui font carrière et profitent du régime, il n'y a soi-disant plus un seul Juif, il n'y a plus que des Russes, la satire de Galitch, inconsciemment ou consciemment, se rua sur les Russes, sur les Klim Petrovitch et les Paramonov de tous poils... Toute son ire sociale, dirigée contre eux, souligne leur côté rustaud, "moujik". Il met en scène toute une kyrielle de délateurs, de garde-chiourmes, de débauchés, d'imbéciles et de poivrots, soit caricaturés, soit évoqués avec une note de pitié condescendante (que nous méritons bien, hélas). - « L'hôte aux cheveux longs et sales/ Entonna une chanson sur “Yermak” [ Un chef cossaque et un héros populaire] ... Il caquette comme un coq/ suffisament pour faire jurer un pasteur/ Et il veut / Du salut de la Russie ». Ainsi il dépeint les Russes comme des gens éternellement ivres qui ne distinguent plus la vodka de l'alcool à brûler, intéressés par rien d'autre que boire, oisifs ou tout simplement déboussolés ou des benêts. Or il passait - nous l'avons dit -pour un poète populaire... Pas un seul soldat héroïque, pas un seul artisan, pas un seul intellectuel russe et même pas un seul zek-honnête homme (Ce personnage là, il se l'est réservé) - car, vous savez tout cette « engeance de gardes-chiourme » et de chefs de camp sont Russes. - Et voici des vers qui parlent carrément de la Russie : « Chaque menteur est un Messie [...] Et simplement osez-vous demander/ Frères, y a-t-il jamais eu /un Rus quelconque en en Russie ?» - « Remplie d'ignominie du haut jusque en bas. » - Et, tout de suite après, avec désespoir : « Mais c'est qu'elle doit sûrement / exister quelque part - Elle ? ! » Cette Russie invisible où, « sous un ciel souriant, / chacun partage avec chacun/ le pain et la parole de Dieu. » « Je t'en supplie :/ Tiens bon ! / Même corruptible, reste vivant / Afin d'entendre, fût-ce dans ton c&olig;eur, / Ton Angélus, comme à Kitèje. » [Kitèje : Légendaire ville engloutie sous les eaux, mais dont les cloches sonnent encore ]

    Ainsi, lorsque se firent jour la possibilité et la tentation du départ, Galitch fut déchiré entre la Kitèje engloutie et l'ignominie d'aujourd'hui. « C'est toujours le même cercle vicieux, le même vieille histoire de l'anneau que l'on ne peut ni fermer ni ouvrir ! » . Il est parti avec ces mots : « “Moi, un poète Russe, ne peut être coupé de la Russie par 'l'article 5' !” » . [l'exigeance dans le passeport soviétique de la - "nationalité"]

    Mais certains candidats au départ avaient puisé dans ses chansons une dose empoisonnée de dégoût pour la Russie et de mépris envers elle. Ou tout au moins la certitude que c'était bien de rompre avec elle. Ecoutons cette voix qui nous parvient d'Israël : « Nous avons fait nos adieux à la Russie. Non sans douleur, mais pour toujours... La Russie nous retient encore fortement. Mais... dans un an, dans dix ans, dans cent ans, nous nous échaperons d'elle et trouverons notre foyer. En écoutant Galitch, nous comprenons une fois de plus à quel point cette voie est la bonne. »

    Chapitre 25 - Quand les accusations se retournent contre la Russie

    Ce fut bien entendu un événement historique en soi que le moment où les Juifs se détournèrent du communisme soviétique. Dans les années 20 et 30, on avait pu croire que la soudure des Juifs soviétiques avec le bolchevisme était définitive. Et voilà qu'ils divorcent ? Quelle joie !

    Évidemment, comme c'est toujours le cas chez tous les hommes et dans toutes les nations, il ne fallait pas s'attendre, après ce retournement, à des regrets concernant l'engagement antérieur. Mais je n'attendais absolument pas que les Juifs, alors qu'ils dissertaient sur les Bolcheviks, plutôt que d'exprimer un signe de remord ou au moins quelque gêne, se retournent avec colère contre le peuple Russe : ce sont les Russes qui ont tué la démocratie en Russie (celle de Février), ce sont les Russes qui sont coupables du support apporté au régime à partir 1918 ! Certainement , ils affirment, c"était nous (le peuple Russe) qui étions coupable! En réalité, c'était avant 1918 - les scènes odieuses de la radieuse révolution de Février parlent d'elles-mêmes. Mais pour les nouveaux anti-communistes, définitivement - à partir de maintenant chacun doit accepter qu'ils ont toujours combattu le régime, et personne ne devrait se rappeler qu'ils en furent les favoris et ne devrait mentionner combien avec zèle, ils ont servi cette tyrannie. Car c'était les indigènes qui l'avaient crée, nourrie et pris soin d'elle.

    « Les dirigeants du coup d'État d'Octobre... étaient plutôt ceux qui suivaient que les meneurs.[ Réellement ? Le nouveau parti de fer aurait été composé de suiveurs ? ]. Ils auraient simplement donner voix aux souhaits sommeillant dans les masses et auraient travailler à les réaliser. Ils n'ont pas rompu avec les racines. » « Le coup d'État d'Octobre a été pour la Russie un malheur. Le pays aurait pu se développer d'une toute autre façon... A cette époque [c'est-à-dire dans le bouillonnement anarchique de Février], la Russie voyait les prémices du droit, de la liberté et l'état respecter la dignité humaine, mais tout cela a été balayé par l'mmense colère du peuple. »

    Mais voici une autre interprétation qui prête un sens éblouissant à la présence des Juifs dans les rangs communistes : « Le bolchevisme de Lénine et du Parti communiste n'a été que la mise en forme rationnelle et civilisée du bolchevisme de la "plèbe" - et sans le premier, c'est le second, bien plus terrible, qui l'eût emporté. » C'est pourquoi, « en participant sur une grande échelle à la révolution bolchevique, en lui fournissant cadres intellectuels et organisateurs, les Juifs ont sauvé la Russie du règne de la populace. Ils ont donné au bolchevisme la variante la plus humaine de toutes celles qui étaient possibles en ce temps-là ». Malheureusement « juste comme le peuple révolté s'était servi du Parti de Lénine pour renverser la démocratie des intellectuels [quand donc a-t-elle existé, celle-là ?], le peuple soumis s'est servi de la bureaucratie stalinienne pour se débarrasser de ... tout ce qui gardait encore une trace d'esprit libre .» Certainement, Certainement : « La responsabilité de l'intelligentsia dans les déplorables événements de l'histoire russe qui ont suivi, a été très exagérée » ; du reste, « l'intelligentsia est responsable devant elle-même », nullement à l'égard du peuple. A rebours, « il ne serait pas mauvais que le peuple lui-même sente sa faute envers l'intelligentsia ».

    Plus explicitement encore : « Le pouvoir totalitaire, de par sa nature et son origine, est le fait de tout le peuple; » « C'est un pays totalitaire... Tel a été le choix du peuple russe. »

    Et tout cela parce que « l'élément tatar a envahi de l'intérieur l'âme de la Russie orthodoxe » ; or « la structure sociale et spirituelle asiatique, transmise aux Russes par les Mongols... est statique, inapte au développement et au progrès ». ( Il est vrai, Lev Goumilev a lui aussi développé la théorie selon laquelle il n'y a jamais eu de joug tatar, mais une amicale collaboration entre les deux peuples. À cela, la réponse la plus directe est donnée par le folklore russe : tous les proverbes sans exception sur les Tatars les traitent d'ennemis et d'oppresseurs (or le folklore ne trompe jamais, il n'est pas aussi manipulablc qu'une théorie scientifique.) Ainsi « Le coup d'Etat d'Octobre a été lui aussi une puissante intrusion de la substance asiatique.»

    Tous ceux qui veulent triturer et piétiner l'histoire russe ont recours à leur maître préféré, Chaadayev (penseur incontestablement éminent). Le samizdat d'abord, puis les publications des émigrés recherchèrent, choisirent minutieusement, reprirent avec passion ses textes publiés et inédits (ceux qui leur convenaient). Quant aux citations qui ne convenaient pas, et le fait que les principaux contradicteurs de Chaadayev n'étaient pas Nicolas Ier et Benkendorf , mais ses amis Pouchkine, Viazemski, Karamzine, Iazykov, tout cela fut passé sous silence.

    Au début des années 70, les attaques contre la Russie ne cessèrent de s'amplifier. Russisch-kulturisch (« une porcherie humaine ») : l'article anonyme, paru dans le samizdat, d'un certain « S. Téléguine » (G. Kopylov), déborde de mépris pour la Russie, considérée comme de la matière brute dont on n'a plus rien à tirer. Lors des grands incendies de forêt de 1972, le même « S. Téléguine », dans un tract du samizdat, lance sa malédiction à toute la Russie : les forêts russes brûlent? tu paies là pour tes crimes !! - Tout le peuple s'est fondu en une masse réactionnaire » (G.Pomerants) ; « Les sons tant prisés de l'accordéon me rendent furibard, et au contact de cette masse je sens monter en moi une sourde exaspération " » ; C'est vrai, l'amour ne peut pas être forcé. «Les Juifs, le destin des Juifs ne sont que la reproduction du destin de l'intelligentsia dans ce pays, du destin de sa culture, et la solitude des Juifs n'est que le symbole d'une autre solitude, spirituelle, résultant de l'effondrement de la foi traditionnelle parmi "le peuple" » ( Quel bouleversement survint entre le 19e et le milieu du 20e siècle avec le sempiternel problème du peuple ! Maintenant, on désigne sous le nom de "peuple" la masse autochtone, stupidement satisfaite de son sort et de ses dirigeants, au milieu de laquelle les Juifs, jetés par un sort malheureux dans ses villes, ont été condamnés à souffrir. Aimer cette masse est impossible, s'en préoccuper est contre nature.) Le même Khazanov (qui, à l'époque, n'avait pas encore émigré) en juge ainsi : « La Russie que j'aime est une idée platonicienne ; dans la réalité, elle n'existe pas. La Russie que je vois autour de moi me répugne... ce sont des écuries d'Augias uniques en leur genre... ses habitants pouilleux... un jour viendra, un jour de châtiment terrible pour ce qu'elle est aujourd'hui.» En vérité, l'expiation viendra, mais pas pour l'état d'adversité qui est tombé sur la Russie bien avant !

    Dans les années 60, au sein de l'intelligentsia, on a beaucoup réfléchi, on s'est beaucoup exprimé sur la situation en URSS, ses perspectives, plus globalement sur la Russie elle-même. Les dures conditions créées par l'œil omniprésent du gouvernement ont fait que ces discussions et réflexions n'avaient place que dans des conversations privées ou dans les articles du samizdat, et ces derniers paraissaient presque tous sous de timides pseudonymes. Mais, avec le début de l'émigration juive, le fiel des accusations à rencontre de la Russie s'est déversé sans retenue aucune dans l'Occident libre : parmi les intellectuels émigrés, ce fut un courant important et si bruyamment disert que, longtemps, il a recouvert toutes les autres voix.

    En 1968 s'enfuit à l'étranger Arcadiy Bélinkov : un adversaire farouche, semblait-il, du régime soviétique ? Mais n'était-il pas plutôt celui du peuple russe ? Voici son article paru dans La Nouvelle Cloche, un almanach qu'il avait lui-même colligé : « Pays d'esclaves, pays de seigneurs... » Sur qui s'abat sa fureur ? (Il est vrai, convenons-en, qu'il avait rédigé son article alors qu'il se trouvait encore en URSS, l'auteur n'avait pas encore acquis l'intrépidité qu'allait lui insuffler la vie à l'étranger : celle de vitupérer à plein gosier le régime). Pas une seule fois Bélinkov n'utilise ici le mot « soviétique », mais il emprunte les sentiers battus : la Russie esclave depuis toujours ; « pour notre peuple, la liberté est pire que de bouffer du verre pilé » ; en Russie, « on pend soit par erreur, soit maladroitement, et toujours trop peu ». Dès les années 20, « de nombreux signes donnaient [prétendument] déjà à penser qu'au terme d'une évolution séculaire, la population [de la Russie]... se transformerait en un troupeau de traîtres, de délateurs, de bourreaux » ; « la peur était russe : on préparait des habits chauds et on attendait qu'on vienne cogner à la porte » [même là, la peur n'est pas soviétique ! Avant la révolution, pouvait-on s'attendre qu'on vînt de nuit cogner à votre porte ?] « Le tribunal en Russie ne juge pas, il sait tout par avance. Aussi en Russie ne fait-il que condamner. »

    [Doit-on penser qu'il en a été ainsi à la suite des réformes d'Alexandre II ? et la cour d'assises ? et les juges de paix ? Que voilà une affirmation responsable, mûrement pesée !]

    En vérité, Notre auteur déborde de haine et sa bile est si amère qu'il cloue au pilori les écrivains - Karamzine, Joukovski, Tioutchev, Pouchkine et la société russe tout entière pour leur manque d'esprit révolutionnaire : « une société misérable d'esclaves, de descendants d'esclaves, d'aïeuls d'esclaves », « une société de bêtes qui tremblent de peur et de haine », « ils chiaient dans leur froc, effrayés par ce qui pouvait survenir », « aux tentatives d'étouffer la liberté... l'intelligentsia russe a toujours volontiers prêté son concours ».

    Si Belinkov n'avait eu que l'intention de « camoufler son anti-soviétisme », de faire la nique sous cape, pourquoi, une fois à l'étranger, n'a-t-il pas réécrit son texte ? Si sa pensée était différente, autre, pourquoi l'a-t-il laissée exprimée sous cette forme ? Non, c'est bien sa haine qui s'est déversée là. Ce serait donc par cette sorte de retournement qu'on abjura le bolchevisme ?

    À peu près à la même époque, vers la fin des années 60, paraît à Londres un recueil consacré aux problèmes soviétiques, dans lequel nous pouvons lire une lettre reçue d'URSS : « Dans les profondeurs labyrinthiques de l'âme russe niche immanquablement un fauteur de pogroms... Y nichent également un esclave et un voyou. » Et voilà que Bélotserkovski ramasse avec empressement une moquerie qui traîne n'importe où : « Les Russes sont un peuple fort, seule leur cervelle est faible ». « Que tous ces Russes, ces Ukrainiens glapissent dans les beuveries avec leurs femmes, qu'ils lapent la vodka et se pâment devant les bluffs communistes... mais qu'ils le fassent sans nous !... Ils rampaient à quatre pattes et se prosternaient devant des arbres et des pierres alors que nous leur avons donné le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob... »

    « Qui donc vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ! » (Job, 13:5)

    Notons que tout jugement malveillant sur l'« âme russe » en général, sur le « caractère russe » en général, ne suscite chez les gens civilisés aucune protestation, aucun doute. La question : « A-t-on a le droit de juger une nation dans sa globalité ? » ne se pose même pas. Si untel n'aime pas tout ce qui est russe, ou même le tient en mépris, ou va jusqu'à dire dans les milieux progressistes que « la Russie est un dépotoir », en Russie cela n'est pas immoral, cela ne paraît pas antiprogressiste. Ici, personne ne s'adresse sur-le-champ aux Présidents, aux Premiers ministres, aux sénateurs, aux membres du Congrès pour leur demander anxieusement : « Que pensez-vous de cette incitation à la haine d'un groupe humain en raison de sa nationalité ? ? » Mais nous-mêmes, nous nous sommes flagellés plus durement encore à partir du 19e siècle, surtout à la veille de la révolution. Notre tradition, sous ce rapport, est d'une grande richesse.

    Continuons notre lecture, pour notre gouverne : « Des prédicateurs religieux semi-illettrés », « l'Orthodoxie n'a pas mérité la confiance de l'intelligentsia » (Téléguine). Les Russes « ont aisément renié la foi de leurs pères, ils regardaient avec indifférence comment on dynamitait leurs églises ». Bah ! encore une trouvaille ! « Le peuple russe ne se serait soumis à l'autorité du christianisme que pour un temps », autrement dit pour 950 ans, « et n'aurait attendu qu'une occasion pour s'en détacher », autrement dit l'heure de la révolution. Que d'inimitié doit s'accumuler dans le cœur pour proférer des choses pareilles ! (Mais les publicistes russes ont-ils eux-mêmes été plus fermes dans ce champ de la conscience biaisée ? Combien d'entre eux ne se sont pas laissé entraîner, tel cet as du journalisme de la première vague de l'émigration, S.Rafalski, fils de prêtre, disait-on ; il écrivit de ce temps-là : « La Sainte Russie orthodoxe a laissé piétiner ses lieux-saints sans guère s'y opposer. » Sans doute les râles de ceux que les mitrailleuses des tchékistes avaient fauchés lors des premières émeutes de fidèles en 1918 ne s'entendaient-ils plus à Paris. Depuis, ils n'ont plus eu la force de se relever ? Vrai ! Mais on aurait bien voulu voir, en ces années 20, en URSS, comment ce fils de prêtre aurait empêché les lieux-saints d'être foulés aux pieds !)

    Certains se montrent plus directs : « L'Orthodoxie est une religion de sauvages » (M. Grobman), ou bien : « Une barbarie aromatisée par Roublev, [Andreï Roublev (env. 1360-1430), l'un des plus fameux peintres d'icônes russes.] Denis [Denis : l'un des derniers très grands peintres d'icônes russes (mort entre 1503 et 1508).] et Berdiaev [Philosophe chrétien russe (1874-1948), expulsé d'URSS en 1922.]»; l'idée «de restaurer l'Orthodoxie historique russe traditionnelle » en effraie plus d'un. •• « C'est le plus sombre futur possible pour le pays et la Chrétienté.. » Tel aussi le prosateur F. Gorenstein : « En tant que président d'honneur de l'Union du peuple russe figurait Jésus-Christ qui passait pour être une sorte d'ataman universel. »

    Fais attention : à trop aiguiser, tu risques d'ébrécher la lame!

    De ces grossièretés sans fard il faut distinguer les écrits publiés dans le samizdat par Grigori Pomerants, un philosophe-essayiste à la plume de velours. Il se situait à des hauteurs qui semblaient au-delà de toute polémique, il traitait en général de la destinée de l'intelligentsia, en général de la destinée des peuples originels (de ces peuples il n'en reste plus nulle part, si ce n'est qui... les Bushmen ?) Dans le samizdat des années 60, j'ai lu sous sa signature : « Le peuple ? une mélasse qui a perdu toute saveur, mais les vrais gisements de sel se trouvent en nous » - chez les intellectuels. « La solidarité de l'intelligentsia par-delà les frontières est bien plus réelle que la solidarité de l'intelligentsia avec le peuple. »

    Cela sonne très moderne et sage. Mais, dans l'épreuve tchécoslovaque de 1968, c'est l'union de l'intelligentsia « avec la mélasse qui a perdu toute saveur », avec son peuple inexistant, qui édifia un rempart spirituel oublié par l'Europe depuis belle lurette que une armée soviétique de 750 000 hommes ne put l'ébranler, et ce sont les nerfs des dirigeants communistes tchécoslovaques qui lâchèrent. (Un an plus tard, la même expérience se reproduisit en Pologne.)

    Avec sa façon ambiguë typique de développer sans fin des arguments parallèles qui jamais n'aboutissent à une construction logique et claire ; Pomerants, ne parle pas jamais explicitement de la question nationale. Il traite abondamment de la question de la Diaspora, d'une façon la plus abstraite et générale, sans identifier une nation quelconque, survolant de haut le relativisme et l'agnosticisme. Il rend gloire à la Diaspora: « Nulle part nous ne sommes tout à fait des étrangers. Nulle part nous ne sommes vraiment des indigènes. » .. « Un appel à une foi, à une tradition, à une nation vole à l'encontre d'une autre. » ... « Selon les règles établies à l'intention des étudiants de Varsovie, on ne peut aimer qu'une seule nation », mais « si, lié à cette nation-là par le sang, je venais à en aimer d'autres ? » bougonne Pomerants .

    Il y a là un artifice subtil. Bien sûr, on peut aimer plus d'un pays, plus d'une nation, fût-ce même dix. Mais on ne peut dépendre, on ne peut être le fils que d'une seule patrie, comme on ne peut être le fils que d'une seule mère.

    Pour être plus clair, il est bon que je relate ici mon échange de lettres avec les époux Pomerants en 1967. Cette année là, mon roman Le Premier Cercle, qui n'était alors qu'un manuscrit proscrit, fut diffusé dans le samizdat ; G.Pomerants et sa femme Z.Mirkina furent les premiers à m'adresser leurs objections : je les aurais blessés par ma maladresse et mes erreurs dans l'évocation du problème juif ; dans Le Cercle, j'aurais irrémédiablement compromis les Juifs, et moi avec. En quoi les avais-je compromis ? Je n'avais pas, à ce qu'il me semble, dépeint ces Juifs cruels qui s'étaient hissés aux sommets du pouvoir dans le flamboiement des premières années soviétiques. Mais les lettres des Pomerants regorgeaient d'imputations en demi-teinte, de sous-entendus, j'étais en somme accusé d'être insensible à la souffrance des Juifs.

    Je leur ai répondu, et eux de même. Nous avons discuté, dans cette correspondance, du droit de juger une nation globalement... sans que je l'eusse fait dans mon roman.

    Ce que Pomerants me proposait alors, à moi comme à tout autre écrivain, à quiconque émet un jugement social, psychologique, humain, c'était de se comporter et de réfléchir comme s'il n'existait sur terre aucune nation particulière : non seulement donc ne pas les juger globalement, mais ignorer en tout homme sa nationalité. « Ce qui est naturel et excusable chez un Ivan Dénissovitch (qui voyait en César Markovitch un non-Russe) est une honte pour un intellectuel, et pour un chrétien (non pour un baptisé, mais pour un chrétien) un grand mortel : "Il n'y a pour moi ni Hellène ni Juif". »

    Noble point de vue. Dieu fasse qu'un jour nous puissions tous y accéder ! Mais sans cela, est-ce que le concept de l'humanité prise dans son ensemble et donc du christianisme, aurait été inutile ?

    Or : une fois déjà on nous avait convaincus que les nations n'existaient pas, et on nous avait persuadés de détruire la nôtre. Ce que, dans notre folie, nous avons fait.

    De plus, en oubliant la discussion, comment peindre des hommes concrets abstraction faite de leur appartenance nationale ? Sans compter que, si les nations n'existent pas, les langues non plus n'existeraient pas ? Aucun écrivain tant soit peu artiste n'est capable d'écrire dans la première langue venue, si ce n'est dans la sienne propre. Si les nations venaient à disparaître, les langues finiraient par disparaître à leur tour.

    Dans une vaisselle vide, on ne boit ni ne mange.

    J'ai remarqué que les Juifs, plus souvent que les autres, insistent à tout prix pour qu'on ne prête pas attention à l'appartenance nationale ! Que vient faire l'appartenance nationale ? répètent-ils. Les « traits nationaux », le « caractère national » existent-ils d'ailleurs ?

    Et, je suis prêt à toper la main sur cela : « D'accord ! Ignorons la à partir de maintenant... »

    Mais nous vivons dans notre malheureux siècle, où peut-être la première chose que les gens remarquent chez un autre est sa nationalité. Et je le jure, les Juifs sont ceux qui le plus jalousement et le plus attentivement discernent et enregistrent cela.

    Puis, il faut faire avec le faits. - Vous l'avez lu dans les pages précédentes - que les Juifs jugent si souvent les Russes en termes généraux, et presque toujours pour les condamner ? Le même Pomerants écrit à propos « Les traits pathologiques du caractère russe », , au nombre desquels l'« instabilité intérieure ». (Et il n'est pas conscient qu'il juge la nation entière. Et si quelqu'un s'aventurait à dire : « les traits pathologiques du caractère juif » que se passerait-il ? Les Russes « Les masses ont permis les horreurs de l'opritchnina d'être, comme, plus tard, elle a permis les camps de la mort staliniens. » (Voyez, l'élite internationaliste des fonctionnaires soviétique les auraient empêché - sans cette masse apathique...)

    Plus tranchant encore, « Le nationalisme russe terminera inéluctablement dans un pogrom violent » -, autrement dit : tout Russe qui aime sa patrie est un fauteur de pogroms en puissance !

    On ne peut que répéter les mots d'un personnage de Tchékhov : " Trop tôt ! "

    Plus étonnante est la conclusion de la seconde lettre que Pomerants m'avait adressée. Lui qui avait exigé avec tant d'insistance de ne point faire de distinction entre les nations. Dans cette impétueuse missive de plusieurs pages (d'une écriture appuyée, témoignant d'une irritation extrême), il me suggérait, sous la forme d'un ultimatum, la manière dont je pouvais encore sauver ce détestable Premier Cercle. La solution était la suivante : il fallait que je fasse de Guérassimovitch un Juif ( le héros ) , en sorte que l'action héroïque spirituelle la plus haute, dans ce roman, soit accomplie par un Juif. « Que Guérassimovitch ait été peint d'après un archétype russe n'a strictement aucune importance » - c'est bien là ce qu'écrit ce négateur des nations, seul l'italique est de moi. Il est vrai, il me fournissait une solution de rechange : si je laissais à Guérassimovitch sa nationalité russe, il fallait que j'ajoute la figure, au moins égale en force, d'un Juif noble et désintéressé. Et si je ne le faisais pas, Pomerants menaçait de me livrer une bataille publique. (A sa proposition je ne répondis rien.)

    Plus tard, cette bataille unilatérale, en la dénommant « notre polémique », il l'a d'ailleurs menée dans des publications à l'étranger, et, quand cela devint possible, en URSS même, en se répétant, en republiant ses articles après avoir corrigé les bévues que lui avaient signalées ses contradicteurs. Ce faisant, il émit une autre perle de sagesse. A ce stade, il se dévoile encore plus : Il n'y a eu qu'un seul Mal absolu sur terre, et ce fut l'hitlérisme. Là, notre philosophe n'est plus un relativiste, non. Mais pour ce qui est du communisme, cet ancien détenu des camps, qui jamais n'a été communiste, se met soudain à proclamer que comminisme n'est pas un mal indubitable ( et même un peu d'esprit démocratique aurait même plané sur la jeune Tchéka ) - il devient de plus en plus dur au cours des années (en réaction à mon intransigeance envers le communisme ): D'un autre côté, le noyau dur de l'anti-communisme est un mal indubitable, surtout lorsqu'il s'appuie sur le nationalisme russe (qui, comme il nous a été dit plutôt, ne peut être absent de pogrom).

    Voilà où les principes d'un esprit civilisé, sans nationalisme de Pomerants conduisent. Etant donnée cette position biaisée, peut-on établir une compréhension mutuelle entre Russes et Juifs ?

    Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ?

    Dans les mois où je correspondais avec Pomerants, des mains éclairées avaient fait une copie du rapport secret présenté par les dénommés Scherbakov, Smirnov, Outekhine au Comité régional du Parti de Leningrad, sur une prétendue « activité de sape sioniste » à Leningrad et sur « des formes raffinées de diversion idéologique ». « Comment combattre cela ? » me demandèrent des Juifs de mes connaissances. « Un seul moyen, répondis-je avant d'avoir lu le document : le rendre public ! Le diffuser dans le samizdat ! Notre force est dans la publicité, de jouer franc ! » Mais mes amis hésitèrent : « Y aller comme cela, carrément ? Impossible, ce serait mal reçu. »

    L'ayant lu, je compris leurs craintes. Le rapport montrait clairement que la soirée littéraire organisée par des jeunes à la Maison des Écrivains, le 30 janvier 1968, était, d'un point de vue politique, honnête et courageuse : tantôt à découvert, tantôt à mi-mot, on s'était moqué du gouvernement, de ses institutions, de son idéologie. Mais le texte faisait également apparaître l'orientation nationale des interventions (les jeunes paraissaient en majorité d'origine juive) : on y sentait vis-à-vis des Russes du dépit, de l'inimitié, peut-être même du mépris, mais aussi une nostalgie des cimes de l'esprit juif. C'est pour cette raison-là que les amis redoutaient de confier le document au samizdat.

    Je fus soudain frappé de la vérité de l'état d'esprit juif qui s'était manifesté au cours de cette soirée. « La Russie se reflète dans la vitrine des bistrots », aurait dit le poète Ufland. Que c'est juste et terrible ! Il apparaissait que. directement ou indirectement, au détour d'un mot, d'une phrase, on avait accusé les Russes de rouler sous le comptoir des cabarets avant de se faire ramasser par leurs femmes dans la boue ; de se saouler à la vodka jusqu'à en perdre conscience, d'être des intrigants, des chapardeurs...

    Il est important que nous sachions nous observer de l'extérieur, et voir tous ces défauts qui nous coulent. Soudainement, j'ai adopté le point de vue juif, j'ai regardé autour de moi et ai été effrayé : Dieu, où avons-nous échoué, nous autres Russes ? Cartes, dominos, bouche bée devant les écrans de télévision... Ce sont des bêtes qui nous entourent, oui, de véritables animaux. Ils n'ont ni Dieu ni aucun intérêt pour les choses de l'esprit. Et que de rancunes envahissent notre âme de par les contraintes qu'ils nous imposent !

    Mais c'est oublier que les vrais Russes ont été abattus, écrasés, exterminés, et quant aux autres, ils ont été abusés, aigris, poussés à bout par les coupe-jarrets bolcheviques, non sans le concours empressé des parents de ceux qui sont aujourd'hui les jeunes intellectuels juifs. Ceux d'aujourd'hui sont révulsés par les groins qui, depuis les années 40, se sont hissés au pouvoir et dirigent le pays, or nous aussi ils nous révulsent ! Mais les meilleurs ont tous été éliminés, on n'en a pas laissé un seul.

    « Ne te retourne pas en arrière, nous enseignait Pomerants dans ses essais publiés dans le samizdat ; ne te retourne pas, car c'est ainsi qu'Orphée a perdu son Eurydice ! »

    Mais nous, nous avons déjà perdu bien plus qu'Eurydice ! Nous, dès les années 20, on nous apprenait, modernité oblige, à jeter tout le passé par-dessus bord. Or un dicton russe conseille : Va de l'avant, mais regarde en arrière. Nous devons regarder en arrière. Autrement, nous ne comprendrons plus rien.

    Même si nous avions essayé de ne pas regarder en arrière, on nous rappellerait que « le cœur [du problème russe] réside dans le complexe d'infériorité des dirigeants déprimés qui a persité tout au long de son histoire, et c'est ce même complexe qui a poussé la Russie Tsariste dans ses conquètes militaires. Le complexe d'infériorité est la maladie des médiocres. Voulez-vous savoir pourquoi la révolution Russe est arrivée en 1917 ? Pouvez-vous deviner ? Oui C'est « le même complexe d'infériorité qui a provoqué la révolution en Russie ». ( O Freud immortel, y a-t-il quelque chose qu'il n'ait pas expliqué ?)

    Ils énoncent même que « Le socialisme russe a été l'héritier direct de l'absolutisme russe » - direct, bien entendu, cela se passe de preuve. Et de reprendre presque tous en chœur : « Il y a une continuité directe entre le tsarisme et le communisme, ... une similitude d'ordre qualitatif". » Quoi d'autre pouvait-on attendre « de l'histoire russe pétrie de sang et de provocations" ? » Dans le compte rendu du livre fort intéressant d'Agourski, L'Idéologie du National Bolshevism, nous trouvons : « en réalté, les idées fondamentales et traditionelles de la conscience nationale russe ont commencé à pénétrer très tôt l'idéologie et la pratique du Parti au pouvoir », « dès le milieu des années 20 l'idéologie du Parti change de monture... ». Réellement ? Dès le milieu des années 20 ? Comment avons-nous fait alors pour ne pas le remarquer ? Le mot même de « russe » - « je suis russe » - on n'avait pas le droit de le prononcer, c'était de la contre-révolution, je m'en souviens très bien ! Or on prétend qu'à cette époque, en pleine persécution de tout ce qui est russe et orthodoxe, l'idéologie du Parti « commence, dans sa pratique, avec de plus en plus d'insistance et de conviction, à se laisser guider par l'idée nationale », « le pouvoir soviétique, tout en gardant son masque internationaliste, en réalité ne fait que consolider l'État russe ». Hé oui ! « En dépit des déclarations internationalistes, la révolution en Russie est restée une affaire nationale. » « Mise sens dessus dessous par la révolution, la Russie n'en édifiait pas moins son État national.»

    National ? Comment osent-ils dire cela sachant ce qu'a été la Terreur rouge, les millions de paysans qui périrent pendant la collectivisation, l'insatiable Goulag ?

    Eh bien non, la Russie est condamnée totalement, irrémédiablement, sur toute l'étendue de son histoire et dans toutes ses manifestations. Elle est toujours suspecte : « L'idée russe » sans l'antisémitisme « n'est pratiquement plus une idée, encore moins une idée russe ». Mieux : « L'attitude hostile envers la culture est une spécificité russe » ; « Que de fois nous les avons entendus prétendre avoir été les seuls ici-bas à préserver la pureté et la chasteté, les seuls à préserver l'idée de Dieu au milieu du désert des indigènes » ; « Des sentiments profonds d'une grande sincérité avaient, soit-disant trouvé refuge dans cette terre infirme. Ces sentiments profonds d'une grande sincérité nous sont présentés comme une sorte de trésor national, un produit unique comme le caviar. » Oui, moquez-vous des Russes; c'est pour notre bien. Hélas il y a une part de vérité dans ces mots. Mais, tout en la disant, ne tombez pas dans tant de haine. Ayant pris conscience depuis longtemps de l'effroyable décadence de notre peuple sous le règne communiste, c'était précisément en ces années 70 que nous avons timidement écrit à propos d'un espoir de la renaissance de nos valeurs morales et culturelles. Mais d'une manière assez étrange, les auteurs juifs contemporains ont attaqué, avec une rage sans répit, cette idée d'une renaissance Russe, comme si ou parce que ils craignaient que la culture soviétique fut remplacé par la Russe. « J'ai peur que le réveil de ce pays maudit ne soit encore plus dégoûtant que son déclin. [1970-1980] . »

    Si l'on jette un regard en arrière du haut de nos années démocratiques (années 90), concédons qu'il y avait là quelque chose de prophétique... Mais était-ce dit avec compassion ou bien avec une joie mauvaise ?

    Et ici, cela va même plus loin: « Soyez sur vos gardes : Si quelqu'un vos dit d'aimer votre patrie: un tel amour est chargé de haine... Soyez sur vos gardes pour les histoires qui vous disent qu'en Russie, les Russes sont les plus mal lotis, que les Russes ont été ceux à souffrir le plus, que le nombre des Russes est en diminution » - tout cela, comme chacun sait, n'est que mensonges ! « Soyez prudents quand on vous parle de l'éminent homme politique... cruellement assassiné » (Stolypine) - est-ce cela aussi un mensonge ? Non, ce n'est pas un mensonge : « Non parce que les faits ne sont pas erronés », néanmoins, n'acceptez pas ces faits authentiques: « Soyez prudents , soyez sur vos gardes ! »

    Il y a quelque chose d'extraordinaire dans ce courant d'accusations passionnées.

    Qui aurait pu penser, dans les flamboyantes années 20, qu'après la décrépitude et la chute du splendide régime communiste en Russie, ces Juifs qui eux-mêmes avaient souffert du communisme, qui déjà l'avaient semblait-il maudit et déjà fui, maudiraient et piétineraient non le communisme mais la Russie elle-même - la bombardant d'Israël, d'Europe et d'au-delà de l'Océan ? Ils y avaient beaucoup de voix sûres d'elles-même prêtes à juger la Russie pour ses nombreux crimes et échecs sa culpabilité inépuisable envers les Juifs - et ils croyaient sincèrement que cette faute était inépuisable - presque tous le croient ! Dans le même temps, leurs propres gens discrètement se trouvaient acquittés d'une quelconque responsabilité pour leur participation dans les exécutions de la Tchéka, les barges coulées avec une cargaison d'hommes maudits dans les mers Blanche et Caspienne, pour leur rôle dans la collectivisation, la famine en Ukraine, et toutes les abominations de l'administration soviétique, pour avoir servi avec zèle et talent à crétiniser les « indigènes ». Tout à l'opposé d'une repentance.

    Nous frères ou étrangers devons partager cette responsabilité.

    Il eut été plus propre et plus sain d'échanger notre repentir pour tout ce qui avait été commis.

    Et je ne cesserai d'y convier les Russes. Et j'y convie aussi les Juifs. Se repentir non pas pour Trotski-Kamenev-Zinoviev, ils sont suffisamment connus, on peut toujours s'en déclarer quitte : « Ce n'étaient pas des Juifs ! » Mais en prêtant honnêtement attention à toutes les couches de l'appareil de la répression dans les premiers années soviétiques, aux « inconnus » comme Isaïe Davidovitch Berg qui créa la fameuse « chambre de tortures » pour le malheur des Juifs eux-mêmes, ou à des personnages encore moins remarquables qui se contentaient de classer les papiers au sein de le bureaucratie soviétique et qui jamais n'apparurent au grand jour.

    Mais les Juifs cesseraient d'être juifs s'ils n'offraient tous qu'un seul visage. Là également, d'autres voix se sont fait entendre.

    A la même époque, dès le début du grand exode des Juifs hors des limites de l'URSS, pour l'honneur des Juifs et pour le plus grand bonheur de tous, une fraction d'entre eux a dépassé le cercle des sentiments habituels et su montrer une vision plus globale de l'Histoire. Comme on était heureux de les écouter ! de ne pas cesser de les entendre ! Quel espoir pour l'avenir ! Leur compréhension et leur support sont spécialement précieux pour Les rangs de L'intelligentsia Russe violemment amaigris et dramatiquement vidés .

    Déjà, à la fin du 19e siècle, on pouvait entendre cette réflexion désabusée : « Tout pays a les Juifs qu'il mérite. » Cela dépend de là où on regarde.

    Si les voix de certains Juifs de la troisième vague d'émigration ou celles d'Israël ne s'étaient élevées, on aurait certes pu désespérer de la possibilité, pour les Juifs et les Russes, de s'expliquer et de se comprendre un jour.

    Roman Rutman, cybernéticien, se manifesta pour la première fois dans la presse émigrée, sitôt après arrivé en Israël, par un récit brillant et chaleureux sur la façon dont comment il avait décidé d'émigrer et comment cela s'était passé, et, même là, il montrait des sentiments chaleureux envers la Russie. L'article portait un titre expressif : « Salut à celui qui part, Fraternité à celui qui reste. » Parmi ses premières pensées durant cet éveil, il y avait : « Sommes-nous juifs ou russes ? » et parmi celles de départ, il y avait: « La Russie crucifiée pour l'humanité. » L'année suivante en 1974, dans un article "L'anneau des offenses" il proposait de revoir « certaines idées reçues sur la "question juive » et de « reconnaître le danger d'exagerer ces idées » Il y en avait trois

    1. « Le destin exceptionnel du peuple juif en a fait le symbole de la souffrance humaine »
    2. « Le Juif en Russie a toujours été la victime de persécutions unilatérales »
    3. « La société russe est l'obligée du peuple juif.»

    Il cite une phrase de l'Archipel du Goulag : « Durant cette guerre nous avons découvert que la pire des choses sur terre était d'être un Russe», et il reconnaît que cette phrase n'est ni artficielle ni vide, qu'elle repose sur les pertes dues à la guerre, sur la terreur révolutionnaire avant cela, sur la famine , sur la destruction irresponsable de la tête des deux nations - son élite savante, et ses pieds, la paysannerie.» Malgré la littérature de la Russie moderne et les prêches des mouvements démocratiques sur la faute de la société Russe devant les Juifs, l'auteur, lui, préfère voir cet "anneau des offenses" à la place de la " sensiblerie sur les malheurs et les talents du peuple Juifs". Pour casser ce cercle de doléances, on doit tirer des deux côtés.

    Voilà une pensée amicale et une voix sereine.

    Durant ces mêmes années, Michel Kheifets, un prisonnier récent du Goulag, s'est exprimé à plusieurs reprises d'une voix ferme : « Très attaché à mon peuple, je ne puis pas ne pas sympathiser avec les nationalistes d'un autre peuple. » Il a eu le courage de lancer un appel à la repentance juive en utilisant la comparaison suivante : « Le peuple allemand ne s'est pas détourné de son épouvantable passé criminel, il n'a pas essayé de rejeter la faute de l'hitlérisme sur les autres, sur des étrangers, etc. ; en se purifiant continuellement dans le feu de la repentance nationale, il a réussi à créer un État qui, pour la première fois, a suscité l'admiration et l'estime de l'humanité à son endroit. Cette expérience, à mon avis, doit devenir un modèle pour les peuples qui ont participé aux crimes du bolchevisme. Entre autres, les Juifs » ; « Nous, Juifs, devons tirer des conclusions honnêtes du jeu auquel se livrèrent les Juifs, de cette union qui ne leur allait pas, un jeu qu'avait prédit de façon saisissante Z.Jabotinski... » M.Kheifets a montré une grande élévation d'âme en parlant « de la faute réelle des Juifs envers les peuples des pays où ils vivent, faute qui ne permet pas, qui ne doit pas les autoriser à vivre en toute quiétude dans la diaspora ». A propos de ces Juifs des années 1920-1930 : « Qui a le droit de les condamner pour leur aberration historique [leur participation active à l'édification du communisme], pour le châtiment qu'ils ont fait subir à la Russie afin de lui faire expier la Zone de résidence et les pogroms, qui donc, sinon nous, leurs descendants, qui nous en repentons amèrement ? » (Kheifets ajoute que B. Penson et M. Korenblit, ses codétenus avec qui il avait réfléchi et discuté au camp, partageaient cet état d'esprit.)

    Ces propos de Kheifets, à cette époque dans l'émigration, coïncidèrent avec un vibrant appel à la repentance des Juifs, venu de l'intérieur de l'URSS, celui lancé par Félix Svétov dans son roman paru initialement dans le samizdat : Ouvre-moi les portes [du repentir]». (Ce n'est pas par hasard, mais grâce à l'agilité du sentiment et de l'intelligence cultivée chez les Juifs, que F. Svétov fut l'un des premiers à discerner la renaissance religieuse qui pointait alors en Russie.)

    Plus tardivement, au cours de la discussion passionnée suscitée par une confrontation entre Astafiev et Eidelman , Iouri Stein évoqua « nos complexes spécifiques d'ashkénazes, produits à la fois par le sentiment d'appartenir à un peuple élu et par la psychologie juive insulaire et provinciale. D'où la foi dans notre infaillibilité nationale, d'où aussi nos prétentions au monopole de la souffrance... Il est temps de prendre conscience que nous sommes une nation normale, digne à tous égards, mais non exempte de péchés, comme tous les autres peuples du monde. D'autant plus maintenant que nous avons notre propre État indépendant et que nous avons prouvé au monde que les Juifs savent, aussi bien que les autres grands peuples, et faire la guerre et labourer ».

    Quand les libéraux de gauche entamèrent leur campagne de dénigrement contre V. Astafiev, V. Raspoutine et V. Bélov , Marie Schneerson, historienne de la littérature, prit leur Parti avec cœur : dans l'émigration, elle avait gardé pour la Russie un amour fervent jusqu'à la nostalgie, et une intime compréhension des problèmes russes.

    Dans les années 70 parut en Occident un livre hautement argumenté et d'une grande ampleur de vues sur les risques que faisait peser la destruction de la nature perpétrée par les communistes en URSS. Son auteur vivait alors en Union soviétique et l'avait naturellement signé d'un pseudonyme, B. Komarov. Quelque temps après, l'auteur émigra et nous apprîmes son nom : Zeev Wolfson. Mieux, nous sûmes qu'il avait été l'un des auteurs de l'Album des églises détruites et profanées dans la Russie centrale (Postface : les limites du vandalisme).

    Peu d'intellectuels restaient dans la Russie vaincue, mais des forces juives sympathiques les ont aidé. Avec ce manque de personnes et sous la persécution la plus sévère des autorités, notre Fonds russe d'Aide sociale fut créé pour aiderles victimes des persécutions; J'ai donné tous les droits mondiaux de L'Archipel du Goulag à cette fondation; et c'est Alexandre Guinzbourg qui a été son premier administrateur, compétent et plein d'abnégation. Cette fondation comptait beaucoup de Juifs et de demi-Juifs en son sein. (Ce qui a fourni l'occasion à des cercles russes aveuglés par leur extrémisme de stigmatiser le Fonds comme étant « juif ».)

    Pareillement ont participé à notre série de livres intitulée Études d'Histoire contemporaine M.Bernstam, Iou.Feltchinski et D.Sturman. Dans la lutte contre le mensonge communiste, les divers articles de M.Agourski, D.Sturman, A.Nekritch, M.Heller, A.Serebrennikov se sont distingués par une profonde pénétration, la fraîcheur de la pensée, leur ton digne et mesuré.

    C'est là aussi qu'il convient de rappeler l'action valeureuse du professeur américain Julius Epstein, qui aura bien mérité de la Russie. Dans une Amérique hautaine, toujours sûre de son bon droit, et qui, dans sa légèreté, n'a nulle conscience de ses propres crimes, il a dévoilé, par ses efforts solitaires, l'« Operation Keelhaul » : le fait que les Américains, à partir de leur continent, ont livré aux agents staliniens, pour extermination, après la fin de la guerre, des centaines, des milliers de Russes et de Cosaques qui avaient naïvement cru qu'ayant enfin atteint un pays libre, ils étaient désormais saufs.

    Tous ces exemples devraient encourager une compréhension sincère et mutuelle entre les Russes et les Juifs, si seulement nous ne la rendions pas impossible par l'intolérance et la colère.

    Hélas, même la mémoire la plus douce, la repentance, et parler de justice provoquent de violentes protestations de la part des gardiens vigilants du nationalisme aussi bien russe que juif. « Aussitôt que Soljénitsyne eut appelé à la repentance nationale » - c'est-à-dire celle des Russes, et l'auteur ne voulait pas dire cela - « Nous y voilà ! Les nôtres se retrouvent en première ligne. » Il n'avait mentionné personne en particulier mais il faisait probablement référence à M. Kheifets. «Voyez, il apparaît donc que nous sommes les plus coupables, que nous avons aidé... à instaurer..., non, pas aidé, mais bel et bien instauré le régime soviétique nous-mêmes ... étions de façon disproportionnée présent dans ses différents organes. »

    Ceux qui avaient adopté le langage de la repentance ont été furieusement attaqués : « Ils préfèrent vomir de leurs tripes patriotiques une pleine bouchée de salive » [quel style, quelle noblesse d'expression !] « et couvrir de crachats leurs "aïeux", toujours les mêmes, en maudissant Trotski et Bagritski, Kogan et Dounaevski » ; « M. Kheifets nous exhorte "à nous purifier par le feu de la repentance nationale »

    Et qu'est-ce qu'a dégusté F. Svétov pour le héros de son roman autobiographique ! « Ce livre sur la conversion au christianisme ... ne va pas contribuer à une recherche abstraite de la repentance, mais à un antisémitisme le plus concret... Ce livre est antisémite. » Oui, et de quoi faut-il se repentir ? - L'infatigable David Markish s'exprime en colère. Le héros de Svétov voit une félonie dans le fait que "nous désertons" ce pays, laissant derrière un état déplorable qui est entièrement notre œuvre : ce seraient nous qui apparemment aurions manigancé une révolution sanglante, assassiné le tsar, souillé et violé l'Eglise orthodoxe, et de surcroît fondé l'Archipel du Goulag. En est-il vraiment ainsi ? Allons ! Premièrement, tous ces camarades, Trotski, Sverdlov, Berman et Frenkel, n'ont rien à voir avec le monde juif. Deuxièmement, c'est une erreur de poser le problème en termes de responsabilité collective.. » (Quant à blamer les Russe, vous voyez, c'est tout autre : Il a toujours été acceptable de les blamer en masse, depuis l'époque de Philothée de Pskov.)

    Son frère, S. Markish, juge ainsi : « En ce qui concerne la dernière vague de ceux qui ont émigré de Russie... pour se rendre en Israël ou aux Etats-Unis, on ne remarque pas chez eux de véritable russophobie, elle relève plutôt du phantasme ; en revanche, la haine de soi qui se transforme en véritable antisémitisme, on ne la voit que trop ! »

    Et voilà : si les Juifs se repentent, c'est déjà de l'antisémitisme (une nouvelle variété de ce phénomène).

    Quant aux Russes, eux, ils doivent comprendre que « leur idée d'une repentance nationale ne saurait être effective sans une claire conscience de la culpabilité nationale. Cette culpabilité est énorme, et il ne faut pas la rejeter sur qui que ce soit d'autre. Elle concerne non seulement le passé, mais aussi le présent, alors que la Russie commet suffisamment de sales coups, et qu'à l'avenir elle est capable d'en fomenter encore plus », écrit Chraguine dans les années 70.

    Eh bien, nous aussi, nous ne cessons d'en appeler aux Russes : sans repentance, nous n'aurons pas d'avenir. Car n'ont pris conscience des crimes du communisme que ceux qui en ont directement souffert, et leurs proches. Ceux que ces crimes n'ont pas affectés ont cherché à ne point les remarquer, aujourd'hui ils les ont oubliés, pardonnés, et ils ne comprennent pas de quoi il faudrait se repentir. (D'autant plus ceux qui ont commis ces mêmes crimes).

    Chaque jour nous rougissons de honte pour notre peuple troublé. Mais nous l'aimons. Et nous ne pouvons concevoir notre vie sans lui. Et, pour quelque raison mystérieuse, nous n'avons pas perdu confiance en lui. Mais est-ce qu'à notre immense faute, à la faillite de notre histoire, vous n'auriez, vous, pris aucune part ?

    Simon Markish reprend les propos de Jabotinski : dans ses articles des années 20, celui-ci, à plusieurs reprises (et en différentes occasions) a fait remarquer : la Russie est un pays étranger, l'intérêt que nous lui portons devrait être détaché, détendu, mais non exempt de sympathie ; ses inquiétudes, ses déceptions, ses joies ne sont pas les nôtres, de même que les nôtres ne sont pas les siennes » ; Markish ajoute : « C'est là précisément mon attitude vis-à-vis des soucis des Russes. » Et il nous invite à « appeler enfin les choses par leur nom. Du reste, les Russes libres en Occident sur ce point délicat ne brillent pas par leur courage... Je préfère avoir affaire à des ennemis ».

    Seulement, votre sentence, il faut la scinder en deux parties : pourquoi « appeler les choses par leur nom », pourquoi parler franc voudrait-il dire se conduire en ennemi ? Selon notre proverbe : fais pas le flagorneur, préfère le contradicteur.

    J'exhorte nous tous, Juifs y compris, à renoncer à cette distorsion : croire que parler franc signifie guerroyer. Y renoncer historiquement ! Y renoncer irrévocablement !

    Moi-même, dans ce livre, j'appelle précisément les choses par leur nom. Or je ne ressens pas un seul instant que ce soit par inimitié envers les Juifs. Et j'écris là avec plus de sympathie que de nombreux Juifs ne parlent en retour des Russes. Le but de mon livre, qui se reflète dans son titre, est clair : il faut que nous nous comprenions les uns les autres, il faut que nous sachions nous mettre dans la situation et entrer dans les sentiments des uns et des autres. Par cet ouvrage, je veux sceller et étendre notre compréhension réciproque pour tout notre avenir.

    Mais que cela soit réciproque !

    Le rapport entre les destinées juive et russe, qui se sont croisées du 18 au 20e siècle, récèle une clef historique profonde que nous ne devons pas perdre dans notre avenir. Vraisemblablement un dessein mystérieux se trouve là caché, que nous devons chercher à deviner et à accomplir. Il semble évident que la vérité sur notre commun passé nous est, Juifs comme Russes, moralement nécessaire.

    Chapitre 26 - Début de l'exode

    L'époque de l'Exode, comme les Juifs ont eu tôt fait de la nommer, s'est instaurée pour ainsi dire en catimini : on fait remonter ses débuts à l'article des Izvestia de décembre 1966, qui, de façon quelque peu spécieuse, annonçait l'accord des autorités à « la réunion des familles », formule qui permettait aux Juifs de quitter l'URSS '. Six mois plus tard éclata, selon un processus historique qui lui était propre, la guerre des Six Jours. - « Comme toute épopée, l'Exode a commencé par des miracles. Et, comme il sied dans une épopée, les Juifs de Russie - la génération de l'Exode - ont eu droit à trois miracles » : « le miracle de la formation de l'État d'Israël », « le miracle de Pourim 1953 » (autrement dit : la mort de Staline), et « celui de la victoire de 1967, joyeuse, brillante et enivrante ».

    La guerre des Six Jours a donné une impulsion irréversible à la conscience nationale des Juifs soviétiques et éteint chez beaucoup la soif de l'assimilation. Elle a provoqué un puissant attrait pour la formation de cercles où l'on traitait entre soi des problèmes propres à la nation, ainsi qu'à l'étude de l'hébreu. C'est en tout cas avec elle qu'apparaissent les premières tendances à l'émigration.

    Mais quel était le sentiment de la majorité des Juifs à la fin des années 60, au seuil de l'Exode ? Non, ils ne travestissent pas rétrospectivement leurs sensations, ces Juifs qui parlent d'un sentiment d'oppression et de frustration : « Quand ils entendent le nom de Juif, ils rentrent la tête dans les épaules comme s'ils s'attendaient à recevoir un coup. Ils s'efforcent d'utiliser le moins possible ce mot si lourd à porter, ou bien le prononcent à la va-vite, d'une voix étouffée, comme si on les prenait à la gorge... Parmi eux, certains sont habités par une peur permanente, incrustée dans leur subconscient et devenue inguérissable. » Ou, comme l'écrit une femme de lettres juive : toute sa vie professionnelle, elle l'a vécue avec le sentiment que son travail ne verrait jamais le jour parce qu'elle était juive. Chez de nombreux Juifs, en dépit de situations matérielles nettement plus favorables que celles de la grande masse de la population, ce sentiment d'être opprimés était tout à fait réel.

    Au reste, les Juifs cultivés se plaignaient plus d'une oppression culturelle que d'une économique. « Les Juifs soviétiques cherchent... à maintenir leur participation à la culture russe. Ils se battent pour conserver en eux-mêmes la culture russe. » Dora Shturman se rappelle : "Quand les Juifs russes dont les centres d'intérêt sont rivés à la Russie soudain se retrouvent privés - même si seulement sur le papier ou dans les mots - du droit de s'engager dans la vie Russe, de participer à l'histoire Russe, comme s'ils étaient des profiteurs ou des intrus, Ils se sentent offensés et abasourdis ". Avec l'apparition du tamizdat et du samizdat, la xénophobie ressentie par certaines auteurs Russes à rencontre des Juifs qui sincèrement se sentaient russes, se manisfesta pour la première fois depuis des années non pas seulement dans la rue et dans la bureaucratie étatique, mais apparu dans l'élite intellectuelle, même parmi les dissidents. Naturellement, cela a ébranlé les Juifs qui s'identifiaient aux Russes. » Galitch écrit : « Très nombreux étaient ceux qui, éduqués dans les années 20, 30, 40, avaient pris l'habitude, dès leur naissance, de se considérer comme russes... Toutes leurs pensées, en effet, se rattachaient à la culture russe. »

    Tamizdat : littéralement « éditions de là-bas », mot forgé à l'époque post-stalinienne pour désigner les publications en langue russe à l'étranger d'œuvres interdites en URSS. Samizdat : littéralement « auto-édition », mot forgé à la même époque pour désigner la mise en circulation sous forme manuscrite ou dactylographiée d'œuvres interdites de publication en URSS.

    Un autre auteur fit le portrait d'un "Juif moyen de la Russie moderne" qui " servait le pays de bonne foi et fidèlement." "Il ... avait soigneusement examiné et identifié ses propres défauts. Il était devenu conscient d'eux... et il essayait de s'en défaire... Il avait cessé des gesticuler. Il avait cessé de transposer les particularités de son parler national dans la langue Russe ... A un certain stade, il avait éprouvé le désir de se mettre à égalité avec le Russe, de ne pas être différend d'eux." Et ainsi: " Des années durant, vous pouviez ne pas avoir entendu le mot 'juif'. Peut-être , beaucoup avait même oublié que vous étiez Juif. Mais vous-mêmes vous ne pouviez jamais l'oublier. C'est ce silence qui toujours vous rappelle qui vous êtes. Il crée en vous une telle tension explosive , que quand vous entendez le mot 'Juif', cela sonne comme un coup du destin." Voilà qui est éloquent. Et le même auteur ne cèle pas combien coûte l'effort de se métamorphoser en Russe : " Il avait laissé derrière trop de choses" et s'était appauvri spirituellement. "Maintenant, quand il a besoin de mots riches, souples, avec du contenu, il ne peut pas en trouver... Quand il le recherche mais ne peut pas trouver le bon mot, quelque chose meurt en lui," il avait perdu « les intonations mélodieuses de la langue juive », et tout ce qu'elle recèle de gaieté, d'humour enjoué, de force vitale, d'ironie ».

    Bien entendu, ces sentiments exquis ne troublaient pas tous les Juifs soviétiques; C'était le lot d'une toute petite minorité parmi eux, la strate supérieur des intellectuels, ceux qui sincèrement et constamment avait essyé de s'identifier avec les Russes C'était eux dont G. Pomerants parle (mais en généralisant à l'ensemble de l'intelligentsia) : " Partout nous ne sommes pas tout à fait déplacé. Partout nous ne sommes pas tout à fait à notre place " Nous " sommes devenus comme des Juifs non israéliens, le peuple aérien, qui a perdu toutes ses racines dans l'existence terrestre. "

    Voilà en effet qui est bien dit.

    Un autre article abonde dans le même sens : « Je perçois si nettement toute l'illusion de leur existence [celle des Juifs] dans la Russie d'aujourd'hui. » Et, s'il n'y a pas fusion, il y aura toujours rejet. Nathan Chtcharanski a répété plus d'une fois qu'il fut un temps où il se sentit différent des autres en Russie.

    Durant le procès Dymshits–Kuznetsov pour « détournement d'avions », en décembre 1970, L.Khnokh déclara sans ambages : « Vivre dans un pays que je ne considère plus être le mien m'est devenu insupportable » (et ce sentiment, de toute évidence, n'a pas mûri en lui en deux-trois mois).

    Quelle unité dans la pensée, quelle hardiesse dans l'expression !

    Or ce type de sentiment s'est emparé de plus en plus des Juifs russes, jusqu'à atteindre des couches très larges.

    Plus tardivement, en 1982, un journaliste juif s'est exprimé ainsi : « Je suis un étranger, un étranger dans mon pays que j'aime de façon abstraite, mais que concrètement je crains. »

    Au début des années 70, Lydia Tchoukovskaia, dans une conversation que nous avons eue, m'a dit (je l'ai noté à l'époque) : « L'exode actuel a été imposé aux Juifs à coups de bottes. J'éprouve de la peine pour ceux que les Russes ont contraints à se prendre pour juifs. Les Juifs soviétique avaient déjà perdu le sentiment d'être Juif et je considère comme artificiel ce réveil du nationalime Juif. »

    C'était loin d'être la vérité. En dépit que Lydia était en contact avec de nombreux Juifs dans les deux capitales, elle se trompait. Le réveil du nationalisme Juif n'était pas artificiel ou imposé; C'est absolument naturel et même un événement important de l'histoire juive. C'était la réalisation soudaine de " on peut dire 'Juif' fièrement.

    Un autre journaliste juif s'était penché sur l'expérience de sa jeune génération en URSS: « Ainsi que sommes nous - les "petits-enfants" et héritiers de cette cruelle expérience, qui avons cassé la coquille pour naître ici en Israël - que sommes nous pour parler de nos parents et de nos grands-parents ? Devrions nous les blamer de ne pas nous avoir élévés dans la tradition juive ? Mais ce même sens de notre appartenance au monde juif est en grande partie le résultat de leurs ( et les notres) échecs, catastrophes et désespoir. Ainsi apprécions nous le passé... Est-ce à nous de jeter des pierres sur les crânes brisés des romantiques d'hier ? ! »

    Cela expression sincèrement et honnêtement sur le lien entre les générations au pères et grand-pères, qui étaient si enthousiastes dans les premières années soviétiques est un ajout important à l'ensemble du tableau. (Vous pouvez lire entre les lignes le rejet de l'auteur des bénéfices et avantages de la 'nouvelle classe' qui a remplacé celle des 'romantiques.)

    Un article du samizdat remarqua : "l'opinion que l'augmentation actuelle de la prise de conscience du nationalisme juif est juste une réaction à la résurgence de l'antisémitisme semble être une erreur profonde. Il s'agit là plutôt d'une coïncidence ."

    D'autres contemporains décrivaient le développement de leur prise de conscience de leur identité juive d'une manière quelque peu différente. Certains écrivaient que " presque tous s'accordaient sur le fait qu'il n'y avait pas dans les années 1960s un renouveau du nationalisme, cependant après la guerre de 1967 les choses ont commencé à changer." Mais c'est l'affaire du détournement de l'avion qui conduisit à une percée. D'autres suggèrent que " des groupes Juifs étaient en train de se former au milieu des années 60 à Léningrad, Moscou et Riga, et qu'à la fin de la décénie un "cercle clandestin" Juif s'était constitué à Léningrad. Mais quel sorte de conspiration cela pouvait-il être ? "des centres temporaires pour étudier l'hébreu et l'histoire juive s'étaient crées...et pas réellement pour étudier l'hébreu mais pour ceux qui voulaient l'étudier se rencontrent. D'habitude, le langage courant ne dépassant pas les deux cents à trois cent mots, était appris... En général, tous les participants étaient des fonctionnaires, et , comme dans tout ce milieu, très éloigné de la religion juive et ses traditions". « Les Juifs des années 60 avaient une idée très vague du sionisme. » Cependant, « nous nous sentions suffisamment juifs, sans éprouver la nécessité de "cours de perfectionnement" pour parfaire notre qualité de Juifs ». En réponse au barrage de la propagande anti-Israël, " une sympathie personnelle envers les choses juives et Israël" augmenta. "Même si on nous disait qu'Israël avait abandonné le judaïsme, cela ne faisait pas de difference." Et puis le mouvement " commença à se sortir de la clandestinité, et devint un phénomène de salon." Mais, "alors personne ne croyait à la possibilité d'émigrer, au moins de notre temps, et chacun considérait la possibilité bien réelle de se retrouver dans un camp." (L'auteur de ces lignes commente : "Hélas il n'y a qu'un tout petit pas entre conspiration et 'crime'. J'ai observé cela dans le mouvement juif des années 1970s, après les procès de Leningrad. ")

    Ainsi, le retour à la culture juive commença et continua sans viser l'émigration et au début ne changeait rien à la vie quotidienne des participants. "Je ne suis pas sûr que Aliyah [en hébreu, alya signifie ascension ; mais le mot a reçu le sens de retour en Israël] commença à cause des sionistes," parce que les premiers goupes sionistes étaient trop faibles pour cela. "Jusqu'à un certain point, c'est le gouvernement soviétique qui a déclenché ce processus en faisant trop de bruit autour de la guerre des six jours. Les journaux soviétique peignaient l'image d'un guerrier juif invincible, et cette image avec succès annulait le complexe d'infériorité des juifs soviétiques."

    Mais cache « "ton frémissement juif ! que tes collaborateurs ne le voient pas, que tes voisins ne l'entendent pas !" » Au début, la crainte est profonde : « Ces bouts de papier sur lesquels on griffonne ses coordonnées en vue de recevoir une invitation officielle, c'est comme si on signait une condamnation pour soi, pour ses enfants et ses proches » ; mais, bientôt, « fini les chuchotements, on en parle à voix haute », « on se réunit pour observer les fêtes juives et pour apprendre dans les cercles l'histoire juive et l'hébreu ». Et, dès la fin de 1969, « les Juifs par dizaines et par centaines se mettent à signer des pétitions destinées "à l'opinion publique étrangère". Ils exigent qu'on les laisse "partir" pour Israël ».

    « Coupés du judaïsme mondial, entraînés dans la fournaise fusionnelle... de l'empire pharaonique stalinien », les Juifs d'URSS « semblaient définitivement perdus pour le judaïsme quand, brusquement, survint la résurgence du mouvement sioniste en Russie, le retour à l'antique appel de Moïse : "Laisse partir mon peuple !" »

    Et, « en 1970, le monde entier s'est mis à parler des Juifs russes ». Ils « ont pris de l'assurance, ils ont acquis... l'esprit de décision. Entre eux et leur rêve, un seul mur : l'interdiction gouvernementale. Le percer, l'enfoncer, le survoler, tel était leur seul désir... » "Fuyez la Babylone du nord !" - cet ordre a retenti dans l'appel du groupe (E. Kouznetsov, M. Dymshits) qui avait cherché à détourner un avion. En décembre 1970, au procès qui se tint à Leningrad, « ils ne se sont pas tus, ils ne se sont pas cachés, ils ont ouvertement déclaré leur intention de détourner un avion pour les conduire à l'étranger, en Israël. Ce qui pouvait impliquer pour eux une sentence de mort ! Leurs "aveux" étaient en fait des déclarations de sionisme». Quelques mois plus tard, en mai 1971, eut lieu un second procès, celui « d'une organisation sioniste de Leningrad » ; ensuite d'autres encore eurent lieu à Riga et Kichinev.

    Ces procès - surtout ceux de Leningrad - donnèrent une nouvelle et forte impulsion à la conscience nationale des Juifs. Peu après paraît en samizdat la revue Les Juifs en URSS (à partir de 1972). Tous les aspects de la lutte pour obtenir le droit d'émigrer en Israël, de même que l'exigence d'un libre développement de la culture juive pour ceux qui restent en URSS, y trouvent un vif écho.

    Mais, là encore, l'idée d'une émigration possible était loin, très loin d'avoir gagné la majorité des Juifs soviétiques. « Quand les Juifs soviétiques savaient qu'ils n'avaient pas le choix, qu'il fallait se résigner et s'adapter, ils avaient l'impression de vivre plus facilement que maintenant qu'ils ont reçu la liberté de choisir le lieu où vivre leur destin... La première vague de ceux qui ont fui la Russie à la fin des années 60 n'était mue que par une seule aspiration : passer le restant de leurs jours dans le seul pays où il n'y avait pas d'antisémitisme, en Israël. » (A l'exclusion de ceux, précise néanmoins l'auteur, qui émigrèrent par désir de s'enrichir). Mais « une certaine fraction des Juifs soviétiques » étaient si terrorisés qu'ils étaient prêts à renoncer avec allégresse à leur appartenance nationale, si on le leur permettait ». A ces milieux appartenaient les Juifs qui maudissaient « cet Israël » : c'est par sa faute que les Juifs respectueux de la loi ne reçoivent pas, dans leur profession, l'avancement qu'ils méritent ; « à cause de ceux qui partent, notre situation, elle, va empirer ! »

    Le gouvernement soviétique ne pouvait pas ne pas éprouver d'inquiétude face à cette résurgence, inattendue pour lui - comme pour le monde entier -, de la conscience nationale des Juifs soviétiques. Il renforça la propagande contre Israël et le sionisme pour faire encore plus peur. En mars 1970, il eut recours à un « truc » à la soviétique, archi-usé : contre-attaquer par la bouche « des citoyens eux-mêmes », en l'occurrence « de nationalité juive ». Au spectacle de cette conférence de presse publique se rendirent avec docilité non seulement les « Juifs officiels » les plus compromis, comme Vergélis, Dragounski, Tchakovski, Bezymenski, Dolmatovski, le metteur en scène Donskoï, les experts en sciences politiques Mitine et Mintz, mais aussi des personnalités proéminentes qui auraient pu aisément refusé de participer au spectacle et de signer la "Déclaration" sans conséquence pour elles. Parmi elles se trouvait : Byalik: les membres de l'Académie, Frumkin and Kassirsky: des musiciens de réputation mondiale, Fliyer and Zak; des acteurs, Plisetskaya, Bystritskaya, and Pluchek. Mais pour signer, ils l'ont fait. La “Déclaration” “marquait du sceau de l'infamie l'agression des dirigeants israéliens... qui redonnent vie à la barbarie hitlérienne”; “le sionisme a toujours été l'expression des idées chauvines de la bourgeoisie juive et de ses élucubrations judaïques”; et les signataires ont pour intention “d'ouvrir les yeux aux victimes crédules de la propagande sioniste”: “Sous la direction du Parti de Lénine, les travailleurs juifs ont acquis une indépendance totale du tsarisme haïssable ." Surprenant , voyez qui était le réel oppresseur ? Celui qui était mort depuis un demi-siècle.

    Mais les temps avaient changé. Les " Juifs officiels" furent publiquement réfutés par I.Zilberberg, un jeune ingénieur qui avait décidé de couper définitivement ses liens avec ce pays et de partir. Il fit circuler dans le Samizdat une lettre ouverte en réponse à la "Déclaration", traitant les signataires " des âmes de valet " et il abjurait sa foi dans le communisme: "Nous avons naïvement placé nos espoir dans 'nos ' juifs – les Kaganovichs, les Erenburgs, etc.” ( Ainsi, après tout, ils avaient placé leurs espoirs là ?) Dans le même temps, il critiquaient le Russes: après les années 1950s, est-ce que " les Russes se sont repentis et étaient-ils contris... et, après quelques larmes sur le passé... ont-ils juré et engagement à ces frères qu'ils venaient de retrouver ?" Dans son esprit, il n'y a aucun doute que la faute est entièrement du côté des Russes.

    Par la suite, il y eut plusieurs interventions du même ordre. Un an plus tard, une autre lettre ouverte fit fureur dans le samizdat, écrite par Michel Kalik, un metteur en scène jusqu'alors à l'aise dans le régime, mais qui venait d'être exclu de l'Union des Artistes soviétiques du cinéma à la suite de son intention déclarée d'émigrer en Israël. Cette lettre sur sa fidélité à la culture juive, il l'adressait de façon surprenante « à l'intelligentsia russe ». Comme s'il n'avait pas vécu en URSS dans le milieu des nantis, comme si, des années, durant, il avait souffert avec les opprimés et lutté pour la liberté... Voilà que maintenant, à la veille de son départ, du haut de ses sacrifices, il sermonnait ces intellectuels russes empotés : « Vous allez rester... avec votre silence ? avec votre " enthousiasme servile" ? Qui répondra alors pour la santé morale de la nation, du pays, de la société ? »

    Six mois plus tard, une nouvelle lettre ouverte paraît dans le samizdat, due à l'écrivain soviétique Grégoire Svirski. Il est poussé à la dernière extrémité car, en guise de punition pour son intervention en 1968 à la Maison centrale des écrivains contre l'antisémitisme, il a été interdit de publication pendant plusieurs années, et même son nom n'a pas été repris dans l'Encyclopédie littéraire : il appelle cela un « assassinat », oubliant de jeter un regard en arrière sur ceux - nombreux, très nombreux, et d'un tout autre gabarit - qui, avant lui, avaient autrement souffert. « Je ne sais plus désormais comment je vais vivre », écrit-il dans sa déclaration à l'Union des écrivains. (Voilà qui était commun aux 6 000 membres de l'Union : ils considéraient que le gouvernement avait pour devoir de les nourrir en leur procurant des travaux littéraires rétribués.) Telles ont été « les raisons qui m'ont forcé, moi, homme de culture russe, et, plus que cela, écrivain russe et spécialiste de la littérature russe, à me considérer comme juif et à prendre la décision irrévocable d'émigrer avec ma famille en Israël »... où «je veux devenir un écrivain israélien ». (Mais une telle reconversion professionnelle et nationale s'est révélée hasardeuse : comme beaucoup d'autres émigrants, Svirski ne s'attendait pas à rencontrer des difficultés d'adaptation en Israël, il a dû aussi en partir...)

    Dans les nombreuses déclarations exprimant l'éveil de la conscience de soi des Juifs, les sentiments et arguments antirusses étonnent, blessent l'oreille et le cœur. Dans ces sentiments « d'une fureur bien pesée », ainsi que nous l'avons lu, nous ne voyons pas, hélas, que nos frères juifs se repentent, ne serait-ce que par rapport aux années 20. Ils ne manifestent pas l'ombre d'une compassion pour les Russes en tant que peuple souffrant. Or, par ailleurs, dans le chapitre précédent, au milieu des cris de fureur, nous avons entendu d'autres voix. Venant d'Israël, elles offraient sur cette époque des appréciations lucides : « Dans Les Juifs en URSS, nous avons beaucoup trop cherché à régler nos comptes avec la Russie »... et trop peu parlé d'« Israël, de notre vie ici »... et « du programme de nos actions futures ».

    Ceux qui, désarmés, menaient une vie quotidienne on ne peut plus simple, comprenaient que vouloir percer la cuirasse d'acier qui avait de toutes parts cerclé l'URSS était une tâche impossible, désespérée. Or voilà que, mû par l'énergie du désespoir, ça a commencé, ça a marché ! Dans la lutte pour la liberté d'émigrer en Israël, il a été fait preuve d'une ténacité et d'une inventivité exceptionnelle par la diversité des moyens : requêtes adressées au présidium du Soviet suprême, démonstrations et grèves de la faim des refuzniki (c'est le nom que se donnèrent les Juifs qui avaient essuyé un refus à leur demande d'émigration) ; séminaires de savants juifs privés de leur travail, "pour maintenir leur qualification" ; réunion à Moscou d'un symposium international de savants (fin 1976) ; enfin, refus de faire leur service militaire.

    Bien sûr, le succès dans cette lutte ne pouvaitt être atteint que grâce à un puissant soutien international des Juifs. « L'existence dans le monde de la solidarité juive a été pour nous une découverte étonnante, la seule qui nous ait redonné espoir dans une situation sans issue », ainsi que le rappelle l'une des premières refuznik. Dès le début, l'aide a été également d'ordre financier : « À Moscou, dans le milieu des refuzniki était née une nouvelle forme d'indépendance, fondée sur un fort soutien financier des Juifs de l'étranger ». Et ainsi on s'est mis à attendre de l'Occident : un soutien de l'opinion publique non moins important, de même qu'un soutien politique.

    La première épreuve sérieuse que ce soutien eut à subir apparut en 1972. Un personnage soviétique haut placé émit la réflexion suivante : Ici nous avons l'intelligentsia juive, éduquée gratuitement dans le système soviétique et par la suite avec des opportunités pour poursuivre des carrières académiques et maintenant, ils partent travailler à l'étranger avec ces bagages subventionnées par l'état soviétique. Ne serait-il pas juste de créer un impôt pour cela ? Pourquoi le pays devrait-il former gratuitement des spécialistes, prenant la place que d'autres loyaux citoyens auraient pu avoir, simplement pour que ceux-ci aillent exercer leur talent dans d'autres pays ?

    Une loi prévoyant ce type d'impôt fut mise en chantier. On ne fit pas mystère de ce projet de loi, il devint largement connu, fut débattu avec vivacité dans les milieux juifs - et entra dans les faits, le 3 août 1972, de par l'oukase du présidium du Soviet suprême de l'URSS intitulée « De la restitution par les citoyens de l'URSS se rendant définitivement à l'étranger des sommes dépensées par l'Etat pour leur instruction. » On prévoyait de prélever, selon les catégories des établissements d'enseignement supérieur, de 3 600 à 9 800 roubles soviétiques courants (3 600 roubles était en ces années-là le salaire moyen annuel d'un collaborateur scientifique non titulaire d'un doctorat).

    Une tempête d'indignation internationale éclata. Au cours des cinquante-cinq années d'existence du régime soviétique, aucun de ses crimes monstrueux n'avait suscité une protestation mondiale aussi unanime et violente que cet impôt sur les émigrants nantis d'une instruction supérieure. Les académiciens américains, cinq mille professeurs signent une protestation (automne 1972). Les deux tiers des sénateurs américains bloquent le traité commercial en préparation accordant à l'URSS la clause de la nation la plus favorisée. Les parlementaires européens agissent de même. De leur côté, cinq cents Juifs soviétiques envoient une lettre ouverte au secrétaire général de l'ONU, Kurt Waldheim (personne ne savait encore qu'il allait lui-même être sous peu vilipendé) parlant du : « servage pour ceux dotés d'une instruction supérieure. » (En utilisant ces mots, Ils n'avaient pas réalisé comment cela serait entendu dans un pays où sévissait un vrai servage, dans les kolkhozes.)

    Le gouvernement soviétique cède. L'oukase fut jeté à la poubelle.

    Et le traité commercial avec ses clauses de la nation la plus favorisée ? En avril 1973, le leader syndical George Mennie argumentait que ledit traité n'était pas avantageux pour les USA et qu'il n'apporterait aucune détente dans le climat de tension internationale, mais les sénateurs, n'avaient en tête que le souci des Juifs en Russie et ils ignorèrent ces propos. Ils donnèrent leur accord au traité, auquel ils ajoutèrent l'« amendement Jackson » qui stipulait que l'accord ne serait conclu que lorsque les Juifs auraient le droit de quitter librement l'URSS. Et ainsi le monde entier entendit le message du capitalisme américain : Nous aiderons le gouvernement soviétique s'il accepte de laisser partir du pays, pas tout le monde, mais seulement et spécifiquement les Juifs.

    Personne ne déclara haut et fort: Messieurs, pendant 55 ans, cela a été seulement un rêve de pouvoir s'échapper du régime soviétique honni, non seulement pour des centaines de milliers mais pour des millions de nos compatriotes; mais personne n'avait le droit de partir. Et cependant les dirigeants politiques et sociaux de l'Ouest n'ont jamais montré leur surprise, ni protesté, ni sanctionné économiquement le gouvernement soviétique. ( Il y avait eu une tentative infructueuse en 1931 d'organiser une campagne contre le "dumping" du bois soviétique, une pratique rendue possible par l'utilisation bon marché de condamnés aux travaux forcés, mais même là la motivation aurait été la compétition commerciale). 15 millons de paysans furent écrasés avec la " dékoulakisation, " 6 millions de paysans moururent de fin en 1932, sans même mentionner les exécutions de masse et les millions qui sont morts dans les camps; et dans le même temps, c'était bien de signer poliment des accords avec les dirigeants soviétiques, de leur prêter de l'argent, de serre leurs " mains honnêtes ", de quêter leur faveur, de se féliciter de tout cela devant vos parlements. Mais dès ce fut spécifiquement les Juifs qui devinrent des objectifs, alors un rayonnement de sympathie traversa l'Ouest et il devint clair quelle sorte de régime c'était. ( En 1972, j'ai noté sur un bout de papier: "Vous avez réalisé [ ce qui se passe ] Dieu merci. Mais combien de temps va durer cette perception ? Tout ce que cela prendra est juste le temps de résoudre le problème de l'émigration des Juifs, et après, vous redeviendrez sourds, aveugles, sans compréhension pour ce qui des problèmes russes et du communisme.")

    " Vous ne pouvez pas imaginer l'enthousiasme soulevé par l'« amendement Jackson » chez les Juifs en Russie...Finalement un levier suffisamment fort pour infléchir le pouvoir en Russie a été trouvé. " Mais soudain en 1975, l'« amendement Jackson » perdit sa signification, car le gouvernement soviétique, d'une façon inattendue rejetta l'offre de l'accord commercial avec les Etats-Unis. ( Ou il avait calculé qu'il aurait de meilleurs conditions d'autres pays en compétition.)

    Ce refus impressionna les activistes juifs en Russie comme à l'étranger, mais pour peu de temps. En Amérique et en Europe, le soutien à l'émigration prenait de plus en plus d'ampleur. « Conférence nationale américaine pour la défense des Juifs soviétiques. » « Union des comités de solidarité avec les Juifs soviétiques. » « Journée de solidarité nationale de l'Amérique avec les Juifs d'URSS » [avril 1975] : plus de cent mille manifestants ont défilé à Manhattan, entre autres les sénateurs Jackson et Humphrey, tous deux ex-candidats à la présidence. « Des manifestations de protestation ont été organisées par centaines et sous des formes variées... Les plus massives furent les "dimanches de solidarité" annuels, ces démonstrations et meetings à New York qui réunirent jusqu'à 250 000 participants (entre 1974 et 1987). » Une session de trois jours à Oxford. Dix-huit prix Nobel interviennent en faveur de Lévitch, un électrochimiste membre correspondant de l'Académie des sciences. Six cent cinquante autres savants, toujours en faveur de Lévitch, qui fut autorisé à partir. En janvier 1978, plus de cent savants américains, dans un télégramme à Brejnev, exigent qu'on laisse partir à l'étranger le professeur Meiman. Une autre campagne mondiale, et l'on jubile lorsqu'elle aboutit : le mathématicien Tchoudnovski reçoit l'autorisation de suivre à l'étranger un traitement médical inconnu en URSS. Il ne s'agissait pas seulement là de personnalités notoires : l'espace de quelque temps retentissent à travers le monde des noms parfaitement ignorés jusqu'alors et tout aussi rapidement oubliés. Ainsi la presse mondiale (en mai 1978) attire à grands cris l'attention sur un cas particulièrement touchant : une petite fille moscovite de 7 ans, Jessica Katz, est atteinte d'une maladie incurable, mais on ne la laisse pas partir avec ses parents pour les Etats-Unis. Le sénateur Edward Kennedy intervient personnellement avec succès ! La presse s'enflamme. Toutes les chaînes de télévision montrent dans leurs informations, aux heures de grande écoute, l'accueil à l'aéroport, les larmes de bonheur, la fillette prise dans les bras. La Voix de l'Amérique consacre toute une émission en langue russe au sauvetage de Jessica Katz (sans penser que les familles russes qui ont des enfants souffrant de maladies incurables restent face à un mur inébranlable). Soudain, à la suite d'une expertise médicale, on apprend que Jessica ne souffre d'aucune maladie, que ses rusés parents ont berné le monde entier pour être sûrs de pouvoir partir. (La radio en souffle quelques mots entre les dents, à peine perceptibles, ni vu ni connu. A qui donc pardonnera-t-on à l'avenir un tel bluff ?). Et du pareil au même : la grève de la faim en prison de V.Borissov (déc. 1976), qui avait déjà purgé neuf ans dans un hôpital psychiatrique, est relatée par La Voix de l'Amérique sur le même plan que « les quinze jours » de prison d'un certain Ilya Lévine, si ce n'est avec plus d'attention à ce dernier. Il suffit à quelques obscurs refuzniki de signer une déclaration sur l'impossibilité d'émigrer pour qu'elle soit aussitôt retransmise par Radio-Liberté, La Voix de l'Amérique, la BBC au nombre des informations mondiales les plus importantes. Encore aujourd'hui, on a peine à croire à toute la publicité dont ils ont bénéficié !

    On a noté à juste titre que cette épopée des premiers pas accomplis par les Juifs soviétiques dans l'obtention de leur départ, a suscité dans le monde juif tout entier, mais principalement en Amérique, une vive conscience de leur appartenance nationale. " La ténacité prophétique des premiers sionistes " d'URSS, "a induit une sympathie exubérante parmi les Juifs de l'Ouest." Les Juifs de l'Ouest ont vu leurx idéaux en action. Ils commencèrent à avoir confiance en ces Juifs Russes .... Cela signifiait pour eux croire en leur qulités les meilleurs .... Tout ce que les Juifs de l'Ouest voulait voir autour d'eux et ... qu'ils ne voyait pas ." D'autres disait avec ironie pénétrante : " La marchandise proposée (l'esprit juif en pleine insurrection) a trouvé des acheteurs enthousiastes (les Juifs américains). Ni l'Amérique ni les Juifs américains ne sont intéressés un tant soit peu par les Juifs de l'URSS en tant que tels. Ce qu'ils ont acheté était précisément l'esprit de la révolte juive. Les Juifs d'Amérique (et, avec eux, les Juifs de Londres, d'Amsterdam, de Paris, etc.), chez qui les sentiments juifs ont été réveillés par le triomphe des Six Jours ... ont vu une chance de participer ...Une « lutte confortable..., sans trop d'efforts".

    Mais il faut l'admettre : les envolées des âmes, ici et là-bas, s'influençant mutuellement, ébranlaient de plus en plus les parois du blindage soviétique.

    De l'opinion générale, l'émigration juive de masse de l'URSS a débuté en 1971 : 13 000 personnes en un an (98 % pour Israël). En 1972, 32 000 ; en 1973, 35 000 ( la proportion allant en Israël variant de 85 à 100 % de départs pour Israël). Cependant, ils n'étaient pas la plupart en provenance des région ethniques russes, mais de la Georgie et de la Baltique. ( Un délégué juif à un Congrès international déclara que " la Géorgie fût un pays exempt d'antisémitisme "; de nombreux Juifs géorgiens furent d'ailleurs déçus à leur arrivée en Israël et voulurent rentrer). Il n'y avait pas de mouvement de masse dans la partie centrale de l'URSS. Plus tard, quand l'émigration devint plus difficile,, quelque uns exprimèrent un profond regret (R.Noudelman) : "Le courage tardif des futurs refuzniki n'eût peut-être pas été nécessaire s'ils avaient en temps utile profité de la brèche qui leur avait été frayée." (Bien que « la Géorgie fût un pays exempt d'antisémitisme », comme le déclara un délégué juif au Congrès international ; de nombreux Juifs géorgiens furent d'ailleurs déçus à leur arrivée en Israël et voulurent rentrer). Les régions centrales de l'URSS n'ont pas connu alors de puissant mouvement d'émigration. Ce qui, plus tard, quand l'émigration devint plus difficile, donna lieu à une forte amertume (R.Noudelman) : « Le courage tardif des futurs refuzniki n'eût peut-être pas été nécessaire s'ils avaient en temps utile profité de la brèche qui leur avait été frayée. » On lui rétorquera : « Il faut du temps aux gens pour mûrir... Vois combien de temps cela a pris avant de comprendre que nous ne devions pas rester, que c'était simplement un crime vis-à-vis de nos propres enfants." »

    "Holà ! Holà ! Fuyez du pays du Nord car aux quatre vents des cieux je vous ai dispersés (oracle de Yahvé) Zacharie 2:10

    Désormais, cependant, l'agitation suscitée par la possibilité d'émigrer se propaga à toute vitesse en Russie et en Ukraine . En mars 1973, sept cent mille demandes d'émigration ont été déposées. Toutefois, à l'automne 1973, eu lieu la guerre du Yom Kippour, et le désir d'émigrer soudainement diminua. " L'image d'Israël après la guerre du Yom Kippour changea fortement. Au lieu d'un pays riche, courageux, en sécurité, confiant dans l'avenir et une direction unie, Israël apparut de façon inattendue au monde comme un pays confus, mou et divisé dans des contradictions internes. Le niveau de vie de la population chuta drastiquement. "

    Aussi, en 1974, seulement quelque 20 000 Juifs quittent l'URSS. Et en 1975-1976, en transitant par Vienne, «jusqu'à 50 % de Juifs soviétiques évitent de se rendre en Israël. Cette époque voit naître un nouveau terme, priamiki (les "directs")", c'est-à-dire ceux qui se rendent directement aux Etats-Unis. Après 1977, leur proportion « oscille entre 70 et 98 % ».

    « A dire vrai, cela peut se comprendre. L'État juif a été conçu comme un refuge national pour les Juifs du monde entier. Un refuge qui, en premier lieu, leur garantit une existence sans danger. Mais tel n'a pas été le cas. Le pays s'est trouvé pour de longues années sur la ligne de feu. »

    Par ailleurs, « il apparut bientôt qu'Israël avait besoin non pas de Juifs soviétiques intellectuels..., mais d'une intelligentsia nationale juive ». Dès lors, « tout Juif réfléchi... comprit avec horreur que, avec la vision qu'ils avaient bâtie tout au long de leur vie d'eux-mêmes, il n'avait rien à faire en Israël ». parce que pour Israël il fallait se plonger dans la culture nationale juive - et ainsi « les nouveaux arrivés eurent conscience d'avoir commis une erreur tragique : ça n'avait eu aucun sens de quitter la Russie » (du fait aussi qu'ils y avaient perdu leur statut social) - et les lettres adressées au pays alertaient ceux qui n'étaient pas encore partis. « Le ton et le contenu de ces lettres étaient presque tous négatifs à l'égard d'Israël. Israël est un pays dans lequel l'État s'immisce dans tous les aspects de la vie du citoyen, et cherche à les prendre en charge. » « Des préventions contre l'émigration en Israël se firent jour chez beaucoup dès le milieu des années 70. » « Les milieux de l'intelligentsia de Moscou et Leningrad acquirent la ferme opinion qu'Israël est une société fermée, spirituellement pauvre, repliée sur ses problèmes nationaux étriqués, et qui subordonne la culture aux intérêts idéologiques de l'actualité... Au mieux... une province culturelle, au pire... un nouveau gouvernement totalitaire, mais dépourvu d'appareil répressif.» Non sans raisons, de nombreux Juifs soviétiques eurent l'impression, en débarquant en Israël, qu'ils avaient troqué un régime autoritaire pour un autre.

    Quand en 1972-1973 plus de 30 000 Juifs soviétiques chaque année arrivaient en Israël, Golda Meir avait l'habitude de les accueillir à l'aéroport et de pleurer, et la presse israélienne appelait ces arrivées massives " Le Miracle du 20esiècle ". A l'époque " tout le monde émigrait vers Israël. Ceux qui prenaient la route de Rome, " c'est à dire pas celle d'Israël, " étaient montrés du doigt. Mais le nombre des arrivants commença à chuter année après année. Ce nombre passa des dizaines de mille aux milliers , des milliers aux centaines, des centaines à quelques individus isolées. A Vienne, ce n'était plus ceux qui prenaient la route de Rome [ la prochaine escale sur la route vers la destination finale, les Etats-Unis d'habitude ] qui étaient pointés du doigt, c'était ces 'paumés', ces 'clowns', ces 'idiots' qui partaient encore pour Israël. " "A l'époque Israël était la 'norme' et vous deviez expliquer pourquoi vous n'y alliez pas, mais maintenant , c'était tout le contraire, ceux qui émigraient vers Israël devaient expliquer leur décision. "

    « Seule la première vague était mue par un idéal » ; à compter de 1974 et au-delà, sont partis d'URSS ceux qu'on pourrait appeler le second niveau des Juifs, qui ne chérissaient Israël que de loin. » Et, à la réflexion : « L'apparition du neshira [neshira : les défections sur le chemin d'Israël ; noshrim : ceux qui ont fait défaut] est peut-être liée au fait qu'au début l'émigration venait essentiellement de la périphérie [de l'URSS] où les traditions [juives] étaient solides, alors qu'elle venait maintenant du centre où les Juifs s'étaient notablement détachés de leur tradition ? »

    De toutes façons, "le plus les portes vers Israël étaient ouvertes, le moindre était le flot des juifs," la majorité des activistes à peine connaissant l'alphabet hebrew , "ne pas pour retrouver leurs racines juives, mais pour s'en débarasser... était la raison principale de l'émigration." Ils plaisentaient en Israël que "le monde n'a pas été rempli du claquement des pieds des juifs courants pour s'établir dans leur propre patrie... les vagues suivantes avaient rapidement pris en compte les erreurs de l'avant-garde et en masse les juifs se sont précipités habilement là où d'autres mains avaient déjà construit leur propre vie. En masse, il faudrait noter, car là finalement était la fameuse unité juive". » Eh bien oui, ces gens-là « ont émigré d'URSS pour jouir de la liberté intellectuelle, aussi se doivent-ils de vivre en Allemagne ou en Angleterre », ou plus simplement encore de s'installer aux Etats-Unis. Une excuse populaire était que la Diaspora est nécessaire parce que " quelqu'un doit donner de l'argent à Israël dans le besoin et faire du bruit quand elle est agressée! Mais d'un autre côté, la Diaspora perpétue l'anti-sémitisme."

    A. Voronel élargit le problème : « La situation des Juifs russes et le problème de leur émancipation ne font que refléter la crise de tout le monde juif... Le problème des Juifs soviétiques nous aide à mieux voir le trouble qui affecte nos propres rangs » ; « le cynisme des Juifs soviétiques », qui utilisent de fausses invitations envoyées d'Israël au lieu « de se soumettre à un destin que leur indique le chemin de l'honneur, ne fait que refléter le cynisme et la dépravation qui atteignent tout le monde juif (et non juif) » ; « sous l'influence du business, de la concurrence, des possibilités illimitées du Monde libre, les problèmes de conscience sont de plus en plus ignorés ».

    Il s'agissait en fait de fuir en masse une vie soviétique pleine de difficultés, pour celle, plus facile, de l'Occident, ce qui, d'un point de vue humain, se comprend tout à fait. Mais que signifie alors le « rapatriement » ? En quoi consiste la supériorité morale de ceux qui ont décidé de quitter le « pays des esclaves » ? Les Juifs soviétiques qui cherchaient en ces années-là à obtenir le droit d'émigrer clamaient hautement : « Laisse partir mon peuple ! » Mais c'était une citation tronquée. Dans la Bible, il est dit : « Laisse partir mon peuple, qu'il célèbre une fête pour moi dans le désert ! » (Ex., 5 ; I ). Or trop de ceux qu'on laissait partir allèrent non pas dans le désert, mais dans l'opulente Amérique.

    Mais au tout début, dans les années heureuses de cette émigration inopinée, sont-ce les convictions sionistes, l'aspiration à rejoindre Israël qui furent les principaux facteurs stimulants de l'exode ? Différents auteurs juifs témoignent du contraire. « A la fin des années 60. la situation en Union soviétique relevait de Yalya plutôt que du mouvement sioniste. Il y avait toute une vague de gens prêts, en leur for intérieur, à fuir l'URSS. C'est au sein de cette vague que s'est fait jour ce qu'on peut appeler un mouvement sioniste. » Aux dynamiques cercles d'étude de l'histoire et de la culture juives participaient ceux dont « le signe distinctif était pour le moins une totale absence de ce carriérisme si répandu dans les milieux de l'intelligentsia juive russe. Aussi donnaient-ils tout leur temps libre aux affaires juives ». Pour ceux-là, dès la fin des années 70, débuta « l'ère des professeurs d'hébreu», et, dans les années 80, « ceux qui enseignaient la Tora étaient les seuls à continuer à exercer encore une certaine influence sur les esprits ».

    Les motivations qui poussaient certains à émigrer s'expliquent ainsi : « Le pouvoir soviétique avait dressé des obstacles à ce qui était pour les Juifs le plus important : l'avancement professionnel » ; en conséquence, « les Juifs étaient menacés d'être rétrogradés ». « Une fatalité administrative aveugle les avait rejetés d'abord vers la judéité, ensuite vers le sionisme. Nombreux étaient ceux qui... ne s'étaient jamais heurtés jusque-là à l'antisémitisme ou à des persécutions politiques. » « Ils étaient accablés par l'absence de perspectives dans leur existence de Juifs russes, qui recelait une contradiction... à laquelle ils ne pouvaient échapper ni par l'assimilation ni par la judéité. » Ils ressentaient avec de plus en plus d'amertume cette incompatibilité : « Des dizaines et des dizaines de nullards... te tirent vers l'inconnu... te repoussent vers le fond. » D'où le désir de s'échapper coûte que coûte d'Union soviétique, « et la perspective exaltante, quand d'une soumission totale au pouvoir soviétique on va brusquement devenir, en trois mois, un homme libre..., agissait comme un puissant déclencheur ».

    Bien entendu, une atmosphère complexe entourait ces départs. Certains écrivaient : la majorité des juifs soviétiques ont " utilisé la porte ouverte par les sionistes..., ils quittaient avec nostalgie cette Russie tolérante » ( un lapsus, mais un qui est plus proche de la vérité, alors que l'auteut avait voulu dire " tolérée par les Juifs ). Ou dit autrement : " La vaste majorité décidaient d'émigrer avec leur tête alors que leurs tripes, " c'est à dire le souci de faire partie du pays et de ses traditions, " étaient contre. Personne ne peut juger d'à quel point c'était une "majorité.

    Mais comme nous l'avons vu les sentiments variaient depuis la bonne poésie de Liya Vladimorova: " Mais à vous mes bien-aimés, à vous les fiers. Je lègue les souvenirs et le départ," à la plaisenterie populaire : " S'il vous plait, le dernier qui part pourrait-il éteindre la lumière. "

    L'attrait des Juifs soviétiques pour l'émigration coïncida avec le début du mouvement de la dissidence en URSS. Il y avait là comme un lien organique : « Pour certains de ces [intellectuels juifs], la conscience nationale des Juifs en URSS » en « est une forme particulière, une excroissance..., une nouvelle forme de non-conformisme » ; ils estimaient que leur hâte à s'arracher à ce pays soldait en même temps une lutte politique désespérée. En fait, on retrouvait là le dilemme qu'avait connu le sionisme au début du20e siècle : le but est de quitter le pays, mais faut-il entre-temps poursuivre le combat politique ? A cette époque, on penchait plutôt pour l'affirmative, ce qui n'était plus le cas désormais. Mais les actes téméraires en vue d'obtenir le droit à l'émigration ne pouvaient pas ne pas stimuler aussi l'audace politique, et il arrivait que les acteurs fussent les mêmes.

    Ainsi, par exemple ( en 1976), des militants du mouvement juif - V. Roubine, A. Chtcharanski, V. Slépak - prirent sur eux de soutenir le « groupe des dissidents d'Helsinki » - mais, « dans les milieux juifs, cette décision fut jugée comme un risque déraisonnable et injustifié », car elle pouvait conduire « à une reprise immédiate et totale des mesures de répression à rencontre des militants juifs », et elle menaçait de surcroît de transformer le mouvement juif « en un appendice de la dissidence ».

    Par ailleurs, de nombreux dissidents profitèrent de la simultanéité des deux mouvements pour fuir le champ de bataille et assurer leur salut individuel. Des fondements théoriques furent avancés pour légitimer pareille attitude. « Tout homme honnête en URSS doit se sentir à jamais le débiteur d'Israël, et voici pourquoi... La brèche de l'émigration ouverte dans le rideau de fer grâce à Israël... garantit les arrières du petit groupe de gens qui sont prêts à s'opposer à la tyrannie impitoyable du Parti communiste soviétique et à défendre les droits de l'homme en URSS. L'absence d'"issue de secours" serait mortelle au mouvement démocratique. »

    Il faut admettre que cette justification est très cynique, et qu'elle dit peu de bien sur le mouvement dissident dans son ensemble.

    Un critique hostile natait alors: " ces opposants du CPSU jouent un jeu bizarre: Ils s'engagent dans le mouvement démocratique après s'être assurés d'une issue de secours . Mais, ce faisant ils montrent le côté temporaire et inconséquent de leur action. Est-ce que les candidats à l'émigration ont le droit de parler de changer la Russie ou spécialement au nom de la Russie ? "

    Un auteur de science fiction dissident ( et plus tard , après avoir émigré , un prêtre orthodoxe Russe) suggère l'échafaudage suivant : l'émigration juive provoque «une révolution dans la mentalité de l'homme soviétique » ; « le Juif qui lutte pour le droit à l'émigration se transforme en combattant pour la liberté » en général... « Le mouvement juif devient cette glande sociale qui commence à sécréter dans les esprits les hormones de l'état de droit », il devient « en quelque sorte le ferment du progrès continu de la dissidence ». Mais « la Russie se vide », « l'étranger, espace jusque-là mythologique, se peuple de gens de notre bord... », « l'Exode juif... conduit progressivement le totalitarisme soviétique de Moscou, vers les plaines de la liberté ».

    Ce point de vue fut accueilli avec empressement ; pendant des années, on claironna : « Le droit à l'émigration est le tout premier des droits de l'homme... » On ne cessait de répéter en choeur qu'il s'agissait là « d'une fuite sous la contrainte », et quant à « affirmer que la situation des Juifs est privilégiée, ce serait un blasphème » !

    Oui, quitter un navire en perdition à bord de canots de sauvetage est assurément un acte forcé. Mais disposer d'un canot constitue un immense privilège. Or, au bout d'un demi-siècle exténuant sous le régime soviétique, les Juifs en avait un, les autres non.

    Les plus sensibles exprimaient un sentiment plus responsable : « On peut lutter pour le rapatriement des Juifs, cela se comprend ; on peut lutter pour que le droit à l'émigration soit accordé à tous, cela se comprend aussi ; mais il ne convient pas de lutter pour un droit à l'émigration réservé aux seuls Juifs. »

    Contrairement au théoriciens auto-satisfait de l'émigration et leur croyance que cela rapprochait tous les Soviétiques de la possibilité de partie à l'étranger et ainsi les libérait partiellement, en réalité, ceux qui ne pouvaient pas partir devinrent plus désespérés et eurent le sentiment d'avoir été berné et mis en esclavage. Il y avait des émigrants qui comprenaient cela : " Ce qui est le plus cruel dans cette situation est que ce sont les Juifs qui partent. C'est devenu bizarrement une question de quelque chose semblable à un certificat d'authenticité."

    C'était bien cela. Mais, il choisirent de ne pas le voir.

    Que devaient penser les habitants restés dans la « Moscovie totalitaire » ? L'éventail des réponses est large, depuis l'offense (" Vous, Juifs, avaient la permission de partir et nous non.." jusqu'au désespoir des intellectuels. L.K Chukovksaya me l'exprima ainsi dans une converstion : des douzaines de gens de valeur partent, et en conséquence, des liens humains vitaux pour le pays sont déchirés. Les nœuds qui tenaient ensemble le tissu de la culture sont défaits. "

    Pour répéter la leçon: "La Russie est désertée."

    Nous pouvons lire les commentaires réfléchis d'un auteur Juif émigré sur son départ: : « Les Juifs de Russie étaient des éclaireurs dans leur expérience de fusion avec les Russes et la culture Russe, ils devinrent partie prenante dans le destin et l'histoire de la Russie, et puis mus par une répulsion semblable à celle existant entre deux corps de même charge électrique, ils partirent." (Quelle pertinence, quelle profondeur dans cette analogie !). « Le plus étonnant, dans cet Exode, c'est qu'il a été volontaire et qu'il s'est produit au moment où l'assimilation était la plus grande... Caractère pathétique de l'Aliyah russe (ascension : émigration en Terre Sainte) des années 1970s... Nous n'étion pas exilés du pays par quelque décret royal ou par la décision d'un parti ou d'un parlement, nous ne fuyions pas pour nous sauver des coups d'un pogrom populaire furieux... Cet aspect ne vient pas d'emblée à la conscience de ceux qui ont pris part à ces événements... »

    Et cependant, l'émigration des Juifs de l'URSS inaugura indubitablement un important mouvement de portée universelle. Le début de l'Exode marque la limite de ces deux siècles où Juifs et Russes durent vivre ensemble. Désormais, tout Juif russe a acquis la possibilité de décider par lui-même s'il va vivre en Russie ou hors d'elle. Vers le milieu des années 80, la liberté d'émigrer en Israël sera totale, on n'aura plus besoin de lutter pour l'obtenir. Tout ce qui s'est passé au cours de ces deux siècles avec les Juifs en Russie - la Zone de résidence et son extinction progressive, la renaissance, l'élévation jusqu'aux sommets du pouvoir russe, la nouvelle oppression, suivie de l'Exode - n'a pas été le jouet de circonstances fortuites à la périphérie de l'Histoire. Les Juifs ont bouclé le cycle de leur dispersion autour de la Méditerranée jusqu'aux régions orientales de l'Europe, puis se sont mis en mouvement pour regagner la terre d'où ils étaient partis.

    Dans ce cycle et son achèvement perce un dessein suprahumain. Il appartiendra peut-être à nos descendants de le discerner plus nettement. Et d'en deviner le sens.

    Chapitre 27 - De l'assimilation

    Quand et comment a commencé pour les Juifs cet extraordinaire statut de « invités partout » ? L'opinion générale croient dur comme fer que la multiséculaire dispersion des Juifs a pour origine la destruction du temple de Jérusalem par Titus en l'an 70 après J.-C. : que, dès lors, dépossédés de force de leur terre natale, les Juifs furent contraints d'errer de par le monde. Mais non - « à cette époque, une imposante majorité de Juifs vivaient déjà dans la dispersion, il ne restait en Palestine tout au plus que la huitième partie du peuple ». Les débuts de la dispersion juive sont beaucoup plus anciens : « Dès l'époque de la captivité à Babylone [6e siècle avant J.-C] », sans doute même avant, « les Juifs étaient dans leur majorité un peuple dispersé ; la Palestine n'était pour eux que leur centre religieux et, dans une certaine mesure, culturel ».

    La dispersion des Juifs avait été prédite dès les textes les plus anciens de la Bible. « Vous, je vous disperserai parmi les nations » (Lév. 26, 33) ; « Dieu vous dispersera parmi les peuples, et il ne restera de vous qu'un petit nombre au milieu des nations » (Deut. 4, 27).

    « Seule une fraction négligeable des Juifs est rentrée de la captivité [babylonienne], beaucoup d'entre eux restèrent à Babylone pour ne pas abandonner leurs biens. » De nombreux centres de peuplement se créent hors de la Palestine : « Les Juifs se sont retrouvés en grand nombre... dans les grands centres commerciaux et artisanaux du monde antique » (par exemple à Alexandrie, sous les Ptolémées, les Juifs représentaient les deux cinquièmes de la population, « en majorité des commerçants et des artisans ». Le philosophe judéo-hellène Philon d'Alexandrie (mort au milieu du 1er siècle, vingt ans avant la destruction du Temple) témoigne : « [Les Juifs] tiennent pour leur métropole la Ville sainte qui abrite le temple du Dieu Très puissant, mais considèrent comme leur patrie les pays qui sont devenus leur lieu de séjour, celui de leurs pères, grands-pères et arrière-grands-pères, ou d'ancêtres encore plus éloignés, et où eux-mêmes sont nés et ont été éduqués. »

    Michel Gerschenson a écrit dans ses réflexions sur les destinées post-babyloniennes du peuple juif : les Juifs « s'adaptaient bien dans les pays étrangers et ne s'empressaient pas de rejoindre leur vieille patrie, contrairement à ce qu'on aurait pu croire ». « Souvenez-vous : le royaume de Judah subsistait encore quand la majorité des Juifs étaient déjà dispersés à travers tous les pays orientaux ; le Second Temple resplendissait encore dans toute sa gloire quand, dans les rues et les maisons de Jérusalem, on n'entendait plus la langue biblique : toute la population parlait soit le syriaque, soit le grec. » Dès ce temps-là, les Juifs, semblr-t-il, avaient pris conscience « qu'il ne fallait pas chérir l'indépendance nationale, mais apprendre à s'en passer sous un pouvoir étranger, qu'il ne fallait pas s'attacher ni à un lieu, ni à une langue uniques ».

    Les historiens juifs actuels ne se sont pas départis de ce point de vue : « Les Juifs de l'Antiquité se sont dispersés et ont créé des centres importants dans la diaspora avant l'effondrement de l'État juif. »

    « La nation à laquelle la Loi avait été donnée, ne voulait pas retourner dans son pays d'origine. Il y a là une signification très profonde et encore non élucidée. Il est tellement plus facile de discourir sur les valeurs juives et la préservation de sa culture que d'expliquer les vraies raisons de ce si long Galut. » (Jusqu'au milieu du 20e siècle, l'hébreu n'a pas eu de mot pour « Diaspora » pour ceux vivant volontairement dans la dispersion, Il y avait seulemnt "Galut", se référant à l'exile imposé.)

    Les faits historiques montrent que la dispersion des Juifs n'était pas seulement un destin malheureux, maix un choix délibéré. Oui c'était un désastre regrettable, mais cela pouvait-il être aussi une manière de se rendre la vie plus facile ? C'est une question importante pour comprendre la Diaspora.

    Les Juifs n'ont pas établi un consensus sur la Diaspora, était-ce une bénédiction ou un poison ?

    Le Sionisme, dès sa naissance, répondit fermement à cette question ( et totalement en ligne avec son essence) : « Notre dispersion est notre pire malédiction; elle n'apporte rien de bon, ni de bénéfice et pas la paix aux autres aussi.... Partout nous ne sommes que des invités... et nous sommes cepandant indésirables, tous veulent se débarrasser de nous. » « D'être un homme sans foyer, se sentant partout comme invité - voilà la véritable malédiction de l'exile, son goût vraiment amer ! » « D'aucuns disent que d'avoir plusieurs "foyers" augmente pour les Juifs les chances de survie. A mon sens, une nation vivant dans plusieurs foyers étrangers et qui n'a pas cure de son propre foyer, ne peut tabler sur sa sécurité. Le fait d'avoir plusieurs foyers à sa disposition ne fait que corrompre . »

    Mais l'opinion contraire est plus largement admise et, semble-t-il, plus réaliste. " Vraisemblablement, la nation juive a survécu et a résisté non en dépit de son exil mais à cause de lui ; La dispersion juive n'est pas une péripétie, mais un élément constitutif de l'histoire juive" .

    " Est-ce que la nation juive a été préservé dans toute son originalité en dépit de l'exil et de la dispersion, ou grâce à eux ? La tragédie de Jérusalem en l'an 70 a détruit l'État, mais cela a été nécessaire pour salut du peuple " ; " l'extraordinaire instinct amplifié de conservation de l'identité nationale a conduit les Juifs vers le salut à travers la diaspora." " La communauté juive n'a jamais été capable de comprendre totalement sa situation et des causes de celle-ci. Elle a perçut l'exile comme une punition pour ses péchés, mais de façon répétitive, cela se révéla être une grâce par laquelle Dieu avait distingué sa nation. Par la diaspora, le Juif a obtenu le sceau des élus qu'il avait vu par anticipation sur son front... L'état de dispersion de la nation n'est pas pour lui contre nature... ... Déjà aux époques d'une existence des plus confortables dans leur propre pays, les Juifs maintenaient sur leur route des garnisons, et des avant-gardes pointant dans toutes les directions, comme s'ils pressentaient la dispersion et se préparaient à se replier sur des positions préparées à l'avance " ; " Ainsi, la Diaspora est une forme spécifique de l'existence des Juifs dans le temps et l'espace terrestres " . Et dans la diaspora elle-même, comme les Juifs sont mobiles ! « Le peuple juif ne fait racine quelque part, même après plusieurs générations. »

    Mais après ils étaient si largement dispersés et étaient devenue de petites minorités parmis les autres nations, les Juifs devait développer une attitude claire envers ces nations - comment se conduire parmi elles et comment se lier à elles, chercher en finalité à se lier et à fusionner avec ces nations, ou les rejeter et se séparer d'elles ?

    De nombreux préceptes de l'Écriture sainte recommandent la séparation. Les Juifs du royaume de Judah évitaient même leurs voisins les plus proches, les Samaritains et les Israélites, une attitude à ce point intransigeante qu'ils n'était pas permis même de prendre un morceau de pain venant d'eux. Les mariages mixtes étaient formellement proscrits. « Nous ne donnerons plus nos filles aux peuples du pays et ne prendrons plus leurs filles pour nos fils » (Nehemiah 10:30). Et Esdras avait même ordonné de rompre les mariages déjà conclus, même s'il y avait des enfants !

    Vivant dans la diaspora, les Juifs, des millénaires durant, ne se sont pas mélangés avec ces peuples, comme le beurre ne se mélange pas avec l'eau mais remonte à la surface et flotte. Tout au long de ces siècles, ils se sentaient comme séparés et, jusqu'au 18e, « les Juifs en tant que peuple n'ont jamais montré de penchant pour l'assimilation ». L'Encyclopédie juive parue avant la révolution tout en citant l'affirmation de Marx " les Juifs ne s'assimilaient pas parce qu'ils représentaient la plus haute classe économique, c'est à dire celle des capitalistes au milieu de nations composées de d'agriculteurs et de petit bourgeois, " émet une objection en disant que l'économie était un facteur secondaire: " les Juifs de la Diaspora avaient consciemment créé leur propre système économique qui les préservait de l'assimilation. Ils l'ont fait parce qu'ils avaient conscience de leur supériorité culturelle ", qui découlait « du sens spirituel du judaïsme dans sa forme la plus achevée. Cette dernière les protégeait de toute imitation".

    Mais " à partir du milieu du 18e siècle, les Juifs commencèrent à croire à l'assimilation, et cela devint ... le ferment de la décomposition de la nation juive dans l'Europe de l'Ouest du 19e siècle ." L'assimilation commence quand " la culture environnante atteint le niveau de la culture juive, quand les juifs cessent de créer de nouvelles valeurs." La volonté nationale des Juifs Européens avait faibli à la fin du 18e siècle; Elle avait perdu du terrain à force d'attendre trop longtemps. Les autres nations avaient commencé à créer des cultures brillantes qui éclipsaient celle des Juifs." Et précisément alors Napoléon lançait l'émancipation au niveau Européen; un pays après l'autre, les routes vers une égalité sociale étaient ouvertes aux Juifs, et cela facilitait l'assimilation. ( Il y avait là un avertissement important: " Il n'y a pas d'assimilation unilatérale," et " l'assimilation des juifs venait ajouter aux cultures de leur hôte les traits de la nation juive." Heine et Börne, Ricardo et Marx, Beaconsfield-Disraeli et Lassalle, Meyerbeer et Mendelssohn - " en s'assimilant à leurs milieux, les ont enrichis d'éléments juifs ".)

    Dans certains cas, l'assimilation conduit à un épanouissement plus brillant de la créativité personnelle. Mais, dans son ensemble, " l'assimilation a été le prix payé par les Juifs pour le bénéfice d'avoir accès à la culture Européenne. Les Juifs éduqués se sont convaincus de ce que " les juifs ne formaient pas une nation mais un groupe religieux." "La nation juive , après avoir rejoint le royaume des nations Européennes, commença a perdre sa singularité... seuls les Juifs des ghettos conservaient leurs traits nationals prononcés...alors que les Juifs intélligents essayaient de toutes leurs forces de ne pa avoir l'air Juif." Ainsi s'est répandue " la théorie qu'il n'y avait pas de nation juive, mais seulement des ' Polonais, des Français et des Allemands relevant de la loi de Moïse'."

    Marx, puis Lénine ont vu la solution de la question juive dans une assimilation totale des Juifs dans les pays où ils résidaient.

    Au contraire de la maladresse de ces idéologues, les idées de M.O.Gershenzon sont plus intéressantes. Ils les a émise vers la fin de sa vie, en 1920, et elles sont tout ce qu'il y a d'intéressant car le penseur d'une grande élévation Gershenzon était un juif Russe complètement assimilé. Néanmoins, la question juive était vivante et bien dans son esprit. Il explore dans son article 'Les Destinées de la nation juive'.

    A l'encontre de l'Encyclopédie juive contemporaine, Gershenzon croit que l'assimilation des Juifs est un phénomène très ancien, depuis des temps immémoriaux. Une voix constamment " l'a tenté [ le Juif ] de se plier à l'environment - d'où vient ce désir ancien et indéracinable de s'assimiler." Mais une autre voix " demande par dessus tout de préserver sa singularité nationale. Toute l'histoire de la dispersion est ce combat sans fin entre deux volontés chez les Juifs: le volonté humaine contre celle surhumaine, l'individuelle contre la collective... Les exigences de la volonté nationale envers l'individu sont si brutales et presque au-dessus des forces humaines, que sans une grande espérance partagée par tous, le Juif pouvait à chaque pas succomber au désespoir, être tenté de tomber loin de ses frères et de déserter cette étrange et douloureuse cause commune."

    Contrairement à la vision que ce n'est pas difficile d'expliquer pourquoi l'assimilation a commencé précisément à la fin du 18e siècle , Gershenzon est plutôt surpris; " N'est-il pas étrange que l'assimilation accéléra d'une façon si inattendue durant les cent dernières années et qu'elle continue à augmenter avec chaque heure qui passe ? Est-ce que la tentation de tomber sur le côté ne devrait pas diminuer grandement, quand les Juifs ont obtenu partout l'égalité des droits ?" Non, il répond: " ce ne sont pas des forces extérieures qui divisent les Juifs; Ils se désintégrent de l'intérieur. Le pillier central des Juifs, l'unité religieuse de la nation juive, se gâte et pourrit." Alors, à propos de l'assimilation, où cela nous mène-il ? " A première vue, il apparaît que... [les Juifs ] soient imbus, jusqu'à la mœlle de leurs os, d'un esprit cosmopolite ou, au moins, de l'esprit d'une culture locale; Ils partagent les croyances et les fixations des gens qui les entourent ." Mais ce n'est pas exactement comme ça: " Ils aiment les même choses, mais pas de la même manière... En fait ils désire fortement embrasser les croyances des autres, des dieux étrangers...Ils s'efforcent d'accepter la manière de vivre de la culture du temps... Ils prétendent déjà aimer tout cela... un amour véritable, et ils sont même capable de se convaincre eux-mêmes de cela. " Malheureusement ! On ne peut aimer que sa propre foi, " celle qui est née au fin fond de l'âme."

    Les auteurs juifs expriment sans fard cette souffrance de l'âme qu'éprouve le Juif lorsqu'il s'assimile : " Si vous avez décidé de feindre de n'être pas juif ou d'embrasser une autre religion, vous êtes condamné à une lutte intérieure sans fin avec votre identité juive... Vous vivez dans une tension extrême... En un sens, c'est immoral, une sorte de sacrilège spirituel envers vous-même. " (Ce conflit interne est remarquablement décrit relaté par Tchékhov dans son essai 'Le Panicaut'.) " La méchante marâtre - l'assimilation ... contraignait l'individu à s'adapter à tout : dans la compréhension du sens de la vie et des relations humaines, dans les exigences et les besoins, dans le mode de vie et les habitudes. Elle paralysait la psychologie du peuple en général et... en particulier celle de l'intelligentsia . " Cela forçait les gens " à renoncer à leur propre identité, et , enfin, conduisait à une auto-destruction." " C'est une recherche douloureuse et humiliante d'identité. " Mais même " l'assimilation la plus complète est éphémère : elle ne devient jamais naturelle," cela ne libère pas " du besoin d'être à chaque instant sur ses gardes. "

    they are accused of “consumerism and conformism,” of “the desire to desert their people, to dispose of their Jewish identity,” and of “the national defection.”* En plus du manque de confiance de la part du peuple de souche qui vous entoure, les Juifs en s'assimilant se retrouvent sous le feu de leurs compagnons Juifs; Ils sont accusés " de consumémerisme et de conformisme ", " du désir de déserter leur peuple, de disposer de leur identité juive," et " d'abandonner la nation."

    Néanmoins, durant le 19e siècle, tout indiquait que l'assimilation était possible et nécessaire, et qu'ellle était prédéterminée et inévitable. Mais l'apparition du sionisme, donna un éclairage tout à fait à ce problème. Avant le sionisme, " chaque Juif souffrait d'une dualité douloureuse," la dissonance entre tradition religieuse et le monde extérieur environnant.

    Au début du 20e siècle Jabotinski écrit : « Quand le Juif adopte une culture étrangère..., on ne devrait pas se fier à la profondeur d'une telle conversion. Le Juifs assimilé ne peut pas résister à un seul assaut, il abandonne la culture 'adoptée' sans la moindre résistance, dès qu'il réalise que cette culture a perdu son pouvoir... Il ne peut pas être le pillier d'une telle culture." Il fournit un brillant exemple de l'Autriche-Hongrie germanisée, quand, avec la croissance des cultues tchèque, hongroise et polonaise, les Juifs germanisés se sont adaptés activement à ces nouveaux modes de vie. " Il s'agit là de quelques dures réalités concernant la relation naturelle entre un homme et sa culture, la culture crée par ses ancêtres. " Cette observation est assurément juste ; mais " dures réalités sonne un peu trop sèchement. (Jabotinski s'est à plusieurs reprises élevé contre l'assimilation, il avertissait les Juifs avec insistance de ne point se lancer dans la politique, la littérature et l'art , les mettant en garde qu'après un certain temps, les Russes inévitablement, rejetteraient leurs services.

    De nombreux exemples collectifs et individuels, en Europe comme en Russie, par le passé comme tout récemment, montrent la fragilité de l'assimilation juive.

    Tenez : Benjamin Disraeli, le fils d'un père agnostique, il fut baptisé durant l'adolescence, ne s'est pas contenté de s'intégrer à la vie anglaise, il est devenu le symbole même de l'Empire britannique. Mais à quoi pense-t-il dans ses moments de loisirs, quand il s'adonne à sa passion de romancier ? Il écrivit sur les mérites exceptionnels et le messianisme des Juifs, exprima son amour ardent pour la Palestine, et il rêvait de rétablir de la patrie d'Israël!

    Et Gershenzon ? Il était un historien éminent de la culture russe, un spécialiste de Pouchkine, même critiqué pour ses idées « slavophiles ». Mais, néanmoins il écrit à la fin de sa vie : " Dès l'enfance initié à la culture européenne, je me suis profondément imprégné de son esprit... et j'ai vraiment aimé beaucoup de chose chez elle ... Mais, au tréfonds de ma conscience, je vis tout autrement. Depuis bien des années une voix secrète intérieure m'appelle continuellement et obstinément: Ceci n'est pas à toi! Ceci n'est pas à toi! Une exigence bizarre en moi pleine de chagrins se détourne de la culture [Russe], de tout ce qui arrive et est dit autour de moi.... Je suis pareil à l'étranger qui s'est adapté à un pays qui n'est pas le sien ; je suis aimé des autochtones, je les aime également, je travaille avec zèle à leur bien..., mais je me sens étranger, et en secret aspire émotionnellement aux champs de ma patrie. "

    Après cet aveu de Gershenzon, il serait bien de formuler la thèse clé de ce chapitre. Il y a différents types d'assimilation: la citoyenne et la domestique, quand un individu assimilé est complètement immergé dans la vie environnante et adopte les intérêts de la nation souche (en ce sens-là, l'écrasante majorité des Juifs de Russie, d'Europe et d'Amérique se diraient peut-être assimilés); l'assimilation culturelle ; et à l'extrême, l'assimilation spirituelle, ce qui arrive aussi, quoique rarement. Cette dernière est plus complexe, et ne dérive pas des deux premières. (Ainsi la Correspondance d'un coin à l'autre entre Vyacheslav Ivanov and M.O. Gershenzon, « ce petit livre d'une importance énorme », montrerait, d'après un critique, « une assimilation spirituelle incomplète, en dépit d'une assimilation culturelle évidente ».)

    Ou prenons une autre personne, [M. Krol], un révolutionnaire dans sa jeunesse et un 'converti' émigré après la révolution, il s'étonne que les Juifs russes, même dans les nouveaux pays où ils ont émigré, aient fait preuve " d'une fabuleuse réserve d'énergie nationale " et qu'ils soient là en train d'édifier une « une culture juive authentique ». Même à Londres les Juifs avaient leurs écoles Yiddish, leurs organisations sociales, une économie solide bien à eux; ils ne s'étaient pas fondus dans le style de vie anglais, se contentant de s'adapter à ses exigences et d'appuyer les Juifs anglais de souche (Ces derniers avaient même leur propre union des Juifs britanniques, et ils s'appelaient eux-mêmes la 'Jewish community of the Great Britain' - notez que tout cela se passait en Angleterre, où l'assimilation des Juifs était considérée comme achevée.) Il observait la même chose en France, était particulièrement impressionné aux Etat-Unis d'un succès similaire.

    Et il y avait l'entraide juive, fiable et indéfectible, cette vraiment remarquable aptitude qui protégeait les Juifs, Mais qui diminuait la stabilité de l'assimilation.

    Ce n'est seulement la montée du Sionisme qui incita les Juifs à rejeter l'assimilation. Le cours même du 20e allait à l'encontre de l'assimilation.

    A la veille de la deuxième guerre mondiale en 1939, un vrai sioniste, Max Brod, écrivait :" Il était possible de justifier la théorie de l'assimilation dans les jours du 19e siècle où l'étatisation était moins avancée", mais, "cette théorie a perdu tout son sens quand les peuples sont devenus des nations"; " nous, les Juifs, serions inévitablement écrasés par les peuples nationalistes et belliqueux, à moins de prendre notre destinée en main et de partir à temps."

    Martin Buber a émis un jugement très sévère (1941) : " Jusqu'à présent, notre existence suffisait à elle seule à ébranler les trônes des idoles, mais non à pas édifier le trône du Seigneur. C'est exactement pour cela que notre existence au milieu des autres peuples est si mystérieuse. Nous prétendons les instruire sur l'absolu, mais, en réalité, nous nous contentons de dire "non" aux autres peuples, ou, peut-être, en réalite, nous ne somme rien d'autre que l'incarnation de cette négation. Voilà pourquoi nous sommes devenus le cauchemar des nations. »

    Puis deux profonds sillons sont venus traverser l'histoire juive : la Catastrophe, et, peu après, la création de l'État d'Israël. Ces événements ont jeté une lumière nouvelle et crue sur le problème de l'assimilation.

    Arthur Koestler a clairement formulé et exprimé ses pensées sur la signification de l'Etat d'Israël pour le monde juif dans son livre Promesse et réalisation : la Palestine de 1917 à 1949 et dans un article intitulé Judah à la croisée des chemins.

    Un ardent sioniste dans sa jeunesse, Koestler quitta Vienne pour un kibboutz Palestinien en 1926; Il travailla quelques années à Jérusalen comme journaliste de langue hébraïque, chargé d'une rubrique dans le journal de Jabotinsky; Il était aussi un correspondant pour plusieurs journaux allemands. Et il écrivit alors : " Si nous oublions de la religion juive l'attente mystique de la 'Terre Promise ', alors la base même et l'essence de cette religion disparaîtra. " Et plus loin, " après la restauration de l'Etat Juif, la plupart des prières juives, rites et symboles perdirent leur signification.... Le Dieu d'Israël avait tenu ses engagements, Il avait rendu la terre de Canaan à la semance d'Abraham... Si, cependant, [le Juif religieux] défie l'ordre de retour à la terre des ses ancêtres et ainsi viole le traité d'alliance, il s'anathémise lui-même en conséquence et perd son identité juive." De l'autre côté, cela peut être difficile pour un Juif peu religieux de comprendre pourquoi il devrait faire des sacrifices pour préserver des "valeurs juives" ne faisant pas partie de la doctrine religieuse. "La religion Juive perd tout sens si vous continuez à prier pour le retour à Sion après avoir décider fermement de ne pas y aller. " Un choix douloureux, oui, mais " le choix qui doit être fait immédiatement, pour le bien de la prochaine génération... Est-ce que je veux déménager vers Israël ? Si je ne veux pas, alors de quel droit continuer à me dire Juif et ainsi de marquer mes enfants de stigmates qui les isolent ? Le monde entier accueillerait sincèrement l'assimilation des Juifs," et après trois générations, environ, "la question juive aurait disparu. "

    Le Jewish Chronicle, journal juif de Londres, réplique à Koestler : peut-être, " est-ce bien mieux, beaucoup plus raisonnable et décent pour un Juif de la Diaspora de vivre comme avant et en même temps, en aidant à la construction de l'Etat d'Israël ?" Koestler reste inébranlable : " Ils veulent les deux avoir le gâteau et le manger. C'est la route du désastre."

    Mais toutes les précédentes tentatives d'assimilation ont échoué ; pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? - rétorquait le journal. Koestler répondit : " Parce que toutes les précédentes tentatives reposaient sur une hypothèse fausse selon laquelle les Juifs peuvaient devenir des fils de bonnes qualités du pays d'accueil tout en conservant leur religion et en deumerant 'le peuple élu'. " Mais " l'assimilation ethnique est impossible avec le maintien du judaïsme et à inversement le judaïsme s'effondre en cas d'assimilation ethnique. La religion juive perpétue l'isolation de la nation - vous n'y pouvait rien." Donc, " avant la restauration d'Israël, la renoncement à son identité juive était équivalent au refus d'aider les persécutés et pouvait être regardé comme une lâche capitulation." Mais, « aujourd'hui, il s'agit non plus d'une capitulation, mais d'un libre choix. "

    Ainsi, Koestler offrait un choix difficile aux Juifs de la Diaspora: " devenir Israélite ou arrêter d'être Juif. Lui-même prit le dernier chemin. ( Il va sans dire, les Juifs dans la Diaspora opposèrent en majorité aux conclusions de Koestler la colère.)

    Mais ceux qui ont choisi la première otion, les citoyens de l'État d'Israël, ont reçu un nouveau soutien qui leur a permis d'adopter un point de vue neuf sur ce sempiternel problème. Un auteur contemporain écrit sans ménagement : " Un Juif Galut [de la Diaspora] est un être immoral. Il bénéficie de tous les bienfaits de son pays d'accueil, mais, dans le même temps, il ne s'identifie pas complètement à lui. Ces gens exigent un statut que ne possède aucun autre peuple au monde - qu'il leur soit permis d'avoir deux patries, l'une dans laquelle ils vivent, l'autre dans laquelle 'vit leur cœur". Après quoi, ils s'étonnent d'être haïs ! "

    Et ils s'en étonnent beaucoup : " Pourquoi, pourquoi donc les Juifs sont-ils si peu aimés ? (vrai, les juifs ne sont pas aimés, c'est un fait, autrement pouquoi tant d'effort pour s'affranchir ?) Et de quoi ? Apparemment, pas de notre judéité..." " Nos savons très bien que nous devrions nous affranchir, c'est absolument nécessaire, cependant... nous ne pouvons pas encore dire de quoi."

    Une question normale - Que devrions nous faire pour être aimé - est rarement posée. D'habitude, les écrivains Juifs perçoivent le monde comme leur étant hostile, et ils se laissent aller à l'affliction : " Le monde est maintenant divisé entre ceux qui sympathisent avec le peuple Juif et ceux qui cherchent à le détruire. " Parfois on trouve un fier désespoir : " C'est humiliant d'avoir recours aux autorités pour se protéger d'une nation qui ne vous aime pas; c'est humiliant de se répandre en gratitude envers les meilleurs et les valeureux de cette nation, qui se sont prononcés en votre faveur."

    Un autre auteur israélien rétorque : " En réalité, ce monde n'est pas seulement divisé sur la base de l'attitude adoptée envers les Juifs, comme il nous semble parfois du fait de notre sensibilité excessive. " A.Voronel est d'accord: " Les Juifs prêtent trop d'attention aux antisémites, et trop peu à eux-mêmes. »

    Israël, l'état Juif, doit devenir le centre qui garantira l'avenir aux Juifs du monde entier. Dès les années 20, pas moins que Albert Einstein écrivait au non moins Pyotr Rutenberg, un ancien S-R ( socialiste révolutionnaire) et peut-être l'auteur principal de la pétition du 9 janvier 1905, ( Il accompagnit le père orthodox Gapon dans la procession des travailleurs le même jour mais fut plus tard un de ses bourreau; Plus tard, Ruttenberg, quitta la Russie reconstruire la Palestine ) : « Avant tout, Vos [ colons palestiniens ] vies doivent être protégées, car vous vous offrez en sacrifice au nom de l'Esprit et au nom de la nation juive toute entière. Nous devons montrer que nous sommes une nation avec la volonté de vivre et assez de forces pour cette grande réalisation qui unira notre peuple et protégera les futures générations. Pour nous et nos descendants, l'Etat doit devenir aussi précieux que le Temple l'était pour nos ancêtres. "

    Des écrivains Juifs étayent cette conviction de façon variée : " Le problème juif ne peut apparemment trouver de solution sûre sans l'État juif. " " Israël est le centre qui garantit l'avenir des Juifs du monde entier". Israël est le seul lieu qui convient aux Juifs, celui où leur " entreprise historique ne se termine pas en fiasco historique."

    Et seul le bruit assourdissant venant de ce pays minuscule et sans cesse assiégé trahit " la hantise de la Catasrophe, gravée pour toujours dans le subconscient collectif des Israéliens."

    Et quel sont les statut de l'assimilation, de la Diaspora et d'Israël aujourd'hui ?

    Vers les années 1990s, l'assimilation était déjà très avancée. Par exemple, " pour 80 à 90 % des Juifs Américains, les tendances contemporaines de la vie juive préfigurent une assimilation progressive ". Et non seulement aux États-Unis : " La vie juive s'estompe peu à peu dans la majorité des communautés de la diaspora. " La majorité des Juifs " n'a plus les souvenirs douloureux de la Catastrophe... Ils sont beaucoup moins solidaires de l'État d'Israël que leurs parents. " Indéniablement, " le rôle de la Diaspora se rétrécit dramatiquement, et il est menacé de la perte inévitable de ses caractéristiques essentielles". " Nos petits-enfants seront-ils encore juifs... ? La diaspora survivra-t-elle la fin de ce millénaire et si oui , pour combien de temps ? Le rabin Adin Steinsaltz, l'un des plus grands professeurs de notre temps...., avertit que les Juifs de la diaspora ont cessé d'être un groupe, 'dont la survie est garanti par le fait d'être en danger'. Et à cause de cela, paradoxalement, ils " se trouvent-ils déjà en passe de disparaître » en participant 'à la Catastrophe de l'auto-destruction' ". De plus " l'antisémitisme en Occident ne peut plus être considéré comme un élément qui renforce la conscience de l'identité juive. La discrimination antisémite en politique, dans les affaires, les universités, les clubs privés, etc., a été éliminé pour toutes sortes de raisons pratiques. " Dans l'Europe actuelle, "il y a beaucoup de Juifs qui ne se sentent pas juifs et qui sont allergiques à toute tentative de les associer à une communauté artificielle" ; " Le Juif assimilé refuse de se sentir juif, il rejette les traits de sa race [selon Sartre] ". Le même auteur émet un jugement acéré : " Les Juifs d'Europe rejettent leur identité huive; ils considèrent que c'est l'antisémitisme qu'ils sont contraints à être Juif. Mais il ya contradiction: un Juif ne s'identifie comme un Juif que quand il est en danger. Alors, il s'enfuit comme un Juif. Mais quand il est lui-même la source du danger, il n'est pas Juif. "

    Ainsi " les traits de la décomposition de la Diaspora commencent à se dessiner avec précision au moment même où les Juifs jouissent en Occident d'une liberté, d'une richesse sans précédent dans l'histoire juive et quand ils sont, ou apparaissent être, plus fort que jamais ". Ey " Si la tendance actuelle se poursuit, la plus grande partie de la Diaspora va tout bonnement disparaître. Nous devons admettre la réelle possibilité d'une humiliante, mais volontaire, dégradation progressive de la Diaspora... Arthur Koestler, partisan de l'assimilation, qui avait prédit dans les années 50 la mort de la Diaspora, pourrait bien avoir raison après tout."

    “almost all of many hypotheses attempting to explain the purpose of Jewish Diaspora … recognize that it makes Jewry nearly indestructible; it guarantees Jewry eternal life within the limits of the existence of mankind.”* Mais, dans le même temps, " les Juifs du monde entier, et ils s'en étonnent parfois, se sentent personnellement impliqués dans la destinée d'Israël." " si, à Dieu ne plaise, Israël venait à être détruit, alors les Juifs dans les autres pays disparaîtraient aussi. Je ne saurais dire pourquoi, mais les Juifs ne survivraient pas à une seconde Catastrophe dans ce siècle ". Un autre auteur attribue " le mythe juif d'une Catastrophe imminente " précisément à la vie dans la Diaspora, et c'est pourquoi " les Juifs américains (et soviétiques) expriment souvent une telle opinion. " Ils se préparent, au cas où Israël tomberait, à la Catasrophe, ce seront eux qui reprendre le drapeau la nation juive. Ainsi " presque toutes les nombreuses hypothèses pour tenter d'expliquer le but de l'existence de la Diaspora ... reconnaisse qu'elle rend l'ensemble Juif indestructible; Cela garantit la vie éternelle des Juifs dans les limites de celle de l'existence de l'humanité. "

    Nous rencontrons aussi une défense plutôt agressive du principe de la Diaspora. Le proffesseur Américain Leonard Fayne a dit: " Nous nous opposons à cette demande historique de faire l'aliyah. [Ascension : l'immigration en Terre-Sainte] Nous ne nous sentons pas exilé. " En Juin 1994, " le président du congrès mondial Juif, Shoshana S. Cardin, annonça avec agressivité aux Israéliens: " Nous n'allons pas devenir le fourrage pour le retour vers Israël, et nous doutons que vous ayez une idée quelconque de la richesse et de l'harmonie de la vie Américaine juive. " D'autres déclarent: " Nous sommes intéressés par les peuples du monde non en raison des particularités de notre statut mais à cause de notre Diaspora, qui est largement reconnue comme une des plus grande merveille de l'histoire du monde." D'autres sont plutôt ironiques: " Un petit voyou se leva avec ... l'excuse élégante que l'élction des Juifs n'était rien d'autre que d'être dispersés éternellement. " " Le miracle de la restauration d'Israël après coup donna une nouvelle signification à la Diaspora; simultanément, elle a brillamment conclu une histoire qui autrement traînait en longueur. Succinctement, elle a couronné le miracle de la Diaspora. Elle l'a couronné, mais elle ne l'a pas abolie." Mais " il y a de l'ironie aussi, car les buts pour lesquels nous nous sommes battus si fort et qui nous ont rempli de fierté et du sentiment de notre différence, sont déjà atteint."

    Comprendre le destin de la Diaspora et faire quelconque prédictions heureuses sur son futur dépend beaucoup du problème des marriages mixtes. Ce type de marriage est l'outils les plus puissant et irréversible pour l'assimilation. ( Ce n'est pas par accident que ces unions sont totalement défendues dans l'Ancien Testament : " Ils ont trahi Yahvé, ils ont engendré des bâtards; eh bien! le destructeur va les dévorer, eux et leurs champs." (Osée 5:7) Quand Arnold J.Toynbee proposa les marriages mixtes comme moyen de combattre l'antisémitisme, des centaines de rabbins se sont opposés à lui: " Les marriages mixtes en grande quantité signifient la fin de la nation juive."

    Une croissance dramatique des marriages mixtes est observée dans les pays occidentaux : " Des données statistiques sur "cette rupture" donnent le frisson. En 1960, le pourcentage des mariages mixtes aux États-Unis, où vit la plus grande communauté juive du monde, était estimé à environ 6 %. Aujourd'hui [dans les années 90], passé une seule génération, il est de 60 %, soit dix fois plus. La part des mariages mixtes en Europe et en Amérique latine est à peu près la même... De plus, les Juifs orthodoxes mis à part, dans presque toute les familles juives en Occident, la natalité est devenue extrêmement faible." En outre, " seul un pourcentage négligeable d'enfants issus des mariages mixtes sont prêts à mener une vie qui serait typiquement juive ".

    Et en Russie ? La petite encyclopédie juive fournit les chiffres suivants : en 1988, en RSFSR, (Russian Soviet Federated Socialist Republic) 73 % des hommes juifs mariés et 63 % des femmes juives mariées avaient des époux/épouses non juifs (en 1978, ces chiffres étaient plus bas: 13% pour les hommes, et 20% pour les femmes) "En fait, Ceux qui ont conclu ce type de mariage perdent bien plus vite le sens de leur judéité et sont plus souvent enclins, lors des recensements, à se déclarer d'une nationalité autre que la nationalité juive. "

    Ainsi, presque partout, tantôt plus, tantôt moins, nous avons une " érosion de la vie juive " : " une perméabilité des frontières raciales, religieuse et ethniques qui jusqu'à ces derniers temps, servaient de barrière à l'assimilation et aux mariages mixtes. " Aujourd'hui " que l'antisémitisme ordinaire a drastiquement diminué, ...les Juifs ont perdu de nombreux principes importants qui servaient par le passé de puissants soutiens à l'auto-identification."

    Les Juifs de la Diaspora sont souvent attaqués part les Israéliens. Trente à quarante ans après la création de l'État d'Israël, les Israéliens demandent aux Juifs de la Diaspora de façon sarcastique et parfois courroucée : " Alors, Qu'y a-t-il avec les Juifs d'aujourd'hui ? Très probablement, ils vont toujours rester dans leur véritable patrie historique, dans le Galut. " " Les Juifs d'Algérie ont préféré la France à Israël, puis la majorité des Juifs d'Iran qui ont quitté la loi de Khomeiny sont restés loin à l'écart d'Israël " ; " En utlisant un pointeur, ils ont cherché des pays avec un niveau de vie et un niveau de civilisation plus élevés. L'amour qu'ils portent à Sion ne suffit pas ».

    " L'image classique et éternelle d'une "catastrophe imminente" n'attire plus les Juifs vers Israël" - « Les Juifs sont un peuple perverti par une existence sans Etat et hors de histoire ". " Les Juifs n'ont pas supporté l'épreuve. Ils ne veulent toujours pas rentrer dans leur patrie. Ils préfèrent rester dans le Galut et se plaindre de l'antisémitisme chaque fois qu'on les critique... Et plus personne a le droit de dire du mal d'Israël, car critiquer Israël c'est de 'l'antisémitisme' ! S'ils se font tant de souci pour Israël, pourquoi ne viennent-ils pas y vivre ? Mais non, c'est bien ce qu'ils essayent d'éviter ! " " La majorité des Juifs de par le monde a déjà décidé qu'ils ne veulent pas être indépendants... Regarde les Juifs de Russie. Une partie d'entre eux a voulu l'indépendance, les autres veulent vivre la vie d'une tique sur le corps du chien russe. Mais si le chien russe devient un tantinet malade, un tantinet méchant, ils ont été trouvés un chien américain. En fin de compte, les Juifs ont vécu deux mille ans de cette façon-là. "

    Et maintenant, Le Juif de la Diaspora " est souvent nerveux quand il se retrouve face à un Israélien; il préfère se sentir coupable que... de partager son destin avec celui d'Israël. Ce complexe d'infériorité est compensé par une attitude marquée de son identité juive... par une emphase excessive délibérée de petit symboles juifs. " Mais, par ailleurs, " le Juif de la Diaspora, tout seul, prend sur lui le risque spécifique d'être confronté à l'antisémitisme environnant." Cependant, " quelle que soit le comportement d'Israël, la Diaspora n'a de choix: calmement il se tient derrière les Israéliens, pas d'autre issue que de venir se placer sans bruit derrière son dos pour le comme une femme mal aimée mais fidèle. "

    Il a été prévu que " vers 2021, la Diaspora aura probablement diminué d'un autre million d'âmes. " " Les processus internes de l'histoire juive... indiquent que très probablement, la taille de la Diaspora va continuer à décroître au profit d'une concentration des Juifs dans Sion. "

    Mais, pourrait-il en être tout autrement ? Après tout, peut-être, Le Juif russe I.M.Biekerman avait raison lorsqu'il affirmait avec assurance que la diaspora était indestructible ? " J'accepte le Galut, dans lequel nous avons vécu deux mille ans, là où nous avons développé une forte cohésion, et là où donc nous devons vivre, pour vivre et être nous-mêmes ." Se pourrait-il que les deux voix qui selon Gershenzon, sont toujours perçues par les oreilles juives - l'une appelant à se mélanger à l'environnement, et l'autre exigeant de préserver la singularité de la nation juive, - retentiront éternellement ?

    Un historien de poids tire, après la Seconde Guerre mondiale, la conclusion suivante : « Le paradoxe, dans la vie des Juifs d'aujourd'hui, tient à ce que leur enracinement grandissant dans la vie des autres peuples n'affaiblit pas leur conscience nationale, mais parfois même l'accentue. »

    Voici quelques témoignages issus de différents milieux juifs à l'époque de l'« internationalisme » soviétique

    " J'ai toujours eu la perception forte de mon identité juive ... A partir de 17 ans, quand j'ai quitté le berceau de l'école secondaire, j'ai participé à des cercles où la question juive était le thème principal. " "Mon père avait un esprit très fortement juif; en dépit qu'il n'observa jamais les traditions, Mitsvot [Les Mitsvot - les commandements dans le judaïsme], ne connaissait pas la langue et cependant... tout, ce qu'il , un Juif, savait, était quelque part subordonné à son identité juive."

    Arkady Lvov, écrivain originaire d'Odessa : « Quand j'étais un garçonnet de dix ans, je cherchais quels étaient les Juifs parmi les savants, les écrivains, les hommes politiques, et en tant que " Jeune Pionnier " je cherchais avant tout parmi les membres du gouvernement. " Lazare Kaganovitch occupait la troisième place, précédant Vorochilov et Kalinine, " et j'étais fier de Kaganovitch le ministre de Staline..... J'étais fier de Sverdlov, d'Ouritski... Fier aussi de Trotski - oui, oui de Trotski ! " Il croyait qu'Osterman (le conseiller de Pierre le Grand) était juif ; quand il apprit qu'il était allemand, il eut " un vif sentiment de dépit, un sentiment de perte," en revanche il, " était ouvertement fier que Chafirov fut un juif. "

    Yet there were many Jews in Russia who were not afraid “to merge with the bulk of the assimilating body,”*77+ who devotedly espoused Russian culture: Mais il y avait de nombreux Juifs en Russie qui n'avaient pas peur de "se fondre dans l'ensemble de ce corps assimilateur " qui épousèrent religieusement la culture Russe :

    " Autrefois, seuls quelques rares Juifs avaient connu ce destin : Antokolsky, Levitan, Rubinstein, et quelques autres. Plus tard, ils furent plus nombreux. Oh, ils avaient pris la mesure de la Russie si profondément avec leur intuition séculaire et raffinée de leur intelligence et de leur cœur ! Ils avaient perçu ses mouvements lumineux, son jeu énigmatique de lumières et d'ombres, ses batailles et ses souffrances. La Russie attirait leur cœur avec son combat dramatique entre le Bien et le Mal, avec ses tempêtes orageuses et ses faiblesses, avec sa force et son charme. Mais il y a quelques décennies, non seulement une poignée, mais des milliers de Juifs se plongèrent dans culture Russe.... Et beaucoup parmi eux commencèrent à s'identifier aux Russes, leurs âmes, leurs pensées, leurs goûts et habitudes... Mais, il y a quelque chose dans l'âme d'un Juif... une son, une dissonance, une petie fissure, quelque chose tout petit, mais qui laisse filtrer méfiance, moquerie et hostilité venant de l'extérieur, et en même temps, de l'intérieur s'échappe du fond sa mémoire : Alors qui suis-je ? qui suis-je ? Suis-je Russe ? Non, non. Je suis un Russe Juif. "

    Oui, de toute évidence, l'assimilation a des limites infranchissables. Ce qui explique la différence entre l'assimilation spirituelle parfaite et l'assimilation culturelle, et davantage encore de l'assimilation courante citoyenne et sociale. Les Juifs - de façon providentielle pour la judéité - conservent leur identité en dépit de tous les signes extérieurs d'une assimilation réussie, ils gardent " les traits juifs profonds " (Solomon Lourié).

    Le souhait qui pousse à se fondre totalement avec le reste de l'humanité, en dépit de toutes barrières rigides de la Loi, semble naturel et intense. Mais est-il possible ? Même durant le 20e siècle, certains Juifs croyaient encore que " l'unification de l'humanité est l'idéal du messianisme judaïque ". Mais en est-il vraiment ainsi ? Cet idéal a-t-il jamais existé ?

    Le plus souvent, nous enendons des objections vigoureuses à cela : " Personne ne me convaincra ni ne me forcera à renoncer à mon point de vue juif, ou à sacrifier mes intérêts juifs qui sont miens au profit d'une quelconque idée universelle, que ce soit ' le prolétariat international', (celui auquel nous idiots avons souscrit dans les années 1920s) ou la 'Grande Russie', ou le 'triomphe du christianisme', ou 'le bien de toute l'humanité', et ainsi de suite1."

    Les intellectuels Juifs presque assimilés non-sionistes et non-religieux, souvent adoptent une attitude totalement différente. Par exemple, une femme hautement éduquée, intéressée par les grands problèmes politiques, T.M.L., m'a tenu à Moscou, en 1967, les propos suivants : " Ce serait horrible de vivre dans un milieu exclusivement juif. Ce que nous avons de plus précieux dans notre peuple, c'est le cosmopolitisme. Ce serait horrible si tous les Juifs se regroupaient dans un Etat militariste. C'est totalement incompréhensible assimilé." Je hasardai timidement : " Mais, cela ne peut pas être un problème pour les Juifs assimilés car ils ne sont plus Juifs. " Elle répondit : " Non, nous avons encore quelques gènes [juifs] en nous. "

    Mais encore, il ne s'agit pas de la fatalité liée à l'origine, le sang ou les gènes, mais de la souffrance - la souffrance des Juifs et celle des autres nations - qui est la plus proche de notre cœur. " Hélas, la nationalité est plus que la simple connaissance de la langue ou une introduction à la culture, ou même un attachement à la nature et au mode de vie du pays. Il y a une autre dimension dans cela - celle de la communauté du destin historique, le produit pour chaque individu de son engagement dans l'histoire et la destinée de son propre peuple. Tandis que pour d'autres, cet engagement est prédéterminé par la naissance, pour les Juifs, c'est largement une question de choix personnel, un choix difficile. "

    Pour l'heure, l'assimilation n'a pas été très convaincante. Tous ceux qui avaient montré les voies d'une assimilation générale ont fait faillite. Le problème de l'assimilation reste donc dans sa difficulté. Et bien qu'à l'aune universelle le processus semble bien avancé, on ne saurait encore en conclure qu'il va abolir la diaspora.

    "Même La vie soviétique n'a pu engendré de Juif assimilé totalement, jusqu'au tréfonds de son être psychique. " Et un écrivain Juif conclut, " Où qu'on regarde, on tombe toujours, dans le liquide assimilé, sur un grumeau juif indissoluble. " Mais des cas individuels d'assimilation profonde avec des histoires de vies brillantes existent. Et nous en Russie, les saluons de tout notre cœur.

    " Un Juif russe... Un Juif, un Russe... Que de sang, que de larmes ont été versés autour de cette frontière, que d'indicibles souffrances se sont accumulées sans que l'on en voie la fin. Mais, dans le même temps nous avons observé beaucoup de joies du progrès spirituel et culturel... Il y a eu, il reste encore de nombreux Juifs à s'être chargés de cette lourde croix : être à la fois juif et russe. Deux amours, deux passions, deux combats... N'est-ce pas trop pour un seul cœur ? Oui, c'est trop. Mais c'est là que réside le caractère fatal et tragique de cette double identité. Une double identité n'est pas vraiment une identité. L'équilibre là n'est pas inné mais plutôt une entité acquise. " Cette réflexion sur la Russie pre-révolutionnaire a été écrite en 1927 à Paris dans l'émigration.

    Cinquante ans ont passé, et un autre Juif russe qui a passé sa vie en Russie soviétique écrit d'Israël : " Nous, Juifs, nous avons grandi en Russie, nous sommes une curieuse entité hybride : des Juifs russes... On dit de nous : juifs par la nationalité, russes de culture. Mais est-il possible de changer de culture et de nationalité comme d'un vêtement..? Quand une presse monstrueuse emboutit un métal dans un autre, on ne peut plus les séparer, même en les coupant. Nous avons été soumis à une presse énorme pendant des dizaines d'années. Mon sentiment national est exprimé dans ma culture. Ma culture est alliée avec ma nationalité. S'il vous plaît séparez l'une de l'autre. Je suis aussi curieux de savoir quelles sont les cellules de mon âme de couleur Russe et celle de couleur Juive. Mais il n'y a pas eu que la contrainte, la soudure par compression, il y a eu aussi une inattendue affinité entre ces origines entremêlées, dans les couches les plus profondes de notre âme. C'était comme s'ils se ajoutaient les uns les autres pour réaliser une nouvelle plénitude : comme l'espace s'ajoute le temps, l'étendue de l'âme à sa profondeur, l'acceptation à la négation; et il y avait une jalousie mutuelle à propos de celui qui est ' élu '. C'est pourquoi je n'ai pas deux âmes qui seraient en conflit, qui s'affaibliraient l'une l'autre, qui me dédoubleraient. Je n'ai qu'une seule âme..., et ce n'en est pas une, avec deux visages, ou divisée en deux, ou un mélande. C'est juste une. "

    Et la réponse de Russie : " Je crois que la rencontre des âmes Juives et Slaves en Russie n'était pas une coïncidence; il y avait une raison à cela. "

    Postface de l'auteur

    En 1990, quand, achevant Avril dix-sept, je mettais de l'ordre dans l'énorme masse de matériaux restée inutilisée dans La Roue rouge, j'ai pris la décision de présenter une partie de ces matériaux sous la forme d'un essai historique sur les Juifs dans la révolution russe.

    D'emblée, il apparut évident que, pour la compréhension de ce qui s'était passé, l'essai devait nécessairement remonter dans le temps - jusqu'à la première inclusion des Juifs dans l'Empire russe, en 1772 : ce fut son point de départ ; d'un autre côté, la révolution de 1917 a donné une impulsion dynamique au destin des Juifs en Russie, et l'essai, naturellement, s'est étendu jusqu'à la période post-révolutionnaire. Ainsi est né le titre : Deux Siècles ensemble.

    Toutefois, je n'ai pas eu d'emblée une juste appréciation des limites historiques posées par l'émigration massive des Juifs hors de l'URSS, qui a commencé dans les années 70 du 20e siècle, précisément vers le 200e anniversaire du séjour des Juifs en Russie, et qui devint tout à fait libre vers 1987. Cette limite marquait pour la première fois l'abolition de toute contrainte vis-à-vis des Juifs russes ; ils n'étaient plus assignés à vivre ici, Israël les attendait, tous les autres pays du monde leur devenaient accessibles. Une fois bien précisée, cette frontière a apporté un correctif à mon projet de mener ce récit jusqu'au milieu des années 90, car la conception même du livre était dépassée : avec l'Exode disparaissait le caractère unique des liens qui s'étaient tissés entre Russes et Juifs.

    Désormais s'est ouverte une période radicalement nouvelle dans l'histoire des Juifs russes, devenus libres, et de leurs relations avec la Russie nouvelle. Cette période a fait apparaître des changements rapides et substantiels, mais elle est encore trop courte pour en prévoir les résultats lointains et pour décider si les traits caractéristiques des relations entre Juifs et Russes subsisteront ou céderont la place aux lois universelles de la Diaspora juive. Suivre le développement de ce nouveau thème dépasse le temps de vie imparti à l'auteur.

    Ukraine Novorossia Famines Oles Buzina