| Couverture | Clarification | Livre I | Livre II - Chapitres : | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | Notes |
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Alexandre Soljénitsyne Deux siècles ensemble 1795 - 1995 II Traduit du russe par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve | |
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Tentative de clarificationTout examen du rôle important des Juifs dans la vie d'un pays ou d'un peuple où ils sont disséminés, ainsi que s'y emploie notre livre, bute
inévitablement sur la question : « qui est juif ? », « qui doit-on considérer comme juif ? ». Tant que les Juifs vivaient au milieu d'autres peuples en
enclaves isolées, la question ne se posait pas. Mais, au fur et à mesure qu'ils s'assimilaient, ou simplement participaient à la vie ambiante, la question se fit
jour et fut intensément débattue, en premier lieu par les Juifs eux-mêmes. Naturellement, dans la Russie post-révolutionnaire, jusqu'à ce que les Juifs
reçoivent la possibilité d'émigrer, les réponses changèrent constamment, aussi n'est-il pas inutile d'essayer de les passer en revue. Et là, pour étonnant que
cela paraisse, dès les premiers pas, nous sommes confrontés à des opinions si contradictoires et si controversées qu'on est frappé par leur diversité. L'idée de l'élection divine du peuple juif est si universellement connue depuis l'Ancien Testament qu'elle n'a nul besoin d'être exposée une nouvelle
fois. De nombreux savants juifs orthodoxes, de même que de simples croyants sont aujourd'hui encore guidés par cette idée. Pour ce deuxième tome, j'ai corrigé un certain nombre de faux-sens et de contresens, surtout dans les quatre derniers chapitres à l'aide d'une version anglaise, que j'ai eu le bonheur de trouver. |
Chapitre 13 er - Dans la révolution de février Les cent vingt-cinq ans d'histoire de la communauté des Juifs de Russie hors toute égalité de droits s'achèvent avec la révolution de Février.
Il n'est pas inutile de porter notre regard sur l'atmosphère de ces journées de Février : dans quel état se trouvait la société quand sonna l'heure de
l'émancipation ? Toutefois, « pour supprimer toutes les limitations concernant les Juifs dans l'ensemble de notre législation, pour extirper... complètement l'inégalité des droits visant les Juifs », ainsi que le rappelle G.B.Sliosberg, « il fallait établir une liste complète de toutes ces limitations... L'élaboration de la liste des mesures restrictives frappant les Juifs exigeait de l'expérience et une grande prudence » (à cette tâche s'attelèrent Sliosberg lui-même et L.Bramson). L'Encyclopédie juive précise : dans l'Acte « figure le relevé de tous les articles de lois russes qui ont perdu leur validité après le vote de la résolution ; presque tous ces articles (cent cinquante) contenaient des dispositions restrictives antijuives. Devaient être abolies toutes les interdictions qui tenaient à la « zone de résidence » ; « de ce fait, la liquidation de ladite zone, qui avait eu lieu concrètement en 1915, reçut une légitimation juridique». Les limitations étaient supprimées par pans entiers : déplacement, résidence, établissements scolaires, participation au gouvernement local, droits d'acquérir des biens dans toute la Russie, participation à des entreprises publiques, aux sociétés par actions, droit d'employer des domestiques, des commis et des ouvriers d'autres confessions, d'occuper des fonctions dans le service civil aussi bien que militaire, d'avoir des responsabilités dans le tutorat et les patronages. Compte tenu de ce qui s'était passé lors de la rupture de l'accord avec les États-Unis, on étendit la levée des restrictions « aux citoyens étrangers des pays qui n'étaient pas en guerre avec la Russie », c'est-à-dire essentiellement aux Juifs américains qui se rendaient dans le pays. La publication de l'Acte suscita un grand nombre de déclarations enflammées. N.Friedman, député à la Douma d'État : « Ces trente-cinq
dernières années, les Juifs de Russie ont subi des persécutions et des humiliations que n'avaient jamais ouïes ni connues notre peuple si souffrant...
Tout... avait été sacrifié sur l'autel de l'antisémitisme d'État". » L'avocat O.O.Grousenberg : « Si l'État russe avait été avant la Révolution une prison
monstrueuse par ses dimensions..., la cellule la plus puante, la plus cruelle, le pire cachot nous avait été réservé à nous, peuple juif de six millions d'âmes...
Et le terme usurier de "taux d'intérêt", l'enfant juif l'apprenait pour la première fois... de l'école officielle... Comme des forçats sur la route, tous les
Juifs étaient enchaînés ensemble par les communs maillons de l'isolement et du mépris... Des gouttes de sang de nos pères et mères, des gouttes de sang
de nos frères et sœurs se sont déposées dans nos âmes, allumant et attisant en elles la flamme inextinguible de la Révolution » Mais Sliosberg se souvient : « Le bonheur d'avoir vécu jusqu'à l'annonce de l'émancipation des Juifs en Russie, délivrés de cette situation de non-droit
contre laquelle j'avais lutté dans toute la mesure de mes forces pendant trente années, ne m'a pas empli d'une joie qui eût été naturelle » - car la débandade
a commencé presque aussitôt. Ces semaines de mars furent marquées par les mesures énergiques prises contre les antisémites déclarés ou réputés tels. Le premier à être arrêté, le 27
février, fut le ministre de la Justice, Tchéglovitov, accusé d'avoir personnellement donné des instructions pour que l'affaire Beyliss fût menée
de façon partiale. Les jours suivants, on procéda à l'arrestation du procureur Vipper et du sénateur Tchaplinski, chargés de l'accusation dans ce procès.
(Cependant, on n'avança contre eux aucune charge précise, et en mai 1917 Vipper fut simplement démis de ses fonctions de procureur général près la
chambre criminelle de cassation du Sénat ; la répression l'attendait plus tard, sous les bolcheviks). Le juge d'instruction Machkévitch fut sommé de donner
sa démission pour avoir admis à l'époque, en sus de l'expertise qui niait l'existence de meurtres rituels, une autre qui les admettait. Tous les
documents concernant l'affaire Beyliss furent requis par le ministre de la Justice, Kerenski, au tribunal régional de Kiev en vue d'une révision
retentissante du procès, laquelle ne put néanmoins avoir lieu en raison des événements tumultueux de 1917. On arrêta également le docteur Doubrovine,
président de l'Union du peuple russe, et ses archives furent confisquées. De même furent arrêtés les éditeurs de journaux d'extrême droite
Glinka-Iantchevski et Polouboiarinov ; et les librairies de l'Union monarchique furent tout bonnement incendiées. Pendant deux semaines, on
chercha à mettre la main sur N. Markov et Zamyslovski - Zamyslovski pour avoir activement participé au procès de Beyliss, Markov
sans doute pour ses discours de député à la Douma - mais ils réussirent à se cacher. Au cours de ces journées-là, on ficha
la paix à Pourichkévitch à cause de ses discours révolutionnaires à la Douma en novembre et de sa participation au meurtre de Raspoutine. Une
lâche rumeur ayant en revanche prétendu que Stolypine avait pris part à l'assassinat de Iollos, à Krementchoug on débaptisa précisément la rue
Stolypine pour lui donner le nom de lollos. Ensuite, longtemps encore, jusqu'en avril, dans différents journaux parurent à deux ou trois jours d'intervalle de nouvelles rumeurs sur la
préparation de pogroms antijuifs, ou du moins sur le transport par voie de fer d'importantes quantités de « proclamations appelant aux pogroms ». Plus
insistantes encore étaient les rumeurs concernant un éventuel pogrom à Kichinev pour la fin mars, juste entre les Pâques juive et orthodoxe, par
analogie avec 1903. En Finlande (comme nous l'avons déjà vu, chap. 10, chez Jabotinski ), par le passé, les Juifs étaient interdits de séjour, et depuis 1858 cette
interdiction n'avait été levée que pour « les descendants des soldats juifs qui avaient servi ici », c'est-à-dire en Finlande, lors de la campagne de Crimée. «
Le régime des passeports de 1862... a confirmé l'interdiction faite aux Juifs d'entrer en Finlande », « n'était autorisé qu'un séjour temporaire à la
discrétion du gouverneur » ; les Juifs ne pouvaient devenir citoyens finlandais ; pour contracter mariage, ils devaient se rendre en Russie ; leur
droit de témoigner devant les tribunaux finlandais était limité. Plusieurs tentatives visant à atténuer ces mesures ou à instaurer l'égalité des droits
n'avaient pas abouti. Et maintenant que l'égalité des droits avait été promulguée pour les Juifs en Russie, la Finlande, qui n'avait pas encore
proclamé son indépendance totale, ne proposait toujours pas à son parlement de projet de loi instituant cette même égalité. Pire : elle expulsait les Juifs qui
avaient pénétré sans autorisation sur son territoire, et non pas sous 24 heures, mais dans l'heure, à bord du premier train en partance. (Tel fut l'épisode du
16 mars qui suscita un énorme tollé dans la presse russe.) Mais on avait pris l'habitude de louer la Finlande pour son aide aux révolutionnaires, et les
cercles révolutionnaires et libéraux hésitèrent à réagir. Seul le Bund, dans un télégramme envoyé aux socialistes finlandais, reprocha qu'on n'eût pas
encore aboli des réglementations « héritées en Finlande du Moyen Âge » : le Bund, « parti des prolétaires de Russie, exprime sa ferme conviction que vous
effacerez cette tache honteuse de la Finlande libre ». Mais cette conviction du Bund se révéla fallacieuse. À l'échelle mondiale, parmi les Alliés, la révolution de Février fut accueillie avec une profonde satisfaction, chez beaucoup même avec enthousiasme, mais cette réaction était de surcroît sous-tendue par un calcul à courte vue : la Russie serait désormais invincible. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, on relève des meetings de masse réunis pour soutenir la révolution et les droits des Juifs russes. (Je mentionne quelques-unes de ces réactions, dans Mars dix-sept, aux chapitres 510 et 621.) Des États-Unis, on s'empressa de proposer l'envoi en Russie d'une copie de la statue de la Liberté. (Mais les affaires russes ayant suivi un cours tortueux, il n'en fut plus question). Le 9 mars, en Angleterre, le ministre des Affaires étrangères fut interrogé aux Communes sur la situation des Juifs en Russie : a-t-il l'intention de consulter le gouvernement russe à propos des garanties qui seraient accordées aux Juifs russes pour l'avenir et des compensations qu'ils pourraient recevoir pour le passé ? La réponse exprimait l'entière confiance que le gouvernement anglais nourrissait à l'égard de son homologue russe. Le président de l'Alliance israélite universelle envoya de Paris ses félicitations au Premier ministre, le prince Lvov, lequel lui répondit : « Désormais, la libre Russie saura respecter les croyances et coutumes de tous ses peuples, à jamais unis dans la religion de l'amour de la patrie ». Les Nouvelles boursières, Retch, de nombreux journaux encore firent état de la sympathie exprimée par Jacob Schiff, « dirigeant bien connu des milieux nord-américains hostiles à la Russie » : « J'ai toujours été l'ennemi de l'autocratie russe, qui persécutait sans merci mes coreligionnaires. Permettez-moi maintenant de saluer... le peuple russe par cette remarquable action qu'il a si merveilleusement accomplie. » Et d'inviter « la nouvelle Russie à souscrire de vastes opérations de crédit en Amérique" ». Et, de fait, « il entreprit alors de soutenir le gouvernement Kerenski par une substantielle ligne de crédit ». Plus tard, dans la presse russe des émigrés de droite, parurent des études tentant de prouver que Schiff avait en fait activement financé la révolution elle-même. On ne saurait exclure que Schiff ait partagé les espoirs à courte vue des milieux occidentaux qui pensaient que la révolution libérale russe installerait la Russie dans la guerre. Au demeurant, les démarches de Schiff, publiques et bien connues, invariablement hostiles à l'autocratie russe, avaient plus de poids qu'une éventuelle aide occulte à la révolution. La révolution de Février elle-même avait en connaissance de cause et à plusieurs reprises appelé à l'aide des Juifs en tant que nation entièrement
asservie. Les témoignages sont quasi unanimes pour dire que partout en Russie les Juifs accueillirent la révolution avec enthousiasme.. Voilà un témoignage dépourvu d'ambiguïté. Perplexité, prudence, indécision dominaient dans les milieux juifs conservateurs, et pas seulement
à Vitebsk. Les Juifs raisonnables de l'ancien temps, nantis d'une expérience multiséculaire faite de lourdes épreuves, étaient apparemment abasourdis par
la chute brutale de la monarchie, et nourrissaient de sombres pressentiments. Mais, dans l'esprit de tout le 20e siècle, la masse dynamique de tout peuple, y
compris donc du peuple juif, déjà sécularisée, n'était plus liée par les traditions et aspirait irrésistiblement à édifier « un nouveau monde de
bonheur ». Au sommet, au sein du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats qui gouverna le pays en sous-main au cours de ces mois, se
distinguaient deux de ses dirigeants, Nakhamkis-Svétlov et Guimmer-Soukhanov : dans la nuit du 1er au 2 mars, ils dictèrent au
Gouvernement provisoire, aveuglé par sa suffisance, un programme qui annihilait par avance son autorité pour toute la durée de son existence.
Dans sa pertinente analyse, G. A. Landau explique l'adhésion des Juifs à la révolution par une loi qui embrasse en fait toute l'époque : « Le malheur de la
Russie - tout comme celui des Juifs russes - vient de ce que les résultats de la première révolution n'avaient pas encore été digérés, ne s'étaient pas décantés
dans l'édification d'un nouveau régime ; de ce qu'une nouvelle génération n'avait pas eu le temps de se former alors qu'était survenue la Grande Guerre
qui outrepassait nos forces. Et quand arriva l'heure de la débandade, celle-ci surprit une génération qui constituait, en un certain sens, une vapeur toute
prête, chauffée par la révolution précédente, spirituellement inerte, sans lien organique avec le présent, rivée au contraire par sa passivité spirituelle à la
période vécue dix ans auparavant. Et l'esprit révolutionnaire organique du début du 20e siècle devint mécaniquement l'"esprit révolutionnaire permanent
du temps de guerre" ». Ayant compris cela, comment devais-je tenir la route à travers Mars dix-sept, puis à travers Avril ? J'ai décrit la révolution littéralement heure par
heure et n'ai cessé de rencontrer, dans les sources, de multiples épisodes et des entretiens sur le thème juif. Aurais-je eu raison de laisser tout cela faire
irruption dans les pages de Mars ? Ce n'aurait pas été la première fois dans l'Histoire qu'un livre et ses lecteurs eussent succombé à cette tentation facile
et corsée : tout rejeter sur les Juifs, leurs actions, leurs idées, se permettre de voir en eux la cause principale des événements, et, par là, détourner la
recherche des principales causes réelles. |
Chapitre 14nd - En l'an 1917Au début du mois d'avril 1917, le Gouvernement provisoire constata, à son plus grand étonnement, qu'un mois seulement après la révolution, la situation
financière de la Russie - déjà guère brillante auparavant - était catastrophique; il décida alors de lancer, à grand renfort de publicité et dans l'espoir de
réveiller l'enthousiasme patriotique, un « Emprunt pour la Liberté ». Cependant, « c'est le mouvement sioniste qui était devenu la force politique la plus influente dans les milieux juifs ». Dès les premiers jours de
mars, une résolution de l'union sioniste de Petrograd dit ceci : « Nous appelons la communauté juive de Russie à soutenir de toutes ses forces le
Gouvernement provisoire, ainsi qu'à agir, à s'unir et à s'organiser dans l'intérêt de l'épanouissement du peuple juif de Russie et de la renaissance nationale et
politique de la nation juive en Palestine. » Et quelle coïncidence, comme si le cours de l'Histoire les avait inspirés : c'est précisément en mars 1917 que les
troupes britanniques arrivent aux portes de Jérusalem ! Et dès le 19 mars, on peut lire dans une proclamation des sionistes d'Odessa : « Nous sommes
entrés dans l'époque où les Etats se remodèlent sur des bases nationales. [En Russie, c'était justement le contraire qui se déroulait... - A.S.] Malheur à nous
si nous laissons passer cette occasion historique ! » En avril, la position des sionistes est encore confortée par Jacob Schiff qui déclare publiquement son
adhésion au sionisme, « expliquant sa décision par le fait qu'il craint l'assimilation des Juifs, conséquence possible de l'obtention de l'égalité des
droits en Russie. Il considère que seule la Palestine est le centre à partir duquel la culture juive pourra propager ses idéaux ». Début mai, un grand
meeting sioniste est organisé à la Bourse de Petrograd, l'hymne sioniste y retentit à plusieurs reprises. A la fin de ce même mois de mai, c'est le
Conservatoire qui accueille les participants à la 7e Conférence sioniste panrusse. Ceux-ci formulent leur programme d'action en ces termes : «
renaissance culturelle du peuple juif » ; « révolution sociale dans les structures économiques au sens où boutiquiers et artisans doivent se
reconvertir en paysans et ouvriers » ; amplifier le mouvement d'émigration vers la Palestine et « mobiliser le capital juif pour financer l'installation de
colons ». On discute également le projet de Jabotinski de former une légion juive au sein de l'Armée britannique, et le plan de I. Trumpeldor de « créer
une armée juive en Russie qui ferait route par le Caucase pour libérer la Terre d'Israël de la domination turque ». Ces deux dernières propositions sont
rejetées : l'Organisation sioniste internationale adopte une position de neutralité dans la Guerre mondiale. Au cours de l'été et de l'automne 1917, le mouvement sioniste continue de monter en puissance en Russie : en septembre, il compte 300 000 adhérents.
Quel débordement d'énergie, quelle vigueur mise au service de sa nationalité ! Malgré le tourbillon dans lequel nous a entraînés cette année
1917, on est frappé par la diversité, la détermination mais aussi le caractère méthodique de l'action menée par les Juifs sur le terrain social et politique.
Début avril, le Gouvernement provisoire ordonna par télégramme de lever immédiatement, sans examen préalable des dossiers individuels, toutes les
peines de déportation prononcées à rencontre des Juifs soupçonnés d'espionnage. Certains d'entre eux étaient originaires de territoires occupés
par l'ennemi, d'autres non, mais beaucoup demandèrent l'autorisation de s'installer dans des villes de Russie d'Europe. On note ainsi un important
afflux de Juifs à Petrograd où leur nombre s'élevait en 1917 à «près de cinquante mille ». De même « la population juive augmenta
considérablement à Moscou en 1917 (soixante mille)" ».
Parmi tous ces gens brûlant du désir de rentrer au pays et de faire la révolution, certains connurent un destin exceptionnel et marquèrent le cours
de l'Histoire russe. Chacun se souvient de V.Volodarski, de M.Ouritski, de Y.Larine - ce dernier allait bientôt inventer l'« économie du communisme de
guerre ». On sait moins qu'il y avait là aussi le frère de Sverdlov, Benjamin (il est vrai qu'il ne monta pas plus haut qu'adjoint au Commissaire du Peuple aux
transports et membre du Présidium du VSNKh (Le Conseil suprême de l'économie nationale ou Vesenkha), mais, tout compte fait, ce n'est pas rien non plus).
Compagnon d'émigration de Lénine, revenu dans le
même train que lui. Moïse Kharitonov se rendit tristement célèbre, dès le mois d'avril 1917, par le soutien qu'il apporta aux anarchistes lors de leur
fameux coup de main ; il fut par la suite secrétaire régional du Parti communiste à Perm, Saratov, Svcrdlovsk, et secrétaire du Bureau de l'Oural
du Comité central. Il revint à Simon Dimanstein, ancien membre du groupe bolchevique de Paris, de diriger le Commissariat juif près le Commissariat du
Peuple aux nationalités, puis la Section juive du Comité central exécutif de Russie, bref, de prendre sous sa tutelle l'ensemble des questions juives.
(Ajoutons à cela qu'à l'âge de dix-huit ans, il avait, au cours de la même année, « passé l'examen du rabbinat » et rejoint les rangs du Parti social
démocrate ouvrier de Russie.) - On trouve également le groupe des compagnons new-yorkais de Trotski, appelés à exercer de hautes fonctions :
le joaillier G. Mclnitchanski, le comptable Friman, le typographe A.Minkine-Menson (ils allaient bientôt prendre la tête, respectivement, des
syndicats soviétiques, de la Pravda, de l'expédition des assignats et des titres bancaires), le peintre en bâtiment Gomberg-Zorine (futur président du
Tribunal révolutionnaire de Petrograd).
Vsevolod Voline-Eichenbaum (le frère du théoricien de la littérature Boris Eichenbaum), revenu en 1917, fit preuve d'une inébranlable fidélité à ses
convictions anarchistes ; il devint l'idéologue du mouvement de Makhno, présida le Soviet de guerre révolutionnaire créé par celui-ci, - mais chacun
sait que Makhno fit davantage le jeu des bolcheviks qu'il ne leur causa de préjudices -, et fut, avec une dizaine d'autres anarchistes, gentiment expulsé
hors de Russie.
Laissons de côté le thème national et le thème juif pour nous tourner vers la presse. En 1917, celle-ci connut un regain d'influence, des publications plus
nombreuses et un afflux d'employés. Avant la révolution, seul un petit nombre parmi ces derniers avaient bénéficié du sursis militaire, et cette
mesure ne concernait que les journaux (et les imprimeries) existant déjà avant guerre. (Ils étaient considérés comme « des entreprises participant à l'effort de
guerre »... alors même qu'ils s'acharnaient contre le gouvernement et la censure militaire.) Dès le mois d'avril, à la demande pressante des éditeurs de
presse, ces avantages furent élargis : il y eut davantage de dispenses de service militaire et cette mesure s'étendit à tous les journaux politiques
nouvellement créés (dans des conditions parfois plus que douteuses : il suffisait de tirer à trente mille exemplaires ne serait-ce que pendant deux
semaines) ; des mesures de faveur furent accordées aux jeunes ainsi qu'aux « émigrés politiques » et aux « anciens déportés », - toutes les conditions
étaient réunies pour que bon nombre d'ex-émigrés trouvassent du travail dans des publications de gauche. C'est ainsi, par exemple, que la rédaction du
journal Rousskeiïa Volia se trouva étoffée de nouveaux collaborateurs : Iarochevski, Tsekhanovski, Savski, Scvski, Soukhodolski. Pendant ce temps,
des journaux de droite étaient interdits de publication - la Malenkaïa Gazeta et la Narodnaïa Gazeta - parce qu'ils avaient accusé les bolcheviks de
collusion avec l'Allemagne. Et lorsque, au mois de mai, plusieurs journaux publièrent des télégrammes faussement attribués à l'impératrice (c'étaient des
faux, bien sûr, mais il ne s'agissait que d'une « gentille farce imaginée par une employée du télégraphe », laquelle, cela va de soi, ne fut jamais inquiétée) et
qu'il fallut tout de même démentir, Les Nouvelles boursières consentirent à reconnaître que « ni dans les archives spéciales de la Direction centrale de la
Poste et du Télégraphe où sont conservés les télégrammes envoyés par les hautes personnalités, ni dans les archives de la Censure militaire, ni dans
celles du Télégraphe central on n'a trouvé trace de cette correspondance ».
Autrement dit : ces télégrammes ont peut-être bel et bien existé, mais leur trace a été habilement effacée. Merveilleuse liberté de la presse !
Mais qui gouverna vraiment la Russie du printemps à l'automne 1917? Non pas le Gouvernement provisoire - qui n'avait ni pouvoir ni volonté -, mais le Comité exécutif du Soviet de Petrograd, puissant et impénétrable, remplacé après juin par le Comité central exécutif. Ce sont ceux-là qui tinrent les rênes du pouvoir, unis en apparence, mais déchirés de l'intérieur par des conflits idéologiques et partisans. Ainsi, comme on l'a vu, le Comité de Petrograd commença par approuver d'une seule voix le « Décret n° 1 », puis il se mit à hésiter sérieusement sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la guerre : fallait-il démanteler l'armée ou au contraire la renforcer ? (Ensuite, faisant preuve d'une détermination plutôt inattendue, il apporta son soutien à l'« Emprunt pour la Liberté », ce qui provoqua l'exaspération des bolcheviks, mais s'accordait avec l'opinion publique, favorable à cette initiative, et avec celle de certains Juifs libéraux.) Le Bureau du premier Comité central exécutif des Soviets des députés ouvriers et soldats de toute la Russie (c'était la première fois que la Russie était gouvernée par des Soviets) comptait 9 membres. On y trouvait notamment le « S.-R. » A. Gotz, le menchevik F. Dan, le bundiste M. Liber, le « S.-R. » M. Mandelstam. (En mars, Gendelman et Svétlov exigèrent au cours d'une réunion des Soviets le durcissement des conditions de détention de la famille impériale et l'arrestation de tous les grands-ducs - c'est dire qu'ils se sentaient solidement installés au pouvoir.) Au sein de ce même Bureau siégeait également un bolchevik de premier plan, L. Kamencv. Mais aussi le Géorgien Tchkhéidzé, l'Arménien Saakian, Krouchinski, qui était vraisemblablement polonais, et Nicolski - russe : tels étaient ceux qui dirigeaient la Russie dans une période si critique de son histoire.A côté du CCE des Soviets des députés ouvriers et soldats, on procéda, fin mai, à l'élection du Comité exécutif du Soviet des députés des paysans. Parmi ses trente membres, il y avait en tout trois paysans - c'est ainsi que ce pouvoir, avant même les bolcheviks, concevait la représentativité ! Par ailleurs, selon D.S.Pasmanik, cette instance comptait 7 Juifs : « C'était très regrettable, justement du point de vue des intérêts juifs (...), les gens en avaient assez de les voir partout ». Et ce Soviet paysan présente ses candidats à l'Assemblée constituante toute proche : une véritable liste de mariage, à commencer par Kérenski, avec le bouillant Ilya Roubanovitch, tout juste rentré de son exil parisien, le terroriste Abraham Gotz, l'obscur Gourévitch... (Le même article de journal mentionne l'arrestation pour désertion du sous-lieutenant M.Golman, président du Soviet paysan de la région de Moghuilev !) Il va de soi que ce n'est pas l'appartenance nationale des membres de ces Comités exécutifs qui explique leurs décisions - loin de là ! (Nombre d'entre eux s'étaient éloignés de leur communauté et n'y mettaient plus les pieds depuis belle lurette.) Chacun était persuadé que son talent et son instinct révolutionnaire lui permettraient de régler au mieux les problèmes des ouvriers et des paysans, qu'il serait bien plus efficace que ces braves gens un peu lourdauds, ne serait-ce que par son niveau d'instruction et son intelligence. Tandis que la majorité des Russes - de l'homme du peuple au général - était littéralement abasourdie par l'apparition aussi soudaine que spectaculaire de ces nouveaux visages parmi les orateurs des meetings, les organisateurs de manifestations, les dirigeants politiques. En voici un exemple, cité par le socialiste V. Stankevitch, le seul membre du Comité exécutif à être officier : « Ce fait [le grand nombre de Juifs au sein du CE] eut des conséquences considérables sur l'opinion publique, sur l'orientation des sympathies... Un détail, à ce propos : au cours de sa première visite au Comité, Kornilov se retrouva par hasard entouré uniquement de Juifs avec, en face de lui, deux personnages peu influents et même inconnus dont je ne garde souvenir que parce qu'ils arboraient un type juif marqué jusqu'à la caricature. On peut se demander si cet épisode n'influa pas sur l'attitude de Kornilov envers la révolution. » Mais l'attitude du nouveau pouvoir à l'égard de tout ce qui est russe, quelle est-elle ? La fin du mois d'août, ce sont les «jours de Kornilov ». La Russie est en train de sombrer, c'est clair : elle perd la guerre, l'armée est en pleine décomposition sur le front comme à l'arrière. Le général Kornilov, dont Kérenski vient d'exploiter habilement la naïveté, lance un appel de détresse, un véritable cri de douleur : « O peuple de Russie ! Notre grande Patrie est en train de périr. Proche est l'heure de sa fin... Vous tous en qui bat un cœur russe, en qui habite la foi, allez dans les églises et priez Dieu pour qu'il accomplisse le plus grand des miracles, qu'il sauve la terre qui nous a fait naître ! » Ces propos font ricaner Guimmer-Soukhanov, idéologue de la révolution de Février et membre influent du Comité exécutif : « C'est maladroit et vide, c'est de la mauvaise politique et de la mauvaise littérature... une misérable contrefaçon de la "bonne vieille Russie d'autrefois" ! » Oui, c'est vrai : Kornilov est maladroit, emphatique, et sa position politique n'est pas claire - il faut dire que la politique n'est pas son fort. Mais son cœur est brisé par la souffrance. Et Soukhanov, lui, est-il capable de souffrir ? Il n'a cure de préserver une culture vivante, un pays - il est au service d'une idéologie, de l'Internationale, et ne voit dans les propos de Kornilov que vacuité de l'esprit. Oui, il sait manier le sarcasme. Mais on peut lui reprocher de parler de « contrefaçon » et, plus généralement, de tourner en dérision la «Russie d'autrefois », c'est-à-dire son histoire, sa spiritualité, son art. Et c'est avec ce mépris pour tout ce que des siècles d'histoire russe ont accumulé que Soukhanov et ses amis - cette écume internationale - fixent les orientations de la révolution de Février. Dans cette affaire, ce n'est pas l'origine nationale de Soukhanov et des autres qui est en cause, mais leur attitude a-nationale, antirusse et anti-conservatrice. Ainsi, on aurait pu penser que le Gouvernement provisoire - qui devait résoudre des problèmes concernant l'Etat russe dans son ensemble et qui était composé de Russes - allait manifester ne fût-ce qu'une fois son attachement à la Russie - non, rien du tout ! Il n'a fait preuve de persévérance « patriotique » que dans un seul domaine : conduire une Russie en train de se décomposer (d'ores et déjà, la « République de Cronstadt », et pas seulement elle, s'était « séparée de la Russie ») vers la victoire militaire ! La victoire à tout prix ! La fidélité à ses alliés. (Du reste, ceux-ci ne se privaient pas de pousser à la roue, aussi bien au niveau des gouvernements qu'à celui des opinions publiques et des puissances financières. En mai, par exemple, les journaux citent un article du Morning Post : « L'Amérique a fait comprendre à la Russie » qu'en cas de paix séparée, les États-Unis « dénonceraient tous leurs accords financiers avec la Russie. » Et le prince Lvov de renchérir : « Le pays doit s'exprimer avec toute sa force et envoyer son armée au combat.») Quant aux conséquences que la poursuite de la guerre entraînera pour la Russie, nul n'en a cure. Et chaque réunion - ou presque - du Gouvernement provisoire, chaque question débattue par lui portent la marque de cette dérive, de cette atrophie de l'instinct de conservation nationale. Et cela jusqu'au ridicule. Alors qu'il dépense des millions à droite et à gauche, prêtant toujours la plus grande attention aux « besoins culturels des minorités nationales », le Gouvernement provisoire, réuni le 6 avril (pendant la semaine sainte), refuse d'accorder sa subvention à l'« Orchestre grand-russe de V. V. Andreïev », une formation ancienne qui tirait ses ressources « des crédits de l'ex-Chancellerie personnelle de Sa Majesté » (crédits, soit dit en passant, que ce même Gouvernement provisoire avait confisqués). La somme demandée - 30 000 roubles par an - ne représentait pourtant que le salaire de trois secrétaires d'État. « Refusé ! » (et au diable l'« Orchestre grand-russe » ! Non mais, vous avez vu ce nom : « grand-russe » !) Pensant qu'il s'agissait d'un malentendu. Andreïev réitéra sa demande. Mais, surmontant sa mollesse, le Gouvernement provisoire fit preuve d'une fermeté inhabituelle et refusa derechef. Au cours de cette année, on ne décèle pas le moindre soupçon de sentiment national russe chez le ministre et historien Milioukov. Pas plus que chez l'« homme fort de la révolution», Kérenski. À aucun moment. En revanche, une suspicion viscérale et permanente à l'égard des milieux conservateurs et, au premier chef, de ceux qui défendaient la cause nationale russe. Et le 24 octobre, dans son dernier discours au Pré-parlement, alors que les troupes de Trotski prennent d'assaut Petrograd, maison après maison, et que le palais Marie est déjà en flammes, Kérenski s'emploie à démontrer que les journaux qu'il vient d'interdire - le Rabotchy Pont (la « Pravda ») des bolcheviks et la Novaïa Rous de droite - ont la même orientation... Bien entendu, le « maudit incognito » du Comité exécutif ne passa pas inaperçu. Le mystère des pseudonymes tarabusta les milieux cultivés de
Petrograd et suscita des questions dans la presse. En mai, après deux mois de silence, il fallut se résoudre à révéler publiquement l'identité véritable de tous
les membres du CE (à l'exception, pour un temps, de Svétlov-Nakhamkis et de l'infatigable animateur du Soviet, Boris Ossipovitch Bogdanov - alias
Bogdanov-Malinovski, qui allait rester dans l'Histoire sous ce nom). Cette dissimulation provoquait de l'agacement, y compris dans les milieux
populaires. Ainsi, lorsqu'au Plénum du Soviet, en mai, furent avancés les candidatures de Zinoviev et Kamenev, des cris fusèrent de la salle : «
Donnez-nous leurs vrais noms ! » Malgré cela, il n'y eut pas un seul pogrom antijuif pendant toute l'année 1917. Ceux de Kaloucha et de Ternopol eurent pour cause un déchaînement
de violences de soldats avinés et incontrôlables D. S. Pasmanik a publié les lettres que le richissime armateur Shoulim Bespalov adressa dès septembre 1915 au ministre du Commerce et de
l'Industrie, V. Chakhovskoï : « Les profits excessifs des industriels et des commerçants conduisent notre patrie à sa perte » ; il propose de limiter leur
taux à 15 % et, dans la foulée, fait don à l'État d'un demi-million de roubles. Mais son initiative ne rencontre pas d'écho : les milieux progressistes
assoiffés de liberté - les Konovalov et autres Riabouchinski - ne dédaignent pas, en pleine guerre, de faire du 100 % de profit. Mais voilà que Konovalov
devient à son tour ministre du Commerce et de l'Industrie, et Shoulim Bespalov reprend la plume, le 5 juillet 1917 : «Les profits excessifs réalisés
actuellement par les industriels conduisent notre patrie à sa perte, il est désormais indispensable de prélever 50 % sur la valeur de tous les biens et de
toutes les fortunes », et il se dit prêt à donner l'exemple. Là encore, Konovalov fait la sourde oreille. Et plus on approchait du putsch d'Octobre, plus la communauté juive prenait conscience de la menace bolchevique, et plus elle marquait son
opposition au bolchevisme. Cet état d'esprit avait déjà gagné les différents partis socialistes et, lorsque éclata la révolution d'Octobre, beaucoup de
socialistes juifs exprimèrent ouvertement leur hostilité à son encontre, mais sans aucun effet : paralysés par leur conscience politique de socialistes, ils se
contentèrent de vagues pourparlers et d'articles dans des journaux que les bolcheviks ne tardèrent pas à interdire. |
Chapitre 15 - Aux côtés des Bolcheviks
Ce thème-là - les Juifs aux côtés des bolcheviks - n'est pas neuf, tant s'en faut. Que de pages déjà écrites sur le sujet ! Celui qui veut démontrer que la
révolution était « tout sauf russe », « étrangère par nature », celui-là invoque des patronymes et pseudonymes juifs, prétendant ainsi exonérer les Russes de
toute part de responsabilité dans la révolution de dix-sept. Quant aux auteurs juifs, ceux qui ont nié la part prise par les Juifs dans la révolution comme
ceux qui l'ont toujours reconnue, tous s'accordent pour dire que ces Juifs-là n'étaient pas des Juifs par l'esprit, que c'étaient des renégats. « C'est vrai qu'au sein du premier Sovnarkom ne siégeait qu'un seul Juif, mais celui-ci était Trotski, le numéro deux, derrière Lénine, dont l'autorité
dépassait celle de tous les autres. » Et de novembre 1917 à l'été 1918, l'organe réel du gouvernement était non pas le Sovnarkom, mais ce que l'on
appelait le « Petit Sovnarkom » : Lénine, Trotski, Staline, Karéline, Prochian. Après Octobre, le Présidium du VTsIK revêtit une importance égale à celle
du Sovnarkom, et parmi ses six membres figuraient Sverdlov, Kamenev, Volodarski, Svétlov-Nakhamkis.
Outre les postes du devant de la scène, il existait dans la structure du pouvoir léninien, comme dans toute conspiration, des figures muettes et
invisibles destinées à ne jamais inscrire leurs noms dans une quelconque chronique : depuis Ganetski, cet aventurier qu'affectionnait Lénine, jusqu'à
toutes les troubles figures gravitant dans l'orbite de Parvus. (Cette Evguéniia Sumenson, notamment, qui fit surface pour un court laps de temps durant l'été
1917, qui fut même arrêtée pour une manigance financière avec l'Allemagne et qui resta en liaison avec les têtes de file bolcheviques, bien qu'elle ne
figurât pas sur les listes des dirigeants de l'appareil.) Après les «journées de juillet », la Rousskaia Volio publia des documents bruts sur l'activité
clandestine de Parvus et de son plus proche collaborateur, Zourabov, lequel « occupe aujourd'hui, dans les cercles sociaux-démocrates de Petrograd, une
position en vue » ; « se trouvaient également à Petrograd messieurs Binstock, Lévine, Pérazitch et quelques autres ». Passer en revue tous les noms de ceux qui ont occupé des postes importants, voire souvent des postes-clés, n'est à la portée de personne. Nous citerons à titre d'illustrations quelques noms en essayant de les assortir de quelques détails.
Le rôle des Juifs est particulièrement visible dans les organes de la RSFSR chargés de ce qui constitue le problème crucial de ces années-là, années du communisme de guerre : le ravitaillement. Ne regardons que les postes clés.
Des documents récemment publiés nous instruisent sur la façon dont éclata la grande révolte paysanne de 1921 en Sibérie occidentale, l'insurrection
d'Ichim. Après les féroces réquisitions de 1920, alors que la région avait, au 1er janvier 1921, rempli à 102 % le plan de réquisition exigé, le commissaire
au Ravitaillement de la province de Tioumen, Indenbaum, institua une semaine supplémentaire pour « parachever » celui-ci, du
1er au 7 janvier, soil la semaine précédant Noël. Le commissaire aux réquisitions d'Ichim reçut, tout comme les autres, la directive officielle :
« Les réquisitions doivent être exécutées sans tenir compte des conséquences, en confisquant, si besoin est, tout
le grain dans les villages (souligné par moi - A. S.) et en ne laissant au producteur qu'une ration de famine ».
Dans un télégramme signé de sa main, Indenbaum exigeait « la plus impitoyable répression et la confiscation systématique du blé qui pourrait
encore se trouver là ». Pour former les brigades de réquisition, on enrôlait, non sans l'assentiment d'Ingenbaum, des malfrats, des sous-prolétaires qui n'avaient aucun
scrupule à matraquer les paysans. Le Letton Matveï Lauris, membre du Commissariat de province au Ravitaillement, usa de son pouvoir pour son enrichissement et son
plaisir personnels : ayant pris ses quartiers dans un village, il se fit amener trente et une femmes pour lui-même et son escouade.
Au 10e Congrès du RKP (b), la délégation de Tioumen rapporta que « les paysans qui refusaient de donner leur blé étaient placés
debout dans des fosses, arrosés d'eau, et ils mouraient gelés"». Les Juifs bolcheviques portaient souvent, outre leur surnom de révolutionnaire clandestin, des pseudonymes ou des patronymes modifiés. Exemple : dans une notice nécrologique de 1928, décès d'un bolchevik de la première heure, Lev Mikhaïlovitch Mikhaïlov, qui était connu au Parti comme Politikus, autrement dit par un surnom ; son vrai nom, Elinson, il l'a emporté dans la tombe. Qu'est-ce qui poussa un Aron Roufélévitch à prendre le patronyme ukrainien de Taratut ? lossif Arono-vitch Tarchis avait-il honte de son nom ou bien voulait-il se donner plus de poids en prenant le nom de Piatnitski ? Et que dire des Gontcharov, Vassilenko et autres... ? Les considérait-on dans leurs propres familles comme des traîtres ou simplement comme des poltrons ? Des observations prises sur le vif nous sont restées. I. F. Najivine consigne les impressions qu'il a reçues tout au début du pouvoir soviétique : au Kremlin, à
l'administration du Sovnarkom « régnent le désordre et le chaos. On ne voit que des Lettons et encore des Lettons, des Juifs et encore des Juifs. Je n'ai jamais été
antisémite, mais là, il y en avait tant que cela vous sautait aux yeux, et tous plus jeunes les uns que les autres ». M. Heifets a recherché qui a pu assister à cet ultime conseil présidé par Lénine ; sans aucun doute : Sverdlov, Dzerjinski ; probablement : Pétrovski
et Vladimirski (de la Tchéka), Stoutchka (du Commissariat à la Justice) ; peut-être : V. Schmidt. Tel fut
le tribunal qui condamna le tsar. Quant à Golochtchokine, il était rentré le 12 juillet à Iékatérinbourg dans l'attente du dernier signal envoyé de Moscou.
Ce fut Sverdlov qui transmit l'ultime instruction de Lénine. Et Iakov Iourovski, un horloger, fils d'un criminel qui avait été déporté en Sibérie -
où était né le rejeton -, avait été mis en juillet 1918 à la tête de la maison Ipatiev. Ce Iourovski manigançait l'opération et
réfléchissait aux moyens concrets de la mener à bien (avec l'aide de Magyars et de Russes, dont Pavel Medvédev, Piotr Ermakov), ainsi qu'à la meilleure façon de faire
disparaître les corps. (Signalons ici le concours apporté par P. L. Voïkov, commissaire à l'Approvisionnement de la région, qui fournit des barils
d'essence et d'acide sulfurique pour détruire les cadavres.) Goloschiokine ne recherchait pas la gloire, et c'est ce nigaud de Biéloborodov qui la lui ravit. Dans les années 20, tout le monde savait que
c'était lui, l'assassin numéro un du tsar. En 1936, lors d'une tournée à Rostov-sur-le-Don, au cours d'une Conférence du Parti, il s'en vantait encore
du haut de la tribune - tout juste un an avant d'être lui-même fusillé. En 1941, ce fut le tour de Goloschiokine d'être exécuté. Quant à Iourovski, après
l'assassinat du tsar, il rejoignit Moscou, y « travailla » une année aux côtés de Dzerjinski (donc, à faire couler le sang) et mourut de mort naturelle. Et c'est cela qui a imprimé cette marque profonde et cruelle sur la face de la révolution, c'est cela qui la définit le mieux : qui a-t-elle exterminé, emportant ses morts à jamais, sans retour, loin et de cette sordide révolution et de cet infortuné pays, du corps de ce pauvre peuple égaré ? Pendant tous ces mois-là, Lénine était fort préoccupé du climat de tension qui s'était instauré autour de la question juive. Dès avril 1918, le Conseil des
commissaires du peuple de la ville de Moscou et de la région de Moscou avait publié dans les Izvestia (donc pour une plus large audience que la seule
région de Moscou) une circulaire adressée aux Soviets « sur la question de la propagande antisémite des fauteurs de pogroms », qui évoquait des « faits
s'étant produits dans la région de Moscou et qui rappelaient les pogroms antijuifs » (aucune ville n'était nommée) ; on y soulignait la nécessité
d'organiser « des séances spéciales au sein des Soviets sur la question juive et la lutte contre l'antisémitisme », ainsi que « des meetings et des conférences
», bref, toute une campagne de propagande. Mais qui, au fait, était le coupable numéro un, à qui fallait-il briser les os ? Mais aux prêtres
orthodoxes, bien sûr ! Le premier point prescrivait : « Porter la plus extrême attention à la propagande antisémite menée par le clergé ; prendre les mesures
les plus radicales pour enrayer la contre-révolution et la propagande des prêtres » (nous ne nous demandons pas pour l'instant de quelles mesures il
s'agissait... mais, en réalité, qui les connaît mieux que nous ?) Puis le point numéro 2 recommandait de « reconnaître comme nécessaire de ne pas créer
une organisation de combat juive à part » (on avait alors songé à constituer une garde juive). Le point numéro 4 confiait au Commissariat aux Affaires
juives ainsi qu'au Commissariat à la Guerre la mission de prendre « des mesures préventives pour lutter contre les pogroms antijuifs ». En janvier 1918, les ouvriers qui construisaient la forteresse de Cronstadt s'insurgèrent et protestèrent : le comité exécutif du Parti, composé
« exclusivement d'allogènes », avait désigné pour les tours de garde, en guise de miliciens, des... prêtres orthodoxes, alors que « pas un rabbin juif, pas un
mollah musulman, pas un curé catholique, pas un pasteur protestant n'était mis à contribution. » (Notons au passage que jusque sur cette petite île
fortifiée de la « prison des peuples » il existait des lieux de culte pour toutes les confessions...) En revanche, ces écarts ont pénétré le champ de vision de milliers d'autres. Ainsi, témoin de ces années, Biekerman écrit : « La participation trop visible des
Juifs aux saturnales bolcheviques attire sur nous le regard des Russes et ceux du monde entier.» D'aucuns cherchent des excuses en guise d'explications : « Les conditions de vie matérielles après le coup d'Etat d'Octobre créèrent un climat tel que les
Juifs furent contraints de rejoindre les bolcheviks, » Cette explication est largement répandue : « 42 % de la population juive de Russie exerçaient une
activité commerciale » ; ils l'ont perdue ; ils se sont retrouvés dans une situation sans issue - où aller ? « Pour ne pas mourir de faim, ils ont été
contraints de prendre du service auprès du gouvernement, sans trop regarder au genre de travail qu'on leur demandait. » Il fallut bien entrer dans l'appareil
soviétique où « le nombre de fonctionnaires juifs, dès le début de la révolution d'Octobre, fut fort élevé ». Entre-temps, les bolcheviks menaient diligemment leurs opérations financières à l'étranger, principalement via Stockholm. Depuis le retour de
Lénine en Russie, des subsides secrets leur parvenaient, de provenance allemande, à travers la Nia Banken d'Olof Aschberg. Cela n'excluait pas le
soutien financier de certains banquiers russes, ceux qui, fuyant la révolution, avaient trouvé refuge à l'étranger mais s'y étaient mués en soutiens bénévoles
des bolcheviks. Un chercheur américain, Anthony Sutton, a retrouvé (avec un demi-siècle de retard) des documents d'archives ; il nous apprend que, si l'on
en croit un rapport envoyé en 1918 au Département d'État par l'ambassadeur des États-Unis à Stockholm, « parmi ces "banquiers bolcheviques" on trouve
le tristement célèbre Dmitri Rubinstein que la révolution de Février avait fait sortir de prison, qui avait gagné Stockholm et s'y était fait l'agent financier
des bolcheviks » ; « on trouve également Abram Jivotovski, un parent de Trostki et de Lev Kamenev ». Au nombre des syndicataires il y avait «
Denissov, de l'ex-Banquc de Sibérie, Kamenka, de la Banque Azov-Don, et Davidov, de la Banque pour le Commerce extérieur. Autres "banquiers
bolcheviques" : Grigori Lessine, Shtifter, Iakov Berline et leur agent Isidore Kohn ». Ont rappliqué également les démolisseurs de la culture juive « bourgeoise ». Parmi eux, les collaborateurs de S. Dimanstein au sein du Commissariat
européen : le SR Dobkovski, Agourski (déjà cité), et aussi « Kantor, Shapiro, Kaplan, anciens anarchistes émigrés revenus de Londres et de New York».
L'objectif du Commissariat était de créer un « Centre du mouvement communiste juif». En août 1918, le nouveau journal communiste en yiddish
Emes (la Vérité) annonça : « La révolution prolétarienne a commencé rue des Juifs » ; aussitôt démarra une campagne contre les heders, les
"Talmud-Torah"... En juin 1919, contresignée par S. Agourski et Staline, fut proclamée la dissolution du Bureau central des communautés juives,
lesquelles représentaient la fraction conservatrice du judaïsme, celle qui ne s'était pas rangée aux côtés des bolcheviks. Aux gauchistes du Bund vint se joindre la gauche des sionistes-socialistes et du SERP ; ceux-là entrèrent dès 1919 au Parti communiste. L'aile gauche
du Poalei-Tsion fit de même en 1921. En 1926, d'après un recensement interne, on comptait au Parti jusqu'à deux mille cinq cents anciens membres
du Bund. Il va sans dire que beaucoup, par la suite, tombèrent sous le couperet : « Sous Staline, la majorité d'entre eux furent victimes de féroces
persécutions. » Un phénomène très prosaïque et tout à fait nouveau vint renforcer la victoire des bolcheviks. Ceux-ci occupaient des postes importants d'où
découlaient de nombreux avantages, notamment la jouissance, dans les deux capitales, d'appartements « vides » libérés par leurs propriétaires, « ci-devant
» maintenant en fuite. Dans ces appartements pouvait venir vivre toute une parentèle affluant de l'ancienne Zone de résidence. Ce fut là un véritable
«exode» ! G. A. Landau écrit : « Les Juifs ont gravi les marches du pouvoir et ont occupé quelques "sommets"... De là, il est normal qu'ils aient fait venir
(comme cela se produit partout, dans tout milieu) leurs parents, amis, compagnons de jeunesse... Un processus parfaitement naturel : l'octroi de
fonctions à des gens que l'on connaît, en qui l'on a confiance, que l'on protège, ou qui tout simplement quémandent vos faveurs. Ce processus a
multiplié le nombre de Juifs dans l'appareil d'État soviétique.» Nous ne dirons pas combien l'épouse de Zinoviev, Lilina, fit ainsi venir de parents et
de proches, ni combien Zinoviev distribua de postes aux « siens ». Eux sont le point de mire, mais l'afflux, pour ne pas avoir été remarqué sur l'instant, fut
énorme et concerne des dizaines de milliers de personnes. Les gens transmigrèrent en masse d'Odessa à Moscou. (Sait-on que Trotski lui-même
gratifia son père, qu'il aimait modérément, d'un sovkhoze dans la banlieue de Moscou ?) Les Allemands pourraient eux aussi récuser leur responsabilité pour la période hitlérienne en disant : ce n'étaient pas de vrais Allemands, c'était la lie
de la société, ils ne nous ont pas demandé notre avis... Mais tout peuple répond de son passé jusque dans ses périodes ignominieuses. Comment
répondre ? En s'efforçant de le conscientiser, de le comprendre : comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? où réside noire faute ? y a-t-il un danger
que cela se renouvelle ? Répondre, oui, comme on répond pour un membre de sa famille. Car si l'on nous décharge de toute responsabilité pour les actes de nos compatriotes, c'est la notion même de nation qui perd alors toute véritable signification. |
Chapitre 16 - Dans la guerre civile
Voici, d'après les données de l'Encyclopédie juive russe, quelques tchékistes des toutes premières promotions, avec leurs états de services : Avait-t-il tant soit peu pensé à l'importance de ce qu'il faisait, Ignace Vizner, en instruisant l'affaire Nicolas Goumilev? En avait-il eu le temps ? Collaborateur de la section spéciale de la Vétchéka auprès du présidium de cette dernière, il avait créé la Tchéka de Briansk avant d'être juge chargé de l'instruction dans les affaires de la révolte de Cronstadt et responsable du présidium de la Vétchéka et du GPU pour les affaires particulièrement sensibles. Ou bien Lev Lévine-Belski, membre il y a peu du Bund : en 1918-19, il est président de la Tchéka régionale de Simbirsk, puis chef de la section spéciale de la 8e armée, puis président de la Tchéka régionale d'Astrakhan, à partir de 1921 représentant plénipotentiaire de la Vétchéka en Extrême-Orient, en 1923 représentant plénipotentiaire de l'OGPU en Asie centrale, à partir des années 30 dans l'administration moscovite de l'OGPU (et, pour finir, vice-ministre de l'Intérieur de l'URSS.) Ou encore Naoum (Léonide) Etingon : dans la Tchéka dès 1919, président de la Tchéka régionale de Smolensk (plus tard dans le GPU de Bachkirie, plus tard encore l'un des organisateurs de l'assassinat de Trotski). Isaak (Simon) Schwarz, en 1918-19 premier président de la Tchéka de toute l'Ukraine ; il est remplacé dans ces fonctions par Jacob Livchils qui a été successivement, en 1919, chef de la section secrète opérationnelle de la Tchéka régionale de Kiev, puis son vice-président, vice-président de la Tchéka régionale de Tchernigov, puis de celle de Kharkov ; chef de l'Etat-major opérationnel de la Tchéka de loutc l'Ukraine ; en 1921-22, président de la Tchéka régionale de Kiev. Le fameux Mathieu Berman : il fait ses débuts dans la Tchéka d'un district de l'Oural du nord ; en 1919. il est adjoint au chef de la Tchéka régionale de
Iékatérincnbourg. en 1920 il préside celle de Tomsk, en 1923 celle de la Bouriatie-Mongolie. en 1924 le voilà chef de l'OGPU de toute l'Asie centrale, en 1928
chef de l'OGPU de Vladivostok, en 1932 chef de l'ensemble du Goulag, en 1936 vice-ministre du NKVD. Son frère Boris entre dans la police secrète en 1920, en 1936
il est le premier adjoint du chef du contre-espionnage du NKVD. A notamment contribué à ce que soit confondue l'image du Juif et celle du
tchékiste, un certain Boris Posern, « chef de file des soldats » en 1917, commissaire de la commune de Petrograd - qui, avec Zinoviev et Dzerjinski,
cosigna le 2 septembre 1918 l'appel à la Terreur rouge. ( L 'Encyclopédie a omis de mentionner Alexandre losselevitch, secrétaire de la Tchéka de Petrograd,
lequel, en septembre 1918, a paraphé à la suite de Gleb Bokii les listes de fusillés dans le cadre de la Terreur rouge.) Au nombre desquels nous trouvons également des Juifs... Vu que le coup de massue communiste s'abattait sur la bourgeoisie, il s'agissait principalement de commerçants : « Un commerçant (prénommé Iouchkévitch), dans le district de Maloarkhanguelsk, pour n'avoir pas payé ses impôts a été placé par un détachement communiste sur la plaque chauffée à blanc d'un poêle. » Dans la même région, des paysans qui n'avaient pas satisfait aux réquisitions forcées furent soumis à des immersions prolongées dans des puits où on les descendait au bout d'une corde, voire encore, pour non-paiement de l'impôt révolutionnaire, on transformait les gens en statues de glace (c'était à qui se montrerait le plus inventif dans la répression). Korolenko rapporte le cas des meuniers Aronov et Mirkine, fusillés sans jugement pour n'avoir pas tenu compte de l'inepte prix fixé par les communistes pour le grain. Encore un exemple : l'ancien gouverneur de Kiev, Soukovnine, était intervenu en 1913 en faveur de Beyliss ; à l'arrivée des Rouges, il est arrêté ; des milliers de Juifs de Kiev signent une pétition en sa faveur, mais la Tchéka le fusille. Comment alors expliquer que la population russe dans son ensemble ait jugé que la Terreur était « une terreur juive » ? Combien de Juifs qui n'y
étaient pour rien se sont ainsi trouvés accusés ? Pourquoi, dans les rangs des Rouges comme dans ceux des Blancs, s'est accréditée l'impression que
tchékistes et Juifs, c'était pratiquement tout un ? Et qui porte la responsabilité de cette vision ? Les responsables sont nombreux, entre autres l'Armée
blanche (voir infra). Mais les plus responsables sont assurément ceux qui, par leur travail zélé au plus haut niveau de la Tchéka, favorisèrent cette
identification. G. Landau écrit : « La déstructuration sociale qui a mis sens dessus-dessous les différentes couches organiques de la population juive a
réduit à néant toutes les forces internes de résistance, voire de stabilité, les jetant sous le char du bolchevisme triomphant. » Il trouve qu'en sus des idées
de socialisme, de nationalisme séparatiste, de révolution permanente, « nous avons été rattrapés par ce qu'on s'attendait à trouver le moins en milieu juif -
par la cruauté, le sadisme, la violence qui semblaient être étrangers à un peuple éloigné de toute vie guerrière ; ceux qui, hier, ne savaient pas encore
manier le fusil, se sont alors trouvés au nombre des coupe-jarrets et des bourreaux ». La révolte de Cronstadt recelait déjà un caractère antijuif (ce qui la vouait davantage encore à l'échec) : on détruisit les portraits de Trotski et de Zinoviev, non
ceux de Lénine. Et Zinoviev n'eut pas le courage de venir s'expliquer devant les révoltés : il craignait d'être lynché. On envoya à sa place Kalinine. L'impression se répandait que non seulement les Juifs bolcheviques, mais l'ensemble des Juifs avaient choisi leur camp dans la guerre civile : celui des Rouges.
Dire que rien ne les avait poussés à faire ce choix, nous ne le pouvons pas. Dire qu'il n'y avait pas d'autre solution, nous ne le pouvons pas non plus. Il en alla de même en d'autres villes. Écoutons le témoignage du S.-R. Maslov : « C'est un fait que, dans les villes de la Russie du Sud, en particulier
dans celles de l'Ukraine de la rive droite, qui passèrent plus d'une fois de mains en mains, l'avènement du pouvoir soviétique suscitait une sympathie
ostentatoire et la joie la plus grande dans les quartiers juifs, et souvent nulle part ailleurs. » Or il s'est trouvé en ces années-là des Juifs pour s'adresser à leurs frères par le sang et tenter de parvenir à une compréhension supérieure de la tragédie
qui s'était abattue sur la Russie et, pareillement, sur les Juifs de Russie. Dans l'appel « Aux Juifs de tous les pays ! », ce groupe d'auteurs écrivit en 1923 :
« Le zèle outrancier dans la participation des Juifs bolcheviques à l'asservissement et à la destruction de la Russie... nous est imputé... Le pouvoir soviétique
est assimilé à un pouvoir juif, et la haine terrible envers les bolcheviks se retourne en une haine non moins terrible envers les Juifs...
Nous avons la ferme conviction que, pour les Juifs comme pour tous les peuples qui vivent en Russie, les bolcheviks représentent le
pire mal qui puisse exister, que lutter de toutes nos forces contre la domination en Russie d'un tel ramassis de gens venus de tous bords
est notre devoir sacré envers l'humanité, la culture, notre Patrie et le peuple juif. » Mais, dans la société juive, «
cet appel fut accueilli avec la plus grande indignation ». (Nous en parlerons au chapitre suivant.) Pour la Pologne, les Soviets ont formé à la hâte un « gouvernement polonais révolutionnaire » et placé à sa tête F. Dzerjinski. S'y trouvaient aussi Iou. Markhlevski et F. Kon. Ils étaient bien sûr entourés par des spécialistes en « affaires de sang » et par d'impétueux propagandistes. (Entre autres, par l'ex-pharmacien de Mohilev, A. I. Rotenberg. Après le coup d'Etat avorté en Pologne, il s'en fut, avec Bela Kun et Zalkind-Zemliatchka, « épurer » à mort la Crimée. Et il s'attela en 1921 à une nouvelle tâche glorieuse : « épurer » la Géorgie, derechef avec Dzerjinski au-dessus de lui. Des années 20 aux années 30, Rotenberg a été chef du NKVD de Moscou.) Oui, la Révolution rouge s'est étendue non seulement à la Pologne, mais aussi à la Hongrie et à l'Allemagne. Un chercheur américain écrit : « Aussi
bien à l'est qu'au centre de l'Europe, l'intensité et la permanence des préjugés antisémites se sont trouvé renforcées par la part prise par les Juifs au
mouvement révolutionnaire. » « Au début de 1919, les Soviets, dirigés essentiellement par des Juifs, provoquèrent des révoltes à Berlin et à Munich
», et « dans le parti communiste allemand de ce temps-là..., la part des activistes juifs... était tout à fait disproportionnée », alors que « la
communauté juive dans son ensemble n'accordait à ce parti qu'un soutien insignifiant ». « Des onze membres du CC, quatre étaient des Juifs nantis
d'une instruction supérieure », entre autres Rosa Luxemburg, laquelle écrivit en décembre 1918 : « Au nom des buts suprêmes de l'humanité, notre devise à
l'encontre de nos ennemis doit être : le doigt - en plein dans l'œil ; le genou - sur la poitrine ! » Le soulèvement à Munich eut pour chef un Juif
« à l'allure bohème », le critique théâtral Kurt Eisner. Il fut tué, mais dans la très catholique et conservatrice Bavière, le pouvoir fut pris par « un nouveau
gouvernement d'intellectuels juifs de gauche qui proclamèrent la "République soviétique de Bavière" » (G. Lan-dauer, E. Tôlier, T. Muzam, O. Neirat). Une
semaine plus tard, cette république fut renversée « par un groupe encore plus radical » qui proclama la « Seconde République soviétique de Bavière », avec
à sa tête Eugène Leviné. L'Encyclopédie donne sur ce dernier les précisions suivantes : né à Saint-Pétersbourg dans une famille de marchands juifs,
socialiste-révolutionnaire, il participe à la révolution de 1905, puis acquiert la nationalité allemande, adhère au mouvement Spartakus de Rosa Luxemburg
et Karl Liebknecht pour prendre la tête du gouvernement communiste de Bavière dont font également partie T. Muzam, E. Tôlier et M. Lévine qui, lui,
est originaire de Russie. En mai 1919, la révolte est écrasée. « Que les dirigeants des révoltes communistes écrasées aient été des Juifs, voilà une des
causes principales du regain de l'antisémitisme politique dans l'Allemagne postrévolutionnaire". » Le lien direct entre la République soviétique de Hongrie et notre guerre civile apparaît dans le fait que des unités de l'Armée rouge s'apprêtaient à voler à son secours, mais ne surent pas boucler leurs préparatifs avant sa chute (en août 1919). L'effondrement du si haïssable Empire russe a coûté cher à tous - Juifs y compris. Comme l'écrit G. Landau : « La révolution est en général et toujours
quelque chose d'effrayant, de risqué, de dangereux. En particulier, elle est terrible et dangereuse pour une minorité qui, sous de nombreux rapports, est
étrangère à la masse prépondérante de la population... Une telle minorité doit s'appuyer de toutes ses forces, pour assurer sa survie, sur la loi, sur
l'intangible continuité de l'ordre, sur l'inertie juridique. La désagrégation sociale et le "tout est permis" de la révolution s'abattent immanquablement,
avec une force particulière, précisément sur une telle minorité. » En avril 1917, quand fut créé le parlement ukrainien, les Juifs ne croyaient pas encore à la victoire du séparatisme, laquelle se manifesta dans les élections d'été aux doumas municipales : les Juifs n'avaient alors « aucune raison de voter pour les séparatistes ukrainiens" ». Mais, à partir de juin, quand parut s'édifier un pouvoir ukrainien véritable sous lequel tous seraient apparemment appelés à vivre, des représentants juifs firent leur entrée à la Malaia Rada, un vice-secrétariat aux Affaires de la minorité nationale juive vit le jour (un « ministère juif »), chargé d'élaborer un projet que la société juive ambitionnait depuis longtemps, octroyant « une autonomie nationale spécifique » (chaque nation, y compris la juive, constitue une entité nationale, laquelle peut promulguer des lois selon les besoins et intérêts de ladite nation et recevoir des subsides du Trésor ; quant au représentant de cette entité, il peut faire partie du gouvernement). Le gouvernement ukrainien nouvellement créé adopta au début une attitude généralement bienveillante à l'égard des Juifs, mais, à la fin de 1917, la situation évolua : le projet de loi fut accueilli au Parlement par des quolibets et des marques de mépris, pour être finalement adopté non sans mal en janvier 1918. De leur côté, non sans réticence, les Juifs acceptèrent « le 3e Universel » (9 novembre 1917 : début de la séparation de l'Ukraine d'avec la Russie), craignant désormais l'anarchie, dangereuse pour la population juive, et le morcellement du monde juif russe en plusieurs entités. Les bourgeois juifs se moquaient de la langue ukrainienne, des enseignes en cette langue, ils redoutaient l'ukrainisation, faisaient plutôt confiance à l'État et à la culture russes. Lénine écrivit : les Juifs, tout autant que les Grands-Russiens, « ignorent l'importance du problème national en Ukraine ». Mais on avançait vers la sécession et les députés juifs, à l'exception du Bund, n'osèrent pas voter contre le « 4e Universel » ( 11 janvier 1918 : sécession définitive de l'Ukraine). Sitôt après commença l'offensive bolchevique en Ukraine. Dans leur premier Qomité] C[entral] du P[arti] C[ommuniste] bolchevique] d'U[kraine], concocté à Moscou puis transféré à Kharkov, sous la direction de Georges Piatakov, figuraient entre autres Simon Schwarz et Séraphin Gopner. Une fois établi à Kiev, à la fin de janvier 1918, y furent nommés commissaires : de la ville de Kiev, Grégoire Tchoudnovski ; aux finances, Kreizberg ; à la presse, D. Raichman ; aux armées, Schapiro. « Les noms juifs ne manquaient pas non plus au plus haut sommet des autorités bolcheviques... dans des centres comme Odessa et lékatérinoslav. C'était suffisant pour alimenter les conversations sur les « bolcheviks juifs » et les « Juifs bolcheviques » au sein des unités de l'armée fidèles au Parlement. « Les plaisanteries sur les "traîtres juifs" devinrent monnaie courante » ; « en pleins combats de rue [pour la prise de Kiev], la fraction sioniste interpella l'Assemblée sur les excès antijuifs », avec pour résultat « une joute entre les députés ukrainiens et les représentants des minorités nationales ». C'est ainsi qu'entre les Juifs et les séparatistes ukrainiens commença par se creuser un fossé d'inimitié. Nous avons sous les yeux un livre-album. Les Pogroms antijuifs : 1918-1921. Il a été confectionné en 1923 à la demande du Comité social juif
d'aide aux victimes des pogroms, mais n'a paru qu'en 1926. (L'année de sa parution permet de comprendre pourquoi ce livre ne parle pas du tout des
pogroms fomentés par les Rouges ; il est entièrement consacré au « rôle joué par l'armée de Pétlioura et les armées blanches et polonaises dans la
bacchanale des pogroms de cette période.) Tournons-nous à présent vers le camp des Blancs. On aurait pu penser que dans la guerre civile, ce serait non sous l'oppression rouge, mais bien chez les Blancs qu'auraient pu subsister dans une certaine mesure des potentialités démocratiques : chez Dénikine, chez Wrangel, il n'y avait pas que des monarchistes ni que des nationalistes de différentes nationalités, mais aussi de nombreux reliquats de groupes libéraux de toutes tendances, voire des socialistes de diverses nuances - tous ceux qui se montraient intransigeants envers le bolchevisme. Il en allait de même sur le front oriental avant que Koltchak ne prenne le pouvoir. Mais, s'il en était ainsi, pourquoi les Juifs qui partageaient les mêmes orientations et les même sympathies n'y auraient pas trouvé leur place ? C'est qu'en raison de la tournure fatale et irrémédiable prise - par la faute de l'un et l'autre camp - par les événements ultérieurs, l'accès des Juifs à l'Armée blanche se trouva barré. L'Encyclopédie juive nous apprend que, tout au début, « de nombreux Juifs de Rostov soutenaient le mouvement des Blancs ; le 13 décembre 1917, A.Alpérine, négociant important, versa à l'ataman du Don A.Kalédine 800 000 roubles réunis par les Juifs de Rostov pour l'organisation des armées cosaques qui combattaient le pouvoir soviétique. Mais voici un autre son de cloche, toujours de Rostov : quand le général Alexéiev cherchait à réunir son tout premier détachement (c'était également en décembre 1917), il eut besoin d'argent et en demanda, sans vouloir procéder à des réquisitions, à la bourgeoisie de Rostov et de Nakhitchévan, en majorité composée de Juifs et d'Arméniens. Les richards de Rostov ayant refusé, on ne put réunir qu'une somme dérisoire, aussi Alexéiev fut-il contraint de mener la « Campagne des glaces », en plein hiver, avec un détachement qui n'était pas du tout équipé. Et, plus tard : « À tous les appels de l'Armée des Volontaires, la population a répondu en donnant des clopinettes, mais quand survenaient en ces mêmes endroits les bolcheviks, à la première injonction elle apportait des millions de roubles sonnants et trébuchants et des magasins entiers de marchandises. » (Et quand, à la fin de 1918, l'ex-Premier ministre G.Lvov, maintenant réduit à quémander de l'aide, se rendit à Washington et à New York et y rencontra une délégation de Juifs américains, il n'en reçut aucune promesse d'assistance.) Il est vrai, Pasmanik cite une lettre selon laquelle, à la fin de 1918, « plus de trois millions et demi de roubles... ont été réunis uniquement dans un
cercle fermé de Juifs », moyennant « promesses et assurances du commandement blanc de faire montre d'une attitude bienveillante à l'égard
des Juifs ». Nonobstant, on édicta un arrêté interdisant aux Juifs d'acheter des terres dans la région de la mer Noire (en raison de « la spéculation effrénée de
plusieurs individus appartenant à la nation juive ») - mais cette mesure fut bientôt abrogée. Mais l'on sait que de nombreux Blancs n'encourageaient guère les Juifs neutres ni même ceux qui sympathisaient avec eux : en raison de la
participation de trop nombreux autres Juifs aux côtés des Rouges, les Blancs se défiaient de plus en plus des Juifs, voire pestaient contre eux. Une récente
étude à caractère scientifique nous apprend que, « dans sa première année d'existence, le mouvement des Blancs était pratiquement exempt de tout
antisémitisme (du moins de ses manifestations de masse) et que des Juifs figuraient dans les rangs de l'Armée des volontaires ! Mais, en 1919 (...), les
choses changèrent radicalement. En premier lieu, après la victoire de l'Entente sur l'Allemagne, le sentiment partagé par la plupart des Blancs, que les
Allemands favorisaient le bolchevisme, laissa la place au mythe selon lequel c'étaient les Juifs qui constituaient le principal soutien du bolchevisme. En
second lieu, ayant occupé l'Ukraine, les Blancs avaient subi l'influence du furieux antisémitisme local, ce qui entraîna leur participation à des débordements
antijuifs. » D. Linski, qui servit dans l'Armée blanche, écrit avec une grande force d'âme : « Les Juifs avaient une possibilité unique de se battre pour la terre russe, de sorte qu'une fois pour toutes les calomniateurs cessent de prétendre que la Russie n'est pour les Juifs qu'un espace géographique, et n'est pas pour eux leur patrie. » En fait, « il n'y avait et ne pouvait y avoir d'autre choix : la victoire... des forces opposées au bolchevisme devait mener, à travers les souffrances, à la renaissance de tout le pays, et, entre autres, à celle du peuple juif... Les Juifs devaient s'impliquer entièrement dans la cause russe, lui faire don de leurs vies et de leurs moyens. Sous les taches noires de sa tunique blanche, il fallait percevoir l'âme pure du mouvement blanc... Dans les rangs de cette armée où l'on comptait beaucoup de jeunes Juifs, au sein de cette armée qui se serait appuyée sur un vaste soutien financier des Juifs, l'antisémitisme aurait perdu son souffle et le mouvement des pogroms aurait rencontré des forces internes qui s'y seraient opposées. Oui, les Juifs auraient dû soutenir l'armée russe lancée dans une action héroïque et immortelle pour la terre russe... Les Juifs ont certes été écartés de la participation à cette action héroïque en faveur de la cause russe, mais les Juifs avaient le devoir d'écarter ceux qui les écartaient ! » Tout cela, il l'écrit « en se fondant sur la pénible expérience de sa participation au mouvement des Blancs. Quels qu'eussent été les aspects difficiles et sombres de ce mouvement, nous inclinons avec piété et admiration nos têtes découvertes devant le fait unique et digne de respect que représentait la lutte contre cette honte de l'histoire russe qu'on a appelé par commodité... révolution russe ». Il s'agissait d'« un grand mouvement pour la défense des valeurs impérissables de l'humanité». Cependant, l'Armée blanche n'aidait guère les Juifs qui la rejoignaient. Que d'humiliations durent subir des hommes comme le médecin Pasmanik en
adhérant à l'Armée blanche (provoquant l'indignation de nombreux Juifs aux yeux desquels il était censé avoir rallié « les rangs des fauteurs de pogroms »)
! Systématiquement, l'Armée des volontaires refusait d'accueillir dans ses rangs les enseignes et les élèves-officiers juifs, y compris ceux qui, en octobre
1917, avaient vaillamment combattu les bolcheviks. «Ce fut un sévère coup moral porté aux Juifs. » Lévine conteste : « On attribue à tout le mouvement les vues d'une seule de ses composantes - les fauteurs délibérés de pogroms », alors que « le mouvement des Blancs était complexe, il réunissait des tendances... souvent diamétralement opposées. » Et « compter sur les bolcheviks, se cacher derrière leur dos par crainte de ces mêmes pogroms..., est une folie manifeste... Le Juif dit : ou bien les bolcheviks, ou bien les pogroms, alors qu'il devrait dire : plus longtemps les bolcheviks resteront au pouvoir, plus près nous serons de notre perte». N'empêche que l'invective «judéo-communistes » affleurait aux lèvres des propagandistes blancs. À tout cela Wrangel mit fin en Crimée ; il n'y eut rien de tel là-bas. (Et même à l'archiprêtre Vostokov Wrangel interdit personnellement de
prononcer ses sermons antisémites.) Et, cependant, les pogroms ne cessèrent pas, ce qui explique dans une large mesure la faiblesse de l'aide que l'Occident réticent accorda aux armées blanches. -
D'autant que les calculs de Wall Street conduisaient naturellement à soutenir les bolcheviks, sans doute les futurs maîtres des richesses russes. Du reste, la tendance
aux États-Unis et en Europe allait toute dans le sens d'une sympathie envers les bâtisseurs du « Monde nouveau », leur projet grandiose et leur chantier social
immense. Ce qu'avaient apporté les maigres forces d'occupation de l'Entente, un diplomate aussi sérieux que le prince G. Troubetskoï a pu l'observer sur le tas en
1919, à Odessa où venait de débarquer l'armée française : « La politique des Français dans le sud de la Russie et leur attitude à l'égard des problèmes de
l'État russe frappaient par leur confusion et par une mauvaise compréhension de ce qui se passait alentour. » Que de destinées disloquées derrière ces chiffres ! Reculant sous la pression des Allemands, les troupes rouges mirent à sac les hameaux juifs qu'ils rencontraient sur leur passage. » Ne perdons pas de vue non plus le climat général de la guerre civile : « C'était le temps des Troubles au sens propre du terme - une anarchie totale. Tout un chacun tuait, pillait ; qui le voulait et le pouvait s'attaquait à qui il voulait... La populace déchaînée lynchait des centaines, des milliers d'officiers de l'armée russe. Les familles de propriétaires terriens étaient exterminées..., les propriétés livrées aux flammes, les objets de valeur pillés ou détruits. Les jugements sommaires faisaient rage dans les rues des villes. Les propriétaires de fabriques et d'usines étaient chassés de leurs entreprises. Des dizaines de milliers d'êtres humains furent passés par les armes, pour la plus grande gloire de la révolution prolétarienne, sur toute l'étendue de la Russie..., d'autres milliers croupissaient en otages dans la puanteur fétide des prisons. Ce n'était ni un délit ni un acte quelconque qui faisait tomber la hache sur la nuque, mais l'appartenance à une classe, à une couche sociale déterminée. Dans ces conditions, quand des groupes entiers d'êtres humains étaient voués à la mort, il eût été étonnant qu'on ne s'en prît pas aussi au groupe des "Juifs". La malédiction de ce temps venait de ce qu'on pouvait déclarer nuisible une classe, une catégorie sociale, une nationalité. Condamner toute une classe sociale à l'extermination, c'est une révolution ; tuer ou piller des Juifs, c'est un pogrom. Le pogrom des Juifs perpétré dans le sud de la Russie fut une composante du pogrom subi par la Russie tout entière » Tel fut le lot malheureux de tous les peuples de Russie, y compris des Juifs russes après que ces derniers eurent la chance d'obtenir l'égalité des droits à la suite d'une révolution née dans l'azur d'un mois de mars. Autant la sympathie de larges couches de Juifs russes à l'égard du camp bolchevique que l'attitude de l'Armée blanche envers les Juifs hypothéquèrent puis effacèrent le bien qu'aurait pu apporter une éventuelle victoire des Blancs : une évolution raisonnable de l'État russe. |
Chapitre 17 - Dans l'émigration entre les deux guerresA la suite du coup d'Octobre et de la guerre civile, des centaines et des centaines de milliers de citoyens russes émigrèrent, les uns reculant devant
l'ennemi, d'autres fuyant le pays. On trouvait parmi eux tous les rescapés de l'Armée blanche et une partie des Cosaques. La noblesse de souche, qui ne
s'était guère manifestée dans les années décisives de la Révolution, se réfugia également à l'étranger ; sa richesse, elle l'avait possédée dans ses terres, ses
domaines - et les anciens exploitants agricoles qui arrivaient en Europe se firent (du moins ceux qui n'avaient pu emporter d'objets précieux) chauffeurs
de taxi ou serveurs de restaurant. On trouvait aussi des industriels, des financiers dont beaucoup avaient de l'argent à l'étranger. Et de simples
citadins, souvent dépourvus d'instruction, mais qui, en leur âme et conscience, ne pouvaient rester sous les bolcheviks. A Paris, de 1920 à 1940, paraissait la revue politique et littéraire la plus influente, Sovremennye zapiski (« Annales contemporaines »), fondée et dirigée par des socialistes-révolutionnaires : N.Avksentiev, I.Fondaminski-Bounakov, V. Roudnev, M. Vichniak et A. Goukovski ; « sur les cinq rédacteurs, note Sédykh, trois étaient juifs. Dans les 70 numéros des Annales contemporaines, nous trouvons des textes littéraires, des articles sur les sujets les plus divers et des souvenirs d'auteurs juifs ». lllioustrirovannaia Rossia (« La Russie illustrée »), qui a « donné à ses lecteurs, en guise de suppléments, 52 volumes d'auteurs russes classiques ou de l'émigration », avait été fondée par M. Mironov, un journaliste de Saint-Pétersbourg, puis, à partir de 1922, fut dirigée par B. Gordon (naguère propriétaire de la Banque La Région d'Azov). (Dans le milieu littéraire de l'émigration figuraient des noms russo-juifs importants : Marc Aldanov, Semen Iouchkévitch et Jabotinski, J. Aichenwald, M. Tsétline (Amari) déjà cités, mais la vie littéraire n'entre pas dans le propos de cet ouvrage : c'est en soi un vaste thème à part.) Il y a lieu d'attirer ici l'attention sur la personnalité et le destin d'Ilya Fondaminski (né en 1880). Originaire d'une famille aisée de négociants, marié jeune à la petite-fille d'un marchand de thé millionnaire (V. Vysotski), Fondaminski, en adhérant au parti tout récemment créé des socialistes-révolutionnaires, « fait don d'une grande part de son propre argent et de la dot de sa femme à la cause de la révolution » en vue d'un achat d'armes. En 1905, il donne l'impulsion initiale à la grève générale en Russie et participe à l'état-major S.-R. qui dirige la rébellion. En 1906, il émigré à Paris où il devient l'intime de D.Mérejkovski et de Zénaïde Hippius, et montre de l'intérêt pour le christianisme. Il rentre à Petrograd en avril 1917. En été 1917, il est commissaire de la flotte de la mer Noire, puis député à l'Assemblée constituante ; après la dissolution de celle-ci, il entre en clandestinité. En 1919, le voici de nouveau émigré en France - où il va résider durant les années qui font l'objet de ce chapitre. Il met dans la rédaction des Annales contemporaines beaucoup de son âme. et y publie une série d'essais intitulée Les Voies de la Russie. Il joue un rôle important dans la vie culturelle de l'émigration, soutient par tous les moyens les écrivains et poètes russes. Il réussit même à créer à Paris un Théâtre russe. « Pour ce qui est de l'énergie, de l'éclectisme, de la ténacité et de la générosité... il n'avait pas son pareil parmi les émigrés. » Il s'éloigne des positions socialistes-révolutionnaires pour devenir démocrate-chrétien. Avec G. Fedotov et F. Stépoun dont les idées lui sont proches, il publie la revue démocrate-chrétienne La Nouvelle Cité. « Il tend de plus en plus, dans ces années-là, vers l'Orthodoxie.» « E n juin 1940, il fuit Paris devant les troupes allemandes, mais y revient pour être arrêté en juillet 1942 et envoyé au camp de Compiègne », près de Paris, « où il reçoit le baptême-Courant 1942, il est déporté à Auschwitz où il va périr ». Pour ce qui est des problèmes proprement juifs, l'organe le plus important, entre 1920 et 1924, a été l'hebdomadaire Evreiskaia tribouna (« Tribune juive
»), publié à Paris en langues française et russe avec la participation active de M. Vinaver et S. Pozner. Y collaboraient aussi d'autres journalistes
mentionnés plus haut. Ceux qui étaient partis peu après l'arrivée au pouvoir des bolcheviks ne pouvaient imaginer la bacchanale diabolique qui se déchaînait en Russie. 11
semblait impossible d'ajouter foi aux bruits qui en parvenaient. Mais les publicistes démocrates russes (A. Tyrkova-Williams, membre du parti K.D. ;
la socialiste E. Kouskova, exilée en 1922 ; le S.-R. Maslov, qui avait fui la Russie), l'un après l'autre s'attachèrent à faire savoir par voie de presse - à la
stupeur des émigrés - qu'en Russie soviétique l'antisémitisme populaire faisait de rapides progrès : « La judéophobie est l'un des traits dominants du visage
de la Russie actuelle. C'en est peut-être même le trait le plus accusé. La judéophobie est partout : au nord, au sud, à l'est, à l'ouest. Rien n'en prévient :
ni le niveau de développement culturel, ni l'appartenance au parti, ni la nationalité, ni l'âge... Même l'appartenance au monde juif ne constitue pas une
garantie. » Un an plus tard, Biekerman écrivit dans le même sens : « Les vagues de la judéophobie déferlent aujourd'hui sur les pays et les peuples, et la proximité d'un
reflux ne se fait pas encore sentir » ; « non pas seulement en Bavière ou en Hongrie..., ni seulement dans les pays qui se sont constitués à partir des décombres de
l'ex-Grande Russie..., mais aussi dans les pays épargnés par les troubles et séparés de la Russie par des continents et des océans... Des savants japonais sont venus
en Allemagne étudier la littérature antisémite : jusque dans des îles éloignées d'où les Juifs sont pratiquement absents, on montre de l'intérêt pour nous...
Telle est précisément la judéophobie : la peur des Juifs en tant que force destructrice. Et la preuve matérielle qui effraie et durcit les positions réside
dans le triste destin de la Russie ». « La nécessité de se défendre » fut également ressentie avec acuité par les Juifs, l'Europe et l'Amérique ayant été inondées dès avant la guerre par les
énormes tirages de ces Protocoles des sages de Sion qui, de façon inattendue, se diffusèrent en un clin d'œil : cinq éditions en Angleterre, plusieurs en
Allemagne et en France, un demi-million d'exemplaires aux Etat-Unis, imprimés par Henry Ford. « Le succès inouï des Protocoles, traduits en
plusieurs langues, montrait combien nombreux étaient les gens persuadés que la révolution bolchevique était une révolution juive". » L'historien anglais
Norman Cohn constate : « Dans les années qui ont suivi immédiatement la Première Guerre mondiale, quand les Protocoles ont émergé du brouillard et
retenti dans le monde entier, de nombreuses personnes parfaitement sensées les ont pris tout à fait au sérieux. » Leur authenticité fut reconnue par le
Times et le Morning Post, mais, dès août 1921, le Times publiait une série d'articles de son correspondant à Istanbul, Philip Greyvs, qui firent sensation
en révélant que dans les Protocoles, de larges emprunts avaient été faits au pamphlet politique de Maurice Joly qui avait pris pour cible Napoléon III
(Dialogue en enfer entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique machiavéliste au 19e siècle, 1864). A l'époque, tous les exemplaires de ce
pamphlet avaient été saisis et confisqués par la police française.
Mais «l'année 1918 a été une année charnière dans l'histoire des Protocoles ». Après la prise de pouvoir des bolcheviks, après l'assassinat de
la famille impériale, et dans le déferlement de la guerre civile, l'intérêt pour les Protocoles s'est brusquement réveillé jusqu'à devenir un phénomène de
masse. Les départements de l'Osvag les ont publiés et republiés à Novotcherkassk, Kharkov, Rostov-sur-le-Don, Omsk, Khabarovsk,
Vladivostok. Ils ont reçu une large diffusion et dans la population et dans l'Armée des volontaires (plus tard dans certains milieux de l'émigration, en
particulier à Sofia et à Belgrade). En effet, le « problème juif » ne pouvait être résolu par des articles ou des livres. Car quelle était la nouvelle situation concrète des Juifs,
au cours des années 20, en Pologne et dans les pays Baltes ? Bien que, dans ceux-ci, les Juifs aient réussi pendant
plusieurs années à sauvegarder des positions influentes dans le commerce et l'industrie, ils n'en étaient pas moins soumis à la pression de la société. « Une bonne
moitié des Juifs russes s'est retrouvée dans les nouveaux États séparés de la Russie... Ces nouveaux États cultivent avec d'autant plus de zèle le
nationalisme qu'il sont moins assurés de leur stabilité». Là, «les Juifs se sentent entourés par un monde hostile et d'une activité inlassable. Tantôt l'on
exige que dans les écoles supérieures il n'y ait proportionnellement pas plus de Juifs que dans l'armée..., tantôt c'est dans la vie quotidienne que l'atmosphère
s'alourdit à tel point que le Juif étouffe... Chez ces peuples devenus indépendants, c'est la société elle-même qui fait la guerre aux Juifs : étudiants,
militaires, partis politiques - et la rue ». Et Biekerman de conclure : « Le Juif qui s'était décarcassé pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'est
fabriqué des contraintes : une plus grande dépendance vis-à-vis de la vie d'autrui. » « La situation des Juifs en Lettonie, en Estonie et en Lithuanie est
proprement tragique. Les opprimés d'hier ont eu vite fait de jouer le rôle d'oppresseurs, et des oppresseurs plébéiens à l'extrême, qui n'ont nullement
honte de leur grossier manque de culture. » La Russie soviétique s'est enfoncée après la guerre civile dans un mutisme profond. De là et pour des décennies - toutes les voix indépendantes ayant été
étouffées - on n'entendit plus que la claironnante voix officielle. L'émigration bouillonnait avec d'autant plus de passion. Tout son éventail, depuis les
anarchistes jusqu'aux monarchistes, était éclairé par des lueurs de souffrance et d'intenses discussions : qui donc est responsable, et dans quelle mesure, de
tout ce qui est advenu ? Toutefois, le cas de l'écrivain Gorianski, un Juif émigré dépeint dans le feuilleton humoristique d'un journal soviétique avec force moqueries, retient
l'attention. En 1928, Babel, à cette époque déjà passablement glorifié (et non moins loué pour ses accointances avec la Tchéka), « séjournait provisoirement
à Paris » en quête d'inspiration littéraire : il fait un tour au café La Rotonde et, apercevant un vieil ami (qu'il avait sans doute connu à Odessa),
lui tend généreusement la main : « Salut, Gorianski ! » Gorianski se lève et se détourne avec mépris de la main tendue. Quelle attitude avoir alors envers les Juifs bolcheviques ? Pour I. M.Biekerman : « 'Bon sang ne saurait mentir' - c'est ainsi qu'on
peut définir l'attitude de l'opinion publique juive à l'égard des bolcheviks issus de notre milieu et vis-à-vis de leur déviance diabolique. Ou, pour parler un
langage plus moderne : les Juifs ont bien le droit d'avoir leurs bolcheviks » ; « cette revendication, je l'ai entendue mille fois » ; lors des réunions à Berlin de
Juifs émigrés, « à la tribune montaient l'un après l'autre un honorable K.-D., un simple démocrate, un sioniste, tous pour affirmer ce droit des Juifs à avoir
leurs bolcheviks », en somme « une déclaration de leur droit à pareille monstruosité ». L'objectif qu'ils s'assignent et leur état d'esprit sont décrits par eux dans les termes suivants. Pasmanik : « L'inexprimable douleur du Juif et la lancinante
tristesse du citoyen russe » ont dicté ce travail. « Il n'a pas été facile d'élaborer une attitude équilibrée vis-à-vis des problèmes russes et juifs en relation avec
les sinistres événements des dernières années. Nous... avons essayé de concilier les intérêts de la Russie renaissante et du monde juif russe qui
souffre'''. » Linski : « Ils sont infiniment malheureux », ceux qui, « tout en reconnaissant leur appartenance au peuple juif, se considèrent avec non moins
d'intensité comme russes ». Elle est tellement plus facile, la situation de ceux chez lesquels « l'un des flux de la conscience s'est tari, de telle façon
qu'ils se sentent soit exclusivement juifs, soit exclusivement russes : sur le champ tragique de l'expérience russe, leur position s'en trouve simplifiée...
Les viles années de la révolution ont étouffé... les pousses apparues avant la guerre et qui permettaient d'espérer un
rapprochement des mondes juif et russe » ; aujourd'hui, « ces deux mondes se repoussent vigoureusement ». Lévine : « II nous appartient de discerner de façon
consciencieuse et objective les causes et les limites de la participation des Juifs à la révolution... Ce... qui pourrait avoir une certaine influence
sur les rapports à venir entre Russes et Juifs. » Les auteurs du recueil recommandaient à juste titre aux Russes de ne pas confondre le sens de la révolution
de Février avec la part prise à celle-ci par les Juifs. Biekerman avait même tendance à minimiser cette participation
(du reste, la plupart des contemporains n'avaient pas une idée bien précise des rôles respectifs du Comité exécutif du Parti social-démocrate russe et du Gouvernement
provisoire). Toutefois, estimait-il, après Octobre « le droit d'avoir ses bolcheviks ne pouvait qu'entraîner l'obligation d'avoir sa droite et son extrême droite,
diamétralement opposées aux dits bolcheviks ». Pasmanik : « Le communisme bolchevique sous tous ses aspects et toutes ses formes... est un ennemi acharné et
constant du judaïsme, car il est par-dessus tout l'ennemi de la personne en général et de l'homme cultivé en particulier. » « Liés par des liens étroits et
particuliers à notre patrie, à son régime, à son économie, à sa culture - nous ne pouvons filer des jours heureux quand, autour de nous, tout s'écroule. »
Notons que ces auteurs n'ont pas été les seuls à expliquer pourquoi les Juifs russes (et désormais les émigrés) doivent lutter contre le bolchevisme. Voici
ce qu'on écrivait dans Tribune juive : « Au cas où le bolchevisme serait balayé en Russie par une tempête d'indignation populaire, les Juifs pourraient
aux yeux des masses être considérés comme responsables d'avoir prolongé l'existence du bolchevisme... Seule une participation active des Juifs à la lutte
pour la liquidation du bolchevisme garantirait le bonheur du monde juif dans l'œuvre commune visant au salut de la Russie. » (Et le Désastre en effet approchait, mais pas de ce côté-là.) Naturellement, à l'extrême fin du 20e siècle, nous pouvons aisément réfuter ces prédictions, ne serait-ce que pour des raisons matérielles : les Juifs
d'origine russe ont pu bénéficier sur cette Terre de suffisamment d'espace, un État juif s'est constitué et s'est affermi, alors que la Russie, elle, gît dans le
chaos, impuissante et humiliée, tant et si bien que les avertissements des auteurs du recueil voulant que l'on tienne compte de la Russie, paraissent fort
exagérés - une prophétie manquée. Il nous échoit cependant d'y réfléchir dans cet ordre spirituel qui, de façon si inattendue, a lié nos deux peuples dans
l'Histoire. Dans l'histoire des rapports entre Juifs et Russes, je ne connais rien de comparable à ce recueil : La Russie et les Juifs. Pour les Juifs de l'émigration,
il a fait l'effet d'une bombe. Imaginons un peu combien il fut douloureux d'entendre ces paroles de la bouche de Juifs, de l'intérieur du monde juif. Parmi ses travaux les plus importants, signalons : Choutovskaia koultoura (« Une culture bouffonne »), in Nach Den, 1908 ; l'article « Le crépuscule de l'Europe », in Severnye Zapiski (« Annales du nord »), 1914, n° 12, qui anticipe plusieurs des thèmes qui ont fait la gloire universelle d'Oswald Spengler, puis un livre qui porte le même titre (Berlin, 1923) ; Les Relations polonojuives (Petrograd, 1915), «Dépasser le mal», (in Troudy rousskikh outchenykh za granitsei, t. 2, Berlin, 1923) ; « Le Byzantin et le Juif», in La Pensée russe, 1923, n° 1-2 ; «Thèses contre Dostoïevski », in Les Nombres, livre 6, Paris 1932 ; « Épigraphes » (Berlin, 1927). Beaucoup de ce qu'il a écrit n'a pas retenu l'attention de ses contemporains. A cause de son esprit conservateur, n'a pas obtenu les faveurs de l'intelligentsia progressiste. Penseur d'une grande profondeur. Sur D. Linski (qui, pendant la guerre civile, avait combattu dans l'Armée blanche) et sur V. Mandel (participant actif aux réunions politiques de
1907-1918 en Russie, émigré à Berlin, mort en 1931), nous n'avons pu trouver aucun renseignement significatif. On ne peut dire non plus que les Juifs européens ou émigrés ailleurs n'aient pas du tout prêté l'oreille à ce genre d'interprétations ou d'avertissements.
Quelques années auparavant, en 1992, une autre discussion vit le jour. Dans la revue Rassvet (« L'Aube »), qui venait de reprendre sa publication, le
nationaliste G. Schekhtman confiait qu'il ne comprenait pas comment l'intelligentsia des autres nations pouvait ne pas être nationaliste. L'intelligentsia
appartient nécessairement à sa nation et ressent ses souffrances. Le Juif ne peut pas être « un démocrate russe », il est naturellement « un démocrate juif
». Impossible d'admettre une double appartenance, nationale et démocratique. Et si l'intelligentsia russe « ne ressent pas son appartenance nationale »
(Herzen), c'est uniquement parce qu'elle n'a pas encore eu « l'occasion ou le besoin d'avoir une perception douloureuse et aiguë de son existence nationale,
de s'en préoccuper. Mais voilà que ce moment-là est arrivé ». Désormais, l'intelligentsia russe « doit rejeter ses prétentions à représenter l'"ensemble de
la Russie", de celle-ci il lui faut prendre conscience de son caractère démocratique grand-russe" ». |
Chapitre 18 - Les années vingt
M. Agourski estime que les chiffres avancés par Larine sont « nettement au-dessous de la réalité ». Et il ajoute : ces évolutions démographiques ont
porté atteinte aux « intérêts fondamentaux de la population russe ». Pendant le communisme de guerre, « avec l'interdiction du commerce
privé et les restrictions imposées aux petits artisans », appliquées avec une rigueur particulière aux « ci-devant » et selon le critère de l'« origine sociale
», apparut une nouvelle catégorie de population, les « déchus » (i.e. ceux qui étaient déchus de leurs droits civiques). Ainsi nombre de Juifs furent-ils «
privés de leurs droits et réduits au statut de "déchus" ». Pour autant, « la migration des Juifs de Biélorussie vers les grands centres de l'URSS, principalement
Moscou et Leningrad », ne se ralentit pas. Ils y étaient accueillis par des parents ou d'anciens habitants du même village qui n'avaient pas été
frappés par ces mesures.
Voici ce qu'on peut lire dans l'Encyclopédie juive : « En l'absence de toute discrimination nationale..., 15,4% des étudiants inscrits dans les établissements
d'enseignement supérieur de l'URSS en 1926-1927 étaient juifs, ce qui représentait une proportion très supérieure à celle de la population juive dans l'ensemble du
pays. » Après quoi, les étudiants juifs, « grâce à leur haut niveau de motivation », devançaient sans difficulté leurs camarades d'origine prolétarienne, mal préparés
aux études, et accédaient tout droit à la carrière universitaire. C'est ce qui explique avant tout la place prééminente tenue pendant de longues décennies par les Juifs
dans la vie intellectuelle soviétique. G. Aronson note que « cette facilité d'accès à l'enseignement supérieur ou spécialisé eut pour conséquence non seulement de
former de nombreux Juifs aux professions de médecin, d'enseignant et surtout d'ingénieur et de technicien supérieur, mais de leur ouvrir la voie de l'enseignement
et de la recherche universitaire » dans les divers instituts de recherche scientifique qui se mirent à pulluler par la suite. Au début des
années 20, ce ne fut pas un savant qui dirigea la recherche scientifique, mais un responsable bolchevique, Martin Mandelstam-Liadov.
Ces propos de Boukharine venaient en réponse au discours très remarqué que le professeur Y.V.Klioutchnikov, autrefois membre du parti K.-D.,
prononça en décembre 1926 au cours d'un « meeting sur la question juive » au Conservatoire de Moscou : « On observe chez nous des formes de
hooliganisme qui sont... monstrueuses. Elles trouvent leur source dans l'offense qui est faite au sentiment national [des Russes]. Dès la révolution de
Février [1917], l'égalité des droits avait été accordée à tous les citoyens de Russie, y compris aux Juifs. La révolution d'Octobre est allée encore plus
loin. La nation russe a fait preuve de son sens du sacrifice. On observe un certain déséquilibre entre le nombre global [des Juifs] en URSS et les places
occupées actuellement par les Juifs dans nos villes... Nous sommes chez nous, dans notre cité, et voilà qu'on vient nous envahir. Quand les Russes
voient comment d'autres Russes - femmes, vieillards, enfants - font la queue pendant dix heures dans le froid ou sous la pluie devant les magasins d'Etat,
et qu'ils comparent cela avec les boutiques relativement bien approvisionnées [des Juifs], ils en conçoivent du mécontentement. Tout cela est d'un effet
désastreux... Il faut en tenir compte. Il y a là une terrible disproportion au niveau de l'administration aussi bien que de la vie de tous les jours et en
d'autres domaines... Encore, s'il n'y avait pas de crise du logement à Moscou - mais des gens s'entassent dans des lieux où il est impossible de vivre et, dans
le même temps, on en voit d'autres qui affluent de province et occupent des logements. Ces nouveaux venus sont des Juifs... On assiste à une montée du
mécontentement et de l'attention portée à l'appartenance nationale, et l'inquiétude grandit parmi les autres nationalités. Il ne faut pas ignorer cela.
Ce qu'un Russe dira à un autre Russe, il ne le dira pas à un Juif. On en vient à répéter parmi les masses laborieuses qu'il y a trop de
Juifs à Moscou. Prenez cela en compte, mais ne dites pas que c'est de l'antisémitisme. »
Larine : « Nous ne dissimulons pas l'augmentation de la population juive à Moscou et dans d'autres grandes villes », elle « sera également inévitable à
l'avenir » ; il prédit alors la venue de 600 000 Juifs supplémentaires en provenance d'Ukraine et de Biélorussie. « Il ne faut pas considérer ce
phénomène comme quelque chose de honteux, que le Parti devrait dissimuler... Il faut faire comprendre au monde ouvrier que quiconque se
déclare en public contre la venue de Juifs à Moscou... est, consciemment ou non, contre-révolutionnaire. » La même publication officielle dans les colonnes de la Pravda indique qu'avec leurs 5,2 %, les Juifs occupaient la troisième place dans le Parti après
les Russes (72 %) et les Ukrainiens (5,9 %) ; à la quatrième place venaient les Lettons (2,5 %), puis c'étaient les Géorgiens, les Tatars, les Polonais, les
Biélorusses. Ils occupaient aussi un rang très élevé pour ce qui est du nombre de membres du Parti par rapport à la population : chez les Russes : 3,8
communistes pour mille habitants ; chez les Juifs, 8,1.
D'autres, nombreux, n'apparaissaient jamais en public. Semion Schwarz dirigea la Tchéka d'Ukraine pendant la guerre civile. Son collègue Evseï
Schirwindt allait prendre la tête, dix ans durant, de la Direction générale des lieux de détention de l'URSS. - On comprend que les agents de
renseignement de la Tchéka soient restés dans l'ombre, tel Grimmeril Heifets qui fut en mission à l'étranger de la fin de la guerre civile à la fin de la
Seconde Guerre mondiale, ou Sergeï Spiegelglas : agent de la Tchéka dès 1917, il en gravit les échelons jusqu'à devenir chef du département extérieur
du NKVD, et fut par deux fois décoré de la Médaille du Tchékiste émérite. D'autres, en revanche, comme Albert Stromine-Stroïev, ne prirent guère du
galon à siéger au sein de la commission d'épuration de l'Académie des sciences de Leningrad et à « procéder à l'interrogatoire des savants lors de
1'"affaire de l'Académie" en 1929-1931 ». Unschlichte, lui, ne changea pas de nom. Ce frère slave est devenu un véritable père pour le peuple russe : l'avion de combat qui fut construit grâce aux fonds des sociétés paysannes d'entraide - c'est-à-dire avec les derniers sous extorqués aux gens des campagnes - porte son nom. Les paysans auraient été bien incapables de le prononcer et pensaient certainement qu'il était juif, alors qu'il était polonais. La question juive s'en trouve reléguée ici au second plan, et nous devons nous souvenir qu'elle ne résume pas tout, qu'elle n'explique pas la puissance destructrice de la révolution, mais ne fait qu'en accuser les traits. Et c'est bien ce qui se passait dans la cervelle du paysan russe quand il entendait cette foultitude de noms qu'il était bien incapable de prononcer - du Polonais Dzerjinski au Letton Vatsetis. Les Lettons, tiens, justement, voilà un thème que l'on pourrait développer, et la liste en est longue : des tirailleurs qui dispersèrent l'Assemblée constituante puis assurèrent la protection des dirigeants du Kremlin pendant toute la guerre civile, de Hekker qui écrasa le soulèvement de Iaroslav, à toute une kyrielle de hauts responsables soviétiques - Roudzoutak, Eïsmont, Eïkhé, Eïchmans, Karlkine, Kaktyn, Kissis, Knorine, Skoudré (qui participa à la repression de Tambov), les tchékistes Peters, Latsis (il convient de leur adjoindre un Lithuanien, le « tchékiste émérite » I. Ioussis) - et cette liste-là ne sera close qu'en 1991 (Pougo...) Et si l'on tient absolument à distinguer les Russes des Ukrainiens, comme ces derniers l'exigent aujourd'hui, alors il faut citer des dizaines de noms de hauts dirigeants ukrainiens, actifs du tout début du régime bolchevique jusqu'à sa disparition. Non, à cette époque, tout le pouvoir n'était pas entre les mains des Juifs. Non ! Le pouvoir était plurinational. Et il comprenait bon nombre de Russes. Mais, bien que sa composition fût très hétérogène, ce pouvoir se rassemblait autour de positions délibérément antirusses, autour d'une commune volonté de détruire l'État russe, les traditions russes. Mais alors pourquoi - malgré cette orientation antirusse du pouvoir, et la bigarrure plurinationale de ses bourreaux -, pourquoi, en Ukraine, en Asie centrale, a fortiori dans les pays Baltes, c'est précisément chez les Russes que le peuple voyait ses oppresseurs ? Parce qu'ils étaient des étrangers. Un compatriote reste un compatriote, même si c'est votre bourreau. Un étranger, lui, reste à jamais un étranger. Et même si tous ces ravages ne peuvent s'expliquer par des racines ou des motifs nationaux, il n'en demeure pas moins qu'une question se pose à propos de la Russie des années 20, celle-là même que, bien des années plus tard, Léonard Shapiro formula en ces termes : pourquoi « quiconque avait le malheur de tomber entre les mains de la Tchéka était-il presque sûr de se trouver face à un juge d'instruction juif, ou d'être fusillé sur son ordre » ? Mais combien éloignées de toutes ces interrogations sont tant de plumes contemporaines - jusqu'à maintenant encore ! Des auteurs juifs mettent toute leur diligence à déterrer et publier de longues listes de dirigeants juifs de l'époque. C'est avec une pointe de fierté - plutôt insolite - que la revue Aleph publie, dans son article « Les Juifs au Kremlin », la liste, pour l'année 1925, des Juifs qui occupèrent des fonctions administratives importantes au sein du Soviet des commissaires du peuple : 8 sur les 12 membres du directoire de la Banque d'État, autant parmi les dirigeants des syndicats soviétiques. Et voici l'explication : «Nous n'avons pas à craindre les accusations. Au contraire : la participation active des Juifs à la vie publique au cours de cette période explique une fois de plus pourquoi les choses allaient mieux qu'aujourd'hui, où il n'y a pas l'ombre d'un Juif dans les hautes sphères du pouvoir. » - Ces lignes-là ont été écrites en 1989 - on a vraiment peine à le croire !... Et voici un autre auteur israélien contemporain, nous l'avons déjà cité, qui dresse fièrement une liste interminable - est-elle seulement complète ? -
de hauts gradés de l'Armée rouge qui se trouvaient pendant la guerre civile dans les états-majors et les directions politiques. - Concernant l'armée, un
autre chercheur israélien a publié des statistiques sur la base du recensement de 1926 : « Les Juifs de sexe masculin représentaient à cette époque 1,7 % de
la population masculine de l'URSS... Parmi les officiers du front, les Juifs représentaient 2,1 %... ; parmi les officiers d'état-major ; 4,4 %... ; parmi les
commissaires politiques, 10,3 % ; parmi les médecins militaires, 18,6 %. » Et lorsque, à l'autre bout du monde, dans le sud de la Chine - où M.Gruzenberg-Borodine s'active déjà depuis cinq ans -, éclate, en décembre
1927, l'insurrection de Canton, on apprend qu'elle a été préparée par notre vice-consul Abraham Khassis (33 ans) ; mais voilà qu'il est tué par des
soldats chinois, et les Izvestia publient en première page sa photo, une nécrologie ainsi que plusieurs articles, on évoque « ses camarades de combat
», Kouïbychev en tête, et le défunt est comparé à Fourmanov et Frounze, ce qui n'est pas rien. Durant les années 20, pareille décision ne fut pourtant pas prise. Dans l'ouvrage déjà cité, Les Juifs au Kremlin, M. Zaroubejnyï, se fondant sur l'«
Annuaire du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères » de l'année 1925, nous fait connaître les noms et fonctions de plusieurs hauts
responsables de ce département. Il ajoute par ailleurs non sans satisfaction : «Quant à la section éditoriale du Commissariat, je n'y ai pas trouvé un seul
non-juif ». Puis vient « la liste des représentations diplomatiques soviétiques à l'étranger, et l'on constate qu'il n'existait pas de pays où le Kremlin n'avait
pas dépêché un de ses fidèles Juifs ! » Et l'auteur d'en produire la liste complète. Pas mal de noms aussi parmi les dirigeants du Komsomol. Voici par exemple Efim Tsétline - une carrière prometteuse. À partir de l'automne
1918, il est le premier président de l'Union de la Jeunesse communiste de Russie ; revenu de la guerre civile, il devient secrétaire des Comités central et
local de cette organisation ; en 1922, on le retrouve comme membre du Comité exécutif de l'Internationale communiste des Jeunes ; dès les années
1923-1924, il est envoyé en Allemagne pour y exercer des « activités illégales»; en 1925-1926, il est à Leningrad «au service du Parti » ; plus tard,
il travaille au secrétariat du Comité exécutif du Komintern, au journal Pravda ; puis il va diriger le secrétariat de Boukharine, et c'est ce qui le perdra. Passons maintenant au domaine économique. - Le vice-président du Soviet panrusse de l'économie s'appelle Moïse Roukhimovitch.
Si vous construisez un moulin, vous êtes responsable des éventuelles inondations. Considérant la question sous un angle plus vaste, le professeur B.D.Broudskous s'interroge : « La révolution n'avait-elle pas ouvert de nouvelles
perspectives aux populations juives ? » Parmi celles-ci - le service public. « Ce qui frappe le plus..., c'est le grand nombre de Juifs parmi les
fonctionnaires, souvent à des postes très élevés » ; de plus, « la majorité des fonctionnaires juifs est issue non pas des masses populaires juives, mais de
l'élite ». - Mais « les élites juives, contraintes de se mettre au service du régime soviétique, y ont, bien sûr, plus perdu que gagné » - en comparaison
de ce qu'elles auraient connu au sein de leurs propres entreprises, « en travaillant pour d'autres entreprises capitalistes ou dans le cadre de
professions libérales ». Par ailleurs, « plongés dans cette hiérarchie [de l'administration soviétique], les Juifs devaient faire preuve du plus grand tact
pour ne pas susciter autour d'eux jalousie ou mécontentement. L'arrivée massive de fonctionnaires juifs, indépendamment de leurs qualités mêmes, ne
pouvait que renforcer l'antisémitisme parmi les autres fonctionnaires et l'intelligentsia ». Et il constate que « les fonctionnaires juifs sont
particulièrement nombreux dans les Commissariats chargés des questions économiques ».
Mais qui se cachait derrière ce « nous » ? Des bolcheviks convaincus ? Non, le pouvoir ouvrit aussi ses portes à « des millions de gens qui venaient
des bleds pourris de province - chiffonniers, cabaretiers, contrebandiers, marchands ambulants -, formés par la lutte pour la survie pendant le jour et
par la lecture de la Torah et du Talmud le soir » ; on les invita « à venir s'installer à Moscou, Petrograd, Kiev, et à saisir de leurs mains lestes et
nerveuses tout ce qu'avaient dû lâcher les mains délicates de l'élite d'antan, - tout, des finances publiques à la physique nucléaire, des échecs à la police
secrète. Ils ne purent résister au plat de lentilles, d'autant moins qu'en prime on leur offrait d'édifier la "Terre promise"..., c'est-à-dire le Communisme. »
Maslov essaie de comprendre : « Pourquoi cette haine généralisée envers les Juifs ? » - Pour lui, la raison principale en est que « de nombreuses
couches de la population identifient le pouvoir soviétique à celui des Juifs. L'expression "le pouvoir des youpins" est on ne peut plus répandue en
Russie, surtout en Ukraine et dans l'ex-Zone de résidence, non pas comme une forme de provocation à l'égard du pouvoir, mais comme une définition
objective de ceux qui le détiennent, et de leur politique. » « Il faut voir là une double signification : premièrement - le pouvoir soviétique répond aux désirs
et aux intérêts des Juifs, donc ceux-ci se montrent ses plus ardents défenseurs ; deuxièmement - le pouvoir est effectivement aux mains des Juifs. » - «
Parmi les raisons qui expliquent [selon lui] cette judéophobie », Maslov cite également « la très forte solidarité nationale des Juifs, forgée au long des
millénaires d'une histoire difficile ». « Elle se manifeste tout particulièrement quand il s'agit du recrutement des agents de l'administration... Si celui-ci
dépend de Juifs, on peut parier à coup sûr que tous les fonctionnaires investis de quelque responsabilité seront des Juifs », même si cela entraîne « la
désorganisation des équipes existantes ». Et la manifestation « de cette même préférence à l'égard des siens prend souvent une forme grossière et
humiliante pour les autres ». Chez un fonctionnaire juif, « le pouvoir soviétique... dévoile de façon plus ostentatoire ses plus mauvais côtés... Le
vin du pouvoir agit plus fortement sur les Juifs... il leur monte davantage à la tête ». - « Je ne sais où se trouve la source de ce phénomène », s'interroge
Maslov, « peut-être dans le fait que nous avons affaire à d'anciens apothicaires, d'anciens vendeurs de magasins ? Ou bien est-ce l'absence de
droits dont étaient naguère victimes les Juifs qui est cause de tout cela ? »
En 1927, Mikhaïl Kozakov (fusillé en 1930) parle, dans une lettre à son frère qui se trouve à l'étranger, du « climat de judéophobie qui règne parmi
les masses (hors du Parti comme au sein du Parti lui-même)... Les masses laborieuses n'aiment pas les Juifs - ce n'est un secret pour personne ».
Derrière ces questions, Larine voit « la main d'une organisation contre-révolutionnaire clandestine [!] qui répand des mensonges parmi les
masses laborieuses ». Comme nous le verrons plus loin, les « organes » en tireront les conclusions appropriées. En 1968, V. Alexandrova renchérissait encore : « Après la guerre civile, l'antisémitisme se répandit presque partout, y compris dans des couches de la
population qui n'avaient pas été touchées par ce phénomène avant la révolution. » Inspirés par les thèses de Larine, les militants communistes d'un arrondissement de Moscou décidèrent de mettre la question de l'antisémitisme au programme des écoles, tandis que le même Larine continuait à disserter sur Les voies et méthodes de la lutte contre l'antisémitisme. - Jusqu'à présent, « il n'y a pas eu suffisamment de résistance de notre part », et « l'antisémitisme s'est insinué un peu partout » ; « dans les organisations et les cellules du Parti, l'antisémitisme n'est pas toujours traité avec la sévérité qui convient ». - C'est à tort que la presse « craint de "mettre en avant la question juive" (afin de ne pas "contribuer à ce que l'antisémitisme se répande encore
davantage") », - car cela conduit à « rendre moins visible le combat contre les menées contre-révolutionnaires ». L'antisémitisme doit être rangé parmi « les
perversions sociales », comme l'alcoolisme et la débauche, - or, trop souvent, nous nous sommes contentés d'un simple rappel à l'ordre lorsque des communistes
s'en sont rendus coupables. « Nous excluons sans hésiter du Parti un homme qui va à l'église ou se marie religieusement, alors que l'antisémitisme
est un mal tout aussi grave, sinon plus. » - Et même si les perspectives d'avenir sont globalement radieuses - au fur et à mesure que l'URSS
s'avancera sur la voie du socialisme, les racines de l'antisémitisme « soviétique » seront extirpées, tout comme les survivances des rapports
sociaux d'avant la révolution -, il n'en reste pas moins qu'« il est indispensable de réprimer sévèrement les manifestations d'antisémitisme
parmi les membres de l'intelligentsia, que ceux-ci soient déjà entrés dans la vie active ou encore en formation ». Et pendant ce temps-là, qu'advenait-il des masses de Juifs qui n'étaient pas « aux commandes » ? Il ne faut pas oublier qu'on était alors en pleine NEP, période durant laquelle « les positions économiques de la population juive connurent un renforcement sur des bases nouvelles, soviétiques ». Moscou, 1924 : 75 % des pharmacies et des parfumeries sont tenues par des Juifs ; de même 55 % des commerces de produits manufacturés, 49 % des joailleries, 39 % des merceries, 36 % des dépôts de bois de chauffage. « Arrivant dans une ville qu'il ne connaissait pas, le commerçant juif se faisait une clientèle en "cassant les prix" sur le marché privé. » On trouve souvent des Juifs parmi ceux qui se sont enrichis les premiers pendant la NEP. La haine qu'on leur vouait était également due au fait qu'ils agissaient sur le terrain des institutions soviétiques, pas seulement sur celui du marché : de nombreuses démarches leur étaient facilitées par les relations qu'ils avaient au sein de l'appareil soviétique. Parfois, ces liens parvenaient à la connaissance des autorités - ainsi, par exemple, lors de la célèbre « affaire de la paraffine » (1922) dans laquelle furent impliqués les dirigeants de coopératives fictives. Comme nous l'avons vu, les années 20 créèrent des conditions très favorables à l'acquisition des biens appartenant aux « ci-devant », en butte à toutes sortes de persécutions, notamment du mobilier de valeur. Ettinger note que « la majorité des nepmen ou nouveaux riches était constituée de Juifs », ce qui est confirmé par l'impressionnante liste, publiée dans les Izvestia en 1928, de « ceux qui n'avaient pas payé leurs impôts ou s'étaient dérobés aux collectes ». Cependant, avec la fin de la NEP, les Juifs qui s'étaient majoritairement orientés vers la finance, le commerce et l'artisanat subirent de plein fouet la
vague des mesures anticapitalistes décrétées par le pouvoir soviétique. Beaucoup passèrent au service de l'Etat, mais toujours dans le domaine
financier, bancaire ou commercial. De lourdes sanctions frappèrent le commerce privé : confiscation des marchandises et des biens immobiliers,
privation des droits civiques. « Un certain nombre de commerçants juifs, cherchant à échapper à une imposition discriminatoire et sans cesse alourdie,
déclarèrent, lors du rencensement, qu'ils n'exerçaient aucune activité régulière». Il n'en reste pas moins qu'au début des années 30, lors de la
campagne de confiscation des valeurs en or et en objets précieux, « dans les petites villes de province, presque tous les Juifs de sexe masculin se
retrouvèrent dans les prisons du Guépéou ». Jamais, même dans leurs pires cauchemars, les commerçants juifs n'auraient pu imaginer cela du temps des
tsars. Beaucoup de familles juives allèrent s'installer dans les grandes villes pour éviter d'être privées de leurs droits civiques. « En 1930, l'ensemble des
petites villes et bourgades ne comptaient plus qu'un cinquième de la population juive d'URSS. » G. Simon, un ancien émigré qui s'était rendu en URSS à la fin des années 20 en qualité de négociant américain, avec pour mission de « déterminer les besoins en
outillage des artisans juifs », publia par la suite à Paris un livre au titre ironique. Les Juifs régnent en Russie. Il y brosse un tableau de l'état du commerce
et de l'artisanat juifs, écrasés et démantelés par le pouvoir soviétique, tout en évoquant ses rencontres, ses conversations et les impressions qu'il en a retirées.
Le sentiment général est que les choses vont au plus mal : « Que dire de la Russie ? Le mal, le crime sont partout, mais il faut se garder de la haine qui aveugle » ;
« les Juifs ne sont protégés que par le cimetière » ; « on parle de plus en plus d'un aboutissement de la révolution "à la russe", c'est-à-dire par le massacre
des Juifs ». Un Juif bolchevique : seule la révolution nous sauvera des « partisans de la grandeur de la Russie payée du déshonneur des femmes juives
et du sang des enfants juifs abreuvant ses sillons ». Broutskous subdivise la NEP en trois périodes : 1921-1923, 1923-1925, 1925-1927. « C'est pendant les deux premières années de la NEP que
l'économie privée a rencontré le moins d'obstacles venant du pouvoir communiste », parce que « les bolcheviks étaient un peu sonnés par leurs
échecs sur le front économique ». - « La première réaction communiste s'est manifestée » de la fin de 1923 au printemps 1925. « Le commerce de gros
comme celui de détail ont été démantelés en 1924 sur le territoire de l'ex-Zone de résidence ; n'y a subsisté que le petit commerce sur les marchés.
» L'artisanat « a été frappé par les mêmes impôts. Les réquisitions ont privé les artisans de leurs outils de travail et de leur matière première, celle-ci étant
le plus souvent la propriété de leurs clients paysans ». - « L'égalité des droits pour les Juifs n'était plus désormais qu'une fiction. Plus des deux tiers d'entre
eux ne disposaient pas du droit de vote. » Cependant, ce n'est pas cela que voulait entendre l'Occident. L'opinion publique - y compris les Juifs - y restait bienveillante à l'égard du pouvoir soviétique. Cette attitude s'explique non seulement par la sympathie que l'ensemble de l'intelligentsia européenne éprouvait envers tous les mouvements socialistes, quels qu'ils fussent, mais également, dans une très large mesure, par le fait que les Juifs du monde entier, et tout particulièrement ceux des États-Unis, se sentaient rassurés sur le sort des Juifs de Russie, persuadés qu'ils étaient que ceux-ci seraient bien traités par le pouvoir soviétique et que, désormais, nul pogrom ne les menaçait. De son côté, la propagande soviétique s'employait habilement à magnifier encore et encore la prospérité et les perspectives ouvertes aux Juifs. Ce sentiment général de sympathie permettait aux dirigeants soviétiques d'obtenir plus facilement l'aide financière de l'Occident, tout particulièrement celle de l'Amérique. Sans cette aide, ils étaient incapables de sortir du marasme économique provoqué par le glorieux "communisme de guerre". En mars 1921, Lénine prononça les paroles suivantes au Congrès du Parti : « Tant qu'il n'y a pas de révolution dans les autres pays, on mettra des dizaines d'années à s'en sortir, et c'est pourquoi il ne faut pas hésiter à prélever des centaines de millions, voire de milliards sur nos inépuisables richesses en matières premières, pour obtenir l'aide du grand capitalisme moderne». Et l'affaire fut conclue : le capitalisme moderne ne rechigna pas à grappiller un peu des richesses de la Russie. A l'automne 1922. la première banque soviétique internationale fut fondée - la « Roskombank », avec à sa tête des personnalités qui nous sont déjà familières : Olof Aschberg, qui avait drainé vers Lénine l'aide internationale pendant toute la révolution, d'anciens banquiers du temps des tsars (Schlesinger, Kalachkine, Ternovski), et MarcMeï, qui aida tant les Soviets aux États-Unis ; on élabora un système d'échange aux termes duquel tous les fonds disponibles « devaient servir à l'achat aux États-Unis de biens à usage civil ». Le secrétaire d'État américain eut beau protester qu'il s'agissait « d'une reconnaissance de facto des Soviets », on ne l'écouta pas. De son côté, le professeur G. Kassel, conseiller auprès de la « Roskombank », eut cette formule : « Il ne serait pas raisonnable d'abandonner la Russie à son destin, compte tenu des ressources dont elle dispose. » Et ce fut l'arrivée en URSS des premiers concessionnaires - tant attendus, tant désirés par les Soviets ! - avec, parmi eux, le favori de Lénine, Armand
Hammer. Dès 1921, « il est dans l'Oural... où il décide de contribuer à la renaissance de l'industrie de cette région » ; il obtient la concession des
gisements d'amiante d'Alapaïevsk. Dans une note du 14 octobre 1921 adressée aux membres du Comité central, Lénine annonce que le père de
Hammer « donne un million de pouds( Un poud = 16,38 kg) de blé aux ouvriers de l'Oural à des conditions très avantageuses, et se charge de revendre les productions
précieuses de l'Oural en Amérique" ». Plus tard, en échange de livraisons de crayons aux Soviets, Hammer exporta sans vergogne les trésors des
collections impériales. (Il retourna fréquemment à Moscou, sous Staline comme sous Khrouchtchev, et continua à emporter par cargos entiers des
icônes, des tableaux, de la porcelaine, des pièces d'orfèvrerie de Fabergé.)
Parmi les idées les plus en vogue dans les années 20, il faut aussi mentionner la colonisation juive des terres - concept qui n'émanait pas tant
des Juifs eux-mêmes que de ce que le pouvoir soviétique avait programmé à leur intention. Voici ce qu'il recouvrait : au cours de leur longue errance, les
Juifs ont été privés de la possibilité de cultiver la terre et ce n'est que par nécessité et contre leur gré qu'ils se sont adonnés à l'usure et au commerce ;
désormais, ils peuvent enfin prendre racine, renoncer aux mauvaises habitudes héritées du passé et, grâce au travail productif qu'ils auront réalisé
sous le ciel soviétique, dissiper toutes les légendes malveillantes qui circulent à leur sujet !
Et, de fait, l'idée d'une réhabilitation du travail de la terre par les Juifs souleva une vague d'espérance joyeuse dans la communauté juive internationale. En septembre 1925, «un Congrès pangermanique... de la bourgeoisie juive, présidé par le président de la Reichsbank », Hjalmar Schacht, prit la décision d'apporter son aide au projet. En France, Léon Blum collecta des fonds pour envoyer des tracteurs aux nouveaux paysans juifs. A New York fut créée l'Association pour l'aide à l'agriculture juive en URSS. Des collectes furent organisées dans de nombreux pays, y compris en Afrique du Sud ; tout le monde apporta sa contribution : les sociaux-démocrates, les anarchistes, de simples ouvriers. - Et lorsque « le rédacteur en chef du Morning Journal, Fishman, posa, après bien d'autres, la question : "Est-il conforme à l'éthique que les Juifs de Russie colonisent des terres expropriées ?" » et que le Jewish Chronicle eut rappelé que parmi les ex-propriétaires, « la plupart sont en prison, en exil ou fusillés », - c'est le président du « Joint » lui-même, le grand juriste américain Louis Marshall, qui répondit, déclarant que les confiscations révolutionnaires constituaient un droit de bienfaisance. (En fait, dès les années 1919-1923, « plus de 23 000 Juifs s'établirent sur des terres expropriées à proximité des petites villes de l'ex-Zone de résidence » ; au printemps 1923, il n'y avait plus de terres inoccupées et c'est à ce moment-là que « se formèrent des petits groupes de Juifs désireux de s'installer sur les terres libres du sud de l'Ukraine». Ce mouvement s'accéléra à partir de 1925.) C'est alors qu'arriva sur le devant de la scène l'Agro-Joint international (avec à sa tête, à côté de Marshall, le banquier germano-américain Paul Warburg). Il passa un accord avec le Comité gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs en vue de la livraison de tracteurs, de machines agricoles, de semences, de la construction de puits artésiens, de la formation aux travaux agricoles de la jeunesse juive. En 1926, au congrès de l'Association panrusse de volontaires pour l'établissement rural des Travailleurs juifs, Kalinine « s'éleva vigoureusement contre l'assimilation [des Juifs soviétiques] et proposa un vaste programme visant à leur autonomie » (connue en Occident sous le nom de « Déclaration de Kalinine »). « On prévoyait au départ de transplanter vers le sud de l'Ukraine et la Crimée environ cent mille familles juives, soit près de 20 % de la population juive de l'URSS » ; on prévoyait également de créer des régions juives autonomes. (Cependant, « beaucoup de Juifs, quoique sans travail, refusèrent de se consacrer à l'agriculture » ; et « la moitié seulement des Juifs qui avaient accepté de partir se fixèrent durablement sur leurs nouveaux lieux d'habitation ».) Cependant, ce programme suscita des réactions critiques de la part des sionistes américains « qui voyaient dans la propagande en faveur de la
colonisation agricole juive en Union soviétique une alternative au sionisme et à l'idée du retour en Israël ». L'Association panrusse de volontaires pour
l'Établissement rural des Travailleurs juifs dut tenter de se justifier, arguant que son projet ne contredisait en rien la colonisation de la Palestine. L'établissement des Juifs en Crimée provoqua des réactions hostiles parmi les Tatars (« Alors, on cède la Crimée aux Juifs ? ») et la paysannerie locale insuffisamment pourvue de terres. Et voilà, comme l'écrit Larine, que « toutes sortes de fables malveillantes se répandent dans le pays (on fait cadeau des meilleures terres aux Juifs, on lèse les autres, le pouvoir accorde ses faveurs aux seuls colons juifs, etc.) ». - Au point que le président du Comité central exécutif de la République de Crimée, Véli Ibraimov, publia une interview dans un journal de Simferopol, La Crimée rouge (26 septembre 1926), que Larme ne cite pas mais qu'il qualifie d'« incitation au pogrom », de manifestation de « chauvinisme bourgeois haineux » ; Ibraimov s'était en outre rendu coupable de divulgation de documents officiels qui « ne devaient pas encore être rendus publics ». Larme dénonça l'affaire aux autorités supérieures (ce dont il se vante dans son livre), à la suite de quoi Ibraimov fut « destitué puis fusillé », et la colonisation juive reprit de plus belle. Détail qui éclaire sur les méthodes communistes : Ibraimov ne fut pas jugé pour des raisons politiques, mais pour ses « relations avec une organisation de koulaks et de bandits », autrement dit pour pur et simple banditisme. Le vice-président du Comité exécutif, « un certain Moustafa », fut également condamné à mort pour les mêmes chefs d'accusation et fusillé en compagnie d'Ibraimov. Les rumeurs concernant les aides substantielles dont auraient bénéficié les colons juifs ne cessaient pas. Les autorités s'efforçaient d'y mettre fin. Ouvrons un exemplaire des Izvestia de 1927 : « Les colons juifs reçoivent une aide importante de la part des organisations juives » (il n'est pas dit que ces organisations se trouvent à l'Ouest) et non du gouvernement, comme on l'entend dire. Pour faire taire ces rumeurs, le commissaire à l'Agriculture d'Ukraine, Schlichter (celui-là même, si l'on s'en souvient, qui avait fait du tapage à la Douma de Kiev en 1905), dut se rendre personnellement dans le sud de l'Ukraine. En effet, on y colportait des bruits selon lesquels « les Juifs ne travaillent pas eux-mêmes sur les terres qu'on leur a attribuées, mais les afferment ou les font cultiver par d'autres », c'est-à-dire par des journaliers. Eh bien voilà : « Nous n'avons pas constaté de tels faits » : cependant, à toutes fins utiles, il faut « interdire aux colons juifs d'affermer leurs terres ». À propos du recours au travail salarié, Schlikhter se borna à déclarer que « nous n'avons pas relevé de cas de recours au travail salarié ». Plus généralement, il faut mener « une vaste campagne d'explication pour combattre l'atmosphère délétère qui règne autour de la question de la colonisation juive ». Dans cet article, on trouve également quelques chiffres : de la fin de l'année 1925 à juillet 1927, «630 exploitations agricoles tenues par des Juifs »
furent créées dans la région de Khersonèse. Pour l'ensemble de l'Ukraine, «en 1927, il y avait 48 colonies agricoles juives... qui comptaient 35 000
personnes ». En Crimée, « 4 463 personnes... peuplaient les colonies agricoles juives». Au regard de ces chiffres, l'affirmation selon laquelle «
les colonies agricoles juives comptaient, en 1928, 220 000 personnes », semble plus que douteuse, tout comme les chiffres avancés par Larine : 200
000 colons juifs en 1929. Pourquoi ces divergences ? D'autant que le même Larine déclarait en 1929 que « la part des Juifs dans la population rurale est
insignifiante » : moins de 0,2 % (alors que les Juifs représentaient 20 % des commerçants et 2 % de la population globale de l'URSS). Et pourtant, ce programme de conversion des Juifs à l'agriculture fut un échec. Rien n'incitait vraiment les colons à rester. Leur transfert (tout comme la construction de leurs habitations) avait été décidé d'en haut et financé par des organisations occidentales. De plus, l'Etat lui-même eut recours au travail « salarié » pour faciliter l'installation des colons juifs : par exemple, « peu de gens savent » que les colonnes de tracteurs du sovkhoze Chevtchenko, en Ukraine, travaillèrent les champs des « villages juifs avoisinants». Et en dépit du fait qu'« à la fin des années vingt et au début des années 30, deux à trois mille familles juives partirent s'installer en Crimée », « au terme de cinq années de travail », ce n'étaient pas les dix à quinze mille familles prévues qui s'étaient établies en Crimée, mais « seulement cinq mille ». Raison : « le retour fréquent des colons sur leurs anciens lieux de résidence, ou leur départ pour les villes de Crimée ou d'autres régions de l'URSS». On peut comparer cette situation avec celle des colonies agricoles juives du 19e siècle, mais à cette différence près que, désormais, « de nouvelles possibilités [leur] étaient ouvertes dans l'industrie » (ainsi que dans l'administration, ce qui n'était pas le cas au 19e siècle). Pour finir, la collectivisation était désormais en route. Semion Dimanstein, un communiste à toute épreuve qui fut pendant de longues années à la tête de la « Section juive », et qui accepta sans barguigner toutes les mesures prises par les Soviets au cours des années 20, se fendit soudain, en 1930, afin d'en préserver les colonies juives, d'un article dans la presse pour « dénoncer la collectivisation totale dans les régions dévolues aux minorités nationales », « ce qui lui valut un avertissement ». Mais la collectivisation s'imposa « sans épargner les jeunes pousses de l'agriculture juive », « les kolkhozes juifs furent réunis aux autres » et le projet de colonisation agricole juive en Ukraine et en Crimée fut définitivement enterré. Néanmoins, l'initiative la plus importante en ce domaine fut, comme on le sait, le Birobidjan, territoire situé entre deux affluents de l'Amour, à la frontière de la Chine, « d'une superficie presque égale à celle de la Suisse ». On en donna par la suite différentes descriptions. En 1956, Khrouchtchev, dans un entretien avec des communistes canadiens, vanta ses terres - parmi les plus fertiles, son climat - méridional, « bien arrosé et ensoleillé », ses «rivières poissonneuses », ses « immenses forêts ». Le Sotsialistitcheskiï Vestnik le décrit comme « une taïga partiellement marécageuse ». L'Encyclopaedia Britannica : « une plaine avec de vastes marécages, par endroits des forêts marécageuses », mais aussi « des terres fertiles le long de l'Amour ». - Le projet naquit en 1927 au sein du Comité gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs. Il s'agissait non seulement « de transformer une part importante de la population juive en une communauté compacte de paysans sédentaires » (Kalinine), mais de créer (pour faire pièce au sionisme réactionnaire) un foyer national, une République autonome juive avec une population s'élevant à au moins un demi-million de personnes. (On ne saurait exclure une autre intention : créer une poche de fidèles au régime soviétique dans une région peuplée par des Cosaques qui lui étaient hostiles.) Une expédition scientifique fut tout de suite envoyée au Birobidjan ; en 1928, il fut décidé de procéder - avant l'arrivée massive des colons juifs - à des travaux préparatoires, à l'édification de villages (pour cela, on eut recours à la population locale ou à des équipes itinérantes d'ouvriers chinois ou coréens). Les habitants du pays (des Cosaques qui s'étaient installés là dans les années 1860-1880 du 19e siècle et avaient surmonté bien des difficultés dans ces contrées difficiles) s'inquiétèrent de l'arrivée de ces nouveaux venus : ils pratiquaient la culture en jachère, avaient besoin de beaucoup de terres et craignaient de se les voir retirer. - La commission mandatée par le gouvernemental pour l'Établissement rural des Travailleurs juifs « envisagea la possibilité d'installer progressivement 35 000 familles..., mais l'enquête sur le terrain montra que ces perspectives étaient trop optimistes ». - Le Comité central exécutif de l'URSS décida en mars 1928 d'affecter spécialement le Birobidjan à la colonisation juive, et les premiers convois de colons furent aussitôt formés. C'étaient des citadins venant d'Ukraine et de Biélorussie, nullement préparés au travail de la terre. (On leur promettait en échange la restitution de leurs droits civiques). Le Komsomol se mêla de l'affaire, des pionniers sillonnèrent le pays, collectant des fonds pour la colonisation du Birobidjan. Ainsi expédiées à la hâte, toutes ces familles juives se retrouvèrent à leur arrivée dans des conditions épouvantables. Elles furent logées dans des baraquements près de la gare de Tikhonka (la future ville de Birobidjan). « Parmi les habitants de ces baraquements..., certains réussissent à obtenir des crédits et des aides à l'installation, et ils dépensent cet argent sans bouger de là où ils sont. D'autres, moins adroits, sont plongés dans la misère. » « Au cours de la première année, on n'a construit que 25 isbas, on a labouré seulement 125 hectares dont aucun n'a été ensemencé. » Et beaucoup ne sont pas restés : mille travailleurs arrivent au printemps 1928, mais 25 % d'entre eux repartent, déçus, dès la fin du mois de juillet ; parmi tous ceux qui sont arrivés en 1928, « plus de la moitié ont quitté le Birobidjan dès février 1929 ». Entre 1928 et 1933, 18 000 colons sont venus pour s'installer au Birobidjan alors que la population juive y atteint péniblement les six mille personnes ; selon d'autres sources, « en 1929, seulement 14 % des colons juifs prévus sont restés » ; les autres sont rentrés chez eux ou sont partis pour Khabarovsk et Vladivostok. Larine, qui s'interroge avec intelligence et passion sur la meilleure façon d'organiser l'établissement agricole des Juifs, s'insurge pourtant : « Tapage malsain... autour du Birobidjan... L'établissement là-bas de millions de Juifs est une utopie... C'est tout juste si l'on n'a pas érigé ce projet en devoir national pour les Juifs soviétiques ; « c'est du sionisme à l'envers », « une espèce de populisme ». Quant aux organisations juives, elles refusèrent d'emblée de financer le lointain Birobidjan, considérant toute cette entreprise comme « trop chère et risquée ». Si elles ne l'approuvèrent pas, c'est qu'elle émanait non de la volonté des Juifs, mais de celle du pouvoir soviétique qui s'était mis en tête de remodeler le pays de fond en comble. Dès la révolution d'Octobre et jusqu'à la fin des années 20, la vie des Juifs ordinaires fut profondément affectée par l'action des membres des Sections
juives. À côté du Commissariat à la population juive, rattaché au Commissariat du peuple aux nationalités (de janvier 1918 à 1924), une
organisation juive s'était constituée au sein du Parti communiste. Des Sections et des Comités juifs furent créés en province dès le printemps 1918,
devançant presque la Section juive centrale. C'était un milieu formé de communistes fanatiques, plus fanatiques que les autorités soviétiques
elles-mêmes, et parfois en avance sur elles dans leurs projets. C'est ainsi que, « sous la pression de la Section juive, le Commissariat à la population juive
promulgua au début de l'année 1919 un décret dénonçant l'hébreu comme "une langue réactionnaire et contre-révolutionnaire" et prescrivant
l'enseignement en langue yiddish dans les écoles juives ». Le Bureau central des Sections juives était rattaché au Comité central du Parti, et
celles-ci étaient très nombreuses dans l'ex-Zone de résidence. « L'objectif principal des Sections juives était l'éducation politique et la soviétisation de
la population juive dans sa langue maternelle, le yiddish. » De 1924 à 1928, « toute la sphère de l'instruction et de la culture juives fut soumise aux bureaux
juifs des commissariats à l'Instruction publique [des républiques] » ; puis ils furent supprimés « pour les excès qu'ils commirent à vouloir imposer par la
force la pratique généralisée du yiddish », et « cela ne fit que renforcer le pouvoir des Sections juives ». On peut dire que la fin de la Section juive marque la disparition définitive du Bund en tant que mouvement tentant de « rendre possible une existence
nationale spécifique, fût-ce en contradiction avec les principes de la théorie social-démocrate ». Cependant, même après sa fermeture, nombre d'agents
de la Section juive, ainsi que bien d'autres socialistes juifs, ne recouvrèrent pas leurs esprits, et, faisant fi de leurs compatriotes et du reste du monde, au
nom de l'« édification du socialisme » continuèrent à travailler au sein de l'appareil de l'État et du Parti. Et c'est cela que l'on retint.
L'état de la culture juive en URSS fit l'objet, en 1923, d'un diagnostic très pessimiste de la part du « groupe Biekerman-Pasmanik » : « La culture juive
a été mise sens dessus dessous, foulée aux pieds ; « tous les fondements de la culture nationale juive ont été ébranlés, toutes nos valeurs sacrées ont été
mélangées à la boue». En 1922, S.Doubnov formulait un jugement semblable, parlant d'un « champ de ruines », du spectacle « de puissances
ténébreuses et sauvages s'employant à détruire les derniers vestiges d'une culture ». À l'opposé, le Théâtre d'État en yiddish « provoqua un véritable boom de l'art dramatique juif en URSS. Au début des années 30, on comptait dix-neuf
troupes professionnelles en yiddish dans le pays... Il y avait une école de théâtre juive à Moscou, des théâtres-studios à Kiev et Minsk ». Ajoutons à
cela le théâtre-studio Freikunet qui fonctionna à Moscou dans les années 20. Et pendant ce temps, dans quel état se trouvaient les organisations sionistes d'URSS ? Elles étaient fondamentalement inacceptables pour le pouvoir communiste, accusées de « collaboration avec l'Entente », avec l'« impérialisme mondial », - mais c'est justement la reconnaissance internationale dont elles bénéficiaient qui obligeait à les traiter avec une certaine retenue. En 1921, la Section juive leur déclara « la guerre civile sur le terrain juif ». Les mesures prises contre le sionisme furent encore aggravées par les interdits qui frappaient l'hébreu. Cependant, « la pression antisioniste ne se fit pas sentir partout ni avec une force suffisante » -autrement dit, « les condamnations à de lourdes peines de prison et de déportation furent relativement rares ». Au printemps 1920, on arrêta quelques sionistes de droite, histoire de leur faire peur, mais ils furent amnistiés à l'occasion du 1er mai. « L'ambivalence de la politique du Kremlin » se fit également sentir au cours des négociations avec les représentants de l'Organisation sioniste mondiale (février 1921) : Tchitchérine ne rejeta pas toutes leurs requêtes, le pouvoir soviétique « n'étant pas encore prêt à stigmatiser définitivement le sionisme », comme l'y poussait la Section juive. Pourtant, avec le début de la NEP, « le relâchement général de la pression de l'administration permit aux groupes sionistes de respirer quelque peu ». (Il est intéressant de noter que Dzerjinski écrivait en 1923 : « Le programme des sionistes n'est pas dangereux pour nous, c'est même plutôt le contraire, je le considère comme utile pour nous » ; et, en 1924 : « Nous avons des raisons de fond d'être amis avec les sionistes » Lesdits sionistes parvinrent à maintenir entre 1920 et 1924 leur Bureau central à Moscou (ses membres furent arrêtés en mars 1924, et ce n'est que grâce à de nombreuses interventions en URSS et à l'étranger que leur peine de déportation en Asie centrale fut commuée en relégation). Dès « 1923, il ne restait plus en Union soviétique que deux organisations sionistes autorisées » : les Poalei-Tsion et la fraction « légale » de l'organisation de jeunesse Gekhalouts. qui s'était fixé pour but la colonisation agricole de la Palestine et s'y préparait dans les kolkhozes d'URSS ; elle édita sa revue entre 1924 etl926. Même l'aile gauche du parti sioniste-socialiste Tseireï-Tsion (« La jeunesse de Sion ») adopta un ton de plus en plus agressif vis-à-vis des bolcheviks ; des arrestations massives, quoique de courte durée, s'ensuivirent, après quoi ce Parti choisit la clandestinité et ne fut définitivement liquidé qu'à la fin des années 20. On peut se faire une idée de cette forme d'activité clandestine en suivant la trace du Parti Tseireï-Tsion qui encadrait une importante organisation de
jeunesse (Kiev, Odessa). « Ils avaient pour devise : "Le sang juif ne doit pas servir à lubrifier les rouages de la révolution". » En ce qui concerne le
pouvoir soviétique, « ils le reconnurent formellement, tout en appelant à la guerre contre la dictature du Parti communiste ». Ils prirent la Section juive
pour cible principale de leur propagande politique. « En particulier, ils militèrent avec beaucoup de virulence contre le transfert des Juifs vers les
campagnes [la Crimée] », voyant là une atteinte à « leur spécificité nationale ». Parmi ces jeunes sionistes, certains se retrouvèrent en prison. À partir de
1926, ce Parti commença à décliner, puis disparut complètement. S'il est vrai que la jeunesse juive des villes s'engagea massivement en faveur du communisme et des Soviets, la résistance qu'y opposèrent les Juifs plus âgés, religieux, ceux de l'ex-Zone de résidence, n'en fut pas moins acharnée. Le Parti, par l'intermédiaire de la Section juive, s'imposa brutalement et pesa de tout son poids. «Il faut s'être rendu dans l'une de ces villes traditionnellement juives, disons Minsk ou Vitebsk, pour constater à quel point tout ce qu'il y avait de digne, de respectable et de respecté au sein de la communauté juive est désormais rabaissé, réduit à la misère, à l'affliction et au désespoir, pour voir les premières places occupées par des gens sans morale, sans réflexion et sans scrupules ». Le pouvoir bolchevique a provoqué « de terribles ravages, tant sur le plan matériel que sur le plan moral... au sein de notre communauté aussi ». - « La prolifération des bolcheviks juifs d'un côté, celle des nepmen juifs de l'autre, témoigne de façon alarmante de la profonde décomposition culturelle de la communauté juive. Et si le peuple russe ne peut espérer se guérir du bolchevisme qu'en restaurant dans la vie publique ses principes religieux et moraux, la pensée juive doit elle aussi œuvrer dans le même sens. » Et c'est ce qu'elle fit. Mais, sur l'efficacité et les résultats de ce travail, les témoignages divergent. Un auteur contemporain de ces événements considère que « la société juive s'est retrouvée soit complètement déboussolée, soit, plongée dans le plus profond désarroi, elle s'est détournée de ce qui se passait autour d'elle » - à la différence de la société russe qui manifesta une certaine résistance, quoique « maladroitement et sans succès ». « A la fin des années 20 et au début des années 30, les Juifs se détachent en masse de leurs traditions. » Un témoignage plus tardif (1933) indique qu'« au cours des vingt dernières années », les Juifs de Russie « se sont de plus en plus éloignés de leur passé, de leur esprit, de leurs traditions ». - Quelques années plus tard, avant la Seconde Guerre mondiale : « Avec l'avènement de la dictature bolchevique, le conflit entre pères et fils a pris des formes particulièrement violentes dans le milieu juif. » Un demi-siècle plus tard, M. Agourski rappelait que les malheurs qui ont frappé les Juifs du fait de la révolution s'expliquent en grande partie par le fait que la
jeunesse juive s'était détournée de sa religion et de sa culture nationales « sous l'influence exclusive de l'idéologie communiste »... « La pénétration massive des
Juifs dans toutes les sphères de la vie publique russe » et dans les sphères dirigeantes soviétiques pendant les vingt années qui suivirent la révolution se révéla
non constructive et néfaste pour eux. Même pendant les années 20, en pleine apothéose de l'internationalisme, les mariages mixtes (« entre Juifs et Russes ou autres non-Juifs ») ne représentèrent en moyenne que 6,3 % sur l'ensemble du pays - 16,8 % en RSFSR, mais seulement 2,8 % en Biélorussie et 4,5 % en Ukraine (selon d'autres sources, on trouve pour l'année 1926 respectivement 8,5 %, 21 %, 3,2 % et 5 %). Le processus d'assimilation ne faisait que débuter. Et la situation de la religion juive, dans tout cela ? Hostile à toute forme de religion, alors qu'il frappait sans pitié l'Église orthodoxe, le pouvoir bolchevique manifesta dans un premier temps une attitude plutôt tolérante à l'égard de la pratique religieuse des Juifs. « En mars 1922, le journal Der Emes faisait savoir que la section d'agitation et de propagande politique du Comité central n'avait nullement l'intention d'offenser les sentiments religieux... Au cours des années 20, cette tolérance ne s'étendait pas à l'orthodoxie que les autorités considéraient comme l'un des ennemis les plus dangereux du régime soviétique ». Il est vrai que la campagne de confiscation des objets de valeur appartenant à l'Église orthodoxe toucha également les synagogues. E. Iaroslavski publia dans les Izvestia un article intitulé « Que peut-on prendre dans les synagogues ?» : « Les rabbins disent souvent qu'il n'y a pas d'objets précieux dans les synagogues. Le plus souvent, c'est effectivement le cas... Habituellement, les murs sont nus. Mais les chandeliers à sept branches sont souvent en argent. Il faut impérativement les confisquer. » Il faut dire que, trois semaines auparavant, « on avait confisqué seize objets en argent dans une synagogue », et dans une autre « cinquante-sept objets en argent et deux en or ». Iaroslavski prévoyait également d'instaurer un impôt progressif sur l'achat des "bonnes" places dans les synagogues. (Mais ce projet, apparemment, n'eut pas de suite.) Cependant, « la Section juive insistait auprès des hautes instances pour qu'elles adoptent à l'égard du judaïsme la même politique qu'à l'égard du christianisme ». Dès 1921, à l'occasion du Nouvel An juif, la Section juive organisa « un procès public de la religion juive » à Kiev. Le Livre des Juifs de Russie évoque également d'autres « procès exemplaires » de ce genre à Vitebsk, Rostov, Odessa. Ils se déroulaient en yiddish, et la Section juive faisait en sorte que le judaïsme y fût «jugé » par des bolcheviks juifs. Les écoles religieuses furent interdites par voie administrative ; en 1920, la section juive du Commissariat à l'Instruction publique émit une circulaire sur
la liquidation des heders et des yeshivat. « Cependant, ceux-ci continuèrent à fonctionner dans la clandestinité pendant de longues années. » « Il y a un
grand nombre de ces établissements plus ou moins illégaux. » « Malgré l'interdiction de l'instruction religieuse, les années 20 furent dans l'ensemble
les plus favorables à la vie religieuse juive en URSS. » Pendant les années 20, des ouvrages religieux purent être imprimés par des entreprises privées. « A Leningrad, les Hassides réussirent à tirer des livres de prière à plusieurs milliers d'exemplaires », tandis que le rabbin de Leningrad, D. Ketsenelson, se fit publier par l'imprimerie de L'Agitateur rouge. Des calendriers juifs furent fabriqués et « diffusés à des dizaines de milliers d'exemplaires. » Plus encore : « La communauté juive fut la seule [à Moscou] à obtenir l'autorisation de construire de nouveaux édifices religieux au cours des années 20 » : une deuxième synagogue, rue Vycheslavtsev, et une troisième à Tchcrkisov ; ces trois synagogues purent fonctionner tout au long des années 30. Cependant, « les jeunes écrivains et poètes juifs... consacraient des pages enflammées aux synagogues vides, aux rabbins sans auditoire, aux petits gars
de province devenus des commissaires rouges redoutés ». Dès les premières années du régime soviétique, les portes de la science et de la culture russes s'ouvrirent largement à l'intelligentsia et à la jeunesse
juives - de vastes perspectives, mais limitées quant au contenu par le pouvoir soviétique. (Au tout début de cette période, c'est Olga Kameneva, la sœur de
Trotski, qui régentait l'élite culturelle.) Bien que l'Encyclopédie juive ait sélectionné les artistes qui y figurent selon le critère de la nationalité, il nous faut redire que ce n'est pas ce critère
qui fut décisif à l'époque, mais le vent d'internationalisme qui balaya les premières années du régime soviétique, chassant toute forme d'esprit
national, toute tradition. La personnalité qui se détache le plus dans ce contexte est un homme de théâtre, mais proche du pouvoir - Meyerhold. Il fut
l'étoile du théâtre soviétique. Il eut ses admirateurs inconditionnels, mais aussi ses détracteurs. A.Tyrkova-Williams raconte dans ses Mémoires qu'il
brisait les auteurs comme les acteurs « par son esprit dogmatique et sa sécheresse » ; l'actrice Komissarjevskaïa « sentit que ses innovations étaient
dépourvues de simplicité créatrice aussi bien que de clarté éthique et esthétique », il « coupait les ailes aux acteurs..., considérait que le cadre est
plus important que le tableau» ; il fut par ailleurs un adversaire acharné de Mikhaïl Boulgakov. Dans le domaine de la variété, Léonid Outiossov connaissait un succès triomphal, répandant dans tout le pays le folklore juif d'Odessa. Nombre de
ses chansons à succès avaient pour auteur A.d'Aktil. La marche de l'Aviation soviétique fut composée par P.Guerman et Y.Khaït (tous ceux de ma
génération l'ont chantée). C'étaient les débuts de la chanson soviétique de masse. « L'Opposition était considérée comme majoritairement juive », ce qui inquiétait sérieusement Trotski. En mars 1924, il se plaignit à Boukharine de
ce que les ouvriers de Moscou n'hésitaient pas à déclarer ouvertement que « les Juifs se révoltent » ; il aurait même « reçu plusieurs centaines de lettres à
ce sujet ». Boukharine considéra qu'il ne s'agissait là que de cas isolés. Alors «Trotski tenta de faire figurer la question de l'antisémitisme à l'ordre du jour
d'une réunion du Politburo, mais personne ne lui apporta son soutien ». Trotski craignait par-dessus tout que Staline n'utilisât contre lui la carte de
l'antisémitisme. Ce qui fut partiellement le cas (Ouglanov, alors secrétaire du comité du Parti de Moscou). Et lors de la dispersion (ordonnée par le même
Ouglanov) de la manifestation trotskiste organisée à Moscou le 7 novembre 1927, « on entendit des propos antisémites ». Lors du 15e Congrès (décembre 1927), il fallut se résoudre à aborder le redoutable problème de la paysannerie : que faire de ces insupportables paysans qui prétendent obtenir des biens manufacturés en échange du grain qu'ils produisent ? C'est Molotov qui fut chargé de prononcer le discours principal. Mais, parmi les autres orateurs, on trouve Schlichter et Iakovlev-Epstein, ces deux inoubliables fossoyeurs de la paysannerie. Il fallait envisager la guerre totale contre les paysans, et Staline ne pouvait se permettre de se séparer de cadres expérimentés ; il devait sans doute penser aussi que cette campagne étant massivement dirigée contre des populations slaves, il serait plus sûr de s'appuyer sur des Juifs que sur des Russes. Au sein même du Gosplan, il conserva une solide majorité juive. On retrouve naturellement Larine dans les instances qui conçurent et dirigèrent la collectivisation ; Léon Kritsman dirigea l'Institut agraire à partir de 1928, fut vice-président du Gosplan en 1931-1933, joua un rôle de premier plan dans la campagne contre Kondratiev et Tchaïanov. Jacob Iakovlev-Epstein prit la tête du Commissariat à l'Agriculture. (Il avait derrière lui une longue carrière dans l'agit-prop, mais, dès 1923, au 12e Congrès, c'est lui qui élabore le projet de plan sur la politique agricole, et c'est ainsi qu'en 1929 il est propulsé au Commissariat à l'Agriculture. Et c'est lui qui dirigea les opérations de la collectivisation, de la Grande Fracture, avec ses exécutants zélés sur le terrain. Un auteur d'aujourd'hui écrit : « À la fin des années 20, on vit pour la première fois un nombre appréciable de communistes juifs investis d'un pouvoir de vie ou de mort dans les campagnes. C'est pendant la collectivisation que se fixa définitivement l'image du Juif comme ennemi implacable du paysan - jusque dans les endroits les plus reculés où personne n'avait jamais vu de Juif en chair et en os. » Il serait faux, bien sûr, de n'expliquer cette impitoyable entreprise de destruction de la paysannerie, au nom du communisme, que par le rôle qu'y
jouèrent les Juifs. Si Iakovlev-Epstein ne s'était pas trouvé là, un Russe aurait parfaitement pu prendre le Commissariat à l'Agriculture, l'histoire soviétique
l'a abondamment montré. Le sens et les conséquences de la dékoulakisation et de la collectivisation ne pouvaient se limiter au domaine socio-économique
: ce n'était pas une masse sans visage que l'on anéantissait, mais des personnes concrètes avec leur culture, leurs racines, leurs traditions - la
dékoulakisation n'a pas eu seulement une portée sociale, mais aussi, plus profondément, une portée nationale - et cela était contenu, point n'est besoin
de le démontrer, dans le projet communiste lui-même. Lénine avait orienté sa stratégie contre le peuple russe qu'il considérait comme l'obstacle principal à
la victoire du communisme - et cette stratégie fut mise en œuvre après lui avec succès. Tout au long de ces années, le communisme a pesé de tout son
poids de cruauté sur le peuple russe. Et l'on ne peut que s'étonner que des esprits sensés aient pu subsister dans ces conditions. - Plus que toute autre
action menée sous l'égide du communisme, la collectivisation rend caduque toute théorie sur le caractère prétendument « national » de la dictature « russe
» de Staline. Quant aux dirigeants communistes juifs qui y prirent part, il faut se souvenir qu'ils y firent preuve de zèle et de talent. Voici, par exemple, le
témoignage d'un émigré de la troisième vague qui a grandi en Ukraine : « Je me souviens de mon père, de ma mère, de mes oncles, de mes tantes - quel
fut leur enthousiasme à mettre en œuvre la collectivisation, à écrire des romans à sa gloire ! » - Et voici ce qu'on pouvait lire dans les Izvestia : « Il
n'y a pas de problème juif chez nous. Il a été résolu depuis longtemps par la révolution d'Octobre. Toutes les nationalités sont égales en droit - voilà la
réponse ». Mais lorsque, sur le terrain, dans les villages, le commissaire à la dékoulakisation était juif, le problème restait entier.
Tout cela est d'autant plus douloureux que nous-mêmes, les Russes, avons marché avec enthousiasme sur cette voie suicidaire. Et c'est justement cette
période-là, les années 20, que l'on considère habituellement comme celle de l'« épanouissement » d'une culture libérée du tsarisme et du capitalisme ! Le
mot « russe » lui-même - dire : « je suis russe » - était perçu comme provocateur et contre-révolutionnaire, j'en ai fait moi-même l'expérience
quand j'étais écolier.
« La Russie ! Pourrie ? Morte ? Crevée ? Dans les colonnes de la Vetchernaïa Moskva, V.Blum pouvait se permettre d'exiger « que l'on balaie les "ordures historiques" des places de
nos villes » : le monument à Minine et Pojarski sur la place Rouge, celui dédié au millénaire de la Russie à Novgorod, la statue de saint Vladimir à
Kiev, « toutes ces tonnes... de métal devraient depuis longtemps se trouver à la décharge ». - Tandis que David Zaslavski, connu pour ses palinodies
politiques et son absence totale de vergogne, appelait à détruire les ateliers de restauration d'Igor Grabar : « Nos vénérables artistes-pères... travaillent en
sous-main à unir de nouveau l'Église et l'art ! » Dans les années 90, un autre auteur juif déclarait à propos des années 20 : « Dans les salles de cours des universités, c'étaient souvent les Juifs qui
donnaient le ton, sans se rendre compte que leur festin intellectuel se déroulait sur fond de destruction du peuple majoritaire dans le pays ». Et
encore : « Pendant des décennies, les Juifs ont été fiers de ceux de leurs compatriotes qui faisaient une brillante carrière dans la révolution, sans trop
réfléchir à ce que cette carrière avait coûté de vraies souffrances au peuple russe. » Et aujourd'hui : « On est frappé par l'unanimité avec laquelle mes
compatriotes nient toute responsabilité dans l'histoire russe du 20e siècle ». |
Chapitre 19 - Dans les années trenteLes années 30 en URSS furent le théâtre d'un forcing industriel sans précédent qui happa et broya les masses paysannes et imposa à la population
tout entière des formes de vie nouvelles auxquelles elle fut contrainte de s'adapter. A travers des sacrifices surhumains et en dépit des nombreuses
tares du système organisationnel soviétique, de cette épopée cruelle finit tout de même par émerger une grande puissance industrielle. En 1936, lors du 8e Congrès des Soviets de l'URSS, Molotov prononça sur l'ordre de Staline (pour se démarquer de Hitler aux yeux de l'Occident ?)
la tirade suivante : « Nos sentiments fraternels à l'égard du peuple juif viennent de ce que ce peuple a donné le jour au génie qui a conçu l'idée de la
libération communiste de l'humanité » - de Karl Marx -, « de ce que le peuple juif, à l'égal des nations les plus développées, a donné au monde des hommes
éminents dans les domaines de la science, de la technique et des arts [ce qui est incontestable, qui s'est avéré dès les années 30, et s'est encore confirmé
dans les années d'après guerre. - A.S.], des héros valeureux de la lutte révolutionnaire (...) et, dans notre pays, il a promu et il promeut toujours de
nouveaux dirigeants et organisateurs remarquables qui exercent leurs talents dans toutes les branches de l'édification et de la défense de la cause
du socialisme. » Quand eut été écrasée l'« opposition trotskiste », le nombre des Juifs dans l'appareil du Parti baissa considérablement. Mais cette purge n'avait nullement une orientation antijuive. Au Politburo demeurait à un poste éminent Lazare Kaganovitch, type aussi sinistrement impitoyable que ridiculement médiocre. (Et, à dater du milieu des années 30, tout à la fois secrétaire du Comité central et membre de l'Orgburo du Comité central, deux fonctions que, jusque-là, seul Staline avait su cumuler.) Il fit nommer ses frères à des postes importants : Mikhaïl se retrouve dès 1931 vice-président du Sovnarkhoz (Soviet de l'Économie nationale), puis, en 1937, Commissaire du peuple à l'Industrie de guerre, puis, à titre cumulatif, de l'Industrie aéronautique. Un autre frère, Iouli, après avoir occupé tour à tour des postes de premier plan dans le Parti à Nijni-Novgorod (où étaient basés tous les frères), fut promu vice-commissaire du peuple au Commerce extérieur. Un autre frère, une parfaite nullité, était une huile à Rostov-sur-le-Don, ce qui ne manque pas de faire penser au personnage de Saltykov-Chtchédrine, Vooz Oshmianski, installant son frère Lazare à un poste lucratif. Au début des années 30, deux oppositions, tout à fait russes sur le plan de l'appartenance nationale, celle de Rykov-Boukharine-Tomski d'une part, celle de Syrtsov-Rioutine-Ouglanov de l'autre, furent écrasées par Staline : il s'appuya pour cela sur les Juifs bolcheviques qui lui fournissaient une relève. Kaganovitch était l'indéfectible soutien de Staline au Politburo : il réclama l'exécution de Rioutine (octobre 1932-janvier 1933), et l'on sait qu'à cette époque Staline lui-même ne parvint pas à l'imposer. La purge des années 1930-1933 ravagea les rangs russes du Parti. Au présidium de la Commission centrale de contrôle issue du 16eCongrès du Parti (1930), sur 25 membres, l'on compte 10 Juifs, notamment :
A. Soltz, « la conscience du Parti » (et, dans les années d'exécutions massives - 1934-1938 -, l'assistant du procureur général Vychinski), Z. Belenki (qui
s'ajoute aux trois frères déjà cités), A. Goltzman (un transfuge qui avait rallié Trotski sur la question des syndicats), la véhémente Rosalia Zemliatchka,
Mikhaïl Kaganovitch, le tchékiste Trilisser, le « sans-dieu militant » Iaroslavski, B. Roïsenman, un ex-assistant de Trotski qui avait survécu, A. P.
Rozengolts. Si l'on compare la situation au Comité central du Parti dans les années 20 et au début des années 30, l'on constate que rien n'a véritablement
changé : aussi bien en 1925 qu'après le 16e Congrès, les Juifs constituent le sixième des effectifs. Beaucoup occupent des postes de commandement dans les régions, tels que : le Bureau de l'Asie centrale, le Comité de territoire de Sibérie orientale, les premiers secrétaires des Comités de région des Allemands de la Volga, de Tatarie, de Bachkirie, de Tomsk, de Kalinine, de Voronèje, d'autres encore. Voici Mendel Khataïevitch (membre du Comité central depuis 1930) qui est tour à tour secrétaire des Comités de région de Gomel, d'Odessa, de Tatarie, de Dniepropetrovsk, secrétaire des comités de territoire de la Moyenne Volga, deuxième secrétaire du Parti d'Ukraine. Iakov Tchoubine : secrétaire des comités de région de Tchernigov, d'Akmolinsk, de la circonscription de Chakhtine, puis membre des Commissions (de Moscou, de Crimée, de Koursk, de Turkménie) de contrôle du Parti, puis, à partir de 1937, premier secrétaire du Comité central de Turkménie. Nous n'allons pas lasser le lecteur avec une énumération de noms, mais nous tenons à souligner ici l'apport très réel de ces secrétaires à l'œuvre générale des bolcheviks, non sans remarquer l'étonnante mobilité géographique de ces cadres (comme dans les années 20). Ils sont encore peu nombreux, mais on les fait valser d'un poste à l'autre sans se soucier du fait que tout « nouveau » est incompétent dans chaque nouvelle contrée où il est affecté. Mais c'est entre les mains des Commissaires du peuple que se concentre le pouvoir réel des bolcheviks. En 1936, on compte 8 Juifs parmi eux : Litvinov aux Affaires étrangères, connu dans le monde entier (et que les Izvestia, dans des caricatures bienveillantes, représentent sous l'aspect d'un chevalier de la paix attaquant de sa lance les Méchants de l'étranger) ; le non moins célèbre commissaire à l'Intérieur lagoda ; l'objet de tous les dithyrambes, le commissaire aux Chemins de fer, Lazare Kaganovitch « à la poigne de fer » ; au Commerce extérieur - I. la. Weitser ; aux Sovkhozes - toujours le même M. Kalmanovitch (commissaire au Ravitaillement depuis la fin 1917) ; à la Santé - G.Kaminski (avec ses prêches dans les colonnes des Izvestia) ; à la Commission de contrôle soviétique - toujours Z. Belenki. Dans ce même Gouvernement, l'on trouve bon nombre de noms juifs parmi les vice-commissaires des différents commissariats : des Finances, des Communications, des Transports ferroviaires et fluviaux, de l'Agriculture, de l'Industrie du bois, de l'Instruction, de la Justice (encore un Soltz, Isaac), et, parmi les plus éminents : la. Gamarnik (à la Défense), A. Gouriévitch (« a grandement contribué à la création de l'industrie métallurgique du pays»), Semion Guinzbourg (vice-commissaire à l'Industrie lourde, puis commissaire au Bâtiment, puis ministre de la Construction des entreprises de guerre). Entre la fin 1929 et le début 1930 se produisit la fameuse « Grande Fracture ». Se profilait à l'horizon le supplice de la collectivisation - et, en
cette heure fatidique, Staline pressentit, pour la mener à bien, la sinistre figure de Iakovliev-Epstein dont les photos ou les portraits par Brodski paraissaient
en grand format dans les journaux. Comme M. Kalmanovitch, il était membre du Conseil du Travail et de la Défense où figuraient Staline,
Molotov, Mikoyan, Ordjonikidze, Vorochilov et bien d'autres encore. En mars 1931, au 6e Congres des Soviets, Iakovlev fait un rapport et sur la
création des sovkhozes, et sur l'édification des kolkhozes (l'extermination de toute la vie du peuple). Sur cette glorieuse voie conduisant à la ruine de la
Russie apparaissent, parmi les collaborateurs de Iakovlev : et le vice-commissaire V. G. Feiguine, et les membres du collège du Commissariat
à l'Agriculture M. M. Wolf, G. G. Rochal, entre autres grands connaisseurs de la chose paysanne. A titre d'aide substantielle lui est affilié le Trust des
céréales (rafler le blé pour l'État) dont le directeur est M. G. Guertchikov : il a son portrait dans les Izvestia, Staline en personne lui adresse des
télégrammes d'encouragement. En 1932, on crée le Commissariat du peuple aux Sovkhozes, et l'on met à sa tête M. Kalmanovitch. Quant au président
du Soviet des kolkhozes pour toute l'Union, c'est, à partir de 1934, le même Iakovlev. Le président du Comité des commandes de l'État est I. Kleiner
(décoré de l'ordre de Lénine). M. Kalganovitch fut lui aussi, au cours des mois menaçants de la collectivisation, vice-commissaire à l'Agriculture avant
d'être muté, à la fin 1930, au Commissariat aux Finances, puis de devenir président du Conseil d'administration de la Gosbank (Banque d'État), pour la
bonne raison que les affaires d'argent se doivent d'être gérées par une volonté de fer. Seront nommés présidents du Conseil d'administration de la Gosbank
Lev Mariassine en 1934, puis Solomon Krouglikov en 1936. Les Voies de communication. Les chemins de fer ont tout d'abord à leur tête M. Roukhinovitch (il a son portrait en grand dans les journaux), puis il
cède la place à L. Kaganovitch pour devenir commissaire à l'Industrie de guerre (M. Kaganovitch, lui, n'a encore qu'une fonction d'adjoint). De
grandes mutations ont lieu au sein du trust Charbon : I. Scwartz perd son poste de directeur au profit de M. Deutsch. L'administrateur des Pétroles est
T. Rozenoer. La Construction du combinat sidérurgique gérant de Magnitogorsk est dirigée par Iakov Gouguel ; le directeur du Combinat
sidérurgique de Krivoï Rog est Iakov Vesnik ; quant à la construction du combinat de Kouznets - un enfer où s'épuisent deux cent mille ouvriers en
haillons et affamés -, elle est confiée à S. Frankfurt, puis à I. Epstein (arrêté en 1938 et, par mesure de clémence spéciale, envoyé construire le combinat
de Norilsk). Or, il n'existait pas, dans les années 30, de combinats plus puissants que ceux-là. On a pu lire aussi, dans les pages des Izvestia, un en-tête ainsi formulé : « La direction de l'Industrie du poisson s'est rendu coupable de graves erreurs
politiques. » Cela entraîna la disgrâce de l'un des membres du collège du Commissariat au Commerce, Moïssei Froumkine (nous l'avons vu, dans les
années 20, vice-commissaire au Commerce extérieur). Suivirent les châtiments : un blâme sévère pour le camarade Froumkine, assorti d'une
menace de limogeage ; la même chose pour le camarade Kleïkman ; quant au commissaire Nepriakhine, il sera exclu du Parti. Jusqu'en 1934, tant qu'existait encore le Conseil révolutionnaire de guerre, le substitut du président (Vorochilov) resta Gamarnik. Dans les
années 30, en complément de la liste des noms cités au paragraphe précédent, nous rencontrons à la tête des Services généraux de l'Armée rouge : Abram
Volpe pour l'administration et la mobilisation (cité précédemment en qualité de chef du Quartier général de la circonscription de Moscou) ; Semion
Ouritski (direction de l'Espionnage jusqu'en 1937), Boris Feldman, chef du service des effectifs (jusqu'en 1937), Leonti Kotliar, chef du Service général
du génie militaire dans les années précédant la guerre. A la tête de l'Aviation, à partir de 1932, A. Goltzman (nous l'avons déjà rencontré et à la
Commission de contrôle et comme militant syndical ; il a péri dans un accident d'avion). A la tête des régions militaires, nous voyons : Iona Iakir
(région de Crimée, puis celle de Kiev, d'une importance capitale), Lev Gordon (celle du Turkestan). Nous n'avons pas de données sur les postes
subalternes, très nombreux, mais nous ne pensons pas pouvoir être contredit si nous disons qu'au sein des services politiques de l'Année, du Ravitaillement,
dans l'appareil du Parti et celui des Commissariats, là où le patron était juif, la proportion de postes occupés par des Juifs était d'habitude fort importante.
De sources diverses nous parviennent des informations portant sur des moments différents et qui n'ont jamais été rendues publiques jusqu'ici : il
s'agit des fondés de pouvoir régionaux du Guépéou-NKVD dans les années 30 (jusqu'à l'année 1937). Leur fonction mériterait de s'écrire avec une
majuscule, car ce sont bien eux, et non point les secrétaires des comités de région, qui étaient les maîtres absolus de ces territoires, avec droit de vie ou
de mort sur chacun des habitants ; ils étaient sous la tutelle directe du NKVD central. On connaît certains par leurs noms complets, d'autres par leurs seuls
noms de famille, d'autres encore uniquement par leurs initiales. Ils changeaient sans cesse de lieux d'affectation, les uns prenant la place des
autres et vice-versa. Quant aux moments de ces affectations, nous envions celui qui saurait les préciser : tout cela se faisait dans le plus grand secret. Or,
tout au long de ces années 30, il y avait encore un grand nombre de Juifs parmi ces potentats régionaux. Des chiffres récemmcnl publiés donnent, pour les
organes locaux de la Sécurité, sans compter le GUGB, 1 776 Juifs (7,4 %). Plus tard, en 1940, quand les Soviets occupèrent les pays Baltes, on sait qu'à la tête du NKVD de la Dvina il y avait un certain Kaplan, lequel a exercé des sévices
tels qu'en 1941, juste après le départ des troupes soviétiques et avant l'arrivée des Allemands, éclata dans la population une explosion de colère contre les Juifs.
Cependant ce serait une erreur de considérer l'expulsion des juifs des ces organes de répression comme une forme de persécussion. Il n'y avait pas là de motivation anti-juive. (Sans parler du fait que, si les sbires staliniens n'avaient pas seulement attaché du prix à leurs privilèges immédiats et à leur pouvoir, mais aussi à l'opinion du peuple qu'ils gouvernaient, ils auraient dû claquer eux-mêmes la porte du NKVD sans attendre qu'on les en chasse. Cela, certes, ne les aurait pas tous sauvés de la mort, mais peut-être de l'infamie ?) - La notion d'une purge visant intentionnellement les juifs ne tient pas l'eau. "Selon des données disponibles, à la fin des années 30, les juifs étaient une des rares minorités à laquelle l'appartenance ne constituait pas un crime aux yeux du NKVD. Les dispositions sur la politique nationale et d'encadrement qui caractériseront la fin des années 40 et le début des années 50 n'étaient pas encore en vigueur au sein des Organes de la Sécurité d'État. Beaucoup de hauts fonctionnaires de l'appareil du Parti furent eux aussi emportés par la déferlante meurtrière de 1937-1938. A partir de 1936-1937, la
composition du Sovnarkom change notablement ; les purges des années qui précédèrent la guerre décimèrent les Commissariats du peuple. La balle
mortelle atteignit et l'initiateur de la collectivisation, Iakovlev, et son plus proche adjoint, Kalmanovitch, et Roukhimovitch, et bien d'autres encore,
évidemment. La grande boucherie n'épargna pas les vieux bolcheviks « emérites » : Kamenev et Zinoviev, bien sûr, mais aussi Riazanov (depuis
longtemps évincé), Golochtchokine qui avait organisé l'assassinat du tsar. (Seul échappa au désastre Lazare Kaganovitch : il réussit à être lui-même le «
balai aux crins de fer » dans plusieurs des purges de 1937-1938 - par exemple dans la ville d'Ivanovo qu'il ratissa et où on l'appelait l'« ouragan noir ».)
La déferlante n'a pas épargné non plus les travailleurs du secteur économique, pas davantage que les hauts fonctionnaires ; quant aux
diplomates, la plupart de ceux qui ont été cités ici ont été fusillés. Nommons les personnalités du Parti, les militaires, les diplomates, les
responsables de l'économie du pays que nous avons déjà rencontrés dans ces pages et qui sont tombés victimes de la répression (les fusillés sont inscrits en
italiques) : Voilà qui constitue aussi le martyrologe d'un grand, d'un très grand nombre de Juifs au sommet.
Combien connurent une semblable destinée, marquée par une succession ininterrompue de peines de prison et de déportation, jusqu'au dénouement dans les années 1937-1938 ! C'est qu'il balayait et balayait à travers tout le pays, le balai de fer de ces années-là, il raflait tout le monde - les sans-grade, ceux qui n'avaient rien à voir avec le pouvoir, la politique, et notamment des Juifs. Voici les noms de quelques suppliciés :
L'écrasante supériorité en nombre des Juifs haut placés qui tombèrent sous le couperet de Staline n'empêche pas de constater, comme cela ressort des pages mêmes écrites par des publicistes juifs d'Occident, que ce phénomène en soi n'était pas perçu comme une offensive contre les Juifs sur le plan de leur nationalité : les Juifs sont tombés dans le hachoir parce qu'ils occupaient en grand nombre des postes éminents. Ainsi lisons-nous dans le recueil Le Monde juif (1939) : «Cela ne fait aucun doute : les Juifs en URSS ont des possibilités, des opportunités qu'ils n'avaient pas avant la révolution, qu'ils n'ont toujours pas à ce jour dans certains États démocratiques. Ils peuvent être généraux d'armée, ministres, diplomates, professeurs d'université, ils peuvent être les fonctionnaires les plus haut gradés comme les plus soumis », - mais ce ne sont justement, pour les Juifs soviétiques, que des possibilités, « en aucune manière ce n'est un droit », et c'est justement parce que ce droit n'existe pas qu'ont été précipités du haut de ces sommets et ont perdu la vie « les Iakir, Zinoviev, Radek, Trotski ». Mais quel peuple, sous la dictature communiste, jouissait d'un tel droit ? La réalité, c'était : ou bien tu te maintiens, ou bien tu coules. St. Ivanovitch (S.O. Portougueïs), un socialiste de vieille date et obstiné, reconnaissait : « Les Juifs, sous l'autocratie, avaient beaucoup moins
que sous les bolcheviks le "droit de séjour", mais beaucoup plus le "droit de vie" ». Cela est indéniable. - Cependant, comme il n'ignore pas «
la révolution kolkhozienne », il conclut : « Les formes d'implantation en Russie du "socialisme", appliquées du fin fond de Pachekhonia jusqu'à Tachkent,
ont été particulièrement dures pour les Juifs », « sur aucun peuple les scorpions du bolchevisme ne se sont acharnés avec plus de violence que sur
les Juifs. » Ce que l'œil ne voit pas, le cœur ne le sent pas. Pas de moisson de froment à qui sème le chiendent. Tant de Juifs aux commandes et tant d'indifférence aux malheurs du reste de la population
pouvaient induire toutes sortes d'interprétations. Un événement important en 1929 dans la vie des Juifs en Russie soviétique fut la fermeture de la Yevsektsia. Et l'école ? - « Jusqu'en 1933, le nombre des écoles juives et de leurs élèves continua de croître en dépit des critiques formulées dès la fin des années 20 contre "les débordements nationalistes" de la Yevsektsia en faveur du "passage forcé de l'hébreu au Yiddish"» On note, entre 1936 et 1939, «un déclin précipité et un appauvrissement plus rapide encore des écoles en Yiddish. Après 1936-1937, «le nombre d'écoles juives commence à diminuer, même en Ukraine et en Biélorussie » ; plus faible est également le désir des parents de placer leurs enfants dans ces écoles. « La raison en était une décrue du prestige de l'éducation en yiddish et le désir croissant de dispenser aux enfants une instruction en russe. » De même, « à dater du milieu des années 30, le nombre des établissements d'enseignement supérieur où les cours se faisaient en yiddish commence à chuter vertigineusement » ; « pratiquement tous les établissements juifs d'enseignement supérieur et secondaire qui existaient en URSS furent fermés en 1937-1938 ». Au début des années 30 furent également fermés les instituts scientitiques juifs à l'Académie des sciences d'Ukraine et de Biélorussie ;
à Kiev l'« Institut de la culture juive prolétarienne » fermat ses portes. S'ensuivirent très
vite après des arrestations (Mikhaïl Kokine, de l'Institut d'histoire, de
philosophie et de littérature de Leningrad, fusillé ; Iokhicl Ravrebe, ancien de
l'Institut des Hautes Etudes juives de Petrograd et directeur dans les années 30
de la section juive de la Bibliothèque publique, condamné à huit ans, mort
dans un camp de transit. De la même façon, « la pression idéologique du dogme communiste signifiait, pour beaucoup d'artistes et de sculpteurs juifs, la rupture, souvent
tragique, avec leur tradition nationale ». (Quelle culture, à l'époque, était à l'abri de cela en URSS !) De même les dix-neuf théâtres professionnels en
yiddish, et aussi « quantité de troupes d'amateurs, de studios, de cercles » : «La grande majorité des théâtres juifs dans les années 30 présentaient
principalement des spectacles de propagande. » Les Juifs soviétiques virent également s'évanouir et disparaître de leur horizon l'« implantation rurale des travailleurs juifs » : « La déperdition des colons financés par les fonds agricoles du KomZET (Comité pour l'implantation rurale des travailleurs juifs) restait chroniquement élevée». En 1930-1932, l'activité en URSS des organisations caritatives juives de l'étranger, notamment l'Agro-Joint, l'ORT (Société pour le travail artisanal parmi les Juifs) et l'EKO (Société pour la colonisation juive), baissa considérablement » ; en 1933-1938, elle s'exerçait encore dans les limites de nouveaux accords limitatifs ; « en 1938, cette activité cessa ». Dans les six premiers mois de l'année 1938, l'OZET d'abord, puis le KomZET furent dissous. L'écrasante majorité de leurs collaborateurs encore en liberté tombèrent victimes de la répression ». En 1939, « le Comité central du Parti communiste d'Ukraine prit une résolution concernant la liquidation(...) des districts et des Soviets ruraux [juifs] "artificiellement créés"102 ». Néanmoins, l'idée du Birobidjan ( Région autonome juive sur le fleuve Amour, face à la Chine dont le yiddish en est la langue officielle )
ne fut nullement abandonnée dans les années 30 ; bien plus : elle avançait à coups de mesures imposées par l'État.
En décembre 1930, pour galvaniser l'enthousiasme, les autorités organisèrent le 2e Congrès de l'OZET à Moscou. À la fin de 1931,
sur une population globale, pour la province, de quarante-cinq mille personnes, on ne comptait qu'à peine plus de cinq mille Juifs en dépit du fait
que, pour leur installation, avaient été construits des lotissements, des maisons, des routes. (Certains de ces travaux furent effectués par les zeks
(prisonniers du Goulag) des camps avoisinants comme, par exemple, la gare de Birobidjan.) La colonisation non juive de la contrée
progressait plus vite que la juive... La migration des Juifs vers les grandes villes au cours des années 30 ne se ralentit pas. L'Encyclopédie juive nous apprend qu'à Moscou il y avait 131 000 Juifs d'après le recensement de 1926, 226 500 en 1933, et 250 000 en 1939. «La proportion de Juifs d'Ukraine au sein de la population juive de Moscou augmenta de 80 %, suite à leur afflux massif. » Dans Le Livre des Juifs de Russie (1968) nous lisons que dans les années 30, il y avait jusqu'à un demi million de Juifs « parmi les fonctionnaires de l'État, certains occupant des postes élevés, surtout dans l'appareil économique». (L'auteur nous informe aussi que dans les années 30, «jusqu'à un demi million de Juifs étaient impliqués dans l'industrie, y accomplissant principalement des travaux physiques ».( Nous trouvons dans Larine le chiffre de 2,7 %, ce qui correspond à 200 000, soit deux fois et demie moins.) « L'afflux des Juifs dans les rangs des fonctionnaires ne cessait de croître. C'était lié et aux migrations massives vers les grandes villes, et à la hausse spectaculaire du niveau d'instruction de la jeunesse, de la jeunesse juive en particulier. » Les Juifs vivaient principalement dans les grandes villes, ils ne pâtissaient pas des artificielles limitations sociales si bien connues de leurs frères russes, et, il faut le dire, ils étudiaient avec ardeur, préparant ainsi toute une solide structure de cadres techniques pour les années soviétiques à venir. Voici quelques données statistiques : « En 1929, les Juifs représentaient 13,5 % du contingent étudiant de tous les établissements d'enseignement
supérieur de l'URSS ; en 1933, cette proportion était de 12,2 % ; en 1936, de 13,3 % (pour les étudiants) et de 18 % pour les thésards » (la proportion de
Juifs dans la population globale était alors de 1,8 %); de 1928 à 1935, «le nombre d'étudiants juifs pour un millier de Juifs a augmenté, passant de 8,4 à
20,4, [tandis que] sur mille Russes, on ne comptait que 2,8 étudiants, sur mille Biélorusses, 2,4, et sur mille Ukrainiens, 2 seulement » ; - en 1935, « la
proportion d'étudiants juifs était sept fois plus élevée que celle des Juifs dans la population globale, se distinguant ainsi de tous les autres peuples de
l'Union». Quant aux résultats du recensement de 1939, ils sont ainsi commentés par G.B. Kostyrtchenko, historien de la politique stalinienne à
l'égard des Juifs : « Il [Staline] ne pouvait tout de même pas ignorer qu'au début de 1939, sur mille Juifs il y en avait 268 qui avaient un niveau
d'instruction secondaire, et 57 un niveau supérieur (chez les Russes, les chiffres étaient respectivement de 81 et 6. » Et, comme chacun sait, « des
succès dans les études permettaient, à l'issue de celles-ci, d'occuper des postes importants dans l'économie soviétique en pleine expansion dans les années
30 ». Comment ne pas citer, à propos du travail culturel accompli dans les années 30, les brillantes réussites des compositeurs de chansons ? Ainsi Isaac Dounaicvski, « l'un des fondateurs du genre de l'opérette et de la chanson populaire dans la musique soviétique » ; il écrivait « des chansons faciles à retenir... qui souvent exaltaient le mode de vie soviétique (La Marche des joyeux garçons, 1933 ; Le Chant de Kakhovka, 1935 ; Le Chant de la patrie, 1936 ; Le Chant à Staline, 1936 ; et bien d'autres encore). La critique officielle proclama que ces chants... étaient l'incarnation des pensées et des sentiments de millions de Soviétiques » ; c'est aussi lui qui composa les indicatifs de la radio de Moscou. (Dounaievski était très attentif à faire carrière. Il fut le premier à être décoré de l'ordre du Drapeau rouge du Travail, et le premier à être élu au Soviet suprême de l'URSS en cette fameuse année 1937. Il fut décoré plus tard de l'ordre de Lénine. Il faisait la leçon aux compositeurs, leur remontrant que, des symphonies, le peuple soviétique n'en avait cure...) On trouve ici et Matfeï Blanter et les frères Daniil et Dmitri Pokrassa, la débonnaire chanson "Si demain c'est la guerre ,nous écraserons l'ennemi en un tournemain !", et, encore avant, la célèbre Marche de Boudienny. Et puis également Oscar Feltsman, Soloviov-Sedoï - je ne saurais être exhaustif. (En anticipant, pour ne pas avoir à revenir sur le sujet : les poètes-auteurs de chansons Ilya Frenkel, Mikhaïl Tanitch, Igor Chaferan, les compositeurs Ian Frenkel, Vladimir Chainski... Je m'arrête là !) - Des tirages mirobolants, la gloire, les honoraires - qui pourra dire que ces acteurs de la culture soviétique étaient opprimés ? Or, à côté d'œuvres de talent, combien ont-ils claironné de slogans assourdissants, abêtissants, qui ont bourré le crâne des masses, leur ont fait avaler des mensonges et ont dénaturé leur goût, leur sensibilité ? Mais prenons encore le cinéma ! Nous lisons dans la Nouvelle Encyclopédie publiée en Israël : dans les années 30, « on demandait aux films
de vanter les succès du socialisme et, accessoirement, de contenir une action vaguement distrayante. À la conception des standards d'une production
cinématographique unifiée, carrément idéologisée, conservatrice dans sa forme et outrageusement didactique, ont participé, aux côtés des autres..., de
nombreux réalisateurs juifs » (nous avons parlé de certaines œuvres dans notre chapitre précédent, notamment la Symphonie du Donbass de D. Vertov,
1931, sitôt après le procès du Parti industriel) : F. Ermler (Le Passant, Un grand citoyen, Terres défrichées), S. Ioutkevitch (Les Mineurs de fond),
Mikhaïl Romm, couvert d'honneurs (Lénine en Octobre, Lénine en 1918), L. Arnchtam (Les Amies, Les Amis), I.Trauberg (Fils de la Mongolie, L'année 1919),
A. Zarkhi et I. Kheïfits (Chaudes Journées, Député de la Baltique). A noter : dans les années 30, on ne jetait pas les réalisateurs en prison.
En revanche, on arrêta les administratifs, les chargés de la production, de la diffusion, et les deux patrons de l'industrie cinématographique,
B. Choumiatski et S. Doukelski furent fusillés. L'Encyclopédie juive établit le bilan : « C'est à la fin des années 30 que, sur toute la durée du pouvoir soviétique, le rôle des Juifs dans les différentes sphères de la vie de la société soviétique a atteint son apogée. » D'après le recensement de 1939, 40 % de la population active juive étaient constitués de fonctionnaires. Dans la catégorie de l'intelligentsia figuraient environ 364 000 personnes, dont 106 000 étaient des ingénieurs et des techniciens, ce qui fait 14 % de cette catégorie pour le pays tout entier ; 139 000 dirigeants de divers niveaux, soit près de 7 % de tous les responsables en URSS ; « 39 000 médecins, soit à peine moins de 27 % de l'ensemble des médecins ; 38 000 maîtres d'école, soit plus de 3 % ; plus de 6 500 écrivains, journalistes, rédacteurs en chef ; plus de 5 000 acteurs et réalisateurs, plus de 6 000 musiciens, un peu moins de 3 000 peintres et sculpteurs, plus de 5 000 juristes ». De l'avis de l'Encyclopédie, « des succès aussi impressionnants de la part d'une minorité nationale, fût-ce sous un régime qui proclamait l'internationalisme et la fraternité entre les peuples de l'URSS, créaient les prémisses d'une réaction de rejet de la part de l'État ». Staline ne s'est pas privé, dans sa carrière politique, de constituer des unions et des blocs avec les leaders juifs du Parti communiste, et de s'appuyer sur des personnalités de second rang. S'il est une chose certaine, c'est que, parvenu au milieu des années 30, il voyait bien à quel point il était défavorable de se poser dans le monde, à l'instar d'Hitler, en ennemi des Juifs. Mais l'animosité contre eux devait depuis toujours habiter son cœur (les Mémoires de sa fille le confirment), même s'il ne le laissait pas sentir à ses plus proches collaborateurs. En menant sa lutte frontale contre les trotskistes, il ne négligeait pas un autre aspect, avantageux pour lui - la possibilité d'avoir enfin les coudées franches, de réduire l'influence des Juifs dans le Parti. Et puis, n'y avait-il pas alors des menaces de guerre ? Et Staline subodorait que ne le tirerait pas d'affaire l'« internationalisme prolétarien », mais bien plutôt la notion de « patrie », avec une majuscule, même, s'il le fallait ! Ici, le social-démocrate S.Schwartz, qui pleure la mutation antirévolutionnaire du PCR(b) - « cette "purge", sans précédent par son ampleur,
du Parti au pouvoir, la quasi extermination de l'ancien parti et la création, à sa place, d'un nouveau Parti communiste (sous le même nom), nouveau de par sa
composition sociale et de par son idéologie », remarque également « l'éviction progressive des Juifs qui se retrouvent au second plan dans toutes les sphères
de la vie sociale » à partir de 1937. « Parmi les vieux bolcheviks inscrits au Parti avant l'arrivée de celui-ci au pouvoir et avant la révolution, le
pourcentage des Juifs était nettement supérieur à la moyenne pour le Parti en général, et au sein des générations plus jeunes, ce pourcentage ne cessa de
diminuer avec les années. A la faveur [de la purge], presque tous les Juifs communistes ayant joué un rôle quelque peu significatif disparurent de la
scène » La plus flagrante exception : Lazare Kaganovitch. Mais aussi : en 1939, après l'hécatombe, on propose le poste de vice-président du Sovnarkom
à Zemliatchka, une personne sûre, et celui de vice-commissaire aux Affaires étrangères à S.Dridzo-Lozovski. Le tableau d'ensemble est bien celui vu
par le commentateur, qui écrit en connaissance de cause, et nous-mêmes l'avons montré abondamment. « En septembre 1939, des centaines de milliers de Juifs polonais ont fui devant l'offensive des armées allemandes en s'enfonçant toujours plus à l'Est
pour tenter de rejoindre le territoire occupé par l'Armée rouge... Les deux premiers mois, ils y parvinrent grâce à la complaisance des autorités
soviétiques. Les Allemands n'étaient pas sans encourager cette fuite. » Mais, « à la fin du mois de novembre, le gouvernement soviétique ferma la
frontière». |
Chapitre 20 - Dans les camps du GoulagSi je n'y avais pas séjourné moi-même, jamais je n'aurais pu écrire ce chapitre. Avant le camp, je pensais comme tout le monde : « les nationalités, il ne
faut pas les remarquer » ; il n'y a pas de nations, il y a l'humanité. Mais on t'expédie au camp et tu apprends que si tu appartiens à une bonne
nation, tu as de la chance, tu es tranquille, tu survivras. En revanche, si ta nation est celle de tous, ne t'en prends à personne.
Car c'est sur le critère de la nationalité que, le plus souvent, on sélectionnait les zeks pour les incorporer dans la catégorie salutaire des
“Idiots” [ en Russe " ПРИДУРОК "
- un fou ou un idiot. C'est un terme d'argot utilisé par les prisonniers pour identifier ceux parmi eux
qui ne participaient pas au travaux ordinaires mais qui s'arrangeait pour obtenir des taches faciles en prétendant d'habitude que leur santé les rendaient
incapables de travaux pénibles]. Tout ancien prisonnier ayant copieusement tâté du camp confirmera que certaines nationalités étaient plus représentées parmi
les “Idiots” que leur proportion parmi les détenus. Ainsi n'y trouvait-on presque aucun Balte, bien qu'ils fussent fort nombreux parmi les prisonniers ; des Russes il y
en avait toujours, certes, mais dans une faible proportion par rapport à leur nombre dans le camp (et, bien souvent, ils avaient été recrutés parmi les
bien-pensants du Parti) ; en revanche, combien de Juifs, d'Arméniens, de Géorgiens ; beaucoup d'Azerbaïdjanais et de montagnards du Caucase
également. Lorsque, du lointain Brésil, vint en URSS le Juif Frank Diekler, il fut évidemment aussitôt arrêté et, lui qui ne savait pas le russe, fut pistonné et se retrouva responsable des cuisines de l'hôpital - un poste rêvé ! Alexandre Voronel, qui fut expédié au bagne en tant que prisonnier « politique, encore enfant », raconte que, dès ses premiers pas dans le camp, «
une aide spontanée me vint des prisonniers juifs qui ne savaient rien de mes opinions ». Le maître des bains (poste tout ce qu'il y a de privilégié), un Juif,
l'avait aussitôt remarqué et lui avait dit de « venir chercher toute l'aide voulue » ; le gardien, un Juif également, l'avait confié à un autre Juif, chef d'équipe :
« Tu vois, Khaïm, ces deux gosses juifs, ne laisse personne leur faire du mal. » Et le chef d'équipe les avait pris sous sa protection. « Les autres truands,
surtout les "vieux", l'approuvaient : "Tu agis bien, Khaïm ! Tu soutiens ceux de ta race ! Nous autres, Russes, on est comme des loups les uns envers les
autres" » Le Letton Ans Bernstein, l'un de mes témoins pour la rédaction de l'Archipel, estime que, s'il a survécu au bagne, c'est parce qu'aux heures les
plus noires il s'est tourné vers les Juifs, et ceux-ci, grâce à son nom et à son allure dynamique, l'ont pris pour un des leurs et l'ont toujours aidé. Il
remarque également que dans les camps où il fut détenu (ceux de Bouriepolomski, par exemple, dont le chef était Perelman), les Juifs constituaient
toujours le dessus du panier, et c'est parmi eux qu'étaient recrutés les employés libres (Choulman, chef du département spécial ;
Grindberg, chef du camp ; Keguels, mécanicien en chef de l'usine), et ils choisissaient à leur tour comme adjoints des Juifs parmi les détenus. Une atmosphère du genre complot émane des souvenirs du communiste Iossif Berguer sur le fameux délateur Lev Ilyich Inzhir. Ancien menchevik, arrêté en 1930, celui-ci accepta aussitôt de collaborer avec le Guépéou par crainte des représailles contre sa famille et pour ne pas perdre son appartement en plein centre de Moscou ; « il aida à la préparation du procès des mencheviks de 1931; dans lequel il témoigne faussement contre ses meilleurs amis après avoit été acquitté est nommé chef comptable du Belomorstroï ; sous Nikolai Yezhov, il devint chef comptable de tout le Goulag, jouissant « d'une absolue confiance de la part du NKVD et de liens très étroits au plus haut niveau » (Inzhir évoque dans ses souvenirs la figure d'un « vétéran du NKVD, un Juif, qui émaillait ses discours de citations du Talmud»). Il fut de nouveau arrêté dans la vague de purge anti-Yezhov. Mais ses anciens collègues du Goulag lui fournirent un poste privilégié au camp où il se fit remarquer comme « un provocateur et un délateur » ; les zeks soupçonnaient que les riches colis qu'il recevait ne venaient pas de sa famille, mais du Troisième Bureau. Cependant, en 1953, au camp de Taïchet, on lui infligea une nouvelle peine, pour trotskisme cette fois, et pour avoir caché au Troisième Bureau ses « sympathies pour l'État d'Israël ». L'universellement célèbre bagne Mer Blanche-Baltique (le BelBalt) a englouti dans les années 1931-1932 des centaines de milliers de paysans russes, ukrainiens, d'Asie centrale. Ouvrons un journal daté d'août 1933, consacré à l'achèvement du canal. Nous y lisons la liste des personnes récompensées : médailles modestes pour les bétonneurs et les charpentiers, mais médaille suprême - l'ordre de Lénine - pour huit personnes dont on publie la photo en grand ; parmi elles, deux ingénieurs seulement, car c'est l'ensemble du collectif dirigeant qui est récompensé (conformément à la notion stalinienne de culte de la personnalité). Et qui voyons-nous à sa tête ? Guenrikh Iagoda, commissaire du NKVD. Matfeï Berman, chef du Goulag. Semion Firme, chef du BelBalt (au moment de la récompense, déjà chef du Dmitlag où tout se répétera de nouveau). Lazare Kogan, chef de la construction (il partira avec les mêmes fonctions au canal de la Volga). Iakov Rappoport, chef de la construction en second. Naftali Frenkel, chef des travaux du chantier de la Mer Blanche (et le mauvais génie de tout l'Archipel). Leurs portraits seront à nouveau reproduits en grand format dans le livre triomphaliste et ignominieux Belomorkanal - grand et lourd comme un
Evangéliaire annonçant un Royaume millénaire à venir. Et où donc avaient-ils les yeux, en 1933, quand ces portraits furent publiés pour la première fois ? Pourquoi n'ont-ils pas alors exprimé leur indignation ?
Je leur lancerai comme aux bolcheviks : ce n'est pas quand on parle des ignominies qu'il faut avoir honte, c'est quand on les commet ! Le BelBalt n'est certainement pas le seul bagne où nous voyons des Juifs aux postes de commande. À la construction de la voie ferrée Kotlas-Vorkouta : Iakov Moroz (son fils épousa Svetlana Stalina);, Sheïman. Le fondé de pouvoirs extraordinaire du Goulag pour la région d'Extrême-Orient : Gratch. Il y a seulement quelques noms qui ont surgi fortuitement. Si un ancien prisonnier Thomas Sgovio, un citoyen Américain ne m'avait pas écrit, je n'aurais eu connaissance du chef de l'Administration minière de Chai-Uryinsk à La Kolyma entre 1943-44 (au plus fort de la guerre): “Lieutenant-colonel Arm était un Juif de haute taille aux cheveux noirs qui avait une terrible réputation… Son ordonnance vendait de l'ethanol au tout-venant : 50 grammes - 50 roubles. Arm avait son propre professeur d'anglais, un jeune Américain qui avait été arrêté en Carélie. Sa femme touchait un salaire de comptable, bien qu'elle ne travaillât point ; c'était un prisonnier qui travaillait à sa place » (une pratique courante pour les familles des maîtres du Goulag de se faire de l'argent). Un journal soviétique, à l'heure de la glasnost, publie des informations sur la terrible administration des camps chargés de la construction du tunnel
reliant le continent à l'île de Sakhaline. On l'appelait le « trust d'Araïs ». Qui était ce camarade Araïs ? - je l'ignore. Mais combien d'âmes ont péri dans les
mines administrées par lui, et dans ce tunnel qui ne sera jamais achevé ? Comme cela est lourd de sens ! Animés par les motifs les plus élevés, Efroimson et Grodzenski faisaient ce que des Juifs pouvaient faire de plus
juste et de plus noble - partager loyalement le sort commun... et ils furent incompris des deux côtés ! Car il en va toujours ainsi dans l'Histoire : les
voies de l'auto-limitation, du renoncement à soi-même sont ardues, elles prêtent au sarcasme, alors qu'elles sont les seules à pouvoir sauver l'humanité.
J'en ai eu froid dans le dos : c'était brusquement le couperet d'une censure qui me venait d'un tout autre côté, mais qui n'était pas moins brutal que celui
de la censure officielle soviétique. Comme si l'artiste était capable d'oublier ou de refaire le passé ! |
Chapitre 21 - Dans la guerre avec l'AllemagneDepuis la « Nuit de cristal » (novembre 1938), les Juifs d'Allemagne n'avaient plus de doutes sur le danger mortel qui les menaçait tous. Après
qu'Hitler eut lancé sa campagne en Pologne, le nuage de mort s'était étendu vers l'est. Personne ne savait toutefois que le début de la guerre avec l'URSS
allait inaugurer une nouvelle phase dans la politique nazie : l'extermination physique massive des Juifs. Des sources anciennes et d'autres plus récentes donnent cependant des estimations assez concordantes du nombre de Juifs évacués ou ayant fui les
territoires occupés par les Allemands. Il n'y a pas à ce sujet de chiffres soviétiques officiels, et tous les chercheurs se plaignent que les données
statistiques initiales soient très approximatives. Aussi nous appuierons-nous sur les travaux de cette dernière décennie. - Ainsi, le démographe M.
Kounovetski, en exploitant des matériaux d'archives jadis inaccessibles et en utilisant des méthodes nouvelles d'analyse, propose les estimations suivantes :
d'après les résultats définitifs du recensement de 1939, on comptait 3 028 538 Juifs en URSS (dans ses « anciennes » frontières, avant les annexions de
1939-1940). En apportant quelques correctifs à ce chiffre et en prenant en compte le coefficient d'accroissement naturel de la population entre
septembre 1939 et juin 1941, le démographe estime qu'au début de la guerre, dans les « anciennes » frontières de l'URSS, il y avait près de 3 080 000 Juifs.
Sur ce nombre, 900 000 vivaient dans les territoires qui, pendant la guerre, sont restés non occupés, tandis que dans les territoires qui allaient être
occupés ultérieurement vivaient 2 180 000 Juifs (« les Orientaux »). - « Il n'existe pas de données précises sur le nombre de Juifs qui fuirent ou furent
évacués vers l'est avant l'occupation allemande. Mais on sait d'après certaines études qu'environ 1 000 000 à 1 100 000 Juifs purent quitter les provinces de
l'est... envahies par les Allemands. »
Compte tenu des réalités soviétiques, cette conclusion paraît assez peu fondée et, à tout prendre, formelle. Certes, il n'y a pas eu d'informations sur
une évacuation massive des Juifs dans la presse soviétique. Et l'on comprend bien pourquoi. D'une part, après la signature du pacte avec l'Allemagne, on
avait passé sous silence, en URSS, la politique de Hitler à l'égard des Juifs, et lorsque la guerre éclata, l'écrasante majorité de la population soviétique
ignorait quelle menace mortelle pour les Juifs représentait l'invasion allemande. D'autre part, et c'était probablement la principale raison, du côté
allemand, la propagande se déchaînait contre le « judéo-bolchevisme ». Or, le gouvernement soviétique comprenait fort bien qu'il avait grandement
contribué, tout au long des années 20 et 30, à donner corps à cette propagande - et comment donc, maintenant, proclamer haut et fort qu'il fallait sauver en
premier lieu les Juifs ? Cela n'aurait fait que donner à Hitler une formidable impulsion. De toute évidence, il en fut bien ainsi. Certes, les larges masses soviétiques n'appréhendaient pas alors l'ampleur de la Catastrophe. Or c'était là notre sort à tous : ne jamais savoir, sous la dure écorce de l'URSS, ce qui se passait réellement dans le monde extérieur. Toutefois, les Juifs soviétiques, eux, ne pouvaient pas ne rien savoir du tout de ce qui se passait du côté de l'Allemagne. « Au milieu des années 30, la presse soviétique avait beaucoup parlé de l'antisémitisme en Allemagne... Le roman de Lion Feuchtwanger, La Famille Oppenheim, l'adaptation à l'écran de ce roman, ainsi qu'un autre film, Le Professeur Mamliouk, montrèrent le danger qui menaçait les Juifs". » - Après les pogroms de la « Nuit de cristal », la Pravda publia un éditorial intitulé « Les fascistes fauteurs de pogroms et les cannibales », qui dénonçait vigoureusement les nazis : « C'est avec indignation et dégoût que le monde civilisé regarde la féroce répression exercée par les fascistes allemands sur la population juive sans défense... [C'est avec les mêmes sentiments] que le peuple soviétique suit les événements hideux et sanglants qui se déroulent en Allemagne... Dans notre patrie soviétique ont été éradiquées, avec les capitalistes et les propriétaires, toutes sources d'antisémitisme. » Puis, tout au long du mois de novembre, la Pravda avait publié jour après jour, en première page, des informations comme « Pogroms antijuifs en Allemagne », « Répressions féroces contre la population juive », « Vague de protestations dans le monde entier contre les atrocités des fauteurs de pogroms fascistes ». Des meetings de protestation contre la politique antisémite d'Hitler s'étaient tenus à Moscou, Leningrad, Kiev, Tbilissi, Minsk, Sverdlovsk, Stalino. La Pravda avait publié un compte rendu détaillé du meeting tenu par l'intelligentsia de Moscou dans la grande salle du Conservatoire, avec, notamment, les discours de A. K. Tolstoï, A. Korneitchouk, L. Sobolev, des artistes du peuple A. B. Goldenweizer, S. M.Mikhoëls, et la résolution finale : « Nous, représentants de l'intelligentsia de Moscou, ... nous élevons nos voix, pleines de colère et d'indignation, contre les atrocités inhumaines commises par les fascistes et les violences à l'égard de la population juive sans défense d'Allemagne. Les fascistes frappent, mutilent, violent, tuent et brûlent vifs, en plein jour, les gens qui ne sont coupables que d'appartenir au peuple juif". » Le lendemain, 29 novembre, la Pravda avait donné sur toute une page des informations sur des meetings tenus dans les autres villes soviétiques, sous le titre « L'intelligentsia soviétique est indignée par les pogroms antijuifs en Allemagne ». Cependant, à dater de l'automne 1939 et de la signature du pacte Ribbentrop-Molotov, toute critique de la politique nazie, toute information sur la persécution des Juifs dans les pays d'Europe occupés par les Allemands, disparurent totalement de la presse soviétique. « Un grand nombre d'informations... parvenaient en Union soviétique par divers canaux - le renseignement, les ambassades, les journalistes... Une importante source d'information était constituée par les réfugiés juifs, ceux qui avaient pu traverser la frontière. Les moyens d'information soviétiques, y compris la presse juive, gardaient le silence sur le sujet4. » « Mais, quand la guerre avec l'Allemagne éclata et qu'on se remit à parler de l'antisémitisme des nazis, beaucoup de Juifs prirent cela comme un acte de propagande », écrit un historien contemporain en s'appuyant sur des témoignages rassemblés sur un demi-siècle parmi les rescapés de la Catastrophe. « Nombre de Juifs se fiaient plus à leur expérience vécue qu'à la radio, aux livres et aux journaux. Dans l'esprit de beaucoup, les Allemands étaient restés tels qu'ils les avaient connus pendant la Première Guerre mondiale. De tous les régimes du temps de la guerre civile, le régime allemand était à leurs yeux l'un des plus tolérants vis-à-vis des Juifs. » « Nombre de Juifs se souvenaient que, lors de l'occupation allemande de 1918, les Allemands se comportaient avec les Juifs mieux qu'à l'égard des habitants de souche, et cela les rassurait. » Et c'est pourquoi, « en 1941, le nombre de Juifs qui ont volontairement refusé de fuir a été fort grand » ; et jusqu'en 1942, « d'après les récits des témoins..., à Voronèje, Rostov, Krasnodar et d'autres villes encore, les Juifs espéraient, en attendant que le front atteigne leur ville, continuer à travailler comme médecins ou maîtres d'école, tailleurs ou cordonniers, professions qu'ils ne doutaient pas être nécessaires sous tous les régimes... En outre, les Juifs ne pouvaient pas ou ne voulaient pas être évacués pour des raisons purement matérielles" ». Tandis que la presse et la radio soviétiques étouffaient les informations sur les atrocités perpétrées par l'occupant contre les Juifs, le journal en yiddish
Einigkeit (« L'Unité »), l'organe du Comité juif antifasciste, fut autorisé à en parler à pleine voix. - On peut estimer que ce Comité vit le jour lors du
meeting radiodiffusé « des représentants du peuple juif », organisé en août 1941 et diffusé dans un but de propagande vers les États-Unis et les autres
pays alliés (ses participants furent : S. Mikhoëls, P. Markish, I. Ehrenbourg, S. Marchak, S. Eisenstein, entre autres). « L'effet produit en Occident dépassa
toutes les attentes de Moscou... Dans les pays alliés, des organisations juives se créèrent dans le but de recueillir des fonds pour les besoins de l'Armée
rouge. » Cela donna au Kremlin l'idée qu'il serait utile de créer en URSS un Comité juif permanent. « Ainsi fut inauguré, à partir de 1941, la collaboration
des autorités soviétiques avec le sionisme mondial, collaboration qui allait perdurer encore sept ans. »
Certains auteurs juifs affirment qu'à partir de la fin des années 30, les Juifs avaient commencé à être évincés subrepticement mais résolument des hautes
fonctions dans tous les secteurs du système soviétique. D.Shub écrit que la situation en 1943 révélait qu'au collège suprême du NKVD, il ne restait pas
un seul Juif, que ceux-ci « étaient encore fortement représentés uniquement dans les Commissariats aux Transports, à l'Industrie et au Ravitaillement. Ils
sont assez nombreux également à l'Instruction publique et aux Affaires étrangères ». - Un historien contemporain, s'appuyant sur des documents
d'archives redevenus accessibles dans les années 90, émet une conclusion inverse : « Tout au long des années 40, le rôle des Juifs dans les organes de
répression resta extrêmement important ; il ne fut réduit à zéro qu'après la guerre, pendant la campagne de lutte contre le cosmopolitisme. »
D'après le journal Einigkeit du 24 février 1945 (presque à la fin de la guerre), « pour "leur courage et leur héroïsme dans les combats"..., 63 374 Juifs furent décorés », et 59 faits héros de l'Union soviétique. - Par ailleurs, le Volkstimme, journal de Varsovie en yiddish, écrit - plus tard, il est vrai: en 1963 - qu'il y eut 160 772 Juifs décorés pendant cette guerre, et 108 déclarés héros de l'Union soviétique. - Au début des années 90, un auteur israélien donne une liste nominative, avec la date des décrets de promotion : 135 Juifs héros de l'Union soviétique, et 12 chevaliers de l'Ordre de la Gloire. (On trouve les mêmes chiffres dans les Essais sur l'héroïsme juif en trois volumes.) - Enfin, une étude toute récente (2001) avance le chiffre de « 123 822 Juifs ayant reçu des médailles et des décorations militaires au cours des années de guerre. Ainsi, pour le nombre des décorés, les Juifs occupent la cinquième place parmi les peuples de l'Union soviétique, après les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Tatars. « Un antisémitisme qui aurait fait obstacle à l'avancement des Juifs dans leur carrière ou à l'obtention de distinctions militaires, cela n'existait pas dans l'armée soviétique pendant la guerre », constate I.Arad. Était hautement récompensé le travail fourni pour les besoins du front. L'afflux de Juifs soviétiques dans les domaines de la science et de la technique donna ses fruits pendant les années de guerre : conception de nouveaux types d'armements et de technologies militaires, construction d'avions, de blindés, de bateaux de guerre, recherche scientifique, mise sur pied et développement d'entreprises industrielles, apport dans l'énergie, la métallurgie, les transports. 180 000 Juifs - savants, ingénieurs, chefs de laboratoires et ouvriers - furent récompensés pour le travail qu'ils avaient accompli en vue de soutenir le front de 1941 à 1945. Plus de 200 d'entre eux reçurent l'Ordre de Lénine. Près de 300 Juifs travaillant dans le domaine de la science et de la technique furent décorés de l'Ordre de Staline. Pendant les années de guerre, 12 Juifs reçurent le titre de Héros du Travail socialiste. A l'Académie des sciences, dans les sections de physique et mathématiques, de chimie et de technologie, on dénombrait 8 Juifs parmi les membres pleins, et 13 parmi les membres correspondants. Maints auteurs, y compris S.Schwartz, font remarquer que « le rôle des Juifs dans la guerre a été systématiquement dissimulé », qu'on a mené sciemment « une
politique visant à taire le rôle des Juifs dans la guerre ». II donne pour exemple le fait que chez des écrivains soviétiques en vue, comme par exemple
K.Simonov (Jours et nuits), V.Grossman (Le peuple est immortel), « parmi les innombrables noms de soldats, d'officiers, d'instructeurs politiques, entre autres,
il n'y a pas un seul patronyme juif. Bien sûr, c'était là l'effet de la censure, notamment pour ce qui concerne Grossman. (Plus tard, dans les essais de ce dernier,
apparurent des patronymes juifs de militaires.) - Un autre auteur fait remarquer qu'on a beaucoup vendu, en URSS, de cartes postales avec le portrait du
commandant de sous-marin Fisanovitch Izrail Iljitch, qui s'était distingué. Des publications de ce genre, il y en eut beaucoup par la suite ; un chercheur
israélien dénombre encore 12 Juifs héros de l'Union soviétique dont les portraits figuraient sur les enveloppes. Cependant, en dépit de ces exemples d'indiscutable bravoure, l'historien israélien constate non sans tristesse « l'impression très répandue, et dans l'armée et à
l'arrière, que les Juifs évitaient de prendre part aux combats ». C'est là un point sensible, un point douloureux. Mais à quoi servirait-il d'écrire un livre sur les
épreuves vécues ensemble si l'on passait sous silence les points douloureux ?
Ainsi, contrairement à une idée largement répandue, le nombre de Juifs ayant combattu dans l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale était
proportionnel aux effectifs de la population susceptible de fournir des soldats ; la proportion des Juifs qui ont fait la guerre correspond alors en gros à la
proportion moyenne des Juifs dans le pays. Mais alors, quelle est l'explication ? - On peut avancer que jouèrent ici un grand rôle certaines disproportions à l'intérieur des corps d'armée,
disproportions ressenties par les soldats avec une acuité de plus en plus grande au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient
de la ligne de front et affrontaient le danger. Certes, des Juifs ont fait la guerre dans l'infanterie, et en première ligne. Une source soviétique du milieu des années 70 donne des chiffres sur la composition
nationale de deux cents divisions de tirailleurs, au 1er janvier 1943 et au 1er janvier 1944, comparée à la proportion de chaque nationalité dans l'ensemble de la
population de l'URSS à l'intérieur des « anciennes » frontières. Pour les deux dates indiquées, la proportion des Juifs dans ces divisions était de 1,50 % et 1,28 % pour
une proportion dans la population de 1,78 % (en 1939)90, - ce n'est qu'au milieu de l'année 1944, lorsque l'armée reçut le renfort de la population des territoires libérés,
que cette proportion des Juifs tomba à 1,14 % : presque tous les Juifs y avaient été exterminés. Et à l'arrière ? - Les historiens observent un phénomène indiscutable : « L'antisémitisme s'est aggravé... pendant la guerre » ; « la courbe de
l'antisémitisme, au cours de ces années-là, a brusquement grimpé, et les manifestations antisémites... ont largement dépassé en intensité et en ampleur
l'antisémitisme de la deuxième moitié des années 20 » ; « l'antisémitisme, pendant les années de guerre, est entré dans les mœurs jusque parmi l'arrière ».
Quant à la Biélorussie, elle déçut fortement le commandement allemand. S.Schwartz écrit : « Il ressort nettement des documents [rapports] secrets allemands que la tentative des nazis pour impliquer la population locale dans l'extermination des Juifs a été un échec.."Il faut invariablement constater que la population s'abstient d'agir par elle-même contre les Juifs"». Pourtant, à Gorodok, localité de la province de Vitebsk, d'après le témoignage de témoins oculaires, « les "policiers" se montrèrent pires que les Allemands » lors de la liquidation du ghetto, le 14 octobre 1941, et à Borissovo ce fut « la police russe » (le rapport précise bien qu'il ne s'agit pas de la police locale, mais d'un contingent ramené de Berlin) « qui extermina deux jours durant (les 20 et 21 octobre 1941) 6 500 Juifs. L'auteur du rapport ajoute que ce massacre n'a nullement rencontré l'approbation de la population locale : "Qui a donné l'ordre... ? Comment est-ce possible... ? Aujourd'hui on tue les Juifs, demain ce sera notre tour. Qu'ont-ils fait, ces pauvres gens ? Ils n'ont fait que travailler. Les vrais coupables, bien sûr, sont hors de danger». Et voici le rapport d'un «personnage accrédité » auprès des Allemands, un Biélorusse venu de Lettonie : « Pour les Biélorusses, il n'y a pas de question juive... C'est une affaire strictement allemande, qui ne les concerne pas... Tout le monde sympathise avec les Juifs et on les plaint, alors qu'on regarde les Allemands comme des barbares et des bourreaux [Judenhenker] : le Juif n'est-il pas un homme au même titre que le Biélorusse ? ». « En tout cas, écrit Schwartz, il n'existait pas de « commandos nationaux » biélorusses agrégés aux détachements punitifs allemands, bien qu'il y eût des détachements lettons, lithuaniens et « mixtes » dans lesquels figuraient aussi quelques Biélorusses». En Ukraine, le projet allemand rencontra plus de succès. Depuis le début de la guerre, la propagande hitlérienne avait appelé les nationalistes ukrainiens (les Banderovtsy, ou fidèles de Bandera) à se venger des Juifs pour l'assassinat de Pétlioura par Schwartzbard. Point ne fallut convaincre longuement l'Organisation des Nationalistes ukrainiens (OUN) de Bandera-Melnik : dès le début de la guerre germano-soviétique, en avril 1941, elle avait entériné, lors de son 2e Congrès à Cracovie, une résolution qui disait (article 17) : « Les Juifs en URSS sont le soutien fidèle du régime bolchevique en place et l'avant-garde de l'impérialisme moscovite en Ukraine... L'Organisation des Nationalistes ukrainiens considère les Juifs comme le soutien du régime bolchevique de Moscou, et elle instruit les masses populaires du fait que Moscou est l'ennemi numéro un. » - Au début, oui, les Banderovtsy firent alliance avec les Allemands contre les bolcheviks. Durant toute l'année 1940 et la première moitié de 1941, la direction de l'OUN s'était préparée à l'éventualité d'une guerre de l'Allemagne contre l'URSS. « La base de l'Organisation était alors le fief du général-gouverneur, c'est-à-dire la partie de la Pologne occupée par les nazis... S'y concoctait la création d'une milice ukrainienne, on y préparait des listes d'éléments suspects, parmi lesquels figuraient les Juifs. Ces listes servirent par la suite à l'extermination des Juifs par les nationalistes ukrainiens... On institua des "groupes de campagne" destinés à être déportés vers l'est de l'Ukraine ; des détachements de nationalistes ukrainiens furent intégrés à l'armée allemande, tels le "Roland" et le "Nachtigal" ». Les membres de l'OUN se déplaçaient vers l'est avec les troupes allemandes. À l'été 1941, en Ukraine occidentale « déferla une vague de pogroms avec la participation... et des partisans de Melnik et des partisans de Bandera. Près de 28 000 Juifs périrent dans ces pogroms ». - Se trouve dans les archives de l'OUN un document, cette déclaration de la. Stetsko (promu en juillet 1941 chef du gouvernement ukrainien) : « Les Juifs aident Moscou à tenir l'Ukraine en servitude, c'est pourquoi ma position est qu'il faut exterminer les Juifs et transplanter en Ukraine les méthodes allemandes d'extermination des Juifs. » En juillet se tint à Lvov une conférence des leaders de l'OUN de Bandera, qui débattit entre autres de la politique à mener à l'égard des Juifs. Différentes propositions s'y firent entendre : l'aligner « sur les principes de la politique nazie jusqu'en 1939... On proposa d'isoler les Juifs dans un ghetto... La proposition la plus radicale émana de Stepan Lenkavski qui déclara : "Envers les youpins, nous appliquerons toutes les méthodes visant à leur extermination ». - Et jusqu'à ce que les relations de l'OUN avec les Allemands en vinssent à se gâter (du fait que l'Allemagne refusa de reconnaître l'indépendance ukrainienne autoproclamée), on assiste à « pas mal de cas, surtout la première année..., où les Ukrainiens aidèrent carrément les Allemands à exterminer les Juifs », et où se montra plus active que les autres « la police auxilliaire ukrainienne, principalement en Galicie et en Volhynie ». - « À Oumani, en septembre 1941, la police ukrainienne de la ville, sous le commandement de quelques officiers et sergents SS, ont fusillé près de 6 000 Juifs » ; au début de novembre, à six kilomètres de Rovno, « les SS et la police ukrainienne ont exterminé 21 000 Juifs qui avaient été enfermés dans le ghetto ». - Cependant, comme l'écrit Schwarz : « Quelle fraction de la population ukrainienne était sous l'empire de sentiments antisémites agressifs, il est impossible de l'établir. Il est vraisemblable que ces sentiments étaient étrangers à une bonne partie de la population, notamment aux couches cultivées. Pour ce qui est de l'Ukraine soviétique de souche, aucun document secret allemand ne fait référence « à une quelconque "pulsion populaire" suscitant des pogroms ». - Mais : « En Crimée furent organisés des commandos tatares d'autodéfense qui exterminaient les Juifs. » En ce qui concerne les provinces russes occupées par l'ennemi, « les Allemands ne pouvaient y faire appel aux sentiments antirusses de la population ; arguer de
l'impérialisme moscovite se révélait ici sans effet, et l'argument du judéo-bolchevisme, privé de son soutien dans le nationalisme local, perdait
grandement de sa force de persuasion » ; parmi la population russe locale, il se trouva « relativement peu de gens pour soutenir activement les Allemands dans leur
politique d'extermination des Juifs ». Le plan de campagne de Hitler contre la Russie (le plan « Barbarossa ») comprenait « des missions spéciales de préparation à la gestion politique, missions qu'impose une guerre totale entre deux régimes antagonistes ». En mai-juin 1941, le commandement suprême de la Wehrmacht publia des ordres plus concrets : dans la zone où allait s'appliquer le plan Barbarossa, seraient passées par les armes, sans jugement, toutes les personnes suspectes de fomenter des actions contre l'Allemagne, et notamment, sans exception aucune, les commissaires politiques, les partisans, les saboteurs et les Juifs. Le 17 juin 1941, donc tardivement, lors d'une réunion avec les chefs des Einsatzgruppen, Reinhard Heydrich établit la liste des personnes à assassiner.— Reinhard Heydrich, 17 juin 194141. Pour exécuter ces missions spéciales sur le territoire de l'URSS furent créés au sein des services de sécurité (les SS) et de la police de sécurité (la Gestapo) quatre groupes spéciaux, les Einsatzgruppen, avec leurs unités opérationnelles, les Einsatzkommandos, dont les effectifs égalaient ceux des compagnies. Ces groupes avançaient aux côtés des unités de choc de l'armée allemande, mais obéissaient directement au chef de la Direction générale de la Sécurité du Troisième Reich, R. Heydrich.
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Chapitre 22 - De la fin de la guerre à la mort de Staline
Au début des années 20, les auteurs du recueil La Russie et les Juifs avaient prévu que « toutes ces perspectives radieuses » (pour les Juifs en
URSS) ne se réaliseraient que « dans l'hypothèse où les bolcheviks voudront nous protéger. Mais le voudront-ils ? Pouvons-nous penser que des gens qui,
au nom de la conquête du pouvoir, ont tout trahi, y compris le communisme, que ces gens nous resteront fidèles même lorsqu'ils n'y trouveront plus aucun
avantage ? ». Durant les années d'après-guerre les Juifs soviétiques eurent à subir d'«amères déceptions» et de lourdes épreuves. Les huit dernières années du
règne de Staline furent marquées par la campagne contre les « cosmopolites », l'éviction des Juifs des sphères de la science, de l'art, de la presse, la
suppression du Comité juif antifasciste et l'exécution de ses principaux responsables, enfin le "Complot des Médecins".
Les espoirs entretenus par les Juifs connurent là leur zénith. G.V.Kostyrtchenko, spécialiste de cette période, écrit : les dirigeants du CAJ «
nageaient dans l'euphorie. Ils se mirent à croire (surtout après le voyage en Occident de Mikhoëls et Fefer) qu'en mettant un peu la pression, à l'instar de
l'élite juive américaine, ils pourraient exercer leur influence sur les cercles dirigeants et participer à la mise en place d'une politique favorable aux
intérêts des Juifs soviétiques ». À la fin de la guerre, la variante de la colonisation du Birobidjan refit surface dans les hautes sphères du pouvoir, visant avant tout les Juifs d'Ukraine. Plusieurs convois furent ainsi organisés en 1946-47, comptant jusqu'à six mille personnes, auxquelles s'ajoutèrent quelques familles isolées ; mais, déçus, la plupart de ces colons retournèrent d'où ils étaient venus. En 1948, ce mouvement cessa complètement. Puis, avec la nouvelle orientation de la politique de Staline, commencèrent les arrestations parmi les rares personnalités juives du Birobidjan (chefs d'accusation : introduction artificielle de la culture juive, y compris dans la population non juive, et, bien sûr, espionnage, projets en vue d'un rattachement du Birobidjan au Japon). L'histoire de la colonisation juive au Birobidjan s'arrête là. Au début des années 20, on projetait d'y transférer 60 000 Juifs pendant le premier plan quinquennal. En 1959, leur nombre s'élevait à 14 000, soit moins de 9 % de la population locale. Cependant, en Ukraine, la situation des Juifs s'était sensiblement améliorée. Les autorités livraient un combat acharné aux partisans de Bandera et ne tenaient plus guère compte des sentiments nationalistes ukrainiens ; à partir de la fin de 1946, le Parti, sans la rendre publique, « mena campagne, bon gré mal gré, contre l'antisémitisme, habituant progressivement la population à la présence de Juifs à des postes de responsabilité dans différents secteurs » de l'administration et de l'économie soviétiques. Dans la foulée, dès le début de l'année 1947. le Parti communiste ukrainien passa (pas pour longtemps) des mains de Khrouchtchev à celles de Kaganovitch. Des Juifs furent également promus à des fonctions élevées au sein du Parti ; « particulièrement significative à cet égard fut la nomination d'un Juif... comme secrétaire... du Comité régional du Parti communiste à Jitomir ». Mais les Juifs étaient nombreux à se méfier, non sans raison, du pouvoir soviétique et de cette situation nouvelle. Et lorsqu'on procéda, peu de temps après la fin de la guerre, au rapatriement des ex-citoyens polonais, de nombreux Juifs non polonais « s'empressèrent de bondir sur l'occasion » et partirent pour la Pologne. (Ce qui, là-bas, se passa après, mérite d'être étudié à part : les Juifs se retrouvèrent en grand nombre aussi bien au sein du gouvernement fantoche d'après-guerre que dans l'administration et le KGB local, ce qui allait entraîner ultérieurement des conséquences très néfastes pour la masse des Juifs polonais. - Des conflits semblables éclatèrent aussi en d'autres pays d'Europe de l'Est : « Dans tous ces pays, les Juifs avaient joué un rôle économique de premier plan », ils avaient été spoliés de leurs biens sous Hitler, et lorsqu'« on promulgua après la guerre des lois de restitution..., ils se heurtèrent aux intérêts d'un grand nombre de nouveaux propriétaires ». Les Juifs réclamaient qu'on leur rendît leurs entreprises - quand celles-ci n'avaient pas été nationalisées par les communistes -, ce qui provoqua une nouvelle flambée de haine à leur encontre.) Cependant, c'est au cours de ces mêmes années que se produisit un événement d'une portée historique immense pour les Juifs : la création de
l'Etat d'Israël. Lorsque, dans les années 1946-1947, les sionistes se brouillèrent avec les Anglais, Staline - sans doute pour contrer la
Grande-Bretagne, mais aussi pour se créer de nouveaux appuis au cas où l'entreprise réussirait - prit le parti des premiers. Tout au long de l'année
1947, il soutint activement la création d'un État juif indépendant en Palestine, que ce soit à l'ONU par l'intermédiaire de Gromyko ou par le biais de
fournitures d'armes tchécoslovaques. En mai 1948, l'URSS décida en quarante-huit heures de reconnaître de jure la proclamation de son
indépendance par Israël et condamna les actions conduites contre le nouvel État par les Arabes.
Sans doute effrayé par l'effervescence régnant parmi les Juifs, Staline - à partir de la fin de l'année 1948, et pendant tout le temps qui lui restait à vivre -
changea brutalement de politique à leur endroit. Mais à sa façon : agissant brutalement mais sans effet d'annonce, radicalement mais à petits pas,
et dans des domaines en apparence secondaires, marginaux. Cependant, le Comité antifasciste juif ne cessait de prendre de l'importance : créé pour répondre aux besoins de la guerre contre l'Allemagne, doté d'une structure officielle (près de 70 membres, des permanents, un journal, une maison d'édition), il était en train de devenir l'organisme représentatif, sur le plan moral comme sur le plan matériel, de l'ensemble des Juifs soviétiques - aussi bien devant le Comité central du Parti que vis-à-vis de l'Occident. « Les dirigeants du CAJ pouvaient se permettre beaucoup de choses : un bon salaire, le droit d'être publiés à l'étranger et d'en percevoir des honoraires, de recevoir et de répartir des dons en provenance de l'étranger, et enfin de pouvoir s'y rendre ». Autour du CAJ « se constitua un mouvement national d'abord élitaire, puis de plus en plus large » ; il apparaissait désormais comme le symbole de l'autonomie nationale juive. Il revenait dès lors à Staline de se débarrasser progressivement d'une institution devenue gênante. Il commença par la personnalité la plus importante - le directeur du Bureau soviétique de l'Information, Lozovski, lequel (d'après Fefer, devenu secrétaire
général du CAJ en juillet 1945) était « l'inspirateur du CAJ..., savait tout ce qui s'y passait et en assurait la direction de facto ».
L'agit-prop du Comité central envoya une commission d'enquête au BSI, qui conclut que son « appareil était encombré... par une concentration inadmissible
de Juifs ». Lozovski fut destitué de son poste de vice-ministre des Affaires étrangères (tout comme Litvinov et Maïski), et, au cours de l'été 1947, de celui de
directeur du BSI". Le démantèlement du CAJ fut accompli par étapes successives. Fin 1948, ses locaux furent mis sous scellés, les archives transférées à la Loubianka,
le journal et la maison d'édition fermés. Suivit l'arrestation - dans le plus grand secret, et longtemps niée par les autorités - des deux personnalités
les plus importantes du CAJ, Fefer et Zouskine. En janvier 1949, ce fut le tour de Lozovski et, un mois plus tard, de plusieurs autres dirigeants du CAJ.
Tout au long de l'année 1949, ceux-ci subirent des interrogatoires serrés, mais, en 1950, l'enquête fut interrompue. (Il est
vrai qu'au même moment Staline procédait à la liquidation des « dérives nationales » au sein de la direction du Parti à Leningrad - le « groupe anti-Parti de
Kouznetsov-Rodionov-Popkov » -, mais cet épisode n'a guère été retenu par l'histoire ; pourtant, dans le cadre de l'« affaire de Leningrad », au début de l'année
1950, « près de deux mille cadres du Parti furent arrêtés et fusillés ».) Il est vrai que, le plus souvent, les « cosmopolites » ne furent pas arrêtés, mais publiquement blâmés et chassés de leur poste dans les rédactions des journaux,
les institutions idéologiques et culturelles, l'agence TASS, les éditions d'État, les facultés des lettres, les théâtres, la Philarmonie, et parfois aussi du Parti ;
leurs publications furent gelées. Cependant, la campagne prenait de plus en plus d'ampleur, touchant de plus en
plus de monde et de domaines d'activité. Sous couvert de lutte contre le «cosmopolitisme », des purges antijuives se déroulèrent à l'Académie des sciences,
au sein de l'Institut de philosophie (gangrené depuis longtemps par des luttes de clans), d'économie, de droit, mais aussi à l'Académie des sciences sociales, à
l'Institut d'études juridiques (pour gagner ensuite la magistrature). L'éviction des Juifs de la sphère des sciences exactes et appliquées se fit progressivement. - « La fin de l'année 1945 et l'année 1946 furent relativement tranquilles pour les Juifs de cette catégorie socioprofessionnelle ». Un chercheur qui a étudié le rôle des Juifs dans la science et l'industrie soviétiques de la période de la guerre illustre son propos par l'exemple suivant : « En 1946, un premier coup fut porté contre les personnels investis de responsabilités, et une grosse "affaire" fut montée. Les victimes en furent essentiellement des Russes... pas un seul Juif parmi elles... Les comptes rendus d'enquêtes comportaient des charges contre le directeur de l'usine aéronautique de Saratov, Israël Solomonovitch Lévine. On lui reprochait le fait que, pendant la bataille de Stalingrad, deux escadrilles n'avaient pas pu décoller, les avions fournis par son usine étant défectueux. Le fait était avéré, l'accusation n'avait pas été fabriquée de toutes pièces par les enquêteurs. Au demeurant, Lévine ne fut ni arrêté, ni même destitué.» - En 1946, «les commissaires du peuple B. L. Bannikov, L. M. Kaganovitch, S. Z. Guinzbourg, L. Z. Mekhlis conservèrent leur poste dans le nouveau gouvernement... Presque tous les Juifs qui avaient exercé les fonctions de vice-commissaires au sein du gouvernement pendant la guerre conservèrent également leur poste ». - L'auteur de cette étude note que les premiers coups portés contre les Juifs travaillant comme ingénieurs ou techniciens datent de 1947. En 1950, l'académicien A.F. Ioffé « fut contraint d'abandonner son poste de directeur de l'Institut de physique appliquée, qu'il avait créé en 1918 et dirigé sans
interruption depuis lors ». - Au début de l'année 1951, on renvoya 34 directeurs et 31 ingénieurs en chef de l'industrie aéronautique. « La majorité de ceux qui figurent
sur cette liste sont juifs. » - Si, en 1942, le ministère des Constructions mécaniques (le commissariat à l'Armement) comptait parmi ses directeurs et ses ingénieurs en
chef une quarantaine de Juifs, il n'en restait plus que trois en 1953. - Au sein de l'armée soviétique, « on ne se contenta pas de chasser les généraux de nationalité
juive. Les officiers de rang inférieur qui travaillaient dans le domaine de l'armement furent également écartés ». Ce fut comme un écho affaibli de l'année 1937 - le pouvoir soviétique rappelait aux Juifs qu'en aucun cas il ne les avait adoptés pour de bon, mais qu'il pouvait les rejeter à tout moment. « Nul n'est irremplaçable ! » (Reconnaissons toutefois que « Béria se montra tolérant à l'égard des Juifs - au moins pour ce qui est des nominations à des postes de responsabilité au sein de l'État ».) « Entre 1948 et 1953, les Juifs furent massivement boutés hors des sphères supérieures - celles qui étaient associées à des fonctions de prestige ou qui
revêtaient une importance particulière pour les dirigeants du pays - de la production, de l'administration, des activités culturelles et idéologiques ;
l'accès à toute une série d'établissements d'enseignement supérieur leur fut limité ou tout simplement refusé... Les postes de responsabilité au sein du
KGB, des organes du Parti, de l'armée furent fermés aux Juifs, et dans nombre d'universités, d'institutions culturelles et scientifiques, le numerus
clausus fut réappliqué. » - Les Juifs étaient désormais sous le coup du fameux questionnaire prolétarien qui avait tant pesé au cours des années 20
sur la noblesse, le clergé, l'intelligentsia et les autres « ci-devant ». D'un autre côté, les statistiques concernant les cadres scientifiques donnent les chiffres suivants : « A la fin des années 20, les Juifs représentaient 13,6% de l'ensemble des scientifiques du pays; en 1937, ils avaient atteint les 17,5 % » ; pour 1950, la proportion est de 15,4% (25 125 Juifs sur les 162 508 scientifiques soviétiques). - Vers la fin des années 80, S.Margolina en revenant sur cette époque en arrive à la conclusion qu'après la guerre, malgré l'ampleur de la campagne, « le nombre de Juifs hautement qualifiés exerçant des fonctions élevées resta toujours disproportionné. Mais, par comparaison avec les "années heureuses", il avait significativement diminué ». - A. Heifetz évoque « les souvenirs rédigés par l'un des pères de la bombe atomique soviétique, l'académicien Budker», dans lesquels il raconte comment lui et ses collègues, des nuits durant, jusqu'à tourner de l'œil de fatigue, travaillèrent pour doter l'Union soviétique de sa première bombe A - alors même que se déchaînait la campagne contre les « cosmopolites » -, et cette époque-là fut « la plus inspirée et la plus heureuse » de la vie de Budker. Mais si, « parmi ceux qui avaient reçu le prix Staline en 1949, on comptait, comme les années précédentes, un nombre important de Juifs » (pas moins de 13 %), en 1952, selon les estimations de S.Schwartz, il n'y en avait plus que 6 %. (Les statistiques concernant le nombre d'étudiants juifs dans les établissements d'enseignement supérieur d'Union soviétique n'ont pas été publiées de la période d'avant-guerre jusqu'en 1963, c'est-à-dire pendant près d'un quart de siècle ; nous les évoquerons au chapitre suivant.) Quant à la culture proprement juive - celle qui s'exprimait en langue yiddish -, déjà bien peu active à l'issue de la guerre, elle fut étouffée au cours des années 1948-1951 : suppression des subventions et fermeture des théâtres juifs, des maisons d'édition, des journaux, des librairies. Les émissions de radio en yiddish à destination de l'étranger cessèrent en 1949.
Les années d'après-guerre pesèrent également sur les hauts gradés de l'armée : « en 1953, presque tous les généraux juifs » et « près de 300 colonels et
lieutenants-colonels furent contraints de partir à la retraite ». Ledit projet de lettre à la Pravda fit l'objet de multiples remaniements de la part de l'appareil du Comité central et le texte finit par prendre une forme plus
mesurée. Mais elle ne fut pourtant jamais publiée. Est-ce à cause de l'indignation que cette affaire avait soulevée dans l'opinion occidentale ? En
tout cas, certains faits permettent de penser que, dès avant la mort de Staline, on mit « une sourdine à l'affaire des médecins ». Mais on ne peut qu'être frappé par l'ampleur du trouble dont furent alors saisis les Juifs soviétiques qui avaient embrassé sans réserve la cause de l'idéologie
soviéto-communiste. Bien des années plus tard, S.K. me confia : « Ce qui me fait le plus honte dans ma vie, c'est d'avoir cru, en 1953, à l'affaire des médecins !
- qu'ils aient pu être mêlés même involontairement à un complot fomenté depuis l'étranger... » Le 3 avril, tous ceux qui avaient survécu à leur arrestation dans le cadre de l'« affaire des blouses blanches » furent élargis. La nouvelle fut officiellement
rendue publique le lendemain. |
Chapitre 23 - Jusqu'à la guerre des six jours
Dès le lendemain de la mort de Staline, le 6 mars, le MGB ( Ministère de la Sécurité d'État ) « cessa d'exister » - officiellement, bien sûr : en fait,
Béria avait mis la main dessus en l'intégrant au ministère de l'Intérieur, ce qui lui permettait de « mettre au jour
les malversations » dont les agents du MGB s'étaient rendus coupables et en premier lieu son chef, Ignatiev, qui avait remplacé Abakoumov dans le plus
grand secret et dont personne n'avait encore prononcé le nom en public. Il semble que Béria ait commencé à perdre la confiance de Staline vers 1952,
qu'Ignatiev-Rioumine se soit employé à l'évincer dans le cadre de l'« affaire des médecins », et que le cours des événements l'ait placé au centre de la
nouvelle opposition à Staline. Un mois plus tard, le 4 avril, il pouvait se sentir suffisamment fort pour dénoncer l'« affaire des médecins » et accuser
Rioumine de l'avoir montée de toutes pièces. Et dans les trois mois qui suivirent, les relations diplomatiques avec Israël furent rétablies. Mais la politique adoptée par le gouvernement soviétique à l'égard des Juifs - aussi bien sous le règne des « sept boyards »
(direction collective de 1953 à 1957 qui succéda à Staline dès sa mort, présidée par G.Malenkov) que sous celui de
Khrouchtchev - se caractérisa par son incohérence, sa prudence et sa duplicité, ce qui ne manque pas de susciter des attentes et des initiatives contradictoires.
Un an plus tard, Khrouchtchev triompha de ses adversaires au sommet du Parti, et Kaganovitch se trouva parmi ceux qui furent évincés du pouvoir.
À première vue, ce n'était pas grand-chose. Il n'était pas le seul ni le plus important parmi les limogés. Et il ne le fut pas en tant que Juif. Cependant, «
du point de vue juif, son éviction marquait la fin d'une époque ». Les chiffres parlaient d'eux-mêmes : « Les Juifs avaient disparu non seulement des
organes dirigeants du Parti, mais aussi de ceux du gouvernement. »
On procéda également à quelques arrestations de Juifs religieux, accusés d'«espionnage au profit d'un État capitaliste » [Israël], et les synagogues furent
désignées comme les « couvertures de diverses "opérations" criminelles » - pour semer encore un peu plus la peur parmi les autres Juifs. On raconte qu'une rumeur commença à circuler alors parmi les Juifs, selon laquelle Khrouchtchev aurait déclaré dans un discours (non publié) que« seront acceptés dans les universités le même nombre de Juifs que celui de ceux qui travaillent dans les mines ». Il est possible que Khrouchtchev ait lâché ce genre de propos - c'était tout à fait son style -, mais cet équilibrage qu'il impliquait ne fut jamais mise en œuvre. En revanche, il est vrai qu'au début des années 60, alors que le nombre d'étudiants juifs avait augmenté dans l'absolu, leur nombre relatif avait diminué de façon significative par comparaison avec la situation d'avant-guerre : alors qu'en 1936, la proportion des Juifs parmi les étudiants était 7,5 fois plus élevée que celle des Juifs par rapport au reste de la population du pays, ce chiffre était désormais tombé à 2,7. Ces nouvelles statistiques sur la répartition par nationalités des étudiants et des élèves de l'enseignement secondaire furent publiées pour la première fois après la guerre dans l'annuaire L'Économie de l'URSS en 1963, et mises à jour chaque année jusqu'en 1972. Au cours de l'année universitaire 1962-1963, les étudiants juifs occupaient, en données absolues, la quatrième place derrière les trois nations slaves : 79 300 sur 2 943 700 étudiants (soit 2,69 % de l'ensemble). L'année suivante, ils étaient 82 600, alors que le nombre total d'étudiants en URSS était de 3 260 700 (soit 2,53 %). Cette proportion resta pratiquement inchangée jusqu'en 1969-1970 : 101 100 Juifs pour 4 549 900 étudiants, puis elle commença à décroître - en 1972-1973 : 88 500 pour 4 630 200 (soit 1,91 %)46. (Notons au passage que cette diminution coïncide chronologiquement avec le début de l'émigration juive vers Israël.) La proportion des Juifs dans la recherche scientifique se mit également à chuter au cours des années 60 : 9,5 % en 1960 ; 6,1 % en 1973. - Au cours
de cette période, « l'art et la littérature soviétiques comptent des dizaines de milliers de noms juifs » : 8,5 % des écrivains et des journalistes ; 7,7 % des
artistes et des peintres. Egalement plus de 10 % des juges et des avocats ; près de 15 % des médecins. (Les Juifs sont par tradition nombreux à exercer la
médecine, mais, à cette époque où la « psychiatrie soviétique », de sinistre mémoire, commençait à jeter des gens sains d'esprit dans des asiles de fous,
qui, hélas, en constituait le personnel ? - Passant en revue les « professions juives », M. Heifetz écrit ceci : « La psychiatrie, c'est le monopole des Juifs,
m'a dit un ami psychiatre, un Juif, peu avant mon arrestation ; mais, ces derniers temps, par décision administrative, on s'est mis à nous envoyer des
Russes. » Et il cite des exemples : le psychiatre le plus important de Leningrad, le professeur Averbuch, se rend régulièrement au KGB pour y
effectuer des expertises ; à Moscou, c'est le fameux Lunz ; à Kalouga, c'est Lifchitz et « toute sa clique juive ». - (Quand Heifetz fut arrêté, sa femme se
mit à la recherche d'un avocat « accrédité », c'est-à-dire mandaté par le KGB pour s'occuper d'affaires politiques, et « elle ne put trouver un seul Russe »,
tous les avocats de ce genre étaient juifs.)
On ne peut s'empêcher de penser à l'Amérique de ces années-là. En 1965, la section new-yorkaise du Comité juif américain mena une enquête officieuse parmi plus de mille cadres supérieurs de cinquante banques de cette ville, après quoi elle adressa à celles-ci une protestation parce qu'on ne comptait que 3 % de Juifs parmi les personnes interrogées, alors que les Juifs représentaient le quart de la population new-yorkaise : autrement dit, le numerus clausus n'était pas respecté. Alors le président de l'Union des banques de l'Etat de New York lui répliqua que les banques ne recrutaient pas leur personnel en fonction « de la race, de la confession, de la couleur de peau ou de l'origine nationale », ni ne prenaient en compte ces critères. (Notons que, deux ans auparavant, le Comité juif avait procédé au même type de sondage dans cinquante des plus importants services municipaux des État-Unis, et en 1964 dans des firmes industrielles de la région de Philadelphie.) Mais revenons aux Juifs soviétiques. Après avoir émigré hors d'URSS, beaucoup d'entre eux se sont prévalus de leurs activités passées dans la
presse, l'édition, le cinéma. C'est ainsi qu'un auteur juif nous apprend que « c'est grâce à lui [Syrokomski] que tous les postes de responsabilité à la
Literatournaïa gazeta furent occupés par des Juifs ». Cependant, vingt ans plus tard, on pouvait lire ceci : « Le nouvel antisémitisme prenait de l'ampleur...
et dans la deuxième moitié des années 60, il constituait une entreprise organisée de déconsidération, d'humiliation et d'isolement de tout un peuple. » Puis vient l'affaire des trafiquants de devises de Vilnius en janvier 1962. Là, tous les accusés étaient des Juifs (au cours du procès, on dissimula les
noms des membres de la nomenklatura non juive : procédé typiquement soviétique). Cette fois, l'accusation comportait un aspect ouvertement anti-juif
: « Les transactions avaient lieu à la synagogue, les différends étaient tranchés par le rabbin. » On peut l'expliquer en partie : alors que tout ce qu'il y avait de vivant dans le pays était étouffé, pouvait-on s'attendre à ce qu'un peuple aussi vivant,
aussi dynamique ne subisse pas le même sort ? Cette atmosphère de plus en plus lourde entraîna l'apparition d'un véritable syndrome, décrit en ces termes par D. Sturman : une partie « des Juifs en
arrive à haïr l'Etat d'Israël, considérant qu'il est responsable de la politique antisémite de l'Union soviétique. Je me souviens des propos d'une brillante
enseignante juive : "Il faudrait jeter une bonne bombe sur ce fichu Israël, notre vie en deviendrait plus facile" ». Un deuxième coup lui avait été porté par la campagne contre les «cosmopolites » en 1946-1950.
Puis c'avait été la menace d'une terreur généralisée à laquelle mit fin la mort du tyran, survenue aussitôt après.
Mais, avec le « dégel » des années Khrouchtchev, puis, sans lui, pendant les années 60, les Juifs soviétiques commencèrent à redresser la tête et à
assumer leur identité. Et c'est à ce moment-là qu'éclata, soudaine, rapide, victorieuse - un véritable miracle ! - la guerre des Six Jours. Le prestige d'Israël atteignit alors
son le zénith aux yeux des Juifs soviétiques qui se sentirent liés à lui par le c&olig;eur et par le sang. |
Chapitre 24 - En rupture avec le Bolchevisme
Au début du 20e siècle, quand l'Europe se voyait déjà sur le seuil de la Raison universelle, nul ne pouvait prévoir avec quelle force allait exploser,
justement en ce siècle, le sentiment national chez tous les peuples de la Terre.
Et aujourd'hui, un siècle plus tard, nous sommes stupéfaits, car il nous faut prévoir, non la disparition imminente des sentiments nationaux (disparition
dont nous ont bourré le crâne, un siècle durant, les socialistes internationalistes), mais bien leur renforcement.
Nous sommes tout prêts à partager et l'indignation de Mniatchko et la colère de Meyer, et nous ne faisons ici que relever le caractère extrême de
leurs sentiments, comparé à la longue période de tolérance et de complaisance à l'égard du communisme qui avait précédé. En fait, l'ardeur de leurs
sentiments représente elle aussi un aspect de la question juive au 20e siècle.
Lobnoié Mesto : Emplacement sur la place Rouge d'où étaient proclamés les édits du tsar au Moyen Âge, et où pouvaient aussi avoir lieu des exécutions. - N'oublions pas non plus Semion Glouzman qui n'hésita pas à payer de sa liberté son combat contre les hôpitaux psychiatriques transformés en prisons.
- Et un grand nombre d'intellectuels juifs de Moscou furent les premiers à avoir l'honneur d'être châtiés par le Parti. Mais voilà qu'à partir du début des années 60, un tournant se produisit dans la vie de Galitch. Il trouva en lui-même le courage de laisser là une vie
de succès, une vie bien nourrie, et de « sortir sur la place publique » . C'est alors qu'il se mit à fréquenter les appartements moscovites pour y
chanter ses chansons en s'accompagnant à la guitare. Il refusa de se faire publier ouvertement, en dépit de la tentation de « lire sur la couverture un
nom de famille : le mien ! » Il s'était trouver un point précis de perspective en accord avec l'esprit de l"époque: Il s'incarnait dans tous ceux qui avait souffert, persécutés et tués.
« J'étais simple soldat et je mourrai simple soldat »; « Nous, les troufions, on est tués, au combat ». Cependant dans bien des chansons, en utilisant le je pour
parler d'un prisonnier des camps, un zek, il donne une forte impression d'avoir été lui-même un zek : « Et l'autre zek - c'était moi en personne »;
« Sur la piste du traîneau, j'ai gelé comme un fer à cheval / pris dans la glace que j'ai cassée de ma pioche / Après tout, n'était-ce pas moi qui passait vingt ans
/ Dans les camps » : « Nous mourions, nous crevions / : de simples numéros tatoués sur le bras » ; « Nous, du camp on nous envoie au front !
» , - de sorte que beaucoup étaient convaincus que Galitch venait de là-bas : « on lui demandait quand et où il avait été prisonnier des camps. »
Mais, à l'époque, dans les années 60, il lançait hardiment son pathétique courroux civique contre le commandement de l'Evangile :
"Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés " - "Non ! elle est méprisable jusqu'à la mœlle Cette forme d'existence ! -
et, s'appuyant sur les souffrances célébrées dans ses chansons, il prenait sans hésiter la robe du procureur :
« On ne m'a pas choisi. Mais c'est moi le juge ! ». - Et il devenait si sûr de lui que dans son long «
Poème sur Staline » (La Legende de Noël), dans lequel avec mauvais goût il imaginait Staline comme étant le Christ, et il composait la formule clé
de son esprit agnostique, - ces fameux clichés, ces vers si nuisibles: "Ne craignez ni la fournaise ni l'enfer, Craignez uniquement celui
Qui vous dira : « Je sais ce qu'il faut faire ! » Mais la note clé, la plus émouvante et la plus présente dans ses chansons, était le sentiment de son identité juive et de la souffrance juive:
« Notre train part pour Auschwitz aujourd'hui et chaque jour. » Sur les fleuves de Babylone -,
voilà qui est sans faille, qui a une vraie plénitude dramatique. Ou bien le poème Kadish. Ou bien « Mon étoile à six branches brille sur ma manche et
ma poitrine ». Ou bien les Souvenirs d'Odessa (« Je voudrais allier Mandelstam et Chagall »). Les intonations sont ici véritablement lyriques,
enflammées. « Votre compatriote et votre paria, /votre dernier chantre de l'Exode », dit Galitch en s'adressant aux Juifs qui s'en vont.
« Jamais, Juifs, vous ne serez des chambellans... Jamais vous ne siégerez ni au Synode ni au Sénat. Votre siège ce seront les Solovki, les Boutyrki . » Faut-il avoir la mémoire courte ! - et Galitch n'est pas le seul, tous ceux qui de tout leur cœur, sincèrement, écoutaient ces vers sentimentaux, étaient dans le même cas. Où sont-elles donc passées, ces vingt années durant lesquelles les Juifs soviétiques n'ont pas « siégé » aux Solovki, mais ont bel et bien paradé, et comme « chambellans » et « au Sénat » ! ? Ils ont oublié. En toute bonne foi - ils ont totalement oublié. Ce qu'on a fait de mal, comme c'est dur de se le rappeler ! Ainsi, lorsque se firent jour la possibilité et la tentation du départ, Galitch fut déchiré entre la Kitèje engloutie
et l'ignominie d'aujourd'hui. « C'est toujours le même cercle vicieux, le même vieille histoire de l'anneau que l'on ne peut ni fermer
ni ouvrir ! » . Il est parti avec ces mots : « “Moi, un poète Russe, ne peut être coupé de la Russie par 'l'article 5' !” » .
[l'exigeance dans le passeport soviétique de la - "nationalité"] |
Chapitre 25 - Quand les accusations se retournent contre la Russie
Ce fut bien entendu un événement historique en soi que le moment où les
Juifs se détournèrent du communisme soviétique. Dans les années 20 et 30, on avait pu croire que la soudure des Juifs
soviétiques avec le bolchevisme était définitive. Et voilà qu'ils divorcent ? Quelle joie ! Dans les années 60, au sein de l'intelligentsia, on a beaucoup réfléchi, on s'est beaucoup exprimé sur la situation en URSS, ses perspectives, plus
globalement sur la Russie elle-même. Les dures conditions créées par l'œil omniprésent du gouvernement ont fait que ces discussions et réflexions
n'avaient place que dans des conversations privées ou dans les articles du samizdat, et ces derniers paraissaient presque tous sous de timides
pseudonymes. Mais, avec le début de l'émigration juive, le fiel des accusations à rencontre de la Russie s'est déversé sans retenue aucune dans
l'Occident libre : parmi les intellectuels émigrés, ce fut un courant important et si bruyamment disert que, longtemps,
il a recouvert toutes les autres voix. Certains se montrent plus directs : « L'Orthodoxie est une religion de sauvages » (M. Grobman), ou bien : « Une barbarie aromatisée par
Roublev, [Andreï Roublev (env. 1360-1430), l'un des plus fameux peintres d'icônes russes.]
Denis [Denis : l'un des derniers très grands peintres d'icônes russes (mort entre 1503 et 1508).] et
Berdiaev [Philosophe chrétien russe (1874-1948), expulsé d'URSS en 1922.]»; l'idée «de restaurer l'Orthodoxie historique russe
traditionnelle » en effraie plus d'un. •• « C'est le plus sombre futur possible pour le pays et la Chrétienté.. » Tel aussi le prosateur F. Gorenstein :
« En tant que président d'honneur de l'Union du peuple russe figurait Jésus-Christ qui passait pour être une sorte d'ataman universel. »
Cela sonne très moderne et sage. Mais, dans l'épreuve tchécoslovaque de 1968, c'est l'union de
l'intelligentsia « avec la mélasse qui a perdu toute saveur », avec son peuple inexistant, qui édifia un rempart spirituel oublié par l'Europe depuis belle
lurette que une armée soviétique de 750 000 hommes ne put l'ébranler, et ce sont les nerfs des dirigeants communistes tchécoslovaques qui lâchèrent.
(Un an plus tard, la même expérience se reproduisit en Pologne.) Plus tard, cette bataille unilatérale, en la dénommant « notre polémique », il l'a d'ailleurs menée dans des publications à l'étranger, et, quand cela devint
possible, en URSS même, en se répétant, en republiant ses articles après avoir corrigé les bévues que lui avaient signalées ses contradicteurs.
Ce faisant, il émit une autre perle de sagesse. A ce stade, il
se dévoile encore plus : Il n'y a eu qu'un seul Mal absolu sur terre, et ce fut l'hitlérisme. Là, notre philosophe n'est plus un relativiste, non.
Mais pour ce qui est du communisme, cet ancien détenu des camps, qui jamais n'a été communiste, se met soudain à proclamer que comminisme n'est pas
un mal indubitable ( et même un peu d'esprit démocratique aurait même plané sur la jeune Tchéka )
- il devient de plus en plus dur au cours des années (en réaction à mon intransigeance envers le communisme ):
D'un autre côté, le noyau dur de l'anti-communisme est un mal indubitable, surtout lorsqu'il s'appuie sur le nationalisme russe
(qui, comme il nous a été dit plutôt, ne peut être absent de pogrom). Si l'on jette un regard en arrière du haut de nos années démocratiques (années 90), concédons qu'il y avait là quelque chose de prophétique... Mais
était-ce dit avec compassion ou bien avec une joie mauvaise ? Déjà, à la fin du 19e siècle, on pouvait entendre cette réflexion désabusée : « Tout pays a les Juifs qu'il mérite. »
Cela dépend de là où on regarde.
Il cite une phrase de l'Archipel du Goulag : « Durant cette guerre nous avons découvert que la pire des choses sur terre était d'être un Russe», et
il reconnaît que cette phrase n'est ni artficielle ni vide, qu'elle repose sur les pertes dues à la guerre, sur la terreur révolutionnaire avant cela,
sur la famine , sur la destruction irresponsable de la tête des deux nations - son élite savante, et ses pieds, la paysannerie.»
Malgré la littérature de la Russie moderne et les prêches des mouvements démocratiques sur la faute de la société Russe devant les Juifs,
l'auteur, lui, préfère voir cet "anneau des offenses" à la place de la " sensiblerie sur les malheurs et les talents du peuple Juifs". Pour casser
ce cercle de doléances, on doit tirer des deux côtés.
Pareillement ont participé à notre série de livres intitulée Études d'Histoire contemporaine M.Bernstam, Iou.Feltchinski et D.Sturman.
Dans la lutte contre le mensonge communiste, les divers articles de M.Agourski, D.Sturman, A.Nekritch, M.Heller, A.Serebrennikov se sont
distingués par une profonde pénétration, la fraîcheur de la pensée, leur ton digne et mesuré.
Tous ces exemples devraient encourager une compréhension sincère et mutuelle entre les Russes et les Juifs, si
seulement nous ne la rendions pas impossible par l'intolérance et la colère. Ceux qui avaient adopté le langage de la repentance ont été furieusement attaqués : « Ils préfèrent vomir de leurs tripes patriotiques une pleine
bouchée de salive » [quel style, quelle noblesse d'expression !] « et couvrir de crachats leurs "aïeux", toujours les mêmes, en maudissant Trotski et Bagritski,
Kogan et Dounaevski » ; « M. Kheifets nous exhorte "à nous purifier par le feu de la repentance nationale » Eh bien, nous aussi, nous ne cessons d'en appeler aux Russes : sans repentance, nous n'aurons pas d'avenir. Car n'ont pris conscience des crimes
du communisme que ceux qui en ont directement souffert, et leurs proches. Ceux que ces crimes n'ont pas affectés ont cherché à ne point les remarquer,
aujourd'hui ils les ont oubliés, pardonnés, et ils ne comprennent pas de quoi il faudrait se repentir. (D'autant plus ceux qui ont commis ces mêmes crimes).
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Chapitre 26 - Début de l'exode
L'époque de l'Exode, comme les Juifs ont eu tôt fait de la nommer, s'est instaurée pour ainsi dire en catimini : on fait remonter ses débuts à l'article
des Izvestia de décembre 1966, qui, de façon quelque peu spécieuse, annonçait l'accord des autorités à « la réunion des familles », formule qui
permettait aux Juifs de quitter l'URSS '. Six mois plus tard éclata, selon un processus historique qui lui était propre, la guerre des Six Jours. - « Comme
toute épopée, l'Exode a commencé par des miracles. Et, comme il sied dans une épopée, les Juifs de Russie - la génération de l'Exode - ont eu droit à trois
miracles » : « le miracle de la formation de l'État d'Israël », « le miracle de Pourim 1953 » (autrement dit : la mort de Staline), et « celui de la victoire de
1967, joyeuse, brillante et enivrante ». Tamizdat : littéralement « éditions de là-bas », mot forgé à l'époque post-stalinienne pour désigner les publications en langue russe à l'étranger d'œuvres interdites en URSS. Samizdat : littéralement « auto-édition », mot forgé à la même époque pour désigner la mise en circulation sous forme manuscrite ou dactylographiée d'œuvres interdites de publication en URSS. Un autre auteur fit le portrait d'un "Juif moyen de la Russie moderne" qui " servait le pays de bonne foi et fidèlement." "Il ... avait soigneusement examiné et identifié ses propres défauts. Il était devenu conscient d'eux... et il essayait de s'en défaire... Il avait cessé des gesticuler. Il avait cessé de transposer les particularités de son parler national dans la langue Russe ... A un certain stade, il avait éprouvé le désir de se mettre à égalité avec le Russe, de ne pas être différend d'eux." Et ainsi: " Des années durant, vous pouviez ne pas avoir entendu le mot 'juif'. Peut-être , beaucoup avait même oublié que vous étiez Juif. Mais vous-mêmes vous ne pouviez jamais l'oublier. C'est ce silence qui toujours vous rappelle qui vous êtes. Il crée en vous une telle tension explosive , que quand vous entendez le mot 'Juif', cela sonne comme un coup du destin." Voilà qui est éloquent. Et le même auteur ne cèle pas combien coûte l'effort de se métamorphoser en Russe : " Il avait laissé derrière trop de choses" et s'était appauvri spirituellement. "Maintenant, quand il a besoin de mots riches, souples, avec du contenu, il ne peut pas en trouver... Quand il le recherche mais ne peut pas trouver le bon mot, quelque chose meurt en lui," il avait perdu « les intonations mélodieuses de la langue juive », et tout ce qu'elle recèle de gaieté, d'humour enjoué, de force vitale, d'ironie ». Bien entendu, ces sentiments exquis ne troublaient pas tous les Juifs soviétiques; C'était le lot d'une toute petite minorité parmi eux,
la strate supérieur des intellectuels, ceux qui sincèrement et constamment avait essyé de s'identifier avec les Russes
C'était eux dont G. Pomerants parle (mais en généralisant à l'ensemble de l'intelligentsia) :
" Partout nous ne sommes pas tout à fait déplacé. Partout nous ne sommes pas tout à fait à notre place "
Nous " sommes devenus comme des Juifs non israéliens, le peuple aérien, qui a perdu toutes ses racines dans l'existence terrestre. "
Un autre article abonde dans le même sens : « Je perçois si nettement toute l'illusion de leur existence [celle des Juifs] dans la Russie
d'aujourd'hui. »
Et, s'il n'y a pas fusion, il y aura toujours rejet.
Nathan Chtcharanski a répété plus d'une fois qu'il fut un temps où il se sentit différent des autres en Russie. Par la suite, il y eut plusieurs interventions du même ordre. Un an plus tard, une autre lettre ouverte fit fureur dans le samizdat, écrite par Michel
Kalik, un metteur en scène jusqu'alors à l'aise dans le régime, mais qui venait d'être exclu de l'Union des Artistes soviétiques du cinéma à la suite de son
intention déclarée d'émigrer en Israël. Cette lettre sur sa fidélité à la culture juive, il l'adressait de façon surprenante « à l'intelligentsia russe ». Comme s'il
n'avait pas vécu en URSS dans le milieu des nantis, comme si, des années, durant, il avait souffert avec les opprimés et lutté pour la liberté... Voilà que
maintenant, à la veille de son départ, du haut de ses sacrifices, il sermonnait ces intellectuels russes empotés : « Vous allez rester... avec votre silence ?
avec votre " enthousiasme servile" ? Qui répondra alors pour la santé morale de la nation, du pays, de la société ? »
Personne ne déclara haut et fort: Messieurs, pendant 55 ans, cela a été seulement un rêve de pouvoir s'échapper du régime soviétique honni, non seulement pour des centaines de milliers mais pour des millions de nos compatriotes; mais personne n'avait le droit de partir. Et cependant les dirigeants politiques et sociaux de l'Ouest n'ont jamais montré leur surprise, ni protesté, ni sanctionné économiquement le gouvernement soviétique. ( Il y avait eu une tentative infructueuse en 1931 d'organiser une campagne contre le "dumping" du bois soviétique, une pratique rendue possible par l'utilisation bon marché de condamnés aux travaux forcés, mais même là la motivation aurait été la compétition commerciale). 15 millons de paysans furent écrasés avec la " dékoulakisation, " 6 millions de paysans moururent de fin en 1932, sans même mentionner les exécutions de masse et les millions qui sont morts dans les camps; et dans le même temps, c'était bien de signer poliment des accords avec les dirigeants soviétiques, de leur prêter de l'argent, de serre leurs " mains honnêtes ", de quêter leur faveur, de se féliciter de tout cela devant vos parlements. Mais dès ce fut spécifiquement les Juifs qui devinrent des objectifs, alors un rayonnement de sympathie traversa l'Ouest et il devint clair quelle sorte de régime c'était. ( En 1972, j'ai noté sur un bout de papier: "Vous avez réalisé [ ce qui se passe ] Dieu merci. Mais combien de temps va durer cette perception ? Tout ce que cela prendra est juste le temps de résoudre le problème de l'émigration des Juifs, et après, vous redeviendrez sourds, aveugles, sans compréhension pour ce qui des problèmes russes et du communisme.") " Vous ne pouvez pas imaginer l'enthousiasme soulevé par l'« amendement Jackson » chez les Juifs en Russie...Finalement un levier suffisamment fort pour
infléchir le pouvoir en Russie a été trouvé. " Mais soudain en 1975, l'« amendement Jackson » perdit sa signification, car le gouvernement soviétique, d'une
façon inattendue rejetta l'offre de l'accord commercial avec les Etats-Unis. ( Ou il avait calculé qu'il aurait de meilleurs conditions d'autres pays
en compétition.)
De l'opinion générale, l'émigration juive de masse de l'URSS a débuté en 1971 : 13 000 personnes en un an (98 % pour Israël). En 1972, 32 000 ; en 1973, 35 000 ( la proportion allant en Israël variant de 85 à 100 % de départs pour Israël). Cependant, ils n'étaient pas la plupart en provenance des région ethniques russes, mais de la Georgie et de la Baltique. ( Un délégué juif à un Congrès international déclara que " la Géorgie fût un pays exempt d'antisémitisme "; de nombreux Juifs géorgiens furent d'ailleurs déçus à leur arrivée en Israël et voulurent rentrer). Il n'y avait pas de mouvement de masse dans la partie centrale de l'URSS. Plus tard, quand l'émigration devint plus difficile,, quelque uns exprimèrent un profond regret (R.Noudelman) : "Le courage tardif des futurs refuzniki n'eût peut-être pas été nécessaire s'ils avaient en temps utile profité de la brèche qui leur avait été frayée." (Bien que « la Géorgie fût un pays exempt d'antisémitisme », comme le déclara un délégué juif au Congrès international ; de nombreux Juifs géorgiens furent d'ailleurs déçus à leur arrivée en Israël et voulurent rentrer). Les régions centrales de l'URSS n'ont pas connu alors de puissant mouvement d'émigration. Ce qui, plus tard, quand l'émigration devint plus difficile, donna lieu à une forte amertume (R.Noudelman) : « Le courage tardif des futurs refuzniki n'eût peut-être pas été nécessaire s'ils avaient en temps utile profité de la brèche qui leur avait été frayée. » On lui rétorquera : « Il faut du temps aux gens pour mûrir... Vois combien de temps cela a pris avant de comprendre que nous ne devions pas rester, que c'était simplement un crime vis-à-vis de nos propres enfants." » "Holà ! Holà ! Fuyez du pays du Nord car aux quatre vents des cieux je vous ai dispersés (oracle de Yahvé) Zacharie 2:10Désormais, cependant, l'agitation suscitée par la possibilité d'émigrer se propaga à toute vitesse en Russie et en Ukraine . En mars 1973,
sept cent mille demandes d'émigration ont été déposées. Toutefois, à
l'automne 1973, eu lieu la guerre du Yom Kippour, et le désir d'émigrer soudainement diminua.
" L'image d'Israël après la guerre du Yom Kippour changea fortement. Au lieu d'un pays riche, courageux, en sécurité, confiant dans l'avenir et une direction unie,
Israël apparut de façon inattendue au monde comme un pays confus, mou et divisé dans des contradictions internes.
Le niveau de vie de la population chuta drastiquement. " Quand en 1972-1973 plus de 30 000 Juifs soviétiques chaque année arrivaient en Israël, Golda Meir avait l'habitude de les accueillir à l'aéroport et de pleurer, et la presse israélienne appelait ces arrivées massives " Le Miracle du 20esiècle ". A l'époque " tout le monde émigrait vers Israël. Ceux qui prenaient la route de Rome, " c'est à dire pas celle d'Israël, " étaient montrés du doigt. Mais le nombre des arrivants commença à chuter année après année. Ce nombre passa des dizaines de mille aux milliers , des milliers aux centaines, des centaines à quelques individus isolées. A Vienne, ce n'était plus ceux qui prenaient la route de Rome [ la prochaine escale sur la route vers la destination finale, les Etats-Unis d'habitude ] qui étaient pointés du doigt, c'était ces 'paumés', ces 'clowns', ces 'idiots' qui partaient encore pour Israël. " "A l'époque Israël était la 'norme' et vous deviez expliquer pourquoi vous n'y alliez pas, mais maintenant , c'était tout le contraire, ceux qui émigraient vers Israël devaient expliquer leur décision. " « Seule la première vague était mue par un idéal » ; à compter de 1974 et au-delà, sont partis d'URSS ceux qu'on pourrait appeler le second niveau des
Juifs, qui ne chérissaient Israël que de loin. » Et, à la réflexion : « L'apparition du neshira [neshira : les défections sur le chemin d'Israël ;
noshrim : ceux qui ont fait défaut] est peut-être liée au fait qu'au début l'émigration venait essentiellement de la périphérie [de l'URSS] où les traditions [juives]
étaient solides, alors qu'elle venait maintenant du centre où les Juifs s'étaient notablement détachés de leur tradition ? »
Mais au tout début, dans les années heureuses de cette émigration inopinée, sont-ce les convictions sionistes, l'aspiration à rejoindre Israël qui
furent les principaux facteurs stimulants de l'exode ? Différents auteurs juifs témoignent du contraire.
« A la fin des années 60. la situation en Union soviétique relevait de Yalya plutôt que du mouvement sioniste. Il y avait toute une vague de gens prêts, en
leur for intérieur, à fuir l'URSS. C'est au sein de cette vague que s'est fait jour ce qu'on peut appeler un mouvement sioniste. »
Aux dynamiques cercles d'étude de l'histoire et de la culture juives participaient ceux dont « le signe distinctif
était pour le moins une totale absence de ce carriérisme si répandu dans les milieux de l'intelligentsia juive russe. Aussi donnaient-ils tout leur temps libre
aux affaires juives ». Pour ceux-là, dès la fin des années 70, débuta « l'ère des professeurs d'hébreu», et, dans les années 80, « ceux qui enseignaient la
Tora étaient les seuls à continuer à exercer encore une certaine influence sur les esprits ». Bien entendu, une atmosphère complexe entourait ces départs. Certains écrivaient : la majorité des juifs soviétiques ont " utilisé la porte ouverte par les
sionistes..., ils quittaient avec nostalgie cette Russie tolérante » ( un lapsus, mais un qui est plus proche de la vérité,
alors que l'auteut avait voulu dire " tolérée par les Juifs ). Ou dit autrement : " La vaste majorité décidaient d'émigrer avec leur tête alors que leurs tripes, "
c'est à dire le souci de faire partie du pays et de ses traditions, " étaient contre. Personne ne peut juger d'à quel point c'était une "majorité.
Ce point de vue fut accueilli avec empressement ; pendant des années, on claironna : « Le droit à l'émigration est le tout premier des droits de
l'homme... » On ne cessait de répéter en choeur qu'il s'agissait là « d'une fuite sous la contrainte », et quant à « affirmer que la situation des Juifs est
privilégiée, ce serait un blasphème » ! C'était bien cela. Mais, il choisirent de ne pas le voir.
Et cependant, l'émigration des Juifs de l'URSS inaugura indubitablement un important mouvement de portée universelle. Le début de l'Exode marque
la limite de ces deux siècles où Juifs et Russes durent vivre ensemble. Désormais, tout Juif russe a acquis la possibilité de décider par lui-même s'il
va vivre en Russie ou hors d'elle. Vers le milieu des années 80, la liberté d'émigrer en Israël sera totale, on n'aura plus besoin de lutter pour l'obtenir.
Tout ce qui s'est passé au cours de ces deux siècles avec les Juifs en Russie - la Zone de résidence et son extinction progressive, la renaissance, l'élévation
jusqu'aux sommets du pouvoir russe, la nouvelle oppression, suivie de l'Exode - n'a pas été le jouet de circonstances fortuites à la périphérie de l'Histoire.
Les Juifs ont bouclé le cycle de leur dispersion autour de la Méditerranée jusqu'aux régions orientales de l'Europe, puis se sont mis en mouvement pour
regagner la terre d'où ils étaient partis. |
Chapitre 27 - De l'assimilation Quand et comment a commencé pour les Juifs cet extraordinaire statut de « invités partout » ? L'opinion générale croient dur
comme fer que la multiséculaire dispersion des Juifs a pour origine la destruction du temple de Jérusalem par Titus en l'an 70 après J.-C. : que, dès
lors, dépossédés de force de leur terre natale, les Juifs furent contraints d'errer de par le monde. Mais non - « à cette époque, une imposante majorité de Juifs
vivaient déjà dans la dispersion, il ne restait en Palestine tout au plus que la huitième partie du peuple ». Les débuts de la dispersion juive sont
beaucoup plus anciens : « Dès l'époque de la captivité à Babylone [6e siècle avant J.-C] », sans doute même avant,
« les Juifs étaient dans leur majorité un peuple dispersé ; la Palestine n'était pour eux que leur centre religieux et,
dans une certaine mesure, culturel ». Michel Gerschenson a écrit dans ses réflexions sur les destinées post-babyloniennes du peuple juif : les Juifs « s'adaptaient bien dans les pays
étrangers et ne s'empressaient pas de rejoindre leur vieille patrie, contrairement à ce qu'on aurait pu croire ». « Souvenez-vous : le royaume de Judah
subsistait encore quand la majorité des Juifs étaient déjà dispersés à travers tous les pays orientaux ; le Second Temple resplendissait encore dans toute sa
gloire quand, dans les rues et les maisons de Jérusalem, on n'entendait plus la langue biblique : toute la population parlait soit le syriaque, soit le grec. » Dès
ce temps-là, les Juifs, semblr-t-il, avaient pris conscience « qu'il ne fallait pas chérir l'indépendance nationale, mais apprendre à s'en passer sous un pouvoir
étranger, qu'il ne fallait pas s'attacher ni à un lieu, ni à une langue uniques ». Le Sionisme, dès sa naissance, répondit fermement à cette question ( et totalement en ligne avec son essence) :
« Notre dispersion est notre pire malédiction; elle n'apporte rien de bon, ni de bénéfice et pas la paix aux autres aussi.... Partout nous ne sommes que des invités...
et nous sommes cepandant indésirables, tous veulent se débarrasser de nous. » « D'être un homme sans foyer, se sentant partout comme invité -
voilà la véritable malédiction de l'exile, son goût vraiment amer ! » « D'aucuns disent que d'avoir plusieurs "foyers" augmente pour les Juifs les chances de survie.
A mon sens, une nation vivant dans plusieurs foyers étrangers et qui n'a pas cure de son propre foyer, ne peut tabler sur sa sécurité.
Le fait d'avoir plusieurs foyers à sa disposition ne fait que corrompre . » Dans certains cas, l'assimilation conduit à un épanouissement plus brillant de la créativité personnelle. Mais, dans son
ensemble, " l'assimilation a été le prix payé par les Juifs pour le bénéfice d'avoir accès à la culture Européenne. Les Juifs éduqués
se sont convaincus de ce que " les juifs ne formaient pas une nation mais un groupe religieux."
"La nation juive , après avoir rejoint le royaume des nations Européennes, commença a perdre sa singularité... seuls les Juifs des ghettos conservaient
leurs traits nationals prononcés...alors que les Juifs intélligents essayaient de toutes leurs forces de ne pa avoir l'air Juif."
Ainsi s'est répandue " la théorie qu'il n'y avait pas de nation juive, mais seulement des ' Polonais, des Français et des Allemands relevant de la loi de Moïse'."
Au contraire de la maladresse de ces idéologues, les idées de M.O.Gershenzon sont plus intéressantes. Ils les a émise vers la fin de sa vie, en 1920,
et elles sont tout ce qu'il y a d'intéressant car le penseur d'une grande élévation Gershenzon était un juif Russe complètement assimilé.
Néanmoins, la question juive était vivante et bien dans son esprit. Il explore dans son article 'Les Destinées de la nation juive'.
Les auteurs juifs expriment sans fard cette souffrance de l'âme qu'éprouve le Juif lorsqu'il s'assimile : " Si vous avez décidé de feindre de n'être pas juif
ou d'embrasser une autre religion, vous êtes condamné à une lutte intérieure sans fin avec votre identité juive... Vous vivez dans une tension
extrême... En un sens, c'est immoral, une sorte de sacrilège spirituel envers vous-même. "
(Ce conflit interne est remarquablement décrit relaté par Tchékhov dans son essai 'Le Panicaut'.) " La méchante marâtre -
l'assimilation ... contraignait l'individu à s'adapter à tout : dans la compréhension du sens de la vie et des relations humaines, dans les exigences et les besoins,
dans le mode de vie et les habitudes. Elle paralysait la psychologie du peuple en général et... en particulier celle de l'intelligentsia . "
Cela forçait les gens " à renoncer à leur propre identité, et , enfin, conduisait à une auto-destruction."
" C'est une recherche douloureuse et humiliante d'identité. " Mais même " l'assimilation la plus complète est éphémère : elle ne devient jamais naturelle,"
cela ne libère pas " du besoin d'être à chaque instant sur ses gardes. " Tenez : Benjamin Disraeli, le fils d'un père agnostique, il fut baptisé durant l'adolescence, ne s'est pas contenté de s'intégrer à la vie anglaise, il est devenu le symbole même de l'Empire britannique. Mais à quoi pense-t-il dans ses moments de loisirs, quand il s'adonne à sa passion de romancier ? Il écrivit sur les mérites exceptionnels et le messianisme des Juifs, exprima son amour ardent pour la Palestine, et il rêvait de rétablir de la patrie d'Israël! Et Gershenzon ? Il était un historien éminent de la culture russe, un spécialiste de Pouchkine, même critiqué pour ses idées « slavophiles ». Mais, néanmoins il écrit à la fin de sa vie : " Dès l'enfance initié à la culture européenne, je me suis profondément imprégné de son esprit... et j'ai vraiment aimé beaucoup de chose chez elle ... Mais, au tréfonds de ma conscience, je vis tout autrement. Depuis bien des années une voix secrète intérieure m'appelle continuellement et obstinément: Ceci n'est pas à toi! Ceci n'est pas à toi! Une exigence bizarre en moi pleine de chagrins se détourne de la culture [Russe], de tout ce qui arrive et est dit autour de moi.... Je suis pareil à l'étranger qui s'est adapté à un pays qui n'est pas le sien ; je suis aimé des autochtones, je les aime également, je travaille avec zèle à leur bien..., mais je me sens étranger, et en secret aspire émotionnellement aux champs de ma patrie. " Après cet aveu de Gershenzon, il serait bien de formuler la thèse clé de ce chapitre. Il y a différents types d'assimilation: la citoyenne et la domestique, quand un individu assimilé est complètement immergé dans la vie environnante et adopte les intérêts de la nation souche (en ce sens-là, l'écrasante majorité des Juifs de Russie, d'Europe et d'Amérique se diraient peut-être assimilés); l'assimilation culturelle ; et à l'extrême, l'assimilation spirituelle, ce qui arrive aussi, quoique rarement. Cette dernière est plus complexe, et ne dérive pas des deux premières. (Ainsi la Correspondance d'un coin à l'autre entre Vyacheslav Ivanov and M.O. Gershenzon, « ce petit livre d'une importance énorme », montrerait, d'après un critique, « une assimilation spirituelle incomplète, en dépit d'une assimilation culturelle évidente ».) Ou prenons une autre personne, [M. Krol], un révolutionnaire dans sa jeunesse et un 'converti' émigré après la révolution, il s'étonne que les Juifs russes, même dans les nouveaux pays où ils ont émigré, aient fait preuve " d'une fabuleuse réserve d'énergie nationale " et qu'ils soient là en train d'édifier une « une culture juive authentique ». Même à Londres les Juifs avaient leurs écoles Yiddish, leurs organisations sociales, une économie solide bien à eux; ils ne s'étaient pas fondus dans le style de vie anglais, se contentant de s'adapter à ses exigences et d'appuyer les Juifs anglais de souche (Ces derniers avaient même leur propre union des Juifs britanniques, et ils s'appelaient eux-mêmes la 'Jewish community of the Great Britain' - notez que tout cela se passait en Angleterre, où l'assimilation des Juifs était considérée comme achevée.) Il observait la même chose en France, était particulièrement impressionné aux Etat-Unis d'un succès similaire. Et il y avait l'entraide juive, fiable et indéfectible, cette vraiment remarquable aptitude qui protégeait les Juifs, Mais qui diminuait la
stabilité de l'assimilation. A la veille de la deuxième guerre mondiale en 1939, un vrai sioniste, Max Brod, écrivait :" Il était possible de justifier la théorie de l'assimilation dans les jours du 19e siècle où l'étatisation était moins avancée", mais, "cette théorie a perdu tout son sens quand les peuples sont devenus des nations"; " nous, les Juifs, serions inévitablement écrasés par les peuples nationalistes et belliqueux, à moins de prendre notre destinée en main et de partir à temps."
Martin Buber a émis un jugement très sévère (1941) : " Jusqu'à présent, notre existence suffisait à elle seule à ébranler les trônes des idoles, mais non à pas
édifier le trône du Seigneur. C'est exactement pour cela que notre existence au milieu des autres peuples est si mystérieuse.
Nous prétendons les instruire sur l'absolu, mais, en réalité, nous nous contentons de dire "non" aux autres peuples,
ou, peut-être, en réalite, nous ne somme rien d'autre que l'incarnation de cette négation.
Voilà pourquoi nous sommes devenus le cauchemar des nations. »
Arthur Koestler a clairement formulé et exprimé ses pensées sur la signification de l'Etat d'Israël pour le monde juif dans son livre
Promesse et réalisation : la Palestine de 1917 à 1949 et dans un article intitulé Judah à la croisée des chemins.
Mais toutes les précédentes tentatives d'assimilation ont échoué ; pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? - rétorquait le journal.
Koestler répondit : " Parce que toutes les précédentes tentatives reposaient sur une hypothèse fausse selon laquelle les Juifs
peuvaient devenir des fils de bonnes qualités du pays d'accueil tout en conservant leur religion et en deumerant 'le peuple élu'. "
Mais " l'assimilation ethnique est impossible avec le maintien du judaïsme et à inversement le judaïsme s'effondre en cas d'assimilation ethnique.
La religion juive perpétue l'isolation de la nation - vous n'y pouvait rien." Donc, " avant la restauration d'Israël, la renoncement à son identité
juive était équivalent au refus d'aider les persécutés et pouvait être regardé comme une lâche capitulation."
Mais, « aujourd'hui, il s'agit non plus d'une capitulation, mais d'un libre choix. "
Un autre auteur israélien rétorque : " En réalité, ce monde n'est pas seulement divisé sur la base de l'attitude adoptée envers les Juifs, comme il
nous semble parfois du fait de notre sensibilité excessive. " A.Voronel est d'accord: " Les
Juifs prêtent trop d'attention aux antisémites, et trop peu à eux-mêmes. »
Des écrivains Juifs étayent cette conviction de façon variée : " Le problème juif ne peut apparemment trouver de solution sûre sans l'État juif. "
" Israël est le centre qui garantit l'avenir des Juifs du monde entier". Israël est le seul lieu qui convient aux Juifs, celui où leur
" entreprise historique ne se termine pas en fiasco historique."
Et quel sont les statut de l'assimilation, de la Diaspora et d'Israël aujourd'hui ? Vers les années 1990s, l'assimilation était déjà très avancée. Par exemple, " pour 80 à 90 % des Juifs Américains, les tendances contemporaines de la vie juive préfigurent une assimilation progressive ". Et non seulement aux États-Unis : " La vie juive s'estompe peu à peu dans la majorité des communautés de la diaspora. " La majorité des Juifs " n'a plus les souvenirs douloureux de la Catastrophe... Ils sont beaucoup moins solidaires de l'État d'Israël que leurs parents. " Indéniablement, " le rôle de la Diaspora se rétrécit dramatiquement, et il est menacé de la perte inévitable de ses caractéristiques essentielles". " Nos petits-enfants seront-ils encore juifs... ? La diaspora survivra-t-elle la fin de ce millénaire et si oui , pour combien de temps ? Le rabin Adin Steinsaltz, l'un des plus grands professeurs de notre temps...., avertit que les Juifs de la diaspora ont cessé d'être un groupe, 'dont la survie est garanti par le fait d'être en danger'. Et à cause de cela, paradoxalement, ils " se trouvent-ils déjà en passe de disparaître » en participant 'à la Catastrophe de l'auto-destruction' ". De plus " l'antisémitisme en Occident ne peut plus être considéré comme un élément qui renforce la conscience de l'identité juive. La discrimination antisémite en politique, dans les affaires, les universités, les clubs privés, etc., a été éliminé pour toutes sortes de raisons pratiques. " Dans l'Europe actuelle, "il y a beaucoup de Juifs qui ne se sentent pas juifs et qui sont allergiques à toute tentative de les associer à une communauté artificielle" ; " Le Juif assimilé refuse de se sentir juif, il rejette les traits de sa race [selon Sartre] ". Le même auteur émet un jugement acéré : " Les Juifs d'Europe rejettent leur identité huive; ils considèrent que c'est l'antisémitisme qu'ils sont contraints à être Juif. Mais il ya contradiction: un Juif ne s'identifie comme un Juif que quand il est en danger. Alors, il s'enfuit comme un Juif. Mais quand il est lui-même la source du danger, il n'est pas Juif. "
Ainsi " les traits de la décomposition de la Diaspora commencent à se dessiner avec précision au moment même où les Juifs jouissent en Occident
d'une liberté, d'une richesse sans précédent dans l'histoire juive et quand ils sont, ou apparaissent être, plus fort que jamais ".
Ey " Si la tendance actuelle se poursuit, la plus grande partie de la Diaspora va tout bonnement disparaître.
Nous devons admettre la réelle possibilité d'une humiliante, mais volontaire, dégradation progressive de la Diaspora...
Arthur Koestler, partisan de l'assimilation, qui avait prédit dans les années 50 la mort de la Diaspora, pourrait bien avoir raison après tout."
Nous rencontrons aussi une défense plutôt agressive du principe de la Diaspora. Le proffesseur Américain Leonard Fayne a dit: " Nous nous opposons à cette demande historique de faire l'aliyah. [Ascension : l'immigration en Terre-Sainte] Nous ne nous sentons pas exilé. " En Juin 1994, " le président du congrès mondial Juif, Shoshana S. Cardin, annonça avec agressivité aux Israéliens: " Nous n'allons pas devenir le fourrage pour le retour vers Israël, et nous doutons que vous ayez une idée quelconque de la richesse et de l'harmonie de la vie Américaine juive. " D'autres déclarent: " Nous sommes intéressés par les peuples du monde non en raison des particularités de notre statut mais à cause de notre Diaspora, qui est largement reconnue comme une des plus grande merveille de l'histoire du monde." D'autres sont plutôt ironiques: " Un petit voyou se leva avec ... l'excuse élégante que l'élction des Juifs n'était rien d'autre que d'être dispersés éternellement. " " Le miracle de la restauration d'Israël après coup donna une nouvelle signification à la Diaspora; simultanément, elle a brillamment conclu une histoire qui autrement traînait en longueur. Succinctement, elle a couronné le miracle de la Diaspora. Elle l'a couronné, mais elle ne l'a pas abolie." Mais " il y a de l'ironie aussi, car les buts pour lesquels nous nous sommes battus si fort et qui nous ont rempli de fierté et du sentiment de notre différence, sont déjà atteint."
Comprendre le destin de la Diaspora et faire quelconque prédictions heureuses sur son futur dépend beaucoup du problème des marriages mixtes.
Ce type de marriage est l'outils les plus puissant et irréversible pour l'assimilation. ( Ce n'est pas par accident que ces unions sont totalement défendues dans
l'Ancien Testament : " Ils ont trahi Yahvé, ils ont engendré des bâtards; eh bien! le destructeur va les dévorer, eux et leurs champs." (Osée 5:7)
Quand Arnold J.Toynbee proposa les marriages mixtes comme moyen de combattre l'antisémitisme, des centaines de rabbins se sont opposés à lui:
" Les marriages mixtes en grande quantité signifient la fin de la nation juive." Et en Russie ? La petite encyclopédie juive fournit les chiffres suivants : en 1988, en RSFSR, (Russian Soviet Federated Socialist Republic) 73 % des hommes juifs mariés et 63 % des femmes juives mariées avaient des époux/épouses non juifs (en 1978, ces chiffres étaient plus bas: 13% pour les hommes, et 20% pour les femmes) "En fait, Ceux qui ont conclu ce type de mariage perdent bien plus vite le sens de leur judéité et sont plus souvent enclins, lors des recensements, à se déclarer d'une nationalité autre que la nationalité juive. "
Ainsi, presque partout, tantôt plus, tantôt moins, nous avons une " érosion de la vie juive " : " une perméabilité des frontières raciales, religieuse et ethniques
qui jusqu'à ces derniers temps, servaient de barrière à l'assimilation et aux mariages mixtes. "
Aujourd'hui " que l'antisémitisme ordinaire a drastiquement diminué, ...les Juifs ont perdu de
nombreux principes importants qui servaient par le passé de puissants soutiens à l'auto-identification." Et maintenant, Le Juif de la Diaspora " est souvent nerveux quand il se retrouve face à un Israélien; il préfère se sentir coupable que... de partager son destin avec celui d'Israël. Ce complexe d'infériorité est compensé par une attitude marquée de son identité juive... par une emphase excessive délibérée de petit symboles juifs. " Mais, par ailleurs, " le Juif de la Diaspora, tout seul, prend sur lui le risque spécifique d'être confronté à l'antisémitisme environnant." Cependant, " quelle que soit le comportement d'Israël, la Diaspora n'a de choix: calmement il se tient derrière les Israéliens, pas d'autre issue que de venir se placer sans bruit derrière son dos pour le comme une femme mal aimée mais fidèle. "
Il a été prévu que " vers 2021, la Diaspora aura probablement diminué d'un autre million d'âmes. " " Les processus internes de l'histoire juive...
indiquent que très probablement, la taille de la Diaspora va continuer à décroître au profit d'une concentration des Juifs dans Sion. "
Voici quelques témoignages issus de différents milieux juifs à l'époque de l'« internationalisme » soviétique
Yet there were many Jews in Russia who were not afraid “to merge with the bulk of the assimilating body,”*77+ who devotedly espoused Russian culture:
Mais il y avait de nombreux Juifs en Russie qui n'avaient pas peur de "se fondre dans l'ensemble de ce corps assimilateur " qui épousèrent religieusement
la culture Russe :
Oui, de toute évidence, l'assimilation a des limites infranchissables. Ce qui explique la différence entre
l'assimilation spirituelle parfaite et l'assimilation culturelle, et
davantage encore de l'assimilation courante citoyenne et sociale. Les Juifs - de façon providentielle pour la judéité - conservent leur identité en dépit
de tous les signes extérieurs d'une assimilation réussie, ils gardent " les traits juifs profonds " (Solomon Lourié).
Et la réponse de Russie : " Je crois que la rencontre des âmes Juives et Slaves en Russie n'était pas une coïncidence; il y avait une raison à cela. " Postface de l'auteur
En 1990, quand, achevant Avril dix-sept, je mettais de l'ordre dans
l'énorme masse de matériaux restée inutilisée dans La Roue rouge, j'ai pris la
décision de présenter une partie de ces matériaux sous la forme d'un essai
historique sur les Juifs dans la révolution russe. |
L'Ukraine
La ville de Kiev demeura le centre de l'État kiévien durant deux siècles. C'est sous le règne de Vladimir le Grand (980-1015) que commença la christianisation de la principauté, ce qui contribua à unifier le royaume autour de la nouvelle identité que lui donnait le christianisme byzantin. Lors du schisme de 1054, qui consacrait la séparation de l'Église catholique d'Occident et de l'Église orthodoxe d’Orient, l'État kiévien russe demeura fidèle au rite byzantin et à l'Église d'Orient. Les Cosaques: Le mot signifie alors, soit « garde de convois », soit « pillard des steppes ». Petit à petit, ils constituèrent des armées connues sous le nom des voïskos de l'Empire
En plus des voïskos, le tsar disposait d’une Garde impériale, fortement constituée de Cosaques, dont le célèbre régiment Atamanski et le Konvoï, ou Escorte personnelle du tsar. |
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Le traité d'Androussovo, appelé aussi «trêve d'Androussovo», signé entre la République des Deux-Nations et la Russie, entérinait le partage
de l'Ukraine entre la Pologne et la Russie. Le traité mettait fin à l'occupation russe, mais Moscou prenait possession de la rive orientale du Dniepr,
y compris Kiev, tandis que la Pologne conservait la rive occidentale. Autrement dit, l'ouest de l'Ukraine, appelée aussi «Ukraine de la rive gauche»,
et la Biélorussie revenaient à la Pologne. Tout le sud de l'Ukraine actuelle, y compris la Crimée, demeurait sous occupation ottomane.
La trêve de 1667 fut renouvelée en 1678 et aboutit au traité de Paix éternelle de 1686, dix-neuf ans plus tard. |
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L'Ukraine de la rive gauche (à droite sur la carte) est le nom historique de la partie de l'Ukraine située sur la rive orientale du Dniepr correspondant
aux actuels oblasts de Tchernihiv, de Poltava et de Soumy, ainsi qu'à une partie des oblasts de Kiev et de Tcherkassy. |
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Suite de plusieurs victoires successives de la Russie contre l'Empire ottoman,
l'Autriche inquiétée par la montée de la puissance russe menace d'entrer en guerre contre celle-ci.
Pour éviter un tel conflit, Frédéric le Grand réussit à détourner l'expansionnisme russe de Catherine II vers la Pologne
dont le pouvoir est affaibli par une nouvelle guerre civile depuis 1768.
Le 5 août 1772, la Russie, la Prusse et l'Autriche signent un traité, qui ampute la Pologne du tiers de sa population et de 30 % de son territoire :
La Russie reçoit les territoires biélorusses à l'est de la ligne formée par la Dvina et le Dniepr incluant les villes de Polotsk, de Vitebsk, d'Orcha, de Moguilev
et de Gomel |
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Novorossia
La Nouvelle Russie située au sud de la Malorossia, entre la mer d'Azov et le long de la mer Noire. comprenant le Yedisan, la Tauride, et la Méotide només aujourd'hui oblasts de Nikolaïev, Odessa, Kherson, Kirovograd, Donetsk (la ville non incluse), de Dniepropetrovsk, de Rostov (région du Kouban), et le sud de la Transnistrie (Moldavie). Elle est divisée en 3 gouvernements:
La Russie s'est emparé, au 18e siècle, de territoires appartenant, depuis les 15 et e siècles, à l'Empire ottoman ou au khanat de Crimée et auparavant, depuis le 13e siècle, aux Tatars de la Horde d'or. De grandes steppes peuplées par des tribus nomades de Nogaïs, avec, sur la côte, de petits ports de pêche et des villages habités par des descendants de Grecs pontiques. Le groupe majoritaire était celui des Tatars de Crimée. Au début du 18e siècle, après 1830, deux nouveaux territoires furent rattachés à la Nouvelle Russie : la Bessarabie annexée en 1812 en grande partie peuplée de Moldaves et le gouvernement de Rostov, de Circassiens
La colonisation slave avait pris un aspect de masse dès la fin du 18e siècle sous les auspices de Potemkine.
Des Cosaques, des russes et des ruthènes y furent installés. Outre les colons slaves, des Allemands en grand nombre formèrent des colonies agricoles,
ainsi que des Alsaciens, des Lorrains, des Arméniens, Bulgares, Serbes et Grecs fuyant l'Empire ottoman, des Moldaves de Bessarabie,
et des juifs venus de Pologne et d'Allemagne.
De nombreuses villes sont fondées
Iekaterinoslav, Odessa, Nikolaïev, Kherson, Sébastopol, Simferopol, etc.
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Les famines dans l'Union soviétique - l' Holodomor Ukrainienfusion des mots ukrainiens holod (la faim, la famine) et moryty (tuer, affamer, épuiser)Les famines soviétiques du début des années 1930 firent en 1931-1933, 3,5 millions de morts en Ukraine et au Kouban ; 1,5 million de morts au Kazakhstan ; 1 million dans le reste de la Russie (régions de la Volga, Sibérie occidentale, Oural du Sud). Soit au total 6 millions de victimes. Depuis le milieu des années 1990, les chercheurs ont eu accès à toute une série de sources capitales, comme les résolutions secrètes du Politburo, la plus haute instance du Parti communiste, et la correspondance entre Staline et ses plus proches collaborateurs, Viatcheslav Molotov et Lazar Kaganovitch. Celles-ci ont permis de reconstituer en détail les mécanismes politiques ayant conduit à la famine puis, à partir de l'automne 1932, à son aggravation intentionnelle, en Ukraine et au Kouban, riche région agricole du Caucase du Nord, administrativement rattachée à la Russie, mais majoritairement peuplée d'Ukrainiens. A la différence des nombreuses famines qui, à intervalles réguliers (1891, 1921-1922), frappaient un certain nombre de régions de l'Empire russe, les famines du début des années 1930 ne furent précédées d'aucun des cataclysmes météorologiques (sécheresse ou inondations) qui créent les conditions d'une telle catastrophe. Comme l'a justement écrit l'historien américain James Mace, celles-ci furent des « man-made famines », conséquence directe, d'une politique d'extrême violence : la collectivisation forcée des campagnes. Mise en œuvre à partir du début de l'année 1930 par le régime stalinien de la collectivisation forcée des campagnes, l'arrestation ou la déportation des paysans les plus entreprenants étiquetés « koulaks » par le régime. Elle se heurta d'emblée à de fortes résistances. Pour la seule année 1930, la police politique comptabilisa près de 14 000 manifestations, émeutes et insurrections paysannes, dont une grande partie en Ukraine. L'abolition du servage en Russie en 1861 a permis la vente et l'achat des propriétés foncières et des terres agricoles. Les paysans ayant pu acquérir des terres
(souvent à tempérament ou à crédit) atteignirent un certain niveau d'aisance (possédant du gros bétail et des terrains suffisamment grands pour produire
des excédents agricoles qui étaient ensuite vendus). L'un des objectifs avérés du Premier ministre Piotr Stolypine (1862-1911) en vue de stabiliser le monde paysan était
la création d'une importante classe de paysans. Dans un premier temps, Staline est contraint de reculer. En quelques mois, plus de la moitié des paysans brutalement collectivisés quittent les kolkhozes, désorganisant un peu plus un système productif très fragile. Peu à peu, pressions économiques (amendes et imposition confiscatoire sur ceux qui restent en dehors des kolkhozes) et répressions laminent les résistances (le nombre des troubles et émeutes tombe à 2 000 environ par an en 1931 et 1932, la part de l'Ukraine passant à 60 % du total). Fin 1931, deux ans après le lancement de la collectivisation, les deux tiers des paysans ont cédé et se sont résignés à endurer, dans l'espoir que le régime ne restera pas longtemps en place, ce qu'ils considèrent comme un « nouveau servage ». Contraints d'adhérer au kolkhoze ou de s'embaucher comme salariés agricoles dans les sovkhozes, les paysans recourent largement à ce que James Scott a appelé les « armes des faibles » : ils travaillent avec indolence dans les champs collectifs, ne prodiguent guère de soins aux animaux qui ne leur appartiennent plus, glanent des épis, chapardent pommes de terre et fruits, détraquent - davantage, il est vrai, par manque d'expérience que par vengeance - les rares tracteurs. S'ils se livrent au chapardage, ce n'est pas seulement en signe de protestation, mais parce qu'ils ne sont quasiment pas payés pour leur travail. Dans les kolkhozes, en effet, la valeur du troudodien (la « journée-travail ») est évaluée (en nature) en fonction de ce qui reste une fois rempli le plan de livraisons obligatoires à l'État et réglés les divers impôts et taxes dus par le kolkhoze. En 1932, trois familles kolkhoziennes sur quatre reçoivent moins de 100 kg de céréales par an pour leur labeur de la saison dans les champs collectifs; alors que dans la seconde moitié des années 1920, le paysan conservait, pour sa propre consommation, en moyenne 300 kg de céréales par an et par personne. La collectivisation du cheptel individuel, au demeurant fort modeste dans la plupart des exploitations paysannes (une ou deux vaches, quelques cochons, plus rarement un ou deux moutons ou brebis), mais qui fournissait l'essentiel des protéines dans l'alimentation paysanne, contribue aussi à la dégradation rapide de la situation alimentaire dans les campagnes. En deux-trois ans, entre 1930 et 1932, le cheptel soviétique accuse une baisse de 40 %, tandis que la production céréalière, qui était censée augmenter grâce au regroupement des exploitations et à la « tractorisation », diminue de 20 à 15 %. Mais, pour le régime, l'essentiel est ailleurs : engranger - pour le ravitaillement des villes et de l'armée, mais aussi pour l'exportation - le plus possible de produits agricoles grâce à la mise en place d'un système planifié et centralisé de livraisons obligatoires dues par les kolkhozes et les sovkhozes. Alors que dans la seconde moitié des années 1920 les organismes d'État n'étaient en mesure d'acheter, au prix du marché, qu'une petite dizaine de millions de tonnes de céréales, en 1931 ils parviennent à tirer, quasiment gratuitement, d'une récolte très médiocre un chiffre record de 23 millions de tonnes de céréales, dont 5 millions sont exportées. En raison des mauvaises récoltes en Sibérie occidentale et au Kazakhstan, l'Ukraine, le Kouban et les régions de la Volga, les trois principaux greniers à blé du pays, sont tout particulièrement mis à contribution cette année 1931. Ainsi, l'Ukraine est ponctionnée à hauteur de 43 % de sa récolte globale, un prélèvement exceptionnel qui achève de désorganiser le cycle productif déjà sévèrement perturbé par la collectivisation forcée. Fait capital pour la suite : de nombreux kolkhozes doivent céder, pour remplir le plan de 1931, une partie des semences indispensables pour la future récolte. C'est dans ce contexte de prélèvements démesurés de produits agricoles dans une conjoncture économique et sociale dégradée que se développent disettes, puis famines. Comme en témoignent les très nombreux rapports envoyés par les responsables régionaux du Parti et de la police politique à Moscou, les plus hauts dirigeants du pays, Staline en tête, sont tenus informés de l'extension des « difficultés alimentaires » au Kazakhstan, première région d'élevage du pays, en Ukraine, au Kouban, dans les régions de la Volga, en Sibérie occidentale. La première région frappée par la famine est le Kazakhstan. Avec près de 1,5 million de morts et de disparus en 1931-1933 (soit plus du tiers de la population autochtone !), les éleveurs nomades kazakhs subissent les conséquences meurtrières du Grand Tournant stalinien plus durement que n'importe quel autre groupe social ou national. La famine kazakhe est la conséquence directe de la destruction totale de l'économie pastorale kazakhe occasionnée par une double politique de collectivisation totale du cheptel (le plus important d'URSS) et de sédentarisation des éleveurs nomades et semi-nomades mise en œuvre en 1929-1931. En trois ans, le cheptel kazakh fond de 90 % ! Les premiers signes de famine apparaissent très tôt, dès le printemps 1931 - un an avant les autres famines. Refusant la spoliation de leur cheptel, les éleveurs kazakhs procèdent à des abattages massifs. Inquiets devant les projets de sédentarisation élaborés par l'administration, ils fuient, après avoir abattu leur cheptel, vers la Sibérie occidentale, mais aussi vers le Xinjiang, franchissant la frontière soviéto-chinoise, mal gardée. De terribles épidémies aggravent le sort des nomades ruinés et affamés. Les appels au secours adressés par certains dirigeants kazakhs, comme Turar Ryskulov, à Staline restent sans réponse ; la direction du Parti communiste kazakh, emmenée par F. Goloshekin, ferme les yeux sur la réalité et considère que le projet de sédentarisation constitue un progrès qui éradiquera le pouvoir traditionnel des chefs de clan et transformera le Kazakhstan « féodal » en un Kazakhstan « socialiste ». La mise en œuvre des politiques de collectivisation et de sédentarisation des nomades dans cette région-frontière semi-coloniale est aggravée par les forts préjugés anti-kazakhs de la bureaucratie locale composée, pour l'essentiel, de Russes. Comme l'a souligné l'historien italien Niccolo Pianciola, « la responsabilité de cette hécatombe se situe quelque part aux confins incertains entre l'État et la société dans la mesure où les directives de Moscou furent instrumentalisées ici par les fonctionnaires locaux en fonction de leurs propres objectifs, intérêts et logiques administratives. Il s'agissait pour eux [...] de faire supporter par [les éleveurs kazakhs] l'essentiel des dommages causés par la politique de collectivisation forcée ». Pour Staline, la situation au Kazakhstan, à la différence, nous le verrons, de l'Ukraine, n'est pas lourde de conséquences politiques dangereuses. Aucune résistance notable à caractère « nationaliste » ; les plans de livraisons obligatoires de viande y sont correctement remplis ; le Parti communiste kazakh est solidement tenu en main ; quant aux « difficultés alimentaires », elles ne sont que des conséquences dommageables, mais inévitables, du passage accéléré du Kazakhstan du « stade féodal » au socialisme. Au printemps 1932, de nombreuses autres régions subissent des disettes, voire des famines localisées. Sont particulièrement touchées les zones ayant connu, depuis 1930, un fort afflux de déportés : des centaines de milliers de koulaks déportés meurent de faim dans la région de Narym, en Sibérie occidentale, dans l'Oural, dans la province d'Arkhangelsk, au nord de la Russie d'Europe. Mais les riches régions agricoles, durement ponctionnées, de la moyenne et de la basse Volga, du Kouban et de l'Ukraine doivent aussi affronter la faim. Fait particulièrement inquiétant pour les autorités : des émeutes de la faim éclatent dans des centres industriels : à Ivanovo, à 300 km à l'est de Moscou, à Borissov, en Biélorussie. Depuis deux ans, les cartes de rationnement, supprimées depuis le début des années 1920, ont été remises en vigueur dans les villes, vers lesquelles ont afflué plus d'une dizaine de millions de paysans fuyant la collectivisation forcée. Dans cette situation critique, le groupe dirigeant stalinien durcit encore sa politique de prélèvements obligatoires sur la production agricole. L'objectif pour la récolte de 1932 est de collecter 29 millions de tonnes de céréales, pour une récolte prévue de 90 millions de tonnes, chiffre très fortement surestimé puisqu'elle ne dépassera pas 67 millions de tonnes ! Finalement, le prélèvement sera de 22 millions de tonnes, un tiers de la récolte totale, une quantité considérable eu égard à la situation chaotique dans laquelle se trouve l'agriculture soviétique. Lorsque les plans de livraisons obligatoires parviennent aux directions régionales du Parti, en juillet 1932, les réactions vont de l'abattement à la résistance. Celle-ci est particulièrement forte en Ukraine. Lors de la conférence qui se tient à Kharkov, la capitale, les 3-6 juillet 1932, la majorité des délégués s'oppose - fait exceptionnel dans les annales du Parti - au plan décrété par Moscou, affirmant qu'il est « irréaliste » et entraînerait, s'il était maintenu, une famine majeure, alors même que la situation alimentaire en Ukraine est déjà catastrophique. Néanmoins, sous la pression de Viatcheslav Molotov et de Lazar Kaganovitch, les deux plus proches collaborateurs de Staline, envoyés spécialement à Kharkov pour « raisonner » les camarades ukrainiens, l'assemblée accepte le plan imposé. L'opposition manifestée par les responsables ukrainiens et les très mauvais chiffres du premier mois de collecte (à peine 10 % du plan mensuel sont remplis en juillet) inquiètent fortement Staline. Le 11 août 1932, il envoie une longue lettre, capitale pour la compréhension de l'histoire de la famine ukrainienne, à Kaganovitch, dans laquelle il lui demande le « redressement de la situation en Ukraine », celle-ci étant le maillon faible du système (cf. p. 14). Staline n'a pas oublié, en effet, que, deux ans auparavant, en 1930, le régime soviétique avait perdu le contrôle, plusieurs semaines durant, de dizaines de districts frontaliers, limitrophes de la Pologne, gagnés par la plus grande vague d'insurrections paysannes consécutive à la collectivisation forcée des campagnes ; que l'Ukraine, à elle seule, avait été le théâtre de près de la moitié des quelque 6 500 émeutes et désordres paysans recensés par l'OGPU au cours du seul mois de mars 1930 ; que les insurgés paysans ukrainiens avaient défilé avec des banderoles explicites « Vse ne vmerla Ukraina ! » (« L'Ukraine n'est pas encore morte ! »). Une reprise en main s'impose, qui passe par la soumission de la paysannerie ukrainienne aux impératifs du développement global de l'URSS. Sur le « front des collectes », les mois de septembre et d'octobre 1932 sont catastrophiques. En septembre, les objectifs mensuels ne sont remplis, en Ukraine, qu'à 32 % ; au Caucase du Nord, qu'à 28 %. En octobre, le rythme des livraisons chute encore. Les rapports confidentiels de l'OGPU éclairent les multiples stratagèmes mis en place par les paysans, souvent avec la complicité de l'administration des kolkhozes, pour tenter de soustraire une part de la récolte aux collectes d'État : blés enfouis, à peine récoltés, dans des « fosses », cachés dans des « greniers noirs » (entrepôts clandestins, disséminés à la périphérie des villages), moulus dans des « moulins à bras » de fabrication artisanale, détournés lors du transport vers les silos, ou au moment de la pesée ; enfants, femmes et personnes âgées, que les paysans pensaient peut-être moins exposés aux rigueurs de la loi, envoyés couper, souvent de nuit, quelques épis (on les appelait, dans les campagnes, les « coiffeurs »). Ce sont toutes ces résistances, ces « sabotages koulaks », que le Politburo entend briser en décidant, le 22 octobre 1932, d'envoyer en Ukraine et au Caucase du Nord deux « commissions plénipotentiaires », l'une dirigée par Molotov, l'autre par Kaganovitch. Au cours de trois mois décisifs (fin octobre 1932-début février 1933), ces commissions jouent un rôle décisif dans l'aggravation de la famine. Des sources exceptionnelles, aujourd'hui déclassifiées - télégrammes envoyés par les deux « plénipotentiaires » à Staline, dépêches échangées avec les responsables du Parti communiste ukrainien, journal de voyage tenu par Lazar Kaganovitch -, permettent de suivre, jour après jour, l'escalade des mesures répressives et l'utilisation, de plus en plus résolue, de l'arme de la faim pour briser la résistance de la paysannerie ukrainienne. Parmi les premières mesures prises par Molotov et Kaganovitch figure l'obligation pour l'administration des kolkhozes n'ayant pas rempli le plan de collecte de faire rendre par leurs administrés les « avances en nature » reçues au cours des semaines précédentes. Cette mesure est évidemment très difficile, voire impossible à appliquer, sinon par des expéditions punitives et des fouilles systématiques de toutes les exploitations. Elle encourage la montée de la violence, une part des produits confisqués étant redistribuée à ceux qui ont participé aux perquisitions. Autre mesure répressive : l'arrêt de tout approvisionnement des districts n'ayant pas rempli le plan de collectes. Des bourgs, des villages, des kolkhozes sont « mis au tableau noir ». Cette inscription entraîne le retrait de tous les produits, manufacturés et alimentaires, des magasins, l'arrêt total du commerce, le remboursement immédiat de tous les crédits, individuels ou collectifs en cours, et surtout l'imposition d'une amende exceptionnelle équivalente à quinze fois l'impôt mensuel en viande et en pommes de terre dû normalement. Cette mesure signifie concrètement la confiscation de la vache du kolkhozien (s'il lui en restait une) et la saisie de ses dernières réserves de nourriture. Tous les témoignages des survivants soulignent l'extraordinaire violence de ces confiscations menées, le plus souvent, par des « activistes » locaux qui ont compris que leur engagement du côté des autorités est aussi pour eux l'assurance de ne pas mourir de faim. Tout ce qui est « consommable » est confisqué : poules, lapins, mais aussi les dernières réserves de farine, de haricots, de sarrasin, voire de chou mariné.
C'est au cours des semaines suivantes que sont prises les mesures fatales qui condamnent des millions de paysans ukrainiens à la mort par famine. Le 29 décembre, ordre est donné aux kolkhozes qui n'ont pas rempli le « plan de collecte » de rendre, dans un délai de cinq jours, leurs fonds de semences, dernières réserves permettant d'assurer la prochaine récolte ou d'apporter une aide ultime aux kolkhoziens affamés. Trois jours plus tard, le 1er janvier 1933, Staline envoie à la direction du Parti communiste ukrainien un télégramme exigeant une accélération du rythme des fouilles et une répression accrue contre tous les paysans chez qui auraient été découverts des produits agricoles cachés : tout paysan chez qui auront été trouvés de tels produits sera assimilé à un voleur de la propriété socialiste et jugé avec toute la sévérité de la loi du 7 août 1932 (dix ans de camp, voire, dans certaines circonstances aggravantes, peine de mort). Cette instruction ouvre la voie à une intensification des violences vis-à-vis des paysans : perquisitions pour « vol » et confiscation totale des dernières réserves de nourriture au titre d'« amendes » pour « sabotage délibéré » des collectes d'État. Comment les paysans réagissent-ils à cette nouvelle escalade de la violence ? Par un sauve-qui-peut, massif, vers les villes, où les cartes de rationnement assurent un minimum vital à la population. Vsevolod Balitskii, le nouveau chef du GPU d'Ukraine, rapporte par exemple, le 21 janvier 1933, à Staline, que 16 500 billets de chemin de fer « de longue distance » ont été vendus au cours des deux dernières semaines dans la petite gare de Lozovaia (région de Kharkov). « Ces départs massifs sont sciemment organisés par des groupes contre-révolutionnaires. [...] Nos services ont arrêté en une semaine 500 instigateurs endurcis qui poussaient les paysans à partir. » Le lendemain, 22 janvier 1933, Staline rédige de sa main une directive secrète ordonnant de mettre immédiatement fin à l'exode massif des paysans qui fuient l'Ukraine et le Kouban « sous prétexte d'aller chercher du pain ». « Le Comité central et le Conseil des commissaires du peuple, écrit Staline, ont les preuves que cet exode en provenance d'Ukraine, de même que l'exode de l'an dernier, est organisé par les ennemis du pouvoir soviétique, les socialistes-révolutionnaires et les agents polonais dans un but de propagande, afin de discréditer, par l'intermédiaire des "paysans" fuyant vers les régions de l'URSS au nord de l'Ukraine, le système kolkhozien en particulier et le système soviétique en général. » Le même jour, une circulaire de la direction de la police politique ordonne la mise en place, dans les gares et sur les routes, de patrouilles spéciales chargées d'intercepter tous les « fuyards ». Après « filtration » des individus arrêtés, les « éléments koulaks et contre-révolutionnaires », les « individus propageant des rumeurs contre-révolutionnaires sur de prétendues difficultés alimentaires » ainsi que tous ceux qui refuseraient de rentrer chez eux seront déportés vers des « villages spéciaux de peuplement » (ou, pour « les plus endurcis d'entre eux », envoyés en camp). Les autres fuyards seront « renvoyés chez eux », une mesure qui les condamne à une mort certaine dans des villages frappés par la famine. Dès le lendemain, 23 janvier, le dispositif visant à empêcher toute fuite des affamés (et toute diffusion des nouvelles sur une famine niée par les autorités) est complété par des directives suspendant la vente des billets de chemin de fer aux paysans. En quelques semaines, plusieurs centaines de milliers de paysans affamés sont « interceptés ». - Tiré d'un écrit de Nicolas Werth en 2013 - Ainsi, pour tenter de comprendre les relations actuelles entre la Russie et l'Ukraine, il faut se souvenir des efforts entrepris par
la Grande Russie pour russifier sur la rive occidentale du Dniepr, les Ukrainiens issus de la Pologne; russification qui portait
atteinte à la langue et à la culture de cette nation et qui était le contraire de la pratique Autrichienne en Galicie et Volhynie. Mais il faut aussi tenir compte qu'aujoud'hui, l'Ukraine inclut le Donbass et la Novorossia, qui ne font partie de l'Ukraine que très récemment et de manière arbitraire. A contrario, le Kouban, une terre à l'origine Tcherkesse, donnée en 1792 aux Cosaques du Don, puis progressivement colonisée par les Ukrainiens pour atteindre 47% de la population en 1862, fait aujourd'hui partie de la Russie |
Stories from Oles Buzina: The end the unequal marriage of Galicia and Ukraine![]() Fine city of Lviv. Does it want to be a capital of the dwarf Western Ukrainian Republic? March 4, 2017 - Fort Russ News Translated by Kristina Kharlova | ||
I
wonder what would the tough minister Yura say, if something similar was
voiced five years ago by some of the politicians in Eastern Ukraine in the
days when the "orange authorities" threw thunder and lightning at
Severodonetsk Congress, and Lutsenko called supporters of not just break
up, but even harmless federalism only as "federasts" [rhyming with a
derogatory term - KK]? Who would have thought that the long tongue of Yury
Vitalyevich will lead him so far from the capital of Kiev? And not just
into opposition, but almost separatism!
![]() Religions in Polish-Lithuanian Commonwealth in 1573 At the same time, Eastern Ukraine did not only preserve Orthodoxy, but also provided the bulk of Church patriarchs for the Russian Orthodox Church (according to contemporary German historian Andreas Kappeler, "60% of Russian bishops arrived from Ukraine". While the Little Russians — the ancestors of modern Ukrainians — actively participated in the creation of the Russian Empire, becoming field marshals, ministers and world-famous writers, Galician Rusyns gradually turned into strangers. The Austrian government, receiving this land after the partition of Poland found this the most numerous and also the most backward ethnographic element of the region, living under the rule of Polish landlords, only represented "by serfs and priests".
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KK: It seems like the Red Russians (Galicians) have gotten lost along the path of the search for their roots, while Little Russians were quite content with the legacy they have amassed together with the Great Russians. In today's Ukraine Galician-Bandera-Volyn massacre identity is being shoved down the throats of Little Russians through TV screens. The problem is Little Russians don't share genetic Galican inferiority complex which always need an enemy to feed it's appetite. Will Galicians succeed in forcing the Little Russians to reject their identity? Stay tuned... |